Mes recapitulations
Chacun de nous fait ses récapitulations : chacun de nous a ses souvenirs. Ils agissent plus ou moins sur notre ame. Ceux-là ne s'y présentent que par intervalle et s'évanouissent comme une ombre légère 5 ceux-ci nous poursuivent, nous tourmentent sans cesse j d'autres s'ofFrent à notre pensée , comme un rayon du soleil , qui vient après l'orage féconder la terre
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et colorer les fleurs. Cela prouve qu'il n'est pas un seul trait de notre vie , dont le temps ne conserve la trace , soit pour nous récompenser quand nous faisons le bien, soit pour nous punir quand nous avons fait le mal.
Oli ! que l'espèce humaine serait meilleure , si lorsqu'on se décide à telle ou telle action , l'on pouvait se dire : « Le souvenir de ce que je fais là , ne me quittera qu.'à la mort! n
J'ai souvent rencontré dans le monde des personnes plus occupées de leurs souvenirs , que du moment présent. Au milieu des plaisirs d'une brillante fête , j'ai remarqué des figures tristes , des regards inquiets. J'ai vu dans le séjour du crime et de la captivité un front serein , le sourire de l'innocence et la douce expression d'un bonheur inaltérable. J'ai entendu
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regretter au faite des grandeurs , les fatigues d'une vie laborieuse et le repas frugal qu'on faisait dans une obscure chaumière. Tant il est vrai qu'on ne saurait effacer l'empreinte d'un sentiment profond , ni se soustraire à la mémoire du cœur.
Nous vivons tous de souvenirs , surtout dans nos vieux jours. C'est bien souvent tout ce qui nous reste et devient notre consolation contre les rigueurs du sort , au milieu des infirmités de l'âge. Il est si doux , quand on arrive au port, de mesurer l'espace qu'on a franchi à travers tant d'écueils et malgré mille tempêtes ! On aime alors à remonter par sa pensée , le fleuve de la vie, à retrouver sur ses rives ce qui charma notre enfance. J'ignore qui du plaisir ou de la peine , fait sur nous la plus vive impression j mais il m'est démontré que le plai-
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sir laisse plus longue souvenance.
Le vieux guerrier ne parle que des combats où il fut vainqueur ; l'ancien magistrat que des arrêts où il lit triompher l'innocence : le poète octogénaire trouve un reste de chaleur pour réciter les vers qui lui valurent une palme académiquej la dame surannée raconte avec ivresse les hommages dont on entoura ses beaux jours j eh ! quel est le vieillard aimable qui ne laisse échapper un sourire au récit d'une espièglerie de jeunesse , ne tressaille en voyant un jeune couple amoureux ; et ne répète alors avec Virgile : « Oh ! si les dieux me ren- » daient mes premières années ! »
C'est donc pour causer avec moi-même^ que j'écris mes Récapiti/latio77s. Cette causerie du cœur est tout à la fois la plus sûre et la
^ 0 raihi praeteiitos referai si Jupiter annos I
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plus profitable : heureux qui s'y livre souvent et sans remords ! A Dieu ne plaise que j'aie l'intention de faire ici mes confessions ! .Te me garderai bien d'imiter en cela l'homme célèbre dont le génie seul pouvait faire excuser l'audace. Jamais on ne peut faire de soi-même une peinture fidèle : ou l'on se flatte par calcul , où l'on s'abaisse avec orgueil. Se classer au-dessus de ce qu'on vaut , est le fait d'un ambitieux ou d'un sot : se classer au-dessous est le fait d'une dupe ou d'un lâche. Redouter l'opinion pul)lique est une faiblesse j la braver une imprudence. Il faut dans le sentier de la vie , prendre une marche assurée , conserver franchement son allure , et se dire avec un des sages de l'antiqui té : «Fais en tout pour le mieux, » et laisse aux Dieux le soin du 3) reste ! »
X lNTRODl'(,TION.
Si toutefois quelque lecteur patient et bénévole daignait parcourir ces Récapitulations^ je le préviens d'avance de ne s'attendre à aucun ordre, à aucun plan médité. La mémoire d'un septuagénaire est une immense vallée où tous les objets se présentent pêlemêle à sa vue affaiblie. Le site le plus riant y touche au ravin le plus sauvage ; la ronce y serpente à travers les fleurs j et le fruit le plus suave , le plus salutaire , s'y confond^ avec la plante vénéneuse.
Comment choisir parmi tant de productions variées? on saisit la première qu'on trouve sous sa main , qu'on a ramassée dans le cours d'une longue carrière j et qui forme une partie de ce tout qu'on acheta par tant de travaux et de soins , qui procura tant de peines , de jouissances ) de ce tout souvent bien peu de chose , et n^ol-
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Irant plus à Fiinaginatioii d'un vieillard , qu^une confusion générale f sans pouvoir lui désigner la moindre préférence.
J'écrirai donc à la dictée de ma mémoire et de mon cœur : je laisserai ma plume errer à Faventure et retracer tout ce qui peut donner une juste idée de la profession de l'homme de lettres, d'un heureux de la terre , qui vécut sans haine et sans envie , n'enchaîna jamais sa chère indépendance , n'écrivit que pour être utile , et consacra la majeure partie de ses travaux aux femmes dont il fut le constant adorateur , auxquelles il doit ses succès les plus durables, le charme de ses beaux jours et la consolation de sa vieillesse.
Personne plus que moi, j'ose le dire , ne basa constamment sa conduite sur ce bel adage de Salluste
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que j'offre pour boussole à tous ceux qui se proposeront de braver les orages et d'affronter les tempêtes dont est menacée la nacelle du littérateur ' : a J'aime mieux « la liberté que la gloire 5 et ja- » mais je n'employai mon talent à « nuire... voilà mes titres! voilà » ma noblesse ! j>
Peut-être aussi le lecteur complaisant de ces KécapitulatioJis pourra-t-il éprouver quelque intérêt en parcourant cette galerie littéraire qui , bien que sans ordre ni symétrie , lui offrira les portraits fidèles d'un grand nombre de personnages célèbres , les anecdotes , les mots heureux , les traits remarquables de leurs contemporains recueillis pendant un demisiècle , dans le palais des rois et
' Libcrt;jteiii glorià cariorcin liabco , ucqiie inpfcnium ad malèfcicicnduin exercui. Haec sunt mcœ imagines , luuc nobilitas.
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dans l'humble réduit de l'artisan 5 dans les cercles d'étiquette, dans les réunions des chansonniers et des artistes; aux temples de tous les cultes , aux foyers des théâtres, au boudoir des femmes à la mode ; en un mot dans le monde sacré
comme dans le monde profane
Ce qui surtout pourra captiver l'attention du lecteur , c'est qu''il découvrira dans cette causerie du cœur la véritable liberté d'opinions , qui n'en flatte aucune et les respecte toutes, cette inaltérable impartialité qui donne le droit de peindre fidèlement, d'offrir des tableaux vrais et variés , susceptibles de faire comparer le siècle présent avec le siècle passé , et d'appiendre à méditer sur l'avenir.
On ne trouvera dans ce recueil , véritable musée littéraire , ni cet esprit de parti qui défigure tout ,
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ni cette routine timorée qui rétrécit l'imagination , bannit l'enjouement , altère la vérité , ni ce système de coteries dont PalDus exclusif tend à amoindrir tout ce qui ne leur appartient pas , à louer avec outrance quiconque s'inscrit parmi leurs initiés. Je n'ai jamais fait partie que de réunions modestes et paisibles , consacrées au culte des muses , et ne connaissant de bienfaits que ceux qu'on répand sous le voile du mystère.
Si quelquefois je me suis montré dans les cercles brillans de la capitale , ce fut pour étudier le monde , et non dans le dessein de m'y faire remarquer. Si , dans ce moment même, je suis attiré chez les puissans du jomv, je m'y présente sans prétention , comme sans enthousiasme ; et , sous la déférence qui leur est due , j'ai soin de leur faire sentir que je ne veux au-
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cune faveur, aucun titre qui pourrait nuire à mon indépendance.
E.ieu n'a pu ine faire dévier du sentier que j'ai choisi sur la montagne de la vie , de cette position à mi-côte , où l'on ne craint ni la foudre qui , comme le dit Horace^ frappe toujours les monts les plus élevés , ni les débordemens des fleuves qui noient les bas fonds.
Enfin, j^ai cherché sans cesse à conserver ce moyen terme de l'ordre social où Pon a le bonheur de répéter avec Martial ' ; « Je ne » veux être ni tourmenté par le » besoin , ni rassasié par l'abon- » dance. 3>
Ainsi que le vénérable et bon Ducis , grand modèle à suivre en fait d^indépendance , j'ai désiré pouvoir dire : « De moi toujours » je fus propriétaire. ?> Et comme
^ Nec volo quod cruciat , iicc volo qnod satial.
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cette propriété ne devait pas exciter beaucoup d'envie, j'en ai joui délicieusement jusqu'à ce jour.
Mon modeste asile fut souvent la retraite de l'amitié 5 mais ce sentiment ne m^é tait inspiré que par un très petit nombre d'affidés. Aimant de bonne foi , je ne voulais pas être dupe j et jamais je ne me suis attaché véritablement qu^à ceux qui , comme moi , faisaient consister le bonheur dans l'indépendance , et savaient conserver cette dignité d'homme qui rend l'amitié plus honorable et plus sûre. Ce joli vers de Martial n'est point sorti de ma mémoire ^ :
<t Quiconque veut être mon ami , » doit être libre. » Il fallait donc , pour être admis dans ma retraite, se ranger sous le niveau de l'égalité. Et pourtant on comptait dans
^ Sit liber domiiius qui volet esse meus !
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les réunions qui se formaient chez uioi , des personnes d'une liante naissance et d'un rang élevé . se confondant avec plaisir parmi les gens de lettres et les artistes dont j'étais entouré, parmi les femmes d^une beauté parfaite et d^un talent remarquable qui se groupaient autour du sieuoo Conteur^ dont elles aimaient à recevoir des avis dictés par l'amour et le respect qu'elles inspirent. Dans ces réunions où cliacun était apprécié à sa juste valeur , où la haute célébrité serrait la main de la célébrité naissante , où le plaisir bannissait toute prétention , où chaque initié participait au bonheur commun , soit par l'éclat de son talent , soit par le charme d'une conversation brillante , animée , on ne formait pour ainsi dire qu'une seule famille j on éprouvait ce charme inexprimable de la cojifusion de
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tous les rangs, de toutes les professions ; et je nie rappelais alors cet adage d\in ancien poète romain dont notre La Bruyère a répété plusieurs maximes^ et retracé quelques traits caractéristiques ' : <c La " meilleure parenté est celle du » cœur. » Le moyen, d'après cela, de renoncer à mes chères habitudes, de changer mon allure si commode, ma marche à petites journées , et d'oublier jamais ces])elles paroles d'Horace - : « Je n'échan- » gérais pas mes loisirs et mon in- » dépendance contre les richesses » de l'Arabie. »
Toutefois il faudra dans ces récapitulations qu'on me permette de parler souvent de leur auteur j et c'est , je l'avouerai^ ce qui me coûtera le plus. Mais je remplirai
' Coiijuncliu ;(iiimi ni.ixima v.sl cognaliu. ^ Nec oti.4 divitiis Arabuiu lilxTiiiJia mulo.
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cette tache avec tant de Iraiicliise et de bonhomie, qu'on me pardonnera peut-être de placer humblement mon nom à côté de celui des personnages dont je retracerai tel ou tel trait remarquable , dont je répéterai tel mot heureux qui pourra intéresser mes lecteurs . Je prends ici l'engagement sacré de ne rapporter que ce que j'aurai vu, entendu , noté fidèlement et longtemps médité. J'ai toujours regardé comme un sacrilège ces traditions insidieuses qui peuvent ternir une réputation établie, et détruire l'opinion qu'une personne de mérite a laissée sur sa tombe. Ah ! qu'ils sont redoutables ces compilateurs d'anecdotes secrètes, de piquantes saillies , qui , pour briller dans le monde , ou pour tenir le dé dans un cercle , ne craignent pas de s'égayer aux dépens d'un absent , souvent même d'un ami , d'un
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bienfaiteur, en couvrant leur morsure venimeuse d'un récit piquant, d'une grâce assassine^ qu'on est convenu d'appeler de l'esprit et du bon ton! Jamais ^ dans mes habitudes chéries , dans mes occupations littéraires , jamais il ne m'est échappé la moindre pensée , le moindre mot qui pût blesser mon semblable. J'ai constamment redouté ces jouissances éphémères où l'imagination brille aux dépens de la conscience ; et j'aimai toujours à pouvoir me réfugier dans mes souvenirs.
Si c'est là qu^on trouve en effet son châtiment ou sa récompense , il m'est bien doux de pouvoir attester à la face du ciel^ et la main posée sur le cœur , que dans tout le cours de ma carrière^ déjà très prolongée , rien ne retrace à ma mémoire un repentir amer , un seul reproche que puisse me faire
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rhoniieur ou la délicatesse. Plus je récapitule ma vie , et plus j'éprouve ce calme de l'ame , cette juste fierté que produit le for intérieur j en un mot ^ cet aplomb de soi-même , trésor précieux que ne sauraient altérer les efforts de l'envie Je promène partout mes
regards avec sécurité , sans craindre qu'aucun être vivant ne me fasse baisser les yeux. Je ne rencontre pas, en achevant de descendre la montagne de la vie ^ un mécontent , un offensé , qui me trouble dans ma marche paisible :
j'aperçois même sur ma route quelques heureux que j^ai faits , des amis empressés de me serrer la main ^ de jeunes littérateurs venant consulter ma vieille expérience , des femmes de tous les rangs ^ de tous les âges ^ daignant m^aborder avec intérêt j et surtout vm grand nombre de jeunes lilles
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me désignant comme leur vleuoc Conteur , me consultant comme leur fidèle ami.
J ^achèverai le voyage entouré de ces groupes charmans : ce cortège vaut bien celui des grands de la terre. Le véritable bonheur^ c'est d'être estimé pour ce qu'on vaut. La grandeur la plus réelle et la plus durable^ c'est celle que nous font nos actions et nos écrits :
c^est l'or sans alliage , le régulateur de la conscience , l'espoir d'un sommeil de paix j et l'on peut répéter et s'approprier ce beau passage de Tacite ' : « Et quand
« ma dernière heure arrivera , je « ne veux point descendre dans » la tombe avec chagrin , inquié-
■• Quandocumque fatalis et meus dics venict, statunr tuuiulo , nun mœstiis et atrox , sed hilaris et coronatiis ; et pio nicinoiià mci . noc consulat qiiisquain , noc rogel.
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>> tude , mais gainient et couronné » de fleurs^ sans qu'il faille après » moi délibérer , ni intercéder » pour ma mémoire . »