‹ Mes premières années de ParisChapitre 66 sur 136 · LIVRE III. — A MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LIVRE III. — A MOLIÈRE

Ceux qui croient que ton drame eut jamais la pensée De supprimer d'un coup la moitié des esprits?

x\on , tu n'es pas chez nous pour obscurcir les âmes. Toi qui, l'un des grands jours où tu nous enseignais, As fait rire — et pleurer — ton Ecole des Femmes Quand Arnolphe éteignit la lumière d'Agnès !

Arnolphe souffrait trop pour parler à Clirysale. Il l'aurait sans cela prévenu tristement Que vouloir rejeter dans l'ombre notre égale C'est une impiété qui devient châtiment.

Non, non ! il suffisait que tu fusses Molière Pour ne pouvoir éteindre un seul instinct qui luit; Car c'est le même mot que génie et lumière, Et tu n'es pas soleil pour faire de la nuit !

Comtes, barons, marquis, ce n'est pas moi qu'on blesse

En parlant d'abolir les titres de noblesse.

Les titres, à mon sens, ont tort de deux côtés :

— D'abord , parce que ceux qui les ont mérités

(Quand ça n'est pas venu de leur scélératesse.

Ou bien d'avoir prêté leur femme à quelque altesse)

Dorment depuis longtemps dans le dernier dortoir

Et que les héritiers lointains que l'on peut voir

Passer superbement sur les places publiques

Portent leur titre ainsi que l'âne les reliques,

Parce qu'on n'est pas grand de la grandeur d'autrui. Parce que le vrai nom de tout homme c'est lui , Parce qu'on ne naît pas, parce qu'il faut se faire, Et parce que chacun est son fils et son père; — l*uis, parce que la foule, ayant les yeux distraits Par les titres menteurs, ne connaît plus les vrais Et ne voit plus, laissant la chose pour l'emblème. Qu'on est duc lorsqu'on pense et prince lorsqu'on aime.

Profond enchantement des amours commençantes ! Lorsc|ue ta recevais ces lettres ravissantes Où son doux cœur de femme à plein flot s'épanchait . Parfois, au lieu de rompre aussitôt le cachet, Pour faire plus longtemps durer la chère joie, Sur qu'on ne pouvait plus te priver de ta proie, Tu respirais la lettre avant de la cueillir; Et, sentant sous tes doigts les lignes tressaillir. Tâchant d'en démêler d'avance quelque chose. Ecoutant , à travers l'enveloppe bien close, Rire et chanter gaîté, beauté, tendresse, espoir. Comme un babil d'oiseaux qu'on entend sans les voir Ravi de deviner ce qu'ils allaient te dire,

162 MES PUEMIÈUES AN.NÉES DE l'AHlS.

Te faisant une leltre au gré de ton délire

Et de la passion qui dans ton âme bout .

Y voulant ça d'abord, puis ça, puis encor tout.

La composant ainsi qu'un affamé se gave

Dans un dîner de noce ou qu'à même une cave

Un ivrogne ébloui n'épargne pas un fût, —

Tu n'y désirais pas un seul mot qui n'y fût.

YI

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