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PALAIS DU MINISTÈRE DE LA GUERRE

pression de leurs visages, par la vérité de leurs attitudes, feraient honneur au musée Grévin. Ces spectacles, qui parlent à l’intelligence par les yeux, amusent, font mieux comprendre, instruisent ; aussi, jeunes et vieux s’attardent-ils à les contempler.

Mais c’est là une partie pittoresque, et, naturellement, l’exposition particulière du ministère de la guerre a des côtés plus sérieux. Voici les nouveaux canons, qui font tant parler d’eux ; ceux-ci, des joujoux en apparence, lancent des projectiles à des distances invisibles, et, ces gros, dans l’intérieur desquels on pourrait presque se promener, sont encore plus redoutables. Hélas î que nous voilà loin des canons de nos pères, qui portaient à 300 mètres, et que dirait Napoléon, s’il revenait au monde !

Le perfectionnement des armes à longue portée fera de la guerre une extermination; c’est là le progrès ! Toutefois, une pensée me console : c’est que tous les formidables objets qui m’entourent ne doivent pas nous servir à attaquer, mais à nous défendre. Cette pensée me fait regarder avec moins de tristesse tous ces engins de meurtre, et, peu à peu, je les contemple même avec satisfaction. Elles me démontrent, ces armes que je crois inutile de décrire, que les Sedan sont maintenant impossibles. Nos soldats pourront être vaincus, mais ils ne lutteront plus à armes inégales, leur courage ne sera plus dépensé sans profit, et leurs victoires coûteront cher à nos ennemis. J’y pense, nous sommes en pleine paix; nous ne songeons à quereller personne, et, encore une fois, ce que j’ai sous les yeux me semble une garantie que personne ne nous cherchera querelle. La guerre est une chose de sauvages, laisson^-la donc aux sauvages, si nous le pouvons.

De la guerre, je passe à la paix, c’est-à-dire aux galeries des beaux-arts. Ici, plus de déballage de caisses, plus d’apparence d’emménagement, tout est en place. C’est une oasis, une oasis séduisante, charmante ; goûtons, à son ombre, un instant de repos.

Pour les jeunes gens, cette exposition rétrospective, ce salon de choix, a tout l’imprévu, tout le piquant d’une chose nouvelle. Pour ceux qui, comme moi, ont des cheveux gris — lorsqu’il leur en reste — l’émotion n’est pas moins vive, bien que de nature différente. C’est que là où les jeunes voient du nouveau, nous voyons, nous, de vieux amis que nous avons perdus de vue, que nous sommes heureux de revoir. Le tableau que voilà, il a marqué le début d’un peintre aujourd’hui en pleine renommée, et cet autre a marqué l’apogée d’une réputation. Ce troisième, très acclamé, lui aussi, est demeuré sans lendemain et celui qui l’a peint, promptement disparu, n'a connu que l’aurore de la gloire.

Des esprits chagrins ont blâmé cette exposition rétrospective, et j’avoue n’avoir rien compris à leurs plaintes. « Ce n’est pas de l’industrie, » ont-ils dit ; soit, mais que m’importe? c’est de l’art, et, en France, l’art a sa place partout, il est toujours le bienvenu. Sans compter qu’il arrive un âge où

on ne goûte plus que les livres que l’on a déjà lus, où l’on ne sent bien que les toiles que l’on a déjà vues ; le beau, et c’est un de ses privilèges, ne lassant jamais. Passez donc, si cela vous est possible, devant Notre-Dame de Paris sans lever les yeux sur son portail, que vous connaissez de reste ! Si vous pouvez le faire, ne l’avouez jamais : c’est la preuve qu’il vous manque un sens.

Je me perds en considérations, mais comment faire autrement. Décrire les tableaux serait être ennuyeux. En signaler quelques-uns friserait l’outrecuidance, car chacun de nous a son goût particulier. Ce qu’il faut constater, c’est que notre cher pays possède de grands et très grands artistes, et une pléiade de dessinateurs et de graveurs habiles. Les salles de la peinture anglaise, espagnole, hongroise, américaine, sont intéressantes ; elles nous montrent un art souvent très distinct du nôtre, et par cela même instructif.

Quant aux Italiens, nos anciens maîtres à peine égalés, c’est aujourd’hui dans la sculpture qu’il faut admirer l’art de leurs praticiens. Ils font charmant, moelleux, joli, mots qui font bondir nos sculpteurs français, gens rudes à beaucoup de points de vue. Rudes, non ; je préfère dire graves, sévères, énergiques, et sachant trouver de loin en loin le beau, qui souvent est le contraire du joli.

J’en ai dit assez sur les beaux-arts. Il ne m’était guère possible de les passer sous silence ; m’y attarder serait une faute. Je m’en éloigne avec un peu de fierté permise, et je retourne vers les galeries industrielles, où il y a tant à voir et aussi tant à admirer.

Je viens d’apprendre que l’Exposition renferme une merveille sans égale. Il s’agit d’un simple caillou transparent, d’un de ces cailloux que les anciens nommaient adamas , mot grec qui signifie « indomptable » et dont nous avons tiré notre mot diamant. Le diamant n’est plus indomptable, on le taille, on le polit; mais il n’est vaincu que par lui-même et il reste toujours précieux.

Celui dont je parle est exposé en face des vitrines de MM.Bapst et Falize, les célèbres joailliers de la couronne de France, alors qu’il y avait en France une couronne. Je traverse donc les jardins qui séparent l’aile droite de l’aile gauche de l’Exposition, pour gagner les salles de la joaillerie, près du grand dôme. Chemin faisant, je me répète que la merveille que je vais voir se nomme l’« Impérial » et qu’elle a été découverte en 1885, dans les mines du sud de l’Afrique. Cette merveille possède plusieurs propriétaires, dont un des principaux est M. Pam.Une commission a été nommée à Paris pour l’examiner, commission composée d’experts tels que MM. Falize, Saglio, Vanderheym, qui l’ont comparée avec le « Régent » . L’Impérial a été trouvé plus gros, plus lourd que le célèbre joyau del’an'cienne couronne de France, et d’une aussi belle eau.

Mais, quel est son prix? Hélas ! il s’en faut qu’il soit à la portée de toutes les bourses, et on n’a pu le fixer, ce prix, que par comparaison avec celui du

Régent qui, en 1791, fut évalué à 12 millions de francs. Au fait, nous voici devant cet inestimable caillou; il est à vendre.

Dois-je le décrire minutieusement? Ma foi non. Du reste, dans les salles où je suis, on dirait, à les voir scintiller de tous les côtés, que les diamants sont matière commune. Ne le croyons pas ; ils sont toujours précieux, et, dans tous les pays, les femmes s’en disputent la possession. En Orient, les hommes s’en mêlent, car ils aiment à parer leurs armes, leurs coiffures et leurs vêtements de pierres fines. Chez nous, à l’heure présente, nul n’oserait, je crois, se présenter en public avec un habit dont les boutons seraient des diamants ; cependant, on en voit briller sur les plaques des grades supérieurs des ordres de chevalerie, sur ce que l’on nomme des crachats. Un crachat devenant un suprême honneur? Ne faut-il pas voir là un des coins de la sottise humaine?

Pour ma part, ce que j’admire le plus, en ce moment, ce ne sont pas les diamants eux-mêmes, mais bien la façon dont ils sont montés. Quel art fin, délicat, savant, que celui de la joaillerie uni à l’orfèvrerie, et quels artistes que les créateurs de ces bijoux! Je m’aperçois que nous avons de très sérieux rivaux dans les Autrichiens et les Anglais, tant pis.

J’adore les contrastes ; et je pénètre dans le pavillon de la Ville de Paris. Il y a là, comme curiosités artistiques, de belles fresques et de belles statues destinées à embellir nos édifices urbains, puis des modèles en relief des promenades, des squares, des casernes, des écoles et des prisons de notre beau Paris.

Toutefois, la partie la plus intéressante de cette exposition a trait au Paris souterrain, à ces égouts qui, en même temps qu’ils emportent au loin les eaux souillées, servent d’abri et de routes aux fils télégraphiques et téléphoniques, aux tuyaux du gaz, à ceux de l’eau potable, aux conduites d’air des tubes qui règlent les horloges pneumatiques, etc. On dirait un réseau de veines, et, en réalité, tous ces tubes font circuler la vie, c’est-à-dire l’air et la lumière, du haut en bas de nos demeures. Pour comprendre toute la valeur de ces progrès, il faut avoir connu les quinquets, les fourneaux de terre, les seaux pour les eaux de toilette et ceux des porteurs d’eau. Et ce passé, presque enfantin, il existait hier. Moi, qui constate le progrès, j’ai vu les porteurs d’eau circuler avec leurs seaux, puis avec leur tonneau, et parcourir les rues en offrant leur marchandise d’un ton lugubre. Aujourd’hui, il suffit de tourner un robinet pour entrer en possession d’une petite rivière, puis un autre pour avoir de la lumière ou du feu. L’habitude, il faut le dire, nous cache tout ce qu’il y a de merveilleux dans cette organisation.

11 y a là deux grands tableaux, dont l’un représente l’emplacement du huitième et du dix-septième arrondissement en 1749, et ce même emplacement vu à l’heure présente. Dans la première toile, une simple ferme se trouve au milieu de champs de labours, et c’est là que se dresse aujourd’hui

la gare Saint-Lazare. La rue du Rocher existe déjà, mais à l’état de grande route à travers champs, ainsi que la rue de Glichy. Batignolles, Levallois- Perret, Glichy sont représentés par quelques maisons éparses. On admire aujourd’hui le quartier de l’Europe, le quartier Monceau, qui n’étaient, en 1789, que de simples prairies. Je suis resté près d’une demi-heure devant ces deux tableaux, que les regards peuvent contempler à la fois, sur lesquels on s’oriente admirablement, où l’on voit ce qui était et ce qui est. Je fais le vœu que ces toiles soient placées plus tard à l’Hôtel de ville ; elles sont de curieuses pages de l’histoire de Paris.

La Ville de Paris, pour mieux faire apprécier le bien-être que nous lui devons — orgueil très légitime — nous montre l’intérieur d’une maison moderne et celui d’une maison d’autrefois. Elle nous présente une fontaine Wallace ; puis, dans trois grands réservoirs de cristal, les eaux de l’Ourcq, les eaux de la Seine et, entre elles, celles de la Vanne. Je ne regarde que d’un œil. L’eau de l’Ourcq, dont j’ai autrefois admiré la transparence près de sa source, dans le département de l’Aisne, paraît ici tant soit peu trouble. Quant à l’eau de Seine, que l’on se représente une eau de mare, à la fois jaune et trouble, dans laquelle se seraient dissoutes des grenouilles brunes et vertes. Vrai, il faut être sur le point de mourir de soif pour y goûter. Dans un verre, cela ne se voit pas trop, mais, dans le réservoir... pouah!

Ne faisons pas trop les dégoûtés, car de temps à autre, dans les temps malsains, c’est-à-dire en été, c’est de ce liquide que la Ville emplit nos carafes. Eh bien, mieux vaudrait le faire sans nous le dire. Pour ma part, je vais modérer ma soif.

En revanche, l’eau de la Vanne réconcilie avec l’indispensable liquide, et l’eau de la Dhuys est encore meilleure.

Au Trocadéro. — Sages conseils aux Parisiens et aux Parisiennes. — Au pied de la cascade antédiluvienne. — Vue d’ensemble. — Architecture nouvelle. — Fleurs et fruits.

— Le pavillon de l’Administration des eaux et forêts. — Curiosités utiles. — Comment on dompte un torrent. — Sur la rive gauche de la Seine. — Le pavillon de la république Argentine. — Un appareil réfrigérant. — Les républiques de l’Amérique du Sud.

— Coup d’œil vers l’avenir. — Réflexions très philosophiques. — Le globe terrestre au millionième. — Le tour du monde en une heure.

C’est par l’un des guichets du Trocadéro que je pénètre aujourd’hui dans l’enceinte de l’Exposition, et, de ce côté, je remarque que nul ne songe à regarder ce qui l’entoure. On se hâte, on défile presque en courant, attiré comme par un aimant invincible vers le Champ-de-Mars, que l’on voit grouiller — le mot n’est pas élégant, mais il est juste — au delà du pont d’Iéna. Je me garde de suivre ces gens pressés, je veux jouir un peu du panorama qui m’est offert gratuitement; il en vaut la peine.

Si j’avais à conduire à l’Exposition quelqu’un qui soit peu familier avec Paris, et que je veuille frapper son imagination, c’est ici que je l’amènerais. Le vestibule traversé, si l’on regarde au loin, on s’arrête brusquement, et le dicton vulgaire «n’avoir pas assez d’yeux » devient aussitôt une vérité. Non, on n’a pas assez d’yeux pour voir d’un seul coup ce que l’on découvre; ce n’est plus l’antique désert du Champ-de-Mars que l’on a devant soi, c’est une ville aux monuments étranges sous notre ciel, une Babylone inconnue, improvisée, grandiose, magnifique.

Je me suis posté au pied de la fontaine centrale, ayant derrière moi le bassin où s’ébattent des animaux antédiluviens ; car ce ne sont pas là des figures de fantaisie, ainsi que paraissaient le croire de très honnêtes gens qui me coudoyaient. Non, ce sont des reproductions exactes d’êtres qui ont vécu, qui ont habité notre terre dans sa première jeunesse, et dont les squelettes ou les empreintes se découvrent chaque jour dans les grottes ou dans les mines. A ma droite et à ma gauche, des masses de verdure; au premier plan, les longues tentes qui abritent tous les instruments utiles à l’horticulture, tous les engins qui la touchent de près ou de loin. Partout des fleurs à profusion; puis, çà et là, au-dessus des arbres, le pittoresque sommet d’un chalet. Mais c’est devant moi que je regarde, et la Seine, qui miroite du côté de Paris, disparaît pour reparaître à ma gauche. Qui reconnaîtrait, s’il n’était prévenu, le pont d’Iéna sous cette galerie couverte qui abrite contre le soleil. Au fait, on ne cherche pas à le découvrir; on est tout à la tour Eiffel,

dont les cyclopéennes assises sont un sujet de stupéfaction. On regarde la tour Eiffel, et l’on se rend compte de ses proportions, en apercevant, à travers son porche, le dôme central et les dômes latéraux des bâtiments de l’Exposition proprement dite, dômes dont les couleurs, les dorures, les ornements surprennent nos regards, accoutumés au gris monotone, triste et uniforme de nos monuments classiques. En somme, c’est une innovation, une nouveauté que ce savant bariolage — je prends ce mot en bonne part — que je suis loin de blâmer du tout au tout. Les sévères critiques auront beau se plaindre : c’est gai, c’est souriant, c’est joli. L’architecture a raison de dédaigner ces qualités lorsqu’elle construit un palais de justice, mais elle a tort de les repousser lorsqu’il s’agit d’un lieu de plaisir, et l’Exposition, il me semble, est tout le contraire d’une nécropole.

A travers l’immense porche, si largement ouvert surl’espace, qu’il permet de tout voir sans peine, la fontaine de Goutan apparaît dans un cadre digne d’elle. C’est cette fontaine qui, chaque soir, sous l’action de l’électricité, voit ses eaux se teindre de toutes les couleurs, de toutes les nuances imaginables et inimaginables. C’est là un spectacle qui fait croire que les hommes se sont emparés d’un arc-en-ciel, qu’ils l’ont délayé, liquéfié, pour le faire jaillir en cascades et en gerbes qui surpassent en imprévu les feux d’artifices les plus merveilleux.

Que de surprises! que de contrastes! que d’éblouissements! selon que l’on regarde plus ou moins en avant. A ma droite, un monument du moyen âge, ensemble de tourelles agglomérées, aux toits pointus et couverts d’ardoises, m’intrigue, et j’apprends que c’est une reproduction de la fameuse tour de Nesle. Suivant cette ligne, les coteaux de Meudon s’estompent dans le lointain ; puis, à mes pieds, les « miradores », les tourelles mauresques des républiques du sud de l’Amérique, ou mieux dit de l’Amérique du Sud, montrent leur légèreté gracieuse. A gauche, des dômes minuscules, des minarets, des pagodes; la Chine, le Japon, la Perse, la Turquie se coudoyant. La petite tour des écuries du Louvre, surmontée de son lion découpé, se dresse au milieu de ce monde oriental, et ne le dépare pas.

Je ramène mes regards au pied de la tour Eiffel, je les réconforte sur les pelouses des jardins, puis je reviens sur les rives de la Seine. Là encore, dans des proportions réduites, des constructions étranges et étrangères, la reproduction des demeures de l’homme à toutes les époques de son existence, déjà visitées. Tout ce que je décris est noyé dans une buée transparente, produite par les promeneurs. Songez donc, ils sont deux cent mille environ dans cette ville, qui n’existait pas hier, et qui dans six mois s’évanouira, nous laissant croire que nous avons rêvé.

Je suis toujours au pied de la fontaine aux animaux antédiluviens, et deux impétueux courants de visiteurs, anxieux d’atteindre le Champ-de- Mars, continuent à défiler de chaque côté de moi. Je me range parmi les

sages, et j’avance avec lenteur, foulant le domaine de l’exposition florale, et ce n’est pas perdre son temps que se promener parmi les roses, quelque peu grisé par leur parfum. Que de variétés, bon Dieu, et combien de volumes faudrait-il rien que pour les énumérer ! Me voilà sous les tentes où les horticulteurs, ces réformateurs des végétaux, me montrent les fleurs que je connais, agrandies, embellies, modifiées. Voici des roses vertes d’un effet très singulier ; tout bien considéré, je reste le partisan des roses roses.

Prenons cette allée, puis cette autre, et laissons-nous guider par le bruit rafraîchissant d’une cascade, qui murmure au milieu d’épais massifs. Encore un pas, et me voilà devant un pavillon d’une architecture inusitée.

Pavillon des forêts.

Ses galeries sont soutenues par des colonnes qui sont des troncs d’arbres revêtus de leur écorce, et auxquelles de petites branches enlacées forment des chapiteaux. Un pas de plus et je suis dans le pavillon de X Administration des eaux et forêts , construit avec des matériaux provenant de la forêt de Fontainebleau.

Toutes les principales essences d’arbres qui peuplent les bois de France et de Navarre ont été mises ici à contribution, et forment un ensemble des plus originaux. Voici du hêtre, du chêne, de l’orme, du mélèze, de l’acacia, du frêne, du cormier, de l’ypréau, du merisier, du grisar, du bouleau, puis des pins, des sapins, et encore des pins. A l’intérieur de ce rustique pavillon, coquet dans sa sévérité, est rangée, classée, étiquetée, une collection complète non seulement de tous les bois qui croissent en

France, mais de ceux qui croissent dans nos colonies. Ceux qui passent ici à la hâte et se montrent dédaigneux ont tort ; il y a, dans ce rustique pavillon, matière à charmer les imaginations les plus exigeantes, beaucoup à voir et beaucoup à apprendre. Voici, par exemple, une rondelle taillée dans un chêne séculaire, et, sur le panneau placé au-dessus de cet échantillon, sont artistement disposés tous les objets pour lesquels le chêne est d'un emploi habituel. Plus loin, l’orme nous est présenté de la même façon ingénieuse, puis viennent les pins, le charme, le hêtre, le peuplier. Celui-ci fournit des planches, cet autre des jeux de crocket, celui-là des sabots, ce quatrième des douves, le cinquième des charpentes, etc., etc. Une heure est vite passée dans cet espace pourtant restreint, et l’on s’éloigne pourvu de connaissances utiles; on sait, par exemple, le nom de l’arbre dont les branches fournissent les manches à balai.

Et ce n’est pas tout, il s’en faut. En même temps que les machines qui servent à tailler, à débiter, à travailler, à découper, à façonner les grands végétaux, c’est-à-dire les scies droites ou circulaires, on nous présente les insectes qui font la guerre aux arbres, soit en rongeant leurs feuilles ou en se creusant des nids dans leur tronc. Voici, en outre, non des échantillons de dentelles, ainsi que Ton pourrait le croire, mais des coupes microscopiques du tissu intérieur du bois. Voici des cordes faites avec des écorces, des étoffes

tissées avec des fibres, des . , je m’arrête, et pourtant je suis loin d’avoir

tout énuméré. Car l’administration des eaux et forêts, en même temps qu’elle soigne les arbres, s’occupe de régler le cours des eaux. Elle me le démontre dans un très intéressant panorama, lequel me place en face d’un torrent dévastateur. Ces torrents, ils emportent les arbres, la terre, et laissent la roche à nu, faisant, peu à peu, d’un pays riche un pays stérile. Mais, de quelle classe sont les fourmis qui travaillent dans le lit de ce torrent? Au fait, ce sont des hommes. Ils redressent le lit du cours d’eau, afin de dompter son impétuosité dévastatrice. Ils replantent les arbres qu’il a emportés, et, avant dix ans, la prospérité régnera dans ce pays, reconquis par la science sur la nature. Or, c’est sur vingt points de notre France que ces miracles s’accomplissent journellement. Encore une fois, il n’est rien de plus utile, de plus civilisateur, de plus ingénieux que ce que l’on voit là.

J’ai enfin traversé la Seine, et, contournant la tour Eiffel, je me trouve devant l’élégant pavillon de l’exposition de la république Argentine, qui, devançant toutes ses sœurs rivales, a été la première prête. Je franchis la porte d’entrée sous le regard bon enfant d’un soldat argentin, un Indien aux traits sympathiques. Me voilà en face de cuirs de toutes les tailles, de laines brutes de toutes les longueurs, de peaux de jaguar, de fruits en conserve, de parures de plumes, d’échantillons de minéraux ou de plantes textiles. Tous ces produits rendent palpables les richesses naturelles de ce beau pays, en même temps que ses progrès industriels. Sous le nom de la

Plata, la république Argentine, grâce à ses guerres civiles, et surtout aux violences et aux cruautés de son dictateur Rosas, a beaucoup fait parler d’elle de 1835 à 1852. Aujourd’hui qu’elle a changé de nom et de capitale, elle attire l’attention par ses chemins de fer, l’excellence de ses laines et de ses cuirs, la richesse de ses mines.

Les pampas de la république Argentine, peuplées de bœufs et de moutons, voient annuellement le massacre de plusieurs millions de ces animaux, dont la peau seule est utilisée. Or, le prix élevé de la viande de boucherie

Pavillon de la république Argentine.

sur les marchés européens a donné l’idée d’utiliser les milliers de quintaux qui se perdent là-bas, où ils sont même une cause d’insalubrité. On a donc essayé d’importer en Europe des viandes salées, séchées ou fumées, qui ne sont pas du goût de tout le monde. Aujourd’hui, s’est créée une industrie nouvelle. On enferme bœufs et moutons, préparés de façon à pouvoir être débités, dans des chambres de navires où un froid produit artificiellement est entretenu, et met les étranges voyageurs à l’abri de toute altération. On voit fonctionner un de ces appareils frigorifiques dans le pavillon de la république Argentine, et deux moutons, enguirlandés, montrent l’efficacité de ce mode de conservation. Je souhaite bonne fortune à une entreprise qui, si elle réussit, enrichira les Argentins d’une part, c’est vrai, mais qui,

en même temps, rendra le prix de la viande accessible à nos ouvriers pauvres, ce qui sera un grand bien.

Outre les curiosités naturelles ou industrielles qu’il renferme, le pavillon de la république Argentine mérite lui-même d’être examiné. Son architecture est gracieuse, et il est orné de peintures de M. Toché. Le mois d’octobre venu, ce pavillon sera démonté, transporté à Buenos-Ayres, et de nouveau édifié pour servir à une exposition locale.

A l’exception des États-Unis, qui ont pris place dans le grand palais de l’industrie parmi les nations européennes, toutes les jeunes républiques américaines ont disposé leurs expositions dans des pavillons particuliers plus ou moins coquets et pittoresques. Elles ont eu raison de s’isoler ainsi, car elles eussent été noyées, confondues là-bas, dans les interminables galeries oh les nations d’Asie tiennent une si vaste place, avec des tissus, des émaux, des bronzes, des bijoux, des meubles, des terres cuites, des bibelots qui ne le cèdent en rien à nos productions de même nature, et qui nous mettent en présence, par leurs formes, leurs couleurs et les matières mises en œuvre, de civilisations à la fois très avancées et très distinctes de la nôtre. 11 faut bien l’avouer, les jeunes républiques de l’Amérique, qui deviendront grandes avec le temps, car toutes ont de vastes espaces à défricher et à peupler, nous montrent pour l’heure des produits à peu près similaires, et l’agriculture, l’exploitation des mines, l’élevage des bestiaux sont encore leurs principales sources de richesses. Elles ont négligé, à mon avis, un attrait qui eût séduit à un haut degré le nombreux public qui leur rend visite : celui de la représentation ou, mieux dit, de l’exhibition de leurs costumes nationaux, à l’aide de mannequins. Au fait, j’ai peut-être tort. En dehors de ceux de l’Asie et de l’Afrique, tous les peuples de notre globe ne tendent-ils pas à se vêtir de notre affreux costume? Dans un siècle, voyager deviendra inutile, attendu que le pittoresque aura disparu de l’univers. On ira vendre au delà des mers, à des hommes coiffés de chapeaux de soie et en redingote, les choses qu’ils n’auront pas encore appris à fabriquer. Je dis un siècle, et peut-être sera-ce avant. Oui, dans cent ans les Canaques auront des gilets, à moins que nous n’ayons adopté la blouse et le chapeau annamites.

Cela rend songeur, car ce n’est ni une plaisanterie ni une utopie ; c’est le résultat prévu, forcé, mathématique, que doivent amener les chemins de fer, les machines, le télégraphe, le téléphone, etc.; ces merveilles sont des éléments de civilisation bien autrement puissants, rapides et irrésistibles que les canons et les fusils, qui, espérons-le, ont fait leur temps. Si curieuse que soit aujourd’hui notre boule de terre, elle le sera bien davantage en l’an 2000; mais nous ne serons plus là.

Oui, devant les progrès de toute nature que nous fait palper l’Exposition vue dans son ensemble, que n’est-il pas permis d’espérer? Que faut-il de temps, à l’heure présente, pour porter notre pensée à Pékin? Quelques

secondes. Il y a cinquante ans, il fallait trois mois pour aller à Mexico, aujourd’hui deux semaines suffisent. Le centre de l’Afrique, le centre du Groenland ne sont plus mystérieux ; il n’y a plus de terres à découvrir, et celui qui voudrait voir de nouveaux continents, de nouvelles îles, doit désormais aller les chercher dans les étoiles, dont les aéronautes s'occupent de déblayer les routes.

Au fond, les bonheurs que nous goûtons sont-ils en raison de nos découvertes, et sommes-nous plus heureux que nos pères ? Certes oui, sous plus d’un rapport. Sous d’autres, et ils sont nombreux, je n’oserais trop en répondre. Nous avons des besoins qui leur étaient inconnus, et ils étaient plus riches avec leur sou, qui valait douze deniers, que nous ne le sommes avec un beau louis. Nous avons des plaisirs qu’ils n’avaient pas, et nous avons des peines, des maladies dont ils ne savaient pas même le nom. Au fait, ce n’est pas pour être heureux que l’homme naît, c’est pour peiner, et n’ayez peur, il peinera toujours : Dieu le veut.

Tout en philosophant sur l’avenir, je me trouve devant l’édifice dans lequel MM. Cotard et Villard ont eu l’heureuse idée de construire une image fidèle de notre globe, dans les proportions d’un millionième. Je prends place dans un petit ascenseur, et me voilà en route pour le pôle nord, en face duquel je débarque, et au-dessus duquel me conduit une passerelle. Hélas! voilà un démenti à ce que je disais tout à l’heure; il reste encore à découvrir, de ce côté, des mers et des continents. Chose curieuse, mais conforme à la logique des faits, c’est le pôle nord que visent les explorateurs, les « découvreurs )>, et non le pôle sud, qui est plus glacé que son rival... ; mais, ce dont je dois parler, c’est de ce que je découvre moi-même, et non de ce qui est à découvrir.

Je suis sur une plate-forme qui, par une pente insensible et se déroulant en spirale, me fait faire dix fois le tour du monde en quelques instants. Mers, lacs, continents, îles, montagnes, fleuves, rivières, toute la vaste prison que l’homme habite durant sa vie passe sous mes regards. On prend là une leçon de géographie pratique inoubliable, et qui vous loge dans la tête mille détails précieux. Chacun des points que vous examinez, si vous le grossissez 999 999 fois, vous donne sa dimension réelle. Ne l’essayez pas, vous ne pourriez y parvenir, et, si vous y parveniez, vous ne verriez qu’une parcelle du grand tout.

En vérité, tout visiteur à l’Exposition devrait commencer ses pérégrinations par une visite à la grosse mappemonde ; elle prépare à mieux comprendre l’ensemble de ce que l’on doit voir, puisqu’elle est, notre Exposition universelle, le rendez-vous de tous les produits des peuples qui prospèrent ou végètent, du Groenland à la terre de Graham, et de l’île de Sumatra à l’île de Bornéo, en suivant la ligne de l’équateur, en passant par l’Amérique et l’Afrique, un beau voyage !

L’esplanade des Invalides. — Nouvelle visite au palais du ministère de la guerre. — Foire internationale. — Les pousse-pousse et le ridicule. — Itinéraire. — Le génie diabolique de l’homme. — Les armées anciennes et les armées modernes. — Un peu d’humanité. — Le pavillon des postes et télégraphes. — Le pavillon de l’aérostation. — Les diligences du passé, du présent et de l’avenir. — Le ballon la France. — Le pavillon de l’hygiène. — Une armée de bébés. — Les Indes néerlandaises. — Considérations sur les Javanais. — Les Petites Antilles. — Le théâtre annamite.

Juillet 1889.

C’est sur l’esplanade des Invalides, où résonnent à la fois des guitares, des gongs,des tambourins et la musique si monotone et néanmoins si entraînante des turcos, que je me propose de me rendre aujourd’hui. L’année dernière, au mois de juillet, c’était encore un petit Sahara, que le vaste espace que je vais parcourir. Là-bas, à l’horizon, on voyait se dresser le palais construit par Louis XIV pour abriter ses vétérans, avec son dôme doré et sa flèche hardie qui dépassait alors de 16 mètres le plus haut monument de Paris. En avant, encadré de belles allées d’arbres, s’étendait un vaste parallélogramme où la poussière tourbillonnait. Depuis lors, de puissants sorciers ont passé par ici, car ce sol aride s’est couvert de massifs de fleurs, de huttes, de cabanes, de tentes, de maisons, de tours, de palais, de pagodes, de minarets, de bazars, de cabarets étranges et étrangers. Oui, tout s’est ici transformé de telle façon, qu’il faut un effort d’esprit pour ne pas se croire à la fois en Chine, à Tunis, au Tonkin, à Madagascar, à la Guadeloupe, dans les Indes, dans la Nouvelle-Guinée ou dans le pays des Boërs ou des Kafirs, c’est-à-dire à 2000 lieues de ce Paris qui marque l’extrême limite de la haute civilisation, comme les pauvres Fuégiens du pôle sud en marquent les plus élémentaires débuts.

J’ai déjà visité ce point, mais sans beaucoup regarder autour de moi, car toutes les constructions n’existaient alors qu’à l’état rudimentaire, j’ai visité l’exposition du ministère de la guerre dont, très décidément, la longue, haute et blanche façade est plus morne que sévère. On a voulu faire grand, robuste, fort, et on a trop réussi, puisque l’on a faitlourd. Mais les critiques, aujourd’hui que rien ne peut être réparé, sont un plaisir par trop facile et oiseux; j’accepte donc ce qui est sans maussaderie, et, dans tout ce qui me frappe, je ne veux voir que les bonnes intentions et les bons côtés. J’avoue, par exemple, que la grande annexe de l’Exposition en est la partie la plus originale, la plus pittoresque, la plus étrange. C’est une foire internationale où nombre de nations, de peuplades, de tribus semblent s’être

donné rendez-vous, vivent côte à côte, aussi surprises de se voir là, que le fut le doge de Venise lorsqu’il vint présenter, à Versailles, par ordre, ses hommages au grand roi Louis.

Les voitures annamites à l’esplanade des Invalides.

Ce qui égaye tout d’abord, lorsque l’on débarque sur la vieille esplanade, c’est la vue des pousse-pousse annamites, aux conducteurs plaisamment casqués des jaunes abat-jour qui constituentleur coilfure nationale, et faisant, avec leurs petits cabriolets, concurrence aux fauteuils roulants. Pourquoi

les a-t-on baptisés du nom de pousse-pousse, ces véhicules, alors qu’ils sont en réalité traînés et non poussés, et que leurs mincesbrancards semblent réclamer un poney? Je remarque que les dames refusent d’essayer ce mode de transport ; elles ont peur du ridicule, ce cauchemar des Français et, plus particulièrement encore, des Parisiens et des Parisiennes. Eh bien, j'ai vu défiler toute une famille anglaise — je crois même qu’il devait y en avoir deux, vu le nombre des jeunes misses — et leurs joyeux rires sauvaient la situation. Elles allaient à la queue leu-leu, etce défilé amusait les promeneurs, pourtant forcés de se garer. Si la chose avait en soi le moindre ridicule, les jeunes Anglaises, qui ne le redoutent pas, l’eussent démontré et même fait ressortir. Toutefois, je crois qu’une personne obèse fera bien de s’en tenir aux fauteuils roulants, par prudence.

Je me suis lancé à l’aventure, droit devant moi; mais, pris de remords, je reviens sur mes pas en suivant une allée que défend, contre le soleil, une tente semblable à celles du Trocadéro et du pontd’Iéna. C’est là une attention dont, en vérité, il n’est que juste de remercier les organisateurs de l’Exposition. Je me trouve en ce moment près des hangars du ministère delà guerre, et, me pénétrant de mes devoirs de cicerone, je me trace un itinéraire. Partant du quai d’Orsay et appuyant sur ma droite, c’est-à-dire longeant la rue Fabert, je visiterai les pavillons des postes et télégraphes, de l’aérostation, de l’hygiène domestique et des eaux minérales ; puis les maisons ouvrières et les cercles ouvriers, jusqu’à la barrière formée par la Société de secours aux blessés. Là, faisant demi-tour, traversant l’allée couverte, partant de la pagode d’Angkor, je visiterai l’Indo-Ghine, les colonies françaises, l’Annam, le Tonkin, pour m’arrêter à la pagode de Villenour. Pivotant de nouveau, je verrai l’Algérie, la Tunisie, l’île de Madagascar, celles de la Guadeloupe et de la Martinique, le village cochinchinois, le pavillon de la Guyane, les Canaques, etc., etc., après quoi, les jambes rentrées dans le corps au moins jusqu’au cou, je me ferai transporter chez moi par une voiture d’ambulance, s’il en reste de disponibles, ou si elles ne sont pas en grève.

Lors de ma première visite au palais du ministère de la guerre, on se souvient peut-être que des cordes tendues m’ont barré le passage un peu dans toutes les directions, mais principalement dans la partie destinée au ministère de la marine. J’ai donc là une lacune à combler, et je pénètre de nouveau dans le temple de Mars, comme on eût dit il y a quarante ans, alors que le paganisme grec régnait encore dans notre langue. Dans ces temps à la fois si proches et si lointains du nôtre, on parlait couramment de Jupiter, de Junon, de Minerve et de Nep tune, et une connaissance approfondie de la mythologie grecque était nécessaire aux gens bien élevés pour... Mais où vais-je me perdre?

Bien que la guerre, qu’elle se fasse sur terre, sur mer ou dans l’air, soit

un reste de la barbarie qui sommeille au fond du cœur des hommes, il est certain, néanmoins, que c’est chose intéressante et même captivante que tout ce qui a trait à ce jeu sanglant. Quel génie diabolique, c’est bien le mot, déploient les hommes, dont la vie est si courte, et qui sont frères, au fond, pour se blesser, s’estropier, se massacrer par milliers à la fois ! Que de science dans la construction de ces canons, de ces fusils, de ces fortifications; dans la confection de ces boulets et de ces obus! On voit ici, figuré en relief, avec de petits soldats en plomb pour combattants, comment on prend un fort d’assaut après l’avoir battu en brèche, comment on enlève un pont, comment on l’improvise sous le feu de l’ennemi, comment on s’empare d’une ville par surprise. Que l’homme est petit, considéré dans sa personne ; en revanche, dans ses œuvres collectives, même dans celles qui ont pour but sa propre destruction, il apparaît grand.

Les armées de Louis XIV ne dépassaient guère le chiffre de quarante mille hommes, et elles décidaient du sort de l’Europe. Désormais, ce seront des millions d’hommes, hélas ! que les nations lanceront les uns contre les autres : voilà le progrès ! Mais non, il y en a d’autres. Si, du palais où je suis et où me sont montrées les façons les plus nouvelles de tuer son ennemi, je passe à ses annexes, la scène change. Voici d’abord toutes les améliorations qui ont trait à la vie du soldat en campagne : fours, wagons d’ambulance, lits pour les blessés, civières pour les transporter, etc. On admire ; toutefois, ce n’est pas sans regret que Ton songe aux milliards que coûte cette organisation. Hélas! si tout cet or dépensé pour des massacres était consacré aux arts, à l’industrie, à l’agriculture, comme les peuples vivraient heureux! Le terrible problème du paupérisme, cette plaie vive de l’humanité, pourrait peut-être alors aboutir à une solution, et la plaie se voir guérie.

Avant de laisser en arrière le palais du ministère de la guerre, je rends visite au pavillon des postes et des télégraphes. Il n’est pas sans intérêt de suivre la filière par laquelle passe une lettre, depuis le moment où elle est jetée dans la boîte disposée sur la voie publique pour la recevoir, jusqu’à celui où elle arrive à sa destination. Des employés, d’une obligeance que j’ai pu constater, vous expliquent ici tout ce qui vous intrigue, tout ce que vous avez peine à comprendre, et font au besoin fonctionner de petits appareils construits pour les démonstrations. Avec de la mémoire et un peu d’attention, on sort de là édifié sur nombre de points, et pourvu de connaissances utiles.

Le pavillon de l’aérostation n’est pas de ceux qu’il est besoin d’indiquer ; il attire. On a le vague espoir de voir là le fameux ballon du capitaine Renard, et l’on est un peu déçu. En somme, l’avenir appartient à cet art encore si nouveau, et qui a déjà reçu tant de perfectionnements.

Nous parlons avec dédain des diligences et des malles-postes, avec les-

quelles nos pères croyaient avoir atteint le dernier degré de la rapidité en matière de locomotion. Que diraient-ils si, revenant à la vie, ils voyaient passer un de nos trains express? Nous sommes accoutumés aux rapides , mais nous pressentons que nos enfants auront mieux, qu’ils auront les aérostats. Leurs diligences aériennes, mues par l’électricité, transporteront les voyageurs sans chocs, sans secousses, sans les couvrir de poussière, sans leur jeter d’escarbilles dans les yeux. Je vais un peu vite, il me semble, car rien de pareil ne se voit encore dans le pavillon de l’aérostation, et, bien que les résultats futurs que j’annonce ne soient pas de simples rêves, ils ne sont pas encore non plus des réalités.

L’étrange ballon la France, dont on m’a montré la nacelle, les agrès, la forme étrange sous trois aspects, évoluera-t-il un beau matin au-dessus de nos têtes, fera-t-il un service régulier entre Paris et Marseille, entre Marseille et Paris ? Qui oserait dire non, devant l’électricité à demi domptée et devenue une de nos forces domestiques, à l’heure où la voix humaine est fixée par le phonographe et le graphophone, deux découvertes qui eussent pu conduire au bûcher, comme de véritables sorciers, MM. Edison et Tainter.

J’ai repris ma marche en avant, je visite le pavillon de l’Assistance publique, et je me tâte avant de me décider à pénétrer dans celui de l 'hygiène de lJ habitation. Que vais-je voir là? des seaux en zinc? des cuvettes inodores ou des éviers parfumés? Entrons quand même, je dois tout voir. C’est fait, et me voilà souriant, charmé, avide de regarder. C’est que je suis dans une salle garnie d’au moins deux cents bébés de taille naturelle, lesquels me présentent gentiment tous les modes d’emmaillotage ou plutôt d’emmaillotement qui ont ou ont eu cours dans notre pays. Que de bonnets fantaisistes, bon Dieu ! que de tabliers, que de culottes dignes de Lilliput, et aussi que de biberons ! Les hommes sérieux passeront ici avec dédain; moi qui ne vise pas à la gravité, je m’attarde au milieu de tous ces marmots de carton, au milieu des nombreux objets inventés pour leur apprendre à se tenir debout, à marcher, à manger, et surtout pour les protéger contre leur inexpérience, contre leur étourderie.

Continuant ma route, je rencontre le pavillon des eaux minérales, les galeries de l’économie sociale, un cercle ouvrier, un dispensaire, etc. Il y a, dans ce coin reculé et qui marque une limite, plusieurs bonnes choses qui demandent à être vues, et qu’il est inutile de commenter.

En arrière de tous les bâtiments que je viens de visiter, se trouve une prolongation des galeries de l’Agriculture, galeries qui, nées près de l’habitation lacustre, viennent se terminer aux fossés de l’hôtel des Invalides, après avoir englobé les hangars de l’exposition militaire, les tentes de la boulangerie et le pavillon de l’Assistance publique, c’est-à-dire plusieurs kilomètres de curiosités.

J’ai traversé l’allée centrale que recouvre un vélum , et me voilà devant le

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