LIVRE V. — A MADAME VICTOR HUGO. 30o
Car quiconque a goûté son eau pleine de fièvres En emporte partout la soif entre les lèvres!
D'ailleurs, le vrai Paris dont le regret me prend C'est mes amis quittés; et d'abord le plus grand, Celui dont les deux noms commencent, quel mystère ! Victor comme Virgile et Hugo comme Homère! C'est vous, par qui ce front fulgurant s'attendrit. Sourire de sa gloire, ange de cet esprit. Vous dans le firmament à cet astre accouplée Comme au soleil de juin une nuit étoilée. Maison deux fois bénie! où, nés aux mêmes cieux, Le génie a ce front et la bonté ces yeux ! Où, prodiguant l'éclair, le rayon et la tlamme. Le sort avec tout l'homme a mis toute la femme!
Vous ne me quittez pas. Vous doutez-vous parfois Que vous vous promenez avec moi dans les bois? Ne vous figurez pas, madame, que vous êtes A la Place-Royale, avec les chères têtes Des quatre beaux enfants à votre âme pareils. Et que vous vous plaisez, par ces ardents soleils, A voir vos marronniers où la brise embrasée Allume à chaque pousse une blanche fusée. Vous êtes avec moi. partout, sur les sommets. Dans la vallée, au bord du fleuve, et désormais
304 MES PREMIÈRES ANNÉES DK IMRIS.
Il faudra m'adresser de très-humbles requêtes Quand vous désirerez savoir ce que vous faites. Hier, vous avez vu Gaudebec en détail.
La boucherie étrange, et le double portail De l'église, et la flèche, ode d'architecture; Puis, après l'art, ce fut, jusqu'au soir, la nature ; Et quand vous reveniez sous l'orme et le bouleau, Les larmes de la lune étincelaient dans l'eau. — Je vous ai si bien là que j'aurais peine à dire Quelle stupidité me pousse à vous écrire Quand je peux vous parler, et quel est mon travers De m'en aller jeter à la poste ces vers Et vous les adresser où vous ne pouvez être. Et que je suis tenté de brûler cette lettre !
N'importe, venez vite! Ici. tout vous attend, Et le fleuve s'ennuie, et l'astre est mécontent, Et le chardonneret dans les branches s'irrite, Et le glayeul se ligue avec la marguerite. Et, si cette saison meurt sans vous voir, hélas! Vous aurez, tout l'été, des remords de lilas. Et vous veri'cz passer, en vos sommeils moroses. Des ombres de rayons et des spectres de roses!
Mil
Vous ne vous doutiez pas tout à l'heure, en passant
Dans le charmant sentier qui du coteau descend.
Qu'un jeune homme était là qu'enivrait votre grâce.
La haie, où quelque merle en fuyant s'embarrasse.
Me dérobait, tenant un livre interrompu.
Et vous avez passé si près que j'aurais pu,
0 chaste et simple enfant qu'un regard effarouche!
Porter avec ma main votre main à ma bouche.
Tout le bois, source, oiseaux, brise, bourdonnements,
Accompagnait le chant de tous vos mouvements,
Et votre ange en ses mains sentait trembler ses palmes
A voir mes yeux de feu fixés sur vos yeux calmes.
JX
L'art n'est pas seulement la réalité. L"art Se dégrade au niveau de la photographie En se faisant la froide image de la vie. L'art n'est pas un miroir, ami, c'est un regard.
L'art ne réfléchit pas la vie, il la pénètre.
L'artiste vit! Il a sa haine ou son amour,
Il les mêle à l'objet et l'éclairé à son jour.
Et l'on n'est pas Ruysdael pour ouvrir sa fenêtre!
Sophocle est lumineux, Esclnlc est fulgurant. Le même ciel qui rit pour l'un, pour l'autre tonne.
Le poëtc refait le sujet monotone
Uien {[u'en lixant dessus son œil transfigurant.
Ajoute le poëte au vrai, l'art est la somme.
Et c'est ce qui le fait infini. Centuples
Tous les jours par tous ceux qui les ont contemples
Quelle forêt qu'un arbre et quel peuple qu'un homme
Esprit, c'est toi qui fais la matière! Le bois, A chaque promeneur, sent qu'il devient un autre. Regarder, c'est créer. Oh! (jud œil ([ue le nôtre! Tu regardes le ciel et c'est toi que tu vois!
Homme! le monde, ainsi qu'un serviteur fidèle, Questionne tes yeux! et, lorsque nous passons, L'immensité s'émeut au fond des horizons Et. frissonnante, attend ce que nous ferons d'elle.
La falaise est à pic et donne le vertige ; Et puis, de tous côtés, la mer. Aucun vestige D'une existence humaine en ces rocs redoutés. Seul, dans ce lieu sinistre où le monde s'achève. Un tout petit enfant est assis sur la grève. Grain de sable enQ:louti dans deux immensités.
Seul, débile, impuissant. — mais où donc est sa mère?
Ces deux éternités tiennent cet éphémère !
S'il voulait que l'enfant à cette heure périt,
Le mont n'a qu'à lâcher une miette de roche ;
Le farouche océan qui pas à pas s'approche
N'a qu'à pousser encore un flot; — l'enfant sourit.
olO MES IMiEMlËUKS ANNKl-S DE PARIS.
En eflet, la falaise au liane terrible et sombre Se penche avec douceur pour lui faire un peu d'ombre Et l'abriter du vent; l'océan monstrueux Lèche timidement les pieds du jeune maître. Falaise, ta fierté fait bien de se soumettre ; Océan, tu fais bien d'être respectueux.
Car ce petit enfant, c'est l'homme! Oui, double goulTre, C'est celui qui domine et c'est cekii qui souflVe. L'aigle est dans son esprit, dans son cœur le vautour. C'est le fier pic battu de la vague infinie. Qu'est ta hauteur, falaise, auprès de son génie? Mer, qu'est ton amertume auprès de son amoui'?
IJiei', comme j'allais en suivant quelque rêve, II s'est fait tout à coup un grand vent sur la grève, Et, le ciel n"ayant plus nulle part un point bleu, J'ai cru voir l'océan en querelle avec Dieu. Vn orage hâtait et poussait la marée.
Le rivage tremblait. La vague exaspérée Déchirait rudement son écume aux cailloux, Comme on déchirerait une robe à des clous, Et la lune, écoutant ses menaces funèbres. Etait pâle et sinistre et pleine de ténèbres. D'étranges visions passaient devant mes yeux. L'océan essayait d'escalader les cieux ;
Les anges, le cliassanl des hauteurs usurpées,
Frappaient, et j'entendais de grands soufflets d'épées.
La fureur de la mer à chaque coup croissait,
Et j'ai cru que, disant enfin ce qu'elle sait,
L'eau révoltée allait révéler à la terre
Le secret de Dieu même et le mot du mystère.
Mais Dieu, mettant le pied sur sa rébellion.
A ployé brusquement sa tête de lion.
Et les flots écumants, contraints de se soumettre.
Ainsi qu'un chien hargneux qui, sous le fouet du maître.
Rentre l'oreille basse au chenil qu'il a fui,
Rampaient terrifiés et se disaient : — C'est lui!
XIT
Pendant que je noircis pour vous ces pages blanches. -Madame, l'aube en vain se glisse entre les branches ; L'aube, cjui doucement mêle aux sources du bois Les notes des oiseaux, gouttes d'eau de la voix. L'aube divine a beau coller l'œil à ma vitre, Je ne relève pas mon front de ce pupitre. Elle peut prodiguer tous ses rayons, j'ai mieux : Elle n'a qu'un seul astre, et vous avez deux yeux !
Mais voici que soudain une autre aube s'allume ! Si vous saviez, pendant que j'use ici ma plume,
;) 1 ', M I-: S P R K .AI 1 K II i: S A N \ K K S D K 1> \ I il S .
Les enfants de ma sœur, sortis de leur berceau,
Plus purs que le rayon et plus gais que l'oiseau.
Joyeux de se mouiller les pieds à la rosée,
Vont jouant et criant mon nom sous ma croisée.
Et moi, sourd aux enfants comme aveugle aux bois verts.
.le reste dans ma chambre à vous faire des vei's.
Votre beauté profonde, où mon esprit s'abîme, Par instants dans ma main fait frissonner la rime; <',ar la beauté n'est pas moins fièrc que la mer. Et ne laisse pas mieux rimer qu'elle ramer.
XTII
Lorsque l'enfant apprend l'alphabet, alors tous
Les grands livres, latins, hébreux, anglais, hindoux,
Les chefs-d'œuvre de France et les merveilles grecques.
S'émeuvent sourdement dans les bibliothèques.
La mamelle éternelle a soif du nourrisson !
Rabelais invisible assiste à la leçon;
Virgile dit tout bas une bonne parole
Au pauvre petit être en cage dans l'école;
Sophocle ne veut pas que son fils soit grondé
Et, penché sur le banc, lui soufile A M C H ;
Molière et Cervantes sont derrière ses maîtres;
Quand l'écolier commence à connaître ses lettres,
Juvénal lui sourit, et Plante avec amour
Le baise, et Calderon bat des mains; et, le jour
Où sous son doigt la lettre à la lettre s'enchaîne,
Homère dans les cieux tressaille comme un chôno
Joyeux de sentir vivre un nid dans ses rameaux ;
Et quand il passe enfin des syllabes aux mots,
Eschyle le contemple et lAicrôce l'admire,
Et Shakspeare ébloui dit à Dante : Il sait lire!
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