‹ Mes petits papiers 1860-1870Chapitre 7 sur 10 · VI · texte numérisé non relu

VI

Je ne voudrais pas tromper mes petits-neveux en essayant de leur faire eroire que la France tout entière, hypnotisée, s'absorba, de iSC)3 h 1866, dans la eontemplation exclusive des orateurs de Toppositicm. Il y a temps pour tout. Après avoir admiré, coumie il convenait, les superbes harangues de M. Thiers, on se remit au travail. Trente-six millions de Français continuèrent à piocher la terre, s'efforçant de boire à leur soif, de manger à leur faim, et obéissant avec plaisir aux lois naturelles qui poussent les hommes dans les bras des femmes. L' a élite de la nation » se reprit de son côté à gémir, à l'heure de l'absinthe, sur l'asservissement des foules k leurs grossiers instincts, tout en cherchant le moyen de satisfaire ses propres appétits.

Quant à moi, après avoir pendanl de longues semaines raconté aux lecteurs du Temps les péripéties de rinsurrcction polonaise, lés cruautés de Mouravief, les traits d'Héroïsme de Langiewicz et de Mierolawski, j'avais été chargé de noter, dans une chronique de chaque jour, les petits faits de la vie parisienne. Cette besogne, si modeste qu'elle fût, n'étall pas sans présenter quelques difficultés. D'abord, il m'était interdit de piuler politique, sujel réservé aux rédacteurs des ))iemiers-Paris. Puis, si je poussais une pointe dans les coulisses des théâtres, Louis L'ibach a])paraissait, se plaignant k Nefftzer de cette incursion sur sa chasse gardée. Le rédacteur des procès veillail aux barrières du Palais de justice et m'en interdisait l'entrée. Impossible, d'autre part, de combler par des mots spirituels le vide de ces chroniques dépourvues de faits : le Temps s'était interdit la gaieté. Ma chronique n'était en réalité qu'une j)oubelle littéraire où je jetais les rognures dont personne ne pouvait ou ne voulait faire usage. J'en étais arrivé à considérer conmie un bienfaiteur l'éditeur des Misérables, A. Lacroix, arrivant dans mon bureau les poches pleines de réclames de librairie et m'en demandant l'insertion.

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JjOfî chioiis enragés étaient la propriété du h^crétairc de la rédaction : je ne pouvais mettre en fourrière que les eaniches teints, importés en France par les élégantes Viennoises. Bigolo, un mulet indompté dont les ruades surprenantes attirèrent tout Paris au Cirqu(vd'Hiver, me fournit un picotin qui n elail pas sans saveur. J'imaginai (le le donner discrèlenuMit en exemple au peuple français. Mais, un beau jour, mon âne (\i\ mulet se laissa enfourcher par un rustre. Sans M. Duruy, ministre de Tinslruction publique, j<' serais mort d'inanition.

Précédé d'une réputation de libéralisme, le nouveau grand niaîtnî de l'Université avait accueilli favorablement, à son arrivée au pouvoir, les demandes d'autorisation indispensables pour faire une conférence i)ublique.

Dans la salle du Grand-Orient, rue Cadet, des orateurs en général peu expérimentés débitai(^nt, devant une société trop choisie pour être nombreuse, des leçons banales sur des sujets inoffensifs. Le directeur de cette parlote, M. Lissagaray. ne pouvait se dissimuler que la foule avait le mau vais goût de préférer les théâtres ou les cafés aux fêtes de l'intelligence auxquelles il les conviait. C'est le propre du Français de réclamer avec

énergie des libertés dont il ne fait aucun usage lorsqu'il les lient eh sa possession.

Mais M. Duruy veillait. Coup sur coup, il autorisa certains orateurs à traiter certains sujets, puis retira les autorisations. Le tragédien Beauval let avait annoncé une lecture sur Hetmani et le Roi s'amuse : on lui fit savoir qu'il pouvait parler sur Cinna ou la Clémence d'Auguste.

C^tte intervention inexplicable du ministre provoqua un retour offensif de la littérature opposante. Tout le monde voulut parler ou pour le moins être l'objet d'une interdiction ministérielle. Avec le flair infaillible des chercheuts de publicité, les amours-propres fouillèrent du nez cett(i mine a réclames. Complice volontaire et complaisant, j'annonçais le lundi que M. un Tel, mon distingué confrère, l'éminent orateur, se proposait de traiter, dans la salle de la rue Cadet, la question de la séparation de l'Église et de l'État. Naturellement, le ministre refusait l'autorisation nécessaire, et, le samedi, j'exprimais en termes émus les regrets que m'inspirait le silence imposé à M. un Tel, l'éminent orateur, mon distingué confrère.

Quand M. Duruy, passant outre, laissait la parole au conférencier, ce dernier s'arrangeait

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de lacjoii à provo(|iier par des allusions Iransparciitos ou d(»s violences ealculérs les sévérités de l'administration. La réclame alors s'allongeait de dix lignes, portant dans le monde la nouvelle qu'un nouveau nom venait de grossir le martyrologe de la parole.

Jules Claretie lui-même, l'aimable diredeur du Théâtre-Français, l'auteur fécond de vingt volumes à succès, subit l'entraînement général. Il parla sur Béranger et trouva le moyen d'injurier l'empire à propos du chantre de Lisette. Balzac fournit à Jules Vallès une <Mitré<' superbe dans le monde des réfraclaires politiques.

Le futur fondateur du Cri du peuple, alors modeste employé à la préfecture de la Seine, avait paru jusque-là un peu détaché {\or^ choses de la politique. Dans un petit livre, V Argent, publié en 1857 et dédié à Mirés, il avait écrit formellement en parlant de sa génération :

« Nous savons maintemant que la forme (de gou vernementj n'est rien, qu'elle^ est au moins peu de chose. La moitié d'entre nous, je vous jure, ne suivra plus dans les rues C(^ mouchoir de couleur appelé drapeau, secoué par des mains inhabiles sur le front des faibles. » Mais, quand l ce Frederick Lemaître du drame socialist(^ se sen-

tit sur les planches, devant un vrai public, ses goûts d'acteur, servis par un vrai tempérament d'artiste, se donnèrent carrière. Il jeta à la lêl(^ de Tempereur les cent volumes de Balzac, fut interdit et couvert de réclames.

Jules Vallès et sa gloire alimentèrent quelques jours ma chronique; mais Nefïlzer mit un frein à mon admiration. Je dus laisser, impayées, les traites tirées par Vallès sur mon élogieuse camaraderie. Dans un de ses derniers volumes, Y Insurgé, je crois, Vallès m'a fait sentir que les seules blessures incurables sont celles de Tamourpropre.

Si la chroniqui' quotirticiino avait ses aniortuines, le ^ premier-Paris », lui aussi, avait ses Iristesses. Le futur favori de Tempereur, celui dont la fortune éclatante et la chute effrovabl(» évoquent le souvenir des préfets de Ryzaiia% Clément Duvernois, s'ennuvait à mourir.

C'était un homme priasse et peu disposé à ajourner à Tâgc mûr la réalisation d(* ses espérances. Il avait tous les besoins et peu d'argent |)our les satisfaire, ciir sa collaboration, si remarquée, au Temps et au Courrier du dimanche ne lui assurait qu'un mince revenu. 11 souffrait cruellement de la médiocrité de sa vie, et toutes ses conversations, vives et attachantes, tournaient, à son insu, autour de sa propre personne

et do SOS rêves d'aml}itioiix. 11 savait lo nom de tous les hommes d'État frança»s ou étrangers, l)arvenus tout jeunes à de grandes situations.

Ramenant, d'un geste nerveux, derrière l'oreille, ses longs cheveux blonds, plats comme ceux du Corse des ïambes, fouillant dans sa longue barbe à reflets doivs, il parlait des heures entières sans fatiguer son auditoire, s'en emparant petit à petit et le laissant presque toujours subjugué, mais défiant. Ceux qui connaissent M. Sigismond Lacroix, le député radical, le défenseur de l'autonomie communale, peuvent se faire une idée do la nature physique de Clément Duvernois. Cet Algérien d'origine ressemblait fort, mais en mieux, à ce Polonais naturalisé.

Ce qui lui faisait défaut, c'était le sens des réalités de la vie ordinaire.. Ses fantaisies avaient force de loi et il ne tenait pas le moindre compte, dans ses calculs, des légalités les plus vulgaires. En revanche, ce bourreau d'argent, (|ui devait finir devant la justice pour des irrégularités coupables dans la gestion dos deniers d'une compagnie financière, dépensa comme ministre du commerce, à la veille du siège de Paris, des centaines de millions en achat de vivres de toutes sortes; il les prit de toutes

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mains, sans marchander, et, quand il arriva à Londres, chassé par la révolution du \ Septembre, il dut emprunter quelques louis pour vivre.

Pour le moment, Clément Duvemois interrogeait rhorizon et fouillait le ciel de son œil vert, pour y découvrir son étoile.

Elle lui apparut au coin de. la rue Drouot, sous la forme d'un petit homme tout rond, très gai, que tous les financiers ont connu, remplissant de sa personne le péristyle de la Bourse, faisant la liausse et la baisse, et donnant, au nom des Pereire, des ordres aux coulissiers. O' petit homme s'appelait Constantin. Il est mort fou, il y a quelques années.

Constantin n'était pas le j)r(Mnier venu.

Tour à tour fournisseur des fourrages de l'armée d'Afrique, marchand de laine, négociant en Chine et au Japon, secoué par tous les typhons et roulé par tous les raz de marée de la spéculation, il avait fini par échouer dans un restaurant de San-Francisco en qualité de laveur de vaisselle. Élevé bientôt à la dignité de garçon de table, il servit, un matin, un clieni qui, tout en déchiquetant une volaille, frappé de l'air intelligent de ce garçon de café, lui posa des questions, fut stupéfait de ses réponses et

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finit par le consulter sur une grosse opération financière qui devait se faire à Londres, avec le Mexique pour objectif. Une heure après, Constantin quittait San-Francisco, chargé des pouvoirs de cet étrange cHent et noiuni d'un beau chèque signé Jecker.

On était alors en pleine fièvre mexicaine, e(, Tempereur Maximilien gravissait à peine les premières pentes de son Golgotha. Toute l'activité cérébrale des faiseurs d'affaires et même des simples faiseurs se dépensait en combinaisons ingénieuses ayant toutes pour but l'exploitation industrielle, commerciale et financière de ce nouvel Eldorado. On soupçonnait une mine d'or au fond de chaque ornière, et M. de Morny, (ju'on eût cru plus sceptique, étudiait, par l'intermédiaire d'un ingénieur nommé Laur, la valeur de s gisements aurifères dans la patrie des Astèques.

Constantin n'eut pas de peine à convaincre Dmvernois qu'un homme doué de son intelligence, ayant ses relations et pouvant, au moyen de correspondances adressées de Mexico aux journaux de Paris, attirer l'attention sur les entreprises en cours d'exécution, était destiné à la plus brillante fortune.

Duvemois se mit en route.

Ses premières lettres, véritables hymnes à Tarî^ent, nous conviaient énergiquemcnt à quitter Paris, à venir jouir avec lui de la libre vie du pionnier ci du 8|)éculateur dans les prairies et les forêts du nouveau monde. Sa fortune, disaitil, était faite, fbmme jadis M. Constans, ancien jninistre de Tintérieur, maintenant ambassadeur en Chine, il avait débuté par une affaire de vidanges. Ce sacrifice fait aux pnyugés populaires et la chance mise désormais en tonneaux, Duvernois nous écrivait qu'il avait organisé une compagnie gigantesque pour Texploitation du Yucalan. Les décrets de concession étaient h la signature de Maximilien. Un paraphe, et DuA'crnois possédait le monopole de la vente et de Tachât du tabac dans la province, cinquante lieues carrées à prendre sur les terrains domaniaux, i>euplés d'acajoux, de a'dres, de bois de construction et de teinture!

Puis il nous entretenait de la création d'un grand comptoir franco-mexicain au capital de 300,000 piastres, dont Duvemois, généreux comme un conquérant, distribuait les emplois h ses amis restés à Paris.

En proie à l'ivresse de la vie aventureuse, h* futur ministre de Napoléon 111 avait pris les

goûts et jusqu'au langage des boucaniers américains :

Laisse-moi donc tranquille, m'écrivait-il, avec tes sensibilités de Beni-Mouffetard, et ne t'apitoie pas plus sur l'Indien , métis ou non, qu'on fusille, que sur le bœuf dont tu manges voluptueusement le filet. C'est une race condamnée ; laisse passer la justice de la fatalité. Pour te guérir, tu viendi^as chasser l'Apache avec moi dans le Yucatan, à moins que tu ne préfères lui abandonner philanthropiquement ta noire crinière, qu'il scalpera avec élégance pour la plus grande gloire de la République.

Une autre fois, il disait dans une lettre :

Pour moi, citoyen américain je suis, et dtoyen américain je resterai. Je brûle en ce moment mes dernières cartouches françaises ; mais, au fond, je me moque absolument de Bonaparte, de ses amis et de ses ennemis.

Cette déclaration, datée du 29 décembre 1864, ne précéda que de quelques semaines le retour en France de Duvernois. Un mauvais vent avait soufflé sur tous ces châteaux de cartes. Les Mexicains n'appréciaient pas les bienfaits du système diviseur et des vidanges atmosphériques. L'exploitation des forets du Yucatan n'avait pas fourni une seule boîte d'allumettes, et Duvernois reparut, un soir, au café de Madrid, ne rapportant de son long voyage qu'un magnifique chapeau de paille acheté à la Vera-Cruz. Ranc, avec sa

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au'lt* (lo pinctssaiis-rire, lui conseilla ironiquenu'iil (le inotlre ce cliaix'au en loterie.

(!(» vinaigre versé sur des nieurlrissures morales et matérielles contribua beaueoni) à aigrir les sentiments de Duvernois |)our le vieux parti réjiublicain. 11 trouva, non sans raison, que cette propagande par les acides manquait de séduction, el. dés lors, renoneani à prendre rang dans une îU'iiiée dont les sergents recruteurs étaient aussi rt' bar bat ils, il prépara lentement l'évolution qui devait le conduire au Cidjinet de l'empereur, au lauteud du ministre et aussi, bêlas! à la cellule e Mazas.

Les lionnnes politiques ne se doutent pas assez eombien le manque de formes courtoises et l'absence do bienveillance» menu» banale affaiblissent leur action et diminiunit le rayonnement di' leur iniluence. Avec les manières exquises, la i>olitesse souriante de M. de Freycinet, Jules Ferry eût conquis et gardé des concours que lui méritaient sa haute valeur et ses qualités incontestables d'homme de gouvenitmient. (^est uniquement parce que plusieurs do ses amis intimes dé|)loyaient à rencontre de tout venant des grâces de jiorc-épic que Gambetta a été renversé si bru- Inlement du pouvoir. Tous ces rabrouements,

tous ces froissements, toutes ces intolérances, si rarement justifiées par la supériorité morale et intellectuelle de leurs auteurs, sont le plus grand obstacle au recrutement, à la constitution si désirable d'un grand et unique parti républicain. Comment marcher gaiement, côte à côte, avec des gaillards qui ne laissent échapper aucune occasion de vous être désagréables ou qui vous excommunient pour la moindre distraction pendant qu'ils chantent la messe ? On n'est pas de bois, pas même de celui dont on fait les saints, et on est vite las de sourire à qui vous fait la grimace.

Si encore ces inexorables demeuraient toujours immuables dans leurs convictions sincères et revêches, on pourrait à la rigueur excuser leur sévérité. Mais ils sont taillés sur le patron de Delescluze et, comme lui, le jouet des événements.

Le jacobin Delescluze cessa un soir de me rendre mon salut, et j'appris par Ranc qu'il soulignait ainsi l'horreur ressentie à la lecture d'un article publié par moi, le matin même, dans le Courrier du dimanche. Avais-je insulté les dieux, méconnu Robespierre ou encensé un tyran?

J'avais fait pis. Partisan résolu de la déccntrali-

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sation administrative, j^avais, après Jules Simon, après Jules Ferry, après (^arnot et cent autres républicains libéraux ou indépendants, fait Télogt^ d'un manifeste publié à Nancy pour recommander les solutions libérales. Une pareille forfaituix^ constituait un crime inexpiable aux yeux d'un jacobin tel que Delescluze.

Pour mon châtiment, je ne fus plus salué, et, six ans plus tard, Deleî?eluze, délégué à la guerre, était tué sur une barricade communaliste, expression dernière d'une décentralisation exagérée.

Lorsque Gambetta était président du conseil, ses collègues et lui, un peu enfiévrés, causaient de la loi sur la réforme de la magistrature sous Toeil à demi fermé de M. Grévy. Chacun disait son mot, s'animant, présentant des objections, demandant des adjonctions au texte primitif, bref, brouillonnant un peu.

— Monsieur Gambetta, dit tout à coup M. Givvy, qui ne dormait pas, voulez- vous me perincllic une observation ?

Tous les ministres s'iricliuènint avec défén^iin'.

— Savez-vous ce que je ferais si j'étais à voln». place? reprit M. Grévy <»n traînant la voix.

Gamlx'tUi s'inclina à son tour <»1 se |)(>sa en point d'interrogation.

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— Eh bien, à votre plaee, conclut le président de la République, je ne ferais rien du tout, ne rien faire valant mieux que mal faire.

Ce conseil, on le sait, ne fut pas suivi par le chef de TUnion républicaine. Ses collègues et lui crurent nécessaire d étonner le monde par leur fécondité législative. Ils bâclèrent en toute hâte de médiocres projets et présentèrent mal à propos la loi rétablissant le scrutin de liste. Ainsi périt le grand ministère.

Il est bien regrettable pour nous et pour luimême que Napoléon III n'ait pas partagé sur Tinaction gouvernementale les idées de son successeur en ligne collatérale. S'il se fût tenu tranquille, ayant conscience de l'inanité de ses conceptions, se bornant à jouir en paix d'un bien mal acquis, la morale eût pu souffrir de cette impunité historique, mais nous aurions encore .l'Alsace et la Lorraine.

Malheureusement, l'empereur avait lu Machiavel sans comprendre que les malices du conseiller de César Borgia n'ont de valeur qu'emmanchées au bout d'une irrésistible trique. Or l'armée, cette trique que de Moltke sut mettre entre les mains de Bismarck, n'existait déjà plus en France. Elle s'était fondue et désagrégée dans cette exécrable

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expédition du Mexique, où elle avait fait, non sans gloire, le métier de recors au profit de M. de Morny et du banquier Jecker. Il ne fallait plus compter exclusivement sur elle pour relever le prestige chancelant de l'empereur, dont les affirmations solennelles étaient, comme à point nommé, contredites chaque fois par les événements.

Tout tournait mal depuis quelques années.

Empêtré, d'une part, dans la politique des nationalités, d'autre part, préoccupé par la pensée de jouer en même temps au souverain de vieille race, Napoléon III faisait des efforts inouïs pour amalgamer les principes du vieux droit européen et les volontés de la révolution cosmopolite. En Italie, la fameuse proclamation annonçant l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique avait été effacée par la paix de Villafranca. D.ans l'attitude d'une poule, niaise couveuse d'éperviers, l'empereur avait dû ensuite assister, les plumes hérissées, mais le bec clos, au vol de Victor-Emmanuel et de son ami Garibaldi saccageant les colombiers de leurs voisins.

Au nord, dans un accès de bon sens, il avait pressenti les dangers que l'odieuse agression de la Prusse et de l'Autriche — volant à main armée les duchés au petit et héroïque Danemark — faisait courir à la paix du monde. Par la voix

do M. Drouyii do l'Huys, il avait déclaré, comme Monsieur Prudhoinme, que « la violence et les conquêtes pervertissent les notions du droit et la conscience des peuples » ; mais il avait laissé faire. Il avait également laissé égorger la Pologne, malgré ses déclarations en Fhonneur do la politique des nationalités. Puis était venue l'affaire du Mexique, mélange désolant d'escroqueries et do capucinades, attentiit sans excuse contre le vieux droit public, le droit moderne des nationalités et la plus vulgaire probité. Maintenant il allait falloir déguerpir devant l'insolente sommation des États-Unis.

Toutes ces Hasardes sur le bec mélancolique de l'aigle impériale troublaient profondément Napoléon III, en passe de se faire ermite libéral après avoir été un assez méchant diable dans sa jeunesse. Il cherchait à dissimuler sous un coup de théâtre quelconque les désillusions et les mécomptes de, sa politique extérieure, résolu à se contenter d'une apparence de satisfaction. Il commença dos lors à jouer au fin avec M. de Bismarck, et, au lieu de rester tranquille, de ne rien faire, comme le lui aurait conseille M. Grévy, il jeta sur la frontière du Rhiri un regard de convoitise.

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Reconnaissons, pour être équitable, que ce qu'on appelle pompeusement l'opinion publique était la complice des fautes commises à l'extérieur par l'empereur. A l'exception de l'expédition du Mexique, où le cléricalisme et l'usure avaient joué un rôle très impudent, les masses étaient encore de cœur avec Napoléon III. Elles avaient acclamé le vainqueur de la campagne d'Italie, admiré follement Garibaldi et ses chemises rouges. Maîtresses de leurs actions, elles eussent déclaré la guerre à la Russie pour délivrer la Pologne. La haine de l'idée religieuse étant à peu près la seule idée bien nette dans les cervelles démocratiques, le peuple, clairvoyant comme toujours, se prononçait, dans les conflits naissants, pour la Prusse contre l'Autriche, personnification de la monarchie traditionnelle, autoritaire et cléricale.

Il est vraiment douloureux de penser que, dans le pays de Voltaire, le fanatisme religieux ou antireligieux reste, en réalité, le grand régulateur de nos idées, et qu'à notre insu, nous réglons notre conduite par des motifs tirés de la métaphysique. Plus tard, quand on fera dans la vallée de Josaphat le décompte exact de ce qu'ont coûté à l'humanité ses passions mystiques ou

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ultra-matiTialisles, on reconnaîtra que les négations religieuses lui ont fait faire autant de sottises que les actes de foi lui ont fait commettre de crimes, et que notre collaboration enthousiaste à l'unification de l'Italie — prodrome de l'unification de TAliemagne et de notre écrasement — a eu pour cause principale, intime, profonde, notre manque de philosophie véritable et nos préjugés anticléricaux.

Mais, en 18t)5, ces réflexions n'avaient pas cours, et il nous suffisait, à nous autres petits politiciens, de pressentir le détraquement de la machine gouvernementale pour nous en réjouir. Nous étions à mille lieues de supposer que les soubresauts de Napoléon 111, ses velléités d'action pussent le conduire à Sedan. Nous avions tous, ou presque tous, une confiance sans bornes dans la puissance militaire de la France. 11 n'y avait pour nous qu'une seule question intéressante : la question des libertés publiques à arracher des mains du législateur de 18o2.

C'est que, cette fois, il n'y avait plus à s'y méprendre. Nous étions certains de ne pas nous tromper. Nous ne prenions pas nos désirs pour des réalités. Un mouvement caractéristique se produisait jusque dans les régions gouvernemen

taies. L'accalmie que nous avions constatée après les élections de 1863 prenait fin ; il soufflait un vent de fronde et d'indépendance, et, pour la première fois, sans que Taudacicux tombât foudroyé, un homme, Ernest Picard, allait pousser en plein Parlement ce cri terrifiant : a Le Deux- Décembre est un crime ! »

J'étais devenu un liôte assidu du Corps législatif. Grâce à la protection des garçons de bureau, qui restent sous tous les régimes les seuls personnages véritablement influents, je parvenais à me faufiler dans les couloirs et à assister, dans mon coin, aux agitations de la ruche parlementaire.

Rien n'était plus amusant que le spectacle donné par tous ces aflairés allant, venant, se penchant mystérieusement à Toreille de leurs voisins pour leur dire en confidence combien M. de Morny devenait libéral, ou pour leur raconter la dernière scène faite par rimpératrice à son époux, surpris effeuillant des marguerites.

Ici, c'était M. La Tour du Moulin, ancien direc-

leur de la presse à l'intérieur, touché par la grâce et racolant des adhérents à la politique du tiers parti, dont il groupait avec un zèle admirai3le les premiers éléments.

Là, le microscopique marquis d'Andelarre ; M. de Talhouet, doux et distingué; M. Buffet, rogue et austère ; le bon Martel ; M. de Janzé, agité, faisaient cercle autour de M. Maurice Richard leur expliquant qu'il, fallait à tout prix constituer le parti de « l'opposition à l'empereur », que le moment était bien choisi, que M. Rouher était le mauvais génie de l'empire et qu'il n'était pas impossible de lui prendre sa place.

Emile OlJivier, ses lunettes sur le nez, un peu hautain, passait suivi de Darimon, trottinant. Tous deux échangeaient h peine un salut avec leurs collègues de la gauche. Ces derniers savaient, en effet, que l'ancien chef des Cinq avait eu de fréquentes conférences avec M. de Morny et croyait fermement à la possibilité de faire de l'empire un gouvernement démocratique et libéral. Aussi ne les conviait-on plus aux réunions de l'opposition, tenues chez M® Marie.

Quant au « petit » Darimon, sa présence en tenue de cour, en culotte courte, au bal donné chez le prince Napoléon, l'avait rendu le point de

mire de tous les <|uolibets de la droite et de la gauche. On allait m(}me jusqu'à consiicrer, dans les journaux, de longs articles à ces courtes culottes, bientôt plus célèbres que celles du bon roi Dagobert. Pour avoir mis cette culotte, Darimon n'avait pas été iK)rté par la gauche comme candidat au secrétariat du Corps législatif.

En revanche, ladite gauche avait voulu élire M. Planât, un très jeune député de la Charente, devenu célèbre pour avoir, au bal de la marine, chez M. Chasseloui)-Laubat, remplacé le pantalon de Casimir noir par la culotte de satin blanc. (S Le costume Planât, s'écriait VOpinion nationale, fera le tour du monde. »

Ainsi l'exige l'équité des partis.

Lorsque Jules Favrc entrait, nous nous découvrions avec respect. Il arrivait, traînant lourdement son grand corps mélancolique encore alourdi par le poids de volumineux dossiers. Nous courions ensuite au-devant d'Ernest Picard, dont la grosse 'face ronde, les cheveux bouclés, le sourire si fin et si railleur, les plaisanteries si vives et si gaies remplissaient de joie la salle des Pas- Perdus. Quant il Jules Simon, la télé penché43, comme accablé sous le poids des amertumes dont il se croyait abreuvé, il pénétrait lentement

dans la salle des Pas-Perdus, Tair toujours un peu étonné, surpris de se trouver dans ce milieu. Il avait été le grand artisan de la rupture de la gauche avec Emile Ollivier, mais sans avoir pour cela conquis la confiance des « purs », gens difficiles à contenter et qui, d*un ton dédaigneux, demandaient aux admirateurs de M. Jules Simon s'ils avaient lu sa lettre au colonel Charras. Si on répondait négativement, les « purs » tiraient de leur poche la copie d'une lettre adressée en 1863 à Charras, lettre dans laquelle M. Jules Simon, présentement assermenté et député, se déclarait partisan absolu de Tabstention et disait :

Puisqu'il a plu aux iUustres Cinq d'entrer dans la danse et de se dire les représentants d'un parti qui les repoussait, le vrai serait de faire connaître hautement que le parti les repousse.

Ce petit papier avait beaucoup de succès.

Mais rhomme en vue, Thomme hors de pair, c'était M. Thiers, dont le petit toupet, dru et blanc, se dressait comme une flamme et servait, en réalité, de phare à toute la gauche. On racontait bien, en prenant des petits airs indépendants et dégagés, qu'il n'y avait entre l'ancien ministre de Louis-Phihppe et les représentants des nouvelles couches qu'une alliance temporaire. On insis-

tait sur les divergences d'opinions qui séparaient, sur la question romaine, Thistorien national des orateurs de l'opposition. Ces distinguo ne trompaient que les naïfs, dont nous étions. En fait, jusqu'à Tarrivée de Gambetta dans le Parlement, en 1869, M. Thiers fut et resta TÉgérie de toutes les oppositions unies ou séparées.

Maintenant qu'il a neigé sur nos candeurs et nos ignorances de jeunesse, il est curieux de constater que M. Thiers, eii revendiquant « les libertés nécessaires », ne tenait pas, ni dans la forme, ni dans le fond, un. langage différent de celui d'É--. mile Ollivier. Comme le second, le premier déclarait qu'il voulait améliorer, non détruire, et qu'il serait reconnaissant à l'empereur d'élargir le cercle trop étroit des libertés politiques. Les sévérités dont on faisait état contre l'ancien chef des Cinq n'étaient donc pas provoquées par l'écart des opinions exprimées, non plus que par l'infériorité de son talent. Emile Ollivier égalait M. Thiers, s'il ne le dépassait pas, par la largeur de ses vues, la beauté de ses périodes, le coup d'aile de sa pensée. L'ostracisme dont était frappé Emile Ollivier avait des causes moins avouables et moins avouées. Au fond, les orgueils parlementaires eussent trop souffert de prendre place à la

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suite de M. Emile OUivicr, tandis que, sans déchoir, on pouvait témoijçner beaucoup de déférence pour un vieillard dont on croyait — sans le dire tout haut — le rôle politique terminé, et qui n'avait plus aucune chance d'être à Thonneur quand le jour de j»loiro serait arrivé.

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inin^ de tous les ([uolilx'ts de hi droite et de la gauche. On allait mOiiie jusqu'à eonsicrer, dans les journaux, de longs articles à ces courtes culottes, bient(M plus célèbres que celles du bon roi Dagobert. Four avoir n\is cette culotte, Darimon n'avait pas été i)orté par la gauche comme candidat au secrétariat <lu Corps législatif.

En revanches ladite gauche avait voulu élire M. Planât, un très jeune député de la Charente, devenu célèbre pour avoir, au bal de la marine, chez M. Chasseloui^-Laubat, remplacé le pantalon de Casimir noir ])ar la culotte de satin blanc. « L<* costume Planât, s'écriait Y Opinion nationule, fera le tour du monde, o

Ainsi l'exige l'équité des partis.

Lorsque Jules Favrc entrait, nous nous découvrions avec respect. Il arrivait, traînant lourdement son grand corps mélancolique encore alourdi par le poids de volumineux dossiers. Nous courions ensuit(i au-devant d'Krnesl Picard, dont la grosse .face ronde, his cheveux bouclés, le sourire si fin (îl si railleur, les plaisanteries si vives et si gaies rcjnplissaient de joie la salle des Pas- Perdus. Quant à Jules Simon, la télé [Xînchée, comme accablé sous le poids des amertumes dont il se croyait abreuvé, il i)énétrait lentement

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dans la salle des Pas-Perdus, Tair toujours un peu étonné, surpris de se trouver dans ce milieu. II avait été le grand artisan de la rupture de la gauche avec Emile Ollivier, mais sans avoir pour cela conquis la confiance des « purs », gens difSciles à contenter et qui, d'un ton dédaigneux, demandaient aux admirateurs de M. Jules Simon s'ils avaient lu sa lettre au colonel Charras. Si on répondait négativement, les « purs » tiraient de leur poche la copie d'une lettre adressée en 1863 à Charras, lettre dans laquelle M. Jules Simon, jMrésentement assermenté et député, se déclarait partisan absolu de l'abstention et disait ;

Puisqu'il a plu aux illustres Cinq d'entrer dans la danse et de se dire les représentants d'un parti qui les repoussait, le vrai serait de faire connaître hautement que le parti les repousse.

Ce petit papier avait beaucoup de succès.

Mais l'homme en vue, l'homme hors de pair, c'était M. Thiers, dont le petit toupet, dru et blanc, se dressait comme une flamme et servait, en réalité, de phare à toute la gauche. On racontait bien, en prenant des petits airs indépendants et dégagés, qu'il n'y avait entre l'ancien ministre de Louis-Philippe et les représentants des nouvelles couches qu'une alliance temporaire. On insis-

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monades inutiles du manuscrit princier, et presque tous les imprimeurs de Paris avaient été invités, sous peine de retrait de leur brevet, c^i refuser leurs presses à l'article de M. le duc d'Aumale. Il s'agissait donc pour moi de tromper la surveillance de la police et celle de Timprimeur du Courrier du Dimanche. Grosse difficulté. L'article était très long, quatre ou cinq fois plus long que ceux de nos collaborateurs ordinaires. Puis, il fallait porter le tirage de 2,000 à 45,000, augmentation bien faite pour éveiller l'attention de M. Du buisson.

Je ne mo laissai pas rebuter par les difficultés. M. le duc d'Aumale avait fait appel ù mon a libéralisme républicain » ; je répondis h Laugel qu'il pouvait considérer Tarticle comme paru. Je m'entendis avec Target et Lambert Sainte -Croix et, grâce à une série de statagèmes à rendre jaloux un peau-rouge, le dimanche matin, quarante mille personnes recevaient la « Lettre sur l'Algérie ».

J'avais signé de mon nom le travail du duc d'Aumale; mais, en même temps, nous avions fait dire, dans les correspondances des journaux étrangers, le nom véritable du contradicteur des idées impériales.

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Le scandale fut très grand dans le monde gouvernemental. Le préfet do i>olice et lo chef du bureau de la presse reçurent les ooniplinionts ironiques du ministre de rintérieur, tandis que le duc d'Aumale m'envovait, en souvenir de cette expMition faite en commun, une jolie petite [)endule taillée, par une délicutc attention, dans un bloc d'onyx algérien.

Cette pendule est encore sur ma cheminée. Elle continue, sans se déranger, son tic-tac habituel. Elle me rappelle le plaisir qui* j ai eu à obliger, au nom de la liberté, un Français exilé sans motifs au nom de la raison d'État. Elle me fait aussi penser à Laugel et à la reconnaissance des amis des princes. Onze ans plus tard, en 187i, j étais traqué, en qualité de journaliste républicain, par les amis du due d'Aumale et de Laugel. Forcé de quitter la directi(»n du Soi7% dont le propriétaire entendait si' rallier à Tordre moral, j'avais demandé l'autorisation, comme sous l'em pire, de fonder un nouveau journal, le Jour, et, comme sous l'empire, elle m'était refusée. Exaspéré par la suppression brutale de deux journaux dont j'étais le correspondant, je m'obstinai à arracher à MM. de Broglie et IJoulé le firman d'autorisation. Sur le boulevard, je rencontrai Laugel,

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ot, faisant appel à ses aucions souvenirs, je lui demandai de réclamer ix)ur moi aux amis de M. le duc d'Aumale le droit de dire ma pensée et d'écrire dans un journal. Laugel parut surpris de ma demande, puis me dit : « Mais, mon cher, je ne puis rien faire; vous n'êtes pas de nos amis politiques. » C'était vrai; j'eus la bouche close.

Gambetta et Clément Laurier avaient été aussi, bien avant moi, en relations avec les princes d'Orléans et dans des conditions d'inlimfté à faire rougir le front des purs.

Par une belle journée de juin 1865, deux Français en vacances sonnaient à la grille du château de Twickenham. Ces deux Français étaient deux avocats : l'un s'appelait Léon et l'autre Clément. Le premier était un Berryer on herbe, et le second un Hébert en expectative, à ce que disaient leurs amis.

Berryer et Hébert, ou plutôt Léon et Clément, furent reçus à bras ouverts par M. le comte de Paris. Entre jeunes hommes, la glace fut promptement rompue. On se mit à table, et, de bon appétit, on déchira l'empire et les biftecks succulents de la libre Angleterre. Les deux républicains étaient d'accord avec le prince royal pour maudire le régime de i8S2; seulement ce dernier

déplorait rarcliaïsmc dos formules en faveur dans l'opposition avanct^î.

— Vos jeunes ainis, dit-il on finissant, ont grand tort d'effrayer la bourgeoisie en évoquant à tout propos, et surtout hors de propos, les souvenirs les plus terribles do la Révolution française. En vérité, les temps ne sont plus les mémos, la France n'est plus menacée par l'Europe monarchique coalisée. La terreur n est plus à l'ordre du jour. Il ne s'agit plus de jeter à la face du monde, comme un défi désespéré, la têto de Louis XVI.

— Mais ça no doit pas vous génor beaucoup dans la maison, interrompit dans un long rire Gambetta.

11 y avait tant de bonne humeur dans cette singulière exclamation, qiie M. le comte de Paris ne parut point, en hôte bien appris, on comprendre la portée. On fuma un dernier cigare; les deux avocats prirent congé et regagnèrent

Paris.

Le lendemain, l'histoire courait les cafés et le Palais de Justice. Elle faillit compromettre sérieusement l'avenir politique de Gambotta. Les petits purs d'alors lui on voulurent mortellement d'avoir déjeuné avec un prince exilé, et je ne serais

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|)as surpris si, dans la salle Sainte-Biaise, où s'écroula, sous les coups a d'esclaves ivres », la popularité du grand orateur républicain, il s'était trouvé quelques-uns des puritains qui, après le voyage à Twickenhani, affirmaient gravement entre deux bocks (\ue Ganibetta n'était qu'un « oi*^ léaniste déguisé ù.

Ce fut pendant cette année que je commo.n<;ai à débrouiller mes idées, un peu confuses, à connaître les hommes, à démêler mes vrais sentiments à 1 égard des révolutionnaires de tempérament, d'instinct et de profession.

Il était évident, en effet, que l'empire, bon gré mal gré, tendait à modifier ses allures, (^t cherchait à se faire pardonner ses sanglantes origines. Était-il d'une bonne politique, d'un patriotisme éclairé, de repousser, avec une indignation sincère ou jouée, l'hypothèse d une tiansfonnation libérale du régime de 1852, et fallait-il demander h une simple révolution, avec tous ses risques, ses cons(''quences oi ses inconséquences, le châtiment de l'auteur du Deux-Décembre?

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Avaient-ils donc les mains si nettes, ces jacobins et ces royalistes, dansant en chœur la carmagnole, pour prendre des airs de justiciers et n'entendre à rien à cause de l'impureté des origines du pouvoir impérial? Toutes ces vieilles tricoteuses ou pimbêches, tilles soumises de toutes les tyrannies, trahiant leurs guenilles, les unes dans les égouts de la Terreur, les autres dans les intrigues assez peu avouables des débuts de la monarchie de Juillet, commençaient à m'agacer un peu avec leurs airs arrogants, leurs tortillements effarouchés d'Agnès et leurs pudeurs inattendues.

J'avais bien essayé de réagir contre moi-même, de me répéter sans cesse qu'on doit marcher avec son parti, partager ses erreurs, ses passions et, ^ au besoin, ses crimes, sous peine d'être disqualifié, tout mon être se révoltait à la pensée de cette servitude intellectuelle à laquelle je devais me condamner.

Je trouvais odieux le régime de compression à outrance sous lequel la France avait vécu aplatie de 18S1 à 1863 ; pour rien au monde je n'eusse consenti à devenir un de ses agents, à tirer un avantage quelconque de la tolérance dont je me sentais capable d'user à son égard s'il se trans-

formait clans un sens libéral. Bien plus, j'allais jusqu'à admettre qu'en cas de résistance désespérée au mouvement des esprits, la nation devait, plutôt que de retomber sous le joug, tenter de recourir à la force. Mais cette éventualité, à laquelle je pouvais me résigner h la rigueur, mo devenait odieuse quand elle m'apparaissait comme un but unique, avoué, préparé, caressé avec amour, et auquel on devait tout subordonner, et le bon sens, et la justice, et les intérêts supérieurs de la patrie.

C'est pourquoi, tout en me permettant de trouver qu'Emile Ollivier prenait un peu trop vite ses désirs pour des réalités, tout en tenant pour justes et méritées les rudes critiques de M. Tliiers, de Jules Favre et de leurs amis, commençai-je à jeter un regard plein de défiance sur une foule de petits personnages qui, du dehors, donnaient du coude aux opinions des députés et les contraignaient à presser le pas.

Du reste, comme sur les fumiers en décomposition, on voyait apparaître, chaque jour plus fréquents, des écrits vénéneux comme des champignons et tout gonflés de haines et de violences.

Sous prétexte d'études historiques, on exhibait, h l'instar du musée Grévin, les plus hideuses

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