LES CORBEAUX
Le jour tardif se lève à peine,
La silhouette des coteaux
Dans l'ombre encore est incertaine ;
La vapeur qui monte des eaux
Rampe en brouillard blanc sur la plaine
Où vont descendre les corbeaux.
De loin, bien avant qu'ils paraissent, Leur vol, que l'on entend venir, Selon le vent monte ou s'abaisse.
Rien ne pourrait les faire enfuir,
Car ils sont affamés sans cesse, Tout leur est bon pour se nourrir.
Attirés par l'odeur malsaine, Sur les carcasses d'animaux On les voit tomber par centaine; Et quand ils ont blanchi les os, Ils abandonnent leur aubaine Au tourbillon des étourneaux.
L'hiver, quand la terre est glacée, Leur voracité s'enhardit Et dans la basse-cour fermée La troupe noire entre à midi, Fouillant du bec dans la buée Qui sort du fumier attiédi.
Sans étudier la science Dans le grand Messager boiteux, Ils savent quand on ensemence, Et suivant le pas lourd des bœufs, Pillent la future abondance, Dans les sillons ouverts par eux.
Ils sont plus défiants qu'en guerre Un avant-poste de soldats, Le plus fin chasseur de la terre De près ne les approche pas Et de loin ne les atteint guère :
Ils flairent la poudre à cent pas.
Henri Murger.
Lorsque j'eus terminé ces couplets, Membrée émit son avis, que les paroles étaient simplement fort belles et d'une grande allure, alliant la vérité des détails au caractère de l'ensemble, mais que, pour la musique, tout en conservant le rythme, qui lui paraissait en bon accord, il y aurait certes à retoucher, et qu'il se chargeait de l'orchestrer selon les règles, ce à quoi Murger accéda tout aussitôt. Edmond Membrée est donc, après tout, l'auteur véritable de la chanson des Corbeaux, qui doit se trouver, je pense, dans ses œuvres musicales.
L'hiver de 1855, une fois les oiseaux de passage envolés vers la capitale, nous nous organisâmes au mieux pour passer l'hiver à Marlotte. Murger écrivait, Deshayes faisait de grandes lithographies d'après les dessins du baron de Wismes, et je dessinais à un bout de table, pendant que les dames brodaient; Anaïs, la compagne de Murger, filait au rouet, et le ronronnement produit par le tournoiement de la roue ajoutait à la veillée un élément rustique qui avait bien sa saveur.
Nous prenions du café, l'on fumait, et la
soirée s'écoulait doucement jusqu'au moment où chacun, sentant ses yeux s'appesantir, se retirait dans sa chambre, laissant Murger seul, finir sa nuit de travail, comme il en avait l'habitude.
Une nuit cependant, par un clair de lune splendide, l'on décida d'un commun accord d'aller en forêt, et nul ne peut imaginer combien la « Gorge-aux-Loups » est admirable et gagne en grandiose, illuminée ainsi par l'astre nocturne. Nous surprîmes même, en observant le plus grand silence, étendus et dissimulés par un grand massif de genévriers, des chevreuils craintifs venant boire à la « Mare-aux- Fées » ou lécher les roches dénudées qui contiennent, paraît-il, un principe salin qu'ils affectionnent singulièrement.
On avouera que cela valait bien les énervantes réunions parisiennes où l'on discute bruyamment au milieu d'une atmosphère alourdie par la fumée des pipes et l'acre odeur des consommations.
Du reste, pour établir le contraste, nous faisions de temps à autre alternativement une
course fugace à Paris, sous un prétexte quelconque, et toujours Murger de dire au partant : « Passez donc chez Michel Lévy voir s'il y a des épreuves pour moi, que vous me rapporteriez ».
Je ne puis mieux arrêter ces souvenirs d'antan qu'en parlant du grand jour (15 août 4 858) où Murger vint m'annoncer sa promotion dans Tordre de la Légion d'honneur ; je l'embrassai de bon cœur et m'occupai ensuite des préparatifs indispensables pour la fête qu'on voulut organiser à son intention.
Déjà l'architecte Chabouillet et Tartarat étaient arrivés de Paris en hâte, apportant cette croix saluée de tant de bravos, et ce fut Tartarat qui eut l'honneur de lui attacher à la boutonnière le rutilant ruban rouge, lime souvient même que, par une idée malicieuse, il en mit également à son fusil et à son accoutrement de chasseur, y compris les guêtres ; innocente flatterie qui fut payée par un sourire « impayable » de Murger.
Le lendemain eut lieu le banquet, réunissant, en outre des hôtes de Marlotte, en ce
moment nombreux, tous les amis du poète de la jeunesse venus pour le féliciter.
La salle avait été au préalable ornée de guirlandes de lierre, et la croix d'honneur était suspendue à une couronne de fleurs, au-dessus de la tête de Murger.
Inutile de dire l'exubérante gaîté qui présida à ce festin littéraire et artistique. La mère Antoni, dans tous ses états, bousculait la petite Nana, qui devait avoir plus tard une si éclatante réputation à Mario tte et aux environs, pour bien mal finir, hélas !
Le père Antoni, qui aimait beaucoup Murger, avait bu je ne sais combien de gouttes en son honneur, et rien n'était plus comique que de le voir pleurer de joie en trébuchant encore plus que de coutume.
Lorsqu'on fut au dessert, Murger, à la demande générale, voulut chanter Musette, ce petit chef-d'œuvre de sentiment qui restera toujours jeune quand tant d'œuvres pompeuses seront oubliées, mais son émotion ne lui permit pas d'aller plus loin que le second couplet, les larmes inondant sa loyale figure, et, me
désignant : « Mon ami, me dit-il, je vous en prie, continuez. »
Et je terminai alors la délicieuse chanson.
Et maintenant encore, au souvenir de ces jours radieux, je me sens tout remué en songeant aux inénarrables souffrances qui, deux ans plus tard, le torturaient, quand, cloué sur son lit de douleur, il se voyait, en pleine connaissance et sans aucun espoir, attiré graduellement par les ongles crochus de la sinistre camarde. Henri Murger n'avait pas encore trente-neuf ans, lorsqu'il expira à l'hospice Dubois.
J'ai voulu revoir dernièrement la maison où Murger a résidé quelques années ; mais elle a été dénaturée, et l'épitaphe que l'on y avait apposée n'existe plus.
J'ai regardé la Sablière, dont il parle dans une de ses lettres, où il écoutait chanter la fauvette sur les buissons épineux qui la couronnent, et m'en revins soucieux.
Hélas ! le Marlotte du bon vieux temps n'existe plus qu'en rêve ; aujourd'hui, plus de chaumes fleuris, plus de cours pittoresques!
La prosaïque ardoise recouvre des maisons proprettes, ennuyeuses au possible ; des ateliers d'artiste s'y sont élevés, entre cour et jardin, avec chenil, écurie, remises et dépendances pour les grooms.
L'auberge de la mère Antoni a disparu, et à côté, un hôtel confortable s'est élevé, mais n'est plus guère fréquenté dans la belle saison que par des riches peintres amateurs, des flâneurs surtout et des calicots en rupture de comptoir, escortés de cocottes vulgaires et banales.
Finalement, si la lettre subsiste encore, l'esprit n'y est plus, et Marlotte, tout paré et superbe qu'il est devenu, est bien mort en vérité !