LIVRE V. — CINQ MOIS APRÈS
De ses fatigues. Tous voulaient porter sa bière. Et les durs matelots suivaient en sanglotant.
Nous t'avions encor, Charle, et toi, sa douce femme. Comme une fleur qui reste à l'arbre foudroyé, Leur frais amour poussait au bois mort de notre fime ; Nous revivions : un coup de vent a tout broyé !
Ils avaient avec eux dans leur barque ravie Mon oncle et mon petit cousin, mousse aguerri; Adolescents, vieillard, enfant, toute la vie; Adolescents, vieillard, enfant, tous ont péri!
Comme un vase brisé notre maison s'épanche. En combien peu de temps combien de coups reçus ! Ne me demandez pas pourquoi mon front se penche. Puisque j'ai plus d'amis sous terre que dessus.
Me voici devenu le chef de la famille. 0 maison où riait hier leur jeune hymen ! Où l'oiseau niche ! où l'aube à la façade brille! Le faiseur de cercueils en saura le chemin.
Et trois femmes en noir la font plus solitaire. Comme leurs jours sont longs, et tristes leurs repas !
330 Mi:S PREMlknES AXNÉÇS DE PARIS.
Quand je tâche de les distraire et de les faire Sourire, ma sœur dit : « Alors, ne pleure pas! »
Et ma mère répond : « C'est ma fosse qu'on creuse. » Et l'autre mère : « Morte ! ah ! le sort est mauvais ! Quoi! j'ai pu quelquefois me croire malheureuse Pendant que je l'avais! pendant que je l'avais! »
Car c'est l'iniquité de l'humaine souffrance Que l'on n'est pas heureux même à tout posséder. Tous ne suffisent pas à remplir l'existence, Et le dépai-t d'un seul suffit à la vider!
Sois ce que tu voudras; choisis ton sort (oi-môme ; Sois beau, jeune, amoureux de la femme qui t'aime, Riche, puissant, illustre à remplir l'horizon, Bien portant ; prends ton rêve et fais-en ta maison ; Et, de peur que ton œil par moments ne s'attriste Des tristesses d'autrui, sois l'immense égoïste Pour qui tous nos sanglots sont de vaincs rumeurs; N'est-ce pas que la vie est exquise? tu meurs.
Car c'est là qu'aboutit toute chose, ombre ou flamme. Rien ne te retiendra, ni l'clfort de ta femme,
Ni les petits bras nus des enfants à ton cou,
Et tu t'en iras seul personne ne sait où.
Tu t'en iras où vont l'aile noire et la blanche.
Pareils au colibri qui chante sur sa branche
Et que touche déjà la gueule d'un serpent.
Tous les contentements où l'homme se répand,
La beauté, la santé, la jeunesse, la joie,
L'amour qui fond sur nous comme un oiseau de proie,
Le génie allumant aux astres son flambeau,
Chantent dans la mâchoire atroce du tombeau.