‹ Mes recapitulationsChapitre 13 sur 14 · AVEUX INESPÉRÉS · texte numérisé non relu

AVEUX INESPÉRÉS

qui l'entourait... Mais j'étais aimé : ma puissance rivalisait la sienne. Notre entretien fut vif, animé. Mon début, sans déplaire à cette dame d'une volonté très prononcée , parut l'étonner , et même lui imposer quelques égards pour le jeune homme qui savait dompter sa passion au point de rendre la mère de celle qu'il idolâtrait, seul arbitre de sa destinée.

« Je conçois , madame , « lui dis-je avec l'attitude et l'accent d'un homme d'honneur ; « je conçois que vous ayez » formé sur votre adorable fille des » projets de grandeur et de fortune.

» Je n'ai rien de tout cela à vous offrir. » Je suis plébéien , et me fais gloire de » l'être. Je possède à peine deux mille » cinq cents livres de rento ^ et n'en » attends que trois mille environ de » mon excellente mère qui n'a pas cin- » quante ans , et que chaque jour je » demande à Dieu de me conserver.

» Mon début dans la carrière dramali- » que, si brillant , grâce à votre illustre )) époux, me lance déjà dans le grand » monde, où je pourrais m'accrocher à » quelque puissant du jour, et parve-

» nir comme tant d'autres mais élevé

» dès l'âge le plus tendre^ dans des » principes dlndépendance et d'homme » privé j habitué à respirer cet air de )) paix et d'heureuse insouciance, qui » rè£:ne sur les belles rives de la Loire; » m'occupanl beaucoup })lus du présent » que de l'avenir; ne me croyant au- » dessus, mais au-dessous de personne; » préférant entin le petit coin que je » tiens sur la terre , où j'aime unique- » ment pour aimer ; où ']^ éparpille ma » vie comme bon me semble; où je ne » dois pas une minute de mon temps à » qui que ce soit ; où je puis l'employer » a mille niaiseries , comme dit ma- )» dame de Sévigné , sans craindre que )) majeunesse/a55e<iuèruif à quelqu'un;

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)) préféranl , surtout , ce petit coin » de terre , à l'éclat même d'un trône ; » jamais, non jamais je n'atteindrai à » l'opulence : elle m'embarrasserait et » me ferait peur. Une honnête aisance » est tout ce que j'ambitionne ; et si » j'en crois mes pressentimens , je l'ob- » tiendrai j car avec des mœurs, un » grand respect de soi-même , l'amour » de l'ordre et du travail, on arrive » presque toujours à se placer honora- » blement sur la scène du monde — » Mais je vous le répète, je ne veux » devoir qu'à moi seul ma position so- )) ciale ; je veux pouvoir dire comme » un ancien sage dont les écrits font ma » lecture chérie : Je suis le fils de mes » œuvres — Votre adorable fille a le » droit de prétendre à une union plus » avantageuse ; la célébrité de son père, » la haute bienveillance de son auguste )) marraine; le bonheur dont elle jouit » au foyer domestique ; enfin , madame,

» VOS projets sur le don de sa main ; » cette attente si naturelle d'une mère » qui fonde de grandes jouissances sur » l'établissement de son enfant; cette «juste récompense de vos soins, de » votre tendresse; en un mot cette élé- )) vation qu'il vous est si bien permis » de rêver : tout m'impose la loi de res- )j pecter vos volontés ; tout me défend » de murmurer même de vos refus — » II m'en coûtera le repos et le bonheur » de ma vie; car j'aime comme jamais » je n'aimai, comme jamais je n'aime-

» rai mais qu'importe ma destinée?

» c'est de la vôtre , c'est de celle de von tre chère Antoinette qu'il faut nous » occuper. Prononcez donc mon arrêt!

» je l'attends, non sans un trouble » inexprimable; mais avec résignation.

» Dès ce moment, madame, je m'inter- » dis l'entrée de votre honorable mai- » son ^ si je n'obtiens pas votre aveu. Je )) m'éloignerai même de Paris, de crainte

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» qu'une rencontre imprévue , n'attise » la flamme que je m'efforcerais d'é- » teindre ; de crainte surtout de faire » éprouver à celle que j'aime, des com- » bats que tout homme d'honneur doit » savoir éviter. Je pousserai même mon » dévouement pour vous, jusqu'à sou- » haiter de souffrir seul ; non pas que » je pense qu'Antoinette puisse m'ou- » blier : elle élève trop haut celui » qu'elle aime, pour jamais l'effacer de » son souvenir.... Encore une fois , ma- » dame, prononcez : je suis résigné à » tout; etvous jure une entière soumis- » sion à vos volontés , à vos ordres que » j'attends. »

Cet épanchement d'une ame franche et soumise; cet élan de l'amour comprimé par rhonneur ; pour tout dire enfin, cette pieuse résignation aux volontés, aux droits sacrés d'une mère, produisirent sur elle un trouble, une hésitation qu'il lui fut impossible de dissi-

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niuler. « Vous êtes bien ce qu'on appelle )) un galant homme, )) me dit-elle avec un tendre épanchement ; « et j'avoue que 5' je n'ai pas la force de priver ma fille » d'un époux aussi digne d'elle. . . . j'avais » de grands projets sur l'établissement » d'Antoinette, je ne saurais vous le )> dissimuler ; sa main m'est demandée )) par des partis opulens et titrés : en » ce moment -même elle est recherchée » par un des officiers de la reine qui ver- )) rait ce mariage avec plaisir et daigne-

» rait le protéger mais je suis mèrej

» et les paroles de ma pauvre fille mou- )) rante, m'ont trop vivement émue^ )) pour que je n'y voie pas un avertis- )) sèment de la Providence — Antoinette )) est à vous . ))

Le cri que je poussai dans cet instant, fut si fort, qu'il retentit jusqu'au salon où Grétry attendait l'issue de cet entretien. Il s'imagine que ce cri perçant est celui de la douleur que me cause un

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refus ; il ouvre brusquement la porte; et m'aperçoit aux genoux de sa femme dont je pressais les mains avec toute l'expression de la joie et de la reconnaissance. « Il m'a vaincue! « s'écrie madame Grétry, en me relevant : (c Mon )i ami^ voilà notre gendre! » Je passe des bras de la mère, pour tomber dans ceux du père ; nous ne pouvions ni l'un ni l'autre prononcer un seul mot. Mais au moment où il m'appela son fils ! . . . j e m'écrie à mon tour : » Ah ! » répétez ce nom si doux! — jamais, » non jamais son plus mélodieux et » note plus vibrante, ne sont sortis de » votre lyre enchanteresse. » Il court chercher Antoinette, qu'il me présente comme ma fiancée. Aussitôt celle-ci se jetant au cou de sa mère, lui dit : « Je » n'aurais jamais pensé qu'il me fût M possible de t'aimer plus que je ne l'ai » fait, depuis seize ans. Mais n'oublions » pas , » ajouta-t-elle en me présen-

tant sa belle main, « que c'est à ma )) sœur que nous devons ce moment )) le plus beau, le plus doux de notre » vie: c'est au chevet de son lit^ que je » veux vous donner ma foi, en échange » de la vôtre ; et je cours la préparer à » cette scène de famille, avec tous les » ménagemens qu'exige le peu de for- )) ces qui lui restent. )) A ces mots , elle se rend auprès de la malade ; et peu d'instans après ^ sa femme de chambre vint nous avertir qu'on nous attendait.

Il me serait difûcile de décrire ici tout ce que cette scène eut de touchant et d'enchanteur. La malade entourée des heureux qu'elle venait de faire, semblait reprendre et la force et la vie. Je reçus d'elle l'honorable titre de frère: ce doux nom sortait à chaque instant de ses lèvres décolorées. Un sourire de bonheur donnait à ses touchantes paroles encore plus d'expression. Je ne pouvais me rassasier de la voir et de

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l'entendre : J'aurais donné la moitié de mon existence qui , pourtant m'était devenue si chère , afin de prolonger la sienne. Elle-même crut pendant quelques jours à ce miracle de la nature.

« Oh ! j) me disait-elle en me pressant mes mains sur son pauvre sein desséché ; « oh ! si je pouvais gagner le prin- » temps , je renaîtrais comme une de n ces plantes frappées de l'orage, qui » peu-à-peu se relèvent sur leur tige.

» Chaque fois que je vous appelle mon » frère.... mon bon frère,.... il me » semble que je gagne vingt -quatre » heures de plus. — En ce cas, » lui répondais - je ^ ce ne vous lassez point )) de me donner ce nom si ravissant ! » Il est bien juste que ce qui contri- » bue autant à honorer, à embellir » mon existence, puisse prolonger la H vôtre.... Ma sœur, mon aimable )) sœur, mon adorable sœur, ah! puis- » siez-vous ne cesser de vivre que lors- I. 22

" que je cesserai de vous aimer ! »

Hélas ! mes vœux furent impuissans:

une faiblesse effrayante s'empara bientôt de ce modèle de grâce et de bonté. Sa dernière heure sonna ; mais la Providence ne voulant pas assouvir toute sa rigueur sur celte pauvre victime, exauça son dernier vœu : ce fut d'éviter à sa famille la douleur de la voir expirer. Elle mourut pendant la nuit, sans proférer la moindre plainte. Sa gardemalade n'en fut môme pas réveillée ; et lorsqu'à l'aube du jour ^ elle s'approcha de cette angélique créature , elle s'imagina d'abord, au calme répandu sur sa figure céleste , à la couleur purpurine qui colorait ses joues, qu'elle sommeillait encore mais déjà son amesipure

et si aimante, s'était envolée à sa dernière demeure.

La douleur qu'éprouva la famille Grétry, ne saurait se décrire. Antoinette ne pouvait s'arracher des restes inanimés de sa sœur chérie. Ce ne fut que de force qu'on la sépara de celle que la nature lui avait donnée pour compagne et pour première amie. Tout l'hôtel, tout le quartier semblait partager sa souffrance. Plus de cent musiciens es* cortèrent le cercueil de la défunte ; et

lorsqu'il la prière du pasteur, se joignirent les sons de nombreux instrurnens, exécutant l'ouverture du Mariage d' Antonio, dont madame Marin, à peine âgée de seize ans, avait composé la partition , tous les assistans éprouvèrent un sentiment de regrets et de douleur empreints sur leurs visages. On concevra facilement que je n'étais pas un des moins affligés. L'angoisse que j'éprouvais était d'autant plus remarquable, que j'avais pris rang parmi les parens de cet ange envolé vers les cieux. Je paraissais comme un frère qui pleure une sœur adorée. Jamais sa mémoire ne s'effacera de mon souvenir ; et je la salue encore aujourd'hui que je compte plus de soixante hivers , avec toute l'effusion d'un cœur fraternel.

L'abattement de Grétry, toujours morne et silencieux, était effrayant. Il perdait celui de ses enfans qui avait compris le mieux le bel art dans leque

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il s'était fait une si liante renommée. La jolie pavlh'ion du Mariage (T Antonio, petite pièce faisant suite à celle de Richard-cœur-de-Lion, et que le vieux Sédaine avait eu la bonté d'écrire pour la fille de son collaborateur; cette partition , dis-je , annonçait dans son jeune auteur, un goût parfait, un chant vrai, naturel; en un mot, la digne élève de son père. Elle avait beaucoup de ses traits^ son ame aimante^ expansive, et surtout ce noble amour de Tindépendance et de la célébrité.- Rarement elle quittait le cabinet de Grétry; elle ne cessait de s'exercer en sa présence, et de parcourir, sous ses auspices , tous les accords , toutes les modulations que peut produire un clavier fidèle sous des doigts que dirige une imagination brillante. Le père n'écrivait pas une seule phrase musicale de ses nombreux chefsd'œuvre, sans la faire entendre à sa fille; et lorsqu'il voyait sa charmante

figure s'épanouir, le sourire errer sur ses lèvres, ou ses beaux yeux bruns, laisser échapper quelques larmes, il était assuré d'avoir saisi l'accent de la nature, et d'être son fidèle interprète. Madame Marin était pour son père une seconde existence, un besoin du cœur qu'elle savait satisfaire avec un charme tout particulier.

Il fut impossible à Grétry de rester dans la demeure qu'il occupait rue Poissonnière : il y cherchait sans cesse, il y appelait son enfant. Il loua donc un fort bel appartement sur le boulevard Italien , près de la rue Favart. Mais cet appartement ne devait être libre qu'au bout de six mois j et ce père éploré ne pouvait habiter jusqu'à cette époque la maison où il avait perdu sa fille.

On était alors au commencement du mois de mars; je lui offris de le conduire en Touraine, de lui faire visiter ce beau jardin de la France dont il avait

entendu taire si souvent l'éloge par les voyageurs qui l'avaient parcouru. Ma proposition parut d'abord lui sourire ; et déjà je m'étais empressé d'écrire à mes parens, afin de procurer à cette honorable famille une demeure convenable à ses goûts, à ses habitudes.

Mon excellente mère, instruite de mon union projetée avec la charmante Antoinette, dont elle désirait ardemment connaître la figure, l'esprit et le caractère j mon excellente mère s'était occupée avec empressement de procurer à la maison Grétry une agréable retraite sur les bords de la Loire, où déjà elle se disposait à réunir tout ce qui pouvait composer une vie onctueuse, une honorable existence. Antoinette n'était pas moins envieuse de connaître celle qui m'avait donné le jour. Elle se faisait une fête de parcourir les lieux témoins démon enfance. Nous formions ensemble mille projets ravis-

sans. J'abondais en descriptions de ma beIlepatrie:jejouissaisd'avancedubonheur inexprimable de conduire ma belle fiancée dans tous les endroits offrant des souvenirs historiques. Là je lui ferais déposer un laurier sur le tombeau à! Agnes Sorel; ici un bouquet de fleurs de violettes dans la chambre rustique où naquit la tendre , la simple Lavallière. V\us loin, je lui ferais parcourir le délicieux séjour de Chenonceaux, où tout rappelle François I" et Diane de Poitiers. En revenant, nous saluerions ensemble, au château de la Bourdaisière, la salle où fut allaitée Gabrielled'Estrées ; et le cœur plein de la mémoire de ces femmes, qui surent porter l'amour au plus haut degré d'héroïsme et de perfection , nous ferions une étude approfondie de l'art d'aimer, et nous saurions embellir encore la chaîne fortunée que le sort nous préparait.... Mais ce qui mettait le com^

ble à tout le bonheur que j'envisageais, c'était de voir mon illustre ami recueillir, dans mon pays natal, les hommages dus à sa célébrité. Tout était préparé d'avance : le soir même de son arrivée à Tours , plus de cent musiciens, soit amateurs, soit professeurs, devaient se réunir sous les croisées de son habitation, et lui donner une sérénade composée des morceaux les plus marquans de ses nombreux ouvrages; et parmi lesquels j'étais sur d'avance que l'admirable ouverture de Pierre- Je-Grand ne serait pas oubliée. Je voyais mes concitoyens me seconder à prouver toute ma reconnaissance à mon parrain dramatique, à celui qui m'honorait d'un attachement si vrai, d'une préférence si flatteuse. Mon beau-père, mon digne instituteur, recevrait le prix de ce qu'il avait fait pour moi : tous les rangs, toutes les conditions se confondraient dans les fêtes qu'on donnerait

à Grélry, soit à l'hôtel-de-ville, soit à la salle de spectacle; et telle noble demoiselle de la ville ^ qui peut-être eût dédaigné l'hommage du jeune auteur dramatique, éprouverait, à la vue de la charmante Antoinette, un secret dépit de ne pouvoir l'égaler en grâces , en esprit, en manières du grand monde; et reconnaîtrait alors que ni les illusions du sang et de la fortune, ni les prérogatives héréditaires , ni cette gourme souvent ridicule de tous ces petits grands de province ^ ne valent pas cette auréole impérissable, ce renom populaire qui pénètre jusque dans les plus humbles foyers, cet intérêt général, cet avide curiosité qu'excite sans cesse et partout , l'homme qui ne doit qu'à lui seul son illustration , et peut dire en souriant malicieusement avec Salluste ^ : « Il vaut mieux avoir créé son

■• Quàra certè peperisse , quàra acccptum corrupisse melius est.

» nom, que de déshonorer celui qu'on » a reçu. »

Toutes ces pensées assiégeaient à la fois mon imagination , et me berçaient des plus chères espérances, lorsqu'un contre-temps imprévu vint les renverser de fond en comble. Une proche parente de madame Grétry mourut presque subitement à Lyon. Des intérêts assez majeurs déterminèrent la famille à laquelle je devais appartenir, à préférer les bords du Rhône à ceux de la Loire. Adieu mes rêves de bonheur et de gloire ! adieu ces inexprimables jouissances de voir le plus célèbre compositeur de la France, fêté, honoré dans ma patrie; d'entendre tous mes compatriotes , mes amis d'enfance et mes parens faire Téloge de ma fiancée , et me féliciter d'avoir su toucher son noble cœur ! Il est dans !a vie de ces illusions dont on se berce avec délices, auxquelles s'attache le plus grand

charme de notre existence; et qui toutà-coup s'évanouissent comme une ombre légère.

Grétry m'avoua qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pas visiter mon pays et ma famille; mais outre les devoirs sacrés que sa femme avait à remplir sur les bords du Rhône, un second motif le déterminait à l'accompagner.

Sédaine le fécond , le fidèle associé de ses travaux, Sédaine venait de lire au Théâtre-Italien un nouvel ouvrage intitulé Guillaume Tell; et lui en avait remis le manuscrit. Cette pièce caressait l'opinion du jour , par les détails et les tableaux qu'elle offrait en faveur de la liberté. Grétry né Liégeois, n'était pas insensible à l'idée de l'égalité des droits; et plus qu'un autre , il désirait coopérer au nouveau système politique dont le but était de rendre tous les hommes égaux devant la loi , et de ne plus accorder de distinction qu'à la célébrité

peisonnelle. Il est toujours clans le cœur humain une tendance secrète qui le porte à s'élever au-dessus des autres ; et le compositeur de tant de chefsd'œuvre avait trop souvent éprouvé cette jouissance si légitime, pour y renoncer. Il se proposait donc de mettre dans la partition de Guillaume Tell, cette couleur locale , cet élan civique , ce cri de patrie et ces chants si vrais de la Suisse , susceptibles de produire à la scène le plus grand effet, les plus vives impressions. Pour atteindre à ce but, il projetait de gagner Genève et de passer, sur les montagnes d'Helvétie , le temps nécessaire pour réaliser ses hautes inspirations. Il m'avait confié son projet que je ne pouvais m'empêcher d'approuver; et bientôt tout fut préparé pour son départ.

Il ne pouvait toutefois quitter Paris , sans aller prendre congé de la reine, habitant alors le palais des Tuileries-, et

me proposa de l'accompagner. Je m'en fis un devoir; car je ne m'étais pas présenté chez Marie- Antoinette , depuis qu'elle avait daigné m'y autoriser. J'étais avide de la revoir , et de lui prouver que les jeunes têtes du tiers-état ne cessaient point de lui porter tout le dévouement que lui méritaient, aux yeux des gens sensés, les concessions populaires qu'elle faisait chaque jour, avec autant de grâce que d'urbanité. Grétry avait un dessein particulier, en me présentant de nouveau à l'auguste marraine de sa fille. Il lui fit, en ma présence, part du choix qu'Antoinette avait fait de moi : il instruisit sa majesté de tous les détails de cette union projetée; raconta mon entretien avec madame Grétry , dans lequel celle-ci n'avait pu résister aux nobles épanchemens de mon cœur, enfin les fiançailles qui avaient eu lieu au lit de mort de l'adorable madame Marin. Pendant ce récit

j'étais dans un embarras inexprimable :

mes yeux baissés , la rougeur de mon visage, et plusieurs signes qui m'échappaient pour inviter mon futur beaupère à m'épargner, tout parut intéresser !a reine en ma faveur. Elle me félicita d'abord, avec une bonté toute naturelle, d'avoir fixé le choix et gagné le coeur de sa filleule. Puis, m'observant avec ce regard scrutateur qui donnait tant d'expression à sa figure imposante, elle me demanda quelle était la carrière que je me proposais de parcourir.

« Celle d'un auteur dramatique , » répondis-je avec assurance. « Je me voue » pour jamais au culte de cet art que » j'idolâtre ; et secondé par l'enchan- » teur de notre scène lyrique, j'ose » avoir l'ambition d'y remplacer Sc- » daine. » Cette réponse fit sourire la reine : elle approuva mes projets, daigna m'en garantir le succès, et termina par une offre bien capable d'éblouir un

jeune auteur : ce fut de m'attacher au secrétariat de ses commandemeiis, dont j'avais la certitude de devenir chef.

« Du moment^» ajouta-t-elle avec cette expression qui lui soumettait tous les cœurs 5 » du moment que vous épousez « malilleule, vousm'appartenez. — « Ah madame ! )) lui répondis-jeavec une respectueuse émotion^ » je vous appartiens )) déjà comme Français : qui ne se- » rait heureux et fier de vous avoir » pour sa souveraine?... ») J'allais donner l'essor à toutes les sensations que j'éprouvais en ce moment critique, lorsque tout- à-coup je crus entendre cette voix tutélaire me répéter tout bas : (( Prends garde à toi !.. . n'oublie pas ta ij fauvette! »

Je me bornai donc à exprimer à la reine combien j'étais honoré de ses offres, de ses bontés : je l'assurai... et jamais je n'ai manqué à ma promesse; je l'assurai que rien au monde ne pour-

rait altérer le dévouement et le respect que je lui portais ] et que ces sentimens ne finiraient qu'avec ma vie.

En ce moment fut introduit le Dauphin : je crus que c'était un ange qui descendait du ciel pour venir prendre les ordres de Marie. Oh ! quelle ravissante figure ! quel regard touchant !

quelle noble simplicité dans les manières ! Quel son de voix pénétrant 1 quel présage en un mot d'un prince digne de l'amour des Français ! Ses caresses à sa mère, ce sourire d'innocence et de béatitude répandu sur ses traits, cette grâce naturelle dans ses moindres mouvemens ; et surtout cet abandon d'un jeune cœur qui croit être aimé de tous ceux qu'il aime , cette confiance irrésistible d'un enfant royal ne voyant autour de lui que des heureux à faire :

tout m'inspira pour le jeune dauphin le tendre respect, cette attraction du cœur, cette admiration que je ne pou- I. 25

vais modérer. La reine lui présenla Grétry dont il savait déjà répéter les chants si naturels et si vrais; puis elle me désigna comme le gendre futur de l'illustre compositeur; ce qui me valut du jeune prince le salut le plus gracieux. Enfin nous nous retirâmes tous les deux , confus de l'accueil que nous avions reçu; et je me rappelle qu'en sortant de l'appartement de Marie-Antoinette, je jetai sur elle un dernier regard qui me causa je ne sais quelle vive impression que les événemens politiques ne tardèrent pas à justifier. Tant il est vrai qu'il existe de ces présages qu'on ne peut définir, et qui portent dans notre ame des traces ineffaçables.

Grétry s'empressa d'instruire sa femme et sa fille du poste honorable que la reine avait daigné me proposer auprès de son auguste personne, et de l'intérêt qu'elle portait d'avance au futur de sa filleule. Madame Grétry dont

j'avais eu le bonheur de vaincre rambition , ne put s'empêcher de la laisser éclater dans cette circonstance, et m'adressa de ces félicitations qui m'embarrassaient, mais dont je feignis d'être heureux et fier. Antoinette, me devinant mieux que sa mère, et connaissant mon penchant pour l'indépendance, se contenta de faire l'éloge de sa marraine , et porta même la franchise jusqu'à soutenir que les fonctions d'un secrétaire des commandemens de sa majesté, devaient exiger un temps et un travail incompatible avec les éludes constantes d'un auteur dramatique; et que je serais obligé d'opter. Je crus pouvoir alors déclarer que rien ne pourrait me faire renoncer à une carrière que je commençais sous d'aussi favorables auspices; et Grélry, craignant de contrarier les vues ambitieuses de sa femme, dit qu'il fallait ajourner notre décision, jusqu'au retour de leur

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voyage pour lequel tout fut préparé.

Il arriva bien promplement ce jour fatal qui devait me séparer de ma chère et belle fiancée. J'avais passé toute la veille dans l'appartement de Grétry, pour l'aider aux préparatifs de son départ. Il fut convenu que je resterais en Touraine tout le tem))s de leur absence, fixé jusqu'au mois d'octobre, c'est-à-dire une demi-année entière. Je n'avais pas vu ma mère depuis quinze mois ; et j'éprouvais le besoin de me reiiouver dans ses bras, de lui offrir mon jeune front couronné, d'épancher en un mot dans son sein mes plaisirs et mes peines, mes espérances et mes craintes.

Je sentais déjà que j'aurais gi and besoin de consolations ; et n'est-ce pas dans le sein d'une tendre mère qu'on en trouve la source féconde ? Quelle amie plus vraie? quelle confidente plus indulgente et plus sûre? Je m'étais rendu chez Grétry dès sept heures du matin.

SEPAnATIOlV. o')7

Il devait partir à huit. Le hennissement des chevaux de poste qu'on attelait à la berline, frappa bientôt mes oreilles et me fît tressaillir. Antoinette agitée, bouleversée , allait et venait sans cesse de l'appartement de sa mère à celui de son père. Tantôt elle prétextait tel ou tel oubli qui lui était échappé; tantôt c'était une nouvelle recommandation au valet de chambre de ne rien négliger pour le service ordinaire de son excellent père, dont la santé chancelante exigeait les plus grands soins... Mais chaque fois qu'elle passait et repassait devant moi , l'expression de son regard m'indiquait clairement combien elle souffrait de notre séparation. Toutefois son œil était sec, son maintien ferme et prononcé : on eût dit une jeune condamnée qui subissait son arrêt avec résignation. La fierté, chez celte adorable créature, était le mobile de toutes ses actions. J'étais loin d'imiter son

courage : la pâleur de mon front, mes yeux vacilla ns et ne pouvant s'arrêter sur le même objet; un tremblement convulbif qui s'emparait de tout mon être , et le bégaiement de mes paroles : tout annonçait mon supplice. Ce fut au point que ma jeune fiancée en eut pitié; et me saisissant la main^ devant son père, elle me dit avec cet accent d'un ange chargé de consoler les affligés : « Allons, » du courage , ami ! . . . nous nous rever- » rons. » Je portai sa main consolatrice à mes lèvres, et malgré moi, je l'inondai de mes larmes. Elle ne put retenir les siennes; et Grétry, saisissant cet instant pour nous rapprocher l'un de l'autre, nous serre et nous confond dans ses bras, en s'écriant : » Mes enfans ! » C'était la première fois , depuis la mort de madame Marin , qu'il répétait cette paternelle expression. Elle pénétra si avant dans nos âmes, que nous confondîmes en ce moment nos adieux.

nos caresses; et qu'Antoinette, d'après l'ordre de son père, appuya ses lèvres tremblantes sur mon front, où depuis quarante-deux ans, je crois encore en ressentir l'empreinte.

Enfin l'on vint avertir que tout était prêt, et que les postillons commençaient à s'impatienter : nous passâmes dans le salon où s'était rendue madame Grétry .

Elle me fit les adieux les plus expressifs , et me dit avec cette brusque franchise qui la caractérisait : « Dans six » mois , je vous la ramène : vous pou- » vez compter sur nous, comme nous » comptons sur vous... embrassez-moi, » mon gendre !... » Je portais au doigt un anneau sur lequel j'avais fait graver les lettres initiales de mes noms et de ceux de ma fiancée : j'osai demandera madame Grétry la permission de l'offrir à ma chère Antoinette qui le c^çut, me permit de le passer à son doigt ; et me ditavecunesolennité ravissante : « Main-

» tenant c'est entre nous deux à la » vie !... à la mort! »

Je la conduisis, le cœur haletant, jusqu'à la berline, sur le devant de laquelle elle se plaça avec sa femme de chambre. Grétry me donna de nouveau une vive accolade : et au moment où je posais un dernier baiser sur la main potelée de madame Grétry , j'entendis Antoinette s'écrier : « Gabrielle, » vite, des ciseaux! » Elle coupe aussitôt une mèche de ses beaux cheveux blonds ; et me les présente en disant : « Ils vous rappelleront que vous m'ap- » partenez!... » Mais déjà le valet de chambre s'était placé sur le siège; les chevaux impatiens faisaient jaillir le feu des pavés : enfin ma famille adoptive

s'éloigna Je la suivis en courant

comme un insensé, jusqu'au boulevard Poissonnière ; je la perdis de vue à la descente de la Porte-Saint-Denis; je la vis reparaître à la montée du boulevard

Saint-Martin; et ne l'aperçus plus qu'à la dérobée, jusqu'à ce qu'elle eût disparu touî-à-fait à mes regards... Je m'appuyai contre un des arbres du boulevard ; et j'y restai quoique temps comme anéanti. J'entrai dans un café vis-à-vis, où je remis un peu mes sens avec un breuvage glacé. Mais mon cœur battait si violemment sous les cheveux d'Antoinette, que je fus contraint de me jeter dans un fiacre et de regagner ma demeure chérie, où je me réfugiai dans les bras de Berquin. Qui mieux que lui pouvait me consoler et me comprendre? Je n'étais plus en effet qu'un insensé, qu'un pauvre orphelin à la merci d'un guide, d'un ami ; et comme le dit Sénèque^ : « La bouillante jeu- » nesse a besoin qu'on la dirige. »

^ Regenda est fervida adolescentia.

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L'absence de la famille Grétry me rendait le séjour de Paris insupportable. Vainement je me voyais admis dans les cercles les plus brillans, vainement les soirées de madame de Staël m'offraient un charme inexprimable , un aliment solide, et pour l'esprit et pour le cœur; vainement je formais d'honorables liai-

sons parmi les gens de lettres , les artistes et les grands du jour qui savaient les apprécier, un vide affreux du cœur, une tristesse invincible , une satiété de devoirs sociaux à remplir, tout se réunit pour me faire éprouver ce mal du pays , ce besoin de revoir le lieu qui nous vit naître , de me retrouver dans les bras de mon excellente mère et de son digne époux , mon instituteur et mon premier ami. Chaque soir lorsque, selon mon usage , je repassais dans ma mémoire les pensées les plus remarquables des poêles latins . ces deux vers charmans d'Ovide revenaient sur mes lèvres^ :

« Le pays natal a je ne sais quel » charme qui nous le rappelle sans )) cesse , et ne nous permet pas de » l'oublier. »

^ Nescio quâ natale solum dulcedine cunctos Ducit, et immemores non sinit esse suî.

Je recevais souvent des nouvelles de Grétry- Antoinette avair daigné m'écrire quelques lignes au bas d'une lettre de son père. J'étais toujours présent à sa pensée : elle semblait souffrir ainsi que moi, d'une séparation qui devait durer plusieurs mois, et m'invitait ellemême à me réfugier au foyer maternel.

Je me séparai donc de Berquin dont la santé paraissait s'affaiblir, et auquel je proposai vainement de m'accompagner en Touraine : ses écrits hebdomadaires, ses engagemens pris avec un grand nombre de familles, ne lui permettaient pas de s'éloigner de la capitale. On était alors au mois de mai 1790 : la nature commençait à se parer de ses richesses printanières. Les vastes et fertiles prairies qu'arrose la Loire , étaient émaillées de mille fleurs : partout où je portais mes regards , je voyais les visages me sourire et m'accueillir comme un enfant du pays. Mes parens^ mes

amis^ mes compagnons d'enfance , me témoignaient un grand plaisir à me revoir : on me désignait en public comme ayant réalisé les espérances que j'avais données dans mon premier essai dramatique. On me félicitait sans cesse sur mon succès à Paris ; et mon association avec le célèbre Grétry me donnait un reflet d'illustration dont je rougissais bien souvent , mais qu'il m'était si doux de devoir au père d'Antoinette !... En un mot j je trouvai dans ma belle patrie tout ce qui pouvait toucher le cœur, flatter l'amour-propre, exalter l'imagii;ation. J'allais visiter avec ivresse les environs délicieux de la ville de Tours , qui m'offraient de si chers souvenirs.

Tantôt c'était l'abbaye de Beaumont, où, dans un incendie, j'avais eu le bonheur de sauver , au péril de mes jours , une jeune parente de l'abbesse^ engloutie sous des décombres. Tantôt c'était le vieux château du Plessis qui

oGCt MES nECAPlTUr.ATIONS.

rappelait ce Louis XI , de pénible mémoire^ où j'eus un jour l'inappréciable avantage d'empêcher deux de mes amis de se battre, en leur lisant l'admirable lettre de J.-J. Rousseau sur le duel.

Tantôt c'était la jolie terre de la Coudraye, à deux lieues de Tours, oii j'étais né, où je retrouvais mon frère de lait avec lequel je m'asseyais sous les beaux marronniers qu'avait plantés mon père.

Tantôt c'était cette antique chapelle du collège de Tours , où j'étais devenu épris d'une grande vierge en marbre blanc, comme Pjgmalion l'était de sa Galatée ; tantôt c'était le palais de l'archevêché , cette vaste galerie des portraits de tous les prélats de la Touraine, où j'avais écrit ce Nwiquam pingendus qui m'avait mérité de si douces caresses

de l'archevêque de Fleury Mais ce

qui me ravissait le plus, c'était Vile aux bœufs , à trois quarts de lieue environ au-dessous du pont de Tours, l'un des

LES UOr.DS DK LA LOIOE. 5G7

plus beaux de l'Europe. J'y descendais en bateau, dès le matin , et j'y restais souvent jusqu'à ce que l'heure du dîner me rappelât auprès de ma mère. Cette île est un endroit vérilablement enchanté : la beauté , la fraîcheur des gazons , mille sentiers tortueux , conduisant à travers les oseraies les plus épaisses , la suavité de i'air embaumé par les plantes aromatiques, la douceur et le charme des ombrages que forment mille peupliers enlacés; enfin ce doux murmure des eaux de la Loire, qui baignent les bords de cette ravissante Thébaïde; le calme qu'interrompt seulement le chant des oiseaux : et cet isolement où l'on se trouve , cette nécessité de causer avec soi-même , passetemps le plus précieux d'un cœur aimant... Tout se réunissait pour porter dans mes sens le calme dont j'avais si grand besoin.

Ce fut dans cette délicieuse solitude

308 MES KECAPITULATIOINS.

que je composai le second ouvrage que je destinais à Grélry. Je lui en avais communiqué le sujet et le plan avant son départ : il les avait approuvés ; en augurait même un grand succès : c'était la Jeunesse d'Henri IV. Le respectueux et tendre intérêt que m^avait fait éprouver le dauphin, lorsque j'eus l'honneur d'être admis chez la reine une seconde fois, m'inspirait dans cette nouvelle entreprise; et lorsque je remarquais les soins particuliers que mettait Marie- Antoinette à diriger ce rojal enfant, à faire germer dans son ame tout ce qui pouvait le rendre cher à la grande nation qu'il devait gouverner un jour :

quand j'apprenais enfin plusieurs traits de grâce et de bonté qu'on citait du fils de Louis XVI , l'amour qu'ils inspirait à tous ceux qui l'approchaient chaque jour, à toute heure , je ne pouvais iii'empêcher de trouver entre la reine et son fils une parfaite analogie avec

Jeanne d'Albret et Henri IV. Je voyais d'avance ia célèbre madame Dugazon dans le rôle de cette mère-institutrice dont l'ame élevée et les traits de nature sont si bien dépeints par Hardouin de Perefixe. Je lisais^ ou plutôt je dévorais cette lecture qui me fournissait tous les matériaux nécessaires au nouvel édifice que je voulais construire. En peu de temps mon plan fut tracé : l'ouvrage fut terminé. C'est, j'ose dire, de toutes mes pièces de théâtre, celle où se trouve le plus de naturel. Je me fis un devoir de la communiquer à mon beau-père , qui tout en me félicitant sur la vérité du dialogue et la variété des tableaux, me dit avec une austère prévision : « Je » crains bien que les circonstances po- » litiques ne mettent quelques entraves » à cette intéressante production. »

J'étais loin de penser alors que cette })rédiction dût s'accomplir aussi vite.

On avait répandu dans !a ville de

Tours que je devais épouser la fille de Grétry. Ce bruit chatouillait trop mon amour-propre et parlait trop vivement à mon cœur^ pour que j'essayasse de le faire cesser. La haute société de la ville m'attira dans son sein. Je m'y présentai toujours avec retenue et modestie ; mais je ne tardai pas h m'apercevoir qu'on semblait oublier tout-à-fait que je n'étais qu'un plébéien, et j'en devinai facilement la cause. Le comte D***, chef d'une des plus illustres famille de JaTouraine, était écuyer-cavalcadour.

Il m'avait vu chez la reine ; il était présent lorsqu'elle m'offrit d'appartenir à son auguste personne : il n'en fallait pas davantage pour me faire regarder comme le futur fondateur d'une illustre maison. J'en eus bientôt la preuve là plus convaincante.

M. Marins- Daine , honorablement connu dans la littérature , était alors intendant de la généralité de Tours : il

LES BORDS DE I,A LOIRE. O^i

avait une fille unique , la comtesse de Roncberolles , qu'on pouvait surnommer, à bon droit , la fleur du jardin de la France. Je fus accueilli dans cette honorable famille avec distinction. Honoré d'un grand succès à Paris, habitué aux usages du grand monde, et sachant toujours m'y tenir à ma place, j'intéressai plusieurs dames de haut parage, dont une entre autres se chargea de m'initier dans ce qu'on appelait les gens comme il faut. « Vous êtes né à » la terre de laCoudraye ?» me dit-elle un jour; (c c'est un domaine fieffé qui ap- » partenaità votre père, à votre grand- » père ; il faut vous faire appeler » monsieur de la Coudraye : vous en avez )) le droit j c'est un nom qui flatte » l'oreille et annonce dans celui qui le )) porte, un homme distingué. Croyez- » moi, cet avantage peut influer plus » que vous ne pensez, sur votre carrière « dont le début est si brillant ; et ce

37â MES RECAPITULATIONS-

)) nom : de la Coudraye! semble atten- » dre une honorable qualification qui )) ne peut vous échappei-. <>

Je répondis que, bien que je fusse le descendant légitime des anciens propriétaires de la terre de la Coudraye, je me donnerais aux yeux de tous mes compatriotes un ridicule inexcusable , en changeant pour un nom de terre , celui qu'avaient constamment porté mes ancêtres, même à la cour de Louis XÏV ; et que moi-même je portais depuis vingt-cinq ans. J'ajoutai qu'un nom obscur inspirait à l'homme de lettres le noble désir de i'illustrer j et qu'en cela Tamour-propre était bien plus satisfait, qu'il ne pouvait l'être à porter tout bonnement un nom qu'avaient illustré nos aïeux. Cette opinion déplut et me valut la dédaigneuse indifférence de la dame qui ])rélendait me former. Je m'en amusai beaucoup dans les réunions de la bonne bourgeoisie^ où je me trouvais

LES BOr.DS DU I.A LOIRE.

parmi mes parens, mes amis ^ mes égaux ; où j'éprouvais ce charme social qui ne distingue rien que le mérite personnel ; où je m'épanchais sans contrainte avec les personnes aimables qui pouvaient me comprendre , et me savaient gré d'être resté fidèle au rane:

qu'elles occupaient dans la société.

Je continuai toutefois à me montrer parmi les nobles auxquels je prédisais que leurs prérogatives étaient fortement ébranlées par le système d'égalité qui de jour en jour faisait tant de progrès en France. On me riait au nez, en me disant que je sentais le tiers - état ; que c'était du Barnave tout pur ; mais que la noblesse française saurait bien défendre et conserver ses droits , ses privilèges octroyés depuis tant de siècles , par la volonté du souverain... Hélas! tous ces grands de province, aveuglés par leurs habitudes féodales et l'antiquité de leurs blasons . ne tardèrent pas

à payer cher lenr résistance au mouvement national]^ et à se courber sous le niveau commun, où, mesurés pour ce qu'ils valaient , et non pour ce qu'ils étaient , ils se trouvèrent bientôt plus petits que ceux-là même qu'ils avaient tant dédaignés.

Mais n'anticipons point sur les événemens; restons à nous distraire^ à nous amuser autant que uous le pourrons, dans le beau jardin de la France, avant que les troubles révolutionnaires ne viennent en altérer le charme , en troubler l'heureuse paix. Je passai le printemps et l'été à parcourir les environs de ma ville natale, à étudier les mœurs douces et patriarcales de mes chers compatriotes j à me convaincre plus que jamais que s'il existe encore sur la terre quelques restes de cet âge d'or tant célébré dans les anciennes écritures, c'est en Touraine qu'ils se sont réfugiés.

Grétry, dans sa correspondance avec moi , m'avait tenu au courant de son existence sur les bords du Rhône qu'il n'avait point quittés. II était casanier par goût et par habitude : se déranger, changer de demeure , ou comme il disait lui-même , remuer ses vieilles nippes, l'effrayait^ le fatiguait. Il avait à peu près terminé sa partition de Guillaume Tell. Sédaine l'attendait avec impatience : un septuagénaire n'a pas le temps de différer ses jouissances ; et je fus instruit que la famille Grétry serait de retour à Paris vers les premiers jours d'octobre. C'est, selon moi, l'époque la plus ravissante qu'offrent les bords de la Loire. Tous ces riches, ces rians coteaux sont couverts de troupes de vendangeurs dont les cris joyeux et les vieilles chansons portent dans l'ame une heureuse hilarité , ce bonheur d'existence qu'il est impossible de définir. Depuis Orléans jusque par-delà

oTf) MES UÉCAPITULATIOIVS.

Saumur ; c'est-à-dire pendant quarantecinq lieues, on peut à cette époque, parcourir les rives de la Loire de village en village^ d'habitation en habitation : partout on trouve l'hospitalité la plus franche, la vie la plus joyeuse et la plus abondante. On dirait que Bacchus et Pomone se donnent la main, pour festoyer tous les étrangers , soit en leur présentant les plus beaux fruits de la France j soit en leur offrant une coupe remplie d'un vin délicieux. Ces fertiles vallons , ces vergers où les arbres s'affaissent sous le poids de leurs produits si variés ; ces belles prairies tapissées de la seconde verdure; ce mouvement , cette activité de tous les agriculteurs recueillant le prix de leurs travaux ; la sérénité du ciel , la douceur de l'air qu'on respire : tout ^ oui tout semble se réunir pour charmer , arrêter le voyageur et lui dire : « Où serais-tu )5 mieux que dans ces heureux climats?

)) cherches-tu la paix de l'ame , le doux » commerce des hommes ? désires-tu te » procurer avec une modique fortune, » l'aisance , la santé , des liaisons sûres » et tout ce que peuvent donner de bon-

» heur l'amour et l'amitié? Reste

» parmi les habitans de ces belles con- » trées-, existe, vieillis et meurs sur les » bords de la Loire.... » C'est ce que je me disais en les parcourant... Mais Grétry revenait à Paris; j'allais revoir ma belle fiancée, et bientôt peut-être fixer le jour qui devait nous enchaîner pour jamais.... Je quittai doncparens, amis, fojer maternel, mon île chérie placée au milieu du cours de la Loire ; mais en l'apercevant de loin , lorsque je trav versais en voiturelepont deTours, jene pus me défendre d'une vive émotion :

je crus entendre ce cri de patrie qui me disait tous bas : « Pourquoi fuir les » lieux où l'on est heureux , où l'on » est aimé? » Enfin je retournai sou-

vent la tête en sortant des barrières de la ville de Tours; et ne pus m'empêcber de répéter en exhalant nn profond soupir, ces beaux vers d'Horace ^ :

« Heureux celui qui loin des affaires M et de tout tracas d'intérêt, s'occupe, » comme les premiers hommes , à cul- » tiver les champs de ses pères ! »

' Bealus ilie qui procul negotiis , Ut prisca gens mortalium , Paterna rura bobus exercet suis , Solutus omni fœnore.

RETOLU A PARIS.

Je la revis celte capitale où j'avais éprouvé déjà tant de jouissances , où j'en espérais d'autres bien plus réelles, bien plus durables. Je trouvai Berquin plus que jamais occupé de répondre aux nombreuses souscriptions de ses ouvrages , et sa santé me parut raffermie. Nous reprimes nos chères habitudes ; nous déjeunions souvent ensemble , et j'avais un grand plaisir à le

360 MES rÉcAP1TULATIO>S.

voir se rassasier des belles productions de la Touraine , dont j'avais apporté une ample provision. Berquin prétendait que les habitans d'un pays qui produit des fruits aussi délicieux , doivent se ressentir de la bonté du sol.

« Je connais, me disait- il, votre » charmante ville de Tours ; je l'ai tra- » versée plusieurs fois en allant à Bor- » deaux revoir et saluer la plus ten- » dre des mères ; et je me suis bien » promis d'aller établir ma retraite sur » les bords de la Loire , dès que j'au- » rai réglé mes comptes avec mes li- 3) braires et réuni le produit de mes » œuvres. » Je lui témoignais alors le plaisir que j'aurais à le retrouver dans ma patrie , lorsque j'y conduirais ma chère Antoinette , qui peut-être seconderait le projet que je formais d'aller vieillir de même au beau jardin de la France. De là mille éloges de ma belle fiancée , montrant même au sein des

KLTOL'U A PAUlS. 581

grandeurs et de l'opulence, une simplicité de mœurs , un goût prononcé pour la vie solitaire ; ce qui formait un contraste frappant avec la brillante existence à laquelle , depuis son enfance, elle était habituée. c< C'est , » ajoutait Berquin, « que cette adorable créature » qu'on ne saurait trop étudier, ne vit » que pour aimer et être aimée. Voilà » pourquoi elle vous préfère aux gens » de cour, qui ne lui donneraient que » des titres. Je conçois , cher ami , ») combien vous devez être heureux M d'une telle préférence : elle seule » donne une juste idée du rare trésor » qui vous est destiné. »

Nous ne nous réunissions jamais Berquin et moi, sans parler d'Antoinette dont il ambitionnait de se faire une amie. Encore quelques jours, et d'après la dernière lettre de Grétry , je reverrais celle qui devait embellir nies destinées. J'allais tous les matins au nou-

382 Mrs RKCAPITULATIONS.

vel apparlement sur le boulevard Italien m'informer quand ma famille adoptive arriverait. On l'attendait de jour en jour, d'heure en heure. Mon impatience allait jusqu'à l'inquiétude :

Berquin s'en amusait ; Berquin seul avait le don bienfaisant de me calmer.

Cependant, un matin que j'étais monté chez lui , j'entre brusquement, et avec la familiarité d'un voisin, d'un ami :

j'aperçois celui-ci se troubler à mon aspect, et serrer vivement sous sa veste le Journal de Paris auquel il était abonné. (( Est-ce que j'y serais maltraité?» lui demandai-je en souriant. — ce 11 n'est )) aucunement question de vous, » me répondit-il d'un air observateur, embarrassé j « mais bien d'un événement M qui^ j'ose le croire, n'aura point de » suites fâcheuses, et que je ne dois ») vous communiquer qu'après que » vous m'aurez promis de ne point » vous effrajer et de vous armer de

UETOUU A PARIS. 383

» courage. — Je sais me commander ; » mais, je l'avouerai, je ne puis me » défendre d'un saisissement qui glace » tous mes sens. — Puisque vous êtes )) si facile à émouvoir, je ne puis rien » vous dire encore; et quand je vous » aurai préparé à la secousse bien na- » turelle.... que j'éprouverais comme «vous, je vous apprendrai.,., mais » avec toute la prudence de l'amitié. » Et, en prononçant ces mots, il pressait

une de mes mains sur sa poitrine

« Oui, je vous apprendrai que Grétry 1) et sa fille ont couru l'un et l'autre » un grand danger... — De grâce, ex- » pliquez-vous ! — Lisez ! » me dit-il , en me remettant le journal qu'il avait caché dans son sein. Je dépliai la feuille d'une main tremblante ; elle contenait ce récit qui fut répété dans tous les journaux.

M Notre célèbre Grétry vient d'éï prouver une secousse bien cruelle

» pour le cœur d'un père. Il quittait » Lyon avec sa femme et sa fille pour » revenir à Paris : désirant parcourir » les bords de la Saône , il avait fait » charger sa voiture sur le coche , jus- » qu'à Dijon. Le départ avait lieu à » sept heures du matin ; le temps était » brumeux : mademoiselle Grétry , » âgée de dix-sept ans , en entrant » dans la barque, fait un faux pas, et » tombe dans le fleuve dont le cou- » rant est rapide. Son père^ à l'instant » même , se jette après elle et la saisit » dans ses bras. Trois bateliers s'élan- » cent à leur tour, et ramènent bien- » tôt sur le rivage le père et la fille si » fortement enlacés ^ que ce ne fut M qu'après que cet homme célèbre eut » repris ses sens , qu'on put lui faire » lâcher prise. La jeune personne est » restée long-temps sans connaissance; » et cette honorable famille est ren- » trée dans Lyon , où l'on est rassuré

« sur cet événement qui a failli coû- » ter la vie à notre premier corn- » positeur français et à sa fille unique , )) si digne de la tendresse et du dé- )) vouement d'un tel père, b

« Ah ! grand Dieu!... m'écriai- je -en me levant et parcourant l'appartement de Berquin dans la plus violente agitation : u A sept heures du matin, » et dans celle saison ! — L'infortunée » a dû éprouver un saisissement!...

» ses sens glacés , ce long évanouisse- » ment... Je pars à l'instant même:

» je cours à Ljon , fût-ce à francy, étrier!... Je veux la voir , la secou- » rir , la presser dans mes bras... — )) Vous oubliez donc^ me dit Berquin, » que la note du journal annonce que )) le père et sa fille sont tout-à-fait « remis de la secousse qu'ils ont >» éprouvée. — Elle a été trop vio- )) lente pour que mou Antoinette n'en » ressente pas les crueli^ effets... Non , T 25

386 MES KILCAPITULATIONS.

» non, je ne puis rester plus long- )) temps dans cette incertitude qui » me tue... Des chevaux de poste !...

m'écriai-je par la croisée au portier de l'hôtel. « Deux chevaux de poste

M à l'instant même et six francs

)) au postillon s'il fait diligence... » Comme j'achevais ces mots , le portier sort en effet de sa loge , mais c'était pour me remettre une dépêche timbrée de Lyon. Je reconnais l'écriture de Grétrj ; je romps le cachet , haletant et respirant à peine , et j'apprends qu'il est tout-à-fait remis de la cruelle épreuve qu'il vient de subir, et dont il s'empresse de m'informer lui-même, pour prévenir la secousse que je pourrais éprouver en lisant les journaux de Paris , qui ne manqueraient pas de répéter ce que disait à cet égard la feuille lyonnaise. Il terminait sa lettre en m'annonçant que sous six jours il serait établi dans son nouvel apparte-

nient au boulevard Italien , et me remettrait ma fiancée à laquelle il ne restait plus qu'une légère oppression de poitrine qui se dissiperait dans le voyage.

On peut juger avec quel trépignement , avec quelle anxiété j'attendis le jour annoncé Cet événement faisait grand bruit dans Paris , et surtout an théâtre Italien. Chacun frémissait à l'idée que Grétrj avait couru risque de la vie. On m'entourait sans cesse , on m'accablait de questions ; on me plaignait; on me félicitait ; on rae témoignait , en un mot , l'honorable et toucliant intérêt qu'inspirait le gendre futur du père -nourricier de l'Opéra- Comique.

Je le vis luire enfin ce jour si vivement attendu. C'était un dimanche ; j'avais été dès le matin m'établir chez Grétry , au deuxième étage , d'où la vue s'étendait au loin. Chaque voiture

3HH MES KECAPi'fl'I.ATIONS.

de poste qui passait me faisait tressaillir. Ceiitfois j'éprouvai vainement cette vive émotion. Cramponné à l'un des baicons de l'appartement , j'avais continuellement les regards braqués sur les boulevards de l'Est ; le moindre ^ train d'une voiture attelée de quatre chevaux , le moindre coup de fouet de postillon me donnait une fausse joie , m'ôtait la respiration... Enfin ^ vers les cinq heures , au moment oii le soleil venait de disparaître sous l'horizon , j'aperçois, vis-à-vis la rue de Richelieu, une berline , et je reconnais sur le siège le valet de chambre de Grétry. Je descends les deux étages avec la rapidité de l'éclair : je me trouve à la portière, où je reçois dans mes bras mon parrain dramatique qui m'embrasse et me traite comme son fils. Je reçois une seconde accolade de madame Grétry, plus fraîche et plus potelée encore qu'à son départ ; enfin, je donne en tremblant la

Ul/rOUU A PARIS. «'>■"-'

main à ma chère Antoinette , qui, sans cérémonie, se jette à mon cou en me disant : u Ami , j'ai cru [que je ne vous » reverrais plus. )>

Sa voix , si douce à mon oreille , me parut voilée ; sa respiration me semblait être courte, haletante. J'en attribuai d'abord la cause à la vive émotion que nous éprouvions l'un et l'autre. Toutefois ses grands yeux bleus, que couronnaient les plus beaux sourcils châtains, étaient moins brillans ; et son teint, d'une fraîcheur incomparable, me paraissait empreint d'une pâleur que je crus être l'effet de la fatigue du voyage. Ce qui m'inquiétait le plus , c est qu'on remarquait dans cette angélique créature une gai té forcée que démentait sa figure, et l'intention de cacher une secrète souffrance.

Toutefois celte première entrevue, après six mois d'absence , ne me produi.sit pas la jouissance que j'e;î aUen-

dais. Un trouble invincible venait altérer à chaque instant le plaisir de revoir ce que j'avais de plus cher au monde:

A travers ce charme inoui que m'inspirait sa présence, Antoinette me paraissait inquiète , dissimulée ; et parmi les paroles expressives qui s'échappaient de sa bouche où le sourire était affecté, je croyais entendre une voix sinistre qui me prédisait un malheur. J'en fus troublé toute la nuit ; et le lendemain matin, lorsque je revins chez Grétry, je ne sais quel frisson me saisit en montant l'escalier. Cependant, Antoinette me parut plus calme; sa gaîté naturelle renaissait sur son visage enchanteur :

le plaisir qu'elle éprouvait à revoir Pa-^ risj à retrouver ses amis, les personnes composant sa société habituelle, à recevoir mille hommages des artistes les plus célèbres , et principalement de ceux composant le théâtre des Italiens dont son père était l'idole, tout ra-

mena le calme dans son ame, et sur ses traits ce charme de fraîcheur et de sérénité dont elle offrait le plus parfait modèle.

Grétry avait à peu près terminé sa partition de Guillaume Tell; et le vieux Sédaine, auquel il fît entendre plusieurs morceaux, prétendait qu'il le rajeunissait avec les plantes odorantes de la Suisse. Je crus moi-même, en écoutant ces chants ravissans , que j'étais au milieu des vieux Helvétiens et que je parcourais leurs montagnes. Antoinette était ravie , entousiasmée de la nouvelle musique de son père ; elle prédisait que ce serait dans sa vaste et noble carrière un chef-d'œuvre de plus.

J'annonçai que , de mon côté , j'avais terminé la Jeunesse d'Henri IV , et que je ne voulais point la lire à la société de la Comédie-Italienne, avant de l'avoir communiquée à celui qui devait l'embellir de son talent créateur. Je lus

donc ce nouvel ouvrage dans le grand salon de Grétry , donnant sur les boulevards , et je priai qu'il n'y eût d'autre auditeur que mon maître Sédaine ; j'étais avide de recueillir ses avis , et de suivre à la lettre toutes les observations qu'il pourrait me faire. Cette lecture produisit tout l'effet que j'en attendais. Grétry se félicita d'avoir à parcourir les montagnes du Béarn, après avoir peint si fidèlement les beaux vallons et les monts de la Suisse. Sédaine , en vieux charpentier dramatique, me félicita de n'avoir fait que deux actes , mon héros n'étant qu'à peine adolescent ; et me prédit que madame Dugazon serait admirable dans le rôle de Jeanne (VAlbret. « On voit bien , ajouta Grétry , qu'il a voulu prouver « sa reconnaissance à sa marraine : et » j'aurai moi-même une grande jouis- « sance à lui prouver la mienne \ car » je lui dois bien des couronnes. »

Antoinette , pendant la lecture , m'avait porté toute l'attention d'une associée au sort de mon nouvel ouvrage.

Ce qui l'avait frappée le plus vivement, et ce qui, selon elle, produirait un grand eifet sur la majorité des spectateurs, c'étaient les stances que chantait le jeune prince, en arrosant luimême , vers la fin d'un beau jour, une caisse de lis en fleur. Grétry m'avait fait répéter ces stances qui l'avaient également frappé, m'annonçant que, dès le soir même, il en commencerait la musique , afin d'en faire hommage à la reine, la première fois qu'il irait lui présenter ses devoirs.

Peu de jours après , elles furent chantées par lui-même dans les appartemens de Marie -Antoinette , qui ne put les entendre sans éprouver une émotion bien naturelle. Le jeune dauphin apprit à les répéter de la bouche de son auguste mère ; il les chantait ,

MES RECAUTULATIONS.

dit-on , avec une expression remarquable. Pauvre enfant ! il ne se doutait pas alors que les nobles fleurs qu'il célébrait si naïvement , ne tarderaient pas à devenir un signe de rébellion. Effet terrible des discordes civiles! Ce qui me valut alors les plus honorables félicitations ; ce qui , à cette époque de 1 790, était encore un titre aux suffrages de tous les gens de bien , des amis même d'une sage liberté, m'eût conduit indispensablement à la mort quelque temps après.

Je regrette de ne pouvoir transcrire ici ces stances , ainsi que l'air enchanteur et populaire que fit Grétry. Comme il devait entrer dans la partition de l'ouvrage, il ne le fît point graver. Les événemens dont je vais bientôt rendre compte , ont empêché la représentation de la Jeunesse d'Henri IV, et m'ont privé^ d'une seconde couronne dramatique, à laquelle j'attachais une grande

importance, comme fiancé de la filleule de la reine. Celle-ci daigna m'honorer d'un touchant souvenir : elle me fît remettre un très beau vase de porcelaine de Sèvres, contenant un bouquet de lis en fleurs artificielles , imitant la nature avec une admirable perfection. 11 a fait bien long-temps la parure de mon bureau de travail ; mais , obligé de le soustraire à tous les regards sous le règne de la terreur, ce vase, qui m'était devenu si cher, fut brisé; il ne me resta que les fleurs, que je fis placer par la suite dans un cadre creux, garni d'une glace , afin d'en orner la chambre à coucher de ma fille.

Je lus mon ouvrage aux sociétaires du Théâtre-Italien , et j'obtins une réception unanime. Madame Dugazon m'adressa de nouveaux remercimens , de vives félicitations ; et il fut arrêté qu'on jouerait la pièce aussitôt que Grétry en aurait terminé la musique. Mais

396 MES RÉCAPlTL'LAT!0!>iS.

il s'occupait encore de sa belle partition de Guillaume-Tell , dont il retouchait quelques parties. C'était un drame très important , sur lequel on fondait de hautes espérances pour l'hiver. La Jeunesse d'Henri IV fut ajournée au printemps. Antoinette me parlait souvent de cette nouvelle production qu'elle trouvait piquante de détails , et d'un intérêt français qui, rejaillissant sur le jeune héritier de la couronne, si généralement aimé , produirait un effet certain sur la grande majorité des spectateurs. Je n'avais pas, moi, la même sécurité que ma fiancée^ et je redoutais les manœuvres des intrigans et des ambitieux qui, dès-lors , conspiraient contre le pouvoir suprême qu'ils voulaient envahir , et déversaient dans le sein même de l'assemblée nationale le redoutable ferment de la discorde. Barnave et Mirabeau lui-même commençaient à s en effrayer, et prédisaient

r.ETOVi; A PAC.IS. OUI

tout haut que si les amis d'une vraie liberté se laissaient désunir par les agitateurs, notre belle France ne tarderait pas à être livrée aux fureurs de l'anarchie. On me traitait d'alarmiste dans la famille Grétry. Antoinette elle-même , malgré son secret penchant pour Findépendance, ne pouvait croire qu'on pût porter la moindre atteinte à la majesté royale, et ne cessait de voir dans son auguste marraine l'idole de la nation. Elle fut la première à s'occuper des préliminaires de notre mariage : sa gaîté qui, chaque jour, devenait plus vive , plus attrayante , nous faisait croire à tous que sa santé si précieuse , était entièrement rétablie. Je m'abusai moi-même au point de me regarder au comble de la félicité... Mais je ne tardai pas à reconnaître la vérité de ce passage d'Horace ' : « Il n'est point de bonheur )) parfait. ••

' Nihil est ab omni parte healuiu.

MES UliCAPlTULATlONS.

Je crois devoir, en commençant Je récit d'un des. plus grands malheurs de ma vie^ prévenir le lecteur que j'aurai de la peine à réprimer le tressaillement de l'ame, à modérer la douleur d'une plaie profonde dont je sens déjà se rouvrir la cicatrice. Il est de ces cordes du cœur qu'on ne saurait faire vibrer, sans qu'il en sorte un son déchirant qui retentit dans tout notre être. Que ceuxlà qui n'ont pas aimé avec idolâtrie,

Publié loms Janet

PEUTK inRÉPARABLE. 399

passent ces quelques pages de mes récapitulations ! Que ceux-là qui ne mettent point leur bonheur, leur gloire, leur existence entière dans un amour pur, honorable et mutuellement éprouvé, ne s'exposent pas à parcourir le tableau lugubre que je vais esquisser , les détails minutieux s'offrant à mon souvenir! Je n'écris que pour mes compagnons de souffrance, en état de me comprendre. Je n'admets autour de moi que les infortunés privés, au printemps de leur vie, de ce qu'ils ont tant aimé, et qui répètent, comme je le fais, après quarante années de regrets, ces belles paroles de Tacite^ : « ... Ce que nous avons aimé, admiré, » reste à jamais dans notre souvenir. » Vainement Antoinette Grétry paraissait-elle dans les cercles , plus belle et plus enjouée que jamais; vainement la finesse et la grâce de son esprit , la pi-

* Quidquid amavimus , quidquid mirati sumus , raanet.

quante naïveté de ses saillies , et ce délicieux épanchement qu'on ne trouve que dans les réunions des gens de lettres et des artistes , donnaient-ils à ses parens , à ses affidés , et parfois à moimême , la certitude qu'il ne restait aucune trace du funeste accident au'elle avait éprouvé ; un malaise cruel qui , chaque jour, la tourmentait davantage, une oppression de poitrine , pour ainsi dire incessante , altéia bientôt Féclat éblouissant de son teint , voila par degrés l'expression pénétrante de son regard. Insensiblement ses forces diminuèrent, et les gens de Fart furent consultés. Les uns déclarèrent que ce n'était qu'une indisposition passagère , qui cesserait avec des ménagemens , une vie réglée, un régime doux et calmant. Les autres crurent découvrir dans la malade des symptômes alarmans qu'ils dissimulèrent, parce qu'ils étaient sûrs de les combattre et d'en triompher.

PERTE IRRÉPARABLE. 40t

ïls ordonnèrent des palliatifs, dont l'effet est de voiler le mal qui n'en devient que plus dangereux. Antoinette , malgré tous ses efforts pour déguiser sa souffrance , tombait quelquefois dans une mélancolie invincible. Un jour entre autres , je la surpris ses beaux yeux noyés de larmes, laissant exhaler de son sein un soupir douloureux. «Vous souf- » frez, » lui dis-je, «et vous voulez » en vain m'en faire mystère. — Ce n'est » rien , cher ami , » répondit - elle en affectant le plus gracieux sourire : « ce » n'est qu'une irritation de nerfs , qui )■) se dissipera facilement. — Eh ! pour- » quoi donc votre regard s'arrête-t-il » sur moi comme s'il exprimait un re- » gret , un embarras? — Il m'en coûte, » je ne puis vous le dissimuler, de voir « ainsi retarder notre union : il faut » savoir se créer des illusions j et je » m'indemnise en voyant en vous mon M mari. — Et moi , plus je vous regarde 1. 26

402 MES BÉCAPITUMTIONS.

» et vous entends , plus je désire être » honoré de ce titre que je n'échange- » rais pas contre celui du plus puissant, » du plus illustre potentat. — Cepen- » dant , cher ami, s'il était écrit au li- » vre du destin que nous ne serons » jamais l'un à l'autre. — Grand Dieu ! )) que voulez-vous dire ? — Le vrai » bonheur est si rare en ce monde !

» Passer ma vie auprès du plus aimant )) et du meilleur des hommes ; partager ») vos succès.... car vous en aurez de » brillans , de durables... Voir chaque » jour votre nom s'embellir par votre » seul mérite; m'applaudir de l'avoir » préféré à ceux qui n'ont qu'une illus- » tration d'héritage ; paraître en pu- » blic à vos côtés , orgueilleuse de vous » appartenir, ainsi que ma mère l'est » auprès de son époux.. . Ah ! vous avez » raison , mon ami ; c'est un bonheur » trop complet : il ne peut exister sur » la terre. — Chère Antoinette ! ne

PERTE ÎKRÉPAnABLE. 403

» croyez pas m'éblouir par une compa- » raison qui me blesserait, si elle ne » sortait pas de votre bouche. Moi , » vous rendre le titre d'épouse aussi » beau que l'est celui de la compagne » de Grétry! Moi prétendre à la célé- » brité dont jouit votre père ! Pouvez- ») vous bien vous abuser à ce point ?, . , )) Mais revenons à la crainte que vous » éprouviez de ne jamais m'appartenir.

» — Pur écart d'une imagination vive- » ment occupée , effet de cette irritan tion de nerfs , qui me porte au cern veau.... Calmez-le par vos douces » paroles qui ont tant d'empire sur » moi, par cette raison dont vous sa- » vez embellir les élans de l'ame la plus » expansive ! . . . » Le moyen alors de ne pas oublier la pénible impression que j'avais reçue ? Le moyen de ne pas détourner ma pensée du coup affreux qui m'était réservé ? Vingt fois , dans nos entretiens , je voulus ramener cette

i04- MES nÉCAPITULATIONS.

étrange prévision qui me poursuivait malgré moij toujours Antoinette savait détourner la conversation de manière à ine faire croire que sa santé s'améliorait , et que bientôt elle serait rendue à ses études chéries. Elle s'occupait plus que jamais à orner son esprit et son cœur par la lecture des sages de l'antiquilé dont je lui procurais les traductions. Ce qui captivait surtout son attention, et lui donnait, disait-elle^ la nourriture dont elle avait besoin ^ c'étaient les pensées de Sénèque sur la Brièveté de la vie, sur la Providence, sur le Calme de Vame. Elle les relisait sans cesse, les commentait avec une chaleur remarquable : on eiit dit qu'elle y puisait des inspirations dont elle avait besoin. Delille^ qui l'aimait beaucoup, Delille^ dont elle était l'élève chérie, travaillait alors à son dithyrambe sur V Immortalité de Vame; et toujours il avait l'habitude d'essajer ses nouvelles

productions , en récitant quelques fra^mens à ceux qu'il jugeait dignes de les sentir et de les apprécier. Il était venu s'informer de la santé de son ange : c'est ainsi qu'il appelait toujours Antoinette ; et partageant la sécurité de ses parens , il se mit à déclamer avec cette verve entraînante qu'on admirait en lui, quelques vers de son petit poème qui n'existait que dans sa mémoire , et qu'il divulgua par la suite dans l'édition générale de ses œuvres. J'étais présent à cette scène remarquable : je vis la jeune malade tressaillir en écoutant les vers suivans ; ses grands yeux lançaient une flamme céleste , et son air inspiré semblait prononcer avec Delille :

Vers une autre félicité

Mon janie ardente étend ses ailes ; Et rien ne peut calmer dans les choses mortelles Cette indomptable soif de l'immortalité...

Non. ce n'est point un vain système:

C'est 1111 insîinrt profond vainement rombatii'

Et sans doute l'Etre suprême Dans nos cœurs le grava lui-même , Pour combattre le vice et servir la vertu.

Le regard d'Antoinette, en ce moment, levé vers le ciel, paraissait étinceîer d'espérance et jouir de l'immortelle félicité promise aux âmes nobles et pures, comme l'était la sienne ; mais tout-à-coup, sa figure prit une nouvelle expression, et ses yeux s'attachèrent sur moi , comme par une puissance surnaturelle, lorsque Delille récita ces autres vers ■

Et vous , vous que mon cœur adore , Faudra-t-il donc vous perdre sans retour ? Non , si d'un jour plus beau celte vie est l'aurore , Nous nous retrouverons dans un autre séjour : O mes amis , nous nous verrons encore.

L'émotion d'Antoinette fut inexprimable ; elle saisit tout-à-coup une main de son père , y joignit une des miennes j et répéta d'un accent qui retentit au fond de mon cœur :

1>£KT£ IKULPAUAliLE. 407

O mes amis , nous nous verrons encore.

Elle s'aperçut à Taltération de mes traits, au frémissement involontaire qui agitait mes lèvres , qu'à mon tour, je répétais ces deux vers de Delille :

o vous , vous que mon cœur adore , Faudra-t-il donc vous perdre sans retour ?

Convaincue alors que je la devinais , et que seul de toutes les personnes dont elle était environnée, je ne me laissais point aveugler par ces dehors sereins et gracieux qu'elle affectait de faire paraître , elle résolut de me mettre dans sa confidence et de m'avouer la certitude qu'elle éprouvait de rejoindre bientôt ses deux sœurs au séjour de l'éternelle paix. « Je ne saurais vous tromper, » me dit-elle, avec l'effusion d'une douleur profonde. « Il existe en- » tre nous deux une identité trop forte,

» pour que Tun puisse rien déguiser à » l'autre. Armez-vous de courage, cher » ami, fiancé de mon cœur; et rece- » vez ma confidence tout entière. Je M suis la troisième fîUe de Grétry , » qui meurt de la consomption ; il « paraît que ce mal affreux et sans » remède , est dans le sang dont mes )) sœurs et moi nous sommes issues.

)) L'accident qui m'est arrivé sur la « Saône^ d y a quelques mois , a sans » doute hâté le développement de la » maladie dont je suis atteinte ; .sans » cela, j'eusse vécu jusqu'à vingt ou » vingt-un ans , comme celles que je » vais rejoindre. Notre union , vous le )) voyez, eût été courte.... oh! beau- » coup trop courte pour deux êtres si

«bien assortis Pleurez, ami, je

» vous le permets, vous faites une perte » irréparable : aucune femme sur la » terre ne vous aimera, comme je vous >) aime ; parce qu'aucune , peut-être ,

PERTE IRRÉpAUABLE. 409

)) ne vous étudiera , comme je l'ai fait , » et ne saura vous apprécier à votfe )) juste valeur. J'ai d'abord espéré que )) la mort qui tient au-dessus de ma )) tête sa faux redoutable^ me permet- ') trait de déguiser ma souffrance au )) point de m'unir à vous , avant de y> quitter ce monde. Il m'eût été si » doux d'emporter dans l'autre le titre » de votre femme!... c'eût été un gage » déplus de l'éternelle félicité. Mais le » sort en décide autrement; et puis, » j'ai réfléchi que, vous épouser au

)> bord de la tombe! car, je vous

» connais, vous y eussiez consenti

» j'ai réfléchi, dis-je , que ce serait » nuire à vos destinées , vous condam- » ner peut-être à un veuvage que vous

» eussiez respecté trop long-temps

» En laissant mon ami sur la terre, je » veux l'y laisser libre ; une ame )) comme la sienne , a si grand besoin » d'aliment ! — Eh î quelle autre que

» VOUS, « m'écriai-je, en ia pressant sur mon sein , « quelle autre que vous » pourrait me rendre tout ce que vous » réunissez ? — Très peu de femmes ,

» j'en conviens je vous le répète,

» ami , vous faites une perte irrépara-

» ble Laissez-moi continuer... Mon

» père , déjà privé de ses deux filles aî- » nées , n'a plus que moi sur qui son » ame puisse appuyer sa tendresse ; oc- » cupé sans cesse à terminer sa partition » de Guillaume-Tell, que je regarde )) comme l'un de ses chefs-d'œuvre, » mon excellent père ne s'aperçoit pas » que mes forces diminuent chaque » jour, et que je touche au moment » d'une éternelle séparation. Ma mère » éprouve la même sécurité ; je suis de » ses trois enfans la seule qui fut nour- » rie de son lait ; et la force de son » tempérament , la fraîcheur de la » jeunesse encore répandue sur ses » traits, ne lui permettent pas de croire

» que je sois en danger de perdre la

» vie ami , vous devez m'aider à les

» maintenir dans cette heureuse sécu- » rite. J'ose donc attendre de vous un )) effort dont je vous crois capable : » c'est d'affecter un grand calme quand » vous vous trouverez avec eux auprès » de moi; c'est de feindre, cher ami, » de partager la certitude que j'affecte » moi-même, de guérir promptement » et de vivre long-temps pour les ai- » mer; c'est, en un mot, d'imiter mon » sourire, de nous entretenir devant eux » de nos projets d'union, de la félicité » parfaite et durable qui nous attend; » et par là de leur donner le change, » en écartant de leur pensée l'approche » de mon dernier moment. Il vous ont » choisi pour leur gendre , pour leur » fils adoptif : il faut^ cher ami, que » vous en remplissiez les devoirs. — » Ah ! je ne demande pas mieux, ange » adoré ; mais il me faudrait cette force

412 MES RÉCAPITULATIOXS.

» surnaturelle que j'admire en vous ; il » ire faudrait cette héroïque et pieuse )) résignation que vous savez si bien » conserver au milieu de vos souffran- « ces. Vous autres, femmes ^ vous supr- portez la douleur du corps et le tour- )) ment de Tame , avec plus de courage » que nous. Eh ! comment pourrai-je » conserver le calme sur mon front , )) appeler le sourire sur ma bouche, » quand je verrai ma bien-aimée souf- » frir en silence , attendre son dernier » jour, sa dernière heure ? Antoinette, )) quel supplice vous m'imposez là!... » Comme j'achevais ces mots , entrait madame Grétry qui, trompée par le change que savait lui donner avec adresse sa fille chérie , redoublait pour elle de caresses et me disait en me serrant la main : « Chaque jour de mieux » en mieux: allons, allons^ sous un

» mois, elle sera votre femme Eh

» bien! qu'avez-vous donc? vous trem-

PERTE IRlîÉPAUAl'LE. 4l O

„ blez — Pardon, madame , mais

» l'idée de vous appartenir tout-à--fait, » me fait tressaillir malgré moi. » Alors paraissait Grétry lui-même, qui souvent quittait son travail , pour venir donner un baiser à sa chère Antoinette, s'asseoir auprès d'elle sur le canapé du salon , lui raconter où il en était de sa partition de Guillaume-Tell, répéter quelques-uns de ces chants délicieux qu'il venait de trouver sur sa lyre enchanteresse ; et prenant la joie en ce moment répandue sur la figure de sa fille, pour la cessation de toute souffrance, et la rougeur spontanée qui colorait ses traits , pour la renaissance de la force et de la vie, il éprouvait une ivresse qu'il exhalait avec t:mt l'élan paternel ; me serrant alors dans ses bras, il s'écriait : « J'étais bien sur » que nous parviendrions à la sauver : ^) la convalescence arrive à grands pas, » et bientôt j'aurai le bonheur de te

41 i MES KÉCAPITULATIONS.

» nommer mon fils.... Eh bien, cenom- » là te fait pàlir ?. . . Comme ces gens de )) lettres sont impressionnables!... al- » Ions, allons , embrasse devant moi ta )) fiancée!...» Il me fallait alors poser mes lèvres frémissantes sur ce front où, malgré tout son éclat, je voyais déjà s'étendre le voile de la mort. Tout-àcoup, Antoinette, pour motiver le trouble affreux que j'éprouvais, disait à ses parens avec une expression ravissante :

« Mais voyez donc^ il tremble comme )) un enfant. » Puis, me pressant la main sur son cœur que je sentais battre vivement, elle ajoutait avec une grâce inexprimable : « C'est la recette la plus » sûre , pour hâter ma guérison . »

Tels furent les combats que j'éprouvai pendant près de trois semaines.

Vouloir exprimer tout ce que je souffris, est impossible. Antoinette ne pouvait se passer de ma présence auprès d'elle; et, sous le prétexte que ma vue,

mes paroles et mes soins lui donnaient chaque jour une nouvelle force, elle obtint de son père que je ne quitterais plus sa maison. On établit donc un lit pour moi dans un cabinet attenant à la chambre à coucher de Grétry. Tous les jours, ses amis , ses affîdés , me regar' daient, me traitaient comme son gendre. Cette illusion me ravissait malgré moi ; mais qu'elle me coûtait cher !

Antoinette s'en apercevait j son coupd'œil était si pénétrant î Se laissant aller elle-même à cette illusion conjugale qui devenait le plus doux sentiment de son ame défaillante , elle me disait quelquefois : « Ami... si pour- » tant j'en revenais ! » De toutes les épreuves que j'avais à subir, celle-là devenait la plus forte ^ la plus déchirante : j'essayais alors de porter dans la vive imagination de la malade les illusions de l'espérance ; mais un jour que je voulus donner à ces illusions une

apparence de réalité, tout-à-coup Antoinette me met la main sur la bouche et s'écrie : « Assez ! assez !.., vous pou- » vez bien m'aidera tromper les autres; » mais vous ne sauriez parvenir à me » tromper moi - même » A ces mots , elle appuya sa tête sur mon épaule , et fondit en larmes.

Cet abandon dénué de tout espoir , ce regret d'une vie que j'eusse été si fier d'embellir ; ces larmes abondantes dont j'étais inondé ; ce regard long , pénétrant , douloureux, et tout à la fois si ravissant qui dardait sur moi, me remuaient ^ me déchiraient à tel point que je ne pouvais proférer une parole : j'étais comme anéanti. Antoinette alors reprenait ses sens ; et d'une voix plus assurée , m'invitait à ne pas perdre en douloureux abattement le peu de temps que nous devions passer ensemble sur ia terre; puis, se livrant à une inspiration surnaturelle;, et retraçant dans

sa mémoire les plus hautes pensées des anciens , elle s'élançait vers l'immortalité de l'ame avec une énergie qui m'exaltait moi-même, et terminait toujours par ces vers de Delille , devenus sa devise chérie :

Nous nous retrouverons dans un autre séjour.,. O mon ami ! nous nous verrons encore.

Grétrj venait d'achever sa partition de Guillaume Tell, et jetait déjà ses idées pour l'ouverture de celte admirable production. Il mettait la plus grande importance à cette introduction de ses ouvrages. Il prétendait que le compositeur devait s'attacher principalement à préparer ses auditeurs aux émotions qu'il se proposait de leur faire éprouver ; à leur annoncer le site, l'époque, et presque les personnages de l'action qu'on allait représenter devant eux. u L'ouverture d'un opéra,'» disait-

il , u est comme la préface d'un bon » livre j qui dispose le lecteur à le » parcourir avec intérêt, et lui promet » des jouissances pour l'esprit et pour » le cœur. » Aussi , presque toutes les ouvertures des partitions de ce grand maître , ont un cachet particulier , une couleur locale qui excite l'attente et commande l'intérêt. J'ai cru devoir m'étendre sur cette partie de l'art musical , afin de prémunir les jeunes artistes qui daigneront parcourir ce recueil j contre la négligence funeste qu'apportent nos compositeurs modernes dans l'ouverture d'un ouvrage , dont ils ne s'occupent souvent que la veille de la première représentation j qu'i]§ se targuent de composer dans une seule nuit ; et qui , par cela même, n'est qu'un résumé de science musicale, qu'un amas de modulations et de tours de force à la portée des gens de l'art ; mais n'offrant à la masse des specla-

leurs qu'une confusion de notes sans couleur et sans vie , et qu'une bigarrure fatigante de modulations calculées.

Un matin que je m'étais rendu près d'Antoinette , dès l'aube du jour , prévenu par la garde-malade qu'elle avait passé la nuit la plus agitée , je remarque sur ses traits une grande altération j sa voix articulait avec peine les mots touchans qu'elle m'adressait. Elle leva, non sans effort, son bras caressant, et, l'appuyant sur mon épaule, elle me dit! « Je vous attendais avec impa- » tience... Dites-moi, mon père a-t-il » fini son ouverture ? — Pas encore ; )•; mais il s'en occupe sans relâche. — » Ah ! tant mieux , je pourrais du moins » l'entendre!» Dans ce moment où cette créature angélique semblait retrouver un reste de forces , sa mère accourait au chevet de son lit et la ranimait encore par ses caresses. Grétry ne tardait pas non plus à paraître, et sa vue

420 MES REGAPITTJLATIONS.

portait dans tous les sens d'Antoinette un calme j une véritable béatitude, que le malheureux père^ distrait par ses hautes occupations, prenait toujours pour une amélioration dans la santé de sa fîlle. « Ton ouverture sera-t-elle » bientôt terminée? » lui demandât-elle avec un empressement dont seul je devinais le motif. « — Sous trois ou » quatre jours , tout sera mis en )) partition, » lui répond Grétry. — (£ Encore trois jours ! » laisse échapper la malade. « J'aurais tant de bonheur » à l'entendre! cela me ranimerait , » père... hâte-toi, je t'en supplie ! — )) Eh bien, chère enfant , demain , dès » que tu seras transportée sur ta chaise » longue, je viendrai l'exécuter moi- » même pour t'en donner une pre- » mière idée j et bientôt après tu l'en- » tendras au quatuor par nos premiers » artistes de l'orchestre, qui s'empres- » seront, j'en suis sûr, de me seconder

» à te satisfaire. — Bientôt, dis-tu?., « En attendant, bon père, à demain !

» — J'ai encore du travail à faire ; » mais vers midi je serai tout à toi... » Allons , mon Antoinette , du cou- » rage ! et tu assisteras , j'espère , à la )) première représentation de Guil- » laume Tell ; tu me verras cueillir un » nouvau laurier. — Ce sera le trente- » cinquième, ami-père 5 » lui répondit la mourante avec le plus gracieux sourire. «Mais, quelque brillant qu'il » soit , il ne pourra jamais m'être » aussi cher que le dernier. » A ces mots, elle me tend la main, que je serre avec une douloureuse émotion , et sous laquelle j'essuie plusieurs larmes qui m'échappaient malgré moi.

Grétrj, toujours convaincu que sa fille allait de mieux en mieux , lui donne un nouveau baiser paternel et regagne son cabinet pour travailler à l'ouverture qui devait être terminée le lende-

422 MtS RÉCAPITULATIONS.

main. Madame Grétry se retira de même pour vaquer à quelques occupations , et je restai seul auprès de ma fiancée,

« Je suis contente de vous^ o me ditelle ; vous m'avez parfaitement se- » condée à les maintenir dans leur » heureuse sécurité. — Heureuse ! »

lui répondis-je , « hélas ! le coup ter- » rible qu'on retarde , ne frappe que » plus fort; et lorsqu'il faudra dé- » tromper vos parens... croyez-vous » que votre père ne me reprochera » pas de l'avoir privé de vous bénir , » votre mère de lui avoir dérobé votre » dernier regard. — C'est à vous qu'il » appartient ; c'est à vous que je le

» garde Le vôtre me soutiendra

» dans mes derniers momens ; il m'ai- » dera à gagner le séjour de l'éternelle

» paix où je vous attendrai — mais

» dans bien des années.... Vivez pour » consoler mon pauvre père , que je

» VOUS recommande ! . . . vivez pour faire » une heureuse, dont j'envierai le sort » là-haut, tout en priant Dieu de ré- » pandre sur vous deux ses bénédic- » lions... vivez enfin pour chérir, pour » honorer ma mémoire : c'est la plus » douce idée que j'emporte au tom- » beau. »

L'effort qu'avait fait l'agonisante pour proférer ces paroles , et l'expression qu'elle y avait mise , lui causèrent toutà-coup une faiblesse effrayante ; ses yeux se fermèrent, la pâleur de la mort se répandit sur son visage, et sa bouche entr'ouverte , n'exhalait plus le moindre souffle. Je crus que c'était l'instant de notre séparation 5 et, voulant recueillir son dernier soupir, j'osai poser mes lèvres sur les siennes, en proférant ces mots entrecoupés : « Ame » céleste, passe dans la mienne, afin » que je puisse être digne du titre de » ton fiancé! d Soudain je vis une

vive rougeur colorer ses joues ; ses deux grands yeux bleus se rouvrirent à la lumière ; une renaissance générale se fît remarquer dans tout son être^ et je l'entendis balbutier ces paroles , que j'aspirais comme le prodige d'une résurrection ; M Ah! je vous dois

» quelques instans de plus... Ce pre- )) mier baiser de l'amour me brûle et

» m'égare il est si pénétrant!...

» Mais ne recommencezpas, ami... un 5) second m'éteindrait tout-à-fait. »

A partir de ce moment le plus enchanteur et le plus déchirant , il ne me fut plus possible de quitter Antoinette; j'étais devenu son époux, disait-elle, et ma place était à ses côtés, tant qu'il lui resterait un souffle de vie. La garde entra, et fut frappée de ce reflet de force et de joie qui régnait sur les traits de la malade. Mais bientôt l'anéantissement revint, et ce ne fut qu'après un assez long évanouissement , qu'elle re-

prit de nouveau ses sens. Tout le reste delà soirée parut être, à mes yeux, un combat de la jeunesse luttant contre la mort. Vers onze heures, lorsque je me disposais à me retirer dans la chambre à coucher de Grétry, je la vis me faire signe qu'elle voulait me parler, et je l'entendis me dire bas à l'oreille : « Revenez! . . . » ah! revenez!... je crains de ne pas » passer la nuit. » Dès que son père, un peu fatigué de son travail , se fut abandonné au sommeil, j'accourus auprès du chevet d'Antoinette, que je veillai avec la garde malade qui crut devoir me dire : « Monsieur, armez-vous de » de courage !... l'ange va s'envoler au T. ciel. »

Dans ce terrible instant, je résolus d'aller prévenir le père et la mère de venir recueillir le dernier regard , le dernier adieu de leur enfant ; mais Antoinette, reprenant encore ses esprits, me dit d'une voix plus forte- I. 36

4iG MES RECAPITULATIONS.

nient articulée : « Arrêtez!... je pas- )) serai la nuit... mais ce sera la der- » nière. » Puis, profitant du peu de forces qui revenaient comme par miracle ;, elle me fit part de ses dernières volontés. D'abord, dès qu'elle aurait cessé de vivre^ je retirerais moi-même de son doigt l'anneau de nos fiançailles, que je porterais jusqu'à ce que je fusse engagé dans les liens d'un autre hymen; voulant expressément que je le quittasse à cette époque , et que je le joignisse alors à une mèche de ses cheveux, que j'envelopperais dans le nœud d'épée qu'elle m'avait donné, lors de ma présentation chez la reine. Ensuite elle me fit promettre, sur l'honneur et par le saint respect qu'on doit aux volontés des mortSj que je n'assisterais point à son convoi, {f II sera nombreux et touchant, ajouta -t-elle ; « la célébrité de mon » père rejaillira sur ma cendre... mais » je vous ordonne... ami , c^est pour la

PERTE IRREPAr.ABLE. 4^7

» première fois... oui, je vous ordonne » de ne point assister à mes funérail- » les... un mari ne suit jamais le con-

» voi de sa femme Prenez cette

)) bourse que m'a donnée ma marraine . » elle contient soixante pièces d'or.

« Lorsque vous viendrez causer avec » moi sur ma tombe , vous monterez à » la mansarde de l'indigence , et vous

» l'assisterez en mon nom tâchez

» surtout d'y rencontrer quelque paun vre vieillard privé de ses enfans... Et )i chaque fois qu'on jouera Pierre- le- » Grand , promettez - moi de donner )) une pièce blanche au mendiant le » plus intéressant qui s'offrira devant » vous à votre sortie du lendemain , » comme un souvenir du bonheur que )) nous a procuré cet ouvrage. » — ) Vos ordres sont sacrés, lui dis-je, et » seront exécutés fidèlement. » Une grande partie de la nuit fut employée à ce mutuel épanchemenl de deux cœurs

que la mort même ne pouvait désunir.

L'aube du jour commençant à paraître, je regagnai doucement mon gîte auprès de celui de Grétry qui sommeillait paisiblement : afin de ne lui donner aucun soupçon, je feignis de m'éveiller en même temps que lui, et l'accompagnai, non sans un trouble extrême, à l'appartement d'Antoinette qui nous parut plus calme que jamais. Elle pressa toutefois son père de remplir sa promesse j et Grétry, n'ayant plus qu'une ou deux heures de travail pour terminer son ouverture , annonça que , vers onze heures au plus tard, il viendrait l'exécuter pour la première fois.

Je voulus le suivre à son appartement; Antoinette me fît signe de rester. Je lui adressai plusieurs questions ; et je m'aperçus qu'elle n'y répondait plus que vaguement, et d'une voix affaiblie. J'aidai sa mère et la garde à la passer sur sa chaise-longue;

PERTE IRREPARABLE. 4â9

et sa tête appuyée sur mon épaule , ses regards attachés sur moi , semblaient me dire : ce Je ne me relèverai plus. » Une nouvelle faiblesse vint alors jeter sur ses traits une pâleur momentanée; et lorsqu'elle revint de cette crise effrayante , elle ne cessait de répéter à demi-voix : a L'ouverture!... l'ouver- » ture ! » Il était environ dix heures et demie; je cours au cabinet de Grétry , lui annoncer, avec toutes les précautions dont je pouvais être capable , que la malade n'aspirait qu'au bonheur de l'entendre. « J'achève à l'instant » même, « me répondit-il. «Aide-moi, je » t'en prie , à passer mon épinette au- » près de ma fille; et je vais satisfaire son » envie : jamais elle ne m'en a témoi- » gné de plus pressante. — C'est qu'elle » sent par avance tout le bien que vous » allez lui faire. » Nous transportons l'instrument que nous plaçons auprès d'Antoinette sur une table de trie-

MES RtCAPlTULATIONS.

îrar ; ce qui le rendait plus harmonieux encore. Madame Grétry assise aux pieds de sa fille, attachait sur elle des regards pleins de tendresse; mais ne témoignant aucun .soupçon du coup terrible que la nature lui préparait. J'étais debout au sommet de la chaise longue ; et mes yeux qui plongeaient sur l'agonisante, exprimaient le trouble affreux dont j'étais déchiré; Antoinette devina ma souffrance : elle me fît asseoir à ses côtés ; et priant la garde de passer derrière elle un double coussin, elle eut la tête assez élevée pour l'appuyer sur mon épaule, en disant : « Ah! que « je suis bien comme cela ! >) Grétry fait un léger prélude , et la mourante semble se ranimer. Il commence l'ouverture de Guillaume Tell : Antoinette se croit transportée dans les montagnes de la Suisse : la vie renaît sur son visage; ses yeux naguère presque éteints, reprennent leur expression ravissante ;

PERTE IRREPARABLE. -iûi

un sourire enchanteur reparaît sur ses traits décolorés. L'heureux père, s'imaginant qu'il accélère la guérison de sa fille, se livre à toute la verve de son imagination. Tantôt vous croyez entendre des pâtres conduisant leurs troupeaux au pâturage, en répétant les vieux refrains de l'Helvétie ; tantôt vous vous imaginez voir ces agriculteurs-citoyens se réunir, échanger leurs instrumens aratoires contre les piques avec lesquelles ils ont fondé leur liberté ; tantôt enfin , au milieu des cris des cooibaltans et des chœurs entraînans de leurs femmes qui les excitent contre la tyrannie de Gésier, vous distinguez ce Ranz des vaches ^ ce : Lé Zarmailli dei colombelth, — signal antique et solennel de l'indépendance , de l'union et de la prospérité des Treize Cantons. Grétry avait su tout peindre avec tant de vérité , de grâce et de naturel , qu'Antoinette rayonnante

45â MES RECAPITULATIONS.

de joie et comme inspirée par les mélodieux accens qu'elle venait d'entendre ;, prononça ces paroles remarquables d'une voix forte et pénétrante :

(( Bien , père ! — oh ! très bien ! — cela » sent le serpolet. ))

Gréiry ravi de l'effet qu'il avait produit sur sa fille adorée^ ne doute plus que ces mots d'une si vive expression , qu'elle vient de proférer, ne soient l'indice de la renaissance de ses forces. En effet la malade avait, en ce moment, le teint coloré d'une vive rougeur; son regard, quoiqu'immobile , lançait la flamme; mais elle voulut en vain parler, remercier son père, sa voix expira sur ses lèvres, et d'un geste impératif, elle nous ordonna de nous éloigner. J'aidai Grétry à reporter l'épinelte dans son cabinet ; et ne tardai pas à revenir auprès de ma fiancée, dont le sourire défaillant me disait clairement qu'elle était sûre de mon prompt retour. Elle

PERTE innÉPARABLE. 433

m'indiqua par un signe douloureux^ qu'elle ne pouvait plus parler. Les touchantes paroles qu'elles avait adressées à son père, furent en effet les dernières qu'elle proféra. Elle m'invite d'un regard expressif, à m'asseoir tout près d'elle : une angélique sérénité régnait sur sa figure 5 et ses beaux yeux se voilaient par degrés. Mes lèvres frémissanles erraient sur ses mains glacées que j'essayais vainement de réchauffer de mon haleine. Elle lance sur moi un dernier coup-d'œil^ et pose deux doigts sur sa bouche haletante. Je la comprends j et me rappelant ces mots si touchans qu'elle avait proférés la veille : a Un second baiser ni éteindrait, » je me garde bien d'oser le prendre. Mais ses deux doigts posés de nouveau sur ses lèvres, m'indiquent clairement que c'est un ordre qu'elle me donne. J'hésite encore un instant, et la presse enfin sur mon cœur. Je l'entends alors exha-

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1er un soupir doux, mais plaintif — et je m'aperçois qu'elle n'existe plus.... Je me prosterne aussitôt à ses pieds ; et l'amour le cédant au respect religieux ^ je place sur le sein de ma fiancée, un petit crucifix d'or que depuis quelque temps elle portait à sa ceinture, en répétant avec Massillon : « Retourne donc » dans le sein de Dieu d'oii tu es sortie , 3) ame pure et céleste ! »

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