‹ Mes promenades à travers l'ExpositionChapitre 4 sur 12 · PALAIS DES MACHINES · texte numérisé non relu

PALAIS DES MACHINES

sible, lit son journal. Si un incident se produit, si un fil casse, la machine, sans y rien comprendre pourtant, s’arrête net, siffle, sonne, appelle, prévient; c’est une brute qui, à l’heure voulue, a des éclairs d’intelligence et semble penser.

Une brute ! il ne faut pas le dire tout haut, au moins devant la machine à fabriquer le papier qui, après avoir préparé une bouillie liquide à l’aide de vieux chiffons, la filtre, l’étend sur une toile, la lisse, la sèche, la lustre et vous rend un journal. Vous donnez à cette autre du coton, et elle le peigne, le file et vous rend une pièce de calicot. Celle-ci coud, celle-là brode, cette autre écrit, cette quatrième compte, cette cinquième dessine, à l’aide de fils de soie multicolores, des fleurs ou des oiseaux.

Je m’arrête; ici comme partout, un volume serait à peine suffisant pour tout énumérer. Mais quelques données statistiques sont curieuses à connaître. Ainsi, toute la vapeur nécessaire à l’action des machines de l’Exposition est produite par onze chaudières qui, par heure, fournissent 50000 kilogrammes de la précieuse fumée blanche. Cette eau vaporisée met en mouvement trente moteurs, lesquels, d’une extrémité à l’autre du Champ-de- Mars, distribuent la force et le mouvement, et dont l’action se fait sentir dans les galeries du bord de l’eau, le long du quai d’Orsay, et même jusqu’à l’esplanade des Invalides. Enfin la personne qui suit toutes les allées du palais des Machines, en y comprenant le pourtour du premier étage, n’a pas parcouru, lorsqu’elle arrive au terme de sa course, moins de 6 kilomètres.

Et l’éclairage ? Le pavillon du gaz est à visiter le soir, et il surprend à juste titre. Oui, menacé dans son empire, le brave petit papillon du gaz s’évertue de lutter contre l’électricité qui, insolente, cherche à le détrôner. Vains efforts, il restera longtemps encore, selon toute apparence, la lumière pratique, constante, sur laquelle on peut sérieusement compter. Il n’a pas les soudaines défaillances de sa brillante rivale, et, s’il n’a pas son éclat qui fatigue les yeux, il ne plonge pas non plus à l’improviste, dans une nuit noire, les gens qu’il est chargé d’éclairer. Il faut en convenir, lorsqu’il est bien épuré, sa lumière ne le cède que de bien peu à celle de son éblouissant compétiteur.

Néanmoins, l’électricité se rengorge et peut croire à son succès définitif, car elle trône sans partage dans la grande galerie des Machines et fait seule les frais des fontaines lumineuses. Mais prenons des chiffres ; en dépit de leur sécheresse, ils sont toujours éloquents, ces petits signes de l’écriture arabe. Si, comme il est de règle, nous acceptons pour unité la quantité de lumière fournie par une lampe Garcel, combien faudrait-il de ces lampes pour éclairer, ainsi qu’elle l’est chaque soir, la susdite grande galerie? Remarquons qu’elle possède quatre lustres de 2 mètres de diamètre, pourvus chacun de douze régulateurs, plus une série d’arcs qui en représentent quatre-vingt-six. L’éclairage total de la galerie des Machines est donc l’équivalent de la lumière distribuée par vingt mille carcels environ.

Mais tous les régulateurs électriques de l’Exposition, quel nombre des susdites lampes représentent-ils ? Cent quatre-vingt mille, et je crois être au-dessous de la vérité, bien qu’ébloui.

Je me suis arrêté à celle des extrémités de la galerie qui s’appuie sur la rue de Suffren, et je me propose de « zigzaguer » en me dirigeant vers la Seine, à visiter en détail ce qui, pour le moment, est pour moi l’aile gauche de l’Exposition. J’entre donc en Perse, ce pays gouverné par un schah très intelligent, et qui nous présente — le pays, bien entendu, et non le schah — ses tapis fameux dont la réputation est méritée. Voici l’Égypte avec sa rue du Caire, aujourd’hui bien distincte de celle qui, chez nous, porte le même nom ; c’est un des grands succès de l’Exposition que cette restauration qui nous transporte non dans l’Égypte des pharaons, des pyramides et des momies, mais dans celle beaucoup plus moderne d’Ismaïl. Je passe rapide; chacun la connaît, cette rue aux ânes, et je vais au sérieux, à l’utile.

Je visite la galerie des appareils de chauffage, celle de l’exploitation des mines, celle des bronzes, celle des fontes artistiques, des papiers peints, de la parfumerie, de la maroquinerie, de la tapisserie, des meubles, de la céramique, des cristaux, delà mosaïque, de l’orfèvrerie. Je passe et ne m’arrête pas à décrire ; je laisse chacun flâner devant ce qui l’intéresse, faire son choix. Cependant, je m’attarde dans le royaume de Siam, dans l’empire du Japon, dans la Serbie, en Grèce, et très longtemps en Suisse, en Russie, en Norwège et aux Etats-Unis. Les expositions particulières de ces nations révèlent à la fois leurs coutumes, le degré et l’importance de leur industrie. C’est un véritable yoyage à travers le monde civilisé et sauvage que cette promenade, un voyage que l’on ne fait pas en un jour, même au Champde-Mars. Il faut parcourir chaque salle, y retourner, y revenir, y fureter, et, à chaque nouvelle excursion , on fait d’intéressantes découvertes, on trouve des coins oubliés.

Me voici parmi les cristaux, ébloui. Les tapis me tentent, les meubles me ravissent, et, au passage, je fais mon choix. Du reste, on ne redoute pas l’exotique, et, si l’on possédait une fortune suffisante, une fortune qui permît l’achat de tout ce qui tente, je me demande si le palais de Versailles serait assez vaste pour le contenir. En rentrant chez soi, on trouverait un immense bazar. En somme on apprend beaucoup dans ces visites, et, à la rigueur, je pourrais dire, après les avoir accomplies, de combien de façons on peut s’asseoir, manger ou se désaltérer. Je remarque que ce sont les exhibitions asiatiques exotiques qui captivent le plus les visiteurs ; chacun va naturellement à ce qu’il connaît le moins, à ce qui, par cela même, pique davantage sa curiosité. Aussi l’exposition chinoise, le pavillon du Maroc, celui de Siam et de la république de Saint-Marin sont-ils très visités. Mais j’arrive en face du palais des Arts libéraux, près du dôme central, dont on ne peut assez admirer le grandiose ni la richesse d’ornementation.

De l’aile gauche, je passe à l’aile droite et me voilà jusqu’au cou dans les diamants, les saphirs, les émeraudes, les topazes et les perles, en un mot dans la section de joaillerie, où Y Impérial, ce rival du Régent, promène ses feux tentateurs, éblouissants. Me voilà devant les vêtements à l’aide desquels les hommes dissimulent leur laideur, devant ceux à l’aide desquels les femmes rehaussent leur beauté. J’admire, comme si j’y comprenais quelque chose, des dentelles, des soieries, de la bonneterie, des tissus de laine, de coton, de lin, qui me conduisent en face des produits chimiques, et, en fin de compte, me plongent dans l’électricité. Voici la carrosserie que je dédaigne, ne possédant pas de chevaux, et des écuries qui ne peuvent m’intéresser, puisque je n’ai pas de voitures .Voici des diamants bruts, des fonderies, des forges. Mais je me lasse d’énumérer. J’enfile donc une fois de plus la longue galerie qui me ramène au grand dôme. J’ai maintenant à ma droite et à ma gauche les pavillons de la ville de Paris; je m’assieds un moment pour reprendre haleine, pour admirer.

En vérité, devant les vertes pelouses, les parterres de fleurs, les bassins et les canaux qui font un immense parc de l’espace qui s’étend de nos pieds à la tour Eiffel, comment croire qu’il y a moins de deux ans il n’existait là qu’une vaste plaine blanche, aride, où le vent, libre et joyeux, s’en donnait à cœur joie de remuer, de chasser, de soulever, d’emporter au loin des tourbillons de poussière ? Les étrangers auxquels on explique cette transformation vous regardent avec incrédulité, et il faut employer des serments solennels pour les convaincre que vous ne voulez pas vous divertir à leurs dépens. Tout s’improvise de nos jours, grâce à des outillages qui sont des merveilles d’ingéniosité ; oui, tout s’improvise, même les choses d’arboriculture ou d’horticulture, et, maniés avec soin, les arbres se laissent transplanter avec débonnaireté.

Nous venons de voir en gros la partie industrielle de l’Exposition, et je ne réponds pas de n’y pas revenir pour étudier quelques détails. En attendant, je me propose de vous conduire, lecteur, au palais des Arts libéraux. Mais le véritable point de départ de cette excursion se trouve vers le pilier gauche de la tour Eiffel, et j’y retourne par la rue du Caire dont l’animation et la gaieté sont communicatives. Je m’arrête indécis. Dois-je pousser jusqu’au bord de la Seine où se trouve l’Histoire de l’habitation humaine? Je me taie en me promenant dans le groupe des pavillons élevés par les républiques américaines. Nous avons visité celui de la république Argentine, mais voici leVenezuela, le Nicaragua, le San-Salvador, le Paraguay, l’Uruguay, l’empire du Brésil et, enfin, la république mexicaine qui nous invitent. Visitons celte dernière ; elle nous donnera une idée des productions de toutes les autres et nous fera gagner du temps.

Le Mexique, en cela bien inspiré, n’a pas demandé à l’Europe l’architecture de son pavillon d’exposants; il a préféré nous présenter un spécimen

de l’art des Toltèques et des Mistèques. Cette construction attire l’attention ; elle sort du banal. Avant d’y pénétrer, il est bon de jeter un coup d’œil sur les plantes grasses dont on l’a entourée et qui surprennent par leurs dimensions. Eh bien, si surprenantes que soient ces dimensions, elles sont, pour plusieurs de ces plantes, de beaucoup au-dessous de celles qu’elles atteignent. Seulement, la difficulté du transport a été un obstacle, et il n’a été possible d’amener jusqu’à Paris que de moyens échantillons de ces curieux végétaux, au nombre desquels se trouve celui sur lequel on élève la cochenille.

Le Mexique, avec lequel nous avons été en guerre il y a vingt ans, sans que nous ayons jamais été ses ennemis et sans 'qu’il ait été le nôtre, est, avec le Brésil et après les États-Unis, la nation la plus importante du nouveau monde. Grâce à la richesse de son sol, à la multiplicité de ses climats, ce beau pays est certainement appelé à un grand avenir industriel. Sur ses côtes de l’Atlantique, il est, par l’intensité delà chaleur, le rival du Sénégal, et ses plateaux, ses côtes du Pacifique, sont des paradis terrestres. Le Mexique possède toutes les productions naturelles des pays chauds, et ses parties tempérées ont des sols pour toutes les cultures, de la canne à sucre au noyer. Ses montagnes renferment d’inépuisables richesses minérales, et l’on a calculé que près d’un tiers de l’argent qui circule dans le monde a été produit par lui. Ajoutons que ses habitants sont doux, intelligents, hospitaliers et très portés vers les Français qui, du reste, leur rendent leur bonne amitié. Il m’est permis de le certifier, moi qui ai passé vingt ans de ma vie dans ce magnifique pays, qui n’ai gardé de ses habitants que des souvenirs de gratitude.

Mais pénétrons dans le palais aztèque qui, bien que ne possédant que des portes relativement étroites et pas de fenêtres, est néanmoins très bien éclairé.

Dès les premiers pas, on est attiré par l’image d’un cavalier mexicain dont le costume, dans ses moindres détails, ainsi du reste que l’équipement de sa monture, sont d’une rigoureuse exactitude. Ce qu’il faudrait voir, c’est ce centaure galoper, lancer son lasso, manier son intelligent compagnon comme si, à eux deux, ils formaient un seul tout. Mais au fait, ce merveilleux cavalier, on le voit en ce moment parader à la porte Maillot, dans le campement de Buffalo Bill.

Voici une Mexicaine dans son hamac, une Indienne marchande de légumes, une autre en costume de gala. Ici encore l’exactitude est rigoureuse, et les jolis visages de ces mannequins ne sont pas tout à fait de convention. Toutes les Mexicaines, qu’elles soient créoles, métisses ou indiennes, ont de grands yeux, de belles dents, de longs cheveux, de petits pieds, de petites mains et une grâce nonchalante qui séduit. Avec ces dons primordiaux, il est bien difficile d’être laide, on en conviendra.

Le fond du costume mexicain, comme celui du costume indien, est à peu près identique; mais la forme, les couleurs varient d’une ville à l’autre et

même de village à village. Les étoffes rouges, bleues, jaunes, vertes, blanches sont accouplées, dans ces pays de soleil, sans se heurter ni paraître criardes. Du reste, une multitude de figurines en terre cuite, en cire ou en chiffons, renfermées dans des vitrines, peuvent donner aux personnes qui prennent le temps de les regarder une idée de la variété des costumes portés par le peuple mexicain. Je dis du peuple, car il ne faut pas oublier que, dans les grandes villes, on ne porte, dans la bourgeoisie, que le costume européen.

Le Mexique possède tous les fruits d’Europe, en même temps que tous

Pavillon mexicain.

ceux des tropiques, et, parmi ces derniers, il en est qui ne possèdent pas encore de nom en français. A ce point de vue, un coup d’œil sur les fruits modelés en cire qui nous sont présentés est à la fois intéressant et instructif. Je conseille aussi de regarder les broderies mexicaines ; ce sont des dessins tracés sur de la batiste dont on enlève un à un les fils, œuvre de patience qui fait gagner le paradis à celles qui l’entreprennent. A regarder encore les écharpes dans lesquelles s’enveloppent, de la tête à la ceinture et en se couvrant le visage jusqu’aux yeux, à la façon des femmes turques, toutes les Mexicaines.

Gomme produits généraux, nous voyons des sucres, du tabac, des cafés, des soies, des minerais, des vins, des tafias, des conserves de fruits, des étoffes, des bois, des pierres de toute nature, des plumes, de l’écaille, des peaux

MES PROMENADES rA } TRAVERS L’EXPOSITION.

de tigre, de renard, de crocodile, etc., etc. En somme, le pavillon du Mexique est un des plus remarqués. Il a son salon de peinture et nous montre, par cent spécimens, que l’instruction publique est loin d’être là-bas négligée. Ses essais de métallurgie sont de bon augure, et, si ce beau pays a déjà une histoire glorieuse dans le passé, ce n’est pas être grand prophète que de lui prédire, dans un avenir prochain, de grandes et belles destinées. Il possède tous les éléments qui font aujourd’hui la richesse des nations modernes, et pour devenir tout à fait grand, il ne lui manque que des bras. Ses puissants voisins américains lui en fournissent, mais mieux vaudrait pour lui, à mon humble avis, les tirer d’Europe. Il aurait ainsi plus de sécurité pour rester étoile indépendante, ce qui vaut toujours mieux, au moins sur la terre, que de faire partie d’une constellation, même alors qu’elle est aussi brillante que celle des États-Uîiis.

L’homme propose et Dieu dispose. — La verrerie vénitienne. — Une succursale de l’enfer.

— Le palais des Arts libéraux. — Histoire du travail. — Les époques de l’humanité. — Premiers essais dans les arts, les sciences et l’industrie. — Scènes plastiques. — Les montgolfières et les aérostats. — Le rêve et la réalité. — Histoire des voitures. — Le çlernier coucou. — Un désert inattendu. — Lamentations jérémiques. — La chirurgie.

— L’électricité.

Septembre 1889.

Il sera éternellement de circonstance le proverbe qui affirme que l’homme propose et que Dieu dispose ; je viens de l’expérimenter pour la millième fois. En m’arrachant à l’exposition mexicaine, où me captivaient tant de souvenirs de ma jeunesse, je voulais me diriger avec la rectitude, sinon avec la rapidité d’une flèche, vers le palais des Arts libéraux. Je m’arrête, en vrai flâneur, devant la verrerie vénitienne. Là, on me tend un billet jaune que je prends, et en échange duquel je verse cinquante centimes. Un peu plus loin on me confisque mon billet pour l’écorner; puis on me le restitue en compagnie d’un petit paquet dont je déchire l’enveloppe avec curiosité, et je me trouve en possession d’un flacon minuscule, en même temps qu’en face d’un fourneau dont les ouvertures incandescentes m’éblouissent. Je suis dans la verrerie du signor Dandolo, et, devant moi, cinq ou six ouvriers confectionnent des coupes, des vases en verre multicolore, vingt fantaisies.

Il fait très chaud dans cette petite succursale de l’enfer dont les diables ont d’honnêtes visages, et qui, au lieu de fourches, sont armés de longs tubes creux à l’extrémité desquels se balance une boule de feu. Cette boule, ils la tournent, la retournent, la frottent, la pincent, la coupent, et, pendant ce travail, elle s’allonge, s’amincit, se renfle ici, se gonfle là, se transforme insensiblement en une carafe, en une corbeille, en une feuille d’acanthe, au souffle délicat, mesuré, des opérateurs. Cette pâte de feu, elle se manie en apparence comme du mastic; elle devient noire, puis blanche, puis transparente : c’est du verre, du verre de différentes couleurs, modifié de cent façons. Dois-je avouer qu’entré là par hasard je n’en suis sorti qu’une heure plus tard, bien que j’eusse déjà, dans ma vie, visité plus d’une verrerie! Ne souriez pas ; si vous vous laissez séduire, vous ferez comme moi, comme tout le monde.

Je m’arrache enfin à la fascination de la curiosité, ce travers que ne con-

naissent pas ou que connaissent peu les animaux, les chats exceptés, et je reprends mon chemin vers le palais des Arts libéraux, dans lequel je pénètre enfin.

C’est une idée heureuse que celle d’avoir placé, à l’entrée des galeries de l’Histoire du travail, une série d’hommes primitifs s’essayant à l’industrie. Voilà donc les débuts enfantins, mais déjà raisonnés, de nos ancêtres lointains. Voici l’âge de la pierre, celui des os, celui du bronze, puis celui du fer. Avec ce dernier métal, l’homme prend en quelque sorte possession de la nature entière, il peut désormais tout couper ou tailler, et, artiste d’instinct, il va le devenir pratiquement. N’oublions pas que les objets qui nous sont ici montrés comme des œuvres de nos ancêtres préhistoriques, sont authentiques. Oui, ces armes en silex, ces parures en coquilles, ces porphyres façonnés, ces os sculptés, ces épées de bronze, ces fers de lance forgés, sont le point de départ et les étapes de l’industrie qui, les siècles aidant, est venue aboutir à la galerie des Machines. Quant à ces vases peints où se profilent d’enfantines figures, ou qui se montrent ornés de bas-reliefs, ils sont le premier mot des arts dont nous voyons l’apogée dans les salles de la peinture, de la sculpture ou de la gravure du palais des Beaux-Arts, dans celles des ornements d’église ou de moulages du Trocadéro.

Que de choses à regarder dans la section que je parcours en ce moment ! S’il était sage, c’est parce point que tout visiteur commencerait ses promenades à l’Exposition, pour mieux juger et goûter ce qu’il verra par la suite.

Ici se montrent, d’une façon pratique, les premiers essais de l’homme, non seulement dans tous les arts, mais dans tous les métiers et dans toutes les industries. Fait singulier, il débute invariablement par le compliqué, ce pauvre diable, et perfectionne en simplifiant. Voici ses premières étoffes, ses premières chaussures, ses premières parures. A l’aurore de l’humanité, c’est l’homme qui se pare, qui se peint, qui s’entoure le cou de colliers, les poignets de bracelets, les doigts de bagues. Ce qu’il considère comme précieux, il se hâte de se le suspendre aux oreilles, au nez, aux lèvres, à la ceinture; il en orne ses cheveux, sa barbe, ses avant-bras, ses mollets, ses doigts de pied. Peu à peu, il cède ces colifichets à sa compagne et devient plus sérieux, c’est-à-dire plus civilisé. A l'heure présente, ce sont les femmes qui, dans tous les pays, enrichissent leur beauté non plus simplement de coquilles enfilées ou de simples pierres taillées, mais d’ambre, de corail, de bijoux d’argent ou d’or, de pierres fines ou de perles.

Il faudrait des mois, et des yeux de lynx, pour examiner ici rien que les choses saillantes ; et, comme le juif errant, il me faut marcher sans cesse, marcher toujours. Ne nous éloignons pas, pourtant, sans jeter un coup d’œil sur l’atelier du potier athénien, sur la boutique du potier gallo-romain, sur l’atelier des Chinois façonnant les émaux cloisonnés qui ravissent les collectionneurs. Pourquoi les savants se moquent-ils de ces tableaux en relief?

Laissons-les sourire, et instruisons-nous en regardant ce qu’ils dédaignent. Voir, c’est apprendre, dit un vieux proverbe qui a toujours raison, et, pour ma part, j’avoue que chacune de mes visites à l’Exposition me vautquelques connaissances nouvelles, que j’en sors toujours un peu moins ignorant que je n’y suis entré.

Je m’arrête un instant près des décors de théâtre, où l’art de la perspective a, je crois, atteint ses dernières limites. On m’a montré là des objets qui me paraissent être en relief, bien qu’ils soient simplement peints sur une surface plane, et des effets de lointain qui me prouvent combien mes yeux sont faciles à tromper. Mais au-dessus de ma tête, un ballon captif, pourvu de son aéronaute, attire mon attention. Je gravis un escalier pour voir de plus près le voyageur, et me voilà devant une montgolfière ou, autrement dit, devant le premier ballon qui prit le nom de ses inventeurs, les frères Montgolfier.

Ce fut en 1782, d’après la légende, que les deux frères virent un cornet de papier, qu’ils avaient jeté dans le foyer d’unecheminée, s’envoler soudain. Surpris de ce phénomène, MM. Montgolfier, hommes instruits, en cherchèrent aussitôt le pourquoi. Ils le trouvèrent dans ce simple fait, que l’air chauffé est plus léger que l’air froid, et construisirent aussitôt un globe de papier ayant un foyer à sa base ouverte. La nouvelle machine s’envola vers le ciel et, dès l’année suivante, le physicien Charles construisit un globe qu’il remplit de gaz hydrogène, lequel est quatorze fois plus léger que l’air, et pour la première fois, depuis Icare, un homme s’éleva vers les deux.

Ce fut là un gros événement, comme bien Ton pense, et les imaginations s’exaltèrent, rêvèrent les choses les plus folles. On crut le ciel conquis et l’on parla de voyages aux étoiles, oubliant que notre atmosphère est limitée, qu’au delà d’une hauteur de quelques milliers de mètres nous ne pouvons plus vivre, que nous périssons comme le poisson jeté hors de l’eau. Nos physiciens n’ont plus cette ambition d’aller voir de près ce qui se passe dans la lune ; ils cherchent seulement à dompter ces globes indociles. On dit même tout haut que ce problème a été résolu par le capitaine Renard, mais que l’on garde le secret de cette découverte avec le même soin que celui de la poudre sans fumée.

Par suite d’un rapprochement naturel, et qui néanmoins fait sourire, je trouve, près des montgolfières et des aérostats primitifs, des spécimens de tous les véhicules dont l’homme a fait usage depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. C’est rationnel ; car, avec ce rapprochement, nous ne sortons pas de la locomotion. Donc voici des chars, des traîneaux, des palanquins, des pataches, desphaétons, des diligences, des malles-postes, etc., etc.; la collection est complète. Les voilà donc toutes ces rudes et cahoteuses voitures dont les wagons de chemins de fer ont fait des choses presque antédiluviennes ! Oui ! les voilà toutes, attendu que j’aperçois un coucou. En le regardant si

jaune, si massif, ce véhicule, et en songeant que, laborieusement traîné par un ou deux chevaux plus étiques que Rossinante d’éternelle mémoire, il emportait nos pères à Saint-Germain, à Versailles, à Sceaux, en un mot sur tous les points des environs de Paris, on a peine à croire que sa disparition date seulement d’une quarantaine d’années. Mais j’y songe : a-t-il réellement disparu? Est-il certain que là-bas, en Normandie, en Bretagne, ou sur un des points encore plus éloignés, le pauvre vieux ne cahote pas le long de fossés boueux? Ah ! les malheureux chevaux d’alors, rien ne saurait aujourd’hui donner l’idée de leur transparente maigreur. En outre, ils étaient couverts de plaies et boitaient tout le long du chemin, tirant la pesante machine où s’empilaient de dix à douze voyageurs. Sur ma foi, lecteur, il ne faisait pas bon d’être cheval en ce temps-là. Paris, l’enfer des chevaux ! disait-on, et on n’exagérait pas. Depuis lors, les choses se sont un peu améliorées, un peu seulement, car nous voyons encore, en dépit du zèle de la Société protectrice des animaux, de pauvres haridelles attelées à des voitures trop lourdes. Enfin les chevaux ne sont plus qu’en purgatoire ; mais ce n’est jamais à Paris, je le crains, qu’ils trouveront leur paradis.

Monté dans les galeries supérieures de l’Histoire du travail pour voir de près un aéronaute empaillé, je m’y trouve bien et j’y reste. D’ailleurs, je rencontre ici des collections anthropologiques, entre lesquelles je remarque un curieux tableau des types principaux de la race humaine. Ce sont là des gravures d’un fini merveilleux qui illustrent le grand ouvrage récemment publié par M. A. de Quatrefages, ayant pour titre : Introduction à l'étude des races humaines , et qui forme le premier volume d’une Histoire générale des races humaines.

Tout en causant, je chemine, et me voilà dans une partie déserte — - oui, vous avez bien lu — dans une partie déserte de l’Exposition, alors qu’elle devrait être, cette section, une des plus animées. D’où vient cela? de ce que l’on ignore probablement son existence. Et pourtant, on a logé là une des plus honorables et des plus importantes industries de notre France, la librairie.

Pauvre librairie ! pourquoi l’a-t-on ainsi sacrifiée ? Elle honore pourtant notre pays, et son mérite est au moins égal à celui des gaufres hollandaises ou des nougats tunisiens. Je suis de mauvaise humeur, je l’avoue. Que voulez-vous, je suis orfèvre, après tout, et mon cœur a bien le droit de saigner. En montant vers l’aéronaute qui est là-bas, je croyais me rapprocher du ciel et je me trouve en enfer ; quelle déception !

Je continue à marcher en avant d’un pas mélancolique, et je constate, sans que le malheur des autres me console, que, d’une extrémité à l’autre de ce lieu déshérité et comme maudit, mes pas retentissent bruyants , mais solitaires. Ce ne sont pourtant ni les attractions ni les choses intéressantes qui manquent ici, même en dehors de celles que j’ai déjà signalées. D’abord,

une collection complète d’instruments de musique, au milieu de laquelle figure triomphalement la harpe de David. Ne riez pas : cette harpe a été trouvée dans un tombeau égyptien ; elle est donc authentique, et rien n’empêche de supposer qu’elle ait appartenu à un David, qu’il ait été roi, poète ou simple rentier.

Après l’Histoire de la musique, voici celle des Ponts et chaussées, et, tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage: les Arts et métiers, l’Ecole centrale, le barrage des rivières, les môles, les jetées, etc. Voici des épreuves photographiques, des dessins, des cartes, des gravures, des plans, et, ici encore, un volume ne suffirait pas à contenir la simple énumération de ce qui est digne d’être regardé.

Ayant accompli en conscience le tour des galeries, je me retrouve à mon point de départ, c’est-à-dire près de la rotonde des décors, des trucs, des costumes de théâtre, et je redescends. J’appuie sur ma droite, et je pénètre dans une salle où sont rangés, en bel ordre, tous les appareils, tous les instruments de chirurgie. Il y a bien là deux mille espèces de scies, de couteaux, de canifs, de lancettes, de scalpels, de pinces, de tenailles, de vrilles, de vis, de marteaux, de rabots, destinés à tailler, à fendre, à déchiqueter, à pincer, à broyer, à trancher la pauvre chair humaine. 11 y a aussi des reproductions en cire des maladies qui peuvent s’attaquer aux yeux, au nez, aux lèvres, à la langue, aux oreilles, aux jambes, aux mains, aux doigts, aux ongles, aux pieds des infortunés mortels. Je ne vois que plaies, que bosses, que difformités. Fuyons, dans la crainte d’acquérir, sans le vouloir, une gibbosité. Que de maux, bon Dieu ! peuvent assaillir nos pauvres corps; mais aussi que de moyens pour les prévenir, les guérir, ou au moins les soulager ! Ma fuite m’a conduit parmi les dentistes et je fuis de nouveau.

Sans trop savoir comment, j’ai pénétré dans une salle où sont rangées des machines électriques de formes particulières, de toutes les tailles et de toutes les puissances, etje comprends qu’il s’agit toujours de fart de guérir, que je ne suis pas encore sorti de la médecine et de la chirurgie. Un jeune homme armé d’une longue baguette, et qui de son autre main tourne une roue, fait jaillir d’un volumineux appareil cylindrique des étincelles de 3 et 6 centimètres î C’est tout simplement la foudre en petit que ces fds lumineux, qui se dessinent dans l’air avec un pétillement joyeux. Or, cette brillante étincelle remplace au besoin la cire des bougies, supprime les distances, écrit, parle, traîne des tramways, des locomotives, met en mouvement des sonneries, des métiers à tisser, si bien que l’avenir semble lui appartenir.

Qu’est-ce donc que l’électricité? On n’en sait rien. On a découvert qu’il y en a dans la nature de deux qualités, une en équilibre et l’autre en mouvement. Au fond, c’est la même, modifiée. Mais comment ce fluide passe-t-il de l’un de ces états à l’autre ? On n’en sait rien. Néanmoins, on l’utilise, on

le dompte, on se sert de ses propriétés. Gomme toutes les servantes sur lesquelles manquent les renseignements, l’électricité joue souvent de mauvais tours à ses prétendus maîtres. Toutefois, tant de savants s’occupent d’elle, aujourd’hui, que l’on finira par découvrir sa véritable origine, par faire d’elle une personne rangée. Elle nous est déjà indispensable ; que sera-ce dans cinquante, dans cent ans ? 11 y a là matière à rêveries.

Je termine ma promenade des galeries du travail rétrospectif devant le laboratoire d’un vieil alchimiste, un savant des siècles passés. Il a bien toutes les sinistres apparences que nos pères prêtaient aux sorciers, ce brave homme, avec un entourage de flacons où mijotent des liquides multicolores, et sa collection de reptiles. De même que ses confrères, il mélange tout, broie tout, essaie tout, et cette curiosité insatiable a été le point de départ de maintes précieuses découvertes. Mais, saluons ; en face de ce laboratoire sont exposés les instruments de Lavoisier, le fondateur de la chimie, l’auteur de la fameuse devise : «Rien ne se perd, rien ne se crée! » Il prouva, en effet, ce savant, que les corps peuvent être modifiés de mille façons, mais qu’on ne peut les anéantir ; que les parties qui les constituent, aussitôt mises en liberté, s’unissent à d’autres pour former de nouveaux corps. Il découvrit l’oxygène, il décomposa l’eau et la recomposa; il expliqua la respiration, la combustion, la fermentation, étudia la chaleur et les gaz. Enfin, cet homme extraordinaire, le plus beau génie peut-être du dix-huitième siècle, publia en 1789, c’est-à-dire il y ajuste cent ans, un Traité de chimie qui fait encore l’admiration des hommes de science, et qui est le point de départ de toutes les découvertes modernes.

Lavoisier mourut de mort violente le 8 mai 1794, à peine âgé de cinquante et un ans, alors que son génie était dans toute sa force et promettait de nouvelles merveilles. Mais il vaut mieux ne pas parler de ce funèbre événement.

J’ai nommé tout à l’heure la photographie, cet art si récent et si progressif, qui, né il y a quarante ans à peine, a déjà atteint une perfection très intéressante à constater un peu partout, mais surtout dans les galeries de l’Histoire du travail. Dès ses débuts, il nous avait promis, ce fils de la daguerréotypie, non seulement de reproduire l’image des objets, mais aussi leurs couleurs. Des essais pleins de promesses ont fait grand bruit il y a une quinzaine d’années, puis un silence profond s’est établi autour de cette question capitale. Pour ma part, je croyais que les photographes, considérant cette recherche comme une chimère, comme un de ces problèmes insolubles qu’il fallait ranger à côté de la quadrature du cercle ou du mouvement perpétuel, avaient renoncé à s’en occuper. Je me trompais, et si rien de concluant n’a été trouvé, les investigations n’ont pas été abandonnées. Elles se poursuivent en silence, discrètement, et quelques pas en avant ont été faits dans la voie si désirée.

Ainsi, aujourd’hui, M. Recquerel reproduit sur une plaque argentée les couleurs du spectre solaire, et M. Poitevin les obtient sur du papier. Mais ces images sont fugitives et doivent être conservées dans l’obscurité, car le moyen de les fixer n’est pas encore trouvé. Toutefois, M. Chardon vient de gravir un nouvel échelon, en obtenant des épreuves qui résistent pendant un certain temps à l’action de la lumière. Attendons-nous donc, de ce côté, à de prochains événements.

Entre temps, c’est une curieuse promenade à entreprendre que celle à laquelle nous convient nos photographes, et je viens de passer parmi leurs œuvres deux heures qui m’ont paru courtes. J’ai vu nombre de sites, de paysages, de villes, et de délicieux types féminins de toutes les nationalités. Mais toute description serait vaine, il faut faire ici comme Pierre Petit, opérer soi-même.

Sur les bords de la Seine. — L’Histoire de l’habitation. — Coup d’œil sur l’architecture de l’homme et sur celle des animaux. — Critiques instructives. — Une page d’histoire très ancienne. — Types de ruches ^humaines. — La civilisation et la barbarie ; leurs victoires alternatives. — Maison gallo-romaine. — Civilisations disparues. — Énigmes devenues insolubles. — Pensée d’orgueil humain. — Petitesse et grandeur de l'homme. — Les affiches à Rome. — - Les Esquimaux. — Paris et l’avenir. — Tout n’est que vanité.

Ce n’est pas seulement par fantaisie, chers lecteurs, mais par amour de l’ordre, que je songe à vous mener aujourd’hui sur le bord de l’eau. A l’heure présente, nous nous sommes promenés ensemble dans presque toutes les parties du Champ-de-Mars et de l’esplanade des Invalides, sans toutefois nous hasarder jusqu’aux rives de la Seine. L’instant de le faire est venu; explorons donc de compagnie ce pays vierge pour nous, il ne manque pas d’attractions.

Je me mets en route sans plus de préambules, et, dès mes premiers pas, je rencontre une rue étrange, celle de l’Histoire de l’habitation, c’est-à-dire le complément nécessaire de l’Histoire du travail. Il n’est pas indifférent, après voir vu les premiers et les derniers produits industriels de l’intelligent animal que Dieu a doté de la pensée, privilège qui place ledit animal au-dessus de tous ceux avec lesquels il peut avoir des ressemblances physiques, il n’est pas indifférent, dis-je, de voir comment il se logeait à son apparition sur la terre. Les bêtes qui furent ses contemporaines aux âges ténébreux du commencement du monde, remarquons-le, n’ont en rien varié l’architecture de leurs demeures. Le plus ancien nid d’hirondelle est identique à celui que ses descendantes construisent à l’heure présente, et maître Jeannot lapin creuse et divise son terrier comme le creusaient et le divisaient ses ancêtres ; la fourmi moderne, dans l’aménagement de sa cité, n’agit pas autrement que la fourmi antique. L’animal proprement dit ne progresse ni ne recule ; il exécute d’une façon machinale, comme fatalement, le plan que le Créateur lui a tracé dans la cervelle. Quant aux hommes, c’est autre chose; chacun d’eux a ses idées propres, et ne copie jamais avec une complète servilité. Tous les nids de moineaux sont pareils, et bâtis avec les mêmes matériaux; mais l’homme invente, combine, modifie. Selon les lieux qu’il habite, il emploie la terre, la pierre, le bois, la tige des roseaux, les feuilles des palmiers, les écorces. Il creuse, il échafaude, il adopte ici la forme carrée, plus loin la forme ronde, plus loin encore l’el-

lipse. En tout, partout, toujours, il se montre artiste, inventif. De la caverne, de l’antre qu’il s’approprie d’abord, il en arrive à construire les palais de Ninive, de Memphis, de Thèbes, et il élève à Dieu ou à ses dieux des temples qui se nomment le Parthénon, Saint-Pierre de Rome et Notre- Dame de Paris.

On a beaucoup reproché à M. Garnier ses reproductions minuscules, et il y a là un peu d’injustice. S’il eût donné à ses fac-similés leur ampleur naturelle, le Champ-de-Mars tout entier eût été insuffisant, et, raisonnablement, il ne pouvait prendre qu’un terme moyen. En somme, le célèbre architecte de l’Opéra a fait des joujoux instructifs, qui parlent aux yeux, dont les formes se gravent dans les mémoires; lui reprocher quelques fautes de détails, voire quelques erreurs, me semble une sévérité intempestive. Pour notre part, prenons les choses telles qu’on nous les présente et tirons-en le plus de profit que nous pourrons : ce sera de la sagesse.

L’Histoire de l’habitation nous présente près de quarante spécimens d’architecture ; c’est un gros travail, en somme, auquel le grand public rend hommage en le visitant avec une curiosité qui doit satisfaire M. Garnier. Voici les « abris sous roche », maisons naturelles dont l’homme a d’abord profité. Jeté nu sur la terre, il avait à se garer de la pluie, des ardeurs du soleil, de la grêle, de la neige et du vent. L’été, l’ombre du feuillage pouvait lui suffire ; mais l’automne venu, les pluies persistantes lui firent rechercher les pierres qui formaient des toits naturels. Enfin le froid le fit s’enfoncer dans les cavernes, où la température est constante. Ce ne sont pas là des hypothèses : c’est en fouillant le sol de ces abris que les savants découvrent qu’ils ont été longtemps habités ; c’est là qu’ils recueillent les pierres et les os taillés ou sculptés qui remplissent tant de vitrines dans les galeries de l’anthropologie.

Mais l'homme sauvage est d’humeur vagabonde; puis, comme il vit de chasse, il a vite anéanti le gibier autour de sa résidence, et il doit, sous peine de mourir de faim, aller chercher au loin une contrée neuve. Il s’éloigne des montagnes et, ne trouvant plus dans les plaines d’abris naturels, il invente la hutte, tandis que son voisin, plus artiste, imagine la cabane. La plaine permet de semer, de planter. Les familles, devenant plus nombreuses, se divisent, émigrent. Avec le temps, elles oublient les liens qui les ont unies, leur commune origine, et se traitent en antagonistes. Elles doivent songer à se mettre à l’abri des surprises, des violences de leurs anciens cousins, qui sont maintenant des ennemis, et les fossés, les maisons de pierre, les cités closes, inaccessibles, sont inventées. Toutes proportions gardées, ces travaux de défense prouvent déjà une civilisation avancée. Puis les premières découvertes industrielles en amènent d’autres; aux outils de pierre, d’os, succèdent ceux de cuivre, de bronze. Le fer paraît et, grâce à lui, toutes les matières deviennent malléables ou atta-

quables. Le peuple qui, le premier, découvre le fer, devient un maître pour ses voisins ; il les oblige à fuir ou à lui payer tribut.

Mais nous ne pouvons suivre pas à pas nos ancêtres à l’heure où ils envahissent la terre et prennent possession de ce magnifique domaine. En même temps, ils modifient leurs mœurs, leurs costumes, la forme de leurs demeures, selon le climat de la contrée où ils ont été poussés, et aussi selon les matériaux qu’ils trouvent à leur portée. L’Égypte, la Syrie, la Phénicie, la Judée adoptent la forme carrée dans leurs constructions; la Perse choisit la voûte ; l’Arabie, l’arcade; la Chine dresse ses kiosques tourmentés ; l’Inde élève ses pagodes. Les Grecs naissent et leur architecture savante, aux

Maison gothique.

lignes harmonieuses, fournit des modèles aux Romains qui nous les légueront. Mais, si l’art est né d’un côté, la barbarie persiste de l’autre; les Huns, un beau jour, promènent leurs chariots attelés de bœufs sur les voies romaines, et leurs innombrables essaims foulent aux pieds la civilisation écrasée, vaincue par le nombre, en vertu de la terrible maxime des conquérants, qui, tous et de tout temps, ont orgueilleusement déclaré que : « La force prime le droit ! »

Voici des demeures gallo-romaines ; elles nous intéressent. Rome est tombée, et notre pays, conquis par vingt peuples barbares, se transforme et devient peu à peu la France. L’architecture romane règne d’abord ; puis le moyen âge rompt avec les traditions, crée de toutes pièces le gothique merveilleux, élève des monuments dont nous avons hérité, qu’on

ne se lasse pas d’admirer. La renaissance nous ramène brusquement vers l’art grec, plus pur, mais, au fond, moins original que celui qu’il supplante. Pendant ce temps, des sauvages en sont toujours à la hutte, à l’antre, à la cabane, aussi bien dans le nord de notre Europe que dans l’intérieur de l’Afrique qui, lui, semble n'avoir jamais été civilisé. Partout, du reste, excepté sur quelques points de l’Asie et de notre continent, les hommes redeviennent à demi barbares, vivent, sans les comprendre, parmi les débris de civilisations disparues, attestées seulement par des édifices grandioses. Colomb découvre l’Amérique, et là comme en Europe, comme en Asie, comme sur le littoral méditerranéen de l’Afrique, des groupes d’hommes insouciants vivent au milieu de ruines laissées par des nations adonnées aux sciences et aux arts, et dont ils ne sont même pas les descendants. La nuit s’est faite autour de ces nations puissantes, civilisées, industrieuses, et les quasi-sauvages campés sur les débris de leurs palais, ignorent jusqu’au nom qu’elles ont porté. Oui, ceux qui ont élevé ces murs de granit, sculpté ces statues au type distinct de ceux qui les brisent aujourd’hui, on ne sait qu’ils ont existé que parla vue de leurs œuvres. Ce qu’ils ont été, on l’ignore, on l’ignorera toujours. D’où sont venus ceux qui ont pris leur place? On l’ignore aussi. En Amérique, comme partout et comme répétant un mot d’ordre, le sauvage déclare que ses pères sont venus du Nord. Quel mystère, quelle ombre épaisse couvrent en tous lieux les premiers pas de l’humanité, aussitôt que les fils d’Adam sont dispersés ! Un fait certain, c’est que notre apparition sur la terre est relativement moderne. Et néanmoins, nulle part l’homme ne sait plus rien de son histoire primitive. Pourquoi ces ténèbres? Et quels sont donc, en cette matière, les secrets desseins de l’Être suprême, de ce Père commun que nous avons au ciel?

Nous répétons avec orgueil que, désormais, nous ne pourrons plus oublier ce que nous savons de notre histoire ; que nos monuments et nos livres le raconteront, à défaut de nos voix devenues muettes ; que notre civilisation ne peut disparaître. Hélas! les grands peuples qui ont vécu dans le nouveau monde ont laissé des livres de granit encore debout, sur lesquels leur histoire est écrite. Ils ont laissé des palais aujourd’hui sans toitures, où s’abritent des chacals, des tigres, des serpents. Mais l’écriture qui raconte leur passé est muette pour le voyageur moderne, car nous ne savons ni la valeur, ni la signification de ces caractères devenus incompréhensibles, hiéroglyphes qui ne trouveront jamais de Champollion. Regardez une mappemonde, et vous verrez quelle minuscule partie de sa superficie est défrichée, et vous constaterez que, l’Asie et l’Europe exceptées, partout, sans conteste, les barbares sont encore plus nombreux que les civilisés.

Qu’ils sont captivants ces problèmes, dont la solution, de nos jours, est cherchée quand même par tous les savants. De loin en loin, il est vrai, un faible rayon jaillit de cette ombre. Toutefois, en dehors de ce que la Bible

lui révèle, l’homme ne saura plus jamais rien sur l’heure à laquelle Dieu le plaça sur la terre, sur ses misères de la première heure. En attendant, ce ciron s’inquiète de ce qui se passe dans les étoiles, et il le découvre. Oui, cette pauvre petite fourmi que l’on voit se mouvoir avec lenteur du haut de la tour Eiffel, mais que l’on ne distingue plus lorsqu’elle en est éloignée d’un kilomètre, a résolu de merveilleux problèmes et sait dompter la matière par l’esprit. Elle est animée par une étincelle divine, elle pense! Elle pense, et c’est pourquoi Pascal avait raison de dire que l’homme, écrasé par l’univers, serait encore supérieur à son bourreau, car l’univers l’écraserait sans le savoir, tandis que lui, chétif, mais doué de raison, saurait qu’il est écrasé.

Avant qu’un faux pas nous en fasse dégringoler, chute dans laquelle nous nous casserions le cou, redescendons de ces hauteurs philosophiques, revenons sur la terre, au Ghamp-de-Mars, sur les bords de la Seine, et voyons maintenant le côté pittoresque, vivant, de l’Histoire de l’habitation.

J’ai tant perdu d’illusions depuis que je suis au monde, et j’ai si bien reconnu qu’elles sont un des éléments de notre bonheur, que je tiens beaucoup à celles qui me restent, et que je sais mauvais gré à ceux qui me les enlèvent. Mais, en matière de science, en matière d’histoire, les illusions sont des ignorances nuisibles et qui peuvent rendre ridicule, il faut donc s’en débarrasser au plus vite lorsqu’on le peut. Ainsi, il ne faut pas croire que le costume fantastique de l’Indien qui tresse des corbeilles dans les environs de la maison aztèque soit authentique. Il n’est, ce costume, ni ancien, ni moderne. Les véritables descendants de la nation que dompta Cortès se voient à l’exposition mexicaine, et ils sont en cire.

Toutes les habitations reproduites par M. Garnier sont antiques, et plusieurs — des inscriptions placées sur leur côté droit nous en instruisent — datent, comme forme, de trois mille ans avant notre ère. La maison judaïque, de même que l’égyptienne, remontent à quatre ou cinq mille ans. Les grottes, les demeures lacustres, la cave en rotonde de nos pères gaulois, n’ont pas d’âge déterminé; elles sont l’œuvre probable d’arrière-petits -fils d’Adam. Toutefois il ne faut pas se méprendre et croire que les braves gens qui, pour l’heure, sont logés dans ces habitations, portent le costume de ceux qui les ont réellement habitées. Les Gaulois de cette époque, par exemple, ne ressemblaient en rien, au point de vue du costume, au bon jeune homme en pourpoint, en collerette et en pantalon gris qui offre aux visiteurs du vin d’orge. Presque sur toute la ligne, du reste, les occupants de ces demeures portent le costume moderne de leur nation. A de rares exceptions près, l’ethnographie a été respectée; seulement il faut être archéologue pour le reconnaître, et encore !

Je le répète, la curiosité du public emporte les critiques et donne raison à M. Garnier. Si je me permets quelques observations, c’est par scrupule

d’historien, pour ne pas consacrer des erreurs après tout inoffensives. Vous voilà donc prévenus, lecteurs, et si, hantés plus tard par le souvenir de cette restauration, vous commettez des anachronismes, je m’en lave dès aujourd’hui les mains ; j’ai rempli mon devoir en vous criant gare !

Avez-vous remarqué que les murs de la maison romaine sont couverts d’inscriptions? N’allez pas supposer que ce soit là un caprice du propriétaire, c’est tout simplement une spéculation. Ces inscriptions sont des affiches, des réclames, des annonces pareilles à celles que nous voyons chez nous, et qui nous apprennent, par exemple, que le chocolat Ménier est le meilleur de tous les chocolats. Rien de nouveau sous le soleil, comme vous le voyez, puisque, au temps des Césars, tout comme aujourd’hui, les propriétaires louaient leurs murs à l’épicier Agricola, ou au gargotier Sirius. A l’heure présente, ce sont le Petit Journal , le cacao Van Houten et les pastilles Géraudel qui se disputent les pignons de nos demeures, pour nous dire que c’est notre faute si nous sommes mal informés, si nous avons mal à l’estomac ou si nous avons la faiblesse de tousser.

Un peuple qui n’a pas progressé, et qui ne connaît pas encore le savon du Congo, ni même aucune espèce de savon, ce sontles Esquimaux. Ils construisent leurs caves comme du temps des pharaons, ces malheureux, et en sont encore à l’âge du renne et des instruments en os, comme leurs ancêtres de la galerie de l’Histoire du travail. Comment ne pas admirer ces pauvres gens qui, depuis que le monde est monde, comme disent les bonnes femmes, vivent de père en fils sur un tapis de neige, sans qu’il leur soit venu à l’esprit de se rapprocher des pays où le soleil paraît se lever ou se coucher. Leur élément, c’est la neige, encore la neige, éternellement la neige ; et ils l’aiment à ce point que, lorsqu’ils cessent de la voir, ils tombent en mélancolie, s’étiolent, meurent, tout comme autrefois les Suisses lorsqu’on les emmenait loin de leurs montagnes. Depuis combien de temps ces petits hommes se sont-ils séparés de la grande famille humaine, pour aller vivre sous les rudes climats qui avoisinent les pôles? On l’ignore, et les anthropologistes ont fait d’eux la race arctique ou esquimale, c’est-à-dire « mangeuse de poisson ». Leur nez plat, leurs yeux légèrement bridés, leur peau cuivrée, leurs cheveux noirs et raides, leurs petits pieds et leurs mains mignonnes les rapprochent des races asiatiques, de la race chinoise. A coup sûr, ceux qui vivent sur le continent américain, et qui n’ont aucun caractère commun avec les Peaux-Rouges, sont des émigrants, venus on ne sait d’où et on ne sait quand s’établir sur cette limite du monde habitable nommé le Groenland. En fait, ces petits hommes sont doux, aimables, bons, et doivent ressembler à leurs pères qui, victimes peut-être des autres hommes, sont venus se réfugier et chercher la paix parmi les phoques, les morses, les baleines et les ours blancs.

Hélas! quelle misère, au fond, que celle de l’homme! Lorsqu’il vit, tout

lui semble éternel de ce qui l’entoure, et peu s’en faut qu’il ne se croie éternel lui-même.

Regardons en ce moment Paris; enivré, glorieux, il voit affluer dans son enceinte bastionnée des représentants de tous les points du globe. Comment croire que cette ville remuante, grouillante, bruyante, dont toutes les autres savent le nom et qu’elles prennent pour point de mire, comment admettre que ce Paris, dont la civilisation est partout vantée, dont les écoles et les édifices sont célèbres, puisse un jour disparaître ! Et cependant, il arrivera, ce jour, comme il est arrivé pour tant d’autres villes enfouies aujourd’hui sous l’épais feuillage de forêts vierges, sous les flots de la mer ou sous les sables mouvants.

Oui, une heure viendra où la vallée de la Seine, à cette heure si bruyante et si remuante, sera immobile, silencieuse. Il arrivera une heure où les ronces s’étendront sur les ruines de Paris, où le lierre grimpera sur quelquesunes de ses colonnes restées debout. Qu’est devenue Ninive, sur les murs d’enceinte de laquelle pouvaient courir des chars, murs qui mesuraient en longueur 87 kilomètres? Qu’est devenue Thèbes aux cent portes; Memphis, où naquit Moïse, et retrouvée seulement de nos jours sous le sable qui recouvre ses plus hauts monuments? Oui, quoi qu’on fasse, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise, Paris, dans un temps plus ou moins éloigné, ne sera plus qu’une ville morte, dont des voyageurs, venus peut-être du centre de l’Afrique, fouilleront les ruines et chercheront à déchiffrer les inscriptions, devenues à leur tour d’incompréhensibles hiéroglyphes!

Mais nous ne sommes pas à cette heure-là; nous sommes peut-être, au contraire, à la minute suprême de la grandeur de Paris, présentant au monde toutes les merveilles des arts, des sciences modernes, et conviant les hommes à cette paix éternelle dans laquelle ils devraient vivre, puisque le monde n’est pas encore assez peuplé pour que la place manque à leurs pas.

Il est curieux et intéressant de constater que, en ce moment, l’Exposition nous donne un avant-goût de cette fraternité qui, le progrès aidant, deviendra de règle entre tous les habitants de notre globe. Allemands, Espagnols, Anglais, Suisses, Danois, Autrichiens, Marocains, etc., etc., se pressent en si grand nombre sous les gigantesques piliers de la tour Eiffel, que sa vieille rivale, Babel, doit tressaillir dans ses fondements, peut-être ensevelis sous les sables, et qu’un archéologue découvrira quelque matin. Ce qui est certain, c’est que le français ne paraît plus être en usage sur les bords de la Seine, et qu’il est, momentanément, il faut l’espérer, remplacé par le picard et le javanais, qui font se damner les Parisiens.

Amende honorable. — Bonnes résolutions. — L’exposition fluviale et maritime. — Un canot enchanté et un pilote sorcier. — La descente des rapides. — Les pompes et leurs œuvres. — Une royauté inattendue. — Un peu d’hydraulique. — Les engins de sauvetage. — Un chapeau original. — Nos ennemis. — Quand je serai préfet de police. — La distance supprimée. — Un peu de philosophie, pour n’en pas perdre l’habitude. — Sa majesté le pétrole. — Pages d’histoire et de sciences. — Un panorama. — Voyage aux environs de Reims. — Le champagne, sa préparation et ses usages. — Pauvre empereur !

Octobre 1889.

J’avoue très humblement, cher lecteur, que, dans ma dernière causerie sur l’Histoire de l’habitation, j’ai fait très largement l’école buissonnière, et que je vous ai entraînés à la chasse aux papillons. Dois-je essayer aujourd’hui de me justifier? Au fait, non; il vaut mieux confesser franchement ses fautes que de s’abaisser à les dissimuler, ce qui les aggrave. Toutefois, comme tout délit a toujours des circonstances atténuantes, je dirai que notre grande Exposition a des côtés si sérieux qu’un peu de philosophie à son propos ne saurait être déplacé. Oui, il offre tant de merveilles à la curiosité, ce colossal bazar, que je rencontre à chaque instant des personnes qui, bien que le parcourant sans relâche depuis quatre mois, font à chaque visite de nouvelles et intéressantes découvertes, ce qui est un avis de ne pas perdre de temps. Nous sommes forcés de choisir; tâchons qu'il nous échappe le moins possible des spectacles qui méritent d’être vus et ne peuvent se voir que là, et, munis de ces fermes et bonnes dispositions, remettons-nous allègrement en route.

Nous sommes restés sur les bords de la Seine, et je propose de nous en rapprocher encore. Je reviens donc près de la porte de l’avenue de Suffren, je descends sur la berge, et me voilà dans l’Exposition fluviale et maritime. 11 doit y avoir, parmi ces choses techniques, quelques bons coins à notre usage; regardons bien pour les découvrir, pour ne rien laisser échapper.

J’arrive juste à temps pour voir manœuvrer une petite barque, un véritable joujou, d’où ne s’échappe ni vapeur ni fumée, bien que, de la rive, on entende le bruit d’une machine et celui d’une hélice. Ce joujou, je le suppose, a pour moteur l’électricité qui, j’en ai déjà fait la remarque, tend à se substituer à toutes les autres forces, à les supplanter. Il évolue avec une grâce sans pareille, ce petit canot ; il va, vient, glisse, court et vire de bord avec une précision si parfaite, que l’on croit avoir sous les yeux

une énorme hirondelle, rapide et capricieuse, dont les ailes rasent, effleurent l’eau. Son pilote, tout à coup, le dirige vers le mur du quai, et voilà qu’on se sent inquiet. Est-il aveugle, fou ou distrait cet homme, et veut-il mettre en pièces son bateau? Vous prévoyez si bien une catastrophe, que vous êtes sur le point de crier : gare ! de vous rapprocher au plus vite afin de porter secours à l’imprudent, dont l’embarcation va se briser contre la muraille dont il est à peine distant de vingt pas. Votre cœur, anxieux, cesse de battre; vous vous disposez à fermer les yeux pour ne pas voir l’inévitable catastrophe. Encore dix pas, encore cinq et... Ouf! ça y est. Eh bien, non, le petit canot s’est incliné, a fait volte-face comme l’oiseau auquel je l’ai comparé, et le voilà qui fuit le long de la berge, qu’il regagne triomphalement le large, et vous en êtes pour vos frais d’émotion.

Si vous allez de ce côté, lecteur, donnez-vous à l’occasion les angoisses de ce spectacle. Bien que prévenus, vous n’échapperez pas aux anxiétés que je viens de décrire. Le premier acte vous fera dire de très bonne foi, en reprenant avec effort votre respiration, que l’homme et le bateau viennent de l’échapper belle. A la troisième épreuve, vous comprendrez que c’est un jeu, une démonstration ; mais vous aurez beau faire, ce jeu est si hardi, qu’il vous émotionnera de nouveau. Pour ma part, encore troublé, je me demande si le bateau n’est pas enchanté, si son pilote n’est pas quelque peu sorcier?

Oserais-je l’avouer? J’ai passé plus d’une demi-heure à regarder ces merveilleuses évolutions, retenu par le même sentiment que cet Anglais légendaire qui suivait pas à pas une ménagerie, avec l’espoir de voir, à un moment donné, les fauves prendre leur revanche et dévorer leur dompteur. Un faux coup de barre, et tout était dit. J’ai perdu mon temps; j’ai laissé l’habile pilote évoluant avec la même imprudence audacieuse qu’à mon arrivée, et je vois qu’il évolue encore.

En fait de navigation proprement dite, je n’ai vu que le tour de force que je viens de raconter, car tous les autres bateaux étaient paisiblement amarrés, et semblaient doucement sommeiller, balancés, bercés par le flux et le reflux du fleuve. J’avais le désir d’entrevoir les rameurs de M. de Brazza qui, on le sait, voulaient franchir avec leur pirogue le barrage de Suresnes, ce que l’autorité n’a pas permis. Elle a eu tort, l’autorité, ce spectacle eût beaucoup moins ému que les manœuvres du petit canot. J’ai vu tant de fois les Indiens franchir les « rapides » des rivières ou des fleuves de leur pays, que le saut du barrage de Suresnes ne serait pour eux qu’un simple jeu.

J’ai fait quelques pas, et me voici parmi des pompes de toutes les tailles et de tous les modèles qui, si elles ne reversaient dans la Seine les eaux qu’elles aspirent, auraient vite fait de la mettre à sec. Cette petite se contente de débiter un filet d’eau: c’est une pompe domestique. Cette moyenne aspire et laisse couler l’équivalent d’une petite rivière, et cette troisième presque un fleuve. Voici des béliers dont le coup sec fait songer, en effet, aux

coups de tête de l’animal dont ils ont emprunté le nom. Mais saluons la reine, l’impératrice des pompes ! Elle ne fonctionne pas, car elle épuiserait d’un seul coup notre modeste Seine. Cet engin, haut de trois étages, et qui ressemble à un énorme colimaçon dans la coquille duquel on pourrait se promener debout, travaille en Égypte. Il est l’œuvre de M. G. Farcot, et le débit de ce tuyau colossal est de 33 millions de litres par heure ! C’est-à-dire qu’il boirait au besoin la mer, et qu’il est aujourd’hui sans rival au monde.

Je n’ai pas à décrire ni à expliquer le mécanisme des pompes ; il est si simple, qu’il est aujourd’hui compris par tout le monde, grâce aux notions de physique qui font partie de tous les programmes d’instruction. Chacun sait donc que les pompes servent à élever l’eau ou tout autre liquide, et qu’elles sont simples ou composées. Les simples sont aspirantes, foulantes ou élévatoires, et les composées sont d’ingénieuses combinaisons de ces trois qualités. Comme pompe composée, il y a la centrifuge, dont j’ai sous les yeux de nombreux spécimens. Au résumé, ce n’est pas perdre son temps que de visiter le hangar qui abrite les pompes; on acquiert là au passage, sans s’arrêter, des notions pratiques que l’on n’oublie plus, ainsi qu’il arrive pour les choses vues.

Je franchis la porte d’un nouveau hangar — pavillon serait, je crois, mieux dit — et je me trouve au milieu d’engins de sauvetage. Ici, des liquides extincteurs du feu; plus loin, des lampes de sûreté ; là-bas, des échelles articulées, des cordes à nœuds, des descenseurs mécaniques et automatiques. Si votre escalier est envahi par les flammes ou la fumée, vous accrochez le descenseur à l’appui d’une de vos fenêtres, et, si vous osez lui confier votre personne, ilia conduit doucement, posément, jusque sur le sol, fût-ce du sixième étage. Voici des appareils contre l’asphyxie par les gaz ou la fumée, et des bouées pour les gens qui tombent dans l’eau. Voyez un peu ce chapeau pour les bains de mer; si une défaillance vous prend, une crampe ou tout autre accident vous fait sombrer, un cône flottant, tenu en laisse par une corde, se détache de votre coiffure, se déroule, et signale l’endroit précis où vous vous trouvez. Ceux qui veulent vous sauver ne perdent pas de temps à plonger en aveugles pour vous chercher, ce qui vous donne, et au delà, le temps nécessaire pour vous noyer. Ils savent où vous êtes, vos sauveteurs, grâce à ce petit cône qui flotte au-dessus de vous, et ils n’ont qu’à tirer la corde dont vous occupez l’autre extrémité, pour vous ramener instantanément à la surface de l’eau. Avec une bouteille d’extincteur, un descenseur et un chapeau à cône, vous avez le droit de vous moquer des éléments, de braver l’eau, le feu, la fumée et le vide.

Rien de ce que l’on voit dans ce pavillon n’est indifférent, et il est consolant de découvrir, à l’heure où de très habiles ingénieurs s’évertuent à trouver de nouveaux moyens pour détruire d’un seul coup des armées entières, d’autres ingénieurs chercher les moyens d’atténuer, de rendre inoffensifs,

les dangers sans nombre qui menacent la vie humaine, chose si fragile. Combien d’ennemis, bon Dieu ! s’essaient à souffler la petite lueur qui brille en nous, à briser la petite chaîne qui unit notre âme à notre corps. Nous n’y pensons pas, fort heureusement; mais, sans compter les maladies qui sont légions, à combien d’accidents journaliers exposent tous les métiers, voire celui de pacifique rentier. Qui de nous, par exemple, ne s’est pas inquiété vingt fois de voir les couvreurs et les fumistes se promener sur les toits avec l’insouciante confiance que donne l’habitude, alors qu’une simple distraction peut les précipiter dans le vide, ce qui arrive aux chats eux-mêmes. Un inventeur s’est ému de ces accidents assez fréquents, et il propose l’emploi d’un filet qui amortirait les chutes, qui sauverait la vie des ouvriers, et aussi celle des passants qui les reçoivent sur leurs épaules. Quand je serai préfet de police, je rendrai ces filets obligatoires, et chacun s’étonnera que cette mesure sanitaire n’ait pas été prise plus tôt. Mais quand serai-je préfet de police ? Dans l’autre monde, quand j’aurai sauvé la vie d’un fumiste qui me sera tombé sur la tête, pour me récompenser de mes bonnes intentions.

Aimez-vous, lecteur, les voyages au long cours ? Si oui, voici, en miniature, les modèles des navires qui, journellement, sortent de nos ports pour aller porter les produits de notre industrie sur tous les points de notre globe, et nous rapporter en échange les matières premières dont nous avons besoin, matières que nos machines façonnent pour les réexporter. Il y a cinquante ans, pas plus, on devenait célèbre en exécutant le tour du monde. Aujourd’hui, la chose est si facile, si commune, que les commis voyageurs vont pour un oui en Californie, et pour un non aux Philippines. Nous sommes réellement, depuis trente ans, en possession de notre terre. Entraînés par la vapeur, les continents sont devenus pour nous des étapes; les mers, des lacs; et la distance n’est plus qu’un vain mot. N’est-il pas question, à l’heure présente, d’un chemin de fer dont les rails, plongés dans l’eau, permettraient aux trains de glisser sans frottement, sans choc, sans déraillement, sans secousses et sans accidents possibles, avec une vitesse de 400 kilomètres par heure ! Il fallait, il y a cinquante ans, deux années, au moins, à l’explorateur parti de Cherbourg et marchant toujours vers le soleil levant, pour revenir à son point de départ. A l’heure présente, il lui faut encore quelques mois. L’année prochaine, il lui faudra trois jours, et, soit par le télégraphe, soit par le téléphone, il ne cessera pas un seul instant de converser avec les siens. Et ce ne sont pas là des rêves, des choses imaginées; c’est tout simplement l’histoire de l’avenir; mais il reste à savoir si nos neveux en seront plus heureux.

Hélas ! rien n’est moins certain, si nous raisonnons par analogie. Lorsque l’on possède un jardin de quelques centaines de mètres, ou que l’on arpente le parc d’un château, ce parc, n’eût-il que dix hectares, semble l’immensité. On s’y promène avec joie, on respire plus librement dans ce vaste espace.

Huit jours plus tard, on connaît chaque recoin du beau domaine, et l’on s’irrite de trouver, à l’extrémité de chacune de ses allées, une haie, un mur ou un fossé. Aussi on ne rêve plus qu’excursions au dehors, dans le petit bois qui surmonte la colline, là-bas. Oui, nous sommes ainsi faits que toute limite nous importune, qu’il nous faut l’espace sans mesure, et que notre pensée est si insatiable d’infini, que, pouvant à peine supputer la distance qui nous sépare des étoiles, elle va néanmoins au delà. Ceci dit, voyez-vous le revers désastreux des inventions nouvelles? Aujourd’hui encore notre prison, je veux dire la terre, nous paraît vaste, et nous l’acceptons. Mais lorsque vingt-quatre heures nous permettront d’en toucher les limites, nous déplorerons son étroitesse, et nous tomberons en mélancolie dans ce cachot. Mais non, vingt-quatre heures nous suffiront pour parcourir une simple ligne épaisse de deux ou trois kilomètres, mesure de notre vue. Ces lignes, il faudra les multiplier à l’infini si l’on veut tout voir en conscience, et la terre a neuf mille lieues de tour ! Consolons-nous donc, notre vie entière sera longtemps encore trop courte pour nous permettre de connaître à fond notre globe. D’ailleurs, avec le temps, nous communiquerons peut-être avec la lune.

En attendant ces progrès, examinons de très curieux plans en relief de nos principaux ports demer : Dieppe, La Rochelle, Dunkerque, Le Havre, Boulogne et j’ai failli dire Rouen, qui est là. Voir ainsi de grandes villes reproduites en miniature ; pouvoir compter leurs maisons, leurs rues, leurs places publiques, et reconnaître leurs monuments civils ou religieux, est instructif et amusant. Ce qu’il faut surtout regarder dans ces plans topographiques, ce sont les travaux modernes, les canaux, les bassins, les jetées, les phares, les docks, les ponts, les forts. Décidément je ne regrette pas ma promenade sur les bords de la Seine, où ne s’aventurent pourtant, je le remarque, que de rares visiteurs. Il est vrai que ce que l’on voit ici a un côté pratique, industriel, sérieux comme on dit. Sérieux, oui ; mais instructif au dernier point. Ainsi, nous voilà devant le palais d’un roi moderne qui nous convie à lui rendre visite, il s’agit de sa très haute majesté le pétrole.

L’origine du pétrole se perd dans la nuit des temps, et le plus ancien des historiens grecs, Hérodote, le vit en usage chez les habitants de l’île de Xante, sur les côtes de la Corée. Il régnait aussi en Perse, sur les bords de la mer Caspienne, encore riches aujourd’hui en mines de naphte, et où il donna naissance au culte de Zoroastre, ou du feu. Les anciens connaissaient donc le pétrole ; mais ils ne l’employaient guère que comme médicament, et c’est seulement en 1866 que, grâce aux Américains, il commença la conquête de l’Europe et du monde, qu’il fit, sous vingt formes bien distinctes, son entrée dans la moderne industrie.

D’où vient le pétrole ou, plus clairement, quelle est son origine ? Après bien des controverses et de longues discussions, les savants supposent que, de même que le charbon de terre, il est un résultat de la décomposition des

végétaux et des animaux marins antédiluviens. Ce qui est certain, c’est que le sol des États-Unis, celui du Canada et de la Rirmanie, reposent sur de vastes nappes de cet étrange liquide. Du reste où ne le trouve-t-on pas, lui ou ses frères, MM. les naphtes? Il y en a en Suède, en Hongrie, en Bavière, en Suisse, en Sicile, en Calabre, en Italie, en Palestine, en Turquie, en Chine, enfin un peu partout, et jusque chez nous, dans l’Hérault.

Le pétrole, au dire des chimistes, est un carbure d’hydrogène. Il a deux défauts principaux : son odeur et son inflammabilité détonnante, dont on cherche à le corriger. Par lui-même, il est peu dangereux, mais il s’associe à de mauvais sujets dont on le sépare en le purifiant. En somme, grâce à son prix, il entre de plus en plus dans les usages domestiques, soit comme com-

Palais de l’Alimentation.

bustible, soit pour l’éclairage. Il fournit une substance semblable à la cire par sa blancheur et ses autres qualités : c’est la paraffine avec laquelle on fabrique des bougies.

Si, après avoir lu ces brèves explications, vous pénétrez dans le pavillon réservé au pétrole, vous ne vous y ennuierez certainement pas. Ici encore, et de tous les côtés, se manifeste l’ingéniosité de l’homme. Que de lampes, que de veilleuses, que de bougies, que de fourneaux, pour l’emploi de la précieuse huile! Il faudrait des pages et des pages rien que pour les énumérer, et le plus simple est d’aller les voir. D’ailleurs, vous découvrirez là un panorama qui est, à lui seul, une curiosité qui vaut la peine de l’excursion. Vous verrez, dans ce tableau circulaire, et comme si les choses se passaient sous vos yeux, la naissance et l’exploitation de l’étrange liquide, qui s’élance de puits artésiens en jets qui dépassent de

beaucoup, comme volume et comme élévation, les plus puissants de nos jets d’eau. Selon leur abondance, ces sources forment ici des ruisseaux, plus loin des rivières, là-bas des lacs. On voit recueillir, purifier, mettre en barils le liquide. Ce petit panorama, comme étrangeté, ne le cède à aucun de ses grands frères, et je donne un bon conseil en engageant à le visiter.

J’ai repris ma marche en avant, suivant toujours la rive gauche de la Seine, et je pénètre dans les vastes caves du palais de l’Alimentation où les bouteilles sont alignées par milliers. Je défile, puis je m’arrête; je suis dans la section diiyvin de Champagne, ce vin connu de toutes lesrnations, et sans lequel il n’est pas de banquets, ni de noces, ni de baptêmes, ni de fêtes de famille. Le vin mousseux de Champagne, tout le monde le sait-il? ne se prépare pas comme les autres vins, il s’en faut. On le fabrique — c’est bien le mot — avec le vin renommé que produisent les coteaux de Reims, d’Ay, d’Épernay, d’Avize, etc. Dans son état primitif, le vin de Champagne ressemble à tous les autres vins blancs, et n’est guère, bon à boire. Mais ce liquide possède des qualités qu’il faut développer, et ce n’est pas l’affaire d’un jour. Quand il a deux ans, trois ans, les fabricants s’emparent de lui et commencent à le manipuler. Ils le sucrent, le font fermenter, le transvasent, l’embouteillent pour le désembouteiller et rembouteiller de nouveau, pour lui faire subir vingt opérations minutieuses, méticuleuses, qui demandent des mains expérimentées. C’est après plusieurs années de soins, de surveillance, de travail, que le doux liquide est enfin livré à la consommation, qu’il est devenu léger, mousseux, pétillant, agréable, savoureux, sain, et que dit-on, il donne de l’esprit non seulement aux bêtes, mais aux sots.

Les caves où se travaille le vin de Champagne sont, à Reims, de véritables curiosités. Ce sont de vastes souterrains taillés plutôt que creusés dans d’épaisses couches de cette craie qui blanchit toutes les plaines champenoises, et c’est avec surprise que l’on voit secs, clairs, blancs, des lieux que l’on a coutume de voir humides, obscurs, ténébreux. Sauf cette singularité, on peut donc constater, dans les sous-sols de l’Exposition, et rendues compréhensibles à l’aide de quelques figures de cire, presque toutes les opérations que je viens d’indiquer, y compris celle si importante du bouchage. On peut donc s’assurer qu’une bouteille de vin de Champagne passe une trentaine de fois par les mains d’ouvriers spécialistes, avant de sortir de la cave où elle est enfermée depuis sa naissance, jusqu’à l’heure où, emballée dans des caisses ou des paniers, elle en sort pour aller là-bas, à Londres, à Christiana, à Vienne, à Berlin, à Madrid, à Mexico, à Rome, à New-York et peut-être à Pékin, se faire boire à la santé d’un empereur, d’un roi, d’un président, d’une jeune épousée, d’un grand-père ou d’un nouveau-né. Le champagne est par excellence un vin fraternel, un vin international, et l’empereur d’Allemagne seul n’en boit pas, par suite, dit-on, d’un patriotisme farouche. Si c’est vrai, nous devons le plaindre en ennemis généreux.

Réflexions sur le temps. — A tort et à travers. — Une machine de cyclope. — Une forge d’il y a cent ans. — Travail moderne et travail ancien. — Les grandes tapisseries. — La manufacture de Sèvres. — Pêle-mêle de machines. — Les sections étrangères. — Les phares. — Les puits artésiens et le Sahara. — Le travail des métaux. — Les orgues électriques. — L’enseignement primaire. — Les écoliers d’hier et ceux de demain. — Les déshérités du monde. — Les pénitenciers. — Congrès et conférences. — L’empire de la mode et sa capitale. — Plumes, fleurs et rubans. — Les sorciers modernes. — Petites indiscrétions. — Disparition d’un astre.

Le temps, cette chose si précieuse, si difficile à définir, et que les philosophes considèrent comme « une quantité continue, au sein de laquelle les faits se produisent et se succèdent », passe inflexible. Alors que la moindre de ses parcelles est sans prix, puisqu’elle ne doit jamais revenir, les plus économes d’entre nous le gaspillent avec une coupable insouciance. Nous oublions qu’il est « l’étoffe dont la vie est faite » , comme disaient nos pères ; utilisons-le donc de notre mieux pendant les courtes heures qui nous séparent encore de la fermeture de l’Exposition, pauvre grande moribonde qui, bien que pleine de vie, s’éteindra brusquement peu après la Toussaint, et tombera dans le gouffre des faits accomplis.

Aujourd’hui, lecteur, si vous le voulez bien, nous marcherons à l’aventure, glanant, rapides, un peu à tort et à travers parmi les épis que nous avons oubliés. Gomme un enfant placé devant une corbeille de gâteaux croit qu’il va pouvoir les dévorer tous, et se trouve rassasié avant d’en avoir mangé une simple demi-douzaine, j’ai cru sincèrement, au début, être en mesure de parler de tout ce que je pourrais voir d’intéressant. Hélas ! ici la corbeille est si grande et les gâteaux sont si nombreux, que, plus on en mange, plus il semble en rester. Ce n’est pas l’appétit qui me fait défaut, c’est la place, c’est le temps qui me manquent, et je me propose, à cette heure suprême, de mettre les bouchées doubles.

Avant de dire un définitif adieu à la grande galerie, je signale à votre attention une machine cyclopéenne, voisine de celle qui fabrique du papier. Chacune des pièces qui composent cet édifice mesure au moins i mètre carré de grosseur et 3 mètres de longueur, dimensions qui déjà m’avaient frappé. Mais elle est immobile, cette machine, et je me laisse surtout attirer — suis-je le seul à subir cette fascination ? — vers les machines qui s’agitent, travaillent ou remuent, qui semblent vivantes. Celle dont je

m’occupe en ce moment est noire, formidable, sévère, immobile. Et pourtant, lorsqu’on l’oblige à se mouvoir, elle jongle avec des morceaux d’acier de 4000 kilogrammes, les rabote, les perfore comme de simples bûches de bois, et vous rend un de ces majestueux canons de rempart dont les projectiles, traversant les murailles de pierre ou de fer, vont massacrer des hommes à 10 kilomètres de distance ! En face de cette machine géante, qui m’a terrifié, s’en trouve une toute petite, vive, alerte, gaie, un joujou auquel on confie un carré de savon. Elle le tourne, l’emboîte dans un moule, l’arrondit aux angles, le frappe d’un coup de balancier, et imprime sur une des faces dudit carré le nom d’un fabricant. Alors, à l’aide de longs doigts de fer — qui sont en réalité des pinces — elle saisit le pain de savon qu’elle vient de façonner et le dépose, avec autant de précision que de délicatesse, sur une planchette mobile. Le contraste entre la géante qui fabrique des canons et la naine qui moule des savons vaut la peine d’un coup d’œil ; il saisit.

Maintenant, veuillez bien remarquer, à la sortie des salles de l’Histoire du travail, la reconstitution d’un ancien atelier de forgeron. On voit là une enclume, des marteaux, des tenailles d’il y a deux cents ans, et, autour des établis, ou adossées aux murs, des œuvres commencées. Ces œuvres, ce sont des balcons, des grilles en fer forgé. Dans ces temps reculés, où les seules machines en usage étaient, à peu de chose près, des moulins à vent ou à eau, tout sortait directement des mains habiles de l’homme. C’étaient ses doigts qui, armés de pinces, de limes, de marteaux, façonnaient ces arabesques, ces clefs, ces serrures, ces bijoux en fer que nous recherchons à l’heure présente, que nous renfermons avec sollicitude dans nos musées. Remarquez ces garde-feu où des tiges de plantes, gracieusement contournées, s’épanouissent, comme des fusées, en forme de feuilles et de fleurs, entre lesquelles voltigent des oiseaux, œuvres qui sont maintenant des modèles. Quel abîme sépare cet atelier des modernes usines qui ont permis d’édifier le dôme central, la galerie des Machines, la tour Eiffel, ces trois merveilles de l’Exposition ! Les anciens procédés faisaient de tout ouvrier un artiste; les machines en font le plus souvent un manœuvre ou un simple surveillant : voilà le progrès !

Nous voici en face du dôme central, une merveille de nouveauté. En avant, une statue delà République; puis un fronton composite dont tous les détails méritent un examen, car ils sont d’une pompeuse originalité. C’est, on l’a dit : une «entrée» des Mille et une nuits; un bijou gigantesque où l’or, les pierreries, les émaux, les faïences ont été prodigués et ont trouvé un nouvel emploi.

L’œuvre a pour architecte M. Rouvard; elle est à la fois hardie, élégante, riche. C’est une heureuse innovation que cette réunion de tout ce qui brille, de tout ce qui reluit. Derrière ce beau porche, se dresse le dôme par

excellence, surmonté d’une renommée d’un mouvement superbe, bien aérien. Cette statue, qui se montre si fine, est en réalité colossale; elle est l’œuvre d’un sculpteur de grand talent, M. Delaplanche.

Entrons, et regardons l’exposition des tapisseries des Gobelins, d’Aubusson ou de Reauvais, puis les produits de la manufacture de Sèvres? Mais ce sont là des établissements que l’on peut visiter durant toute l’année, et je n’ose céder à la tentation de vous parler d’eux. Avez-vous vu, là-bas, fabriquer des vis et des tire-bouchons, découper des planchettes minces comme des feuilles de papier, admiré les surtouts de table, dignes, à tous les points de vue, de la Renaissance, exposés par la maison Rapst et Falize? Avez-vous visité en détail l’exposition anglaise, si correcte, si raide, mais si utilitaire, où, comme s’il s’agissait d’une gageure, tout prend des formes distinctes de celles adoptées chez nous ? Et la section autrichienne, où le goût parisien règne ! Et le fouillis japonais aux fantaisies pleines de surprises, où le caprice atteint des limites surprenantes ; vrai pays des chimères, que celui-là. La Chine, grave, séculaire, en est encore, comme son frère du Japon, au travail des mains et non à celui des machines ; là aussi l’imagination a conservé ses droits, et l’habileté à la fois raffinée et enfantine des artistes surprend, force l’admiration. La verrerie et la cristallerie que je rencontre méprennent au collet ; que de petits ou de grands chefs-d’œuvre, et si fragiles, hélas !

Je marche, je vous mène en train express, c’est que j’ai beau faire, je ne puis oublier que les heures nous sont maintenant comptées. Je me contente de mentionner les phares, ces étoiles qui, aussi sûrement que celles du ciel, guident les marins sur les routes liquides des océans, leur signalent les côtes ou les écueils, diminuant de plus en plus le nombre des naufrages. Comment, lorsque nous avons parcouru l'esplanade des Invalides, n’ai-je pas attiré votre attention sur le puits artésien jaillissant, modèle exact de ceux à l’aide desquels nos ingénieurs militaires sont en train de couvrir d’oasis le grand désert du Sahara, de le conquérir sur le sable ! Il existe, sous ce sol aride, à une profondeur de 70 mètres, un Nil souterrain que Ton ramène peu à peu à sa surface. Six cents de ces puits, source de fertilité future, sont déjà creusés ; c’est-à-dire que, depuis dix ans environ, 48 000 hectares de désert ont été reconquis et couverts de palmiersdattiers, ces arbres qui ne vivent que la tête grillée par un soleil ardent, et les pieds baignés par l’eau.

Il y a des industries modestes, qui ne sont qu’utiles, et dont il serait presque malséant de parler. Est-il juste, pourtant, de ne pas regarder les métiers à broder, les enfile-aiguilles, les bassines et les chaudrons? Le cuivre, le plomb, l’étain, le bronze, le nickel, et bien d’autres métaux ou amalgames, ont leur coin dans le grand labyrinthe ; mais, qui songe à eux, alors qu’il y a plus d’objets d’or, de platine ou d’argent que les loisirs ne permettent d’en regarder? On ne peut, devant un si colossal ensemble, des-

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