A MADAME VICTOR HUGO
Ce matin, je dormais, quand 1 aube, fille osée Et qui chez les garçons entre par la croisée. Rieuse, et doucement querellant mon sommeil, M'a collé sur les yeux ses lèvres de soleil. Et puis elle m'a dit : — Viens donc voir la rosée! Je me suis levé vite, et, ma mère embrassée, •l'y suis allé. — La brume écartait son rideau; Les brins d'herbe jetaient des étincelles d'eau; La nuit avait mêlé des perles par poignée Aux dentelles d'argent que brodait l'araignée. Et le narcisse était, dans les gazons charmants, Comme un nid dont les œufs seraient des diamants. C'était une candeur immense, et la première Aurore n'a pas eu cette fraîche lumière.
Alors j'ai vu venir à moi dans cet éclcn
Les enfants de ma sœur, triple àmc du jardin ,
Avec leurs yeux plus purs que le cristal des roches.
Vous savez mon amour des enfants ; et ces mioches
Ont parmi leurs raisons pour être mes tyrans
Ceci que le plus vieux des trois n'a pas quatre ane.
Aussi font-ils de moi tout ce qui les amuse.
Ma grande fonction est de mettre l'ccluse
Pour grossir le ruisseau ; je la lève, et, courant,
Nous allons tous les quatre assister au torrent,
Et c'est une surprise à chaque fois plus neuve
De voir la masse d'eau s'écrouler dans le fleuve.
Puis je suis l'amiral d'une flotte en papier.
Si vous comptiez les mains qu'ils me font gaspillei' .
En bateaux! quand la flotte est faite, je la lance
Sur le bassin ; d'abord, religieux silence ;
Et puis, des cris de joie et d'admiration;
Vois-tu? vois-tu? ce sont des bateaux pour de bon.
Des navires qui vont sur l'eau! Moi, j'ai pour charge
De repousser toujours la flotte vers le large,
Et le malheur est grand quand, le touchant trop fort,
]Mon brin de paille coule un vaisseau de haut bord!
Et pourtant c'est en vain que tout chante et tout brille. Et même toi, nature, et même toi, famille, Vous ne m'emplissez plus le cœur, et j'ai besoin De ce sombre Paris dont je me croyais loin ;