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très ardent, grand faiseur de motions dans lea comités. 11 s'appelait Guérin. J*ai retenu son nom car c'est le seul avocat qui ait refusé une place sous la République.
En entrant, Spuller, second délégué, avait recommandé la plus grande modération à son ami Guérin, chaîné de parler l\ M. Thiers au nom du comité. Déjà diplomate, Spuller redoutait les emportements démocratiques et les c'clats de voix de son compagnon. Guérin fut très sage, comme on pourra en juger par le petit proci's verbal suivant, transcrit, séance tenante, sous la dictée d'une des personnes présentes.
A huit heures du matin, ^ÏM. Guérin, Spuller et Lannes se présentèrent au domicile de M. Thiers. Us furent introduits aussitôt auprès du grand historien, assisté par M. Andral et M. Lambert de Sainte-Croix.
M. Guérin dit h M. Thiers que, placés aux deux pôles de la politique, ils étaient venus k lui au nom des électeurs de la deuxième circonscription pour rechercher, non ce qui les divisait, mais ce qui les unissait.
— Mais serez-vous, comme Ta dit M. de Persigny, l'ennemi de l'empereur et de l'empire? demanda Guérin.
A celle interrogation si nette M. Thiers répliqua textuellement :
— J'aime les quesUons bien posées. A ce titre, celle-ci me convient beaucoup. Je vais y répondre avec une grande franchist\ Oui, je serai au Corps législatif l'ennemi de Tempire et de Tempereur. Mais je lie voudrais à aucun prix devoir mon électioTi à un malentendu. Je serai Tennemi de l'empereur et dé l'empire; mais... (Vive anxiété de la part des interlocuteurs de M. Thieî^s, qui continue : ) mais dans la mesure tracée par la Constitution.
M. GUÉRiN, très digne et de plu^s en plus pénétré de la gravité de son mandat. — A merveille. Nous ne pouvons vous demander autre chose, car nous aussi nous nous plaçons sur le terrain constitutionnel. Mais prenez- vous rengagement d'employer votre grand talent d'orateur, vos connaissances d'homme d'État, à faire élargir le cercle trop étroit des libertés constitutionnelles? A mesure que ce cercle s'élargira, irez-vous, dans vos attaques, jusqu'aux dernières limites?
M. THIERS. — Je vous Ic promcts.
M. GUÉRIN, avec solennité. — Vous pouvez compter sur le concours du comité démocratique de la Butte des Moulins. ^
On se serra la main, ot, dansTescalier, Spullcr, s'essuyant le front, félicita Guérin de la modération de son langage.
Quelques jours plus lard, la liste de l'opposition passait tout entière à Paris. M. Thiers étîiit élu et allait justifier la prophétie de M. le haron de Heeckeren s'écrianl au lendemain des fameux décrets du 24 novembre : « L'empereur est fou . Il veut se battre à coups de langue avec M. Thiers; son affaire est ftiite. Il n'en a pas pour cinq ans. »
Tout compte fait, le résultat des élections une fois connu, le public et le gouvernement apprirent avec une surprise égale que le Corps législatif comptait désormais trente- cinq députés indépendants. 11 est vrai que, parmi ces indépendances, quelques-unes n'étaient guère que des ingratitudes tournées à la rancune. Mais, à la guerre, il ne faut pas se montrer trop délicat. Pour un coup de main, on ne regarde pas si ses alliés ont les ongles faits. D'où qu'ils vinssent, du reste, ces transfuges de l'empire autoritaire et de la candidature officielle furent accueillis à bras ouverts par l'opposition. On leur fit fête; on les convia au banquet de la vie parlementaire avec d'autant plus de cordialité que nul,
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parmi les nouveaux venus, n'avait assez de talent pour disputer aux aiieiens le veau froid de la popularité.
Quant à M. Thiers, sorti de Turiic comme uu farfadet, les mains pleines de mauvais sorts, il signifiait à tout venant sa volonté de les jeter, sans compter, sur Teiiipirc et ses amis. 11 avait été exaspéré par les grossièretés de la j)resse ofTîcieuse pendant la période électorale, et il ne pouvait pas pardonner à M. le comte de Persigny et à M. Haussmann l'inconvenance de leurs anathèmes. Il revenait sans cesse sur ee sujet, déclarant qu'un honmie tel que lui ne devait pas être traité avec ce sans façon, qu'il n'avait rien fait ni rien <lit qui justifiât, de la (>art des amis personnels de l'empereur, « l'indécence de leurs accusations ».
Et, de fait, M. Thieis avait le droit d'être surpris ef froissé. Quelques années plus tôt, M. de Maupas, dans le salon de lady Holland, avait essayé, non sans un petit commencement de succès, de rapprocher M. Thiers de l'empereur. Empressé, déférent, les joues pleines de secrets et de discrétion, il s'était présenté à M. Thiers comme un confident de Napoléon 111, confident de derrière les fagots, connaissant les pensées de
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(lerritTc la tête. A l'empereur, au contraire, il avait essayé de faire croire que M. Thiers avait une grande confiance en lui, Maupas, rexécuteur des œuvres du Deux-Décembre. Peut-elre ces trois personnes se trompaient-elles réciproquement ; peut-être feignaient-elles de se tromper; peutêtre, enfin, se trompaient-elles elles-mêmes, et de bonne foi. En tout cas, il y avait eu alors, par intermédiaires, des échanges de vues qui ne permettaient pas à l'élu de la deuxième circonscription de Paris de prévoir les injures doul l'accablaient aujourd'hui les amis de Napoléon IJl.
L'orgueil n'exclut pas la vanité, et personne plus vivement que M. Tliiers ne ressentait les blessures de l'amour-propre. Malgré sa prétention d'être « un vieux parapluie » sur Ie([uel il pleuvait impunément depuis quarante ans, le futur libérateur du territoire n'admettait pas volontiers les plaisanteries de mauvais goût, et les gaietés de M. le comte de Persigny étaient, il faut le reconnaître, d'un goût détestable.
Les jeunes chambellans de cette majesté du talent, les Ferdinand Duval, les Lambert Sainte- Croix, les Delprat, tous ennemis irréconciliables de l'empire, ne négligeaient rien, du reste, pour exaspérer les ressentiments du souverain de la
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plaa^ Saint-Goorges. On lui rapportait pieiistîninil ions les méchants propos Umius sur >on compte, dans la cour d'eu face, aux Tuil(»ries, par les (M>urtisans de Napoléon III. Do source certaine ou iavait appris, disait-on, qu(î l'empereur, profond(V mcnt irrité, songeait à revenir sur les petites concessions faites le 24 novembr(\ Ou racontait qu'à Compiègne, Émih» de Girardiu, essayant de tirer des conséquences libérales des éh^ctions de mai, avait été rudement rabroué par TiMnpereur, <{ui avait dit : « Jamais, » et par rimj)ératrice, I'^migageanl assc'z brulalcMiieul à lire les brochures de M. E. Pelletan, considéré en haut lieu comme un ennemi l'aiouche.
D'autres, égalemcuil bieji inlormés, racontaient à M. Thiers la dernière grande ([uerelh* de M. de Persigny. Ils donnaient des détails préiûs. Le ministre de l'intérieur, soutenu par M. Hoittelle, préfet de police, avait déclaré que, si le Corps législatif nouvellemi^nt élu ne marchait pas droit, on le briserait. A quoi M. Drouyn de l'Huys et M. Mocquart, hors des gonds, avaient répliqué qu'on ne parlait pas politique avec un « fou furieux ».
En réalité, dans ces reportages mondains, la I)art de la vérité était assez grandes L'emperiMir,
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hésitant, blessé au fond du cœur par la pousscV \m peu brutak' du suffrage universc»!, accusant presque le peuple d(^ le mt^connaître et de trahir sa propre cause en lui faisant échec, oscillait, incertain, entre les conseils intéressi's que ne lui marchandaient ni ceux qui avaient les places, ni ceux qui voulaient en avoir. Jl lui était pénible d'être considéré connue un tyran. 11 lui était plus désagTéable d'être i)ris pour un monarque débonnaire. 11 voulait, jie voulait plus, reprenait le lendemain la corde lâchée la veille, traduisant par des actes déplorables les meilleures intentions du monde et en réalité ne comprenant rien luimême au régime extravagant, fait de démocratie et de dictature, d'hérédité monarchique et de suffrage universel, qu'il avait inauguré en décembre 1851.
11 assistait, avec une attention plus apparente» que réelle aux luttes d'influence dont ses meilleurs serviteurs lui donnaient chaque jour le spectacle et il oubliait le plus souvent, en étudiant la Vie de Jules César avec des professeurs, combien la décision est indispensable à tout pouvoir unique et sans contrôle.
Il est superflu d'afiirmer que l'écho de ces querelles de harem et le bruit des tempêtes sous un
crAiie impérial ne nous parviiiiaiciit, k nous aulnes, modcsiçs tâcherons de la démolition, qu(î singulièrement altérés et grossis. Au demeurant, tout cela nous était parfaitement égal, et nous avions peine à croire aux velléités libcTales de M. de Momy, déjà en cociuetterie avec Emile Ollivi<M'. Fidèles aux habitudes étc»rnelles de toutes les oppositions, nous avions profité du petit succès remporté par les électeurs \K>nT nous disputer entre nous. Les (|ueix?lles entre libéraux et démocrates autoritaires devenaient chaque jour plus violentes. Les radicaux et les révolutionnaires y prenaient part pour iiijuri^'r les autoritaires et les Hbéraux. Un comité abstentionniste, présidé par M. Gustave Chaudey et inspiré par Proudhon, avait publié une déclaration dans laquelle on affirmait que les plus grands ennemis de la liberté étai(Mit les « pseudo-démocrates du Corps législatif et des journaux, depuis Jules Fav^^ jusqu'à Darimon, depuis Girardin jusqu'à Havin ». Si la pohcc avait été bien faite et si remixTein* avait su exactement combien était divisée la petite armée d'opposants cpii semblait vouloir lui donner assaut, s'il avait connu les jalous(»s défiances excitées par Ollivier, la colère d'Ernest Picard C(>ntre Darimon et Jules Simon, le pjuHi pris de
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Jules Simon contre Ernost Picard cl Ollivicr, la hautaine indifférences de Jules Favre, le p(Hi de cohésion de toutes ces hostilités orléanistes ou républicaines, reiupereiu-, dis-je, mieux instruit, ne se se fût point mis martel en tête et il eût pu tout à son aise faire de Thisloire romaine comme Louis XVI faisait des serrures.
Déjà Topinion publique, étonnée de son propre effort et aussi un peu effrayée par les roulements de quelques tonnerres de carton mis en mouvement pendant la période électorale, semblait se désintéresser de la polémique des journaux. On parcourait d'un œil indifférent les articles de; Prevost-Paradol, d'Alfred Assollant, de Weiss, de Duvernois, de Nefftzer, discutant les vertus de M. Havin et les mérites de M. Guéroult. La bourgeoisie, sans guides, regardant de travers les revenants de 1848, pour lesquels cependant elle avait voté, faisait mine de rentrer chez elle. La jxitite marée libérale du l®** juin, après avoir mouillé es semelles de l'empereur, paraissait avoir épuisé son effort, et ses petits flots expiraient, en mousse, dans les chopes des cafés où se réunissaient les avocats et les journalistes.
La montagne menaçait d'accouchm* d'un rat mort.
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J'ai encore aujourd'hui le sentiment profond que, sans M. Thiers, la France eût repris, à cette époque, son sommeil de douze ans, interrompu à peine un instant. Les as})irations d'une jeunesse* peu nombreuse, les enthousiasmes de quelques centaines d'avocats ou d'é(*rivains eussent été impuissants à triompher de la torpeur du peuple et de la défiance instinctive des bourgeois. Mais quand, dans un langage magnifique, d'une précision impitoyable, d'une clarté sans pareille, un homme considérable, l'ancien ministre d'une monarchie, ancien chef de gouvernement, rude aux démagogues, au-dessus de tout soupçon de connivence avec les révolutionnaires, se dressa devant l'empereur et réclama impérieusement au nom de la France la restitution des « libertés nécessaires », il y eut positivement un frémissement dans le pays. Tout le monde comprit. L'opposition avait désormais un but limité, précis.
Ce but ne pouvait effrayer pei'sonne, puisque c'était M. Thiers, un conservateur, qui conviait le pays h l'atteindre. Est-ce que l'auleur des lois de septembre pouvait réclamer j>our la presse une liberté déraisonnable ? Est-ce que, de bonne foi, il était possible d'accuser l'auteur principal de la loi du 31 mai devouloir son mettre l'action
du pouvoir à Timpulsion inconsciente de la nuiltilude? Allons donc! M. Thiers avait raison. II était l'interprète fidèle de la pensée des bons citoyens. Il n'avait pas menacé l'empereur; il l'avait averti. Représentant d(»s « anciens partis », comme Tavait qualifié sottement M. le comte de Persigny, il n'était i)as revenu au Corps législatif pour introduire en France une autre forme de gouvernement ou une autre dynastie : il voulait seulement que le pouvoir donnât satisfaction aux vœux du pays, et il prévenait loyalement que, si on lui refusait ces satisfactions, le pays les exigerait.
L'empereur confia « sa langue » h M. iiouher pour engager avec M. Thiers le fameux duel si fort redouté par le baron de Heeckeren. L'avocat de la couronne fut apprécié, même par les auditeurs difiiciles et injustes de la tribune publique. Nous prîmes avec soin sa mesure, jugeant qu'on n'aurait pas facilement raison de ce bloc de grrs auvergnat. On avait, en effet, devant soi un homme résolu à gard(T le pouvoir, indifférent seulement sur le choix des moyens propres h assurer ce résultat.
On m'a raconté plus tard qu'au moment de monter à la tribune, échangeant quelques mots
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avec SCS collèj^ues préoccupés des difficultés de la situation, très émus de cette encontre oratoire avec un adversaire tel que M. Thiers, M. Rouher leur avait dit en riant : « Connaissez- vous le plus grand philosophe de tous les temps? Non? Eh bien, c'est un Chinois; il s appelle Je-M 'en-Fou. »