‹ Mes petits papiers 1860-1870Chapitre 9 sur 10 · MES PKTITS J>AP1ERS · texte numérisé non relu

MES PKTITS J>AP1ERS

Ihie. J'avais d'abord suivi avec un très vif intcrôt Teffort fait par un homme remarquable; M. Massol, pour déga^j^er la morale des dogmes religieux, la rendre indépendante de tout mysticisme et en rechercher les règles dans la nature même de l'homme. Les premiers apôtœs do ce prophète, les Vachorot, les Guillemin, les Henri Brisson, les Frédéric Morin, les Ribert, avaient mérité une certaine faveur à ces études fort intéressantes si on les maintient, comme faisait madame Coignot. dans la région élevée des idées. Mais bientôt il avait été visible que le gros dej'armée de la a morale indépendante » entendait détourner au profit de ses haines anlii'cligieuses le mouvement d'émancipation intellectuelle provoqué par l'initiative de M. Massol. L'Architecte de la nature était déboulonné chaque soir dans les loges maçonniques, et, à la Benaissance par les émules de^i enfants dHiram, un cordonnier réglait impitoyablement, à chaque l(?nue, ses comptes avec Jésus-Christ, crucifiant à la fois rHomine-Dicu et la langue français(». « Ce qui constitue une république, dit un jour Saint-Just en pleine Convention, c'(*st la destruclion totale de tout ce qui lui est opposé. » Ce qui constituait désormais la libre pensée aux

yeux de tous ces prétendus philosophes, c'était la destruction totale de toute pensée libre.

11 fallait être, d'autre part, doué d*un optimisme bien candide ou d'une bien étonnante niaiserie pour ne pas se préoccuper de Tinquiétant état d'esprit des classes ouvrières.

Le mouvement onctueusement socialiste provoqué par l'Association internationale des travailleurs avait été bien vite détourné de ses fins léj^itimes par les petits prophètes du Vieux de la Montagne, du malfaisant HIanqui. En vain IMM. Tolain, Fribourg, Limousin et Murât s<î dé|x^nsaientils en efforts impuissants pour retenir dans les limites d'une lutte loyale, sur le terrain économique, les demi-intelligences recruté(îs par l'Internationale. Aux ouvriers qui leur conseillaient la patience, la modération, l'étude, l'organisation au grand jour, les ouvriers préféraient et de beaucoup ces abominables petits bourgeois diplômés, en passe de devenir médecins ou avocats, qui les flattaient, les charmaient par leurs allures à la fois mystérieuses et hardies, leur donnaient de l'importance eh les enrégimentant dans de petites sociétés secrètes et exploitaient avec une habileté scélérate le goût des masses pour tout ce qui est force et violence.

Même au Café de Madrid, dans un milieu sceptique et difficile à étonner, Raoul Rigault, au retour d'un congrès d'étudiants tenu h Liège, nous surprenait par son sadisme révolutionnaire, exposant des théories dont son ami d'alors, Germain Casse, non moins enflammé, devait plus tard vérifier la pratique avec Taide du sculpteur Baifier, l'apôtre contondant, piquant et perforant du mandat impératif.

Si, à la lumière du gaz, à travers les vc^rdoyants reflets d'une absinthe gommée, au milieu du cliquetis de vingt conversations, les sinistres gamineries du futur tueur d'otages produisaiiMit une pénible et troublante impression, combic^n cette impression devait-çJle 'être plus profond(% lorsque Raoul Rigault décrivait à des travailleurs assombris par la misère sa fameuse « machine électrique à tuer les i^éacs et les riches »! Ces embryons de cervelles prolétaires, à peine dégagées des liuibes, s'imprégnaient comme des éponges de tout le fiel que les beaux parleurs leur distillai(»nt.

Du sang génércîux des grands bourgeois de 89, il ne restait plus une palette dans les veines de ces rejetons névrosés pour lesquels la Révolution tenait tout entière dans le panier où Sanson jetait la tète des suppliciés.

138 MKS l'KTITS PAPIKRS

Quand Tolaiii, Limousin et Fribourg déclaraient que <c la religion est une manifestation de la conscience humaines respectable comme les autres manifestations », les ouvriers les regardaient avec dédain et prêtaient plus volontiers Toreille aux paroles de Tridon, de Protot, do Humberl préchant « de larges abatis dans la forêt noire ».

L'organisation des grèves échappait visiblement à l'action modératrice des fondateurs d(^ l'Internationale. Derrière les menuisiers, les ébénistes, les carrossiers, les cochers de fiacre (expérimentant pour la première fois la loi récente sur les coalitions, on aixM*cevait la silhouette d'un ami de Blanqui soufflant la haine, la révolte. Plus ça allait mal, plus la misère était rude, plus les chances étaient grandes de pousser à la lutte les pauvres diables. Le blanquiste Genton, lui aussi assassin d'otages, s'en exphquait franchement avec M. Fribourg.

Cette intervention, chaque jour plus active, des pires démagogues dans la politique me donnait fort à réfléchir et m'inspirait une défiance absolue. Très sincèrement, la pensée qu'un jour pouvait venir où la ménagerie socialiste révolutionnaire lâcherait tous ces tigres sur le pavé de

MES PETITS PAPIEKS 139

Paris et constituerait un gouvernement de hyènes et de chacals me rendait moins sévère pour le gouvernement impérial et m'empêchait d'en souhaiter trop ardemment la chute. Aussi Ranc, toujours gai et, au fopd, très séduit par Blanqui, me prédisait-il une fin humiliante dans la peau d'un incorrigible bourgeois. Il m'appelait « libéral », et il allait jusqua « libertaire » les jours où il était de mauvaise humeur. Quand, plus tard, je rencontrai chez Emile de Girardin le prince Napoléon, je constatai que le cousin de rempereur me qualifiait, lui aussi, non sans amertume, de « bourgeois libéral ».

Tous les jacobinismes sont frères.

Les étudiants, cependant, ne tissaient pas tous des fils pour le compte de Taraignée révolutionnaire, du fameux Blanqui. 11 y avait encore, deçà, de là, quelques vrais jeunes gens se passionnant pour les questions de pure littérature. Je vis à cette époque les derniers échantillons de ces étudiants archaïques épris d'art et assez indifTérents aux choses de la politique. Si je note cette dernière apparition, c'est que d'abord il est intéressant de croquer au passage les survivants d'une race disparue, et qu'ensuite il est utile de projeter quelque lumière sur un homme qui a sa place dans l'histoire. J'ai nommé Cavalier, dit Pipe-en- Bois ,

On croit généralement ({ue Pipe-en-JBois appa

rut, un beau soir, au paradis du Théâtre-Français, et qu'ayant sifflé Henriette Maréchal de MM. de Goncourt, il devint célèbre du jour au lendemain. La vérité est que Cavalier n'assistait pas à la première représentation de cette pièce, qu'Alexandre Dumas fils appelait « une chute très lancée ». Les siffleurs étaient des jeunes étudiants, simplement furieux d'avoir fait queue h la porte, sans pouvoir se procurer au bureau les places qu'ils convoitaient. Ces étudiants,, parmi lesquels se trouvaient Charles Dupuy, aujourd'hui collaborateur très en vue de la Gazette de France, Duchaylard, actuellement préfet, et Thoinet de la Turmelière, fils du député de ce nom, sifflèrent parce qu'ils étaient mal placés, parce que la pièce les ennuyait et surtout parce que les amis des auteurs manifestaient une admiration aussi bruyante qu'intolérante.

11 y eut quelques rixes dans les couloirs, à la sortie, et, le lendemain, les siffleurs se rendirent chez M. de Villemessant, alors directeur de ÏÉvénement, pour lui demander l'insertion d'une lettre en réponse aux attaques dont ils avaient été l'objet de la part des amis de MM. de Concourt. M. de Villemessant causa avec ses jeunes visiteurs, leur demanda quelques renseignements

142 MKS PKTITS PAPIERS

sur le quartier Latin, les pria de lui signaler les; types un peu exœntriques marquant dans la jeunesse des écoles, et, tombant en arrêt devant le nom de Pipe-en-Bois, prononcé par un des assistants, il chargea AlJDcrt Wolff de faire une chronique sur ce personnage, auquel, pour les^ besoins deTarticle. on attribua une part d'action, dans le scandale du ThéAtre-Français.

Le lendemain. Cavalier, mis en cause, écrivait une lettre amusante à V Événement, et, saisissant par les cheveux la gloire qui passait à sa portée,, il s attribuait la campagne menée contre Henriette Maréchal, Lorsqu'on apprit que cette pièce avait forcé les portes du Théâtre-Français grâce à Tappui de la princesse Mathilde, la politique acheva l'œuvre si bien commencée par les étudiants. Pourtant MM. de Concourt avaient fait de grosses concessions aux préjugés du public. Ainsi, à la répétition, générale, ils avaient coupé le dialogue suivant.

Dressant abordait un domino, au bal de TOpéra, et lui disait :

— Veux-tu souper?

— Pas avec toi, criait la femme; tu sens Tail^ Et Bressant de répondre :

— Cela ne t'arrivera jamais; on n'en met pas dans le veau I

MES PETITS PAPIKUS 143

Malgré ces mutilations, Henriette Maréchal ne fut représentée que six fois; mais Cavalier devint célèbre. On le montra bientôt dans les réunions publiques. 11 y dit des niaiseries révolutionnaires, ce qui lui mérita rapidement Tamour des foules. Mais Pipe-en-Bois n'était point homme à s'en faire accroire. Il eût pu, tout comme un autre, après le 4 septembre 1870, se faire payer sa gloire en grosse monnaie administrative. Il n'exigea point qu'on le nommât général, intendant, ni même député. Modestement, il s'attacha au cabinet de Gambetta, à Tours. Lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, n'eut qu'à se louer de ses rapports avec le vieil étudiant, et, quand Pipe-en-Bois, dégoûté des grandeurs régulières, retourna à ses jardins, sous la Commune, en qualité d'ingénieur horticole, il charma tout le monde par sa douceur, sa bonté, son irréprochable probité et une simplicité de bon goût. Enfin — et j'ai gardé ce trait pour le dernier — il n'essaya jamais de se faire nommer membre du conseil municipal de Paris.

Etais-jc las du Temjis ou le Temps était-il las (le moi? je ne m'en souviens plus exactement. IMettons que nos lassitudes se combinèrent entre elles et aboutirent, à la fin de 1865, à une séparation qui ne fut douloureuse ni pour le Temps ni pour moi. Je ne pouvais pas me résoudre à ' aligner plus longtemps, sous prétexte de chronique, de petits entrefilets inutiles dont les sujets m'étaient chaque jour disputés avec âpreté par les rédacteurs spécialistes. Je voulais, à mon lour, passer de la deuxième à la première page, escalader les colonnes du journal et me hisser aux sommets du premier-Paris. 11 ne fallait pas songer à satisfaire mes ambitions tant que je resterais le petit collaborateur de Nefftzer. Mais, s'il m'était

facile de quitter le Temps, il m'était moins commode de trouver une autre maison qui me fût hospitalière. Les journaux politiques étaient peu nombreux à cette époque. Le matin, il en paraissait six, et dix le soir. Sur ces seize feuilles, deux étaient libérales, trois légitimistes, six . bonapartistes; trois représentaient la démocratie césarienne, et les deux autres ne représentaient rien du tout.

Je n'avais pas l'embarras du choix, et d'ailleurs je reconnais sans peine que mes modestes besognes au Temps n'étaient point faites pour attirer sur moi l'attention des rédacteurs en chef. Les colonnes du Courrier du Dimanche, il est vrai, me restaient ouvertes, mais nous étions cinquante journalistes nous disputant le peu de place dont disposait le journal hebdomadaire, déjà rempli, avant de paraître, par les admirables lettres de Prevost-Paradol, les chroniques roches et spirituelles d'Alfred AssoUant, les articles d'Hervé et de Weiss. Et puis, il fallait aussi se ranger pour laisser passer à leur tour Henry Fouquier, Edmond Villetard, Eugène Pelletan, Paschal Grousset et ses articles scientifiquoe, G. Isambert et Duvernois. Quand une colonne du journal restait inhabitée, Allai n-Targé, pro-

curour impérial démissionnaire, s'y installait |Knu' étudier le budget, tandis que Georges Perin, (kms un autre coin, demandait 1 évacuation de la Nouvelle-Calédonie avec autant d'acharnement qu'il en met aujourd'hui à réclamer l'évacuation du Tonkin.

Les célèbres jeûneurs Succi et Merlatti fussent morts d'inanition s'ils avaient di\, pour dîner, attendre que leur tjur vînt de publier un article dans le Courrier du Dimanche.

C'est sans doute [)Our me soustraire à cette fin cruelle que la Providence avait donné à Ernest Feydeau, l'auteur du célèbre roman Fanny, l'idée de fonder, quelques jours plus tôt, un journal intitulé VÉpoque, J.-J. Weiss, je crois, venait de cesser sa collaboration. Par la porte entr'ouverle je me présentai, et tout de suite Ernest Feydeau m'installa', me confiant la tache de rédiger l'article de fond sur la question du jour. C'est dans les bureaux de YÉpoquc que, quelques semaines plus tard, je reçus une petite lettre de M. Emile de (iirardin m'invitant à venir passer la soirée en son hôtel de la rue de la Pérouse.

Au jour dit, j'entre, je salue et attends. Le grand journaliste vient au-dtnant de moi, me tend! wne main longue, froide, velue et sèche, et, sans

WES PETITS PAPIERS 147

préambule, avec une dureté de ton presque choquante, me dit :

— J'ai lu vos articles à V Époque. Je viens d'acheter la Liberté, S'il vous plaît d'être mon collaborateur, vous vous rencontrerez avec Clément Duvernois et Vermorcl. Étes-vous libre?

— Je le serai demain, répondis-jc du même air.

— Que voulez-vous faire?

— Tout.

— Que voulez-vous gagner?

— Ce qu'il vous plaira.

— Quand voulez-vous commencer?

— Tout de suite.

Le lendemain matin, à six heures, je venais chercher les instructions d'Emile de Girardin. Le grand journaliste avait déjà fait un article', découpé et rangé, dans les immenses tiroirs disposés autour de son cabinet, des extraits de journaux du soir et chi malin, munkions tenues en réserve pour les polémiques futures. Le cou nu dans une chemise de fine toile largement ouverte, drapé dans une robe de chambre pourpre, couvrant d'une écriture de femme de i)etites feuilles de papier à lettres, se hâtant, à la lueur d'une lampe défaillante, vers la fin de son travail, Emile de Girardin ressemblait à Voltaire, au Voltaire de Houdon.

148 MES PKTITS PAPIERS

J'ai découvert depuis, pcndaut les viiigl anb d*unc amitié qui ne s'est jamais démentie, que les ressemblances morales et intellectuelles de Termite de Ferney et de l'hôte de la rue de la Pérouse étaient aussi nombreuses que leurs ressemblances physiques. Mais je ne m'attarderai pas en un parallèle qui ferait hausser les épaules à ceux qui n'ont jamais lu l'œuvre étonnante de Girardin et qui, de l'œuvre de Voltaire, ne connaissent guère que les contes égrillards. C'est pour ma satisfaction personnelle que j'unis en passant dans une admiration commune l'apôtre de la tolérance et l'infatigable défenseur de la liberté.

Installé sur l'heure, et sur l'heure à la besogne, je travaillai éperdument. Avec la rage d'un conscrit qui sentait braqué sur lui le lorgnon du Napoléon du journalisme, je ne reculai devant aucun obstacle. Depuis les faits divers jusqu'aux premiers-Paris, en passant par la revue des journaux ou les entrefilets sur les questions étrangères, je touchai à tout, librement. E. de Girardin suivait d'un œil bienveillant et aussi un peu détaché les ébats de ses jeunes collaborateurs. H ne croyait guère au succès de la Liberté, qu'il avait prise des mains de M. Charles Muller tirant

à 500 exemplaires. « Travaillez, disait-il à Duvernois, à Vcrmorel et à moi; c'est voire journal que vous fondez si vous réussissez, » Mais,comme il était incapable de regarder travailler les autres sans mettre, lui aussi, la main à la pâte, il noircissait sans relâche ses petites feuilles de papier à lettres, si bien et si fort que, quinze jours après, la Liberté tirait à 8,000 numéros.

— Notre journal prend, nous dit-il ce jour-là en déjeunant.

Au bout du premier mois, 12,000 numéros étaient enlevés dans les kiosques, et votre journal, devenu notf^e journal, subissait une troisième transformation. Girardin l'appelait mon journal et le signait : propHélaire unique.

Celte leçon d'économie politique, tout en cho- (|uant un peu mes idées sur la propriété et ses nmtations normales, n'était pas de nature à ralentir notre zèle. Nous avions été les premiers à souri le des métamorphoses subies par les pronoms possessifs. Facilement résignés à cette confiscation de nos biens hypothétiques, nous trouvions de larges compensations à cette perte matérielle dans les plaisirs intellectuels auxquels notre directeur nous conviait sans relâche. Nous étions de toutes ses fêtes, et il saisissait la moindre

150 MKS l'ETITS l'APÎKHS

occasion de nous présenter aux illustrations et aux célébrités qui s'asseyaient à sa table.

On peut imaginer .avec quelle curiosité et quel intérêt je suivais ces causeries, ces discussions où tout ce qui porte un nom dans la politique, les lettres, les arts et les sciences donnait la réplique h Emile de (iirardin. C'était un véritable régal, par exemple, d'entendn» Sainte-Beuve, le Sainte- Beuve de Port-Hoyal, discuter en riant follement, dans Tintimité de» six couverts, sur les mérites des épinards au jus, et de le voir battre, la casserole en mains, le baron Brisse, un Brillât-Savarin de bouillon Duval qui avait réussi, à force d'audace et d'esprit, à faire croire au monde entier qu'il était un incomparable gourmet et un incomparable cuisinier.

Le lendemain, avec un peu plus d'apparat, le prince Napoléon, aidé j)ar le chevalier Nigra, le blond ministre d'Italie, expliquait à Emile 01livier les beautés de l'alliance franco-prussienne et la nécessité pour l'empereur de s'entendre avec M. de Bismarck. Le prince Napoléon plaidait la cause de l'Italie avec une éloquence. f.. brutale et entraînante, et le chevalier Nigra

suRait de l'œil, avec l'air modeste d'un simple attaché d'ambassade, ce prince français arpen-

tant le salon et faisant si bien les affaires de Victor-Emmanuel. Nigra s'efifaçait et semblait se réserver pour la conquête des âmes féminines. Il rédigeait en jolis vers ses notes diplomatiques et les glissait dans une gondole vénitienne offerte à l'impératrice Eugénie, en résidence à Fontainebleau :

« Femme, si, par aventure, le taciturne empereur veut parcourir ton lac paisible, dis-lui que, au bord de l'Adriatique, Venise, dépouillée, nue et sanglante, mais encore vivante, attend le jour de la délivrance. »

Ainsi chantait le chevalier Nigra, tandis que le prince Napoléon tonnait contre les réactionnaires, amis de TAutriche, et que M, Bamberg, consul général de Prusse, joyeux compagnon, racontait aux journalistes^ Tœil flambant, les odyssées des petites blanchisseuses de la rue de la Victoire, et les bons mots de son chef, M. de Bismarck.

Puis le décor changeait. Dans l'immense salon, grand comme une galerie du Louvre, un^ foule de députés, de sénateurs, de puissants financiers applaudissaient les grands artistes d'alors, donnant à Emile de Girardin des concerts merveilleux. Chaque fois, un talent non-

voau, une gloire naissante étaient présentés h ses hôtes par le maître de la maison, et je suis certain que mademoiselle Augusta Holmes, au milieu de ses triomphes symphoniques,n*a pas oublié la soirée où, pour la première fois, dans le juvénile éclat d'une beauté de seize ans, elle sut, véritable sirène, métamorphoser en artistes tant de vieux sceptiques, compagnons ordinaires d'Épicure, aux ventres bedonnants et aux crânes déplumés.

Tout passait sous nos yeux, dans cette étonnante maison toujours éveillée, toujours ouverte, où les audiences commençaient à six heures du matin et dont les lustres s'éteignaient le plus souvent au milieu de la nuit. On y donnait des soirées scientifiques, on y montrait des phénomènes. Les chambellans de Tempereur y coudovaient des vaincus de Décembre, et le Père Hyacinthe inaugurait son apostolat par des discussions avec M. Caro.

Toute manifestation de la pensée ou de l'activité humaine recevait un cordial accueil chez Emile de Girardin. L'hospitalité était si bien pratiquée par l'hôte de la rue de la Pérouse, que M. Glais-Bizoin, très spirituel député de l'opposition, plus tard ministre de la Défense na-

tionalo, faillit y lire, en matinée, un drame de sa composition, le Vrai courage, interdit par la censure. Heureusement Girardin, encore sous le coup du bruyant insuccès de sa pièce, les Deux Sœurs, eut peur de prêter à rire en recueillant dans son salon »ne œuvre au moins aussi mal venue que son propre essai dramatique. 11 entrevit vaguement les ombres inquiétantes de Vadius et de Trissotin s'agitant sur ses fauteuils et ayant « le vrai courage » de féliciter les Deux Sœurs, 11 engagea M. Glais-Bizoin à exporter sa pièce, me fourra dans les bagages du député breton, et nous arrivâmes ainsi, pour notre malheur, à Genève, terre libre.

Je n'avais pas lu un mol du drame de M. Glais- Bizoin. Nos compagnons de roule, de Biéville, du Siècle, Jules (^laretie, de VAvenir national. Guéri n, dii V Opinion nationale ^ Lambert de Roissy, du Xain jaune, nous avaient suivis, croyant retrouver dans Tœuvre du député radical un peu de l'esprit dont il remplissait ses discours.

La presse suisse, très échauffée, annonçait notre arrivée aux populations en termes si élogieux que, dans le train, nous finissions par nous prendre tous pour de petits Guillamne Tell décidés à délivrer la France de Todieuse censure. Nous étions, à en croire nos confrères genevois, « les artisans d'une protestation solen-

ïielle ». Ils nous remerciaient d'avoir a choisi leur ville comme étant digne d'enregistrer dans ses fastes une manifestation aussi éclatante ». Us se montraient fiers de cette préférence, « car <?lle posait Genève à Tavant-garde des idées avancées ».

Ces citations textuelles donnent une idée très imparfaite de Taccueil que nous réservaient les Genevois. Dans un banquet de cent cinquante couverts, les membres du gouvernement fédéral burent au Vrai courage^ à son auteur et à ses porte-queue. Au dehors, des musiques jouaient ia Marseillaise^ tandis qu'au dedans, un proscrit, Jules Barni, mort depuis député de la gauche, pâle, crispé, solennel, essayait de confondre dans un même anathùme la littérature corrompue du second empire et Tauteur du Deux- Décembre.

Quant à nous, absolument grisés par le spectacle — nouveau pour des jeunes Français — des enthousiasmes d'un peuple libre, nous n'aurions pas donné le Vrai courage pour le CkL Et il nous semblait que le lendemain, jeudi, jour fixé pour la première représentation, nous réservait à tous des apothéoses.

A huit heures, vêtus de noir, cravatés de

l)lanc, tête nue, précédés par deux gendarmes en grande tenue, nous gravissions dignement l'escalior du théâtre et nous entrions dans la loge qui nous était réservée. Dans la salle bondée, tous les spectateurs étaient debout, rendant par de longues Sjalves d'applaudissements les saluts (jue leur prodiguait Glais-Hizoin, très homme du monde.

Puis le drame commença.

Aux premiers mots prononcés par les acteurs, Claretie, Guérin et moi échangeâmes des regards effrayés.

Le héros de la pièce s'appelait Valentin de Saint-Potain, philosophe libéral. Ce jeune premier voulait épouser Clorinde de Saint-Potain, fille de Tamiral de Saint-Potain. Mais le capitaine de Sahit-Potain, lui aussi, voulait prendre j)Our femme sa belle cousine, et cette dernière, intrépide amazone, avait un « béguin » pour le beau Valentin, le philosophe libéral. Situation angoissante ! Il s'agissait d'inspirer à Clorinde du mépris pour le préféré de son cœur en le convainquant de lâcheté, la fille d'un brave amiral, même suisse, la cousine d'un capitaine de Saint-Potain ne pouvant s'avilir au point d'aimer un capon.

MES PETITS PAPIERS iSl

Cette exposition du sujet n'avait pas été sans . causer une certaine surprise au public genevois et un grand malaise moral dans notre loge. Il n'y avait pas à le nier, le Vrai courage eût été refusé chez Guignol. C'était bêU» comme à plaisir, et les spectateurs se tâtaient, stupéfaits. De temps en tcMups, la porte de notre échafaud s'ouvrait et laissait passer la tctc ahurie de nos gendarmes d'escorte. Nous, déconfits, humiliés, nous nous aplatissions dans les coins pour échapper aux lorgnettes des jolies Genevoises. Claretie se glissait sous une banquette. Guériii,„qu'on prenait pour Jules Favre voyageant incognito, s'arrachait fiévreusement les poils de la moustache.

Si les spectateurs n'étiUent pas les gens les plus patients, les plus tolérants du inonde, nous devions être jetés, à la sortie, dans le lac Léman, comme de sinistres mystifieat(uirs. Car enfin nous avions laissé dire que nous escortions Corneille, et nous exhibions Jocrisse ! Nous cherchions à nous évader, Claretie et moi, quand Glais-Bizoin nous cloua h notre place d'un regard indigné, nous enjoignant d'assister à la seiMie capitale de son drame.

Cette sci'ne, je la transcris ici pour faire lioineur h rt»x(|uise politesse d(îs Genevois, à leur

158 MKS PETITS PAPIERS

palience, à Itîur résignation. Je la transcris aussi lK)ur faire honte aux censeurs impériaux, assez obtus pour interdire une pièce si cocasse, écrite par un orateur de l'opposition et dont la représentation, à Paris, eiU couvert de ridicule tout son parti.

J*ai dit que le capitaine de Saint-Potain, d'accord avec Tamiral de* Saint-Potain, veut établir devant Clorinde de Saint-Potain que Valentin de Saint-Potain est un lâche. Voici comment il s'y prend.

LE' CAPITAINE, bas à l'amiral.

Je vais rache\er. (.1 Valentin) Vous avez dit, Monsieur, qu'en i830 le grattoir de la peur avait effaré les armoiries de mes ancêtres ?

VALENTIN, très digne.

J'aurais dû ajouter ([ue votre fierté, s' abaissant devant Témeute, non seulement gratta son écusson, mais encore entonna la Marseillahe, coiffée du bonnet (le la liberté.

LE CAPITAINE, furieux.

Vous en avez menti [mr la gorge. Ce prétendu bonnet était un foulard que je mis pour me garantir d'un rhume.

VALENTIN, railleur.

Un rhume, le 29 juillet, par une chaleur de 25 degrés ?

MKS PETITS PAPIERS 159

Le capitaÎDe Saint-Potain veut se battre sur l'heure. Valentin Saint-Potain, philosophe, méprise le duel et les duellistes, a 11 n'est pas donné, dit-il avec beaucoup de sagesse, à un coup d'épée ou de pistolet de changer un fait ». Cependant, émoustillé par la présence de la belle Clorindc», il ordonne à son domestique Gabao d'aller chercher « les pistolets de salon » du capitaine de Saint-Potain.

Le choix de cette arme singulière excite une surprise bien naturelle chez le bouillant capitaine, le vaillant amiral et Tardente Clorinde. Des pistolets de salon pour se battre en duel ! Mais Valentin a son idée. Il marche droit sur son adversaire et lui prend sa montre.

La surprise de la famille Sainl^Potain conline à la stupéfaction.

Valentin, impassible, remet la montre du capitaine à Gabao. Gabao recule de Ironte pas, suspend la montre du capitaine par la chaîne.

Valentin vise, tire et fait voler la montre en éclats.

Le capitaine de Saint-Potain est exaspéré.

— Ma montre à répétition ! une montre de Bréguet, qui m'a coûté mille écus, mise en poussière !

— Faites en autant à la mienne, lui dit noble-

ment Valentin, tandis que Clorinde, comprenant la leçon qui se dégage de cet incident, admire la magnanimité de Val(»ntin, sûr de tuer son rival et se bornant à lui casser sa montre.

Les Parisiens du boulevard ne croiront jamais que deux mille personnes purent, dans une salle de spectacle, à une véritable représentation de gala, assister pendant trois actes, sans casser les banquettes, au défilé de scènes doat j'ai transcrit la meilleure. Il nous fut donné cependant de constater un phénomène plus étmnge encore.

Pas un journal ne traita comme elle le méritait l'œuvre de Glais-Bizoin. Pas un Genevois, rencontrant un des nôtres, ne sourit en parlant du Vrai courage. Nous continuâmes à être l'objet des attentions les plus délicates et les plus amicales, et, au déport, nous montâmes dans le train sans avoir surpris sur un seul visage, pas même sur ceux de nos deux gendarmes d'honneur, la plus légère raillerie.

En arrivant à Paris, nous trouvâmes tous nos amis fort émus et consternés. Nous crûmes (ju'ils avaient reçu et lu un exemplaire du Vrai courage. Nous nous trompions.

Le temps des farces était passé. Glais-Bizoin -disparaissait et M. de Bismarck entrait en scène.

Ce que jo sais de hicainpagno austro-prussicnno de <886, je Tai appris dans les livres. J'en fais l'aveu sans fausse honte, i)aree qu'il est vraisemblable que les acteurs eux-mi^nies de cette tragédie, si lufçubrement dénouée à Sedan en passant par Sadowa, ont fait comme moi. Ils n'ont dû apprendre que longtemps après les événements combien il faut de perfidies, de mensonges, de trahisons mutuelles, de crimes et de sottises pour fabriquer, dans l'histoire, les grands empires et les grands hommes.

Mon énidition de seconde main n'ajouterait donc rien aux magistrales études de M. G.

Rothan sur les origines d(i la guerre de 1870 et n'augmenterait pas d'une tristesse Icî dossier

162 MES PKTITS PAPIERS

formé avec tant d'autorité par Técrivain diplomate. Cependant, je me souviens d'avoir entendu raconter à Salzbourg, lors de l'entrevue dans cette ville de Napoléon III et de l'empereur François-Joseph, une anecdote qui expliquerait, sans les justifier, les incohérences de la politique française dans la lutte engagée entre l'Autriche et la Prusse.

On sait qu'après la signature de la convention de Gastein, réglant le sort des duchés volés au Danemark par les armées austro-prussiennes, la situation morale de M. de Bismarck avait été très compromise h Berlin. Ses ennemis l'accusaient d'avoir été la dupe du cabinet de Vienne, et on parlait couramment de lui donner pour successeur soit M. de Manleuffel, soit M. de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris. M. de Bismarck crut utile de se rendre h Biarritz au début d'octobre.

L'empereur, déjà très souffrant, passait de longues heures à méditer tristement au bord de la mer sur les mécomptes de ses entreprises.

Sans cesse harcelé par son cousin le prince Napoléon, sa pensée était sans relâche ramenée vers cette Italie à laquelle il avait tant sacrifié et qui lui reprochait de n'avoir point assez fait pour

MKS PETITS PAPIKRS 1G3

olle. Il avait comme le pressentiment de Tabîmi' où l'entraînait cette insatiable protégée, et néanmoins il ne pouvait se résigner à laisser inachevée l'œuvre commencée par la campagne de 1889. En couvrant rAutriche contre les attaques de Victor-Emmanuel et de M. de Bismarck, il craignait de devenir, connue le lui disait son cousin, le représentant de la réaction et du cléricalisme européens, et le pauvre homme se croyait de bonne foi le chef éclairé de la Révolution !

M. de Bismarck trouva son hôte impérial troublé, malade de corps et d'esprit. Cette volonté triompha assez vite de cette incertitude chronique. Le Prussien, plein d'entrain, flatteur, bon enfant, poussant hardiment sa pointe, ne réclamait qu'un appui moral en échange de réalités territoriales. On n'avait qu'à le laisser faire. Pour lui, il se contenterait d'annexer deux millions d'Allemands au Nord. L'Autriche ne serait pas sérieusement entamée. Homo, avec un territoire neutralisé sous la garantie, des puissances, assurerait l'indépendance du pape, et la Vénétie serait rendue au roi Victor-Emmanuel. Quant à la France, sans tirer l'épée, elle trouverait dans une rectification de frontières du coté du Rhin une

464 MKS VETITS VAIMEHS

compensation au petit agrandissement obtenu par la Prusse.

Napoléon III s(* laissait peu à \)Qu convaincre, et, un soir, rendoz-vous fut pris pour le lendemain, neuf heures.

A huit heures, un journaliste, rédacteur d'une correspondance autographiée rédigée sous Tinspiration du souverain, prenait comme de coutume les ordres de Napoléon llf , quand la porte s'ouvrit brusquement et livra passage à Timpératrice. Le journaliste disparut discrètement dans un cabinet voisin, mais pas assez vite pour ne point deviner, à l'éclat des premières paroles prononcées par la femme de Napoléon III, qu'il s'agissait d'une affaire lui tenant fort à cœur. Au bout d'une demi-heure le. correspondant fut rappelé. L'empereur, très affaissé, regardait fixement un couteau à papier. L'impératrice avait disparu; mais, au milieu du cabinet, gisait, trépigné, le chapeau de paille à rubans bleus qu'elle tenait à la main en entrant chez son mari. A neuf heures, M. de Bismarck arriva. L'entrevue fut courte. Si maître qu'il fût de lui, le ministre prussien parut, en sortant, di^ fort méchante humeur. Le prince Napoléon l'attendait.

— Il n'y a rien à faire avec l'empereur,

MES PETITS PAIMEUS 168

lui dit M. de Bismarck; je le croyais plus fort.

La personne qui me fit ce petit récit à Salzix>ut*g affirmait avoir entendu de ses propres oreilles le ministre prussien portant sur Tempereur ce jugement à la fois sommaire et découragé. L'incident du chapeau m'a été confirmé, d'autre part, par le journaliste qui en avait été témoin. 11 est donc permis de croire que l'impératrice, mise au courant des intentions de son mari, avaft protesté avec indignation contre un projet qui livrait en fait à l'Italie le domaine temporel du pape, parrain du prince impérial, et qu'elle avait réussi à empêcher la conclusion d'un traité qui, s'il n'eût rien changé aux futures victoires de la Prusse sur l'Autriche, n'eut point ^fait de la bataille de Sadowa une défaite française.

A vrai dire, personne, à cette époque, ne soupçonnait la puissance militaire de la Prusse, et, en pressant Napoléon III de conclure une alliance effective avec Berlin, les amis de l'Italie traliissaient assez les craintes que leur inspirait l'armée autrichienne. Dans l'entourage de l'empereur, l'élément militaire s'amusait fort de cette landwehr qu'une guerre arracherait à ses comptoirs pour

IG > MES PKTlïS PAPIERS

la mettre nez à nez avec les redoutables bandes (|ui avaient tenu Tannée française en échec à Magenta et à Solférino. Le prince Napoléon luimême croyait fermement que ces Prussiens « ne se battraient pas ou qu'ils seraient battus ». C'est pourquoi il avait poussé avec tant d'ardeur à la conclusion d'une alliance qui le rassurait, en tout cas, pour les destinées de l'Italie.

On sait à quel parti s'arrêta a le taciturne empereur )>, comme l'appelait en vers M. le chevalier Nigra. Il refusa de s'engager, poussa l'Italie dans les bras de la Prusse, perdit le bénéfice de la complicité que lui offrait M. de Bismarck, négocia en même temps avec l'Autriche pour assurer à l'Italie la cession éventuelle de la Vénétie, attendit avec confiance que la Prusse et l'Autriche, réciproquement éreintées, tombassent pantelantes à ses pieds, et se prépara à recrépir son prestige en dictant ses lois aux deux nations épuisées. Ces honnêtes calculs eurent, hélas ! le succès qu'ils méritaient.

Au premier bruit de guerre, Emile de Girardin avait pris parti avec sa décision ordinaire. Très hostile à la politique envahissante, tai)ageuse et îintilibérale du ministre prussien, il conseillait k l'Autriche de désintéresser l'Italie par la cession

JLr-j;-V=7 * ■'

MKS l'KTITS l'AI'lKHS 1G7

volontaire de la Vcnélie; puis, se rclouraant vers Napoléon III, il le conjurait de se faire l'arbitre du inonde et le défenseur de la paix européenne t»n menaçant de ré[>ée de la France la puissance qui tirerait le premier coup de canon. En d'autres termes, il conviait la France, l'Italie et rAulricheà s'unir, l'éconciliées, contre le redoutable agitateur qui, à Berlin, devenait un véritable danger public. Ces conseils, conformes à la politique traditionnelle de notre pays, Girardin les donnait avec ])assioD, malgré les instances de ses amis les plus intimes, malgré les supplications du prince Napoléon. Il ne cessait de répéter que l'avenir de la liberté, dans le monde, dépendait de la résistance que l'Europe civilisé(i saurait opposer aux tentatives des Prussiens, dont les procédés et les tendances nous raxièn* 'raient violemment aux barbaries du temps passé et au régime exclusif de la force. 11 parlait avec le plus ])rofond mépris des finesses de 4a diplomatie impériale, de ces toiles tissées par des abeilles ignorantes du métier d'araignée; mais il [prophétisait dans le désert. Si émue que commençât à se montrer l'opinion publique, une sorte de défaveur morale aussi injuste que béte s'attachait aux idées du grand journaliste et empêchait les hommes politiques

168 MES PETITS l'AMEUS

d'en apprécier la sagesse (ît la virilité. Et puis, si les classes élevées do la société' ne se dissimulaient pas les sympathies que leur inspirait rAutricho, la démocratie, inconsciente ou aveugle, ne voyait pas d'un mauvais œil grandir la fortune d'une nation jeune, dont elle croyait n'avoir rien à redouter et qui paraissait représenter les idées modernes en Allemagne.

A l'exception de la Presse, du Temps et de la Gazette de France, tous les journaux conquis par avance à l'Italie admiraient sans réserve M. de Bismarck. VOpinion nationale, dès les premiers jours de mai, mettait brutalement les pieds dans le plat. (( En France, disait-elle, les journaux monarchiques de toutes nuances ne dissimulent pas les appréhensions que leur cause la crise; ils ne tarissent pas d'injures contre M. de Bismarck. M. de Bismarck est donc un agent de la révolution européenne déguisé .en ministre de droit divin? il s'en faut bien; mais M. de Bismarck sert la Révolution sans le vouloir, à peu prés comme Richelieu, cardinal de l'Église romaine, vainqueur de la Rochelle, maître de la France par la hache et le billot, servait la cause de la liberté religieuse pendant la guerre de Trente ans. »

Les journalistes avancés briguaient tous l'iion-

iieur de suivre les opérations militaires soit cii Italie, soit dans les rangs de Tarinée prussienne. Le Siècle avait choisi Charles Floquet comme correspondant italien et avait obtenu pour un autre de ses rt'^dacteurs, M. Vilbort, ses grandes entrées dans la tente de M. de Hismarck. !.e Journal des Débals était renseigné par ^F. Petruccelli délia Gattina, qui se distingua en 1870 par sa haine contre la France et sa tendresse pour rAUemagne. Personne, en revanche, ne demandait à se faire présenter au généralis.^inK» Benrdeck, chef suprême des armées nul ri(îhiennes. L'Autriche, c'était rcînncmi. Elle reinvsiMitail \r catholicisme et la réaction. Elh^ sentait l'eau bénite. On ne pouvait lui j)ardoimer, sans doulc, d'avoir emprisonné Silvio Pellico !

II faut reconnaître cpie les AutrichuMis no s'aidaient guère. Tandis que la Prusse mobilisait avec une activité merveilleuse son armétî (?t ses diplomates, que ces derniers, souples, aimabhîs, empressés, familiers, inondaient les feuilles françaises de renseigneuKînts intéressants et gratuits, TAutriche, étonnée et dédaigneuse de l'opinion publique, ignorant Tart de la modifie^-, n'attachait d'importance qu'à ce qui se disait dans l'intimité de l'empereur et do. l'impératrice,

no MES PETITS PAPIERS

On a écrit (jue Itîs Prussiens ne s'étaient pas bornés à conquérir par leur seule bonne grâce I(s sympathies des journaux : je suis certain que, s'ils eussent été à vendre, tous les journalistes auraient été achetés comptant et sans compter; mais je reste convaincu que le concours donné par les journaux à Tltalie et à la Prusse fut absolument désintéressé, et que les entremetteurs l>russiens et italiens n'eurent pas même à corl'ompre des virginités qui se jetaient toutes s(»ules dans leurs bras.

Qui nous dit, d'ailleurs, que ces maquignons ]K)litiques dont les prétendues indiscrétions provoquèrent à la fin de l'empire une sorte de scandale ne se bornaient pas à mettre dans leurs [>oches l'argent qu'ils demandaient h leurs gouvernements pour cette sale besogne? Ce genre de tripotages laisse en général aussi peu de traces que l'oiseau dans l'air ou le poisson dans l'i^au, selon le dire du grand Salomon. Aux Champs-Elysées — ceux de là- haut, — si tous les acteurs et tous les comparses du drame austro-prussien se rencontrent, il y aura certainement des scènes amusantes quand M. de Bismarck a[)preTidra que bien des sommes fournies par « le fonds des reptiles » et destinées à corrompre des

MES PETITS PAPIERS i71

journalistes étrangers ont été, en réalité, simplements grignotées par des demoiselles en partie fine avec d'excellents agents prussiens. Mais passons, comme dirait Paulus (do rAIcazar); ce sont là les scories de l'histoire.

Le traité offensif et défensif liant indissolublement ritalie et la Prusse avait été signé le 27 avril 1866. C'est sur les conseils de l'empereur lui-même que Victor-Emmanuel avait mis sa signature au bas de ce traité. On s'explique difficilement pourquoi M. Thiers, si bien renseigné sur tout ce qui touchait aux choses de la diplomatie, attendit le 3 mai pour prononcer à propos de la politique extérieure un discours auquel applaudit la majorité du Corps législatif et dont les avertissements prophétiques, connus à temps, eussent certainement impressionné l'empereur luimême.

Inspiré par une indignation patriotique, le futur réparateur de toutes les fautes commises annonça

les événements qui allaient s'accomplir. Prévoyant les victoires de la Prusse, il la montra marchant par étapes successives vers son but définitif, la reconstitution d'un empire germanique comme au temps de Charles-Quint, s'appuyant sur Tltalie au lieu de s'appuyer sur l'Espagne et enserrant nos frontières dans un cercle de fer. Aux yeux de M. Thiers, pour tout homme clairvoyant, l'unité italienne avait pour conséquence l'unité allemande. Le devoir de la France était tout tracé : il fallait arrêter la Prusse et défendre à l'Italie de s'allier k elle en lui déclarant que nous l'abandonnerions, le cas échéant, aux colères autrichiennes.

Ce discours — un des plus beaux peut-être qu*ait jamais prononcés M. Thiers — n'avait qu'un défaut : il arrivait comm(5 moutarde après dîner. L'allianc(* italo-prussicnne était conclue, et rien désormais ne la ferait rompre. Sur l'épidernie endolori de Napoléon 111, le discours de M. Thiers fit l'effet d'un sinapisme. Furieux et reprenant avec l'historien national le fameux « duel à la langue » dont se préoccupait si fort, en 1860, ,M. le sénateur baron de Heeckeren, il alla à Auxerre raconter au maire de cette ville qu'il « détestait les traités de 1815 ».

Autant valait signifier aux Prussiens et aux

174 M«9 PKTITS PAPIERS

Italiens qu'ils n'avaient plus à se gôner. M. de Bismarck n'en demandait pas davantage. H se crut sans doUte encore à Paris, dans la salle de concert où. Tannée précédente, pour faire honneur à la musique du 34® régiment d'infanterie prussienne, on avait chanté un hymne d'allianci^ intitulé ; Teutons et Francs. L'auteur des paroles, un M. Taylor, s'écriait comme Napoléon III à Auxerre :

Nobles fils d'Allemagne, Salut à vous, mcssagei's de la paix.

Voici les temps rêvés par Charlemagne.

n n'est plus de Français;

Nous sommes frères aujourd'hui.

Nous étions assez bien renseignés dans les bureaux de la Ldberté, où passaient chaque jour une foule de messieurs appartenant au monde politique. Bien des personnages se faisaient un véritable plaisir de venir nous raconter ce qui s'était passé, la veille au soir, à la cour impériale, dont ils étaient les plus beaux ornements. C'est par ces voix détournées de leurs devoirs que j'appris l'effet produit sur Napoléon III par le canon de Sadowa.

Le premier mouvement fut terrible. L'empereur voulait marcher sur le Rhin, remporter une victoire, conclure la paix, puis abdiquer au profit du

f Ai y

MIÎS PETITS PAPIKUS 175

prince iini)érial, sous la l'égcnce de rimpératricc.

Le maréchal Randon, mandé d'urgence, cabna cette belle ardeur. Il confessa que nous n'avions pas 80,000 hommes à mettre en ligne. L'empereur, terrifié, eut une attaque qui le laissa sans connaissance pendant soixante-douze heures.

Je ne crois pas que la nouvelle de cette syncope, dont les Prussiens ont le devoir de remercier la Providence, ait jamais été connue du public; et il faut avouer qu'une nation est bien malheureuse quand elle posside un souverain dont la vie se passe à être toujours étonné par les événements et toujours surpris par la maladie.

Au point de vue des variations de Tesprit humain en général et de celles de la presse en particulier, rien n'est plus curieux que le brusque cliangeinent d'attitude des journaux au lendemain de Sadowa.

Les plus pacifiques d'entre nos confrères devinrent sur le champ des foudres de guerre ; les plus belliqueux déposèrent leur casque et coiffèrent le bonnet de coton de Richard Cobden. Les admirateurs de M. de Bismarck parlaient maintenant de lui arracher la peau du dos et estimaient qu'une armée de 1,200,000 honunes était à peine suffisante pour mener à bien cette opération de haute tannerie. Les autres, au contraire, déclaraient qu'il n'y avait plus qu'à s'incliner devant le fait accompli et que, n'ayant pas su faire

la guerre en temps utile, la France devait se plonger dans les jouissances de la paix désarmée. Ils soutenaient qu'il était inutile de s'imposer le lourd fardeau des dépenses militaires, d'accroître dans une proportion incalculable l'impôt du sang, si Ton était résolu à se recueillir et, à l'exemple du bey de Tunis, à faire tricoter pacifiquement des bas par un million de baïonnettes.

Je confesse avec humilité qu'à la suite de Girardin, je pris rang parmi les enragés de la résignation et que je fis, selon une fornmle chère au grand journaliste, « la guerre à la guerre ». H est vrai que, six mois plus tard, avec la môme ardeur, je voulais absolument m'emparer du grandduché de Luxembourg ou, tout au moins, en chasser les Prussiens.

Le pis en cette affaire, c'est que nous étions tous de bonne foi et que nous nous contredisions nous-mêmes avec la conviction d'obéir aux règles inflexibles d'une logique impitoyable. Je dis cela .pour les nouveaux venus dans la vie politique, .qui s'indignent avec une sincérité parfaite des évolutions intellectuelles de leurs devanciers et prennent pour de simples et indécentes cascades les brusques changements d'opinion des députés, des administrateurs et des journalistes.

118 MES PKÏITS PAPIERS

Personne, hélas ! n'échappe à ces convulsions de la pensée, déterminées par un choc inattendu, par un événement imprévu. J*ai entendu Gambetta déclarer hautement, en juillet 1870, qu'il n'empêcherait pas « Napoléon 111 de laver le Deux- Décembre dans l'eau du Rhin » ; et pourtant, après nos premières défaites, Gambetta marqua au front, du fer rouge de ses proclamations, tous ceux qui, de près ou de loin, s'étaient déclarés partisans de cette guerre. Je vois aujourd'hui M. Delattre tenir un rang distingué parmi les membres intransigeants du socialisme radical, et j'ai vu, en 1867, le nom de Delattre placé à côté de celui de M. A. Hubbard au bas d'une pétition au Sénat réclamant le retour en France des cendres (lu roi Louis-Philippe. J'ai lu dans le Journal officiel la stupéfiante déclaration d'amour faite un jour au conseil municipal de Paris, dans une séance du Sénat, par Hérold, préfet de la Seine, et je lis en ce moment la petite note suivante, tout entière de l'écriture d'Hérold et datée de 1874. Dénombrant les groupes de l'assemblée parisienne, Hérold me signalait :

Treize républicains considérés comme gâtant tout ce dont ils se mêlent, surnommés par quelques-uns la Société du doigt dans l'anl, par d'autres les Corn-

MES PKTITS PAPIERS 179

munards : ce sont MM. Allaiii-Targé, Cadet, Cantagrel, Clemenceau, Cléray, Floquot, Jobbé-Duval, Lamauroux, Lockroy, Loiseau-Pinson, Nadaud (hélas î excellent homme d'ailleurs), Périnelle et Vauthier.

Par œs petits exemples, choisis à dessein parmi les plus anodins, j'espère désarmer les jeunes hommes de bronze, missionnaires de la parole moderne, qui seraient tentés de juger avec trop de sévérité les erreurs et les variations de ceux qui les ont précédés dans la carrière, et je termine ce paragraphe en livrant k leurs méditations le passage suivaîit d'unc^ Jeltre inédite adressée à Emile de Girardin, en août 1871 :

Ma politique, au milieu iVun pays rongé de discussions absardcs — écrivait M. Thici-s — ne peut éti\; que celle do runion, et elle lui est antipathique. On aime à se haïr, à se méconnaître, à pouvoir dire les uns des autres qu'on OBtdcs scélérats, lorsque, la plupart du temps, on n'est que des sots déçus et aigris par les déceptions.

Quand je pense qu'en J817, la Restauration, ^gouvernement réactionnaire et uTonarchique, supprima d'un coup tous les sous-préfets, tous les secrétaires généraux de préfecture, et qu'au seuil de 1887 une Chambr<^ républicaine a renversé un ministère républicain pour n'avoir pas sup- ])rimé les sous-préfets, je me pose pour la millième fois une question impure au plus haut degré. Au risque d'être honni à nouveau par les ])ersonnes à convictions fortes, je me demande si les gens qui s'emploient avec tant d'ardeur à changer violemment la forme des gouvernements et à remplacer la république par la monarchie ou la monarchie par la république ne sont pas un peu sots, comme disait M. Thiers dans sa lettre à

Girardin, et en même temps, contrairement à Topinion de M. Thiers, un tantinet malfaisants.

11 m'est de moins en moins démontré, en effet, que les révolutions contribuent pour une part quelconque à la félicité des peuples, et je suis de plus en plus convaincu que la devise du praticien : (c Guérissez, n'arrachez pas », doit être celle du politicien, soucieux du bien de son pays. Si nous avions dépensé, depuis 1789, à obtenir, des réformes des gouvernements qui se sont succédé, le quart du zèle que nous avons déployé à les renverser successivement, notre cher pays serait , le plus grand et le plus libre pays du monde, car c'est un fait à noter que nous choisissons invariablement, pour détruire les gouvernements, l'heure précise où ils commencent à devenir supportables.

Un pareil aveuglemeot serait inexplicable si on l'attribuait exclusivement, comme M. ïhiers, à la seule pauvreté de notre esprit. Mes observations personnelles m'ont amené à croire que nous ne sonmies pas exclusivement bêtes et qu'une certaine dose de canaillerie, parfois inconsciente, mais jamais désintéressée, nous pousse le plus souvent à demander à la révolution le bonheur

182 MES PETITS PAMERS

de la patrie et, en passant, la satisfaction de nos appétits. Comme de simples peaux-rouges, nous brûlons une forêt pour faire cuire notre côtelette, nous détruisons une ville pour édifier une masure sur ses ruines, et nous sonunes tous, plus ou moins, dans Tétat d'esprit si bien dépeint par un des membres du conseil municipal de Paris, M. Edgar Monteil, dans ses Impressions de voyage de Paris à Versailles: a J'étais hanté par une idée fixe », nous apprend M. Monteil; « cette idée, qui me tourmente encore, qui me tourmentera jusqu'à ce qu'elle soit satisfaite, parce que je travaille pour jouer un rôle politique et crois que j'en jouerai un, cette idée est d'être représentant du peuple... En 1870, je me figurais qu'il suffisait d'être républicain et d'avoir écrit au Rappel pour que vos concitoyens se hâtassent de porter sur vous leurs suffrages. »

L'idée d'être a représentant du peuple » ou simplement employé du peuple, hantait trop de gens en 1867 pour que l'opposition constitutionnelle, celle qui veut améliorer et non renverser, recrutât de nombreux adhérents parmi les anciens ennemis de l'empire.

Cependant les résultats obtenus n'étaient point pour décourager ceux qui, sans arrière-pensée,

s*employaient à cette besogne ingrate. A partir de rentrée des Cinq au Corps législatif, on s'était mis en marche vers des « destinées meilleures », et il n'était point insensé de supposer que, si parfois on marquait le pas, on finirait néanmoins par atteindre le but.

Depuis le moment où Ch. Floquet et Duvernois avaient, au Courrier de Paris, ouvert la brèche dans la Constitution de 52 en soutenant le droit, pour les journaux, de discuter les séances du Corps législatif, bien des libertés nouvelles avaient passé par cette fissure. L'opposition constitutionnelle avait grandi chaque année.

M. Thiers avait trouvé les formules qui la rendaient acceptable par la bourgeoisie. M. de Morny et, après lui, M. Walewski avaient puissamment aidé à crocheter les serrures de l'empire dictatorial. On était arrivé à constituer un tiers parti qui, sous la direction d'hommes considérés tels que M. Buffet, le marquis de Talhouet, de chefs actifs comme M. Latour du Moulin, chantait à peu près le même air que les députés de la gauche. Le ton seul différait. Enfin, il est incontestable qu'Emile Ollivier, par ses séductions personnelles, l'accent de sincérité de ses déclarations, l'incontestable loyauté de ses intentions, avait décidé

Tempereur à écrire la fameuse lettre du 19 janvier 1867.

C'était quelque chose que cette lettre. Restituant le droit d'interpellation aux Chambres, promettant de soustraire la presse à l'arbitraire administratif, consacrant dans une certaine mesure le droit de réunion, Napoléon lU rompait, par la publication de ce document, avec ses origines, ses traditions, ses partisans de la première heure, et tendait assez franchement les mains aux hommes qui ne voulaient pas attendre la liberté d'une nouvelle révolution.

Je sais bien que ces mains étaient teintes du sang de Décembre, qu'elles signaient aujourd'hui la levée d'écrou de la France de la même plume qui, en 1831, avait paraphé l'ordre de son embastillement ; mais nous sommes si bien habitués, en France, à voir tous les gouvernements débuter par une violence, une escobarderie ou un attentat, qu'on eût pu, k mon sens, mettre à l'écart ces scrupules rétrospectifs et utiliser pour le bien de la patrie les repentirs de Napoléon III.

11 est très vrai encore que les libertés qu'il nous restituait étaient malingres, anémiques, grelottantes et peu appétissantes. Elles présentaient même un certain danger pour ceux qui voulaient les

approcher de trop près. Mais, cii un temps où la science triomphe des diathèses les plus invétérées, il me semble encore qu'on eût dû se risquer et, en infusant du sang frais et jeune à ces petites goualeuses, en attendre des rejetons un peu moins çcrofuleux.

' L'aventure, en tout cas, méritait d'être tenU'ic, car il est hors de doute que l'homme qui rêvait aux Tuileries en fumant sa cigarette était, à ce moment, de bonne foi et qu'il songeait à étonner le monde par son libéralisme après l'avoir écœuré par sa dictature.

J'ai recueilli à cette époque, de vingt bouches différentes, le récit de conversations qui ne me permettent pas de conserver le moindre doute à cet égard. Avec l'âge, l'idée était venue à Napoléon m d'être aimé pour lui-même. 11 espérait que la France ne lui serait pas plus cruelle que mademoiselle Marguerite Bellanger.il voulait faire peau neuve, ôter ses bottes, déposer sa cravache et, nouveau saint Louis, rendre paternellement la justice sous un chêne. Comme le disait Emile Ollivier, « si on ne l'effarait pas, il s'adapterait à la liberté ».

Mais deux sortes de gens avaient intérêt à (( l'effarer ». Au premier rang, ceux que tour-

mentait Tidée d'être « représentants du peuple » ou employés par le peuple; au second, les hommes en possession, depuis 1831, d*un mandat, d'une fonction ou d'une influence, frémissant de rage et de terreur à la pensée que la petite noce allait finir et que désormais il faudrait se faire élire par les électeurs et non par les préfets. Entre ce marteau et cette enclume, le crâne impérial rebondissait douloureusement.

A la Chambre, au Sénat, on parlait avec la dernière irrévérence des fantaisies libérales et séniles de Napoléon III. Lt»s gens gais h comparaient au baron Hulot de la Cousine Bette, courant après les petites souillons. Les gens sérieux discutaient dans les coins l'éventualité d'une abdication rendue nécessaire, disaient-ils, par le « ramollissement » du chef de l'État. On avait formé un club conservateur, rue de l'Arcade, pour biseauter les cartes gouvernementales. Avec des portées bien préparées, les croupiers de la réaction étaient à peu près certains qu'au baccara libéral l'empereur ne tirerait plus que des bûches.

Un sire de Kervéguen, député, par une douce ironie, opposait au projet de loi sur la presse un contre-projet en une foule d'articles. L'article 16 obligeait les journaux à publier chaque jour, en

tête de leurs colonnes, le chiffre de leur tirage, les fausses déclarations étant punies d'une amende de 2,000 francs. Grâce à l'article 18, tout Français avait le droit de faire paraître des articles dans un journal quelconque, sans que ce dernier pût s'y refuser. Il suffisait de payer pour cette insertion une redevance dont M. de Kervéguen fixait lui-même le montant. L'article 19 assurait le môme droit « aux dames et aux demoiselles majeures ». Et le sire de Kervéguen ne passait dans les rangs de la droite ni pour un esprit violent ni pour un adversaire résolu des libertés publiques I

A gauche, on favorisait par des procédés analogues le mouvement de conversion ébauché par Napoléon III. Les journaux se moquaient fort agréablement, quand ils ne l'insultaient pas, de M. Emile OUivier. On raillait ses illusions, on salissait ses intentions. Les bienveillants le trouvaient « serin »; les autres rougissaient d'indignation au spectacle d'une « telle impudeur ». A entendre les députés, la lettre du 49 janvier n'était qu'une comédie bonne à amuser les niais. L'autorisation préalable et l'arbitraire administratif étaient supprimés pour la presse : la belle affaire! On serait jugé par la police correctionnelle.

Le-di;pit (interpellation était rendu : Ja jolie farce! Le droit de réunion, restreint il est vrai, mais enfin le droit de réunion était inscrit dans nos codes : c*était un piège, un véritable piège, une provocation!

Napoléon 111 n'était pas de taille, malheureusement, à subir impassible de pareils assauts.

Prompt au décourageaient, sensible aux coups et aux reproches, constatant que son étoile commençait à filer et ne brillait guère plus qu'une modeste veilleuse, il hésitait, n'osant plus ni reculer ni marcher en avant. Cette situation morale, dont Tâne de Bnridan, jeûneur involontaire entre deux picotins, a été une des victimes les plus célèbres, détruisit dans le public le bon effet produit par la lettre du 19 janvier.

En politique, la première condition du succt's réside dans la décision avec laquelle on fait vite, ù rheure favorable, les actes nécessaires. Il ne faut point donner à ses adversaires le temps d'escompter des promesses, et d'en diminuer l'importance par des commentaires exagérés ou malveillants, sinon tout l'effet qu'on était en droit d'attendre d'une mesure s'efface et se résout en déception amère. Les réformes du 19 janvier, réalisées aussitôt qu'annoncées, dépassaient, je

ï'affirme, lès espérances les plus optimistes. Retardées, ajournées, amoindries, renvoyées aux calendes grecques, reprises, puis encore délaissées, elles firent, quand on les servit aux affamés de liberté, Teffet d'un turbot en excursion prolongée dans le Sahara. Tout le monde se boucha le nez.

A partir de ce moment, l'empire libéral était virtuellement frappé de mort. Les adversaires de droite et de gauche apportant, dans leur œuvre de dénigrement, une passion et, disons le mot, une mauvaise foi égales, la France devait reprendre fatalement le train qui conduit soit à la révolution, soit à Ja dictature.

J'ignore si les excellents réactionnaires et les gens à fortes convictions qui contribuèrent, chacun pour leur part, à amener ce résultat se félicitent encore de leur œuvre et ne regrettent pas un peu d'avoir fait avorter l'expérience tentée par Topposition constitutionnelle. A cette heure, l'empereur serait mort, l'empire aurait fait comme l'empereur, tué par le simple fonctionnement du suffrage universel et de la liberté. Nous aurions l'Alsace, la Lorraine et la République en sus. Il est vrai que, dans cette hypothèse, bien des gens tourmentés par l'idée d'être « représentant du peuple », ne seraient pas tous arrivés aussi

promptement à se donner satisfaction ; mais qui ne se consolerait à la pensée que MM. Colfavru, Vergoin, Douville-Maillefeu et beaucoup de leurs collègues ne sont pas députés et n'ont aucune chance de le devenir ?

Le succès vraiment surprenant de la Liberté n'avait pas diminué Je nombre des ennemis soigneusement collectionnés par Emile de Girardin pendant sa longue existence de journaliste.

Malgré son indifférence un peu hautaine pour les personnes, le grand publiciste ne laissait que bien rarement ses polémiques dégénérer en pugilat littéraire. Nous nous appliquions, à l'exemple de notre maître et ami, à nous maintenir dans la région des idées et des principes.

Il faut croire que nous n'y réussissions guère ou qu'on était bien sévère à notre égard, car, un lundi matin, en lisant le feuilleton dramatique de Francisque Sarcey, dans YOpinion nationale, nous poussâmes un long cri d'horreur

Sarcey trépignait sur la Liberté, son directeur et sa rédaction, avec une fureur qui nous parut, naturellement, aussi injuste qu'injurieuse. Non seulement il malmenait un homme que nous admirions et que nous aimions; mais nous autres, seigneurs de moindre importance, nous étions traités un peu durement. Nous pensions tous, avec une grande sincérité, avoir fait preuve quotidienne d'un certain talent, et Sarcey, sans pitié pour nos illusions, qualifiait nos articles de (( conversation pure et simple de Prudhommes d'estaminet, en face d'une chope et d'un domino ». Nous étions d'autant plus vexés qu'au fond, nous faisions tous le plus grand cas du talent, de la probité professionnelle de Sarcey, et que ces attaques empruntaient à son honorabilité incontestée un caractère d'amertume tout particulier.

Nous résolûmes donc de boire une pinte du sang de Sarcey, et, sans prévenir « le patron », nous tirAraes au sort le nom du Spartacus auquel incomberait le soin de venger la Liberté,

A cette loterie, je gagnai pour la première et la dernière fois de ma vie. A dix heures. Clément Duvernois et Arthur de Fon vielle se priîsentèrent de ma part chez Sarcey, qui constitua

sur-le-champ ses témoins. Alors commença une série ^'allées, de venues, qui firent, dans le petit monde de la presse, un événement de C(»t incident. Étais-je le c^iampion de M. Emile do Girardin ou celui des rédacteurs de la Liberté? Les tenants de Sarcey soutenaient que, si jo croisais le fer, c'était pour le compte de mon din^cteur; mes amis affirmaient que c'était en qualité de rédacteur du journal visé par Sarcey que je brandissais ma colichemarde. Sur le terrain même, à Vincennes, tandis que Sarcey (4 moi, en bras de chemise, nous nous refroidissions sous les morsures d'une brise matinale et glacée, la querelle se poursuivait entre nos mandataires, tant et si bien que mon adversaire nu» proposa, en souriant, (c d'aller séparer nos témoins ».

Nos camarades réciproques, très dévoués chacun de leur côté, ne purent se mettre d'accord, et. malgré les protestations de Sarcey et les mienn(»s, nous dûmes nous rhabiller et regagner Paris sans nous être fait la moindre entaille.

Il y eut, par suite, des provocations innombrables échangées entre nos témoins. Les journaux intervinrent dans le débat. Nouveaux articles, nouvelles provocations. Un instant, on put croin* qu'on allait assister h une réédition du combat

des Trente. Tout se termina par une rencontre entre Duvernois et Sarcey, et fort heureusement ce dernier ne reçut qu'une blessure légère.

Si j'ai noté en passant ce petit fait divers, c'est qu'il me permet une fois de plus de rendre hommage à la mémoire d'Emile de Girardin et de constater combien ses théories sur l'impuissance et l'impunité de la presse étaient le résultat d'une conviction et d'une foi sincère. Notre querelle avec Sarcey l'attrista profondément. A la première nouvelle d'un envoi de témoins, il accourut, nous gronda, soutenant, malgré nos protestations, que notre adversaire n'avait pas dépassé son droit de critique et que nous donnions, nous ses élèves, un déplorable exemple en portant indirectement, par notre attitude, un nouveau coup à la liberté d'écrire. Pourquoi voulions-nous qu'un gouvernement fît preuve d'une tolérance qui nous faisait défaut? Si c'était un crime de dire que nos articles rappelaient « les conversations de Prudhommes d'estaminet », crime que nous voulions punir d'un coup d'épée, était-ce un crime moins punissable, aux yeux d'un ministre, de blâmer sa conduite, de le trouver dangereux pour le bien de l'État? Et, nous poussant la logique aux reins, Emile de Girardin entendait que nulle

suite ne fût donnée à la querelle à peine ébauchée. Il était difficile de déférer à son désir.

Quelques mois plus tard, je commençai une campagne assez vive contre le chef du gouvernement espagnol, le maréchal Narvaez, et je publiai une lettre de remerciements que m'avaient adressée d'illustres proscrits, Emilio Castelar, Praxedes Sagasta et dix autres écrivains, depuis ministres ou ambassadeurs, mais alors condamnés, pour délits de presse, à la mort, par le garrotte vil, la peine la plus infamante, infligée seulement aux parricides. Emile de Girardin prit texte de ce document, pour nous laver dereclief la tête et nous dire, très sérieusement, qu'entre le maréchal Narvaez et nous, il n'y avait, au fond, que peu de différence, que nous aussi, nous avions voulu infliger la peine de mort à un homme sincère, convaincu, h un écrivain de talent. Et, comme il se sentait lui-même glisser un peu rapidement sur la pente d'un paradoxe extravagant, il échappa au péril par une plaisanterie, nous déclaiant que xNarvaez était infiniment plus intelligent que nous, puisque, ayant des opinions identiques aux nôtres sur laresponsabiUté de l'écrivain, il ne s'exposait pas, pour venger ses injures, à recevoir un mauvais coup

et s'en remettait au bourreau du soin de punir les délinquants.

Jamais, pendant vingt ans, je n'ai surpris la moindre défaillance, de la part d'Emile de Girardin, dans le culte passionné, presque fanatique, qu'il rendait à la liberté, sous toutes ses formes, sous tous les aspects, même les moins édifiants. Aucune déception ne parvint à ébranler cette foi robuste et exigeante, poussant ses principes jusqu'aux dernières conséquences et môme au delà, et proclamant, au scandale de tous, l'impunité universelle et la négation du droit de punir. Mais il était écrit quelque part que jamais je ne pourrais m'élever jusqu'aux régions sereines où fonctionnent, dans le vide, les principes absolus. Malgré mon admiration pour Girardin, je me suis toujours traîné dans ce que mon illustre maître et ami appelait « l'ornière de la liberté ».

Je n'ai jamais pu comprendre, en effet, qu'une société pût vivre sans que ses membres encourussent une responsabilité quelconque, soit quand ils se causent un dommage réciproque, soit lorsqu'ils ont recours à la violence pour modifier l'état social et politique.

Je reconnais que je ne suis pas dans le mouvement et que l'avenir appartient peut-être à des

doctrines fort au-dessus de ma portée inleilectuelle. Je constate, en effet, que déjà le droit de punir est discuté par de très bons esprits et qu'il n'y a pas un bon compagnon, dans les réunions publicpies ou dans les journaux avancés, qui ne considère comme une pure iniquité la répression des attentats contre les personnes ou contre la propriété.

Quand la magistrature, suffisamment épurée, se recrutera parmi les orateurs de ces conférences Mole, tenues dans les assommoirs, la théorie do l'impunité deviendra facilement do Ja légalité. Lo jury n'aura plus à acquitter, le chef de TÉtat n'aura plus à gracier, comme ils le font aujourd'hui, des assassins sans délicatesse. Le crime libre dans l'État libre, telle sera la formule définitive de l'avenir, et les quelques sévérités tenues en réserve dans l'arsenal des lois, comme d'archaïques documents de l'ancieime barbarie juridique, ne seront guère appliquées qu'aux propriétaires et aux dévotes.

Ce sera ITige d'or.

A côté do la presse authentique, timbrée, cautionnée, taquinée et, au demeurant, assez inoffensive, avaient grandi dans Tombre, au quartier Latin, depuis 18S6, des petits journaux soi-disant littéraires, dont Faction devait être au plus haut degré dangereuse pour le régime impérial.

D'abord la police n'y avait pas pris garde. Des petits carrés de papiers autographiés, distribués dans descaboulots, « tout h la blague et à la joie », n'étaient pas faits pour retenir Fattention de la police. Que Musette épelàt le Sans le sou et la Mansarde, que Mirai Pinson déchiffrât couramment la Muselière, organe de Lemercier de Neuville, le futur imprésario des jtmpajs^i, qu'estrceque cela pouvait bien faire aux petits • Vidocq de la

Sûreté? 11 faut bien que jeunesse s'amuse. Des gaudrioles gaiement racontées n*ont jamais mis FÉtat en péril. Et puis, sous le règne d'Auguste, il était convenable de favoriser les belles-lettres.

D'ailleurs, c'était la mode. Alexandre Dumas publiait le Mousquetaire; le Diogène du photographe-poète Carjat cherchait sans être inquiété un homme, c'est-à-dire un commanditaire; Edmond About étrillait en chef Y Ane savant, journal dés Écoles. Tant que ces jeunes gens jetteraient à tous les vents leur verve et leur esprit, ils ne penseraient pas à mal, c'est-à-dire à la politique. C'était du moins l'avis des fortes têtes commises à la sûreté publique et à la surveillance du quartier Latin. Aussi les fortes têtes furent-elles très étonnées, en 1861, de lire un petit journal intitulé le Travail et récemment fondé par deux étudiants, MM. Germain Casse et Henri Lefort. La police ne s'y trompa pas : il y avait un nid de vipères dans ce cornet de papier. Elle prit ses renseignements.

Casse était un créole, fils d'un ex-propriétaire d'esclaves. Élevé à Sorèze, sous l'œil de l'abbé Lacordaire, il s'était promis d'expier les erreurs de ses ancêtres et de rendre aux blancs, avec les intérêts, une liberté que ses aïeux avaient énergi-

qiiement refusée aux noirs. De cœur chaud, exubérant, il pensait, comme tous les philanthropes historiques, qu'il ne faut pas regarder à la dépense quand il s*agit du bien de l'humanité. Il n'eût pas hésité, je crois, à sacrifier les existences de la majorité pour faire le bonheur de quelquesuns. C'était aussi l'avis d'un autre étudiant amené par son père à Henri Lefort pour recevoir de ses aînés la rude éducation révolutionnaire. Le jeune Clemenceau, aujourd'hui si aimable et si reluisant, n'eût pas été, à cette époque, agréable à rencontrer au coin d'une guillotine. Vrai cavalier de Cromwell, nourri de la forte moelle biblique du prophète Marat, il était, de plus, Vendéen, athée, cela va sans dire, et élève en médecine.

Si je suis bien renseigné, un autre rédacteur du Travail, Tridon, depuis membre de la Commune, fleurait un peu l'orléanisme et passait par Dumouriez avant d'arriver à Hébert. Il y avait aussi un carabin nommé Taule, maintenant directeur de l'Asile Sainte-Anne, et un doux étudiant en droit, Méline, le créateur de l'Ordre du mérite agricole, ministre de l'agriculture sous la présidence de Jules Ferry.

Une fois avisée, la police ne perdit pas de temps. Avec l'aide de Dieu et du parquet, Tridon, dé-

fendu par Léon Renault, et Germain Casse, réconforté par la parole dq M. Jules Grévy, furent envoyés en prison. Us ne s'y ennuyèrent pas. Alexandre Dumas fils Ta dit, a les opinions sont comme les clous : plus on frappe dessus, plus on les enfonce ». Blanqui, lequel gémissait, selon son habitude, sur la paille humide des cachots, huma, à Tarrivée des jeunes gens, une bonne odeur de chair fraîche. Il sourit à la pensée que la justice impériale prenait la peine de lui fournir des recrues. Au bout de huit jours, Germain Casse et Tridon, magnétisés, médusés par le Vieux de la Montagne, conspiraient comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose de leur vie. Une fois libres, ils allèrent au congrès de Liège, fondèrent, au retour, rue Hautefeuille, une société d'études sous le titre de la Libre pensée et embauchèrent dans l'armée de la révolution politique les ouvriers, qui se bornaient jusqu'alors à se gargariser avec les formules lénifiantes d'un socialisme à la guimauve.

Les petits tigres delà démagogie scolaire ressemblent aux moutons du bon Panurge. Où Casse avait passé, passeraient bien Charles Longuet et Gustave Flourens. Du moins, ces derniers le croyaient. La Rive gauche^ puis la Jeunesse^ puis Hemani

ne négligèrent rien pour mériter à leurs rédacteurs les palmes du martyre. « Partout la rédaction triomphe — s*écriaient, dans ces feuilles auxquelles la politique était interdite, Rogeard, Longuet et Flourens — partout la réaction triomphe ! Lltalie se réconcilie avec le moyen âge ; TEspagne imite les forfaits du Deux-Décembre. L'appui que nous donnait la jeunesse française nous est retiré; les sbires napoléoniens empêchent notre feuille de parvenir jusqu'à elle. » Les sbires ne se le firent pas dire deux fois. Ils perfectionnèrent un complot ébauché tant bien que mal par une jeunesse inexpérimentée, empoignèrent une cinquantaine d'ouvriers et d'étudiants au café de la Renaissance, et cimentèrent par de rigoureuses condamnations l'union libre, contractée quelcjnes mois plus tôt, entre les ouvriers et les fils de la bourgeoisie.

A ce propos, je me souviens d'un incident assez plaisant. La police avait saisi chez un étudiant, Paul Dubois, des fiches portant des noms. Bonne aubaine pour Javert! Des fiches, des noms, des adresses sont, au plus haut degré, les éléments constitutifs d'une société secrète!

— llalte-là! répliiiuaient les prévenus, les fiches appartiennent au journal le Candide*

MKS PETITS PAPIEllS 203

Elles portent les noms et les adresses de ses abonnés.

— Vous nous la baillez belle ! Vos abonnés sont des affiliés.

— Soit, si vous le voulez ; mais alors frémissez, car parmi ceux que vous appelez des affiliés se trouvent M. Schneider, directeur du Creusot, viceprésident du Corps législatif ; madame la baronne de Lagrange, M. le duc de Brancas, M, de Rothschild, six salles de l'École polytechnique et deux officiers des grenadiers de la garde. iVous avons donc pour complices Taristocratie, la haute banque, la grande industrie et Tarmée.

On ne poursuivit ni M. Schneider, ni M. de Rothschild, ni M. le duc de Brancas. On les tint pour des abonnés sérieux. Mais on trouva, en haut lieu, que ces messieurs et madame la baronne de Lagrange se livraient à d'étranges lectures, et la police, déroutée, se mit k surveiller les bonapartistes eux-mêmes.

Elle ne pouvait, au reste, suffire à sa besogne, cette pauvre police, eût-elle eu plus d'yeux qu'Argus, plus de bras ([ue le géant Briarée, car tous ceux qui devaient jouer un rôle dans la chute de l'empire, dans la Conmmne ou dans la troisième république, conmiencèrent, en 1867, à se donnei*

carrière. On trouvait des ennemis de Napoléon 111 dans tous les coins.

A la conférence des avocats, Ribot faisait son premier discours politique et flagellait l'empire, en prononçant Féloge de lord Erskine, le défenseur des droits de la presse en Angîeterre. D'une main, la police annotait la harangue de l'éloquent leader du centre gauche ; de l'autre, elle saisissait au collet le célèbre ami des femmes, A. Naquet, le restaurateur des libertés conjugales, le propagateur du divorce, occupé, à cette heure, à marier chimiquement des matières explosibles. Elle ramassait. Ch. Floquet criant au tsar : « Vive la Pologne, Monsieur ». Entre temps, elle faisait le coup de poing avec les étudiants et les ouvriers en manifestation sur la tombe de Manin, et marquait au crayon rouge, dans le Courrier français, journal de Vermorel, les articles inquiétants du général Cluseret et les Variétés sur l'architecture d'Antonin Proust, ministre des beaux-arts pendant le ministère Gambetta. Elle filait Féhx Pyat, Protot, Vallès, Delescluze et cent futurs colonels de la Commune. Elle constatait que M. le duc de Persigny avait serré la main à M. Glais-Bizoin, député radical. Elle assistait, troublée, à la fondation du Journal de Paris, dans lequel Edouard

Hervé coudoyait Ranc, où Spuller écrivait à la même table que Ferdirfand Duval. Elle regardait Weiss, évadé des Débats, corrigeant les faits divers de Victor Noir. Elle savait que le duc d'Aumale avait pris deux mille francs d'actions dans cet organe de « l'union libérale » et elle apprenait que Barthélémy Saint-Hilaire apportait, lui aussi, son obole républicaine au Journal de Paris,

A peine remise de l'émotion causée par le spectacle de cette coalition, la police arrachait dans les faubourgs des affiches séditieuses, se plaignant de la cherté du pain, réclamant le rétablissement de la taxe et concluant par ce cri : Mort aux fiches! Enfin elle entendait avec stupeur Henri Brisson déclarer tout haut, sans se gêner, qu'il y avait des bornes à la patience parisienne et qu'on avait tort de croire que « le peuple des barricades était mort » .

Puis, toujours en 1867, dans la poussière des grandes parades militaires, au bruit des fanfares triomphantes, au milieu des splendeurs de l'Exposition universelle, la police, surmenée, avait dû veiller sur les souverains étrangers qui défilaient, eux aussi, défiants ou hostiles.

A trop regarder, elle ne voyait plus rien. Elle

n'avait pas vu Berezsowski travaillant à sa façon ^ la conclusion de ralliance franco-russe. Elle n'avait pas vu le télégramme qui jeta au milieu des fêtes officielles la nouvelle de la mort de l'empereur Maximilieri, fusillé par ordre du Mexicain Juarez. Elle n'avait pas vu davantage le roi Guillaume de Prusse causer à la brasserie Fanta avec M. de Bismarck, et lui demander combien d'hommes et de mois seraient nécessaires pour anéantir cette nation affolée et ce souverain affaissé.

1867, c'était le commencement de la fin. Et tous les hommes politiques en avaient si bien le pressentiment qu'ils se hâtaient de prodiguer leurs conseils et leurs consolations à leurs tenants respectifs. M. de Saint-Paul, l'âme damnée de M. Rouher, se lamentait rageusement dans l'attitude d'un Jérémie, professeur de savate. Il indiquait à son maître un coup de chausson irrésistible pour tomber les orléanistes et les révolutionnaires. A l'auteur du coup d'État il proposait « un coup d'éclat » . C'était bien simple : il s'agissait simplement de dissoudre la Chambre, de promettre la paix, de faire respecter la Constitution de 1852 et d'en appeler au pays. M. Piétri, préfet de police, autre conseilleur, s'excusait

de ne donner à Napoléon III que de mauvaises nouvelles; mais ce n'était pas sa faute. Les populations ne savaient pas plus que lui à quoi s'en tenir sur Torientation de la politique impériale. Était-ce la paix ? la guerre ? une nouvelle évolution libérale ou un retour à la dictature qui se préparait dans le cabinet des Tuileries? L'empereur serait bien aimable de prendre un parti, car « la France avait besoin d'être gouvernée et conduite ».

Le professeur Germain Sée, l'illustre docteur, donnait aussi des conseils fort sages à l'ancien prisonnier de Ham. 11 lui conseillait de soigner sa vessie, de surveiller son anémie et de rester tranquille.

Aux princes de la famille d'Orléans, on ne marchandait pas davantage les avis. J'ai sous les yeux une véritable consultation datée du 17 août 1867, et adressée à M. le duc d'Aumaie par M. le comte de Kératry, l'ancien préfet de police du gouvernement de la Défense nationale. Ce papier, très curieux, fait honneur à la perspicacité de M. le comte de Kératry. Il prévoit trois causes de chute pour l'empire : la mort de l'empereur, sa déchéance légale par une assemblée irritée ou une guerre avec la Prusse entraînant « l'in-

vasion do doux ou trois de nos provinces frontières » .

Dans le premier cas, M. de Kératry estimait qu'un coup d'État parlementaire aurait des chances de succès, a le parti gauche comptant dans son sein des influences considérables qui ne sont plus hostiles à la famille d'Orléans et dont la voix autorisée pourrait, à une heure donnée, en réveiller le souvenir dans le pays et opérer un revirement aussi brusque que favorable aux idées dont elle est la haute expression )). Mais, quelle que fût la cause qui décidât de la chute de l'empirC; M. de Kératry était d'avis que les princes d'Orléans devaient quitter l'Angleterre et se rapprocher de la France :

Quoique la distance soit courte de Londres à Calais, les communications et un débarquement sur nos côtes peuvent être difficiles. La traversée arrête bien des dévouements. Aux yeux du vulgaire, un bras de mer est un océan, n est hors de doute qu'au moment d'une crise, Tapparition brusque au grand jour, sur un point de la France, d'un prince auquel les compagnons d'armes ne feraient certes pas défaut, sliffirait pour donner une forme décisive à des inspirations incertaines et pour entiaîner l'armée et certains de ses chefs.

M. de Kératry conseillait aux princes de s'agiter, comme M. le professeur Germain Sée conseillait à l'empereur de rester tranquille. Ces ordonnances eurent, il est vrai, toutes deux le

sort des prophéties de Cassandre. Les princes d'Orléans ne mirent aucun empressement à se rapprocher de la frontière, et Napoléon III ne put se résigner à se soigner. Aussi l'empereur mourut-il de sa maladie de vessie, et les princes que M. de Kératry, simple député, attendait à Paris le 4 septembre 1870, furent, le 5 du même mois, reconduits à l'étranger par les soins de M. de Kératry, devenu dans Tintervalle préfet de police.

Tout le monde, on le voit, se préparait en vue d'un cataclysme prochain. A côté des politiciens ou des simples intrigants, il surgissait à chaque instant un nouveau Pierre TErmite, prêchant la croisade et distribuant aux pèlerins de la révolution des coquilles généralement vides. Rien n'était plus intéressant, à mes yeux, que la conversation de ces agitateurs et de ces agités, en général assez communicatifs et vous exposant, avec la plus profonde tranquillité d'âme, les plans les plus saugrenus ou les plus monstrueux. Ils étaient prêts à tout, ces héros d'aventure, les uns par dévouement sincère à des idées généreuses mais peu pratiques, les autres par amour du caboti-

nage, par vanité, pour se distinguer, pour ne pas faire comme les autres, pour le plaisir, pour rien,

Chétif bourgeois, un peu terre à terre, et destiné par tempérament autant que par goût au simple train-train de la vie ordinaire, je ne pouvais me défendre d'une certaine admiration pour ces inassouvis, épris d'idéal ou affamés de réalités difficiles à se procurer en notre temps.

En les écoutant raconter paisiblement des projets d'escalade sociale à donner le vertige aux Titans, ou discuter sérieusement les chances d'un coup de main révolutionnaire contre l'empire de Russie ou la vieille Angleterre, je me disais que c'était peut-être un grand malheur que, dans nos sociétés modernes et régulières, il n'y ait plus de place pour les talents, les vices et, disons le mot, pour les vertus de ces mortels remuants. Autrefois, les gaillards de cette trempe se taillaient des royaumes à la suite de Guillaume le Conquérant, découpaient des comtés et des baronnies dans la peau des Sarrasins et, au pis, mouraient de la peste ou d'un coup de lance. Des mondes entiers appartenaient à qui osait les prendre et, si grands que fussent les appétits, on pouvait toujours tenter de les satisfaire. Aujourd'hui, dans nos ruches basses de plafond, les hommes

Tout le inonde, on le voit, se préparait en vue (l*un cataclysme prochain. A côté des politiciens ou des simples intrigants, il surgissait à chaque instant un nouveau Pierre TErmite, prêchant la croisade et distribuant aux pèlerins de la révolution des coquilles généralement vides. Rien n'était plus intéressant, à mes yeux, que la conversation de ces agitateurs et de ces agités, en général assez communicatifs et vous exposant, avec la plus profonde tranquillité d'âme, les plans les plus saugrenus ou les plus monstrueux. Us étaient prêts à tout, ces héros d'aventure, les uns par dévouement sincère à des idées généreuses mais peu pratiques, les autres par amour du caboti-

nage, par vanité, pour se distinguer, pour ne pas faire comme les autres, pour le plaisir, pour rien.

Chétif bourgeois, un peu terre à terre, et destiné par tempérament autant que par goût au simple train-train de la vie ordinaire, je ne pouvais me défendre d'une certaine admiration pour ces inassouvis, épris d'idéal ou affamés de réalités difficiles à se procurer en notre temps.

En les écoutant raconter paisiblement des projets d'escalade sociale à donner le vertige aux Titans, ou discuter sérieusement les chances d'un coup de main révolutionnaire contre l'empire de Russie ou la vieille Angleterre, je me disais que c'était peut-être un grand malheur que, dans nos sociétés modernes et régulières, il n'y ait plus de place pour les talents, les vices et, disons le mot, pour les vertus de ces mortels remuants. Autrefois, les gaillards de cette trempe se taillaient des royaumes à la suite de Guillaume le Conquérant, découpaient des comtés et des baronnies dans la peau des Sarrasins et, au pis, mouraient de la peste ou d'un coup de lance. Des mondes entiers appartenaient à qui osait les prendre et, si grands que fussent les appétits, on pouvait toujours tenter de les satisfaire. Aujourd'hui, dans nos ruches basses de plafond, les hommes

d'un certain tempérament n'ont rien à faire, sinon à grossir, à un moment donné, les rangs d'une populace en rut insurrectionnel.

Au premier rang de ces intrépides, mais parmi les meilleurs, j'avais suivi de l'œil et aussi de cœur, car ils étaient mes amis, les frères Arthur et Ulric de Fonvielle. Le plus jeune des deux, Ulric, auquel son rôle de témoin dans le meurtre de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte fit depuis une bruyante célébrité, nous avait quittés un beau matin, sans crier gare, pour rejoindre Garibaldi, sonnant le ralliement des chemises rouges de tous les pays.

Journaliste, peintre de talent, soldat vigoureux, il avait fait toute la campagne de Sicile, assiégé Gaëte et consolidé bien involontairement de son sang de républicain le trône de la maison de Savoie. Plus tard, il avait pris congé pour aller délivrer les noirs en Amérique. 11 avait passé au milieu de ces tempêtes humaines, gai, spirituel, sans illusions sur les mérites des instruments bizarres dont le hasard se sert pour accomplir les grandes actions et même les mauvaises, et pourtant toujours prêt à s'embarquer pour le pays des dangers et des aventures, si on lui montrait au bout du voyage une idée à faire

triompher, un peuple à délivrer. Présentement, il songeait à libérer la France de l'empire et il reconnaissait avec chagrin qu'il était plus facile de donner l'assaut à Gaëte que de franchir de vive force les grilles des Tuileries.

Son frère, Arthur de Fonvielle, caressait une autre chimère. Il en voulait h la Russie. Pendant l'insurrection de Pologne, nous avions dû nous cramponner à sa redingote pour le contraindre à rester en repos. Il sut pourtant échapper à notre surveillance, et nous apprîmes, un soir, que notre ami était, à cette heure, un des grands chefs du Caucase insurgé! Comment Arthur de Fonvielle, ce Parisien de Paris, avait-il été conduit à prendre la suite des affaires de Schamyl? Par quelles suites de circonstances invraisemblables le retrouvions-nous sous un pic glacé, déguisé en Tcherkesse, et tenant tête au tsar? Il faut bien que je le raconte ici ponr que le lecteur se fasse une idée de Ténergie et de la résolution de ce modeste soldat de l'idée républicaine.

On venait de déjeuner au café de Mulhouse, et, comme on était entre camarades, le repas s'était prolongé assez tard* Cependant, le dernier cigare éteint, on finit par gagner le boulevard, et l'un des convives, que ses amis appelaient le capi-

louche briilée, le dernier homme tué ou disparu, A. de Fon veille se retira lentement, menant Texode des femmes, des vieillards et des enfants qui allaient chercher un refuge en Turquie.

En 1867, mon ami avait oublié la Pologne et la mer Noire. Lui aussi ruminait des expéditions à l'intérieur, de grands coups à donner et à recevoir, essayant de me convaincre de Tabsurdité de mes espérances constitutionnelles et examinant avec une bienveillante sollicitude toutes les combinaisons ayant pour but le renversement de Tempire.

J'ose dire que j'ai eu à cette époque la pri-' meur des nouveaux perfectionnements apportés dans l'art de faire des révolutions. Depuis, la dynamite, la panclastite et la mélinite, ont été, sinon inventées, du moins utilisées avec un certain succès, dans les relations entre peuples et gouvernements; mais, à cette date déjà ancienne, la modeste barricade paraissait encore suffire aux démagogues bon teint.

On comprendra donc ma surprise lorsque, un soir, dans un beau salon du restaurant Champeaux, à la fin d'un dhier très truffé, en pelant une poire, j'entendis un Américain, notre hôte, nous exposer, d'une voix douce et posée, son

intention de tenter à Londres une grande insurrection féniane. 11 ne se dissimulait pas les difficultés de Tentreprise; mais, disait-il, la police et les pompiers auraient tant à faire, qu'il n'avait pas grand'chose à redouter d'eux. Et alors, sans s'animer, comme s'il se fût agi de l'organisation d'une joute sur l'eau ou d'une fête vénitienne, l'aimable homme nous exposa son plan. Deux ou trois cents récipients contenant du pétrole, du goudron et aussi quelques matières explosibles, devaient être, en même temps, mis au fil de la Tamise. Ces brûlots, dirigés tout enflammés par le seul jeu des remous du fleuve, viendraient s'échouer sur les bassins des docks et mettraient le feu aux innombrables bateaux amarrés aux quais. Cela flamberait comme des allumettes.

Profitant de l'émotion bien naturelle provoquée dans la population par l'incendie, le fénian et ses amis travailleraient alors de leur état de révolutionnaires.

Clément Duvernois, les frères Fonvielie et moi nous reçûmes ces confidences d'abord avec stupéfaction, croyant à une plaisanterie à froid, i)uis avec horreur ([uand nous recoiuu\ines que le fénian parlait sérieusement. Nos protestations indignées parurent l'étonner infiniment. Inquiet,

4li< MKS l'KTITS I»AI>IKI\S

il coiisiiltii (le l'œil son voisin, comme pour lui demander s'il avait commis une énormité, et le voisin lui dit :

— Cher ami, jiî vous avais prévenu, tous ces messieurs sont des bourgeois, ils ne sont bons (prà l'aire de la politicpie sentimentale.

Ia\ voisin du fénian s'apixîlait le général Cluseiel, l'ulur délégué à la gui^rnî sous la Commune, un de ces hommes troublants et énigmatiqnes «jui ne sont j^oint laits |K)ur se mouvoir dans des sociétés régulières.

(llus(»re,t avait eu des débuts singuliers pour un t'ntur entrepreneur d'insurrections. Lieuteienant d'inl'antc»rie en 18i8, commandant le petit |>oste de la rue de la Binuiue, il s'était obstiné- UKMit refusé, le !2i février, à rendre ses armes k la révolution victorieuse. Impassible, il ordonnait à ses soldats d(» coucher en joue quiconque faisait mine de s'approcher du tiîrrain réservé par sa consigne;* Il fallut l'intervention oITicielle du général Duvivier pour triompher de la résolution du jeune ofïicier. Relevé régulièrement de sa faction, il quitta son poste, tambour battatit, avec une mine? si lière, que, lorsqu'on organisa la garde mobile, le général Duvivier se souvint du jeune lieutenant et lui confia le connjiandement d'un

MES PETITS PAPIERS 2l9

bataillon. On ne pouvait faire un meilleur choix; D'une bravoure héroïque, d'un inaltérable sangfroid, Cluseret fut pour Tinsurrection de Juin un redoutable adversaire. A la tête du 23® bataillon, il enleva les onze barricades du Faubourg-Saint- Jacques. A la suite de ce fait d'armes, on le nomma chevalier de la Légion d'honneur.

Choisi par Garibaldi pour prendre le commandement de la Légion française, après la mort de son chef, de Flotte, Cluseret, en récompense de ses services éclatants et de sa haute capçicité militaire, reçut le brevet de colonel dans l'armée italienne. Il voulait être général. Il le fut et gagna, en cette qualité, la bataille de Gross Kreyss, dans la guerre de la sécession. Que voulait-il être au moment où il pilotait dans Paris le fénian incendiaire? Révait-il d'une dictature ou d'un trône? Je ne l'ai jamais su. A le voir correct, droit dans sa redingote militairement boutonnée, d'une politesse un peu hautaine, cet homme que la seule force des choses eût mis à son rang et au rang le plus élevé, s'il ne s'était pas jeté dans les chemins de traverse, cet homme, dis-je, me faisait alors songer à ces grands premiers rôles de province, qui errent, dignes, dans les cafés parisiens^ en attendant un engagement in-

tiO MES PETITS PAPIERS

vraisemblable pour le théâtre impossible. Apprenait-il déjà son rôle de 1871 ?

Aujourd'hui, co. inassouvi, retiré dans le Midi, s'est fait artiste. Il peint, il expose des tableaux appriîciés dos connaisstmrs ; il vit simplement. Mais moi, qui sais c(î que vaut ce Prométhée en disponibilité. j(î jettes de temps en temps un coup d*œil sur le village qu'il habite. Je m'attends toujours à apprendre, un matin, que Cluserct est parti de son île d'Elbe, pour une destination inconnue, et qu'il a, quelque part, n'importe où, fondé uue république ou restauré un trône.

Los pires ennemis de l'empereur n'étaientr pas au demeurant ces hardis aventuriers, ces politiciens incohérents, ces écoliers extravagants, ces avocats et ces journalistes ambitieux et même ces timides prétendants au trône dont j'ai déjà parlé. Le second empire, né des appétits de quelques déclassés et des conceptions difformes d'un Bonaparte, socialiste, bon enfant et mystique, était, depuis ses débuts, la proie des querelles intestines les plus ardentes. Malgré l'abondance du foin et des honneurs que Napoléon 111, d'une main large, distribuait à ses serviteurs, ces derniers se battaient toujours au râtelier, affaiblissant à l'onvi l'action gouvernementale de leurs rivaux et passant leur existence soit à les calom-

m MES PETITS PAPIERS

iii(M', soit à se défendre contre leurs médisances. Ils se jugeaient réciproquement avec une atroce sévérité.

AI. de l^ersigny, par exemple, écrivait à Tem- IHueur, le 13 août 183i, une lettre dans laquelle il lui demandait la suppression du ministère d'État, dont le titulaire était alors M. Fould. Le morceau est vif.

Votre Majesté, écrivait M. de Persigny, a paru surprise quand je lui ai dit qu'il n'y avait plus qu'un seul ministre qui résume tout le gouvernement dans sa p.ersonne. Si je suis le premier qui ait cherché à vous faire connaître cet état de choses, je m'en honore, car Votre Majesté ne tardera pas à reconnaître que ce qu'elle croit, en ce moment, l'exagération d'un esprit mécontent, n'est que l'expression adoucie do ce qui est dans toutes les bouches et, tôt ou tard, o\h\ mettra fin à une situation qui compromet la dignité du trône et l'honneur du gouvernement, car, que le premier ministre soit un cardinal Richelieu ou un cardinal Dubois, le résultat est le même. Mais, comment un homme qui, par son origine, sa famille et sa personne, pouvait à peine se faire accepter dans le monde vulgaire des affaires, a-t-il pu s*élever à un si haut degré de puissance qu'un signe de lui élève ou abaisse les hommes?

Les grands dignitaires de Tempire s'épargnaient si pcMi entre eux que leurs propos désobligeants franchissaient les frontiéius, déconsidérant à la fois et la France et son gouvernement. En 18o6, la reine d'Angleterre elle-même, partageant les défiances et les ])réventions de lord Clarendon,

MES PKTITS l'AMKKS "22

n'avait pas craint de traiter ce sujet scabreux avec M. de Persigny, et tout de suite remi}ereur avait été prévenu, par des oreilles indiscrètes et des bouches zélées, des propos peu orthodoxe? de son vieil ami. Napoléon III avait demandé des explications à M. de Persigny, qui répondait dans une «autre lettre à la date du 20 janvier 1836 :

J'ai trouvé (ici) dans l'opinion générale, comme à Paris, la même appréciation du personnel de votre gouvernement ; c'est comme une notoriété publique. Si l'on vous cache cette situation, l'on vous trompe.

M. de Maupas haïssait iM. de Morny. On donnait couramment à entendre que M. Walewski jouait à la Bourse et que, si M. Fould faisait les affaires de TÉtat, il ne négligeait pas pour cela les intérêts de sa maison de banque. On se passait réciproquement par-dessus la tête, heureux de se jouer un bon tour. Des contre-polices, au service de ces rivalités, s'espionnaient mutuel lement. Tricoche et Cacolet avaient dû multiplier les succursales de leurs bureaux de renseignements, et voici en quels termes M. Drouyn de l'Huys s'en plaignit à l'empereur dans une lettre confidentielle et très particulière.

Sire, disait le futur ministre des affaires étrangères, nous

42i MKS PETITS PAPIERS

vivons sons un prince ennemi de la fraude et j'invoque, ti'eniblant encore, la protection de Votre Majesté.

11 y a trois joui-s, à la nuit close, un grand homme noir, vêtu d'une grande redingote brune et armé d'une grande f)aire de moustaches, s'est pi-ésenté à mon concierge et lui a demandé, d'un air mystérieux, la liste des personnes qui viennent chez moi. Le concierge refuse, l'homme noir insiste et propose, à voix basse, de l'argent. Ma vertueuse portièi-e repousse cette offre avec l'éloquence de l'indignation, en s'écriant : « Nous sommes f)auvVes, mais honnêtes ! »

Et moi aussi, je puis dire, depuis que j'ai renoncé à ma dotation stmatoriale : je suis pauvre, mais honnête. Je viens donc supplier Votre Majesté de placer sous la surveillance particulière de MM. Piétri et CoUet-Meygret, cet asile de l'innocence, pour qu'ils le défendent contre les nocturnes invasions de l'homme noir. La maison est facile à reconnaître : elle est à deux pas de celle où, en décembre 1848, le prince Louis-Napoléon m'appela pour me confier un ministère qui me fit mettre deux fois en accusation, et non loin de celle où je deineiu'ais loi'sque j'acceptai, pour trois jours, une place dans le cabinet qui lutta contre l'assemblée législative et le général Changarnier.

Puisque Votre Majesté écoute avec indulgence cette anecdote, veut-elle me permettre de lui en conter une autre ? No .se, comme dirait San<*ho, ai viene 6 pelo 6 à contrapela perô no importa.

Un jour, les ennemis du président Jeannin dénoncèrent à Henri IV un complot, dans lequel ils donnaient à entendre que celui-là était ini])liqué. Le roi assemble un grand Conseil pour examiner celto affaire. Il fait asseoir à son côté le vieux [H'ésidcnt et, lui posnnt la main sur la tête : « Messieui-s, » dit-il, je réponds du bonhomme. Cherchez le traître parmi i> vous, w J'ai toujoui-s trouvé cette anecdote très jolie. Elle est rai)portée dans la Vie d'Henri le Grande par Péréfixe.

La salutation très respectueuse qui termine ce singulier message n'en diminue ni l'impertinente

bonhomie, ni la profonde amertume. Il est, je Tai dit, de M. Drouyn de THuys ; mais tous eussent pu récrire, car tous étaient filés, surveillés par leurs meilleurs amis et par leurs collègues. La jalousie, Tenvie, ces maladies des cours, des sérails et des démocraties, le désir de plaire, la crainte d'avoir déplu exerçaient, sous Napoléon III comme sous Louis XIV, leur influence désorganisatrice même sur les amis de la première heure, dans les rangs de ceux que Tempereur ne pouvait abandonner, sans la plus noire ingratitude. Or, Fempereur n'était pas ingrat.

, L^état d'impuissance dans lequel ces haines d'antichambre réduisaient le pouvoir avait frappé le souverain. Mais, comme il est très rare qu'on se dise en se parlant à soi-même des choses désagréables, il n'acceptait pas volontiers sa part de responsabilité dans cette guerre incivile engagée entre ses serviteurs. Il reconnaissait bien que son gouvernement n'était pas populaire, mais il distinguait soigneusement son gouvernement de sa personne. 11 se plaignait que les agents du pouvoir n'imitassent ni « la bienveillance extrême du chef de l'État, ni sa modestie, ni sa simplicité ». Il confessait que ses ministres étaient infatués des pouvoirs qui leur étaient

226 MES rKTITS PAPIKRS

délégués. Il trouvait les administrations hautaines et routinières ot blâmait les préfets de faire les pachas. Mais, même dans les plus belles années de son régne, il n'avait jamais su rétablir Tordre dans ses propres troupes, autant par douceur naturelle que par ce sentiment médiocre et bien humain, qui vous fait prendre un certain plaisir il entendre révéler les faiblesses de ceux qui connaissent les vôtres.

Avec le temps, la situation ne s'était pas améliorée, (*t, lorsque la mort, poussant successivement dans la tombe les principaux artisans du coup d'État, laissa la place nette à M. Rouher, ce dernier comprit à merveille que, s'il voulait vivre en paix, il lui fallait d'abord se rendre indispensable à l'empereur, ensuite écraser sans pitié, sans miséricorde, toute influence, grande ou petite, essayant de s'interposer entre lui et le souverain.

Maître du Corps législatif par son talent incoiUestable et surtout parce qu'il n'eilt pas souffert qu'une place, une croix ou une faveur fût donnée sans son visa, exerçant sur l'esprit fatigué de l'emperejLir malade l'autorité que donne, sur un indolent, une énorme puissance de travail; M. Rouher fut le grand artisan des résistances

que rencontrèrent, en 1867, les intentions libérales de Napoléon III.

Feignant tout d*abord de se prêter aux fantaisies de son maître, il ne refusa pas de conférer avec Emile Ollivier sur les suites à donner à la lettre du 19 janvier. Il eut, pour le brillant orateur libéral, les égards sans conséquence qu'il eilt accordés poliment à une favorite avouée, en visite dans son cabinet. 11 lui assigna quelques rendezvous, s'excusa d*y manquer et découragea promptement une ardeur dont le désintéresstîinent n'excluait pas l'orgueil. Puis, comme Brennus, il jeta hardiment sa chaussure auvergnate dans la balance où l'empereur pesait et repesait pav grammes et centigrammes les poudres libérales qu'il s'agissait de jeter aux yeux de la Franct; et de l'Europe. InU^rpcllé par M. Jules Favre, M. Rouher discrédita d'un mot les lois annoncées en l(»s prenant à son compte et en assurant qu il l(*s avait confectionnées lui-même dès 1860, en bon cuir de Riom, bien résistant, avec des clous de Clermont-Ferrand, inusables.

Une pareille audace aurait dil mettre le feu au ventre d'Emile Ollivier. Malheureusement l'ancien Cinq aimait très sincèrement l'empereur. 11 s'était pris h la glu de cotte indolente douceur, au piège

de cette bienveillance caressante et un peu féminine. Il s'était donné tout entier, non pas au souverain peut-être, mais à coup sûr à Thommc;, et c'est avec une sorte d'attendrissement un peu naïf qu'il se refusait, contre Emile de Girardin et contre nous tous, à faire du chagrin à l'hôte des Tuileries. Il se crut tr^s habile, en outre, en dissimulant sa déconvenue, en prenant acte des paroles de M. Rouher et en les transformant en une adhésion formelle à sa propre politique. 11 accueillit le vice-empereur comme un enfant prodigue, les bras tendus, le sourire aux lèvres .

Machiavel dut bien rire à ce spectacle qui, par contre, mit dans une véritable fureur mon illustre maître Emile de Girardin. « Vous avez donné voire démission de ministre de la conscience publique, )) dit-il k Emile Ollivier, lui reprochant de devenir ministériel au lieu de devenir ministre. Et, prenant texte d'une phrase de M.

Rouher, il nia avec violence que la France, depuis le rétablissement de l'empire, « ait marché vers des destinées meilleures » .

Tant d'aveuglement méritait un prompt châtiment. 11 ne fit pas défaut au grand journaliste qui, traduit sur-le-champ en police correction-

nelle, s'entendit condamner à dix mille francs d'amende.

Ces cinq cents louis servirent sans doute à payer la plaque en diamants que l'empereur envoya quelques semaines plus tard à M. Rouher, en compensation des « attaques injustes » dont cet homme d'État avait été l'objet. Aussi, les amis personnels de l'empereur, sous la conduite de M. de Persigny, dont l'horreur pour le ministre d'État n'avait fait que croître et s'exaspérer depuis 183 i, commencèrent-ils à battre en brèche M. Rouher et à se joindre à l'opposition pour renverser cet Auvergnat envahissant.

XXXÏH

Parmi les camarades de Clément Duvernois, il y avail un de nos confrères, Florian Pharaon, qu'un long «('-jour en Afrique, en qualité d'interprète, avait fait Tami et presque Tintime du général Fleury, Ce militaire faisait peu parler de lui.

En apparence, il semblait absorbé par ses devoirs de directeur des haras. En réalité, il attendait son heure, se préparant à recueillir la succession de M. de Morny, dont il s'efforçait d'imiter les grandes façons, le grand air, le spirituel cynisme et l'exquise courtoisie. Lui aussi, rêvait de supplanter M. Rouher et de présider à l'évolution libérale, qui seule pouvait le pousser au pouvoir.

Avant décembre iSol.le général Fleury, alors

commandai#, avait utilisé ses talents diplomatiques, en recrutant, en pleine Kabylie, des officiers capables de travailler au coup d'État. Il exerçait maintenant son industrie en sens contraire, cherchant dans les salons, sur le boulevard, des hommes qui consentissent à jouer les Saint-Arnaud au profit de sa fortune et des idées libérales. Florian Pharaon lui avait souvent parlé de Duvernois, et il avait écouté, avec beaucoup d'attention, tout ce qu'on lui contait de ce jeune homme, de ses ambitions, de son talent et de ses aptitudes politiques. Et toujours, moitié riant, moitié grave, il demandait si « ce gaillard-là aimait les belles filles et les bons cigares ». A quoi Pharaon répondait que Duvernois ne fumait que la cigarette.

Le général Fleury voulut se renseigner luimême, il pria Pharaon de lui ménager une entrevue avec Duvernois, séduisit et fut séduit, et, tout de suite, les deux nouveaux conspirateurs se mirent à Toeuvre.

Il fallait d'abord se procurer un journal, car il était difficile de commencer une campagne dans la Liberté, Emile de Girardin était trop irrité par sa condamnation du 6 mars, pour se prêter à un mouvement tournant qui consistait à isoler

remi)ereur de ses ministres, h fcindPe de croire que Tiiiforluné souverain était tenu en chartre privée par M. Rouher et ses collègues, à le représc^nter coniim* souffrant cruelh^uient de son impuissance h faire éclore les œufs pondus dans la lettre du 19 janvier.

hc général Fleury songea à YEpoqv£f dans la- (|uelle un grand tailleur parisien, M. Dusautoy, conseiller général de TYonne, avait de gros intérêts. Il ne fut pas difficile de convaincre le riche négociant. Dusautoy, profondément dévoué à la personne de Tempereur, avait sur le cœur certaines bhîssures d'ainour-propre, certains dénis de Justin» do la [)art de M. Rouher et de ses amis. Le général Fleury était trop habile pour ne point tirer bon parti de ce dévouement, d'ailleurs très sincère et très désintéress(\ et de ces rancunes très vives. A la fin du mois de mai, Dusautoy vint offrir h Clément Duvernois la direction politique et la rédaction en chef de VEpoque.

Au moment décisif, Clément Duvernois hésita.

Depuis (juinze jours, en effet, je n'avais cessé de le mettre en garde contre les dangers de l'entreprise à laquelle il tenait expressément à m'assoeier. C<Ttes, je n'avais aucune répugnance à accentuer le côté constitutionnel de notre attitude,

mais je voulais être sûr que, ce point une fois admis, nous resterions des opposants très fermes sur le terrain des réformes et des libertés et que nous ne nous heurterions pas, une fois en route, à des résistances qui paralyseraient notre action et dénatureraient le caractère de notre œuvre. Je demandai donc qu'avant tout, A. Dusautoy, en qualité de propriétaire du journal, signât un programme très détaillé, très net, dont la rédaction me serait confiée.

Cl. Duvernois se rendit à mes raisons et, en collaboration, nous dressâmes le catalogue, un peu long, des réformes dont nous entendions poursuivre l'accomplissement. Je m'imaginais que notre futur propriétaire ferait la grimace et nous trouverait un peu hardis. Mais je ne connaissais pas alors le dessous des' cartes. Notre programme n'avait pas été lu par le seul Dusautoy. Remis au général Fleury, il avait pris le chemin des Tuileries et nous était revenu recopié, lu, corrigé et considérablement augmenté, dans le sens le plus socialiste.

J'appris seulement un an plus tard, après ma rupture politique avec Clément Duvernois, que ces corrections repoussées par moi, tant elles me rappelaient les plus niaises déclamation^ en usage

^234 MES PETITS PAPIEUS

dans les congrès ouvriers, avaient été faites de la main même de Napoléon III. Dusautoy, souriant de mon incrédulité, mo montra le brouillon de Ci^tte pièce curi(uise, où s entre-croisaient l'écriture de Temperour, la mienne et celle de Duvemois.

V Epoque u'aiii point do succès dans le public, malgré lo talent de Duvernois et le mérite de MM. Pasc*hal (j rousse t, Arthur Arnould et Franciscjue Sarcey, nos rédacteurs littéraires. jNous arrivions trop tard. L'opinion publique appartenait déjà aux violents et à tous ceux qui souhaitaient et préparaient la révolution sous une forme ou sous une autre.

On constatait, d'ailleurs, ironiquement et justement, l'impuissance^, de nos efforts. Plus nous répétions que la liberté allait éclairer le monde, plus l'administration multipliait les procès de presse. Nous étions nous-mêmes traduits en police corn^ctiormelle pour délit de fausses nouvelles. Plus nous tapions sur la tête de M. Rouher, ])lus nous paraissions consolider les fondations de .son crédit, reposant comme dans une terre glaise MU" l'irrésolution maladive du chef de l'État.

Je n'avais pas beaucoup de goût pour le rôle de dupe, et je m'expliquai très nettement avec Duvernois.

MES PETITS PAPIERS t235

— Es -tu certain, lui disais-je, que Tempeieur soit de bonne foi, ou bien qu'étant sincère il ait l'énergie indispensable pour imposer sa volonté à son entourage? Si oui, continuons notre ingrate besogne. Sinon-, allons-nous en. L'empire avec la liberté, passe encore. La sauce fera digérer le poisson. Mais l'empire tout seul, bien obligé.

Clément Duvernois, perplexe, un peu décontenancé, rendait de fréquentes visites au général FJcury, cherchant à se renseigner. Un matin, il arrive au bureau, radieux.

— Tout va bien, me dit-il, je viens de chez l'empereur,

— Bah!

— Oui, à l'instant, j'en sors. J'ai fait sa conquête.

— Que lui as-tu dit?

— Mon cher, répondit Duvernois en riant, je lui ai expliqué le Deux-Décembre, auquel il n'avait jamais rien compris. Il avait fini par croire tout ce qu'on disait d(* lui h ce sujet dans les journaux. Il a été frappé à ce point par notre conversation qu'il m'a demandé d'écrire une histoire du rétablissement de l'empire.

— C'est très intéressant, fis-je. Mais va-t-il reu-

voyer Rouhor? Les lois sur la presse et sur le droit de réunion seront-elles votées?

— Tu ne peux te faire une idée, interrompit Duvernois, de la bonne grâce et de la puissance de séduction do l'empereur. Il a donné sur-lechamp des ordres pour que tous les documents les plus secrets relatifs au coup d'État fussent extraits des archives et portés chez moi.

— Ah çà, lui demandai-je à mon tour, est-ce que tu as sérieusement Tintention d'écrire l'apologie du Deux-Décembre?

— Que tu es béte! me répliqua Duvernois un peu refroidi. L'histoire du coup d'Etat est une histoire dont il ne faut écrire que le premier chapitre.

Le soir mémo, j'écrivis ma dernière ligne à V Époque et je donnai ma démission de rédacteur de ce journal, ma modération, si constitutionnelle qu'elle fût, se refusant à suivre Duvernois dans la voie où, depuis cetteconversation, je voyais bien qu'il s'engagerait à corps perdu.

Au lendemain de la révolution qui envoya en exil la reine Isabelle et fit rentrer en Espagne Emilio Castelar et ses amis, j'étais à Madrid. Je me présentais à huit heures du matin au ministère de la guerre, dans le cabinet du général Prim, que j'avais connu à Paris pendant la proscription.

Le général me tendit une main et de l'autre salua un prêtre qui entrait, suivi d'une dizaine d'officiers. Un soldat ouvrit une sorte de grande alcôve dissimulée dans la muraille. J'aperçus un autel chargé d'ornements sacrés. En sept ou huit minutes le prêtre prit la messe d'assaut et disparut, suivi par les aides de camp. On referma l'armoire.

2^i8 MES PKTITS PAPIERS

Le général me regarda, pour lire sur mon visage l'impression causée par le spectacle un IKîu inattendu auquel je venais d'assister, puis il me dit en souriant :

— Vous affirmerez à nos amis de Paris, a tous vos amis les journalistes, n'est-ce pas, cher Monsieur, (jue vous m'avez vu à huit heures du matin, non point vtHu en soldat, mais en civiK Vous ajouterez que je n'avais pas l'air d'un Iionune ([ui prépare un nouveau coup d'État inilitaini, comme on hî croit en France.

— Je répéterai fidèlement vos paroles, général, lui répondis-je, mais j'ai bien peur de rencontrer des incrédules.

— Cai serait une bien grande injustice, reprit le général Prim. Et, sérieusement, il ajouta: — Il est temps de clore l'ère des pronunciamientos.

L'illustre général avait un accent de conviction qui me frappa. Quand je revins à Paris, je racontiii dans quelles dispositions d'esprit j'avais trouvé 1(» général Prim. On rit beaucoup de ma naïveté, et l'on me fit remarquer qu'Espagne, général et pronunciamientos étaient une trinité de mots dont l'un évoquait tout de suite les deux autres*

Dans les fréquents voyages que je fis, de 1867 à 1869, soit dans les départements, soit à Tétranger, j'ai constaté que mes interlocuteurs jsouriaient ironiquement quand on leur disait que l'empereur voulait sincèrement maintenir la paix et restituer quelques libertés à notre pays. Le nom de Napoléon signifiait partout guerre et dictatui*e, comme les mots Espagne et général faisaient irrésistiblement songer aux coups d'Étal militaires. Que cette opinion fût injuste dans sa fonuule exagérée, je n'y contredis pas, mais une pareille défiance, si générale et si tenace, est un facteur qu'il est impossible de négliger en politique. En route, je pus me convaincre à maintes reprises que, si l'empereur avait réussi à s'isoler au milieu des Français, il avait réussi également h isoler la France au milieu de l'Europe, et que c'était folie de compter, le cas échéant, sur une sympathie ou sur uri concours.

J'étais k Salzbourg au moment de l'entrevue de Napoléon III et de l'empereur François-Joseph, en 1867. La jonction de ces deux débris de Sadowa eût dû réjouir le cœur de tout bon Autrichien. Elle provoqua dans toutes les classes de la population une indicible inquiétude. Pour lie jiréserver du « mauvais œil » et détourner les

?oris, les Tyroliens ornaient leurs breloques de ])etites cornes de corail ou étendaient Tindex et l(î i)etit doigt en passant sous les fenêtres du palais où dormait le « taciturne ». Tout ie monde, depuis les guides d'hôtel jusqu'aux chambellans, exprimait son \)evi de confiance dans le gouvernement francjais et sa répugnance à engager une partie en commun. Hien jJus, quand on les j)oiissail, ils manifestaient des sentiments assez singuliers chez des estropiés si fort malmenés par les élèves de M. de Moltke.

Ils consentaient sans peine, il est vrai, à nous voir déclarer la guerre à la Prusse et coiTiger leurs vainqueurs, si nous en étions capables. Mais ils prenaient un air sérieux pour déclarer que, dans cette entreprise — où d'ailleurs ils étaient bien résolus à ne pas nous accompagner — l'hoimeur seul devait guider nos bras et diriger nos coups. Pas un seul de ces chapeaux pointus n'eût constmti à nous aider, môme de sa plume de coq. et tous ces bourgeois tyroliens refusaient énergiquement de payer notre triomphe d'un centiare de terre allemande, cette terre fùt-elle prise sur les propriétés personnelles de M. de Bismarck.

En dépit de l'éclat des fêtes, de la politesse

MES PETITS PAPIERS 2il

de ses hôtes et de l'empressement de la foule à se rendre sur son passage, l'empereur comprit tout de suite qu'il avait fait un voyage inutile et que, contrairement aux assurances de notre ambassad(?ur à Vienne, M. de Gramont, M. de Bcust était trop fin pour laisser son maître s'engager avec l'homme que le peuple appelait le ((grand trompeur». Au retour, je m'arrêtai à Stuttgart. La nouvelle d'une entente possible entre Napoléon et l'Autriche avait suffi pour prussifier les Wurtembergeois, heureux désormais de faire l'exercice sous les ordres d'instructeurs envoyés de Berlin.

En France, c'était pis. Lorsque à son arrivée, l'empereur fit expédier une circulaire pacifique par M. de Moustier et prononça à Arras un discours rassurant, tout le monde crut à la guerre prochaine. On se tranquillisa, au contraire, quand il confessa à Lille que des « points noirs » assombrissaient notre horizon. Dans une petite ville de l'Est, un huissier devint populaire pour avoir dit au cercle, en parlant du chef de l'État:

(( Cet homme est si menteur qu'on ne peut pas même croire le contraire de ce qu'il dit. » A Reims, j'appris que (( cet homme ne parlait jamais et mentait toujours » . Je connaissais natu-

reJleiiieiit ces formules démodées dont lord Cowloy passait pour être l'auteur depuis 1854 et qui faisaient les délices des cafés de départements. Mais je ris tout de mt^me et de bon cœur en voyant si farauds et si casseurs d'assiettes des [)oliticiens qui, trois ans plus tôt, se fussent déchiré le larynx à crier : « Vive l'empereur I »

En ce (jui me concerne, j'ai toujours pensé que Napoléon HI n'était ni plus fourbe ni plus menteur que les autres pasteurs de peuples.

J'ai constaté qu'on pouvait mettre dos à dos — comme une paire de soles — un courtisan de Louis XIV et un candidat quêtant la faveur populaire.

11 m'a semblé, de plus, que les accès de pruderie et de sévérité des peuples et des rois coïncidaient presque toujours avec Taffaiblissement de ceux qu'ils avaient à juger, et qu'on refusait toute vertu à qui n'était plus assez fort pour imposer le respect.

Et, de ces remarques, j'ai tiré des conclusions extrêmement intéressantes, mais que je garde pour moi, d'abord parce qu'elles paraîtraient immorales, ensuite parce qu'elles le sont.

Cependant le Sénat et le Corps législatif s'étaient décidés à voter les lois sur la presse et sur le droit de réunion. On avait mis quatorze mois à accomplir cette besogne, et encore, au dernier moment, il s'était trouvé sept députés pour refuser, malgré les instances du souverain, leurs suffrages aux réforme^ libérales. On baptisa les sept récalcitrants les « sept sages de la Grèce » . On eut tort de rire d'eux. Ils se bornaient à soutenir que, s'il est très mal de confisquer les libertés d'un peuple, il n'est pas habile de les lui restituer. Prendre est vilain ; mais rendre est absurde. C'était du moins l'idée des sept sages, hommes d'expérience.

Bien que libéral, Ernest Picard n'était pas loin

m MES PETITS PAPIERS

de partager cette opinion. Trop spirituel pour croire à la sincérité des fureurs antidynastiques de la plupart de ses collègues, il leur annonçait lu fin des jours tranquilles et leur conseillait ironiquement de ne point secouer trop fort Tédifice impérial, de peur qu'il ne s'écroulât sur leur tête. Il avait coutume de dire que le bonheur, pour un homme politique, consiste à faire une «apposition à outrance à un gouvernement fort, qu'on (îst certain de ne pas pouvoir renverser. 11 regrettait en riant que cette certitude lui fît désormais défaut, et que les libertés relatives rendues à la presse et à la parole l'obligeassent à ménager les coups dirigés contre le pouvoir personnel.

Aussit()t l'autorisation préalable supprimée, Charles Dclescluze s'était hâté de faire paraître le Réveil, organe des revendications impitoyables, formulées d'ailleurs en style noble et ne descendant jamais jusqu'à Tinjure. Le premier article du premier numéro de cette feuille haineuse, mais polie, avait coûté cinq mille francs d'amende à son auteur. Dans la Tribune, Eugène Pelletan — bon élève de Lamartine — avait des colères qui sentaient un peu la lampe et l'arrangement littéraire ; la Tribune, à laquelle grimpaient suc-

ccssivement des gens de lalent, comme André Lavertujon, aujourd'hui diplomate, Emile Zola, Hérôld, Jules Ferry, et aussi le général Clusercl, était moins ardente que le Réveil, mais plus hostile que VÉlecleur lihtr, organe d'Ernest Picard. Aucune de ces feuilles cependant n'avait acquis la faveur publique, et maintenant que j'ai pu me rendre compte des goûts véritables des lecteurs populaires, je n'en suis pas surpris. Les écrivains de ces feuilles radicales pariaient une langue assez correcte et exprimaient, non sans esprit, des idées aussi raisonnables que vagues. Voici, par exemple, le début d'un article d'alors sur la politique et les affaires :

Nous voudrions principalement, . dit l'écrivain , parvenir «à fixer dans cet article une règle de conduite pour le suffrage universel aux prochaines élections et prouver expérimentalement cette élémentaire vérité que les bonnes alTa ires sont entièrement lices à la bonne politique et qu'une nation no trouve de sécurité et de prospérité quNîu restant maîtresse de ses destinées.

CetU* Marseillaise des « bonnes alïaires » , bien que signée par Gambetla, ne pouvait, on le reconnaîtra, entraîner et mettre à l'envers les cœurs et les têtes des lecteurs de la Revue politique. Les Ça ira de Charles Floquet, dans la Tribune, n'étaient pas faits davantage pour transformer les

comptoii's en barricades. « C'est seulement par le libre gouvernement de nous-mêmes que nous pourrons retremper notre caractère qui s'affaisse, notre moralité qui se dégrade et nos finances qui s'épuisent», s'écriait tragiquement le futur et excellent président de la Chambre des députés.

Bien qu'évidentes, mais un peu contredites, depuis, par l'expérience, comme tout le monde le sait, ces vérités laissaient le grand public assez indifférent. Ceux qui, dans la petite bourgeoisie ou les class(»s ouvrières, étaient conquis à la révolution, ne s'attardaient pas à la lecture d'articles bien faits, bien déduits, auxquels manquait cependant la conclusion logique, c'est-à-dire l'ap- \yo\ aux armes. Ramasser dans l'ordure un trognon de chou et le jeter à la tète du pouvoir a toujours été, dans tous les temps, le procédé de polémique cher aiix masses. Comme les bons souverains, le peuple aime mieux frapper qu'écouter, et ce n'est qu'en cognant qu'il a le senti- UKMit de sa souveraineté.

Aussi, tandis (|ue les lecteurs du Réveil sommeillaient et que, du haut de la Tribune, Eugène Pelletai! parlait dans un sorte de désert, la foule [ se ruait dans les boutiques de librairie pour

MEvS PETITS PAPIERS 247

acheter le dernier numéro de la Lanterne, revue de huitaine, fondée par Henri Rochefort avec le concours financier de M. de Villemessant.

Ce n'est pas que le ton de ce petit pamphlet ne fût déjà fort au-dessus du niveau intellectuel de ses lecteurs. Mais, plein de pichenettes et de nasardes, spirituel, gai, sans prétention d'aucune sorte aux vastes spéculations de la politique, ce recueil de calembours et de jeux de mots vraiment très drôles avait le rare mérite de n'être ni solennel, ni tragique, et de dire résolument, avec un adorable geste de gamin, «zut» à S. M. rempereiir Napoléon III. Tandis qu'attachés par leur grandeur au rivage des longues périodes, les rédacteurs principaux du Réveil et de la Tribune filaient des ironies à l'adresse du « chef de l'État », Henri Rochefort, en vrai gavroche taquinant le bourgeois, seringuait son encre à la figure du souverain.

J'ose dire que le succès extraordinaire de la Lanterne causa une surprise également douloureuse aux Tuileries et dans les rangs de l'oppobition irréconciliable. Il n'était plus possible de se faire des illusions. Avoir pris la Bastille en 1789 et n'avoir jamais laissé échapper une occasion de faire une bonne émeute, môme sous la

République, iiièiue contre la République, n'était-ce plus là désormais des titres suffisants ou décisifs à Tengouement des masses ? A quoi bon revenir de Cayenne, comme Delescluze, si, en s'arrôtant sur le boulevard, au retour des courses. Ton pouvait, par quelques railleries heureuses, se faire acclamer César par les prétoriens de l'asphalte? L'ingratitude des foules, leur versatilité attristaient et froissaient profondément les doctrinaires de la Révolution française. Leur amour-propre souffrit cruellement, à cette époque, des caprices dépravés de la popularité, et Ledm-Rollin — ce Danton pour gravures de modes — trahit la fureur commune en écrivant, quelques mois plus tard, dans le Times, une lettre dans laquelle on lisait :

Avant de recevoir la visite du jeune Rochefort, j'hésitais. ApHîs sa visite, mon hésitation a cessé. Je veux la liberté, mais non à tout prix. Je la veux vêtue de blanc, non vêtue de pourpre. Je laisse cette couleur aux empereurs et je prévois qu'avec des homnies tels que Rochefort, on en arrivera forcément à la guerre civile.

J'ai reproduit ce petit morceau de prose, parce qu'il est la justification éclatante de la logique du peuple et l'explication de son affection subite pour M. Rochefort. Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des agitateurs passent leur vie à répé •

ter que la société est mal organisée, qu'il faut la bouleverser, que les riches sucent le sang des pauvres, se repaissent, en vrais vampires, des virginités plébéiennes; puis, quand le peuple est convaincu, lorsqu'il a la rage au ventre et la haine au cœur, les Ledru-Rollin s'arrêtent étonnés, font les dégoûtés, remettent leurs gants et prévoient qu'on « arrivera forcément à la guerre civile ».

Il serait singulier qu'il en fût autrement.

Le peuple, lui, n'est pas seidement simple; il est aussi simpliste. Quand, pendant des mois et des années, on lui a crié à Toreille que le gouvernement est scélérat, il en conclut qu'on lui conseille de renverser le gouvernement, et, s'il le peut, il le renverse. Le peuple, je ne l'en blâme pas, ne tient compte de rien, ni des intentions, ni des difficultés à vaincre, ni des enseignements de l'histoire. 11 va au but tout dioit. Il ressemble trait pour trait à cet actionnaire du Courrier français réclamant impérieusement, dans une assemblée générale, le renvoi immédiat du chroniqueur Edouard Siebecker.

On avait essayé de calmer ce capitaliste irrité. Doucement, on lui avait demandé les motifs de ce^décret d'expulsion, dirigé contre un journa-

itV

280 MES PETITèi PAPIERS

liste irréconciliable ennemi de Tempire. Et lui, levant furieusement les épaules, les lèvres serrées, Tœii en feu, il persistait à demander la tête de Texécrable Siebecker, convaincu du crime de contre-révolution .

Enfin, poussé h bout, Taclionnaire daigna motiver son arrêt. « C'était à cause de Jeanne d'Arc! »

— Comment Jeanne d'Arc? demandèrent les assistants.

— Oui, reprit l'actionnaire furieux ; votre Siebecker a fait hier un article sur Jeanne d'Arc. Oh ! je sais bien ce que vous allez me dire.

Siebecker a écrit que la pucelle était une fille du peuple, qu'il ne fallait pas permettre aux prêtres de prendre pour eux cette brûlée. Tout çà, c'est des histoires. Cette Jeanne d'Arc était toutepuissante après la déroute des Anglais. Elle n'avait qu'un mot à dire pour proclamer la République, et cette gueuse s'est tue ! Et vous attendez que je l'admire ! Ah ça, est-ce que le Counier français est un journal républicain, oui ou non? Tenez, voulez- vous que je vous dise? Eh bien, cette Jeanne d'Arc, elle me rappelle Darimon. Il n'en faut plus.

Je n*ai jamais douté de la sincérité des hommes politiques qui découvrirent au cimetière Montmartre, en novembre 1868, la tombe du député Baudin, tué sur la barricade de décembre I80I. L'explosion de leur douleur tardive fut d'autant plus bruyante qu'ils se reprochaient sans doute d'avoir complètement négligé, pendant quinze ans, de rendre le moindre hommage à la mémoire de cette victime du devoir civique. Jamais on n'avait porté une iïeur au pauvre mort, dont les gardiens du cimetière eux-mêmes confondaient la dernière demeure avec celle de Tamirai Baudin. Depuis Theure où il avait jeté, dans un dégoût suprême, sa vie aux ouvriers de faubourg (|ui lui reprochaient insolemment le«

2o francs d'indemnité qu'il touchait comme député, pas un homme du in^uple, pas un bourgeois n'étaient venus demander à cette sépulture des leçons ou des encouragements.

Ce fut une bonne fortune pour le parti de la d(»struclion que la rencontre fortuite de cette tombe. Quand la pierre en fut soulevée, Baudin et Bona|)arte, h» bourreau et la victime, apparurent ensemble, l'un souffleté par les hommages rendus à l'autre. On avait cette fois le moven de ne tenir aucun compte des repentirs de IN'ai>oléon III. Le directeur du Héueil, Cl». Delescluze, dont Girardin avait caractérisé le talent par cette l)hrase : a Quand vous prenez une plume, ce n'est pas pour écriri», c'est pour proscrire, » Delescluz(s dis-je, éclairé par la haine, eut une vision très nette de ce qu'on pouvait faire de ce mort, oublié pendant tant d'années. D'accord avec IVvrat. à Wlrenir National, il ouvrit une souscription |>our élever un monument à Baudin. M. Cliallernci-Lacour, directeur de la Revue politique j se joignit h ses confrères.

Il faut pourtant reconnaître que l'enthousiasme manifesté tout à coup en l'honneur du vaincu de Décembre ne se traduisit pas tout de M\'\W par (le nombreuses souscriptions. Autre

chose est haïr ; autre chose est payer. Mais, l'administration ayant eu la maladresse de poursuivre les promoteurs de la souscription, il y eut dans le monde politique un juste mouvement d'indignation contre l'impudeur ministérielle. Tout le monde mit la main à la poche, même Victor Hugo, et le grand orateur légitimiste Berryer se rencontra avec Prevost-Paradol et Louis Blanc pour honorer Baudin et l'exemple qu'il avait donné. Ils sont rares, en effet, ceux qui meurent pour la loi et la légalité. Cette besogne ingrate tente peu les courages, n'étant pas faite pour satisfaire les ambitions ou les passions. Ce serait une grande injustice d'affirmer ou d'insinuer que « l'affaire Baudin » ne fut qu'une comédie i)lus ou moins sinistre ; mais il faut dire qu'elle fut mise en scène avec une habileté consommée. 11 y a, d'ailleurs, des acteurs très convaincus, finissant par croire qu'ils sont les personnages qu'ils représentent et prenant à leur compte les opinions qu'ils récitent. 11 est très positif que, dix jours aprgs la manifestation du cimetière Montmartre, des honmics écumaient de colère en prononcjant le nom de Baudin, tandis que les grands premiers rôles juraient de le venger. « Si les mouchards demandent mon nom,

2t^ MES PETITS PAPIERS

VOUS leur din^z que je m'appelle Peuple cl Jeunesse, » s'était écrié le 2 novembre, sur la tombe retrouvée, un jcmne honune anonyme, el il avait ajouté en tirant de sa poche un long pistolet : « Voici ma carte. »

Plus pratiques, les avocats s'occupèrent de l'acte du jngenu^nt, et j(î sus par Cl. Laurier que la distribution des rôles n'était pas sans présent(*r quel(pi(»s diiïicultés. Ch. Delescluze n'avait pas trouvé parmi les maîtres de la parole un défenseur h son goût. Tous avaient plus ou moins pactisé avec la réaction, soit en 1848, soit depuis, et le din'cleur du Réveil, ét(»rnel révolté, mort bravemcînt plus tard en état d'insurrection conti'e ses propres principes, n'admettait ni défaillance, ni transactions. Des avocats ayant une grande situation au Palais n'auraient jamais consenti à plaider de fa(;on à faire condamner leur client. Ce qu(î voulait Delescluze, c'était une bouche qui cracherait à la face de l'empire, sans ménagements, touti*. la haine et le mépris que lui inspirait cette instituijon. Un instant, il avait • songé à confier h Cl. Laurier le soin de sa déli'use; mais Laurier avait irrilé, j)ar son sourire gouailleur dans lequel disparaissait son mentoû de félin, le solennel directeur du liéveil. C'est

alors que Gambetta s'était offert à Delescluzc et avait été accepté comme pis aller et malgré sa visite imprudente au comte de Paris.

J'ai l'esprit trop laïcisé pour croire, comme ses héritiers politiques le soutiennent, que Gambetta était Dieu et qu'ils sont ses prophètes; mais j'avoue que les foudres du Sinaï, annonçant les tables de la loi et la venue de Jéhovah, furent moins retentissantes que la parole de cet inconnu d' la veille, annonçant sa propre arrivée par les tonnerres de sa voix, et avertissant la démocratie républicaine qu'un maître lui était né. Ceux qui le virent aloi» submergeant, des flots irrités de son éloquence, le ministère public, le Deux-Décembre et l'empire, eurent le sentiment qu'il faudrait .désormais compter avec ce jeune homme. Sa plaidoirie fut un rugissement de lion, signifiant aux autres fauves qu'il venait prendre la première place.

Un an s'était écoulé depuis le jour où je m'étais séparé de Cl. Duvernois. A Ja fin du douzième mois, je ressentis cet indicible malaise que connaissent seuls les ivrognes, soumis au régime de l'eau claire. J'avais une folle envie d'écrire, dtî corriger des épreuves, de respirer l'odeur du papier sortant humide des presses. Alfred Assollant et Jules Claretie, auxcjuels je décrivais, en vrai iiosomane, les symplômos de ma maladie, m'offrirent de me présenter à Edmond Tarbé qui venait de fonder le Gaulois et réussirent à convaincre le jeune directeur de l'utilité de ma collaboration. Nous fîmes nos accords et, quinze jours pins tard, je connus les joies du succès. Tarbé avait tout fait, d'ailleurs, pour me rendre

facile la tâche quotidienne que m'imposait le traité conclu avec lui. Avec une bonne grâce parfaite, il m'avait abandonné une colonne du journal que je remplissais à mon gré, sous ma seule responsabilité, et très généreusement il avait remplacé les conventions faites à mon entrée par des arrangements nouveaux me donnant une situation considérable dans le journal.

Je me sentais apprécié, maître absolu dans mon petit royaume ; la poste m'apportait chaque jour vingts lettres de félicitations et d'encouragement. J'avais des camarades charmants et dé haute valeur : Francisque Sarcey et Edmond About. Je me consacrai tout entier au journal et je réussis à donner à mes idées une forme à laquelle le public parut prendre un goût assez vif.

Un peu hissés sur des échasses ou perchés sur des tas de principes, mes confrères de la grande presse prêchaient pour leurs saints, avec une componction et une solennité qui me paraissaient excessives. Je crus qu'il n'était pas besoin de prendre des airs de confident de tragédie pour dire l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait, et je m'appliquai à traduire, sur le ton de la plus simple conversation, sans jamais reculer devant un

iSS MES PETITS PAPIERS

mot gai, les idées de celte bourgeoisie parisienne et française, dont, malgré ses défaillances et ses aveuglements, je uis et resterai le défenseur convaincu.

Tout en me cantonnant sur le terrain de Topposition constitutionnelle et antirévolutionnaire, je ne pris plus la peine de dissimuler que la République était la conséquence éloignée peut-être, mais h coup sûr inévitable, des réformes dont je demandais la réalisation. Sans me soucier autrement des préjugés des partis et des sous-partis, blâmant aujourd'hui la conduite des républicains dont je défendais pourtant les idées générales, approuvant demain le gouvernement que je m'employais de mon mieux à affaiblir et à conduire doucement à sa dernière demeure, je conquis promptement, par ces allures indépendantes, la réputation d'un irrégulier, réfractaire à tout embrigadement. Jules Ferry m'écrivait alors : « Je salue cordialement votre impartialité, ï) et ce n'était pas un compliment, car il signalait

par cette amicale raillerie mon inintelligence des ccmditions nécessaires pour trouver dans le journalisme politique le moyen de parvenir.

Mais je n'(*ssayai même pas de me corriger, trouvant de larges satisfactions dans le plaisir de

dire nettement ce qu'on croit être la vérité. J'eus Toccasion, un peu plus tard, de bien préciser, SOUS le ministère d'Emile Ollivier, dont javais énergiquement encouragé les premiers efforts, ma façon de comprendre l'exercice de ma profession. La Cloche, de L. Ulbach et la Marseillaise avaient annoncé qu'en récompense de mon concours j'allais recevoir un bel uniforme de préfet. C'était une façon galante d'apprendre au public que mon impartialité se faisait payer ses éloges. Je répondis dans le Gaulois que la modération des idées que je défendais m'obligeait à rester c^ que j'étais, « journaliste libre de toute attache, de toute reconnaissance et de toute obligation ». Cette déclaration, dont je comprends aujourd'hui l'involontaire impertinence, m'attira quelqucîs quolibftts. Je donnais là, j'en conviens, un déplorable exemple et, si quelque chose peut me consoler de mon erreur d'aritan, c'est la pensée qu'il n'a pas été beaucoup suivi.

Dans son Journal de dix ans, un impérialiste qui signe Fidus raconte que, après le 24 mai, le ministre Ernoul, très irrité contre la presse, déchirait que les journaux républicains modérés étaient les plus dangereux pour l'ordre moral et que^ parmi eux, le Soir, que je dirigeais, et le

A7P Siècle, (rEcJinond A bout, étaient les plus mauvais. J'ai trouvé au ministère de rintériour (les notes établissant (|ue le Gaulois n'était |>as, auprès des amis de» M. Rouber et de ses successeurs, en meilleure odeur de sainteté que le A7A'® Siècle et le Soir auprès des ministres du maréchal Mac-Mabon. Il est très certain que le Gaulois, dont le tirage dépassait cinquante mille ex(împlaires, contribua pour une large part à retcuiir dans l'opposition libérale bien des gens que les rc^vendications frénétiques des irréconciliables commençaient à rejeter dans la réaction ; car, déjà à cette époque, ces aimables gens s'obstinaient à prendre les mouches avec du vinaigre et prétendaient recruter des néophytes par la promesse formelle de leur distribuer, le jour du triomphe, les sept plaies d'Egypte.

Dans les réunions publiques, des orateurs appartenant au barreau de Charenton plaidaient la cause de la démocratie de façon à lui assurer une condamnation sans appel. On liquidait chaque soir l'infâme société, et les capitalistes étaient invités à venir déposer, aux pieds du peuple souverain, les fruits de leurs rapines. Comme dans la chanson célèbre, on ne voulait plus «ni gendarmes ni sergots, ni lévriers en paletots ». On

ne voulait plus davantage de Dieu : « C'était un sale jésuite. »

Il était fort à craindre que ces divertissements n'exerçassent, à la vieille des élections, une fâcheuse influence sur Tesprit des électeurs et ne devinssent pour le pouvoir personnel une occasion, un prétexte et aussi une raison de battre en retraite et de se réfugier derrière les remparts de la Constitution de 1832. Les organes spécialement consacrés à la défense de l'empire commençaient déjà à donner d'inquiétantes définitions du (( régime libéral » qu'il se préparait à appliquer. L'empereur, disaient-ils, devait gouverner et régner, et de fréquents plébiscistes amenderaient, à l'occasion, ce qu'avaient d'excessif les prérogatives du souverain. Le Parlement, réduit au rôle d'avocat consultant, laisserait « les grandes initiatives à la dynastie », et la dynastie, elle, laisserait au Parlement les yeux pour pleurer.

Si l'effort commencé en 1860 devait aboutir à ce résultat, il n'y avait plus évidemment qu'à jeter le manche après la cognée et à ramasser le tout pour l'envoyer à la tète du gouvernement. Mais si, d'autre part, le parti libéral n'avait travaillé avec autant de persévérance que pour livrer le pays aux sinistres réformateurs dont

Tavant-garde apparaissait hurlante au coin de toutes les rues, il y avait peutnftre lieu pour lui * de reininanclier sa cognée et de se préserver, par un vigoureux moulinet, contre cette invasion de barbares.

C'est à lutter contre œs dispositions contradictoires de la bourgeoisie que les gens de bon sens et de bonne foi devaient dépenser leur patience et leur énergie, sans pourtant consentir à faire un pas (in arrière et sans pernietlre au pouvoir personnel de lirer avantage de la situation. A cette titche diflicile (H ingrate, les plus persévérants sentaient s'épuiser leur courage, et je me souviens que, dans une réunion i)rivée, M. Thiers, d'une voix assombrie et d'un accent pénétré, mit la mort dans l'âme de ses auditeurs, en prononçant les paroles suivantes :

L'Europe, dit le futur libérateur du territoire, marche à la République, mais il ne faut pas que les jeunes gens se fassimt illusion. Par la faute des gouvernements, qui tantôt cèdent, quand ils devraient tenir fenne, et tantôt résistent, quand ils devraient diriger et contenir, ce siècle ne connaîtra que la période des transitions bmsques, sanglantes, terribles à tous, que je remercie Dieu de ne pas être appelé à voir. L'enchevêtrement des pi*oblèmcs sociaux, et politiques, intérieUi*s et internationaux est tel aujourd'hui que les peuples sont fatalement amenés à tout trancher en supprimant tout. Mais suppression violente et solution sont deux et, pour être déplacées, les questions n'en subsistent pas moins toujours

menaçantes. Ce n'est que lorsque le monde nouveau, qui déjà déchire les flancs de l'Europe, aura acquis assez do virilité et de sagesse pour vaincre et résoudre que la République économique (sic) ramènera l'oixire et la paix au soin de notre société. Vous êtes jeunes, Messieurs, disait on terminant M. Tliiere, mais, dussiez-vous atteindre l'extrême limite de la vie, vous n'aurez vu que le prolojjruo do la civilisation de l'avenir.

Tombant d'une telle bouche, ces prophéties n'étaient guère réconfortantes, et il fallait éiro en possession d'une certaine dose d'optimisme pour continuer une lutte dans laquelle les victorieux n'avaient pas, à en croire M. Tliiers. plus de chances que les vaincus d'échapper à une destruction finale.

L'inquiétude était partout, dans 1(^ public et dans \o gouvernement; et rapproche des élections, fixées du 23 au 24 mai 1869, redoublait Tanxiéti', de l'administration, contrainte, pour la première fois depuis 1803, d'opérer avec une presse libre et des réunions publiques. Au ministère de l'intérieur, on travaillait nuit et jour. Dans les départements, les préfets avaient fondé quarante-six journaux nouveaux, et, à Paris, on cherchait des consciences à vendre. On dressait état sur état. On savait combien tel journal d'opposition avait de lecteurs dans chaque arrondissement et on constatait avec effroi que toute feuille officieuse était sans abonnés et sans crédit. Dans les bureaux des grands chefs, on se congra-

tuKait lorsque par hasard on était arrivé à s'assurer le concours hypothétique d'un rédacteur dépourvu d'autorité. Apprenait-on que, h la suite d'un décès, des actions du Siècle étaient à vendre, vite on déléguait à un ami le soin de s'en rendre maître. On faisait répandre par jour 18,000 exemplaires du Peuple français, le nouveau journal . de Clément Duvernois, organe alimenté par la cassette particulière de l'empereur.

Certaines gens, insinuants entremetteurs, cédaient pour une faveur une marchandise qu'ils étaient incapables de livrer et trafiquaient d'écrivains à cent lieues de soupçonner le commerce auquel ils servaient de prétexte. On avait le Petit Jownal, et la France, et la PaltHe, et le Constitutionnel; la Presse, le Moniteur et la Liberté ne refusaient pas, le cas échéant, un concours efficace. On pouvait espérer l'appui du Soir et peut-être celui des Débats, Mais ce qu'on n'avait pas et ce qu'on ne pouvait espérer avoir, c'était l'oreille du public, décidément rebelle aux séductions des journaux enrégimentés.

La candidature officielle, qu'on entendait bien pratiquer avec vigueur, restait, il est vrai, le plat de résistance de la cuisine administrative. Mais là encore le lièvre manquait au civet et, s'échap-

pant échaudé de la casserole ministérielle, allait se rafraîchir dans les ondes pures d'une candidalure indépendante. On manquait d'hommes.

On avait fatigué les dévouements en exigeant d'eux une soumission trop grande. On se lassait à la fin d'être traité en ennemi de l'empereur parce qu'on avait déplu à un sous-préfet de l'empire.

Faute d'avoir été renouvelé, le personnel gouvernemental, alourdi par les années, ne pouvait plus mettre en ligne que des invalides, des malades ou des découragés. Ces débris n'étaient plus assez souples, assez ingambes pour se livrer aux exercices nouveaux que leur imposait désormais la concurrence. Ils regardaient avec tristesse, et non sans envie, ces jeunes clowns au toupet rouge, pour lesquels les cerceaux de papier et les cercles d'étoupe enflammée n'avaient pas de mystères, et qui, au risque de se rompre les os ou de casser le nez des spectateurs, bondissaient de cirques en cirques, de réunions privées en réunions publiques, ne connaissant qu'une peur, celle de ne pas réussir.

Qui pouvait lutter avec Ch. Floquet, appliquant lui-môme des échelles aux murailles, et collant, d'un pinceau flamboyant comme le panache d'un

conventionnel, ses affiches électorales dans le déparlement de l'Hérault ? Qui osait exposer sa laryngite sénile à une rencontre avec la voix tonitruante de Gambetta; conscient de sa force et passant à toute vitesse sur le ventre résigné du vieux Carnot lui-même? Où était-il ce champion de sous-préfecture assez hardi pour contredire Jules Ferry, exigeant ft les destructions nécessaires t) et demandant, comme un simple radical, « la séparation absolue de TÉtat et de TÉglise, la réforme des institutions judiciaires, le jury partout »? Quel Nestor impérial pouvait prétendre à remporter en renom de sagesse sur Jules Simon, professeur de philosophie, qui réclamait à titre modeste de minimum « la suppression des armées permanentes » ?

Le temps avait marché depuis 1863. Les jeunes gens d'alors étaient devenus des hommes, et tous avaient le sentiment que ceux qui ne se feraient pas, celte fois, leur place au soleil de la vie publique, retomberaient à jamais dans Tobscurité et le néant.

Il y avait du désespoir dans l'ardeur qu'ils apportaient à livrer ce dernier combat pour la vie: l'occasion perdue se retrouverait- elle, soit de renverser un gouvernement par trop exclusif,

soit do rétablir Je régime parlementaire, cette Icrre promise des avocats et des journalistes?

Ils n'avaient pas (îu besoin de se concerter pour se dresser tous à la même heure, la langue rouge et sèche, altérés et résolus à calmer, par une large lampée, leur soif d'honneurs et de pouvoir. Sans appui, sans relations, M. de Kératry, dans le Finistère, {)i M. Guyot-Montpayroux, dans la Haute- Loire, avaient révolutionné le monde administratif et soulevé les électeurs à force d'activité et d'énergie. Dans la Haute-Marne, Steenackers, futur directeur des postes de la Défense nationale, ayant loué par hasard une propriété appartenant à M. le prince de Joinville, les orléanistes, en majorité dans ce département, avaient fait un candidat de ce locataire des princes.

Entre la nation, curieuse de nouveautés, et les hommes nouveaux il s'était établi un courant de sympathie que ne pourrait jamais réussir à détourner la pression administrative la plus décidée.

Aussi les fonctionnaires avisés cherchaient-ils dans des procédés nouveaux le succès qui les fuyait. La simple corruption, la corruption simple et bote consistant à acheter un homme ou un journal, n'est efficace que si l'on peut limiter i« administrativement le nombre des feuiHes et des

consciences h vendre. Or, avec le régime nouveau, un milliard de fonds secrets eût été insuffisant à payer même les non-valeurs. Si on fondait un journal, il avait pour collaborateurs au bout de quinze jours des journalistes ennemis de l'empire. VEHncelle, par exemple, avait payé fort cher à des républicains des articles qui n'eussent pas été déplacés dans des organes d'opposition radicale. Au Peuple français, journal de rempereur, M. Jules Guesde, le plus farouche des démagogues, se livrait à des études sociales auxquelles eût pu prendre plaisir le cercle anarchiste de la « Panthère des Batignolles ».

Il importait donc de trouver autre chose, et c'est h quoi s'était employé depuis longtemps, avec beaucoup de grâce et d'intelligence, un chef de la division de la presse, M. Giraudeau. A Tantique méthode de la corruption brutale il voulait faire succéder la séduction méthodiquement appliquée. Il ne lui avait pas échappé que l'empereur, en ne sachant pas prendre un parti, en marchandant maladroitement des libertés qu'il finissait pourtant par se laisser arracher, avait obligé les hommes de valeur h attendre d'un autre régime la place à laquelle ils avaient le droit de prétendre dans la direction des affaires politiques. Pour

qu'ils fussent quoique chose, il fallait que Tempire n'existât plus. De là cette formidable poussée, dont relTet faisait crier et craquer les étais pomrris de la Constitution.

M. Giraudeau voulait qu'on redonnât confiance à ces ambitions légitimes. Il i)ensait qu'on y réussirait en favorisant à J^aris et dans les départements les candidatures de tous les journalistes, Mi recteurs de journaux, n'ayant point encore prononcé de paroles irréparables. Aux Débats, j)ar exemple, il voulait prendre M. John Lemoiime, et au Temps Adrien Hébrard. H n'avait pas d'éloignement pour les parlemi^ntaires comme Edouard Hervé, (*t il demandait mémo à Y Univers de lui prêter le nom de M. de Melun. Pour parfaire cette liste aux couleurs diverses et chatoyantes, le chef de division comptait sur un travailleur manuel, et il ne croyait pas qu'il fût très difficile de se procurer cet ouvrier de la dernière heure. Ci^la s'appelait « l'union dynastique », et cette union devait regarder avec des yeux de chien de faïence l'union d'en face, « l'union libérale », où tous les ennemis de l'empire se donnai(Mit la main.

Ce plan de campagne, longuement étudié par les gens spéciaux et approuvé notamment par

M . Schneider, président du Corps législatif, avait le grand défaut d'avoir été conçu trop tard.

Les officiers de lettres auxquels on proposait de prendre le commandement de compagnies franches d'électeurs indépendants n'avaient plus confiance dans la durée de Tempire. Or, pas de durée, pas de Suisses. Ils se défiaient, en outre, de la sincérité des promesses gouvernementales et soupçonnaient vaguement que, une fois engagés dans la bataille, la vieille garde était capable de les envelopper dans un mouvement tournant et de leur tirer dans le dos.

Et, cependant, que de motifs sérieux pour tout le monde de prêter Toreille à M. Giraudeau !

Comment consentir à être confondu, dans la défense d'une cause commune, avec les niais revenants qui agitaient en faisant (( oouh ooh » de vieilles ferrailles révolutionnaires ? Delescluze voulait que le frère du député Baudin posât sa candidature dans toutes les circonscriptions électorales. On offrait aux Folies-Belleville une candidature à M. Félix Pyal, et ce romantique, doué du génie des faux-fuyants, répondait que lui, « soussigné, léguait sa modeste fortune, cinquante mille francs, à qui sauverait la liberté ». Ceux que la haine n'affolait pas n'avaient pas

le couraj^o d'i^tre sensés, et, se respectant trop pour dire d(^ inepties, ne respectaient pas assez le public pour lui refuser les absurdes lieux coin^ muns dont la foule est si friande. Un lettré, M. Bancel, « arborait le drapeau de Tespérance. Il avait succombé avec la justice, il ne voulait triompher qu'avec elle ». Henri Rochefort, en lutte ouverte contre Jules Favre, écrivait : « F^e travail doit être constitué de façon à développer les intelligences et non à les obscurcir. Chose bien simple, et que cependant personne n'a pu encore obtenir ; je demande que, pour arriver à vivre, l'ouvrier et l'ouvrière ne soient pas dans l'obligation de se tuer. »

Comme dans la tragédie antique, des chœurs soulignaient, dans les réunions, les tirades de l'irréconciliabiUté. L'année précédente, le Midi s'était levé, c'est-à-dire soulevé contre la nouvelle loi militaire. Dans quelques villes, d'ardents amis de la paix s'étaient battus au nom du désarmement universel. Des gendarmes et des soldats avaient été blessés ; (( le soldat et le gendarme sont des bétes fauves », écrivaient les journaux socialistes. UEgalité, organe de l'Internationale, se demandait avec sollicitude (( ce qu'on ferait des bourgeois quand la révolution sociale les au-

rait expropriés », et, à sa propre question, elle faisait elle-même la réponse : a On leur donnera des bons de soupe. » Moins philanthrope, un autre organe du parti ouvrier criait aux pauvres bourgeois: « Vous aimez à verser le sang, eh bien, on vous fourrera le nez dedans et on vous en fera lécher jusqu'au dernier vestige. »

La perspective d*étre si mal nourris aurait dû suffire à détourner de la lutte à outrance tant de candidats avocats et journalistes, fils de bourgeois, bourgeois eux-mêmes. Mais le branle était donné et, puisque la victoire était à ce prix, on était résolu à payer, en monnaie de singe, c'est-à-dire en grimaces, fussent-elles idiotes ou hideuses, la place convoitée depuis si longtemps.

Do toutos CCS grimac(îs, la plus drôle était à coup sûr, a'ilc do dénient Laurier.

Connue ou devii^nl poMe par amour, cet admirable avocat s'étiiit fait irréconciliable par amitié. C'est par dévouement qu'il avait suivi Gambella dans les réunions, et c'était pour ne pas séparer sa cause de celle de son ami qu'il était devenu, à son tour, candidat ultra-radical contre Cantagrel et Henri Rochefort, aux élections complémentaires. Quand Laurier arrivait le soir au café Riche, vers minuit, éreinté par quatre heures de réunions publiques, il se demandait avec amertume par quelle mauvaise chance il en était arrivé à ramer sur les galères et avec les galériens des Folies-Belleville. « Je ne puis

MES PETITS l'APlEUS 2813

verre de lampe, renversait une pile de journaux, s'asseyait sur un chapeau, puis disparaissait, suivi de ses fidèles Auvergnats.

D'après nos calculs, contrôlés par des <( pointages )•) répétés, le prochain Corps législatif, après les ballottages et les élections complémentaires, compterait 110 ou 120 opposants.

Le croirait-on? Malgré ce résultat, les vrais bonapartistes se réjouissaient parce que Prevost- Paradol avait tristement échoué à Nantes avec l,oOO voix, bien qu'il se fût oublié jusqu'à promettre aux électeurs de venir, chaque année, remettre sa démission entre leurs mains. Mais Prevost-Paradol passait pour être orléaniste, et cet état d'esprit avait le privilège d'exaspérer les impérialistes, comme il met hors d'eux, aujourd'hui, les radicaux républicains.

J'ai connu un pauvre homme toussant, à chaque parole, le reste de son dernier poumon. Le moribond ne paraissait pas se soucier de son appareil respiratoire; mais, en revanche, il se plaignait sans cesse et avec aigreur d'un durillon, « son agacin », comme il l'appelait, qui lui causait des douleurs et des inquiétudes intolérables. Ainsi faisaient les partisans décidés de l'empire. Ils daignaient à peine s'occuper du socialisme déma-

nais qui», [MMisaiit ainsi, il agît comme il le faisait, il nie répondait, sans y croire, par le lieu connnun en honneur dans les partis : a Que veux-tu, on ne peut pas rompre avec ses amis »« Cc»lR»ndant, une fois, la patience lui échappa, et, dans le tunmite d'une bagarre électorale, il déclara « que, i)our être de Tavant-garde, il voulait voir d'alx)rd qui en faisait jiartie ». Un assistant marqua d'un bleu, sur l'œil de Laurier, le jour où fut prononcée cette fiérc parole.

Gambettii était moins susceptible. L'heure des sélections nécessaires n'avait pas encore sonné. 11 était hm\ l'Oint du pimple et, tout en restant bon gar(;on et familier, il tenait k prouver à la petite cour (jui se formait déjà autour de lui qu'il saurait, le cas échéant, toucher et guérir les écrouellcs (lémagogiciues. 11 n'éprouvait pas de répugnances, lui si intelligent, à renchérir sur les déclarations de ses comités. Lui, l'âme de la défense nationale, il écrivait sans rire qu'en fait d'armée a le peuple debout, cela suffit ». 11 affirmait, sans rougir, que les citoyens devaient élire tous leis fonctionnaires, et, pour se justifier d'avoir fait échec à Carnot, un vétéran de la République, il invoquait « la volonté du peuple, qu'il mettait bien au-dessus de ses sentiments i)ersonnels. »

MES PETITS PAPIEUS 217

Mais ces petites taches au soleil n'en diminuaient ni le rayonnement ni la chaleur. Positivement, de sa seule présence, Gambetta réchauffait les salles et les cœurs. 11 était impossible de le voir sans Taimer, de l'entendre sans le croire, de l'approcher sans s'attacher k lui.

Cette puissance de séduction était si forte que, quelque temps avant le procès de Baudin, un sous-préfet d'alors, M. Dugué de la Fauconnerie, ayant rencontré par hasard le jeune avocat, crut devoir entretenir l'empereur d'un homme qui, selon lui, avait le plus grand avenir et devait être, à bref délai, une puissance avec laquelle on aurait à compter. M. Dugué de la Fauconnerie fut aussitôt chargé par Napoléon 111 de causer avec M. Uouher et d'examiner avec lui si Léon Gambetta était homme à venir prendre place dans la compagnie de Cadets qu'on recrutait alors pour l'empire libéral. Plein de son sujet, le sous-préfet, après avoir passé en revue tous les jeunes gens « réconciliables », soutint que la conquête de Gambetta, si elle était possible, ce dont il doutait fort, serait pour le gouvernement d'un prix inestimable, et que, en tout cas, il serait sage d'avoir les plus grands égards pour ce jeune maître, si jamais un lieurl se produisait entre lui et l'administration.

M. liouhor œupa court à renthousiasme du fonclionnain». Il déclara qu'il avait entendu parler de « C(^ Ganihetta », qu'on lui avait fourni, dans le temps, des notes de police sur le quartier des Écoles et que, ce prét(Midu grand homme était « un l>ohènie » dont oii aurait raison avec t cinq œnts francs |)ar mois » . Puis il ajouta ironiquement, st'ion sa coutume, que, si Sa Majesté s'anmsait maintenant à « eonspirailler » avec les habitués de calxmlots, le ministre de l'intérieur aurait l)eaucoup d'agrément.

Uemarquons en passant combien se vérifient mal, le plus souvent, les horoscopes tirés par les honnneséniinenlssurleursjeunes rivaux. M. Thiers (lisail de (Jambetta qu'il finirait « fou furieux ». M. (jrévy déclarait qu'il mourrait dans la peau d'un (( factieux», et M. Rouher ne voyait en lui qu'un (.( bohème ». Ces exemples sont faits pour nous conseiller la modération et la prudence dans nos jugements anticipés, presque toujours frappés de déchéance par les événements. « Ce peut être un avocat de second ordre. 11 peut même apporter qu(;lqu(^ connaissance dans la discussion d'une affaire, mais, à coup sur, c(î n'est pas un orateur capable de s'élever à une grande hauteur, v) Qui parle ainsi, dans la Marseillaise^ — Germain

Casse. — Et de qui parle-t-il? — de Jules Ferry.

Chaque jour, la grimace de Clément Laurier devenait plus expressive. Comme pour justifier ses noirs pressentiments, les troubles dans la rue succédaient aux hourvaris des réunions. Des bandes parcouraient la voie publique, aux cris répétés de « Vive Tanarchie! vive Rochefort ! mort aux propriétaires! » Avec sa logique ordinaire, Topposition soutenait que ces bandes étaient à la solde de la police, et, en même temps, elle s'indignait contre les brutalités de la police en uniforme, frappant, h tour de bras, les prétendus mouchards. Tous les soirs, ces chocs se renouvelaient. La population honnête et tranquille se rendait, après dîner, sur le lieu présumé où la rencontre aurait lieu, el attc^ndait patiemment les premières charges de cavalerie pour se retirer et s'élever avec beaucoup de sincérité contre les abus de la force.

L'émeute tendait à devenir un sport. En juin, pendant les chaudes soirées qui chassent les Parisiens hors de leurs étroits domiciles, il y eut une semaine vraiment- inquiétante. D'épouvantables bousculades eurent lieu dans le faubourg Montmartre, au boulevard des Italiens, au boulevard

iHO MHS PETITS PAPIERS

Sainl-Mirhcl, à la Rastilh^ A Ik'lleville, la force |)iil)li(iiie ne put arriver à temps pour protéger une maison de débauche, pillée de fond en comble par d<'s moralistes à « rouflaquettes » dédaigneux des éf^ards qu'on doit à sa famille, a Respectez au moins vos sœurs, » criait un officier exaspéré et repoussant à coups d<» botte les austères casquettes à |M)n(.

Clément Laurier, lui aussi, était furieux. Il ccmstatait que l'empire n'était pas môme capable de maintenir Tordre, et que personne, en présence de celle impuissance des pouvoir publics, ne pouvait plus croire à la légende de la force gouv<»rnemental(î. Mais ce qui, à ses yeux comme aux miens, du reste, trahissait, plus encore que les lroubl(»s dans la rue, la gravité de l'état mental de la population, c'était le culte véritablement frénétique dont M. Henri Rochefort était l'objet.

Tous se ruaient, aplatis, sous les roues du char d(^ ce Jaggcîrnaut. Ses concurrents, devant son souffle, se dispersaient comme de la poussière. En possession d'un sauf-conduit que le ministre de l'intérieur avait ey la faiblesse de lui donner, l'auteur de la Lanterne n'avait qu'à paraître dans une réunion, à prononcer quelques phrases,

à peine entendues, pour transformer ses auditeurs en séides exaspérés. Jamais le grand saint Médard ne groupa, autour de ses ossements, autant de convulsionnaires. L'inconscience surprenante du spirituel écrivain, marchant devant lui avec l'impassibilité d'un fléau, fascinait la foule. 11 paraissait, on se courbait.

M. Dclattre, aujourd'hui député, avait été un instant indigné de l'audace du « lanternier » osant se mesurer avec Jules Favre. Pendant huit jours, il avait fatigué de ses sollicitations un grand éditeur, alors très influent dans son arrondissemenL le priant d'organiser une vigoureuse propagaïuJ^^ en faveur du puissant orateur. Le grand éditeur avait déjà remué ciel et terre, quand il apprit que la candidature de M. Henri Rochefort n'avait pas désormais de champion plus ardent que le même M. Delattre. Avec ce dernier, ftïM. Vermorel et Millière formaient le trio d'anabaptistes volontaires, chargés de parler dans les réunions au nom du nouveau Jean de Levde, de traduire en discours ses idées, et au besoin de lui en prêter, quand il en manquait. Gambetta, acclamé en mai dans la première circonscription de Paris, était hué en novembre comme un simple conservateur, sur le soupçon d'hostilité' h la can-

482 MKS PKTITS PAPIERS

didaliire du dieu Rocholort, né dans la crèche du Figaro. « Descends, traître ! » lui criait le cordomiier Gaillard, futur organisateur des barricades sous la Commune.

Je ne sais pas si j'ai eu tort ou raison, mais je dois me rendre ce témoignage que jamais je n'ai doimé à la lib(îrté une plus grande preuve d'affection que pendant Tannée 1869. J'avais mille raisons d'être découragé par le spectacle de ces saturnales et de ces sabbats politiques. J'étais bien forcé de m'a vouer à moi-même que l'empire, tel qu'il était h celte heure, valait cent fois mieux que le régime éventuel, en préparation dans les réunions publiques. Mais je comprenais à ce point la nécessité de ne pas effrayer la bourgeoisie libérale et d'en finir une bonne fois avec les retours offensifs du pouvoir personnel, que j'imposai sile.nce à mes antipathies et que je n'eus ni une parole trop sévère pour les excès de la démagogie, ni une défaillance dans mon modeste combat contre le ministère.

Avec une ingéniosité dont les intéressés, d'ailleurs, ne me surent aucun gré, je m'évertuai à trouver des circonstances atténuantes à des paroles et à des ac!es justiciables, en des temps moins troublés, de l'asile Sainte-Anne ou de Nouméa,

C'est le crime des mauvais gouvernements d'imposer aux gens raisonnables de pareilles déviations du sens moral et de les contraindre à des promiscuités humiliantes avec des fous et des malfaisants.

Avouer nos véritables sentiments pour les épileptiques ou les maniaques homicides qui déshonoraient la liberté de leurs indécentes familiarités, c'eilt été fournir des armes à la réaction qui n'avait pas désarmé et qui, repliée sur ses jarrets, ramassée sur clTe-même, guettait, embusquée, l'occasion de nous sauter au collet. Mais que ceTte attitude était pénible et fatigante et que de fois, le cœur aux lèvres, j'effaçais de mes articles le paragraphe où j'avais lâché la bride à mon dégoût et à mon indignation!

Entre autres vilains quarts d'heure, je me souviens qu'un soir, je reçus un mot de Jules Simon, m'invitant à l'accompagner, avec Charles Hugo et Anatole de la Forge, chez un nommé Budaille, se disant propriétaire, instituteur, et donnant, place du Trône, dans un immense hangar, des séances d'enseignement civique. Avec ses rangées de hautes poutres soutenant la toiture, à peine éclairée par une douzaine de quinquets fumeux, la salle, absolument glaciale, nous appa-

rut comme une foret de Bondy, vue d'hiver. On nous poussa sur une estrade — vrai pilori — tandis que quatre ou cinq cents spectateurs nous montraient le poinj» et saluaient Jules Simon des épithùtes les moins gracieuses.

O'tte exj>osilion, ('égayée par quelques discours qui nous frappaient h la face comme de répugnants projectiles, dura environ une heure et se iïU certainiunent terminée par quelques horions, si Jules Simon, qui se mangeait les lèvres de colère, n'avait, à force de courage, Tle talent et de présence d'esprit, ( ffrayè et charmé à la fois les jeunes élèves du cours Budaille. Mieux que Bidel, mieux que Pezon, l'illustre orateur réussit, à coups de cravache, ensuite en caressant hardiment le poil de ces citoyens, à rétablir un peu d'ordre dans la ménagerie. Après quoi, profitant d'un entr'acte, nous prîmes congé à l'anglaise, sans saluer, traversant en file indienne les rangs peu sympathiques de l'auditoire.

Comment, du reste, des hommes ignorants eussent-ils été respectueux de l'incomparable talent de Jules Simon, de sa vaillance, de sa fidélité aux idées les plus généreuses et les plus élevées, quand un lettré, M. Charles Longuet, aujourd'hui rédacteur important de la Justice, écrivait couram-

ment, à pix)pos d'une conférence faite par Jules Favrc ;

Assez de critique littéraire comme cela ! Nous avons le droit de demander ce que signifient ces exhibitions saugrenues où l'on voit des momies s'exerçant à ressusciter des momies. Ces hommes, qui jouèrent les niais ouïes traîtres — ti'agiques bouffons — dans le grand drame, dans la vraie tragédie de 1848 : Crémieux, Brid'oison formaliste avec le bégaiement en moins et la juiverie en plus ; Juleu Favre, risoerale mielleux etenfiellé; Pages, le jocrisse féroce, ces hommes, ces cabotins usés viennent avant h reprise de la pièce nous donner un spécimen de leurs petits talents de société. Avant peu, sans doute, nous aurons une dissertation du piiilosophe Simon, un sermon du révérend Pelletan, un petit carême — après carnaval — du père Guéroult, et le boniiomme Carnot nous récitera des fables.

En lisant ces petits morceaux de fine prose, Clément Laurier fronçait de plus en plus le sourcil, portant son menton en avant, avalant sa lèvre supérieure et clignotant désespérément. 11 appréciait de moins en moins les mérites de la presse; mais il reprit sa gaieté en apprenant que ce bon M. Budaille, instituteur et propriétaire, place du Trône, entrepreneur en 180*9 de charivaris socialistes, avait déposé par écrit, en 1868, « ses espérances aux augustes pieds » de Napoléon III et à ceux de sa famille. M. Budaille demandait un brevet d'oflicier dans la garde mobile, en voie d'organisation. « Le sang

injures politiques si fort enrichi depuisquelques années, une insolence, une calomnie ou une menace dont elle n'ait point fait usage contre le gouvernement et son chef.

Pendant six mois, nous eûmes, en 1869, un avant-goût de l'anarchie. Élections générales, élections partielles, troubles dans la rue, la perspective d'une révolution à échéance fixe, rien ne manquait à la fête. Les lois n'étaient plus appliquées. En juillet, l'empereur avait cependant pris son parti. Il était décidé à marcher en avant. Il avait formé un nouveau ministère, paralysé M. Uouher en le plaçant à la tête du Sénat, et annoncé au Corps législatif réuni pour vérification des pouvoirs un projet de sénatusconsulte assez sérieusement réfornivateur.

Mais Napoléon III eut proclamé lui-même sa propre déchéance, rétabli la République et coupé sa propre tête de ses propres mains, que ces concessions eussent paru insuffisantes, tant les esprits étaient montés et déséquilibrés. Ce n'était plus seulement le centre gauche, les Buffet, lesd'Andelarre, les Latour-du-Moulin et autres modérés, qui étaient partis en guerre contre le pouvoir personnel; l'ancienne droite, elle aussi, allait rédiger des programmes avancés.

Contrairemeût aux serpents, dont les tronçons à peine séparés éprouvent Tirrésistible besoin de se rejoindre et de se souder Tun à l'autre, les assemblées parlementaires se plaisent, on le sait, à se partager en fractions aussi petites que possible. La division de tous fait la force de quelquesuns, chefs de groupes. A peine réunie, Ja Chambre élue en 18t)9 comptait déjà une gauche irréconciliable, une gauche fermée, une gauche ouverte, un centre gauche, un tiers parti, une droite et une extrême droite. Chaque groupe cherchait à se distinguer du groupe rival, et dans chaque groupe chaque député s'appliquait à primer son voisin, le tout, cela va sans dire, sur le dos du gouvernement.

Ce fut à un jeune député, fraîchement choisi par les électeurs du Finistère, que revint l'hon neur de faire, à lui seul, plus de bruit que les députés, les journaux et les orateurs de réunions politiques. Une impertinence de M. Rouher l'avait signalé jadis à la bienveillante attention du public. Du haut de la tribune, le vice-empereur, interrogé sur certains faits relatés dans une étude sur le Mexique, avait appelé M. de Kératry, auteur de ces révélations d'outre-mer: « ce iMonsieur », et déclaré qu'il n'y avait. pas h tenir

compte des propos d'une « individualité sans mandat ».

Ce (( Monsieur » prit fort mal les dédains de M. Houher. Il se fit élire député et, pour son coup d'essai, faillit mettre le feu aux poudres et faire sauter, avec mandat cette fois, le gouvernement et M. Rouher.

Aux termes de la Constitution, le Corps législatif devait être réuni à la date du 26 octobre. Le ministère hésitait entre trois dates : Pâques, la Trinité ou les Calendes grecques. L'empereur était malade, Timpératrice voyageait, et les ministres, fourbus à la suite des discussions ardentes sur la vérification des pouvoirs, se reposaient et réparaient leurs cordes vocales tout à fait éraillées. Les députés avaient mis également des centaines de kilomètres entre eux et les poignées de mains de leurs électeurs. Ils respiraient Tair frais, hors de Paris, faisant la sieste, et oubliaient* •

l^renant son temps et sûr d'être entendu dans ce silence relatif, M. de Kératry écrivit une lettre Hîndué publique. Il annonçait que, le 26 octobre, à deux heures de relevée, il se rendrait à la place de la Concorde, et que de là il se formerait en colonne pour faire ouvrir les portes du Corps législatif, ferpiées par les ministres en violation

de la Constitution. « Espérons, pour Thonneur de la France, qu'il se trouvera dans notre pays quarante ou cinquante députés assez virils poui* lutter sur le terrain de la légalité, » disait en terminant M. de Kératry.

Si l'auteur de cette convocation avait été un avocat de profession, le gouvernement et les députés n'eussent vu, dans sa lettre, qu'une figure do rhétorique, car, depuis six mois, le <( peuple » était invité chaque soir, dans toutes les réunions, à descendre dans la rue et à vider par les armes son différend avec la dynastie napoléonienne. Mais le dossier de M. de Kératry ne permettait pas de le confondre avec les beaux diseurs qui prennent toujours les paroles pour des actes. « Admirable d'entrain et de bravoure au combat de San Lorcnzo », avait dit le Journal officiel en enregistrant la nomination de M. de Kératry, lieutenant au 3® chasseurs d'Afrique, dans l'ordre de la Légion d'honneur.

Ce 7'ead de cavalerie légère sur le pont de la Concorde causa donc une terreur véritable aux ministres et un ennui profond aux députés avancés. Il n'y avait pas moyen, décidément, de jouir en paix d'un repos mal gagné. Quelle singulière idée avait donc Kératry? Il était député: que vou-

290 MKS PETITS PAPIERS

lail-il de plus? Il tHait donc bien pressé de siéger pour donner rendez-vous k date fixe à ses collèj;ues! a J'y serai, » avait néanmoins répondu Gambetta, alors en Suisse. Bancel et Raspail promirent leur présence recolle, et l(i liéveil et le Bappel, se croyant à la veille d'une révolution, convièrent furieusement le peuple h faire cortège aux députés.

Sans .Iules Ferry, les choses eussent mal tourné. Les journaux à peu près raisonnables avaient bt^au se lamenter et conjurer les citoyens de ne point aller regarder l'émeute probable : nous savions tous que rien au monde n'empêcherait les Parisiens d'aller assister à une représentation gratuite. Nous savions également que le ministtTe, après un premier mouvc^meiit de stupeur, avait pris son parti d'une collision et qu'il se préparait à tirer avantage d'une agrc^ssion dont la crânerie ne suHisait pas à juslifler l'imprudence. Nous en étions donc réduits à i^ouhaiter une effroyable baisse du baromètre et h espérer, pour le 26 octobre, un nouveau déluge.

Mais .Iules Ferry sut fort habilement tirer son parti et lui-même de ce très mauvais pas. Dans sa réponse à M. de Kératry, il déclara en termes enflanmiés qu'en présence de la provocation mi-

nistérielle, il était temps d'agir, et conclut en annonçant au monde qu'il convoquait tous les membres de la gauche pour en délibérer.

Du moment où l'on causait, il était évident qu'on n'agirait pas.

La crise, un instant aiguë, redevint chronique. On en fut quitte pour une lettre de Victor Hugo déconseillant, de Bruxelles, la manifestation projetée et affirmant que ce qui sortirait virtuellement de la situation, c'était « l'abolition du serment » . A l'exception de MM. Vacquerie et Paul Meurice, du Rappel, personne ne comprit rien à ce qu'avait voulu dire le grand poète. Aussi son manifeste fut-il déclaré admirable et décisif, et chacun, soulagé d'un grand poids, regagna son logis.

J'ai constaté, h cette époque, que le silence énigmatique du gouvernement et son parti pris évident de ne sévir ni contre les orateurs des réunions publiques ni contre les journalistes les plus imprudents contribuèrent pour une large part à troubler et à inquiéter les membres les plus résolus de l'opposition. Emile de Girardin, tivs bien renseigné, croyait fermement que cette mansuétude était inexplicable si elle ne masquait pas les préparatifs d'un coup d'État.

M. Schneider, malgré son habituelle réserve,

ne dissimulait pas aux jeunes députés dont il aimait à s'entourer que le parti de la force gaj^ait du terrain k SaintrCloud.

Seuls, les Auvergnats qui faisaient escorte à (juyot-Montpayroux ne paraissaient nullement inquiets. 11 n'avait pas échappé à ces hommes pratiques et sagaces, venus à Paris pour obtenir une place par la protection du député de Brioude, que la place serait peut-être meilleure s'ils Tobtenaient à la suite d'un bouleversement politique, et, patients, ils attendaient la révolution, soit de droite, soit de gauche, espérant, en tout cas, des vacances dans les emplois publics.

Ces fils de Vercingétorix ont recueilli, depuis, les fruits de leur clairvoyante persévérance. Le pauvre Guyot-Montpayroux est mort dans une salle' d'aliénés. Sa clientèle est placée.

Après ]a révolution du 4 septembre 1870, on vit tout à coup surgir, jusque dans les moindres hameaux, une espèce d'hommes dont je n'avais pa« entendu parler jusqu'alors. Ces hommes étaient les citoyens clairvoyants, courageux et méconnus qui, paraît-il, avaient prédit et désiré la chute de l'empire, traité de balivernes les transformations libérales du régime né du coup d'État et refusé de pactiser avec son auteur.

Il faut croire qu'en décembre 1869 ces cohortes opéraient dans un profond mystère, car, sauf à Paris, elles ne faisaient guère parler d'elles. Sans doute elles cachaient leur jeu et, pour mieux surprendre la confiance du tyran, elles allaient jusqu'à simuler hautement des sympathies pour

Tempire, celte fois en pleine transformation parlementaire.

C'est ainsi que Tun de ces modestes martyrs de sa foi, M. Cyrus Hugues, maire de la Seyne (Var), fut décoré en 1880 par M. Constans, ministre de rintérieur, pour avoir hébergé le révolutionnaire Blanqui en 1879 et signé une adresse ultra-bonapartiste à l'empereur Napoléon III en 1867. 11 était juste, en effet, d'indemniser cette victime d'une patriotique dissimulation.

Quant à moi, j'ose affirmer aux historiens do lavenir qu'ils commettraient une grosse erreur si, sur la foi de récits faits au lendemain de la guerre, sous le coup d'une colère légitime, ils racontaient à nos petits-fils que la France, au seuil de l'année 1870, avait la volonté ou seulement le désir de renverser le gouvernement.

Bien au contraire, dés qu'on apprit que, à la suite de longs pourparlers. Napoléon 111 se décidait à charger Emile Ollivier de former un cabinet et d'organiser enfin un régime libéral et parlementaire, les Français parurent éprouver une réelle et viv(^ satisfaction. On se laissa aller derechef à resj)érance, et aussitôt, comme c'est la coutume, bien des gens qui boudaient pensèrent que l'heure était venue de demander avec décence et

d'accepter avec dignité une fonction sous le régime qu'on allait inaugurer.

L'année qui venait de s'écouler n'avait pas été gaie. On avait eu un avant-goût des divertissements que réservait au pays l'émeute triomphante. Dans leurs boutiques délaissées, les commerçants parisiens avaient vainement attendu le client. On avait promis à la bourgeoisie de la supprimer à la première occasion. On trouvait, en général, que la presse et les orateurs des réunions publiques avaient peut-être abusé de la crédulité publique. Tout le monde, sauf, bien entendu, les furitîux de naissance ou d'éducation, voyait avec plaisir la possibilité de réconcilier Tordre et la liberté.

Les jeunes députés nouvellement élus, qui, malgré la vivacité de leur opposition, n'avaient pas trouvé grâce devant les impitoyables rédacteurs du Réveil et du Rappel, commençaient à trouver désagréable le voisinage de M. Delescluze et de ses amis. Ernest Picard, à plusieurs reprises, avait manifesté son intention de se distinguer et même de se séparer une bonne fois de ces intolérants jacobins. 11 n'était contredit ni par M. Wilson, ni par M. de Jouvencel, ni par M. Steenackers.

M. de Kératry, plus net encore, avait souvent

agité dans de petits conciliabules la question de savoir s'il convenait que la gauche modérée se déclarât prête à prendre le pouvoir, avec la certitude d'appliquer tout entier son programme de réformes. Cette question, qui impliquait la reconnaissance formelle de Tempire, avait été examinée sans la moindre répugnance par des hommes tels que MM. Bethmont, Rampont, Riondel et Javal.

Quant à Jules Favre, il ne décourageait pas ses jeunes amis, tout en s'employant à retarder et à rendre moins violente la rupture inévitable avec les autres membres de la gauche, subissant non sans regrets peut-être, mais enfin subissant rimpérieuse domination du parti dont M. Delescluze était le vrai chef.

Précisément parce que j'avais été tenu au courant, d'une façon très précise, des phases des négociations engagées entre Napoléon III, Clément Duvernois, Emile Ollivier et M. Schneider, je n'avais plus le moindre doute sur la sincérité des résolutions impériales. La lutte avait été longue, difficile, et l'empereur n'avait pas du premier coup concédé à son futur premier ministre tous les points sans l'acceptation desquels l'entrée aux affaires d'Emile Ollivier eût été une duperie et une capitulation.

En réalité, il s'agissait de déchirer la Constitution de 1852, de transformer le césarisme en monarchie constitutionnelle, d'inaugurer un régime parlementaire à tendances démocratiques.

On comprend très bien que les politiciens qui mettent actuellement dix ans à ne pas accomplir la moindre réforme, même fiscale, considèrent comme un jeu d'enfants ce bouleversement complet et pacifique d'une Constitution par son auteur encore très puissant. Mais nous autres, simples « libertaires », nous étions moins difficiles. Nous pensions qu'avant de proclamer un gouvernement, il. fallait commencer par le faire comprendre et aimer, et nous estimions que, transformé, l'empire libéral ayant à sa base le suffrage universel marquait une étape utile entre la monarchie que nous n'aimions pas, et la république qui avait théoriquement nos préférences.

Aussi, pendant le mois de décembre 1869, prévenus des dernières hésitations de l'empereur, mis en garde contre le retour offensif des mamelucks, fîmes-nous les plus grands efforts pour engager Emile Ollivier à ne pas se montrer trop conciliant. J'avais le sentiment très net que cette

expérience ne réussirait que si elle était faite dans des conditions inespérées par l'opinion publique. On attendait beaucoup, il fallait donner plus du premier coup et d'un seul coup.

Mes camarades et moi nous insistions surtout sur un point. Nous demandions à Ollivier de n'accepter le pouvoir qu'avec un décret de dissolution du Corps législatif dans sa poche, a Peutêtre ne serez-vous pas obligé de vous en servir, lui disions-nous; mais il est indispensable de mettre le pistolet sur le front d'une Chambre issue de la candidature officielle. » Nous soutenions avec raison, je crois, que, si des élections générales avaient lieu sous la bonne impression causée par l'avùnement d'un cabinet libéral, elles perdraient nécessairement le caractère d'opposition antidynastique et amèneraient à la Chambre un personnel nouveau qui, sans rancunes, mais aussi sans défaillances morales, remplacerait avantageusement les vengeurs de 1831 et les, voltigeurs de 1832.

Clément Duvernois, de son côté, devenu le confident le plus intime de Napoléon III, exerçait sur l'esprit d'Ollivier une influence fâcheuse ; il pensait qu'il ne fallait pas dénaturer radicalement î(^ caractère de la Constitution impériale et la

remplacer par une monarchie où le souverain régnerait sans gouverner. Il n'aimait pas, il n'avait jamais aimé les orléanistes et Torléanisme, et bien qu'un instant en coquetterie avec les amis du duc d'Aumale, il avait toujours manifesté une vive antipathie pour les institutions purement parlementaires. Le socialisme de son patron finissait par le marquer de son empreinte.

On a publié les lettres échangées en 1869 entre Emile Ollivier, l'empereur et Clément Duvernois, lettres trouvées dans les papiers des Tuileries. Ces documents, préparés avec soin par leurs auteurs, destinés à être lus et commentés ligne par ligne, faits peut-être pour être montrés à des tiers, ne donnent pas, à mon sens, une impression exacte de l'état d'esprit d'Emile Ollivier pendant les derniers jours du mois de décembre

Je l'ai vu, moi, extrêmement troublé à la pensée de décourager, par des résistances trop formelles, l'empereur, qui n'était point venu à lui et à ses idées sans se faire une réelle violence morale. Je me plais à lui rendre ce témoignage qu'une pensée d'intérêt personnel ne lui dictait pas les remarques dont il interrompait les avis et conseils que nous lui donnions, et qu'il écoutait,

si peu influents que fussent les conseilleurs, avec une attention bienveillante.

— Si je laisse échapi)er l'occasion, nous disait-il, si Tempereur n'a pas la conviction que nous pouvons être un rempart suflisant entre lui et la révolution, si je lui marchande trop quelques concessions de forme ou de personnes, si je l'oblige trop brutalement à sacrifier des hommes avec lesquels il a si longuement vécu, si j'entends enfin le forcer à faire amende honorable sur le parvis Notre-Dame, il se révoltera contre mon injustice, battra en retraite, et ira certainement rejoindre les pires ennemis de la liberté.

Ces observations dont je rapporte sinon le texte, du moins le sens, n'étaient pas faites à la légère. Les dernières convulsions du pouvoir personnel se suicidant de ses propres mains pouvaient être dangereuses pour la cause libérale. Enfin, il faut bien le répéter, puisque, dans ce sentiment, honorable après tout, se trouve l'explication des fautes commises par Emile Ollivier et des responsabilités cruelles qu'il a assumées, l'ancien Cinq aimait très sérieusement l'empereur, et il voulait lui prouver qu'il n'était pas indigne de son choix en se taillant une popularité dans la sécurité du souverain ((ui se livrait à lui.

Je dis l(^s choses comme (îlles étaient, n'ayant null(î raison de faire subir à mes impressions une orthopédie opportune et habile. La composition du minist<>re du 2 janvier, l'entrée aux affaires

d'honimes empoignés au Deux-Décembre comme M. Daru, de parlementaires obstinés tels que M. Buffet, des gens honorables qui s'appelaient Talhouet, Segris, Louvet, Maurice Richard, causa la plus grande surprise au pays.

Les fonds publics atteignirent de suite les plus hauts cours, et Ernest Picard, prenant acte, dans V Électeur libre, de l'abdication du pouvoir personnel, dit qu'il restait seulement à mettre en pratique les nouvelles institutions, déclarant que, si le ministère accomplissait cette œuvre, ce serait son devoir et celui de ses amis de le « seconder dans sa tâche ». Dans le Siècle, Taxile Delord, un irréconciliable pourtant, confessa qu'après les futures élections de 187S, un ministère Favre- Picard était probable.

Toute la population européenne salua la révolution pacifique qui venait de s'accomplir.

Hitîii peu de gens savent résister aux excitations de Taniour-propre, qui pousse chacun à considércîr instinctivement son nombril comme le ccMitre du monde.

Je me jx^rsuadai donc facilement que j étais pour (luelque chose dans la transformation politique (jui venait de s'accomplir, et je me mis à bourdoimer de mon mieux autour du coche de rfitat. Je n'entendais pas que Tattelage prît une autre allure que le galop, el, au moindre à-coup, je donnais de l'aiguillon dans les flancs des pauvres botes. Je voulais qu'on passât, sans la moindre pitié, sur le ventre ih la réaction.

Le départ avait été bon. Le cabinet avait ren-

En réalité, il s'agissait de déchirer la Constitution de 1852, de transformer le césarisme en monarchie constitutionnelle, d'inaugurer un régime parlementaire à tendances démocratiques.

On comprend très bien que les politiciens qui mettent actuellement dix ans à ne pas accomplir la moindre réforme, même fiscale, considèrent comme un jeu d'enfants ce bouleversement complet et pacifique d'une Constitution par son auteur encore très puissant. Mais nous autres, simples a libertaires », nous étions moins difficiles. Nous pensions qu'avant de proclamer un gouvernement, il fallait commencer par le faire comprendre et aimer, et nous estimions que, transformé, l'empire libéral ayant à sa base le suffrage universel marquait une étape utile entre la monarchie que nous n'aimions pas, et la république qui avait théoriquement nos préférences.

Aussi, pendant le mois de décembre 1869, prévenus des dernières hésitations de l'empereur, mis en garde contre le retour offensif des mamelucks, fîmes-nous les plus grands efforts pour engager Emile Ollivier à ne pas se montrer trop conciliant. J'avais le sentiment très net que cette

Maurice Richard, ministre des beaux-arts, obéissant à la même pensée de réconciliation, avait choisi pour secrétaire général un adnmirable journaliste, J.-J. Weiss, un des écrivains condamnés dans l'affaire de la souscription Baudin.

Ganibetta, il est vrai, avait tenu, dès la première séance du Corps législatif, à poser en principe l'impossibilité de faire vivre simultanément le suffrage universel et l'empire; mais cette platonique déclaration, faite en termes élevés et modérés, n'avait rien eu de menaçant pour Texistencc du nouveau cabinet.

C'est dans la salle des Pas-Perdus, au moment même où nous féhcitions deux ou trois des nouveaux ministres du résultat de leurs premiers efforts, que nous reçûmes la nouvelle d'un drame qui venait de s'accomplir à Auteuil et dont les conséquences devaient être si désastreuses pour le régime nouveau.

Une polémique- violente était engagée depuis quelques semaines entre deux journaux corses. Un rédacteur de la Marseillaise, M. Paschal Grousset, correspondant d'une des feuilles insulaires, chargea, le 10 janvier, deux de ses amis, Victor Noir et Ulric de Fon vielle, d'aller demander

raison au prince Pierre Bonaparte d*un article signé par ce dernier. Cinq minutes plus tard, Victor Noir s'abattait sur le trottoir, frappé à mort d'une balle de revolver.

Ce vent de meurtre et de mort, s'clevant tout à coup dans l'atmosphère un instant apaisée, passa comme une trombe sur Paris et fit flamber, sur-le-champ, en un immense incendie, les foyers révolutionnaires encore mal éteints. Dans un placard rédigé et in:\primé à la hâte, M. Henri Rochefort rendait le gouvernement responsable du drame d'Auleuil : ce J'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin! s'écriait le député de Belleville. Peuple, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez? » A cet appel enflammé, les orateurs des réunions publiques répondirent, le soir même, par le serment, auquel s'associait la foule exaspérée, de descendre dans la rue.

En vain Emile Ollivier lit-il arrêter sur-le-champ le prince Pierre Bonaparte; en vain marqua-t-il, par une extension de l'amnistie à Ledru-Rollin et k un nommé Tibaldi, sa volonté de ne pas faire un pas on arriére, malgré les violences vraiment terribles des journaux et des orateurs : la passion

Sit MES PETITS PAPIEllS

populaire ne pouvait èlrc désarmée par ces fétus juri^liques, et, le jour de l'enterrement de Victor Noir, où cent mille hommes farouches se pressèrent autour du cercueil de la victime, on dut croire que la guerre civile allait éclater.

Je n'ai jamais été plus frappé que ce jour-là de l'injustice du hasard et du rôle prépondérant de cet agent inconscient de la fatalité. Une querelle de journaux obscurs, le meurtre d'un pauvre jeune homme inconnu par un personnage dont on ignorait l'existence, tenu à l'écart par sa famille, vivant dans l'isolement : voilà les destinées ,d'un pays remises en (juestion !

Le crime initial du coup d'État, dix ans d'une écrasante tyraimie n'avaient soulevé que des protestations isolées : un meurtre, tel que les faits divers des journaux en relatent chaque jour, ébranle un empire, précipite une population tout entière dans la rue !

Quiconque eût essayé d'expliquer que Napoléon III et ses ministres ne pouvaient, à aucun degré, être rendus responsables du drame d'Auteuil, se fut fait éeharper j)ar la foule, et, dans les Champs-Elysées, pour avoir essayé cette démonstration, je me tirai à grand'peine des mains de (pielques justiciers trop pressés, à mon sens.

de venger sur le premier venu la mort de Victor Noir.

En sa qualité de ministre de l'intérieur, M. Chevandier de Valdrôme se tenait, ce jour-là, à la tête de la cavalerie massée près du Palais de Tlndustrie. 11 était triste, mais absolument résolu à ne point se laisser déborder par l'émeute. En attendant la colonne à la tête de laquelle marchait la voiture de M. H. Rochefort, il m'entretint de ses inquiétudes pour l'avenir, et me dit la volonté où lui et ses collègues étaient de ne se laisser détourner par aucune violence de la voie libérale où ils étaient engagés.

A SOO mètres d'une foule hurlante et menaçante, ce propos n'était pas d'une âme basse.

Qu'il est difficile d'être juste! M. Henri Rochefort avait commis dans son journal tous les crimes et délits dont un écrivain peut se rendre coupable. Le laisser impuni, affecter de considérer comme une quantité négligeable un homme dont l'appel aux armes avait été entendu par cent mille citoyens, c'était, pour le cabinet, une véritable désertion. Mais, toujours obsédés par hi spectre de la réaction, redoutant, non sans raison, que la mise en jugement de l'idole de Paris ne fut l'occasion de nouveaux troubles el le pré-

Wum j)C'U de gvus savent résister aux excitations de ramour-propre, qui pousse chacun à considénu' instinctivement son nombril comme le centre du monde.

Je me persuadai donc facilement que j'étais pour (pielque chose dans la transformation politicjue qui venait de s'accomplir, et je me mis h bourdonner de mon mieux autour du coche de rfitat. Je n'entendais pas que l'attelage prit une autre allure que le galo]>, et, au moindre à-coup, je donnais d(^ l'aiguillon dans les flancs des pauvres bétes. Je voulais qu'on passât, sans la moindre pitié, sur le ventre de la réaction.

Le départ avait été bon. Le cabinet avait ren-

verso en passant M. Haussmann, et la chute du préfet de la Seine, roi du moellon et de la pierre de taille, avait été considérée par les Parisiens comme une seconde édition de la prise de la Bastille. — Des circulaires bien faites avaient avisé l'administration que les temps étaient changés.

A la Chambre, une première rencontre entre Emile Ollivier et Gambetta ne s'était pas terminée à l'avantage de ce dernier, bien que les amis de M. Rouher eussent tout fait pour prolonger et envenimer les débats.

On savait, d'autre part, que le ministère avait résolu la création de commissions extra-parlementaires, destinées à élaborer toute une législation nouvelle sur la presse, sur le droit de réunion, sur l'instruction publique et sur la décentralisation administrative. Des notables du libéralisme avaient été invités à siéger dans ces commissions. En offrant à des hommes, tels que Jules Simon, Saint-Marc-Girardin, Franck, Laboulaye, Scherer, Barthélémy Saint-Hilaire, de se joindre à MM. Odilon-Barrot et Prevost-Paradol et de travailler à la préparation de lois nouvelles, Emile Ollivier donnait à la cause de la démocratie libérale des gages non équivoques de sa sincérité et de sa résolution.

3i0 MES PETITS PAPIERS

Maurice Richard, ministre des beaux-arts, obéissant h la môme pensée de réconciliation, avait choisi pour secrétaire général un admirable journaliste, J.-J. Weiss, un des écrivains condamnés dans Taffaire de la souscription Baudin.

Gambetta, il est vrai, avait leim, dès la première séance; du Corps léfçislatif, h poser en principe l'impossibilité de faire vivre simultanément le suffrage universel et Tempire; mais cette platonique déclaration, faite en termes élevés et modérés, n'avait rien eu de menaçant pour Texistence du nouveau cabinet.

C'est dans la salle des Pas-Perdus, au moment même où nous félicitions deux ou trois des nouveaux ministres du résultat de leurs premiers efforts, que nous reçûmes la nouvelle d'un drame qui venait de s'accomplir k Auteuil et dont les conséquences devaient être si désastreuses pour le régime nouveau.

Une polémique- violente était engagée depuis quelques semaines entre deux journaux corses. Un rédacteur de la Marseillaise, M. Paschal Grousset, correspondant d'une des feuilles insulaires, chargea, le 10 janvier, deux de ses amis, Victor Noir et Ulric de Fonvielle, d'aller demander

raison au prince Pierre Bonaparte d'un article signé par ce dernier. Cinq minutes plus tard, Victor Noir s'abattait sur le trottoir, frappé à mort d'une balle de revolver.

Ce vent de meurtre et de mort, s'élevant tout à coup dans l'atmosphère un insUmt apaisée, passa comme une trombe sur Paris et fit flamber, sur-le-champ, en un immense incendie, les foyers révolutionnaires encore mal éteints. Dans un placard rédigé et imprimé à la hâte, M. Henri Rochefort rendait le gouvernement responsable du drame d'Auteuil : ce j'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin! s'écriait le député de Belleville. Peuple, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez? » A cet appel enflammé, les orateurs des réunions publiques répondirent, le soir môme, par le serment, auquel s'associait la foule exaspérée, de descendre dans la rue.

En vain Emile OUivier lit-il arrêter sur-le-champ le prince Pierre Bonaparte; en vain marqua-t-il, par une extension de l'amnistie à Ledru-Rollin et à un nommé Tibaldi, sa volonté de ne pas faire un pas on arriére, malgré les violences vraiment terribles des journaux et des orateurs : la passion

Sit MES PETITS 1> A 1*1 EUS

populaire ne pouvait être désarmée par ces fétus juri<li([u<is, et, le jour de l'enterrement de Victor Noir, où cent mille hommes farouches se prcss:'»rent autour du cercueil de la victime, on dut croire que la guerre civile allait éclater.

Je n'ai jamais été plus frappé que ce jour-là de l'injustice du hasard et du rôle prépondérant de cet agent inconscient de la fatalité. Une querelle de journaux obscurs, le meurtre d'un pauvre jeune homme incoimu par un personnage dont on ignorait l'existence, tenu à l'écart par sa famille, vivant dans l'isolement : voilà les destinées .d'un pays remises en question !

Le crime initial du coup d'État, dix ans d'une écrasante tyrannie n'avaient soulevé que des protestations isolées : un meurtre, tel que les faits divers des journaux en relatent chaque jour, ébranle un empire, précipite une population tout entière dans la rue !

Quiconque eût essayé d'expliquer que Napoléon 111 et ses ministres ne pouvaient, à aucun degré, Ctiiv rendus responsables du drame d'Auteuil, se fût fait écharper par la foule, et, dans les Cham})s-Élysées, pour avoir essayé cette démonstration, je; me tirai à grand'peine des mains de (pielques justiciers trop [)ressés, à mon sons.

de venger sur le premier venu la mort de Victor Noir.

En sa qualité de ministre de Tintérieur, M. Chevandier de Valdrôme se tenait, ce jour-là, à la tête de la cavalerie massée prés du Palais de Tlndustrie. Il était triste, mais absolument résolu à ne point se laisser déborder par Témeute. En attendant la colonne à la tête de laquelle marchait la voiture de M. H. Rochefort, il m'entretint de ses inquiétudes pour Tavenir, et me dit la volonté où lui et ses collègues étaient de ne se laisser détourner par aucune violence de la voie libérale où ils étaient engagés.

A 500 mètres d'une foule hurlante et menaçante, ce propos n'était pas d'une âme basse.

Qu'il est difficile d'être juste ! M. Henri Rochefort avait commis dans son journal tous les crimes et délits dont un écrivain peut se rendre coupable. Le laisser impuni, affecter de considérer comme une quantité négligeable un homme dont l'appel aux armes avait été entendu par cent mille citoyens, c'était, pour le cabinet, une véritable désertion. Mais, toujours obsédés par le spectre de la réaction, redoutant, non sans raison, que la mise en jugement de l'idole de Paris ne fût l'occasion de nouveaux troubles et le pré-

texte de l'intervention des mamelucks impériaux, les députés de la gauche modérée blâmèrent la demande en autorisation de poursuites contre le dépuU'î de la l^^ circonscription. Je fis naturellement connue eux.

Ce fut une séance émouvante que celle où les poursuites furent autorisées. Au dehors, une foule compacter, maintenue en respect par les sergents de ville, manifestait bruyamment ses sympathies pour le rédacteur en chef de la Marseillaise, Dans les tribunes, bondées, on attendait avec autant de curiosité que de crainte l'arrivée du peuple. De temps en temps, le roulement des tambours ou la fanfare d'un clairon rappelait aux plaisants la gravité de la situation.

Depuis l'enterrement de Victor Noir, des émeutes avaient eu lieu sur différents points de la capitale. On s'attendait donc à quelque déclaration irritée et menaçante de la part du cabinet, à quelque réplique terrifiante de la part de M. Rochefort et de ses défenseurs. Tout le monde fut déçu dans son attente. Les orateurs de l'opposition s'acquittèrent de leur tâche à contre-cœur, très convaincus, au fond, que le gouvernement était dans son droit et qu'il n'en avait usé qu'avec sagesse. Mi H. Rochefort ne fut pas moins mo-

MES PETïtS PAPIERS 31S

déré. Il dit quelques mots, d'une voix très calme. Il n'y avait, en réalité, rien de sensé à répondre à Emile OUivier, exposant, avec une très grande mesure, les secrets desseins d'une minorité ardente qui, désespérant de faire une révolution, allait tenter de faire des journées successives, impuissantes à rien renverser et suffisantes à tout paralyser. Le garde des sceaux déclarait qu'il ne voulait plus de journées.

Comment l'en blâmer et comment ne pas l'approuver, lorsqu'il affirmait en même temps que la liberté n'en souffrirait pas, le ministère étant résolu à ne frapper que deux délits : « les injures adressées au souverain et l'appel aux armes »? Les délits, M. Rochefort les avait bien commis. Personne ne s'y était mépris, et, dans la Réforme même, journal ultra-avancé, on avait pu lire, la veille, la phrase suivante : « L'appel public aux armes jeté avec énergie par Rochefort dans la Marseillaise nous causa bien une certaine stupeur, parce qu'une résolution aussi grave nous paraissait prématurée .»

La citation de cet article donna lieu à un incident que je rapporte ici, car il fut la cause indirecte de la mort de Vermorel, un dos écrivains les plus ardents du parti socialiste. Au moment

OÙ Kaiile Ollivier lisait l'article de la Réforme, M. Henri Rochefort se leva : « Le nom du signataire (le l'article »? demanda-t-il. — « C'est M. Verinorel », répondit le garde des sceaux. Et alors Heini Rochefort, d'une voix claire et coupante, répliqua : « 31. Verinorel est un homme qui peut étn^ suspect parce qu'il a de certaines attaches et <[ue, à tort ou à raison, il passe pour être d(^ la police. »

Vermorel avait été le défenseur infatigable, dans les réunions publiques, de la candidature de M. H. Rochefort ; l'accusation portée contre lui par le député de Relleville s'attacha à ses flancs. Pour s'en débarrasser, il se jeta en pleine mêlée connnunaliste et se fit tuer sur une barricade. Ce fut la plus grande victime du procès intenté h M. Rochefort; car ce dernier, traduit quelques jours après devant le tribunal correctionnel, ne s'entendit condamner qu'à six mois de prison et 3,000 francs d'amende.

J'ai noté, à propos du drame d'Auteuil, une réflexion assez singulière de M. Thiers, et qui prouve que l'illustre homme d'État ne savait pas toujours se défendre d'un petit mouvement d'humeur jalouse contre les hommes au pouvoir.

Comme des députés se réjouissaient devant lui

de l'issue pacifique de l'enterrement du malheureux Victor Noir :

— Le Cabinet est bien heureux, observa avec une pointe d'amertume l'ancien premier ministre de la monarchie de Juillet, cent mille hommes se réunissent dans une manifestation et on ne fait pas la moindrebarricade! De mon temps, on n'avait pas ce bonheur : dès qu'il y avait quelque part «inq républicains et cinq carlistes, on soulevait les pavés.

Ce serait un fameux lapin que le lièvre capable (le garder son sang-froid et de brouter son serpolet alors que le vent lui apporte Techo dos aboiements furieux d'une meute reniflant le sol et arrivant sur lui, les crocs blancs et l'œil ensanglanté. Cette position délicate et difficile fut celle d'Emile Ollivier pendant tout un grand mois. La condamnation de M. H. Rochefort, son arrestation, devinrent Toccasion de scènes parlementaires, d'émotions populaires, d'échauflfourées assez difficilement réprimées par la police. Tous les jours, à la Chambre, on Tinterpellait. Dans la presse avancée, on lui prodiguait, sans compter, les injures les plus violentes. Dans les réunions

publiques, le sens commun n'était pas le seul souverain contre lequel on préparât des attentats.

Contraindre, à force de provocations, le ministère du 2 janvier à faire quelque sottise et à commettre un acte de niaise brutalité qui infligeât un démenti éclatant aux assurances libérales données publiquement, tel était évidemment le plan du radicalisme intransigeant. Les réactionnaires, de leur côté, faisaient une besogne non moins honnête : ils répétaient sans relâche que le cabinet, avec les Buffet et les Dam, était Tavant-garde de Torléanisme, et que l'évolution subie par l'empereur se terminerait par sa déchéance prononcée par ses propres ministres, agents du duc d'Aumale et du c^mte de Paris.

Les journaux avancés avaient pieusement ramassé cette accusation et la développaient en long, en large et en travers, sous les yeux de leurs lecteurs. Dans le Réveil, journal de M. Delescluze, on citait comme preuve à l'appui les articles du Public, organe de M. Rouher ; le Peuple français, de son côté, sur l'ordre de M. Cl. Duvernois, recueillait des projectiles dans la Marseillaise pour les envoyer à la tête d'Emile Ollivier.

Pendant cette période, le garde des sceaux et

Page 1