Mes promenades à travers l'Exposition
La grande Exposition universelle, décrétée il y a trois ans pour la célébration du centenaire de la Révolution de 1789, laquelle changea de fond en comble la condition et les mœurs de la nation française, est à la veille d’ouvrir ses portes. Depuis deux années, une armée d’ouvriers, composée de tous les corps de métiers, peine sur le Champ-de-Mars, sur l’esplanade des Invalides et sur les hauteurs du Trocadéro. Dans quelques jours, le public pourra pénétrer enfin dans cette immense enceinte où s’accumulent, dit-on, toutes les richesses de notre globe. Pour m’aider à patienter en attendant cette heure que salueront des salves d’artillerie, je suis tenté de faire un peu d’histoire rétrospective, de me servir du passé pour mesurer le présent.
Que mes lecteurs ne s’inquiètent pas trop, je ne veux pas les ramener au déluge, ni même au temps du roi Dagobert et de saint Éloi. Non, je ne remonterai pas au delà de l’année 1798. A cette époque, notre gouvernement — il portait le nom de Directoire — fit construire au Champ-de-Mars, autour du Temple de V Industrie , des arcades de bois qui coûtèrent 60000 francs environ ; là, cent dix exposants, pas un de plus, inaugurèrent la première exposition générale qui se fût vue à Paris.
En 1801, Bonaparte, qui venait d’être nommé consul, choisit, lui qui aimait à faire grand, la cour du Louvre pour une nouvelle exposition, et deux cent quarante exposants répondirent à son appel. L’année suivante, les concurrents sont au nombre de cinq cent quarante. En 1806, on en compte quatorze cent vingt-deux, et, en 1816, mille six cents. En 1834, le
chiffre s’élève à deux mille quatre cent quarante-sept, et, en 1849, à quatre mille cinq cent trente-deux ! Toutes ces expositions, ne l’oublions pas, étaient exclusivement nationales ; les étrangers n’y parurent qu’à titre de visiteurs.
Ce sont nos voisins et rivaux industriels, les Anglais, qui, en 1851, imaginèrent une exposition internationale, et c’est à cette occasion qu’un jardinier de génie, sir John Paxton, eut l’idée de construire ce Palais de Cristal qu’on admire aujourd’hui à Sydenham. Paris, devancé, convie quatre ans plus tard le monde entier; vingt mille exposants répondent à son invitation ! Londres riposte en 1862; Paris recommence en 1867 ; Vienne s’en mêle en 1873; puis Paris réplique en 1878 avec cinquante-trois mille exposants! Nous voici en 1889, et, bien que pour des raisons d’ordre politique les gouvernements étrangers soient restés officiellement à l’écart, ils ont cependant laissé leurs nationaux libres. 11 ne s’agit plus, cette fois, de la cour du Louvre — je la nomme pour faire remarquer le progrès — mais le Champde-Mars lui-même a été trouvé trop étroit. On y a donc joint le Trocadéro et ses jardins, puis les avenues sud des Invalides, puis l’esplanade du vieil hôpital, et l’on construit encore, çà et là, jusque sur la Seine et sur pilotis.
Donc, au Champ-de-Mars, point central, se dressent le palais des Beaux- Arts, celui des Arts libéraux, celui des Machines — une curiosité sur laquelle je reviendrai tout à l’heure — et enfin la tour Eiffel. Ces palais forment une sorte de fer à cheval aux branches rectangulaires entourées de parterres, d’ombrages et de jardins, le tout improvisé.
Les constructions que je viens d’énumérer sont en fer et en verre, c’est maintenant de rigueur. Le palais des Beaux-Arts et celui des Arts libéraux se composent de deux nefs longues de 87 mètres et larges de 50, qui, en se rejoignant, s’élancent pour former un dôme central dont la clef de voûte est à 56 mètres au-dessus du sol. C’est là une merveille, puisque cette hauteur est à peu de chose près celle des tours de Notre-Dame, et, sans la tour Eiffel, on l’admirerait. Admirons quand même, en songeant qu’il y a là deux étages de galeries larges de 15 mètres, couvrant une superficie de 33 000 mètres carrés !
Gomme annexes à ce monument central, viennent six galeries larges de 25 mètres, débouchant sur un hall de 30 mètres, lequel conduit du jardin au palais des Machines.
Au résumé, l’industrie proprement dite peut disposer de 90000 mètres de terrain, et j’apprends qu’elle se trouve à l’étroit! Thèbes, Memphis, Palmire, Palenqué sont dépassées; Paris, à l’heure présente, pourrait sans peine loger les géants de la fable.
Revenons au palais des Machines, qui s’étend de l’avenue de La Bourdonnais à l’avenue de Suffren, et dont la superficie est de 40000 mètres carrés. Cette galerie, par ses dimensions et son mode de construction, est une double curiosité. Vue intérieurement, sa forme est celle d’une carène
de navire, mais d’un navire d’une longueur de 420 mètres, et d’une largeur de 114 mètres sur 43 mètres de haut. Souvenons-nous que la voûte de ladite galerie ne s’appuie ni sur des piliers de pierre, ni sur des colonnes de fonte ou de fer. Non, ce mode de construction, qui fut autrefois un progrès, est à son tour délaissé. Dans cet édifice, les arcs forment ogive à leur sommet, se courbent en se rapprochant du sol, et se terminent par une sorte de couteau semblable à celui du fléau des balances. Ces couteaux s’emboîtent dans des cuvettes d’acier remplies d’huile, où ils jouent librement. La longue voûte du palais des Machines se soutient donc par elle-même, sans piliers, et les variations delà température l’élèvent ou l’abaissent sans danger. Il y a là 7 400000 kilogrammes de fer qui se prêtent aux dilatations ou aux contractions que les différents degrés de chaleur font subir aux métaux, et l’édifice est ainsi d’une solidité absolue.
Ce beau travail ne sera pas apprécié à son juste mérite ; on trouvera la voûte sévère, et on oubliera, pour la juger, que c’est là de l’architecture industrielle, comme celle de la tour Eiffel, des gares de chemin de fer et, du reste, de toutes les constructions de l’Exposition, qu’il faut juger au point de vue utilitaire, et non en les comparant au Parthénon. Ne soyons pas de ceux-là, et rendons à César ce qui appartient à César, sans pour cela dénigrer ni Alexandre, ni Annibal, ni Napoléon.
Voilà donc l’ensemble du gros œuvre de l’Exposition, de ce vaste parallélogramme qui s’appuie d’un côté sur l’École militaire et de l’autre sur la Seine, avec la grande arcade de la tour Eiffel pour entrée. Ici, le grave ; mais au delà, sur les rives du fleuve qui traverse la vieille Lutèce, dans les jardins du Trocadéro, sur l’esplanade des Invalides, régnent le pittoresque et la fantaisie. Ici, un coin de l’Inde; là-bas, un panorama; plus loin, un aquarium ; plus près, un nouveau panorama; à gauche, un coin de Tunis; à droite, un quartier d’Alger. En avant, la Cochinchine ; en arrière, le Tonkin. Et des naturels de tous les pays, en costumes nationaux, nous offriront des produits de tous les points de l’univers, voire de Tombouctou, qui n’est plus une ville fabuleuse.
La tour Eiffel, comme celle de 'Babel, entendra parler autour d’elle toutes les langues, tous les idiomes, tous les patois, et ce sera le moment de faire appel au volapuk, cet essai de langue universelle. Mais il est déjà supplanté, le pauvre volapuk, par un jargon composé de mots français et anglais si bien combinés, paraît-il, qu’on ne comprend plus aucune de ces deux langues; c’est le comble de l’art, car on ne s’entendra plus soi-même, et il sera impossible de se disputer.
Je plaisante sur le volapuk et j’ai tort, car on m’apprend qu’un Suisse émigré en Amérique, M. Albett, vient de léguer une somme d’un million et demi à sa ville natale, Fribourg, pour la fondation d’une académie volapukienne; en outre, 800000 francs sont affectés à des traductions ou à des
publications en cette langue. Hélas! au lieu de me moquer du volapuk, ne ferais-je pas mieux de l’apprendre?
Tandis que je bavarde, m’amusant aux bagatelles de la porte, le canon retentit et l’Exposition est solennellement ouverte. On a vu enfin l’intérieur, et il n’y a qu’un cri : c’est le spectacle le plus grandiose, le plus éblouissant, le plus merveilleux qui se soit jamais vu! Les étrangers sont stupéfaits; ils croient enfin sérieusement à la résurrection de cette France mutilée en 1871 , restée longtemps affaissée et sanglante, et qui, brusquement, reparaît debout, avec son génie inventif, brillant, imprévu, audacieux. La voilà le front haut, prenant sa revanche contre ceux qui la déclaraient mourante, prenant sa revanche de ses inoubliables malheurs, et cela par un triomphe magnifique de son active industrie, par les arts de la paix!
vuë d’ensemble de l’exposition,
Ordre et désordre.— Le premier et le dernier clou. — Quel itinéraire suivre ? — A l’aventure. — La tour Eiffel et les artistes. — Grande controverse. — Tâchons d’être justes.
— Le Champ-de-Mars. — Le palais aztèque et sa bordure de cactus.— lies républiques de l’Amérique méridionale.— L’avenir. — Le passé en face du présent. — Une vieille rue du vieux Caire. — Le monde des Mille et une nuits. — L’Egypte des pyramides.
— Tunis et Carthage. — Les maisons du passé. — Coup d’œil sur l’homme et son intelligence. — L’esplanade des Invalides. — Les galeries de l’agriculture et le chemin de fer Decauville. — Sages conseils.
Mai 1889.
L’ordre, sans lequel rien n’est agréable ni beau, commence à régner dans le vaste enclos du Champ-de-Mars, et la fin des travaux se laisse pressentir. Toutefois, nombre de marteaux retentissent encore et, dans presque toutes les galeries, les peintres promènent leurs pinceaux sur les boiseries, mettant ici du rouge et là-bas du bleu. Les allées des jardins se nivellent ; les caisses à déballer deviennent moins nombreuses, moins encombrantes, les charrois, moins menaçants. Néanmoins, le déballage définitif ne sera guère achevé avant une quinzaine. Ne soyons pour cela ni grincheux ni injustes, et ne jetons de pierres à personne pour des inconvénients en quelque sorte prévus, forcés. Nous voyons là ce qui s’est vu et produit en tout temps ; car il est de règle, dans les entreprises de cette importance, que le dernier clou se plante à l’heure même où un autre ouvrier s’arme de tenailles pour arracher le premier planté.
Si méthodique que l’on soit ou que l’on se soit proposé d’être, la première impression, lorsque le chemin de fer de Ceinture vous dépose au Champ-de- Mars, est un sentiment d’ahurissement. On ne connaît pas encore «les êtres », comme disent pittoresquement les Parisiens, et l’on avance à pas comptés, indécis, se demandant s’il faut prendre à gauche, tourner à droite ou marcher droit devant soi. On se décide pour ce dernier itinéraire, avide, anxieux de tout voir à la fois, ce qui est impossible. On circule donc à l’aventure, ce qui a ‘son charme, car nous aimons tous l’imprévu. Cette première promenade, capricieuse, désordonnée, n’est au fond ni perdue ni inutile, attendu qu’elle fournit de grands points de repère pour l’avenir. La seconde visite est déjà plus sage, moins hâtive et, par conséquent, plus profitable.
Ce qui frappe d’abord, et cette impression est générale, c’est le grandiose de tous les édifices, grandiose auquel préparent les cyclopéennes assises de
la tour Eiffel. Elle devait tout écraser, cette tour, et elle n’écrase rien. Vues de près, ses charpentes de fer, entremêlées par milliers, font involontairement songer à une immense toile d’araignée. A mesure qu’on la laisse en arrière, on la voit devenir svelte, aérienne, monter audacieusement vers le ciel, comme pour conquérir les espaces azurés.
Les artistes, un peu en aveugle et de parti pris, continuent à dénigrer cet étrange monument de fer, qu’ils ont condamné, du reste, bien avant même qu’il soit né. Aujourd’hui, ils ne veulent pas se rétracter, leur amourpropre ne le leur permet pas. J’ai causé avec un de nos plus grands peintres, et je l’ai prié de vouloir bien m’exposer, nettement, les causes réelles de son indignation. Le premier, le plus gros, le principal de ses arguments, car il me ]’a servi et resservi cent fois, c’est que l'œuvre de M. Eiffel est un monument inutile. Il est bien faible, cet argument; car, au point de vue de l’art, l’utilité, il me semble, a toujours été chose secondaire. A quoi servent, je vous prie, la colonne Vendôme, la colonne de Juillet, les portes Saint-Denis et Saint-Martin, les arcs du Carrousel et de l’Étoile? Ce sont, m’a dit mon interlocuteur, des monuments commémoratifs de grands faits. Eh mais, la tour Eiffel n’est-elle pas la marque de la résurrection de la France, si humble depuis 1870-1871? Et remarquez que je laisse de côté 1789 et ses bienfaits qui, n’ayant rien de commun avec les crimes de 1793, méritent bien autre chose que le dédain.
J’en conviens, au point de vue de la peinture, de la sculpture, de la musique et de la danse, la tour Eiffel n’a pas grande signification. Seulement il n’y a pas au monde que des artistes, il y a aussi des savants, race qui a conquis dans le monde moderne un rang qui est souvent le premier. Demandez aux astronomes, aux physiciens, aux météorologistes s’ils trouvent inutile le monument qui vous gêne? Et mon adversaire de répliquer : « Qu’ont à voiries arts, je vous prie, avec des machines comme ça? » Quoi! les arts voient avec indifférence, la vapeur, l’électricité, le téléphone, le phonographe! Eh bien, tant pis pour eux. Vous voulez, messieurs, nous ramener à la chandelle et aux pataches, et j’espère bien que vous ne réussirez pas.
Je m’arrête et je laisse, sans me fâcher, mon interlocuteur s’éloigner avec un léger haussement d’épaules. Si vous le voulez bien, lecteur, nous n’aurons pas de ces dédains et nous ne mépriserons personne. Un beau tableau, une belle sculpture, ravissent mes yeux, mais la locomotive me rend service. En vérité j’aurais mauvaise grâce à lui reprocher son apparence de mastodonte, alors que, rapide et soumise, elle fait des distances un mythe et me tient lieu d’ailes. Donc nous regarderons tout avec bienveillance, nous gardant, ce qui est toujours une sottise, d’injurier ou de jeter de la boue aux choses que nous ne comprendrons pas ou qui ne nous plairont pas.
G’est par le chemin de fer de Ceinture, qui, pour moi, est la voie la plus
commode, que j’ai pénétré pour la première fois dans la vaste enceinte de l’Exposition, et c’est de ce point que je ferai partir désormais mes explications. Le Champ-de-Mars, c’est la partie sérieuse de l’Exposition, et l’esplanade des Invalides en est la partie pittoresque, amusante, folle même. On a construit là, en miniature, un coin de l’Afrique civilisée, un coin du monde oriental. Voici un palais tunisien, un minaret, un palais algérien, des habitations kabyles, puis des tentes touaregs. Non loin de là des Persans, des Annamites, des Cochinchinois, etc. Mais je reviens à mon point de départ, et, dès ce moment, je vais regarder avec soin tout ce qui peut amuser et surtout instruire.
J’ai tourné à droite, longeant l’avenue de Suffren, et je me trouve brusquement sous les tropiques, en Amérique. Ce qui me frappe tout d’abord, c’est, avec les proportions massives, colossales, qui distinguent ces monuments, un palais aztèque. Dans le jardin qui l’entoure, des aloès et des cactus aussi curieux par leurs formes que par leurs tailles. Ceux de ces derniers dont les feuilles superposées, plates, ont la forme de nos raquettes, sont les plantes sur lesquelles s’élèvent les cochenilles, ces insectes qui fournissent le carmin, et, par conséquent, le fard. Quant au vaste palais, auquel je reviens, il renfermera bientôt tous les produits de la flore, de la faune, de l’industrie mexicaines. Je dis bientôt, car l’édifice est à peine terminé, et ses aménagements sont à peine commencés. Et ce n’est pas seulement le Mexique qui est en retard, ce sont les petites et les grandes républiques de l’Amérique méridionale, le Paraguay, le Venezuela, le Pérou, l’Équateur, le Guatémala, etc. Cependant, là où il est permis de pénétrer, on peut admirer des échantillons de bois, de minerai, de marbre, de granit, et, comme industrie, des poteries, des tissus de coton, des pelleteries. En somme il nous faut ici suspendre tout jugement jusqu’à l’heure où les installations seront complètes ; mais, ce qu’il est facile de pressentir, c’est que ces pays nous montreront surtout la richesse et la variété des productions de leur sol. Ce sont des contrées qui, après avoir longtemps sommeillé, se réveillent enfin et veulent entrer dans le grand mouvement industriel provoqué par l’Europe. Leur situation géographique, leur climat nous permettent de prévoir la grandeur future de ces États naissants, et peuvent nous inspirer des craintes pour l’avenir. Dans un siècle, le Mexique, le Guatémala, le Pérou, le Brésil, renouvelleront ou auront renouvelé le miracle de l’accroissement prodigieux des États-Unis. Ce seront des pays avec lesquels chacun devra compter et qui, grâce à leurs ressources incalculables, tiendront sinon la tête des arts, qui sont le fruit de la maturité des nations, au moins celle des entreprises industrielles et commerciales.
D’un monde nouveau, plein de sève et de promesses, on tombe dans un monde vieilli jusqu’à la caducité. Me voici dans un petit coin de la Chine, chez des marchands de thé ; puis, presque sans transition, chez des Musul-
mans. Des hommes aux traits sérieux, d’une beauté incontestable, aux riches costumes où le bleu, le blanc, le rouge, se heurtent, où les broderies d’or et d’argent ne sont pas économisées, vendent, avec une gravité songeuse, du nougat, des bijoux, des babouches, des étoffes de soie, du corail. Nous sommes dans une des anciennes rues du Caire, en face de maisons en miniature et d’une architecture étrange, devant lesquelles les orientalistes se pâment d’admiration. Oui, c’est ancien, pittoresque, riche de couleurs, de nuances, de tons. Mais que tout cela est étriqué, vieillot! Elles touchent encore par maints côtés, ces demeures, aux premières habitations humaines; néanmoins, leur originalité est réelle, imprévue. On est pris à la gorge, dans cette rue du vieux Caire, par un intense sentiment du passé. Au bout de quelques instants, on se croit transporté en Orient, et la musique qui retentit, musique bruyante où le son des tambourins et des grelots dominent, vous plonge, au lieu de vous réveiller, dans le monde des Mille et une nuits , dans le monde des rêves.
Néanmoins il est plaisant et même séduisant, ce monde du passé, ce monde de l’opium et des songes enchantés. On tourne, captivé, dans cet étroit espace ; on se presse devant ces boutiques minuscules dont le marchand, gravement accroupi, attend vos offres en fumant. En vérité, dans quelques jours, lorsque les installations seront complètes et le sol nivelé, on sortira de cette vieille rue avec la conviction que l’on a visité la capitale de l’antique Égypte qui, à l’heure présente, ne l’oublions pas, a de grandes voies brûlées de soleil, ni plus ni moins que notre Paris.
Ce que je viens de signaler se reproduit à peu de choses près de l’autre côté de l’Exposition, le long de l’avenue de La Bourdonnais. Ici, c’est l’Égypte, une Egypte bien distincte de celle des Pharaons, et là-bas, c’est la Tunisie, l’ancienne Carthage ! Que de souvenirs historiques font naître ces deux pays civilisés alors que nous étions encore barbares, et sur lesquels nous prenons aujourd’hui une revanche. Dans les salles de la section anthropologique, on voit un intérieur égyptien au temps des pyramides, et l’on apprend alors le pourquoi de cette singularité qui, dans toutes les peintures égyptiennes, montre un œil de face sur un profil. Ce n’est pas du tout une naïveté des peintres, ainsi que je l’avais toujours cru, c’est la reproduction exacte de la mode d’alors, de la coutume qu’avaient les femmes de s’agrandir les yeux en prolongeant la ligne des paupières à l’aide de couleur bleue. C’est étrange, piquant, mais on ne saurait dire que c’est laid; pour sûr, dans l’arsenal de nos modes passées et présentes, il y a des choses plus extravagantes que celle-là. Si, dans mille ans, une de nos merveilleuses de l’année dernière apparaissait avec une croupe de cheval, ne ferait-elle pas sensation? Montrons-nous donc indulgents pour de belles personnes coquettes qui vivaient, non pas l’année dernière, mais il y a quatre mille ans!
Je me décide à quitter le Caire, après avoir accepté d’un Arabe, chargé
d’une énorme bouteille, au-dessous du goulot de laquelle un citron est perché sur des fils de fer, un verre d’une très bonne limonade. Je reviens avec
La rue du Caire.
lenteur sur mes pas, puis, longeant la Seine, je me trouve devant une maison aztèque où un naturel, en grand costume national, tresse prosaï-
quement des corbeilles. Je passe devant une maison israélite, devant une maison grecque, devant une maison romaine, et la vue de ces restaurations du passé me fait mieux comprendre la vie particulière, individuelle, des peuples dont je sais plus ou moins l’histoire, qu’un gros volume d’explications. Peu à peu, des maisons de pierre, que je crois inutile d’énumérer une à une, je passe aux maisons de bois, de roseaux, de boue, de chaume, puis à « la maison lacustre » bâtie sur pilotis et flanquée de sa grossière embarcation, creusée à l’aide du feu dans un tronc d’arbre. Cet ensemble prouve déjà une certaine connaissance des lois naturelles de la matière, une certaine civilisation. Enfin, voici une butte, j’allais dire une tanière, et me voilà près des cavernes, naturelles ou creusées, où s’abritaient nos lointains ancêtres.
Ainsi, seul de tous les animaux jetés sur la terre, l’homme ne savait pas, à ses commencements, se construire un abri, ni même un nid. Mais il avait l’intelligence et, empruntant aux fauves, à l’oiseau, à la fourmi, à l’abeille, au castor, un peu de leur industrie, il a, les siècles aidant, mis à contribution tous les bois, tous les métaux, toutes les pierres, toutes les couleurs, et bâti des villes peuplées de palais. Le fer, l’or, l’argent, le platine, le nickel, le noyer, l’acajou, le palissandre, l’ivoire, l’ébène, le marbre, le porphyre, le jaspe, l’agate, la nacre, les perles, les diamants, la terre, le kaolin, la soie, le chanvre, le coton, la peau des fauves, les plumes des oiseaux, il a tout pétri, tout façonné, tout réduit à son usage, et l’Exposition, d’une extrémité à l’autre, n’est qu’une brillante démonstration de cette vérité. L’utile conquis, il s’est occupé de l’agréable, et les arts sont nés. Aujourd’hui, ce sont les éléments qu’il dompte. L’eau vaporisée lui prête sa force ; la foudre, sa lumière. Un fil emporte sa voix à des centaines de kilomètres, et cette voix impalpable, insaisissable, il la prend au vol, la met en cage, et la fait parler où et quand il lui plaît.
Du reste, pour mieux mesurer la distance qui sépare le début de l’homme de l’heure présente, du seuil de la plus infime des huttes de l’histoire de l’habitation humaine, longuement examinée, je me suis rendu d’un seul trait, sans regarder ni à droite, ni à gauche, sous le dôme central. Là, j’ai levé les yeux. J’ai levé les yeux, et je suis resté ébloui, avec une idée grandiose du génie divin qui anime ce petit être, l’homme.
Je n’ai pas repris ma promenade régulière, car il ne s’agit aujourd’hui que d’une simple exploration, d’un coup d’œil d’ensemble. Donc, voulant voir l’esplanade des Invalides, je me suis mis en route et j’ai longé la Seine. Il y a là deux vastes galeries parallèles, où se trouve rangé tout ce qui a trait à la culture, à Lhorticulture, à l’arboriculture. Machines à semer, à moissonner, à faucher, instruments à tailler les arbres ou la vigne, reposent côte à côte avec des betteraves énormes, du blé gros comme un pois, des épis de maïs monstrueux. Production et conservation des fruits, cépage et gref-
MES PROMENADES AiTRAVERS L'EXPOSITION.
fage, préparation des vins, des conserves, des liqueurs; échantillons de foin, de paille, de pommes de terre; cressonnières, locomobiles, basses-cours, instruments de jardinage ou d’irrigation, etc., je me suis donné environ 5 kilomètres de ce spectacle varié, bien qu’uniforme.
Je plaisante, mais je suis loin de faire fi, bien entendu, de ces choses utiles ; car ni le vin, ni le pain, ni les œufs, ni le lait, ni le beurre, ni les fromages, ne sont matières à dédaigner. Seulement, pour comprendre, pour s’intéresser comme il convient à cette partie de l’Exposition, il faut des connaissances et des aptitudes spéciales.
Je viens de voir tant de charrues, tant de rouleaux, tant de moissonneuses, que ma cervelle, je l’avoue avec un peu de honte, en est ébranlée. Il me semble qu’on fauche sous mon arcade sourcilière gauche, qu’on égrène du maïs sous mon arcade sourcilière droite, et que l’on me promène une herse dans l’estomac.
Au point de vue de la direction d’une maison, j’ai pourtant vu, dans mon expédition imprudente, nombre de machines nouvelles qu’il est bon de connaître, sur lesquelles il est utile d’être renseigné. J’y reviendrai donc, et j’aurai soin alors de voir à mon aise, d’éviter les indigestions. Car les bonnes choses sont aussi indigestes que les mauvaises, ce qui est humiliant pour notre amour-propre, et aussi pour notre orgueil.
Derniers coups de marteau et de pinceau. — Le palais du ministère de la guerre. — Un peu dè critique. — La salle des uniformes. — Petits et grands canons. — Réflexions consolantes sur la paix et sur la guerre. — Les galeries des beaux-arts et les esprits chagrins.— Vieux et jeunes amis. — Les praticiens italiens. — Un caillou de 12 millions. — La Ville de Paris et son exposition. — Paris souterrain.— Veines et artères.— Souvenirs du passé. — Eau claire et eau trouble. — En avant!
Juin 1889.
C’est encore au milieu des caisses et des ballots que je me promène, toujours menacé d’un côté par le pinceau enduit de couleur d’un peintre en bâtiment, et de l’autre par la scie d’un menuisier ou le marteau d’un serrurier. Cette constante préoccupation d’avoir à se garer ne laisse pas d’être gênante, car elle ne permet pas d’être distrait. En outre, rien de ce que vous voulez étudier n’est complet ; à chaque instant manque une page du livre que vous allez lire, dont vous ne voudriez passer aucune ligne. Néanmoins, on travaille avec tant d’ardeur autour de moi, que j’achèverai peutêtre cette promenade au bruit du dernier coup de marteau, circulant en toute liberté d’esprit et toute sécurité de corps.
En attendant, je cherche les coins où la paix peut s’être réfugiée, et, voyez un peu la malice des choses, j’avise le palais du ministère de la guerre! Il n’est pas beau du tout, cet édifice, et les massives colonnes qui encadrent ses portes me choquent. Je ne sais pourquoi, mais elles me font songer à un enfant vêtu d’un habit de grande personne, et je souris. Toutefois, je me garde d’insister sur le manque de proportions, ne voulant, pour l’heure, déclarer la guerre à personne.
J’entre. Encore des bruits de marteau, des pots de couleur, puis des cordes tendues signifiant : On ne passe pas. J’obéis à cette consigne et, ne pouvant passer, je monte. J’ai eu raison, car me voilà devant un camp où se coudoient tous les uniformes de notre belle armée. Sont-ce des soldats en chair et en os que ces figures? Les enfants le croient.
Je salue tout d’abord les gardes de Paris, les uns à pied, les autres à cheval, tous en grande tenue. J’admire un adjudant recevant les ordres de son capitaine, puis un général interpellant un capitaine, et, un peu plus loin, près d’une tente, je m’égaye à la vue de cuisiniers en vêtements de corvée, s’occupant de la popotte. De tous les côtés, allant, venant, courant, travaillant, fumant, des officiers et des soldats de toutes les armes, qui, par l’ex-