‹ Mes recapitulationsChapitre 2 sur 14 · MES · texte numérisé non relu

MES

nZ^APITITI) Avions

LA

Bt mon (Enfatue.

Privé de mon père , avant d'avoir reçu le jour, j'en avais retrouvé la tendresse et les soins dans le second mari de ma mère. Vincent-de-Paul Bourguin, avocat en parlement et professeur de

philosophie au collège royal de Tours , fat pour moi ce que son illustre patron avait été pour les jeunes orphelins de la France. Il dirigea mon éducation , et voulut être mon répétiteur dans toutes mes études. Jamais avec lui de ces leçons pénibles où le maître fait sentir avec pédantisme sa supériorité : jamais de menaces effrayantes, jamais de reproches humilians ; il se rappelait toujours cette belle pensée de Térence ^ : <f 11 vaut mieux retenir les enfans par rt l'honneur et les sentimens, que par la » crainte. »

Aussi fut-il toujours le confident de mes pensées , de tous les penchans de mon ame. Il devint bientôt le vengeur de mes droits envahis par des hommes puissans : en un mot, il ne cessa d'être mon guide et mon bienfaiteur,, pendant

^ Pudore et libcralitate liberos retinere satiùi esse credo qiiàm uietu.

hs trente - huit premières années de mon existence ; et je ne fais que remplir ici le plus sacré des devoirs, en consacrant à sa mémoire les premières lignes de cet ouvrage, en déposant sur sa tombe l'hommage public de mon respect et de ma reconnaissance.

Nous possédions à deux lieues de la ville de Tours , ma patrie, une habitation dans un site ravissant, au milieu d'une grande étendue de bois et de prairies délicieuses. Aux beaux jours du printemps j'y accompagnais ma mère; et l'histoire naturelle occupait alors mes instans de loisir. Un Réaumur à la main, je parcourais avec ivresse tout ce que la nature étale de plantes et de fleurs dans le beau jardin de la France. J'avais entre autres formé la plus riche collection d'insectes , de papillons : j'en connaissais les familles, les alliances, les diverses métamorphoses ; et , dans cette étude attachante , infinie , j'admirais

4 MtS RECAPITULATIONS.

chaque jour Tétonnante reproduction des êtres et l'immense variété de la nature.

J^avais découvert^ dans mes courses champêtres^ un nid de fauvettes au milieu d'un buisson d'aubépine en fleurs, dont les rameaux nombreux, étroitement enlacés , rendaient en quelque sorte, inaccessible l'entrée de ce nid, formant un peloton de petites plumes et de la laine la plus fine. Rien de plus ravissant que ce joli réduit qui contient ordinairement une nombreuse famille, et dont la mère a seule Centrée par un petit trou toujours ouvert du côté du midi, mais qui devient, pour ainsi dire, imperceptible, lorsque la fauvette s'y est réfugiée au milieu de ses petits.

Je comptais à peine dix ans, et j'eus le désir, bien naturel à cet âge, de m'approprier cette charmante nichée , dans l'espoir d'élever ces oiseaux sous l'aile de leur mère. Je saisis donc l'instant

favorable où celle-ci, portant à son bec une provision de graines et de vermisseaux , se glisse furtivement dans le réduit qui recèle sa couvée : j'en intercepte l'issue d'une main avide ; j'arrache le nid à tous les liens qui l'attachent, aux épines dont il est entouré; je l'enveloppe avec précaution dans mon mouchoir , afin que rien ne puisse en déranger la symétrie; et je l'emporte, ivre de joie^ à mon appartement. Là, je couvre d'herbages frais une ample volière dont on m'avait fait présent ; je remplis d'une eau limpide les vases de plomb dont elle est garnie ; je couvre d'un sable fin la planche qui en forme le sol , et j'y place mon cher trésor sur lequel se fondaient les riantes espérances d'un jeune naturaliste. Bientôt la fau^ vette s'échappe de son nid , et parcourt, en se froissant les ailes , toute l'étendue de la volière.

Son agitation est extrême : les plu-

mes de sa tète se hérissent ; on voit jaillir de ses yeux flamboyans le dépit, la colère , le désespoir de l'amour maternel. Elle voudrait et n'ose s'élancer sur la main sacrilège qui découvre le nid où se trouvent quatorze petits , rangés dans un ordre admirable^ et qui tendent le bec en poussant des cris plaintifs. Je comtemple un instant ce chef-d'œuvre de la nature ; et , désirant faire cesser le supplice de cette mère effarée , je me retire , bien convaincu que dans mon absence elle appâtera sa couvée. Je ferme la porte de mon appartement , afin que mes chers prisonniers soient à l'abri de toute imporlunité , et je cours instruire ma mère et mon beau-père de mon heureuse découverte , et de l'espoir enivrant d'élever cette nombreuse famille à laquelle je me proposais de donner la volée, lorsque j'aurais pu , tout à mon aise , étudier leur croissance , leurs habitudes et les progrès de la na-

ture. Mon beau-père sourit à mon projet ; et son approbation mit le comble à ma joie.

Le soir je rentre dans mon appartement : je soulève avec précaution la gaze verte dont j'avais recouvert la volière, et j'aperçois ma fauvette voltigeant encore avec effroi, et ne paraissant aucunement occupée de ses petits qui me semblaient invoquer la becquée avec plus d'instances que jamais. Je m'imagine que c'est ma présence qui trouble ma famille adoptive ; je baisse de nouveau la gaze , et peu-à-peu je m'endors en rêvant à mes grands projets de naturaliste. Oh ! quel plaisir ! lorsque ces quatorze petits auront acquis la force de voler , d'aller les déposer , avec leur mère j au milieu des bosquets qui ombrageaient le bas de nos jardins; et là de leur ouvrir la volière d'où ils prendront leur essor, pour se répandre dans tout le voisinage ! « Lorsqu'au prin-^

(t temps prochain, me disais-je, ramené » dans ces bosquets par un doux sou- » venir , j'entendrai çà et là le chant » ravissant d'une fauvette, je m'écrie- » rai : « C'est un de mes chers petits ! » Jamais je n'avais été bercé de songes plus délicieux : jamais je n'avais passé de nuit plus douce et plus paisible ; mais, quels que soient les charmes d'un sommeil où l'on goûte la satisfaction de soi - même , le chagrin souvent nous attend au réveil. A peine le soleil dardet-il ses rayons à travers la fenêtre de ma chambre , que je me lève avec précipitation. Je m'avance doucement vers la volière : j'éco'jte ; pas le moindre bruit. J'examine ; pas le plus simple mouvement. Surpris, inquiet , j'écarte le voile qui couvre ma nombreuse famille ; et j'aperçois la fauvette sur ses petits , les ailes étendues. Sa tête est inclinée vers eux; son bec est enduit d'une matière visqueuse. J'ouvre la porte

de la volière ; et cette mère, la veille bi farouche , ne change point d'attitude.

J'avance doucement la main ; je la touche : même immobilité. Enfin je la soulève : elle était morte , raide et glacée. Mais ce qui me confond et me déchire , c'est de voir le crâne de chacun de ses petits meurtri , brisé : la barbare et malheureuse mère les avait tués tous , les uns après les autres; et, cédant aux efforts inouis qu'elle avait faits et aux angoisses les plus cruelles de la nature, elle avait payé de sa vie le plus horrible sacrifice.

Oh ! quelle vive impression ce spectacle affreux fit sur tous mes sens ! Je ne pouvais en détourner mes regards ; mais bientôt , chancelant, éperdu, je pousse un cri lamentable qui retentit jusqu'à l'appartement de mon beaupère. Il accourt inquiet , et s'imagine qu'il m'est arrivé quelque grave accident. Je veux lui parler, le rassurer;

l'émotion que j'éprouve me coupe la voix. Je fonds en larmes , et lui désigne la volière. Il comprend tout : il est luimême saisi d'étonnement ; mais , habitué à profiter de la moindre circonstance pour faire passer dans mon ame tout ce qui pouvait Télever à la hauteur de la sienne^ et me donner une juste idée de la dignité de l'homme, il me prend dans ses bras , et me dit, d'une voix expressive que je crois entendre encore : « Tu vois, cher enfant , ce que » produit la captivité. Cette mère, qui » t'offre l'image de la plus atroce bar- » barie , m'offre à moi celle de i'hé- » roïsme que produit l'horreur de l'es- » clavage. Privée de la liberté , sans » espoir qu'elle lui serait rendue , elle » a voulu préserver ses petits de l'af- » freux tourment qu'elle ressentait sous » ces barreaux. O pouvoir irrésistible n de l'indépendance ! si tu produis un » pareil effet sur les faibles animaux.

LA PREMIÈRE IMPRESSIOIV , ETC. Il

» quelle sera donc ta puissance sur » l'être que le créateur dota de l'intel- )) ligence suprême ! » A ces mots, il me fît promettre de ne jamais perdre le souvenir de la leçon terrible, mais salutaire, que je recevais de la nature , et me recommanda d'en faire usage dans toutes les circonstances de ma vie. Pendant trente ans, soit dans les entretiens que nous eûmes ensemble, soit dans les lettres qu'il m'écrivit, jamais il ne manqua de me rappeler ma fauvette. Si je lui confiais les premiers penchans d'une ame aimante, le choix d'une honorable profession , les projets d'un hjmen qui me semblait être avantageux, il me répondait toujours : w Soutiens- toi de ta fauvette ! » Flatté de mes succès dans le monde et dans l'art dramatique auquel je me livrais, craignait-il que je n'en fusse ébloui au point de m'attacher au char de quelque beauté célèbre, ou de quelque grand du jour, il me répé-

tait encore : « Souviens - toi de ta fauvette! » Si mes écrits , répandus dans l'intérieur des familles, m'attiraient la bienveillance des princes et m'exposaient à l'enivrante séduction qu'ils exercent souvent sur ceux qui les entourent, il me disait avec une expression plus forte : (( Souviens -toi de ta fauvette! » Enfin , dans ses derniers momens , lorsque , d'une main défaillante, il me fit les plus touchans, les plus mémorables adieux, il les termina par ces mots :

« Souviens-toi de ta fauvette ! »

Le lecteur, d'après ce récit fidèle , m'approuvera sans doute d'avoir commencé ce recueil par une anecdote qui, bien que simple en elle-même, n'a pas cessé d'avoir une puissante influence sur ma carrière. Je lui dois en effet ce que j'ai de plus précieux , ce que toujours je préférai à l'orgueil du rang, aux avantages de la richesse^ au désir même de la célébrité... Ma chère indé-

pendance^ l'inexprimable bonheur de me livrer à mes goûts , à mes penchans; de ne fréquenter que ce que j'aime et d'éviter ce qui me déplaît ; de ne devoir à personne une minute de mon temps; d'obliger sans calcul et par le seul plaisir d'être utile; en un mot, d'éparpiller ma vie comme bon me semble, et de pouvoir me dire avec une religieuse satisfaction : « Je nui point ') oublié ma fauvette. »

14 MFS nÉCAPlTULATIOWS.

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Les grands aiment qu'on les Halle j mais ce qui chatouille le plus leur vanité, c'est le pur hommage de la jeunesse. Celui-là n'est dicté ni par le mensonge, ni par l'ambition : c'est le cri du cœur, le vox populi qui donne la juste mesure de ce qu'on peut valoir et de l'estime dont on jouit.

Le siège archiépiscopal de Tours,

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l'un des plus anciens et des plus importans qui soient en France, était occupé par M. deFleury, neveu du célèbre cardinal du même nom , que Louis XIV mourant , désigna comme précepteur de Louis XV, encore enfant. Cet archevêque , dont la mémoire est honorée dans toute l'étendue du jardin de la France, aimait à cacher^ sous la piété la plus vraie, une instruction profonde, un goût parfaitenlitterature.il se plaisait souvent à répéter les mots les plus remarquables des anciens , les piquantes saillies des satiriques modernes; et lui-même il se livrait quelquefois au plaisir irrésistible de lancer une plaisanterie, de hasarder un calembourg.

Cette gaîté naïve , compagne ordinaire d'une foi pure et fervente , était embellie chez ce digne prélat par une charité modeste mais sans bornes. On le vit, dans un hiver rigoureux, envoyer toute son argenterie à la monnaie, pour

subvenir aux besoins des pauvres dont son palais était environné; et long-temps un service d'étain fut le seul ornement de sa table. Ce qui lui méritait surtout l'amour et le respect de ses diocésains,, c'était sa piété filiale. La duchesse de Fleury sa mère, âgée de soixante-dix-huit ans , était l'objet de sa tendre vénération. Seul avec elle et sans aucune suite , il parcourait à pied les rues de la ville de Tours et les ravissantes promenades qui l'environnent, lui donnant le bras et ranimant ses forces par une conversation attachante. On les voyait sourire ensemble et recueillir avec bonté les hommages de tous les habitans qui se trouvaient sur leur passage. Sachant toutefois se dérober aux respectueux regards qu'on attachait sur eux , ils gagnaient en secret le réduit de l'indigence, étudiaient eux-mêmes ceux des infortunés qui avaient le plus de droils à leurs secours, et ne rentraient ja-

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mais à la demeure pastorale, que chargés d'œuvres méritoires et de bénédictions.

J'étais alors en quatrième , au collège royal de Tours. L'usage voulait qu'à la fin des cours de l'année , les élèves qui avaient occupé les premiers rangs , subissent un examen public , poury prouver les progrès qu'ils avaient faits. L'idée de paraître devant ses parens, ses amis, en présence des notabilités de la ville et surtout d'un grand concours de dames ; excitait parmi des adolescens une vive et salutaire émulation. Je fus du nombre de ceux qui devaient subir ces épreuves tout à la fois redoutables et impatiemment attendues. Le programme de cet intéressant concours était imprimé : )e premier hommage appartenait de droit à l'archevêque auprès duquel je me rendis avec trois de mes camarades. Nous nous présentâmes de bonne heure à son palais , et nous attendîmes son audience dans

une vaste galerie où, depuis quelques années , ce prélat faisait peindre à ses frais les portraits de tous les évéques et archevêques de Tours , depuis saint Martin jusqu'à lui. Ces vénérables images réunies , chacune dans un cadre ovale j par ordre chronologique, couvraient toutes les surfaces de celte enceinte imposante, et présentaient à l'observateur une série de quatorze siècles. Cette collection très curieuse venait d'être terminée ; et le peintre , chargé depuis cinq ans de cette grande entreprise, mettait la dernière main au portrait de M. de Fleury. Le cadre qui le contenait était suivi de deux autres destinés à retracer les traits de ses successeurs; et dont par conséquent la toile était blanche. Nous fûmes frappés, mes camarades et moi, de l'extrême ressemblance qu'offrait le portrait de notre vénérable archevêque ; et le peintre , nommé Canavas, fut enchanté de notre

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suffrage. « Ainsi donc, lui dis-jc, cet » ovale qui suit immédiatement l'i- » mage de notre prélat, ne sera peint » qu'après sa mort? — Sans doute. )) me répondit l'artiste. Je le prie alors de me permettre de tracer sur la toile blanche deux mots latins : Il me donne un crayon noir, et j'écris au milieu de l'ovale : « Nunquam pingendus ! » Canavas me suit de l'œil et me demande ce que signifie cette inscription latine. Cela veut dire , lui répond un de mes camarades : « Puisse-t-îl n'être jamais » peint! » En ce moment même , M. de Fleury reconduit jusqu'à la porte du grand salon une personne notable de la ville, et m'aperçoit reformant plusieurs lettres de l'inscription. Il s'avance avec curiosité : je m'éloigne de quelques pas , interdit et les yeux baissés. A peine l'archevêque a-t-il porté ses regards sur ce que je venais de tracer, qu'il tressaille, vient à moi, et me dit

20 MES RÉCAPITULATIDNS.

avec un vériitable attendrissement :

« Cher enfant, où avez-vous pris cette » inscription? — Dans mon cœur, répondis-jc en rougissant. « Eh ! qui a T> pu vous inspirer une aussi heureuse » idée? — L'amour et le respect, mon- » seigneur, que vous inspirez à tous vos » diocésains. — J'ai reçu en ma vie bien » des hommages, )) reprit-il, avec une vive émotion ; « je fus exposé souvent » à des éloges enivransj mais aucun n'a )) pénétré aussi avant dans mon cœur, j) n'a frappé aussi délicieusement mon » imagination, que ce vœu si touchant » tracé par la main de la naïve adoles- » cence. » A ces mots^ il dépose sur mon front un baiser j^aternel : je saisis une de ses mains que je baise avec transport : il prend mon bras et nous conduit, mes camarades et moi, dans son salon de réception , où il accepte, avec une affabilité ravissante, l'offrande du programme de notre concours.

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