LE DOME CENTRAL
cendre dans les détails; il faut s’en tenir aux grosses ou aux grandes choses, et c’est tant pis.
En fait de grosses et grandes choses, il y a les deux orgues électriques exposées par la maison Merklin, lesquelles se trouvent placées, hélas ! dans la galerie des pianos, des instruments de musique. Dans cette invention nouvelle, l’artiste exécutant ne s’assied plus devant son instrument; il est établi au milieu de la galerie, à 20 mètres des tuyaux qu’il doit mettre en jeu, et il en serait à 100 mètres que cela importerait peu, la distance étant désormais insignifiante. C’est une innovation pleine d’avenir que cette application de l’électricité, et qui sera une importante économie pour les églises. Par malheur, dans la journée, alors que tous les pianos avec ou sans queue «pianotent», que toutes les boîtes à musique se serinent mutuellement leurs petits airs, que les orgues de Barbarie perfectionnées déchaînent à la fois leurs tambours, leurs trompettes, leurs fifres, leur bruit qui attire le gros public et semble lui promettre une tournée de chevaux de bois ou de vélocipèdes mécaniques, il est impossible d’entendre autre chose que le bourdonnement des orgues Merklin. Mais, de huit à neuf heures du soir, cette charivaresque galerie reste ouverte et sert de passage au public qui, des jardins, veut se rendre à la rue du Caire, ou vice versa. Tous les autres instruments dorment alors sous des housses, et les orgues électriques font entendre leurs graves mélodies. A cette heure-là, ceux qui vont à la rue du Caire ou qui en viennent s’arrêtent à mi-chemin, écoutent. Ils entendent, jouée par un maître, de la musique nouvelle sur des instruments nouveaux, qui s’interpellent et se répondent. Mon avis a un défaut, il arrive un peu tard; c’est une raison pour se hâter d’en profiter, si l’on aime la grande voix de ces longs tuyaux qui, seuls, savent parler dignement à Dieu.
Je suis essoufflé et je vous essouffle, avec mes pas précipités; mais, j’aurai beau faire, même si le hasard me faisait rencontrer les bottes de sept lieues de l’ogre dont se joua le Petit Poucet, il me serait impossible d’énumérer toutes les merveilles que je rencontre, voire en faisant un choix. Ainsi, l’enseignement à tous ses degrés, qui a sa part due et méritée, tant au rez-de-chaussée que dans les galeries supérieures du palais des Arts libéraux, me reproche doucement mon silence. Elles ont été un peu dédaignées, ces galeries, et moi qui les ai maintes fois parcourues, j’y ai presque toujours trouvé la solitude et la température du Sahara. Que d’oasis pourtant, et des plus riantes ! Que de perfectionnements ingénieux et raisonnés ! Devant ces multitudes de tableaux synoptiques, devant ces collections de minerais, de plantes, d’insectes destinés aux écoles communales, je me reporte au temps où j’étais écolier. Depuis cette époque, relativement lointaine, tout a été perfectionné, voire l’alphabet. Les petites femmes et les petits hommes de nos jours ont des notions de tout; ils savent, avant de porter des robes longues ou des culottes, mille choses qu’il nous a fallu,
nous autres hommes faits, apprendre à force de labeur. C’est à l’aide de jeux que l’on familiarise aujourd’hui les bambins avec les difficultés du syllabaire, avec celles de la grammaire, de l’arithmétique et de l’écriture. C’est avec des jeux qu’on leur donne les premières notions d’histoire, de géographie, d’astronomie, de physique, de chimie et de botanique. Encore quelques années et ce vieux rêve de mon esprit : entendre tous les Français parler notre belle langue à peu près correctement, sans ces déplorables accents de province ou de faubourg qui la défigurent et déroutent les étrangers, ne sera plus un rêve. Nous verrons disparaître ces « j’avions » et ces « j’étions », qui ne sont plaisants que dans la bouche des personnages de comédie, et nous n’entendrons plus cet aveu tombant des lèvres de nos serviteurs, aveu qui, personnellement, m’a toujours serré le cœur : « Monsieur, je ne sais pas lire. »
Et les déshérités de l’humanité, les sourds, les muets, les aveugles, que n’a-t-on pas imaginé, que n’imagine-t-on pas encore, à l’heure présente, pour améliorer leur situation? Les aveugles, on ne leur rend pas toujours la vue, bien que cela arrive de temps à autre, mais on leur apprend à lire, à écrire, à travailler, à faire de la musique d’une façon raisonnée. Quant aux muets, on leur apprend à parler, et les sourds ne le sont plus qu’à moitié. On fabrique, pour les manchots, des mains articulées ; pour les borgnes des yeux en verre, et l’antique et massive jambe de bois est maintenant chaussée, au besoin, de souliers vernis. On redresse les jambes cagneuses; on redresse l’épine dorsale des bossus, et les béquilles sont des objets élégants. Enfin, tant au moral qu’au physique, on trouve des méthodes d’amélioration pour toutes les infirmités. Mais, j’y songe, rien de cela ne passera avec l’Exposition ; il nous sera toujours loisible d’étudier ces progrès, et je me console un peu de ne pouvoir en cet instant que les mentionner.
Et les prisons, ces établissements qui semblent protester contre les améliorations morales dont j’ai parlé, que de choses à dire à leur propos. On nous montre les anciens pénitenciers avec leurs sombres cachots et leurs instruments de torture, puis les confortables geôles modèles, où les vagabonds et les voleurs se trouvent si bien, qu’ils se font condamner pour y retourner. Ici, on a peut-être poussé un peu loin l’exposition des objets fabriqués par les criminels; car ce qui importe, c’est le degré de moralité que l’on peut réveiller dans ces mauvaises natures. Hélas! les progrès sont faibles ou presque nuis à ce point de vue, et tant de soins pour l’instruction, tant de bien-être pour les bandits, aboutissent à une augmentation de la criminalité, réduisent à néant l’espoir d’effacer le crime sur la terre. Faut-il se décourager? Non certes; il faut, au contraire, redoubler d’efforts. La cause des insuccès est palpable, connue. Elle vient incontestablement d’une atténuation de l’idée de Dieu dans les âmes; mais c’est là un sujet qu’il ne nous appartient pas de traiter.
Outre la partie matérielle, qui nous a montré en chaque chose les derniers progrès, il ne faut pas oublier que, sous forme de congrès, de conférences, de promenades-visites, l’Exposition aura eu une partie intellectuelle très intéressante. Les médecins de toutes les nations ont conféré sur la tuberculose, exposé les résultats de leur expérience personnelle pour la destruction d’une maladie qui compte, en tous lieux, un tiers des victimes que fait la mort, et ils sont sur le point d’avoir raison de ce monstre, comme ils ont aujourd’hui raison de la petite vérole et delà rage. Il y a eu, au Trocadéro, des congrès colombophiles, des congrès de thérapeutique, des congrès pour l’explication des contes et des traditions populaires, des congrès géographiques, ethnologiques, anthropologiques. On a discuté sur la statistique, l’économie politique, l’hygiène, l’électricité, la propriété littéraire ; puis sur la musique, la chimie, la mécanique, les aliments, les matières textiles, etc. Ce grand échange d’idées, fait par des hommes compétents dans toutes ces branches des connaissances humaines et de toutes les nationalités, ne saurait rester stérile et, une fois de plus, notre Paris aura mérité cet éloge, qui, du reste, ne lui est marchandé nulle part : celui d’être la capitale intellectuelle de l’Europe, autant dire du monde.
Il est encore une autre supériorité qui, frivole en tout autre lieu qu’à cette place, a néanmoins son importance, et qu’il serait injuste de passer sous silence. N’est-il pas intéressant, à l’heure où nous coudoyons des Suédoises, des Norvégiennes, des Danoises, des Anglaises, des Allemandes, des Suissesses, des Américaines, des Péruviennes, des Brésiliennes et des Mexicaines, de pouvoir nous assurer que partout, sans en excepter l’Espagne et l’Italie, hommes et femmes nous empruntent nos modes, nos étoffes, nos coiffures. Je ne parle pas des couleurs ; les Anglaises auront toujours le goût des tons disparates, les Espagnoles celui des tons hardis et voyants. Au point de vue masculin, surtout des bébés, l’Angleterre nous donne et nous emprunte. Mais, au point de vue féminin, Paris, ici encore, conserve son antique royauté, bien qu’il soit la capitale d’une république. Pour draper une étoffe, l’assortir, la parer de nœuds ; pour faire joli, gracieux, riche ou simple, il faut la main de ses ouvrières-fées, leur imagination, leur goût qui, dans les hautes régions, est impeccable. Les grâces naturelles d’une jolie femme se doublent sous la main de nos grands faiseurs ou de nos grandes faiseuses; on le sait à Stockholm comme à Madrid, à Saint-Pétersbourg aussi bien qu’à Berlin.
Et les plumes, et les rubans, et les ombrelles, et les éventails, toutes ces menues armes de l’élégance, n’est-ce pas Paris qui en a le monopole ? Et les chapeaux, ces poèmes de paille et de dentelles, de fleurs et d’oiseaux, qu’en dire ? Mais, sur ce terrain, je suis sans compétence, et je me borne à constater.
Il y a aussi la parfumerie, les objets de toilette, la lingerie, les mille or-
nements dont se parent nos tables, toutes choses dont j’aurais dû m’occuper. A l’heure présente, les parfumeurs parisiens sont de savants chimistes qui inventent des odeurs, qui les modifient par d’ingénieuses associations. Jadis, c’est aux racines, aux feuilles, aux résines que distillent les plantes qu’ils empruntaient leurs parfums les plus suaves ; aujourd’hui, ce sont les résidus de la distillation de la houille, du charbon de terre, qui leur fournissent les plus suaves essences, et ces mêmes résidus, entre les mains des confiseurs, deviennent des saveurs pour les plus délicieux bonbons. Et ce n’est pas tout, ces sorciers — je parle de nouveau des parfumeurs — ont découvert la fameuse « Eau de Jouvence », si vainement cherchée par les alchimistes. Écoutez-les à l’Exposition, dans leur section. Ils crient à tous les passants, et surtout à toutes les passantes, en leur présentant des flacons de liquides couleur d’or ou de rubis, des pots d’onctueuses pommades : Plus de taches de rousseur, plus de peau rugueuse, plus de cheveux blancs, plus de rides, plus de chute de cheveux, plus de maigreur, plus d’embonpoint excessif, plus de vieillesse ! Et ils disent vrai en partie, et ils s’enrichissent. Seulement, les pauvres petits enfants de demain n’auront plus de grand’mères ; ils n’auront plus, pour les gâter, ces bonnes fées aux bandeaux gris qui... Hélas, voilà encore un des mauvais tours du progrès !
Mais, que se passe-t-il donc? La nuit est sombre, le vent souffle avec tristesse, toutes les lumières vacillent, s’éteignent une à une. Il est dix heures du soir, les fontaines lumineuses viennent de laisser tomber leurs dernières pluies d’émeraudes, de topazes ou de saphirs, oui, les dernières! La foule s’écoule lente, non pas bruyante comme de coutume, mais silencieuse et comme recueillie. C’est que les aimées viennent de danser leurs derniers pas, les ânes du Caire de pousser leur dernier braiement, et que la vapeur, devenue inutile, laisse bruyamment échapper ses derniers jets. Demain, c’est-à-dire dans dix jours, l’immense espace que, pendant six mois, l’univers entier a piétiné, sera morne, désert, abandonné. Au lieu des musiques harmonieuses dont le vent emportait et mêlait les sons, les coups sourds des marteaux retentiront non plus pour édifier, cette fois, mais pour démolir. Ainsi passent les gloires du monde, même les plus éblouissantes. En somme, un astre va s’éteindre laissant dans les esprits un ineffaçable éblouissement, astre auquel nous allons dire un adieu suprême.
Soleil d’hiver. — Feu l’Exposition. — Ce qui arrivera peut-être dans cinquante ans. — Coup d’œil d’ensemble.— Lutte amicale et nationale. — Paris-Babel. — Notre rang dans les arts, les sciences et l’industrie. — Noble émulation. — Notre grande rivale. — Agriculture et horticulture. — L’hydraulique.— Les nations étrangères.— Les récompenses. — Bruits de démolitions. — Paris redevenu lui-même. — Moralités économiques. — Guerre à la guerre. — Ma dernière promenade.
8 novembre 1889.
C’en est fait des beaux jours ; c’en est fait aussi de l’Exposition. Déjà l’automne prête au vent ses petites voix sifflantes et plaintives, auxquelles succéderont, avant peu, les grandes rafales désespérées de l’hiver. Les dernières feuilles jaunes s’envolent, tombent, laissant les arbres nus. Les hirondelles sont depuis longtemps parties et les papillons sont morts, tandis que leurs fils, ensevelis comme de petites momies égyptiennes dans des coques bien closes, sommeillent engourdis. L’Exposition a vécu et, de ce bourdonnement humain qui la remplissait à toute heure, il ne reste pas une rumeur, pas même un écho. Toutes ces tentures brochées d’or, tous ces drapeaux flottants, tous ces gazons couleur d'espérance, tous ces jets d’eau lumineux, tous ces bâtiments bondés de merveilles qui ont dépassé en splendeur, en pittoresque, en imprévu, tout ce que pouvait imaginer l’esprit surchauffé d’un conteur de Mille et une nuits, ne seront bientôt plus eux-mêmes qu’un souvenir, inoubliable il est vrai.
Oui, dans un demi-siècle, ô jeunes filles, quand votre tête sera branlante, que vos cheveux seront blancs, et que je reposerai depuis longtemps sous la terre qui me porte à l’heure présente, vous raconterez à vos petitsenfants ou à vos petits-neveux groupés autour de votre fauteuil, les grandeurs évanouies de ce 1889 qui sera déjà si loin. Vous aurez vu cent autres merveilles ; mais celles d’hier sont certainement si bien gravées dans votre mémoire que rien n’aura pu les effacer. « Dans ce temps-là, direz-vous à vos jeunes auditeurs, en parlant d’hier, on portait de grands chapeaux couronnés de fleurs, des souliers Molière, des ombrelles au manche paré d’un gros nœud de ruban. Dans ce temps-là, une course en voiture coûtait 1 fr. 50 ; on voyait dans les rues de Paris des représentants de tous les peuples de l’univers, et l’on y parlait toutes les langues. » Et vous raconterez à votre auditoire attentif que vous avez vu construire cette vieille tour Eiffel, qui aura déjà entendu gronder bien des orages, qui sera le seul témoin encore debout des splendeurs que vous évoquerez. Puis, pensives, continuant à re-
garder en arrière et revoyant votre joyeuse jeunesse, vous comparerez le présent au passé.
Mais le présent d’alors, que sera-t-il? Je ne le verrai pas, pour cause majeure. Cependant, qui sait : un jour, pour appuyer vos récits, peut-être tirerez-vous de votre bibliothèque un recueil jauni de ces promenades, et donnerez-vous à lire à vos auditeurs enfantins une des pages que j’écris aujourd’hui, comme on cite parfois les paroles d’un vieil ami. A cette heurelà, mon nom prononcé fera peut-être tressaillir mon âme dans le séjour où Dieu l’aura reléguée ; elle viendra, légère, impalpable, voltiger autour de vous, et sans que vous vous en doutiez, vous dira merci.
Mes paroles sont mélancoliques, mais douces, car un sourire les éclaire. Comment ne pas songer à l’avenir, à la vanité des choses humaines devant ce grand Champ-de-Mars, hier si bruyant, aujourd’hui si morne, si désert? Il est l’image de la vie elle-même, si vite éclose, si vite épanouie et si vite fanée, qu’elle semble toujours un rêve à ceux qui approchent de son but final, qui sentent venir l’oubli. L’année prochaine, pas plus tard, en passant devant les grands espaces vides qui s’étendront en face du palais du Trocadéro, en face de l’École militaire et en face de l’hôtel des Invalides, qui de nous, songeant aux splendeurs des mois qui viennent de s’éteindre, ne croira déjà avoir rêvé ?
Mais parlons du présent et essayons de jeter un coup d’œil d’ensemble sur ce qui nous a été montré, d’en présenter à notre esprit un résumé.
Il ne faut pas nous le dissimuler : pendant six mois, du 6 mai au 6 novembre de 1889, nous avons eu journellement sous les yeux le dernier mot dit en toutes choses sur tous les points civilisés de notre terre. Pas une seule branche des arts, des sciences, de l’industrie qui ne nous ait été montrée. Durant six mois, nous avons eu sous les yeux une encyclopédie vivante, parlante, en action, où les exemples étaient visibles, palpables, démonstratifs. C’est par nous-mêmes et non par ouï-dire que nous avons pu juger, et que de connaissances variées nous avons acquises, rien qu’en regardant autour de nous. Notre génération en conservera une indiscutable supériorité sur celle qui va immédiatement la suivre ; elle aura vu rétrospectivement le point de départ de tous les travaux entrepris par les hommes, et, en même temps, leur point d’arrivée.
A côté du gros savoir ainsi conquis, que de petits coins de sciences techniques sont venus nous montrer de nouveaux horizons, augmenter notre bagage de faits, mûrir notre expérience. Et, en cela, je parle de tout le monde, sans exception. Nos mécaniciens, nos ingénieurs, nos fabricants de toutes les catégories, ont pu mesurer ici leur infériorité, là-bas leur supériorité sur leurs rivaux anglais, américains, allemands ou même français. Que de points de géographie, jusque-là obscurs, se sont soudain éclairés' dans nos esprits par la vue de cent peuples divers, accourus à notre appel,
et qui nous ont, par cela même, forcés de nous rendre compte de la situation, du climat, des productions des contrées qu’ils habitent. Nous savons à présent ce que valent et représentent nos colonies ; nous connaissons le degré de civilisation atteint par chacune des républiques hispano-américaines ; nous savons ce que nous avons à imiter ou à redouter de nos voisins. Et les peuples d’Orient ! Ce Japon ouvert et cette Chine seulement entr’ouverte, que de faits importants ils nous ont révélés sur eux-mêmes, et comment ne pas croire à un nouvel élan de notre civilisation devant un si grand nombre d’exemples dont tous, il s’en faut, ne sont pas à dédaigner.
Dans les beaux-arts, en peinture, en sculpture, en architecture et en gravure, notre rang est toujours au premier plan, nous pouvons le dire sans être accusé d’orgueil. Dans l’industrie de la soie, nous avons de redoutables concurrents en Chine, dont les patients et laborieux ouvriers maintiennent la main-d’œuvre à des prix d’un bon marché si fabuleux, que nos machines ne peuvent pas encore lutter avec eux. Certes les machines produisent beaucoup et sans relâche ; mais la main de l’ouvrier l’emporte et l’emportera toujours sur elles pour le fini, le goût, la solidité. En agriculture, il faut bien l’avouer, nous sommes un peu en retard sur les Anglais et même sur les Belges, qui, sans travailler plus que nous, font rendre à leur sol un produit presque double de celui que nous tirons du nôtre. C’est que nos cultivateurs, petits propriétaires, ont encore nombre de préjugés nuisibles; ils sont routiniers par nature, par ignorance, par éducation. Puisse ce qu’ils ont vu leur avoir tant soit peu ouvert les yeux, avoir piqué leur amour-propre.
Notre commerce était ainsi, autrefois ; négligent et routinier, il se laissait sottement supplanter par les Anglais qui, plus hardis, plus calculateurs, prenaient toujours les devants. A l’heure présente, nos vieux ennemis trouvent en nous des émules, parfois des maîtres, et toujours de redoutables rivaux. Mais les Anglais ont une supériorité qui n’est pas à notre portée : ils possèdent 300 millions de sujets alors que nous en possédons 70 millions à peine ; ce qui les porte et les oblige à faire plus grand que nous.
Notre métallurgie, comme procédés, comme outillage, comme exécution des grands travaux, n’a de réelle rivale que celle de l’Angleterre, et c’est à tour de rôle que chacune des deux grandes nations prend l’avance dans cette lutte pacifique et féconde. La grande galerie des Machines, la tour Eiffel, et aussi ces ponts immenses jetés à travers des abîmes, n’ont, pour le moment, rien de supérieur de l’autre côté de la Manche. En horticulture — je passe du fer aux fleurs sans m’inquiéter d’une transition — je crois à une égalité parfaite entre nos artistes et ceux d’Angleterre, de Hollande et de Belgique. Néanmoins nous l’emportons sur un point: la décoration. Il est secondaire, c’est vrai ; mais l’arrangement des expositions florales, du jardin du Trocadéro, avec ses rideaux, ses parterres, ses tapis de fleurs, ne sera jamais surpassé en délicatesse ni en éclat.
Pour la science hydraulique, grâce à M.Bechmann qui, outre ses heureuses applications de la lumière aux fontaines lumineuses, a su organiser le multiple service des eaux à l’Exposition, nous avons lieu d’être satisfaits. Du reste, un peu partout dans cette ville improvisée, journellement peuplée de cent à deux cent mille visiteurs, nos ingénieurs ont fait merveille. Ils ont su assurer le service de l’éclairage au gaz, au pétrole, à l’électricité, approvisionner de vapeur toutes les machines, sans qu’une seule défaillance se soit produite. Le constater, c’est tout bonnement faire leur éloge.
L’Espagne et l’Italie ont surtout brillé par leurs produits naturels, bien que leurs diverses industries soient en notables progrès, celles de l’Italie surtout, dont les maîtres ouvriers et les artistes, ne l’oublions pas, ont été nos guides il y a trois ou quatre cents ans. Des États-Unis, rien à dire; ceux-là sont en tout et pour tout de redoutables rivaux, excepté toutefois dans les produits où le goût a un premier rôle. La race anglo-saxonne fait solide, correct, mais elle ne sait pas se défendre contre la raideur. Elle cherche d’abord Futile; nous cherchons, nous, à tout rendre harmonieux, gracieux, joli; c’est une de nos qualités, j’allais dire de nos distinctions.
Bien que le nombre de médailles obtenues par chaque nation ne soit pas la véritable mesure de leur mérite respectif, car il faut d’abord tenir compte du nombre de leurs exposants, ces récompenses ont été nombreuses. N’oublions pas que la majorité des nations européennes n’a été ni encouragée ni soutenue par leurs gouvernements, que la date choisie par le nôtre pour cette grande manifestation a offusqués. C’est donc de par leur initiative privée que les artistes et les industriels anglais, russes, belges, autrichiens, etc., sont venus prendre place parmi nous. Ils ont dignement représenté leurs pays, qui leur sauront gré d’avoir conquis des lauriers dans un tournoi international où tous les concurrents, en somme, étaient des maîtres.
Mais les marteaux qui, il y a six mois, retentissaient pour édifier, résonnent aujourd’hui pour démolir. Du soir au matin, la physionomie de Paris va se transformer, se modifier du tout au tout. Les grands courants humains qui, sortis de leurs lits habituels, se dirigeaient vers le Trocadéro, le Ghamp-de-Mars, l’esplanade des Invalides, vont reprendre leurs anciennes directions. Tous ces chars-à-bancs, si pittoresques d’allures et de formes, qui sont venus en aide aux omnibus pourtant doublés, aux trains multipliés, aux voitures de place, vont disparaître comme ils sont nés, par enchantement. Chinois, Annamites, Japonais, Canaques, Marocains, Pahouins, Javanais, Sénégalais, Américains, Italiens, Norwégiens, Espagnols, Canadiens, etc., etc., vont regagner leurs pays, aller là-bas, par delà tous les monts, toutes les mers et sous toutes les latitudes, parler des merveilles de Paris, de notre chère France. Dans toutes les demeures, aussi bien celles que grille le soleil des tropiques que celles que glace le voisinage des pôles, se dressera désormais une de ces tours Eiffel en miniature dont la petite
industrie s'est emparée, qu’elle a façonnées avec tous les bois, avec toutes les terres et tous les métaux connus. Paris va perdre ses drapeaux, ses banderoles, son air de fête, pour reprendre un peu de la régularité de sa vie passée; vie de loisirs pour quelques-uns, mais de travail assidu, acharné, pour le plus grand nombre. Car, si Paris est par excellence la ville où l’on s’amuse, il est en même temps, et plus excellemment encore, la ville où l’on travaille. Chacun, depuis six mois, a pour ainsi dire changé de métier; or, il va falloir redevenir le vieil homme que l’on a été. On le fera bravement, soyons-en certains, non toutefois sans soupirer un peu, non sans jeter un regard mélancolique vers ce passé éblouissant encore si proche, et qui vient de rentrer brusquement dans l’ombre.
Coûteuse pour le commerce en général, et surtout pour l’industrie, l’Exposition aura néanmoins été une source de fortune pour quelques-uns. Ceux qui se sont chargés de donner à boire et à manger aux vingt-cinq millions de visiteurs du dôme central et de la galerie des Machines ont encaissé de grosses recettes. Les objets de luxe, les mille petites fantaisies d’origine parisienne, auront été, elles aussi, d’un bon rapport. Ne nous dissimulons pas, d’autre part, que cette Exposition, qui nous a tous absorbés, a montré à nos ennemis, aussi bien qu’à nos amis, que nous ne rêvons pas que plaies et bosses, ainsi que l’on voudrait le faire croire. Elle aura donc éloigné les chances d’une guerre, ce lléau menaçant qui, au degré de civilisation auquel nous sommes parvenus, ne devrait plus être qu’un nom, puisque ses férocités ne conviennent plus ni à notre caractère, ni à nos mœurs. Produire et non détruire, tel devrait être le mot d’ordre de toutes les nations, et ce serait le nôtre d’une façon absolue si l’Allemagne n’avait eu la malencontreuse idée d’arracher de notre cœur l’Alsace et la Lorraine.
L’Exposition est fermée depuis deux jours, et. au moment d’écrire le mot Fin au bas de la dernière de ces promenades, je suis tenté d’en faire une encore, suprême. Je pars joyeux, je reviens le cœur gros. Combien l’homme, qui édifie si laborieusement, est prompt à détruire, grand Dieu ! Plus de fieurs, là-bas, plus dallées sablées, plus de musiques aux sons étranges ! Des camions, des voitures de déménagement, emportant à la hâte des caisses et des ballots. Les palmiers de Nice sont retournés vers les quartiers d’hiver des hirondelles ! Allons, c’est bien fini, cette fois; il faut en prendre notre parti. Sur ce, comme les auteurs de jadis, je prie Dieu, chers lecteurs et chères lectrices, de vous tenir en sa sainte et digne garde, et moi aussi.