MRS PETITS PAPIERS
SOS collègues liront bonno figure. Ils évitèrent, ou à pou près, tous l(»s pièges qui leur furent tondus. Trois ou quatre fois on leur parla du Doux-Dèconibro, ot Gainbetta dit à Emile Ollivier c<Miue, plus Uird, « les esclaves ivres » de la salle Saint-Biaise devaient dire à Gambetta, en moins beau langage.
M. Thiers, avec sa malice redoutable, feignit do couvrir le cabinet de sa protection, de façon à le, rendre odieux à la droite. Jules Ferry se montra si brutalement injuste à propos d'une réunion dissoute par le préfet de police, que ses collègues n'eurent pas le courage de le soutenir. Gambetta lui-même ne fit, ce jour-là, du bruit que pour la forme.
Emile Ollivier put din^ avec raison : « La liberté a deux espoces d'adversaires à craindre : ceux qui veulent incliner la liberté devant le pouvoir absolu qui vient d'en haut, et ceux qui veulent humilier la liberté devant le pouvoir absolu qui vient d'en bas .» Gambetta avait exprimé la mémo idée à Marseille : a Les démagogues, écrivait-il dans sa profession de foi, ils sont de deux sortes : ils s'appellent César ou Marat ! »
J'insiste sur ces semaines de février et de mars, pendant lesquelles, je le répète, les ministres fu-
rent irréprochables. Tous les coups portés par l'opposition furent alors parés avec une précision et une correction parfaites. Le ministre des affaires étrangères, M. Daru, de son air de brigadier de gendarmerie en méchante humeur, mit les poucettes à la réaction en lui signifiant que, en cas de désaccord entre le cabinet et la majorité, on en appellerait au pays. Cette menace n était pas, il est vrai, pour effrayer les produits de la candidature officielle si le patronage du gouvernement était maintenu; mais Emile Ollivier se chargea à son tour d'enlever aux mamelucks cette dernière espérance. Il coupa les ponts derrière eux en affirmant nettement, sèchement même, à M. Granier de Cassagnac « que, tant que durerait le cabincît du 2 janvier, les candidatures officielles seraient enterrées ».
Ce jour-là fut le dernier beau jour du garde des sceaux. Electrisée par sa parole chaude, éclatante de sincérité et de résolution, la Chambre, dans son immense majorité, acclama Toraleur ; la gauche elle-même déclara par la voix de >I. E. Picard qu'elle se ralliait à l'ordre du jour pur ol simple. On put croire un instant que si, cette fois, selon rex[)ression du Standard, nous n'abordions pas à la terre de la liberté, « nousj devions.
comme Lara, nous en prendre à notre propre folie et non à la destinée ».
Malheureusement, en dépit des apparences, les irréconciliables de droite et de gauche n'avaient pas tout à fait perdu leur temps. A force de répéter d'un air lugubre à Napoléon III qu'il sentait la fièvre et qu'il avait mauvais visage, les réactionnaires avaient réussi à inspirer les inquiétudes les plus vives au chef de l'État sur sa santé dynastique. Comme le personnage d'une comédie célèbre, il trouvait qu'on ne parlait guère que de sa mort et de sa chute. Il éprouvait le désir de changer de sujet de conversation. Ce n'était plus qu'avec une amertume résignée que, dans les conseils de ministres, il se laissait arra* cher des concessions nouvelles. Il avait même parfois de courtes révoltes contre ce qu'il appelait des « prétentions insatiables ».
Emile Ollivier, lui aussi, n'était point aussi indifférent qu'il feignait de le paraître aux coups dirigés contre lui ; tout en affectant le plus profond dédain pour les injures de ses adversaires, il en ressentait cruellement la cuisson. Les piqi^res des moustiques rouges l'exaspéraient, et, dans sa colère contre ces bestioles, il englobait les |)lus inoffensifs bourdonnements. Il commençait
à perdre confiance dans le succès final de sa lâche : plus il donnait d'œufs, plus on exigeait de bœufs. C'était trop. Et alors, irrité, il déclarait qu'on se trompait sur son compte, qu'il avait fait le rêve de restituer à son pays toutes les libertés, mais qu'il ne trahirait jamais le souverain qui lui avait donné une si grande marque de confiance, et qu'il ne livrerait pas sans défense l'empereur et l'empire aux attaques de leurs ennemis.
Comme à point nommé, Ernest Picard, chef de la gauche modérée, prenant texte du sénatus* consulte soumis au Sénat, lit alors une proposition qui semblait le rejeter dans les rangs de cette opposition à outrance qu'il avait si souvent blâmée. Il demanda la réunion d'une Constituante.
11 eût été plus simple d'inviter l'empereur à faire sa malle et à prendre un ticket à la gare de Lyon, h destination de Monaco. A cette proposition, Napoléon répondit par l'annonce d'un plébiscite, conservant le droit du souverain d'en appeler directement à la nation.
J'ai beaucoup réfléchi, depuis seize ans, sur cette résolution du souverain néfaste et bien intentionné, dont le règne commença par un crime et finit par le démembrement de notre
patrii*. J'ai lu avec le plus grand soin tout ce qui a été écrit ou dit sur ce sujet. Je n'ai pas encore [)U découvrir comment d'ingénieux auteurs sont arrivés à établir un lien, un rapport quelconque entre Tappel au peuple et la guerre qui devait éclater quelques mois plus tard.
Le plébiscite de 1870 m'a trouvé parmi ses adversaires, d'accord une fois, en passant, avec M. Delescluze et ses amis. Je n'ai répondu ni oui ni non aux questions biscornues qui étaient posées par le clief de l'fitat. J'ai recommandé par écrit l'abstention et je me suis abstenu publiquement. Mais, sous la réserve de cette (t posture » personnelle, je ne puis nier que, loin de }K>rter un (*oup mortel à l'empire, cette escobarderie électorale ne lui ait donné un regain de vie et de force Umi à fait inattendu et que, sans la guerre, Napoléon avait les chances les plus sérieuses de mourir de maladie, non pas sur son trône, ce qui est une expression impropre, mém(» pour le souverain, mais dans son lit, aux Tuileries.
11 faut avoir vu, connue je l'ai vu, le désarroi des partis au lendemain du scrutin plébiscitaire, pour se rendre compte de l'effet d'écrasement produit par ces 7,200,000 oui tombant d'un seul
coup sur les irréconciliables, les mécontents et les défiants.
On en peut, juger par ce cri de douleur, assez peu démocratique, en somme, poussé par la Marseillaise : « En deux mots, disait le journal de M. Rochefort, nous préférons notre sort à celui de Tempire, parce qu'il faut toujours préférer l'approbation des gens d'esprit aux applaudissements des imbéciles. » Le Bappel, lui, énumérant les forces du vainqueur, s'écriail : « Sept millions de voix I Vous avez les voix des peureux, et les voix des opprimés, et les voix des vendus, et les voix des dupes, et les voix des hommes politiques, et les, voix des orléanistes, et les voix des domestiques, et les voix des imbéciles^ »
Tout cela était assurément fort bien dit et tout à fait à sa place dans la bouche de démocrates aussi hérissés que les rédacteurs de la Marseillaise et du Rappel. Mais enfin le compte y était, sans conteste. Sept millions deux cent mille a imbéciles » ne pouvaient pas s'escamoter très facilement.
Nul espoir, dans le pi:ésent, de les rendre spirituels comme M. Rochefort, M. Vacquerie ou même comme moi. Après leur avoir déclaré pendant plusieurs jours qu'ils étaient le c( grand peuple,
le pcîuple vengeur », qu'ils allaient sauver la France et proclamer la République, on les traitait désormais d' « idiots». Ce traitement n'était pas pour les faire changer d'avis.
On ne pouvait pas môme se faire un argument d(i la pression gouvernementale poussant les ékîcteurs aux urnes. Il est très vrai qu'Emile OUivier, affolé, éperdu, avait mis une acti^ité dévorante à faire réussir le plébiscite, qu'il avait d'abord combattu dans les conseils ministériels. Mais les ()p[)osants, de leur côté, avaient pu agir, écrire, parler et surtout crier en toute liberté. Si les plébiscitaires disaient aux paysans que voter iwn, c'était voter pour le « pillage et le meurtre », ]M. Naquet ne se gênait pas pour déclarer qu'un vote négatif impliquerait « la suppression de la conscription et la diminution des impôts ». On avait été à deux de jeu. Le gouv^ement avait, sinon inventé, du moins perfectionné un complot; l'opposition avait, elle, tenté des émeutes. On s'était librement insulté et calomnié réciproquement, jour et nuit. Les « imbéciles »
avaient tenu bon.
Parviendrait-on à sauver de la bagarre, au milieu de cet effondrement incontestable, le régime parlementaire visé et attiMut, d'ailleurs.
par ce malencontreux plébiscite ? Ou bien convenait-il de déserter la lutte et de laisser nez à nez a César et Marat », comme disait Gambetta, se dévorer mutuellement et engager une lutte féroce dans laquelle les libertés publiques devaient inévitablement périr ?
A ces questions longuement et fiévreusement agitées avec ses amis, Ernest Picard hésitait beaucoup à faire une réponse précise. Depuis six mois déjà, le petit groupe qui le reconnaissait pour chef le conjurait de rompre d'une façon éclatante avec les députés qui, cinglés et fouaillés journellement par M. Delescluze et ses amis, baissaient Toreille et courbaient Téchine devant le terrible jacobin.
Picard était bien de cet avis, du moins théoriquement, et, dans nos entretiens répétés, il se moquait avec sa verve habituelle des « vestales involontaires » que le directeur du Réveil maintenait de force dans son gynécée. Au moment du plébiscite, il avait refusé d'apposer sa signature à côté de celles des journalistes irréconciliables, et, petit à petit, l'opposition s'était divisée en « gauche ouverte », représentée par Picard, et en gauche fermée, dont iM. Grévy était le président respecté, mais déjà nominal.
Picard et sos amis voulaient, au fond, être les tchiga de IVnipire libéral, comme Emile Ollivier et ses tenants, rejetés à droite par le plébiscite, en étaient les tories.
Plus tard, en 1874, E. Picard me remit une note dans laquelle il indiquait d'une phrase quelle eût pu (^tre la cons(îquence de son action politique s'il avait eu le temps de la développer. Après avoir apprécié avec sévérité l'opposition systématifpie d'un certain nombre de ses collègues, il m'écrivait : « Je ne puis m'empécher de penser que, si l'exclusivisme avait été banni de notre politique, nous aurions pu, en 1870, avec l'aide du tiers parti, empêcher la ^aierre et être 150 au lieu de 8i dans cette question suprême. »
Mais E. Picard et ses amis souffraient de la maladie dont sont atteints presque tous les hommes politiqu<îS : il n'osait pas vouloir ce qu'il voulait. Il craignait de se compromettre par des déclarations trop nettes. Il subissait l'influence de ses relations, de ses habitudes. Expulsé avec ses disciples du temple de la riu^ de la Sourdière, où délibérait la franche irréconciliable, mis en demeure de dire qu'il n'acceptait que la République, rien que la République, il s'était d'abord refusé à cette déclaration; mais, tout aussitôt, il s'était
dépêché d'écrire à un journal de Montpellier pour se disculper et se défendre de vouloir fonder une gauche constitutionnelle. Il voulait créer, disait-il, une opposition qui ne fût dynastique ni pour Tempire ni même pour la République.
Cette tentative avortée fut 'le dernier râle de la politique dite constitutionnelle, qui, née en 1857, mourut exsangue dans le courant de Tannée 1870, âgée de treize ans. Elle fut enterrée sans bruit. On ne fit point de discours sur sa tombe. Personne ne rappela les immenses services rendus par la défunte à la cause de la liberté. Des hommes vertueux en parlèrent même avec dédain, comme d'une petite coureuse qui cherchait surtout aventure et profit dans ses promenades sur le terrain de la Constitution. On a bien vu, par la suite, que ces austères censeurs avaient le droit d'être sévères, et que leur horreur des places et des honneurs leur donnait le droit d'être impitoyables [)our les faux pas d'une jeunesse dont les bonnes intentions n'allaient pas sans un peu de coquetterie.
Le samedi soir, 2 juillet, par une chaleur accablante, je parcourais les journaux du soir devant
un kiosque du boulevard, quand j'eus ToBil accroché i)ar une déi>ôche annonçant Tenvoi d'une (lépuiation de Madrid à Dusseldorf avec mission (Foifrir la cx)uronne d'Espagne au prince de Holicnzollern. Quelques jours auparavant, j'avais vivement reproché au gouvernement français de s'opposer à ce que les Espagnols prissent pour roi le duc de Montpensier. J'avais soutenu avec insistance que, si ce choix étiiit jHîrsonnelloment désagréable il l'empereur Napoléon III, il n'y avait ])»is lieu. i)our le cabinet, de tenir compte des mauvaises humeurs du chef de l'Élal, et qu'on s'ox[K)sail, [)ar ces taquineries diplomatiques, à contraindre l'Espagne à s'adresser à un autre ])rétendant, hostile cette fois à la France ellemême.
I^ nouvelle donnée j>ar le journal du soir justifiait trop mes préoccupations pour me laisser indifférent. Je voulus savoir à quoi m'en tenir et je me rendis au minislùre de la justice où demeurait Emile Qllivier. Là, les portes étaient closes. Le j;ar(le des sceaux, fatigué, vcMiait de partir pour la campagne avec son chef do cabinet M. Adeloii. Il ne devait rev(*nir que le lundi maliji. Je m'informai : les secrétaires ne savaient lien; aucune déj)éche importante n'avait été reçue
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dans la journée. Je partis rassuré, croyant à une fable inventée par un journaliste madrilène.
On sait le reste, et j'arrête, à cet instant de l'histoire, la mise en ordre de mes souvenirs. On ne sourit pas dans le voisinage des morts, et un pas de plus me ferait franchir le seuil de la nécro- [)ole immense où gisent depuis 1870 tant de glorieux vaincus.
Au moment do noircir la dernière page blanche de ce petit livre, j'éprouve la crainte qu'il ne soit pas fait [X)ur me pousser dans les hauts emplois. On ne sent point passer, en effet, au milieu de ces minces feuillets, ce coup de vent, que les orateurs en possession de la faveur publique appellent « le souffle puissant du peuple »,
Que le peuple me pardonne celte lacune. Elle Iruioigue de mon respect pour lui. Je ne pourrais jamais me résoudre u le confondre avec les citoyens bruyants (]ui parlent en son nom et dont il est plus souvent la dupe et la victime que l'inspirateur. Je n'ai jamais pu prendre pour c( le soulfledu peuple » l'haleine échauffée des orateurs des réunions populaires, et quand j'ai vu le peu-