PETITE
^ISQ^ISiin(£IS ILH^^llllâMI^ISg
Nous étions de retour vers quatre heures.Grétry voulut absolument m'emmener dîner chez lui , pour nous rendre ensemble, le soir, chez le contrôleur-général qui nous avait fait inviter particulièrement à une grande fête qu'il donnait à l'état-major de la ^^arde nationale de Bordeaux , commandée par le comte d'Estaing. Comme c'était une
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réunion d'apparat , mon célèbre collaborateur, dont la noble fierté ne pouvait être comparée qu'à son beau talent, désirait que nous y parussions en grande tenue : et je lui obéis. Mais il me chargea d'une mission qui ne laissa pas de me jeter dans un trouble inexprimable : il voulut que je remisse moi-même à sa fille Antoinette l'anneau que lui avait donné pour elle son auguste marraine.
C'était justement un anneau d'union, portant deux cœurs composés chacun d'un seul brillant. Il me le passa au doigt, m'ordonnant de l'offrir à cette adorable créature. On concevra facilement la vive et profonde émotion que j'éprouvai, lorsque je passai cet anneau symbolique et si précieux à l'un de ses doigts tremblans. Grétry , pour nous mettre sans doute aux épreuves, lui dit avec ce sourire malin qui donnait encore plus d'expression à sa figure vénérable : « Ta marraine a chargé mon jeune col-
» laborateur de te fiancer en son nom. )) Le saisissement de la jeune personne fut extrême : la vif rougeur colorant son front charmant, un frémissement subit qu'elle s'efforçait en vain de réprimer : tout semblait m'annoncer qu'elle partageait mon embarras, et je m'empressai de la rassurer^ en laissant échapper ces paroles avec un vif empressement : « N'en croyez rien, mademoiselle: )) si jamais la reine vous fiance , elle » choisira votre époux dans un rang plus » élevé que le mien. — Du tout, » ajoute Grétry; i< car j'ai déclaré à sa Majesté » que jamais tu n'épouserais qu'un » homme de lettres, ou qu'un artiste.
» — Et tu as bien fait ; » répond Antoinette avec expression. « Va , je suis » plus fière d'être ta fille, que je ne le )) serais , étant celle d'un grand sei- » gneur. » A ces mots, elle se jette dans les bras de son père et lui prodigue les plus tendres caresses. On parla I. i7
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pendant tout le dîner de l'accueil à la fois si touchant et si flatteur que nous avions reçu des trois princesses. Je ne me lassais pas de m'étendre en éloges sur madame Elisabeth , dont chaque mot , chaque regard , chaque mouvement , était une nouvelle séduction.
« La reine est bien plus belle, » m'écriai-je : « la princesse de Lamballe » est plus jolie ; mais quel reflet d'ame » aimante, de franchise et de dignité » naturelle , est répandu sur la céleste ) Elisabeth ! L'admirer ne suffit pas , » dès qu'on l'approche^ il faut l'idolà- )) trer. — Peste ! » reprend Grétry ; « il )) parait que les blondes aux yeux bleus » font sur vous un grand ravage. — » Elles ne m'empêchent pas, toutefois,»
répliquai -je vivement , « d'éprouver » et de reconnaître le pouvoir desbru- » nés, au regard pénétrant. » Je porte aussitôt mes yeux sur la charmante madame Marin , fille aînée de Grétry.
Une vive rougeur vint animer aussitôt la pâleur de son teint ; et les ingénieuses distractions d'Antoinette , achevèrent de nous tirer l'un et l'autre de l'embarras où nous avait jetés la plaisanterie de Grétry. Cette plaisanterie avaitelle un but sérieux ? Je n'osais le croire : le lecteur en jugera par la suite.
Nous nous rendîmes tous les deux au contrôle-général : l'hôtel était illuminé ; tout annonçait une fête brillante. Le grand escalier était jonché d'arbustes en fleurs et pavoisé de drapeaux tricolores. Nous pénétrons dans le grand salon où nous trouvons l'abbé Delille^ Boufflers, rlorjan , Chsmpcenets : en un mot , toute la cotterie littéraire habituelle. Mais ce qui me ravit, ce fut d'apercevoir Sédaine venant serrer la main de Grétry , en féal compagnon de gloire , et daignant me faire l'accueil le plus amical. Je l'entendis qui disait à l'abbé Delille , en me dési-
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gnant : « Il y a quelque chose dans celte » jeune tête-là. »
Madame de Staël, parée de tous ses diamans qui paraissaient lui peser, nous reçut avec cette franchise et cet élan du cœur , bien préférables aux cajoleries des gens de cour et aux usages d'une vaine étiquette. Elle eut la bonté de me présenter à Sédaine^ en lui disant :
u Maître , c'est de tous vos élèves celui » qui sera le plus digne de vous. — » Oui, sans doute, » répond celui-ci, en appuyant familièrement son bras sur mon épaule : « il me comprend » mieux que personne, et sera mon )) successeur sur notre scène lyrique. » Je laisse à juger combien ces paroles pénétraient avant dans mon cœur, et m'enflammaient du noble désir de m'en montrer digne.
Bientôt tous les appartemens du contrôle-général furent remplis de ce que la capitale et la diplomatie offraient de
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personnages célèbres. Il se forme toujours dans ces grandes réunions, un petit comité d'hommes de lettres qui, retirés dans un coin , étudient le monde et les mœurs de l'époque ; font des exquisses d'après nature; s'amusent des travers des sots à la mode, de l'aveuglement des ambitieux , de la gourme épaisse des turcarets modernes, du ton tranchant des pédans et des savans en uSj des minauderies des coquettes surannées, du jeu de prunelles et du manège prétentieux de quelques jolies femmes ; en un mot de ce flux et reflux de toutes les petites passions qui souvent conduisent aux grandes ^ et font tant de dupes et de victimes. Tel était, chez madame de Staël , ce comité littéraire qu'elle appelait sa chambre ardente. Rivarol y brillait par c<? cliquetis de mots heureux et satiriques : Boufflers , par cette verve de bonhomie et de gaîté , ne laissant pas de décocher les traits les
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plus mordans sur chaque personnage qui passait à son tour dans celte grande lanterne magique. Le vieux Sédaine dont chaque coup de pinceau était la vérité même, et que son Epitre a mon habit, plaçait au premier rang de nos moralistes, Sédaine unissait, avec moins de grâce sans doute, mais avec tout autant de malice et de vérité, ses observations à celles des frondeurs de profession dont il était environné. Madame de Staël faisait le plus grand cas de ce peintre de la nature : elle épiait chacune de ses idées, recueillait chaque mot qui jaillissait de sa bouche, comme l'eau pure d'une source féconde.
Je m'étais glissé sur un tabouret, à l'entrée de cette chambre ardente; et je dévorais, j'enregistrais dans ma mémoire ce recueil éblouissant de mots remarquables, de pensées brillantes, d'esquisses d'un seul trait et frappantes de ressemblance. J'avais à mes côtés
un homme maigre et long , en habit brun et en perruque ronde ; riche tabatière d'or à la main ; les jambes croisées, le nez au vent et la narine gonflée. 11 critiquait surtout les notabilités littéraires avec un aplomb , mais en même temps avec une insolente audace. A peine l'abbé Delille trouvait-il grâce auprès de cet aristarque impitoyable.
Je le pris pour un de ces modernes frérons pour qui toute célébrité devient un supplice. Je sus bientôt que c'était un ancien recteur de l'Université, un de ces censeurs humoristes de tous les écrits philosophiques renfermant quelques idées libérales. Jamais on n'avait réuni plus d'arrogance et un savoir plus profond. C'était principalement sur les auteurs dramatiques qu'il épanchait sa bile et distillait son venin.
(( Quel est donc, me dit- il, ce vieillard » au nez pointu , aux yeux de lynx , h )) la figure de renard , qui fait faire cer-
)) cle autour de lui? — C'est Sédaine, » lui répondis-jCj « qui sans doute ré- » cite quelque nouveau canevas scéni- » que. — Quoi! c'est là ce maçon litté- » raire , ce fabricateur de pièces de tréj) teaux où le peuple qu'il flatte et qu'il 3) prétend peindre, a la sottise de » courir? » Le sang me bouillait dans les veines, et je cherchais les moyens de venger le grand charpentier dramatique. Je soutins que Sédaine était un homme de génie ; et que si des critiques sévères qui ne le comprenaient pas toujours^ lui reprochaient à juste titre de négliger son style dans des ouvrages où il ne s'occupait qu'à créer des situations, on ne pouvait refuser un véritable talent à l'auteur du Philosophe sans le savoir ei de la Gageure imprévue. J'ajoutai que Rose et Colas était un chef-d'œuvre de naturel et de fraîcheur -, que Richard- Cœur-de-Lioii offrait une couleur chevaleresque, admirable, un intérêt ir-
résislible ; qu'enfin le Déserteur , Félix , le Roi et le Fermier, et tant d'autres productions que depuis quarante ans on ne se lassait point d'applaudir au théâtre... «Ne me parlez donc point, » reprit le caustique censeur, « de tous » ces faiseurs d'opéras-comiques : ce » sont de véritables jongleurs, des » charlatans forains, ce que nous ap- » pelons la raclure littéraire. La plu- » part de ces misérables-là connaissent » à peine les élémens de la langue » française, n'ont fait aucune espèce )) d'étude, n'entendent pas, et ne » pourraient articuler un seul mot la- » tin... » Je possédais à cette époque mes anciens auteurs dont j'aurais pu facilement réciter les plus beaux passages. Ma mémoire en ce moment vint à l'aide de mon dépit , de ma colère que je dissimulai le mieux qu'il me fut possible ; et je formai le projet de ne plus communiquer avec le Fréron
2G<^) MES RECAPITULATIONS.
moderne qu'en langue latine. Il me parla de M. Necker avec une mesure qui m'indiquait clairement qu'il voulait savoir ce que j'en pensais ; et je répondis par ce passage de Tacite : « Ma- » gnitudinem suam malit justifia tueri. . . » Il n'emploie que l'équité au soutien » de sa grandeur. » L'aristarque me regarde avec une attention particulière ; sa ligure se déride , et une espèce de sourire vient errer sur ses lèvres amères. « Cependant ,» ajoute mon interlocuteur dont je suivais les idées à la piste , « quelque hon- )) nête homme que soit ce ministre, il » a de grands ennemis, d'implacables » détracteurs. — Gloria nostra est tes- » timonium conscientiœ nostrœ. Notre » vraie gloire, dit Cicéron ; c'est le té- » moignage de notre conscience. — Il » paraît, monsieur, que vous êtes at- » taché particulièrement à M, Necker?
M r— Du tout, je vous jure! Et ce pré-
PETITE VENGEANGE LITTERAIRE. 26Y
» cepte d'Ovide ne s'efface point de » mon souvenir : Amicitias et tihi junge » pares... Prenez vos amis dans vos » égaux. — Monsieur, je le vois^ tient » à son indépendance? — Servitus ohe- » dientia est fracti animi et abjecti , » nous dit le modèle des orateurs... La » servitude est l'obéissance d'une ame » abjecte, abattue. — Et la vôtre ne )) parait pas l'être... Vous êtes, je le » devine, de ces jeunes^ de ces ardens )) novateurs qui prétendent tout nive- » 1er dans l'ordre social. — Je ne m'en )j défends pas : Ego naturam unam et
» communem omnium existimo Je
» tiens tous les hommes égaux par la » nature. — Je pense comme vous; » mais vous avouerez avec moi, que le » rangj la naissance, le mérite , établiw ront toujours entre les hommes des » distances qu'on ne saurait détruire.
M Vos plébéiens ne peuvent entrer en )) lice avec la noblesse française — Je
2(>rS MES RÉCAPITULATIONS.
» reconnais parmi les nobles des hom- » mes de mérite, et dont j'honore les » services rendus à la patrie; mais » avouez à votre tour, que la plupart M de nos patriciens modernes sont vrai- » ment ce que pense d'eux Salluste :
>) Inerlissimi nohiles ^ in quibus , sicut » in statua^ prœter nomen, nihil est » additamenti . . . Ce sont des nobles » sans caractère, vraies statues qui » n'ont que l'inscription d'un nom, et » rien de plus. — Je voisbien, » répond mon antagoniste, « que vous êtes trop » imbu de nos vieux auteurs , pour que » je continue le combat. Monsieur, sans » doute, est professeur dans un des col- » léges royaux? — Je ne suis rien , » vous dis-je ; mais comme Virgile :
)) Quid verum atque decens euro... Je » cherche à connaître ce qui est vrai, » ce qui est beau, — Vous devez oc- » cuper un rang dans le monde? — Au- )) cun ; j'eus toujours pour devise ces
» belles paroles de Virgile qu'on ne se
» lasse point de citer : Llttus ama
» altum alii teneant!... Côtoie le ri- » vage, et laisse aux autres la pleine
» mer! — Mais enfin, monsieur
)^ pardonnez mon indiscrétion au vif » intérêt que vous m'inspirez.... qui » donc êtes-vous? — Celui qui peut » dire avec Cicéron : Ex senatus... Il » est le fils de ses œuvres. — Il vous » est permis sans doute d'être fier » d'une pareille naissance ; et vo- » tre extérieur annonce que vous » avez l'usage du grand monde. — Je » l'étudié ; mais je ne l'aime pas , et je » pense à cet égard comme Tacite :
» Malo ^ecurum et secretum Virgilii » secessum. Je préfère la paisible et so- )) litaire retraite où reposait Virgile. — » Plus vous abondez en citations et » plus vous excitez ma curiosité... En- » core une fois qui donc êtes-vous ? — » Un admirateur de Tibulle dont je ré-
270 MES UECAPITIFLATIONS.
» pète souvent ce joli vers : Qui sapit )) in tacito, gaudeat ille sinu. Le vrai » sage est celui qui sait jouir en se- » cret. — Vous avez voulu me donner » une leçon et je la mérite : vous êtes, )) j'en suis sûr, un ami de Sédaine que » j'ai un peu maltraité. — Il est vrai, » je suis son élève, son admirateur...
M En un mot, vous vojez dans celui » qui vous a prouvé qu'il était familier » avec la langue latine, vous voyez, » dis -je, un faiseur d' opéras - comi- » ques... un de ces jongleurs , de ces )i charlatans forains que vous appelez » si galamment la raclure littéraire...
» mais qui n'en est pas moins le plus » humble de vos serviteurs... » Je me lève à ces mots en riant aux éclats ; je vais raconter mon aventure à tout ce qui composait la chambre ardente et à madame de Staël elle-même, dont je reçus les plus honorables félicitalions.
Sédaine, en m'embrassant, m'autorisa
plus que jamais à me dire son élève; et à ce titre, il m'invita cordialement à l'aller voir souvent, pour causer ensemble sur un art dont il aurait grand plaisir à me révéler des secrets qui ne me seraient pas inutiles dans ma carrière. Il m'apprit que l'individu sec et hâve avec lequel je venais de ferrailler, était un des principaux rédacteurs du Mercure de France^ auquel il avait refusé de s'abonner ; et comme j'étais en train de citer mes vieux auteurs, je lui dis en me félicitant d'avoir été son champion : » hwidus alterius marescit rébus opi- *) mis... L'envieux maigrit de l'embon- ») point des autres. »
272 MES nECAPITLLATIO>S.
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L'appartement que j'occupais rue et hôtel du Croissant^ était ^ je l'ai dit, immédiatement au-dessous de celui de Berquin. On conçoit combien ce voisinage me devenait cher, et tout l'empressement que je mettais à le cultiver. L'ami des enfans était de ces hommes dont le premier aspect commande l'estime, inspire la confiance, et dont le commerce devient de jour en jour plus
précieux. La douce sérénité répandue sur ses traits , l'expression pénétrante de son regard^ le son mélodieux de sa voix , et la touchante simplicité de ses manières , tout semblait concourir à lui concilier l'amour du jeune âge, dont il était l'ingénieux instituteur et le guide chéri. Chacun, en le voyant la première fois , s'écriait : « C'est bien celui » que j'avais rêvé ! »
Les mœurs , les habitudes , la vie sociale de Berquin étaient en parfaite harmonie avec ses charmans ouvrages.
Il quittait rarement sa paisible retraite où ses livraisons hebdomadaires employaient tous ses instans. L'engagement sacré qu'il avait pris avec tant de familles d'offrir chaque semaine à leurs enfans le fruit de ses veilles , ne lui laissait que peu d'heures de repos , épuisait ses forces, affaiblissait sa santé.' Mais unique soutien d'une mère adorée qui habitait Bordeaux , sa patrie ; pro- 1. 1S
lecteur d'un grand nombre d'orphelins et de pauvres familles qu'il assistait ; et surtout occupé constamment à couvrir ses bienfaits de l'ombre du mystère, il était grand économe de son temps, se communiquait peu ; ne recevait chez lui que les personnes indispensables à la publication de ses travaux. On eût dit qu'il craignait de laisser apercevoir le bonheur modeste dont il avait su s'entourer. Il redoutait surtout les coteries littéraires , et semblait avoir pris pour devise ces paroles de Properce ' : « Ce qui excite l'envie , ne dure pas » long-temps. »
Il était sujet à un vomissement de sang qui exigeait de prompts secours.
Une nuit j'entendis du bruit au-dessus de ma tête ; et je soupçonnai que l'ami des enfans était atteint de cette hémorragie à laquelle il était habitué. Je
^ Invindiam quod habet , non solet esse diù.
monte à son appartement dont il m'ouvre la porte en chancelant ; et je le reçois dans mes bras , pâle , abattu , et proférant à peine ces mots : « A moi!..
» De la glace sur l'estomac ! et vite
» un peu de glace !... ou je meurs. » Je le place sur son lit : je descends réveiller le portier de l'hôtel, qui, au bout d'un quart d'heure, apporte le remède indispensable et d'un effet certain . Je pose moi-même le topique sur la poitrine du malade, auprès duquel je passe le reste de la nuit. Le médecin arrive : la crise cesse ; et Berquin , tenant une de mes mains pressées dans les siennes , me dit d'une voix expressive : « Je vous dois la vie. — C'est me )) rendre bien cher à l'enfance, » lui répondis -je avec une vive émotion — J'ai souvent réfléchi depuis à cet événement , l'un de mes plus doux souvenirs; et toujours j'ai pensé qu'il m'avait inoculé ce germe d'écrivain moraliste ,
27(3 MES BIÎCAPITULATIONS.
de conteur du jeune âge , auquel je dois la plus grande partie de ma carrière littéraire , et mes plus douces jouissances.
Je fus , dès ce moment , lié d'un sentiment intime avec Berquin. Il avait pris une part active au succès de Pierrele- Grand ; il en était heureux, et me le témoignait sans cesse. Il ne se passait pas de jour qu'il ne descendît chez moi, ou que je ne montasse chez lui. Nous déjeunions souvent ensemble : lui, avec sa jatte de lait, sa nourriture ordinaire ; moi , avec les délicieuses productions de la Touraine , dont me comblait mon excellente mère. Berquin les partageait avec moi , et j'éprouvais un grand bonheur de voir que les beaux fruits du jardin de la France contribuaient à ranimer les forces , à raffermir la santé de l'ami des enfans.
Il était un des grands admirateurs de Grétrj : nous en parlions sans cesse.
DKJEUNER DE f;AllÇO^. 277
De son coté , mon illustre collaborateur faisait le plus grand cas des ingénieuses productions du guide chéri du jeune âge. Tout ce qui portait l'empreinte de la vérité, faisait vibrer son ame, et parlait à son imagination. Il avait mis dans les mains de ses filles les dialogues attachans du fidèle peintre de nos premières sensations. Antoinette surtout, si bien organisée , les relisait souvent encore ; et je fus chargé de proposer à Berquin de le présenter dans cette honorable famille. Mais il savait que le salon de Grétry était le rendez-vous des plus hautes célébrités dans les arts , des femmes les plus remarquables par leur beauté, leurs grâces ravissantes j il craignait les séductions du grand monde, et connaissait trop bien l'emploi du temps pour l'user, disait-il, à des futilités. Il refusa donc de se rendre à mes instances, tout en témoignant le regret de ne pas voir, au moins une fois dans
sa vie , le célèbre compositeur de tant de chefs-d'œuvre. Ce dernier parut également éprouver une privation par les refus que mon voisin trop modeste, et même un peu sauvage, m'avait chargé d'exprimer.
Il me vint alors une idée toute naturelle : ce fut de proposer à mon cher collaborateur un déjeuner dans ma jolie retraite , auquel j'étais sûr d'avance que Berquin s'empresserait d'assister.
Ma proposition fut acceptée , le jour pris; et voulant entourer Grétrj de ceux de mes amis et de mes confrères qui l'estimaient le plus, j'invitai Pillet, mon compatriote et mon ami de collège, nouvellement choisi parLafajette pour son premier aide-de-camp ; Barnabe, qui vint exprès de Versailles pour assister à ce déjeuner de garçon ; un neveu du baron de Staël, beau et aimable Suédois, dont j'avais reçu tant de marques d'intérêt au contrôle-géné-
rai ; Dejaure , fils d'un des premiers magistrats de la capitale, et déjà l'auteur de VIncertitude maternelle ; Legouvé , bien jeune encore, que j'avais connu chez son père^ et qui dès -lors jetait les tondemens de sa belle carrière littéraire; enfin le jeune Berton,,fi\s, du directeur de l'Opéra ^ jeune élève de Saccinij et que bientôt la belle partition de Montano et Stéphanie devait placer parmi nos plus célèbres compositeurs.
Il portait à Grétry la vénération la plus profonde , un dévouement tout - à-fait filial.
J'avais prévenu Berquin du nombre de mes convives , ainsi que de leur mérite particulier, afin qu'au milieu d'eux il ne fût pas trop intimidé, et qu'il pût se livrer à cette aimable urbanité qu'on admirait dans ses actions comme dans ses écrits. Grétry n'était pas moins empressé de connaître l'ami des enfans :
il prétendait qu'il y avait de la musique
dans ses dialogues si naturels , si atta-ichans ; et qu'un compositeur avait tou-^ jours quelques bonnes notes à prendre en écoutant un aussi fidèle interprète de la nature.
On se doute aisément que j'avais tout préparé pour que ce déjeuner de garçon , sans aucune ostentation ridicule , offrît amplement à mes chers convives de quoi leur prouver tout le bonheur que j'éprouvais à les recevoir.
La veille de ce jour , l'un des plus mémorables de ma vie, on avait donné la quinzième représentation de Pierre-lé^ Grand, dont le succès était plus brillant , chaque fois qu'il paraissait sur la scène ; et toujours l'allusion à la personne et aux qualités de Louis XVI, était saisie avec transport. Marie - An^ toinette voulant sans doute jouir ellemême de cet élan français , et récom-r penser par son auguste présence, les auteurs de la pièce, de leur dévouement
DÉJEUNER DE GARÇON. îfSi
à la cause royale , fit annoncer qu'elle assisterait au spectacle. Tout fut en mouvement non-seulement au théâtre, mais parmi les citoyens fidèles , parmi les hommes d'honneur qui composaient alors le fameux bataillon de ia garde nationale , sous la dénomination des Filles-Saint-Thomas. C'était Télite des jeunes gens de Paris , appartenant aux riches familles de la finance. Ce bataillon , dont la mémoire est consacrée dans nos fastes nationales, voulut profiter de cette circonstance pour offrir à la reine les hommages qu'elle méritait à tant de titres. Dès cinq heures il s'était emparé de tous les dehors , de toutes les issues du Théâtre-Italien. Marie- Antoinette , depuis le marche-pied de sa voiture jusqu'à sa loge particulièrement illuminée , trouva sur son passage une double haie de gardes nationaux de la plus admirable tenue , lui présentant les armes . et faisant retentir les
voûtes du théâtre de ces cris mille fois répétés : « Vive la reine !... Vive la plus » belle et la meilleure des femmes!... » Vive Marie -Antoinette, si digne de )) notre amour!... Tout pour elle et )) pour la France !... Tout pour elle, à » la vie, à la mort!...» J'étais placé derrière cette immortelle phalange, et je vis les beaux yeux de la reine se mouiller jde larmes. Vingt fois elle voulut remercier ces beaux grenadiers-citoyens de l'unanimité de leurs vœux et de leurs hommages ; la parole expira sur ses lèvres. Son émotion , toutefois, ne faisait qu'ajouter à sa majestueuse beauté. Dès qu'elle parut à sa loge, tous les spectateurs debout renouvelèrent les cris si touchans qu'elle venait d'entendre ; et les trois révérences qu'elle fit à la brillante et nombreuse assemblée la saluant avec ivresse , achevèrent d'électriser tous les cœurs. Jamais la majesté royale n'avait été em-
bellie de plus de grâce et de séduction. Mais ce qui mit le comble à l'enthousiasme général, c'est qu'à peine assise sur son fauteuil , et promenant ses regards dans la salle, la reine les fixa sur la loge de Grétry, située aux baignoires en face de la sienne ; et dès qu'elle aperçut sa filleule Antoinette placée auprès de sa mère , elle la salua du sourire le plus ravissant ; puis, quittant un de ses gants qui découvrait le plus beau bras du monde, elle déposa sur ses doigts un baiser de marraine qu'elle fit voler de son souffle vers sa chère Antoinette. Cet hommage public d'une souveraine au grand talent; ce mouvement d'une ame aimante, expansive, oubliant l'étiquette , et ce qu'on appelait alors les hautes convenances ; ce mouvement, dis-je, admirable , électrique^ produisit une si vive explosion parmi tous les spectateurs, que pendant plus de dix minutes , il fut impossible de
commencer le spectacle. C'étaient t(Ait à la fois des cris de : « Vive la reine !... » Vive Grétry ! » Les regards se portaient alternativement de la loge de l'une à celle de l'autre; et la célébrité semblait en ce moment marcher de pair avec la majesté du trône. Grétry fut contraint de s'avancer du fond de sa loge, et de saluer à son tour le public. J'étais placé derrière sa famille; et je vis Antoinette si vivement frappée de surprise et de joie , qu'elle chancelait sur ses jambes. S'accrochant au bras de son père, elle ne put résistei-, ainsi que madame Marin sa sœur, à couvrir ses cheveux blancs des baisers de l'amour filial. Ce tableau charmant ne fit qu'exciter l'émotion générale ; et les applaudissemens continuaient encore, lorsqu'enfin la pièce commença. L'effet qu'elle produisit fut plus vif, plus entraînant que jamais. La célèbre Dugazon se surpassa : tous ses camarades la
secondèrent ; et le couplet chanté par elle pour le salut et la conservation du roi, fut répété en chœur par tous les spectateurs, les mains tendues vers la reine, qui^ debout et d'une expression qu'on ne pouvait comparer qu'au charme répandu sur toute sa personne, saluait à droite et à gauche, désignant, par un geste -parlant, qu'elle portait dans son cœur tous les Français dont elle était environnée. Grétry crut de son devoir de se trouver à la sortie de la loge de Marie-Antoinette, et m'invita vivement à l'accompagner. Dès qu'elle nous aperçut , elle vint à nous; et nous prévenant l'un et l'autre par un salut, elle nous dit avec cet accent qui part du cœur : « Messieurs, je vous dois » une de mes plus belles soirées — » Que Dieu vous la rende !... Grétry, » embrassez pour moi ma filleule! «
Ce fut le lendemain de cette scène mémorable , devenue pour nous un
nouveau triomphe, qu^eut lieu le déjeuner de garçon. C'était la première fois que, dans mon humble retraite , je voyais une table de neuf couverts. Toutefois le local , sans être vaste , était commode; et j'avais veillé principalement à ce que chaque convive eût ses coudées franches. Condition essentielle, selon moi, sans laquelle il n'est, dans un repas , ni gaité , ni doux épanchemens. Les mets que je me proposais de servir étaient peu nombreux , mais recherchés. J'y avais entremêlé nos plus beaux fruits de la Touraine , dont ma digne mère renouvelait chaque mois une ample provision. Déjà tous mes invités se trouvaient réunis , à l'exception de Grélry qui sortait rarement de chez lui avant midi. La porte s'ouvre : et quel est mon saisissement de surprise et de joie , en voyant mon illustre collaborateur accompagné de sa fille Antoinette qu'il me présente, en me
disant avec; son sourire habituel : u Ma » femme et madame Marin sorties dès » le matin pour des empiètes, avaient » laissé ma fille dans mon cabinet de »' travail : la voyant seule, et connais- » sant le vif désir qu'elle éprouve de T) connaître M. Berquin, je lui ai pro- » posé de m'accompagner, dansl'espéj) rance que vous voudrez bien excuser » notre indiscrétion. — L'habitude » que j'ai d'obéir à mon père , » ajoute Antoinette en baissant ses beaux yeux, » » m'a fait espérer que vous seriez assez » bon , assez indulgent pour me rece- » voir. » J'étais si troublé, que je ne pus balbutier que quelques mots d'usage qui ne peignaient que faiblement tout le bonheur que j'éprouvais. Prenant aussitôt Berquin par la main , je le présente à ma belle convive, en lui disant : «Vous voyez tout ce que je vous » dois. >i Berquin , rougissant et tremblant comme un enfant , répondit que
288 MES RECAPITULATIOISS.
de toutes les jouissances que lui avaient procurées ses écrits , celle qu'il éprouvait en ce moment^ était à la fois la plus vive et la plus honorable. Je présente à la reine de la fête tous mes invités ; Berton est déjà dans les bras de Grétry : sa fille est entourée de Legouvé , du jeune de Staël, de Dejaure et de Barnave. Tous la dévorent des yeux et recueillent chaque mot qui s'échappe de sa bouche^ tandis que je vais donner l'ordre qu'on mette un couvert de plus ; lequel sera désigné par un bouquet de fleurs, les plus belles qu'on puisse se procurer au milieu de l'hiver : car c'était le 9 février. Il est de ces dates qui ne s'effacent jamais de la mémoire. Je recevais dans mon cabinet de travail ; et le déjeuner se préparait dans ma chambre à coucher : car mou appartement n'était composé que de ces deux pièces que précédait une antichambre. Antoinette, faisant une
DEJEUN£K DE GARÇON. 289
revue assez exacte de ma jolie demeure, ne se lassait point d'admirer les jardins sur lesquels la vue s'étendait avec délices , et de me féliciter surtout du voisinage de Berquin qu'elle appela l'enchanteur et le guide de son enfance.
Elle aperçut au-dessus de mon bureau de travail le portrait d'un magistrat en grand costume , la main pressée sur sa poitrine , et dont la noble figure semblait être inspirée par un grand acte de justice : elle m'en demanda l'explication . Je répondis que c'était le père de ma mère , premier magistrat d'une ville de la Touraine, prononçant dans une affaire importante, dont le jugement lui faisait perdre la majeure partie de sa fortune. Tous ses justiciables l'avaient fait peindre prononçant cet arrêt mémorable. « Et ma mère, » ajoutai -je avec une respectueuse émotion, « a » voulu que cette image fidèle de mon » aïeul , fût placée constamment au- I. 19
290 M£S RJÉCAPITLILATIONS.
)) dessus de mon bureau de travail , » afin que je n'eusse pas une pensée , » et que je n'écrivisse pas un seul mot, « sans me rappeler que j'étais le petit- » fils d'un honnête homme. — Je ne » suis plus éton né )> me répondit Grétry, « de la pureté de vos écrits et de la » dignité de votre caractère. » Antoinette , émue à son tour, ne dit rien ; mais on lisait aisément sur sa charmante figure qu'elle partageait l'opinion de son digne père.
Un domestique de l'hôtel, qui m'était particulièrement attaché ^ annonce qu'on est servi : je donne la main à la fille de Grétry, et je la conduis dans la pièce adjacente où le couvert était préparé : un bouquet de roses naturelles, de la plus admirable beauté , lui désignait la place que j'avais préparée. Elle avait son père à sa droite ; et à sa gauche Berquin , qui^ profitant de l'éloge qu'elle faisait des roses si rares ;, posées
devant elle, lui dit avec cette touchante expression de la timidité osant s'évertuer : « Mon cher voisin n'a pas voulu » que vous fussiez parmi nous la seule )) de votre sexe : il a pris soin de vous » entourer de vos sœurs. »
Je m'étais placé en face d'Antoinette, afin d'étudier toutes ses impressions, et d^épier tout ce qui pourrait lui plaire. J'avais à ma droite Barnave , devinant sans peine le motif secret du trouble où j'étais plongé. Mon ami de collège, mon compatriote Pillet , était à ma gauche, et me secondait admirablement à faire les honneurs de la table. La conversation devint brillante, animée : Legouvé joignait à beaucoup d'esprit , un parfait usage du monde. Le jeune de Staël ne cessait d'exprimer tout le bonheur qu'il ressentait au milieu de nous. Grétry s'épanchait avec une grâce admirable j et Barnave , donnant l'essor à cette élocution qu'il montrait à la
tribune , y joignait ces aperçus ingénieux , délicats , qui , chez lui, rehaussaient encore le talent de l'orateur. Il ravit , il embrasa ses auditeurs. Antoinette le suivait à la trace ; et sa figure semblait exprimer la profonde impression que faisait sur elle un défenseur des droits sacrés du peuple. Mais cette impression si naturelle fut au comble, lorsque Barnave , tout en défendant avec chaleur la cause de la véritable liberté , s'exprima sur la famille rojale avec ce respectueux dévouement , et cette chaleur dévorante qui prouvaient tout l'empire que la reconnaissance exerçait sur son noble cœur. Il raconte fidèlement ce qu'avait fait à Varennes madame Elisabeth , la nomme sa Hbératrice , ep propose un toast à son bonheur, à sa conservation. Nous nous disposons tous à le porter , lorsque Grétry, qui avait l'usage des convenances , demande que ce toast soit précédé
déjeuneu de gardon. 295
de celui de la reine ; ou plutôt que ces deux santés soient confondues dans nos vœux , comme ces deux femmes royales Tétaient dans notre amour. Cette heureuse proposition fut acceptée : et chacun de nous , debout et la main sur le cœur, répète ces mots avec une énergique expression : « A la reine ! A raa- » dame Elisabeth !... Puissent-elles ne j) cesser de vivre et de nous enivrer de » leur auguste présence , que quand » nous cesserons de les honorer, de les » chérir! — A mon auguste et belle mar- » raine !» s'écrie Antoinette d'une voix émue et les yeux étincelans ; « à la reine » qui a daigné, hier encore, m'hono- » rer d'un sourire et d'un baiser, dont M le souvenir ne s'éteindra qu'avec ma » vie!... » A peine a~t-elle prononcé ces mots, que mon fidèle domestique, auquel j'avais fait signe , lui présente sur une assiette un papier plié , contenant les vers suivans que j'avais faits le
matin, et que je complais lui remettre dans la soirée.
Lorsque votre auguste marraine Hier vous honora d'un sourire enchanteur , Et qu'un baiser vers vous lancé de son haleine , Sur ses beaux doigts de lis , atteignit votre cœur ;
Oh ! quelle émotion soudaine Colora votre front d'une aimable rougeur ! Et dans vos grands yeux bleus que vous leviez à peine , Quel touchant embarras ! quelle noble pudeur ! Ah ! que vous étiez belle en saluant la reine !...
C'était l'aurore à son réveil , Dont la paupière est encor demi-close :
Ou plutôt c'était une rose Qui s'ouvre et qui s'incline à l'aspect du soleil.
« Je ne saurais lire tout haut de pa- » reils vers , » dit Antoinette , après les avoir parcourus des yeux, et rougissant comme elle avait fait la veille devant la reine ; c( je les trouve d'une expression » remarquable, d'une couleur parfaite :
» et pour que ces messieurs puissent )) les juger et me confirmer dans mon
DLJtUNER DE GARCO?*. 2î)j
» opiiiioii; je vaispneileboiiM.Berquin » d'en faire la lecture. » Celui-ci surnionlanl , non sans effort^ son extrême timidité, lut ces vers avec une expression si vraie et si pénétrante, que Legouvé lui-même, dont la Ijre harmonieuse avait raisonné plus d'une fois , me dit d'un ton que sait si bien apprécier l'amitié : « Vous n'êtes pas poète , » dites-vous sans cesse ! eh ! vous ve- » nez, cher ami, de vous contredire.
» Je trouve ces vers pleins d'harmonie » et d^inspiration : et je voudrais les » avoir faits. » Les toasts redoublèrent : le mien fut porté par la bouche la plus fraîche , et d'une voix mal assurée. Mais que sa faiblesse même avait de charme pour moi, puisqu'elle était l'indice d'une secrète émotion ! Ce fut alors, plus que jamais j que je reconnus la vérité de ces paroles de Cicéron ^ :
' Est quacdam vox ad auditiim arcomodala , non inagnitudinc , scd pioinictalc.
29f) MliS RECAPITULATIONS.
« .... Il est certaine voix qui flatte l'o- )) reille, non par la force ^ mais par la » qualité du son. »
Quant au toast de Grétry , il fut porté par le jeune élève de Saccini , par ce jeune Berton , devenu l'un des grands noms et le fidèle soutien de l'école française. Il couvrit les cheveux blancs de l'illustre compositeur des baisers les plus tendres, les plus respectueux :
il semblait , en lui rendant ce touchant hommage , aspirer sur ce front vénérable ces belles inspirations de chant naturel et de couleur locale qui distinguent les nombreuses produc lions de ce grand maître : Barnave ajouta , par sa mâle éloquence , un fleuron brillant aux lauriers de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre, et prouva que ces airs si ravissans , O Richard ! O mon roi! etc. , Où peut -on être
mieux etc. , et tant d'autres , avaient
plus d'une fois rallié autour du trône^
déjeuneu de garçon. 207
des Français égarés , et maintenu l'union parmi les enfans de la grande famille. Venant donc à son tour se jeter dans les bras de Grétrv , il lui offrit tout à la fois l'hommage d'un amant passionné des beaux-arts et d'un législateur français.
Le modeste déjeuner de garçon devint pour chaque convive un repas délicieux. Les mots heureux, l'hilarité la plus vive , sans cesser d'être décente, les épanchemens de l'amitié, du respect^ de l'admiration, de la reconnaissance, tout jaillissait en traits de flammes : ce fut au point que la belle Antoinette me dit , les yeux à demi baissés, et la rougeur du plaisir sur tous ses traits :
« Vous avez voulu vous acquitter avec » mon père, et nous voilà mainte- » nant vos débiteurs. — Il est de ces » dettes qu'on n'acquitte jamais , »
lui répondis -je en rougissant presque autant qu'elle, « et vous la centu-
)) plez par votre honorable présence. » Enfin, la nuit arriva, que nous n'avions pas songé à nous séparer. Cinq heures s'étaient écoulées comme un heureux songe. A chaque instant je m'efforçais de calmer et ma tête et mon cœur; mais j'avais beau faire ^ je ne pouvais résister aux vives sensations que j'éprouvais , et surtout au désir que la fille de Grétry fût à son aise parmi nous , et n'entendît pas un seul mot qui pût effrayer sa pudeur , ni blesser sa délicatesse. Tout me paraissait lui convenir et lui plaire; et j'en eus la précieuse assurance, lorsqu'en nous quittant et m'offraut à baiser sa belle main dégantée, elle me dit, d'un accent que je crois entendre encore : « Je n'oublie- » rai de ma vie le déjeuner de garçon. »
LE PETIT SOUPER. i!99
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iLiâ iPisMïï ^(Di^iPîâm;
Madame de Staël ^ à la brillanie fête où j'avais eu l'honneur d'assister avec Grétry , m'avait confié que toutes ces grandes réunions l'excédaient, et qu'elle leur préférait le petit comité des mardis, qui se tenait régulièrement au contrôlegénéral, et n'était jamais composé de
plu de douze à quinze affidés. C'était là que chaque littérateur faisait la pre-
mière lecture d'une production nouvelle : c'était là que Tamitié franche savourait les délices de la confiance et delà douce familiarité. « Je vous ai suffi- » samnient étudié, » me dit cette femme célèbre, « pour vous mettre au nom- )) bre de nos initiés , de nos amis : ve- » nez donc à nos petits soupers ; et » j'ose croire qu'ils ne seront pour )) vous ni sans intérêt, ni peut-être » sans profit. » Je témoignai combien j'étais heureux et fier de cette haute faveur ; et je n'eus qu'une pensée^ c'était la crainte de ne pas m'en montrer digne.
Dès le mardi suivant , je me rendis donc au contrôle-général : on s'y réunissait à huit heures , et l'on soupait à dix. Ces jours-là point de grande tenue , point d'étiquette. On était admis en frac ; on pénétrait en voiture de place jusqu'à l'entrée du vestibule de l'hôtel : en un mot, on était en famille-
Les communications devenaient plus directes , plus expansives ; et je m'en aperçus aisément à l'accueil que me fît M. Necker. II m'honora d'un serrement de main très prononcé , me fît asseoir auprès de lui sur un canapé qui se trouvait au fond du petit salon que madame de Staël appelait sa chambre ardente ; et là, d'un ton véritablement paternel, il me fît des questions sur ma position sociale et sur mes projets d'existence.
Je lui répondis qu'ils étaient simples, sans nulle ambition ; et j'osai lui répéter ces vers que j'avais traduits d'un ancien auteur latin , et qui devenaient mon plan de conduite :
Le bonheur qu'ici-bas j'envie , C'est une obole au-dessus du besoin 5 Une douce et fidèle amie Heureuse ainsi que moi , dans un tout petit coin ; Enfin c'est de pouvoir éparpiller ma vie , Sans nulle gêne et sans fâcheux témoin.
« Le ciel vous exauce! » me dit
oOii MES UlîCAPiriJLATIONS.
M. Necker , en me serrant la main plus vivement encore, a Vous avez de » la fortune? — Cent louis de rente » tout au plus, que m'a laissés mon » père. — Mais cela pourra-t-il vous » suffire dans Paris? — J'en gagnerai le » double au théâtre j et j'ai des goûts » si bornés ! — Cependant vous aimez » le grand monde; et vous y paraissez » sous les dehors d'une noble aisance , )) dont on prend facilement l'habitude.
» Ecoutez-moi : j'ai besoin d'un secré- )> taire particulier, que j'initie dans ma » famille avec six mille francs d'appoin- » temens : si cela vous convient, dès » ce moment vous êtes des nôtres ; et » je me charge de votre fortune. — L'i- » dée de vous appartenir est bien sé- » duisante sans doute ; mais je fus )) élevé dans un système d'indépendance » qui ne me permet pas de me livrer à » des idées d'ambition. — Eh bien? » demande à son père madame de Staël ,
en nous abordant ; « notre jeune auteur » accepte-t-il? — Du tout , » répond M. Necker; <« c'est un incorruptible; » et j'avoue que je n'ai pas le courage » de l'en blâmer. )> A ces mots, il me prie de répétera sa fille les vers ci-dessus; et celle-ci trouva mon petit plan de conduite si bien en rapport avec ses opinions, qu'elle l'écrivit sur ses tablettes, en me disant : u J^aime ce qui » part du cœur ; et le préfère à ce que » produit l'esprit. Vous n^ éparpillerez ;) jamais votre vie que pour le bon- » heur des autres : c'est moi qui vous le ») prédis. » J'acceptai sa prédiction, et me suis fait dans tous les temps un devoir de l'accomplir.
Déjà les fidèles initiés étaient réunis: déjà Piivarol secouait ses paillettes; Champcenets répétait ses mots piquans^ les anecdotes curieuses des Actes des Apôtres dont il était le rédacteur : déjà Boufflers s'amusant de tout, et flagel-
lant tous les partis, se montrait tantôt courtisan, tantôt tiers-état: comme on le disait alors ; il ne témoignait qu'une crainte, c'était que les troubles civils ne fissent peur à cette gaîté française dont il était un si brillant champion ; et ne nuisissent aux petits soupers où toujours il se montrait le plus joyeux convive. Enfin l'abbé Delille, tenant beaucoup aux prérogatives de Topulence, et tremblant pour son abbaye, cherchait à se distraire de ses justes pressentimens , en travaillant à son poème de l'Imagination , dont ce jourlà même, il nous lut, ou plutôt nous récita cet admirable épisode dans lequel il dépeint la terreur, les angoisses, Tespérance, le découragement et la délivrance d'un jeune artiste entraîné par son imagination dans les catacombes de Rome. On avait éteint toutes les bougies; et le morne silence qui régnait autour du poète, semblait augmenter
encore l'enivrante magie de son talent, l'inexprimable puissance de son élocution. Ni Gerbier, ni Mirabeau, n'avaient produit sur tous mes sens, un enchantement pareil à celui que j'éprouvais.
Je suivais à la trace, et je perdais de vue ce jeune imprudent parcourant un labyrinthe immense ; au moment où le lil qui le guidait, venait à se rompre, j'aurais voulu pouvoir en ressaisir les deux bouts et les rejoindre pour sauver ce malheureux dont la vie était menacée. Mais lorsque le destin le privait de sa dernière ressource ; et que la lumière vacillante qu'il portait, venait à s'éteindre, un frémissement s'emparait de tout mon corps ; ma respiration était interceptée, et je me sentais à mon tour précipité dans le néant affreux où se trouvait celui que dépeignait le poète avec tant de vigueur et de fidélité. Aussi, dès qu'il eut termmé ce récit dont chaque mot retentit encore à mon I. iO
50r) MES RÉCAPITULATIONS.
oreille, dont chaque pensée est toujours présente à ma mémoire , je ne pus m'empécher d'aller le presser dans mes bras, en répétant ces paroles de Tacite, avec toute la chaleur de l'enthousiasme ' :
(( La grande éloquence est comme la » flamme ;' c'est en brûlant qu'elle » éclaire. »
Ce fut en vain qu'on invita Lemierre à réciter un fragment de son poème sur le commerce, où il disait naïvement que se trouvait le plus beau vers du siècle :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
Ce fut vainement qu'on sollicita le vieux Saint- Lambert de répéter quelques vers de son joli poème des Saisons^ le duc de Nivernais de réciter une de ses fables charmantes : personne n'avait
^ Magna cloqnentia sicut flamnia , urcndo claifscit,...
le courage de se faire entendre après l'abbé Delille. 11 n'y eut que le chevalier de Bouffiers qui osa débiter un de ses morceaux de poésie erotique^ où l'esprit était assaisonné de ce que la malice a de plus pétillant. Son débit me parut être en parfaite harmonie avec ses compositions parfois un peu hasardées : lui seul de toute la réunion, pouvait faire sourire, après l'effet inexprimable qu'avait produit l'abbé Delille.
Parmi le nombre choisi de femmes admises dans ces petits soupers , on distinguait la comtesse de Sabran dont la physionomie ravissante, lagaîté naturelle et la grâce pudique, annonçaient une imagination brillante , un esprit orné. Je savais qu'elle cultivait la poésie élégiaque avec autant de simplesse que de talent : et les brillantes saillies s'échappant de sa bouche expressive, semblaient donner encore plus de séduction à son regard pénétrant. Le son
de sa voix surtout, airivait au cœur sans qu'on put s'en défeîidre. C'était en un mot un chef-d'œuvre de séduction.
Aussiplus d'une fois Boufflers lui-même, malgré toute sa verve et son hilarité, devint-il auprès d'elle rêveur, contemplatif: il ne pouvait se défendre d'un penchant secret, qu'il divulgua par la suite^ en s'unissant à cette adorable veuve d'un pair de France.
A peine dix heures venaient-elles de sonner à la pendule , que le raaîtred'hôtel annonça qu'on était servi. La table ne contenait ordinairement que douze à quinze couverts. Madame de Staël me fît placer auprès de la comtesse de Sabran : place dont je sentais tout le prix, et qui agissait vivement sur mon imagination. Au bas de la table étaient assis le jeune de Staël,, neveu de l'ambassadeur, et sa sœur Amélie, très belle Suédoise aux} eux bruns et aux cheveux blonds, que madame de Staël
LE PETIT SOLl'JiR. 5()'J
aimait comme safille. Ce qui distinguait principalement cette jeune personne âgée de seize à dix-sept ans , c'était une taille ravissante, une noble aisance dans ses manières , dans ses moindres mouvemens. Elle idolâtrait M. Necker. et le regardait comme son aïeul. Touchée de l'hommage public que j'avais eu le bonheur de procurer à ce ministre populaire, la jeune Amélie m'en témoignait sa reconnaissance, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion. Elle avait joint ses instances à celles de son frère, pour me faire accepter la place de secrétaire particulier du contrôleur-général, me faisant envisager tout le bonheur dont je jouirais au milieu d'eux, et dont j'étais moi-même convaincu d'avance; mais à chaque sollicitation qu'on m'adressait , il me semblait entendre une voix plus chère encore et plus puissante, qui me répétait à l'oreille : « N'oublie pas ta fauvette ! »
A onze heures , tous les domestiques avaient achevé leur service, et se retiraient. Alors le petit-souper devenait ravissant : alors plus de contrainte ; on remplissait soi-même son verre et celui de sa voisine. Les bons mots pétillaient, la gaîté jaillissait sous mille formes aimables. Le grave M. Necker^ oubliant en ce moment le fardeau du ministère, se laissait aller à tous les charmes de cette hilarité qui caractérise si bien la nation française Madame Necker, malgré son austère piété, ne pouvait s'empêcher de sourire à toutes les folies qu'exhalaient à l'envi, les Champcenets, les Boufflers, les Rivarol, et aux récits piquans de Saint-Lambert et du duc de Nivernais. C'est alors^ enfin , que madame de Staël s'abandonnant à la verve de son imagination dévorante, faisait briller ces traits de flammes , ces éclairs d'un génie créateur, qui devait prendre le premier rang parmi les femmes let-
Lie PETIT SOI pm; o1 1
Irée.scie son siècle. Celait vciitablemeiU Corinne, improvisant vers la fin d'un beau jour^ sur les bords du cap Misène. Pour se reposer de ce cliquetis de mots heureux, d'expressions neuves, de tableaux colorés, on avait coutume de faire assaut de bouts - rimes , devenus fort en vogue à cette époque. La réunion était composée de maîtres en ce genre. Le duc de Nivernais, malgré ses soixante - quatorze ans , s'y montrait aussi gracieux, aussi brillant que les plus grands faiseurs du jour j et l'on répétait partout ce quatrain délicieux qu'il avait eu l'ordre , dans un cercle , d'écrire sur les genoux de la belle duchesse d'Estrées , sous ces rimes que lui avait données Voltaire : Emilie ( nom de la duchesse), génie, en vain, écrivain.
Sur vos genoux , adorable Km i lie , Moi, composer des vers I j'y songerais en vain . Le sentiment enchaîne le ffenic ; El le pupitre égare Vècrii-ain.
312 MES EECAPITUI.ATIONS.
Ce fut donc par ce Nestor de la poésie gracieuse que la lutte commença. Il fut défié par Saint-Lambert , et ramassa le gant avec toute la vigueur d'un jeune chevalier français. Il provoqua de même son digne adversaire , comme lui couvert de cheveux blancs; et celui-ci prouva que l'esprit et la grâce ne vieillissent jamais, ft II ne faut pas s'en éton- » ner, » s'écrie Boufflers, « c'est le poète •> de toutes les saisons. » Delille provoqua ce dernier qui fut plus brillant, plus galant que les deux septuagénaires; mais peut-être moins pénétrant, moins anacréontique.Rivarol et Champcerets furent lancés par madame de Staël; et semblables à deux coursiers vigoureux, sans mors et sans entraves, ils s'élancèrent dans l'arène en faisant les bonds les plus divertissans Enfin l'abbé Delille fut appelé dans la lice par la comtesse de Sabran, avec cette candeur enchanteresse et ce tact fin ,
délicat, qui lui donnaient un si grand renom. Mais quelque difficiles,, quelque incohérentes que fussent les rimes qu'elle lui imposa, toutes furent remplies avec cette verve , cette pureté de stjle , et cette fraîcheur d'idées qui distinguaient l'auteur du poème des Jardins , le seul de ses ouvrages alors imprimé. Parmi les quatrains qu'il composa devant nous, ou plutôt qu'il laissait échapper de sa lyre harmonieuse , comme l'eau pure qui jaillit d'une source féconde , j'ai retenu le suivant, adressé à la belle de Sabran sur les rimes qu'il avait reçues de Saint-Lambert :
Vos traits divins font naître le désir ; Votre langage impose le silence .
On vous aborde avec une espérance ; On s'en retourne avec un souvenir.
« Je ne crois pas, » s'écrie Boufflers, « qu'on puisse peindre la comtesse avec
» piu;» (Je grâce et de fidélité. — Elle » pose si bien I » ajoute le vieux duc de Nivernais. Elle-même fut appelée au combat , et reçut de Rivarol et de Saint-Lambert plusieurs défis qu'elle brava sans audace, mais avec un charme inexprimable. Placé près d'elle^ je recueillais avec avidité tout ce qui s'échappait de ses lèvres si ravissantes , et je thésaurisais dans ma mémoire les jolis vers qu'elle iiisprovisait... . Mais quel fut mon embarras , lorsque j'entendis madame de Staël dire , en me désignant : « Et notre jeune auteur? il ne )) peut se dispenser de paraître à son » tour dans l'arène. — Moi ! madame « la baronne ! » répondis-je en rougissant. « Ah! vous avez trop d'humanité, » pour exposer dans un tournois aussi » brillant , un simple écujer qui n'a )) pas encore su gagner ses éperons.
)) — L'auteur de Pierre- le - Grand , » reprend-elle j « s'est armé chevalier : il
» doir payer son tribut. — Chevalier, )) dites-vous ! Je ne suis encore qu'un » jeune conscrit qui connaît à peine le » maniement des armes. — Vous vous » défiez trop de vos forces. Allons , » Boufflers , c'est vous que nous char- » geons, comme ancien capitaine de » hussards, de faire faire à ce jeune » conscrit quelques évolutions.... Je )) vous préviens , » me dit-elle , « qu'on » n'a que trois minutes indiquées à la » pendule. Si les bouts-rimés sont rem- )) plis au vœu de l'aréopage, on a le » droit d'embrasser qui l'on veut. S'ils w sont jugés insuffîsans , on est obligé )i d'avaler une rasade d'eau. — En ce >; cas, madame, je ne risque rien de » préparer l'instrument de mon sup- » plice. » A ces mots je saisis une carafe , et je remplis mon verre grain sur bord. Pendant ce temps , le malin auteur d'Aline m'avait prépaie quatre rimes bien susceptibles de m'embarras-
ZUi MES RECAPITULATIONS.
ser ; c'étaient Amélie , nom de la nièce de la baronne qu'il me désigna ; confrérie, chapeau et manteau : rimes qu'on avait le droit de mêler à son gré; rimes qui me jetèrent j pendant quelques instans ^ dans le plus grand trouble. Je ne savais comment allier confrérie avec le nom de la jeune et belle Suédoise.
Heureusement le mot manteau reporta ma pensée à cet épisode de Joseph , dont la chasteté se trouve citée dans les saintes écritures; et, en moins de deux minutes, je fus prêt à répondre au défi que j'avais reçu. Comme c^'était au chevalier de Boufflers à qui je répondais, et qu'il m'avait donné l'exemple de la gaillardise, je crus pouvoir réciter, d'un ton un peu leste, les deux premiers vers de mon quatrain , afin d'effrajer tous mes juges ; et j'expiai cette témérité par le ton de retenue el de galanterie que je mis en proférant les deux derniers vers. Voici cet in-
proniptu qui me valut des suffrages que j'étais loin d'espérer :
Piitipliar, vous savez , fui de la confrérie : El madame lui flt porter plus d'un chapeau... Si l'infidèle eût eu les grâces à'' Amélie , Je doule que Joseph eût laissé son manteau.
« Viens, ça! » me dit Boufflers avec ce ton de camaraderie pour moi si délicieux et si flatteur ! c Dignus es inter » nos intrare. >» A ces mots^ il s'avance vers moi : je me précipite dans ses bras, et je reçois l'accolade , plus précieuse à mes yeux , que celle donnée par Baj'ard à François P'^. Je crus devoir lui rappeler en ce moment que j'étais le jeune auteur d'une bluette qu'il avait vu représenter au théâtre da Tours, ma belle patrie , et qu'il daigna dans le temps honorer de son suffrage. Il parut ravi de me retrouver, et redoubla pour moi de caresses , de félicita-
318 MES KECAPITULATIONS.
tions. Il fut arrêté par l'aréopage que j'avais acquis le droit d'embrasser la dame de mon choix. J^étais si près de la belle comtesse de Sabran , que je fus d'abord tenté de profiter du voisinage ; mais les convenances m'ordonnaient de porter ailleurs mon hommage j et bien qu'à cette époque madame de Staël eût la figure couverte de boutons , j'allai déposer un baiser respectueux sur son front , lui demandant la permission d^aspirer quelques émanations du talent créateur dont il était le réceptacle. Elle parut flattée de la préférence que je lui donnais à madame de Sabran ; et , ne voulant pas me réduire à la privation d'appuyer mes lèvres sur un beau visage ; elle m'ordonna d'embrasser sa nièce Amélie, qui m'avait inspiré les vers que je venais d'improviser.
L'abbé Delille m'adressa les plus honorables encouragemens. Saint -Lambert ine dit que j'étais bien fieureux d'être
à mon prinlemps, mais que pour lui les quatre saisons étaient passées. Quant au vieux duc de Nivernais , il m'adressa ces mots avec une bonté toute paternelle : « Cher enfant , vous rajeunissez » mes cheveux blancs. » ... Ces beaux cheveux qui couvraient le front le plus vénérable, me rappelaient ceux de mon beau-père , de mon instituteur que je croyais entendre me dire tout bas :
« Des à-propos de société ne sont point » de la poésie. . . Ne te laisse pas éblouir » par tous ces gens de cour!... Et » n'oublie pas ta fauvette ! »
Enfin minuit sonnant, chacun se retira. Je rentrai dans mon modeste et solitaire asile , encore tout étourdi du rôle que je venais de jouer au milieu de tous ces grands personnages , de tous ces beaux esprits ; et je me dis que si l'on parvenait , pour un simple quatrain , à gagner leurs suffrages , leurs faveurs : un rien, un seul coup de vent
520 MES RtCAPlTULATlONS.
suffisait aussi pour les faire perdre. Je me félicitai d'avoir eu le courage de refuser les offres séduisantes de M. TVecker ; et je m'endormis délicieusement en répétant, selon mon usage, quelques préceptes de mes anciens auteurs, tel celui-ci de Cicéron : « ... C'est être » riche que de ne pas désirer l'être ^ » Tel cet autre d'Ovide : « ... Vivez pour }) vous-même j et fuyez les grands ^ î » Tel enfin celui-ci de Lucrèce : «...Il » vaut mieux être indépendant et tran- » (juille, que d'exercer un grand pou- » voir 3. » Je croyais alors entendre M. Necker me répéter ces mots : » Le n ciel vous exauce ! » Puis ajouter en me serrant la main : « Que ne puis -je » échanger mon riche hôtel contre
^ Non esse cupidura , pecunia est...
® Vive tibi , et longe noraina magna fuge. ^ Ut satiùs multô jam sit parère quietura, quàm regcre imperia , res velle.
» votre humble réduit !.... >» Alors je m'applaudissais de n'avoir point oublié ma fauvette; et je m'endormis tout-àfait en laissant expirer sur ma bouche souriante mes vers chéris :
Le bonheur qu'ici-bas j'envie , C'est une obole au-dessus du besoin .... Une douce et fidèle amie...
Heureuse , ainsi que moi, dans un tout petit coin... Enfin c'est de pouvoir... éparpiller ma vie... Sans nulle gêne... et sans fâcheux témoin.
3â3 MES RECAPITULATIONS.
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i\^7isisi issssiPiâiaiàSg
L'abbé Delille, qui visitait souvent Grétry , s'était empressé de l'instruire du succès que j'avais obtenu chez madame de Staël , et des espérances que je donnais dans la carrière littéraire. Il me fallut répéter chez mon illustre collaborateur et les bouts-rimés que j'avais remplis avec quelque bonheur , et surtout mon plan de conduite que j'avais
AVEUX INESPERES. 323
imité des anciens. A ces deux vers :
« Une douce et fidèle amie , heureuse , » ainsi que moi, dans un tout petit » coin... » je vis Antoinette porter sur moi ce regard si pénétrant , dont l'effet était si rapide; et je fus tenté de donner à son trouble , à son silence une interprétation que repoussait ma modestie.
Un événement cruel , inattendu , vint jeter la désolation dans cette honorable famille , et confirmer des doutes qui me poursuivaient sans cesse , mais auxquels je n'osais arrêter ma pensée. La fille aînée de Grétry était morte depuis trois ans : la cadette , cette jeune dame Marin , dont on avait sacrifié le bonheur aux vains prestiges de l'opulence , tomba tout - à - coup frappée d'un mal de poitrine qui la minait depuis plusieurs mois ; et les gens de l'art crurent devoir préparer ses parens à sa fin prochaine. C'était un ange
de douceur et de piété iîliale , qui, par obéissance , et pour complaire à sa mère , s'était mariée au fils unique d'un riche financier. Celui-ci, sans la rendre malheureuse aux yfcux de sesparens, avait, par sa froide insouciance, desséché le cœur le plus aimant , et qui s'était brisé , ne pouvant trouver le point d'appui dont il avait besoin. J'allais r'^gulièrement chaque soir m'informer de l'état de la malade , dont je recevais toujours l'accueil le plus touchant. Elle sentait s'avancer sa dernière heure , et ne voulut point se séparer de sa chère Antoinette, sans la servir par une importante révélation. Un jour que j'entourais le chevet de son lit , avec toute sa famille, elle fait un dernier effort pour se mettre sur son séant; et profitant de l'absence de son mari, elle nous fit l'aveu de tout ce qu'elle avait souffert. Puis, s'adressant à madame Grétrj^ elle lui dit : « Vous avez cru ,
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» bonne mère, que l'éclat de l'opulence » suffirait à mon bonheur. Oh ! com- » bien vous vous êtes abusée !... De- » puis deux ans je n'ai fait que gémir ; » et mon mal était d'autant plus dou- )> loureux , que je sentais bien qu'il » était inutile de me plaindre. Le sort » m'avait condamnée , et je vais subir » son arrêt... Mais avant de quitter « cette vie que j'ai reçue de vous , » souffrez que j'épanche mon pauvre » cœur pour la première et pour la der- » nière fois — Je voudrais préserver » ma chère Antoinette du tourment » cruel, de ce néant affreux, insuppor- » table j auquel est condamnée une » jeune femme négligée , et qui n'a » pas le courage de s'en venger, tant » les principes de vertu sont empreints » dans son ame... Bonne mère... et toi » le meilleur des pères, dont je suis » encore si fière d'être la fille... pro- )) mettez Ah! promettez -moi tou^
» les deux de ne point faire de ma » sœur une seconde victime.... Elle » aime... Elle est aimée... Son choix » eût été le mien , si j'eusse rencontré » celui qui, par ses qualités , offre à la » jeune femme dont il partagera les » destinés, l'assurance de ce bonheur )) que j'ai tant désiré. . . et dont je crois » que j'étais digne. . . Vous rougissez , » ajouta -t -elle ^ du ton le plus pénétrant ; (( vous n'osez avouer les senti- » mens que vous inspire Antoinette, )) dans la crainte de la priver des avan- » tages de Topulence, ou d'un rang » élevé qu'elle pourrait ambitionner ») comme filleule de la reine... Ah! je )) vous reconnais bien là... Peut-être » n'eussiez-vous jamais révélé le secret » de votre cœur , car chez vous la dé- » licatesse est encore plus puissante » que votre amour... J'ai cru qu'il était » de mon devoir, avant de quitter la » vie, de vous servir l'un et l'autre , en
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» contribuant à votre union... Hélas!
» je ne pourrai la voir se réaliser au » pied des autels.... Que du moins je j» vous fiance à mon lit de mort ! » A ces mots elle prend une main de sa sœur qu'elle pose dans ia mienne ; et, «'adressant à son père et à sa mère , elle ajoute d'une voix altérée : « N'est- » ce pas que vous y consentez?... — » Ah ! s'écrie Grétry , c'est le plus cher )i de mes vœux : le soir même de la » première représentation de Pierre- » le-Grand , je vis un gendre dans mon » jeune collaborateur. » Madame Grétry,, les yeux baissés , gardait un morne silence. Antoinette respirant à peine , attendait l'aveu de sa mère. Je crus de voir saisir cet instant pour laisser celleci jouir de tous ses droits, et lui prouver à quel point je les respectais. Je recueillis donc toutes mes forces :
j'appelai à mon aide cette dignité d'homme, mon unique soutien ; et je
déclarai que quelque enivrant que fût pour moi le lien qui m'était proposé, je ne pouvais y souscrire sans avoir un entretien particulier avec madame Grétry. Le ton solennel que je pris, et l'effort que je faisais sur moi-même, produisirent l'effet que j'en attendais.
Grétry , d'un geste expressif et d'un regard plein du plus tendre intérêt , parut m'approuver. Antoinette , malgré le trouble empreint sur tous ses traits, laissa de même échapper un signe approbateur; et la mourante dit à sa mère me conduisant vers son appartement :
« N'est - ce pas que c'est assez d'une » victime ? »
Mon cœur battait avec violence : je savais que j'allais combattre une femme vaine, ambitieuse^ et que la passion du jeu conduisit plus d'une fois à l'ardente soif de l'or. Je savais que cette mère de famille, excellente au fond , exerçait un grand empire sur tout ce