DES INDICES
Il y a des indices à la guerre qu'il est nécessaire d'étudier, et sur lesquels on peut juger avec une espèce de certitude.
La connaissance que Ton a de l'ennemi et de ses usages y contribue beaucoup.
Il y en a de communs à toutes les nations.
Par exemple, lorsque dans un siège vous voyez, vers le soir, à Thorizon et sur les hauteurs, des gens attroupés et désœuvrés qui regardent vers la ville, vous devez être sûr qu'il y aura une attaque considérable, parce que, dans les différents corps, il s'est fait des détachements, ce qui fait que toute l'armée sait qu'il y aura une attaque et que les désœuvrés choisissent les endroits éminents, vers la fin du jour, pour pouvoir regarder à leur aise.
Lorsque l'oû entend tirer beaucoup dans le camp des ennemis, et que l'on est campé dans le voisinage, on doit s'attendre à avoir le lendemain une affaire, parce que les soldats nettoient et déchargent leurs armes.
Lorsque l'on est en présence sous les armes, et que l'on voit les soldats changer de chemises, il est certain que l'on va être attaqué, parce qu'ils mettent toutes leurs chemises les unes sur les autres pour ne les point perdre.
On peut juger à plusieurs lieues, par la poussière, s'il se fait un grand mouvement dans l'armée ennemie, ce qui n'arrive jamais sans quelques raisons. La poussière des f ourrageurs n'est pas la même que celle des colonnes, mais il faut savoir s'y connaître.
On juge aussi, à la lueur des armes, quand il fait soleil, de quel côté se fait le mouvement. Si les rayons sont perpendiculaires, l'ennemi vient à vous ; s'ils sont variés et peu fréquents, il se retire; s'ils vont de la droite à la gauche, il marche vers sa gauche; s'ils sont, au contraire, de la gauche à la droite, il marche vers sa droite. S'il y a beaucoup de poussière dans son camp, et que l'ennemi n'ait pas fait de fourrage, et que cette poussière soit générale, il renvoie ses vivandiers et ses équipages, et vous devez vous assurer qu'il marchera bientôt : cela vous donne le temps de faire votre disposition et de l'attaquer dans sa marche, parce que vous devez savoir s'il peut venir à vous, si c'est son intention, et de quel côté il doit marcher : vous en jugez par sa
position, ses approvisionnements, ses dépôts, par le terrain, et enfin par toute sa contenance.
^ Quelquefois il a ses fours sur sa droite ou sur sa gauche. Si vous pouvez savoir le temps et la quantité de sa cuisson, et qu'une petite rivière vous couvre, vous pouvez faire un mouvement de côté avec toute votre armée. S'il vous imite, comme quelquefois le cas le requiert et Ty oblige, vous revenez brusquement àur vos pas, et vous envoyez dix à douze mille hommes attaquer ces fours : vous les soutenez par toute votre armée qui arrive à mesure. L'expédition doit être faite avant qu'il ait pu y remédier, parce que vous avez toujours quelques heures sur lui, avant qu'il soit averti de votre mouvement : outre qu'il se passe encore un temps de l'avertissement à la certitude qu'il voudra toujours avoir avant que de s'ébranler, de manière qu'il recevra la nouvelle de l'attaque de son dépôt avant qu'il ait ordonné son mouvement.
Il y a une infinité de pareilles ruses à la guerre, que l'on peut employer sans trop se commettre, et dont les suites sont d'une aussi grande conséquence que celles d'une victoire complète, et qui obligent quelquefois l'ennemi à venir vous attaquer à son désavantage, et, par désespoir, à se retirer honteusement, quoique supérieur en forces. Et vous n'avez que peu ou point risqué.
DU GÉNÉRAL D'ARNIÉE
Je me forme une idée du général d'armée qui n'est point chimérique : j'ai vu de tels hommes.
La première de toutes les qualités est la valeur, sans laquelle je fais peu de cas des autres, parce qu'elles deviennent inutiles. La seconde est I'esprit : il doit être courageux et fertile en expédients. La troisième est la santé.
Un général doit être doux, et n'avoir aucune espèce
d'humeur; ne savoir ce que c'est que la haine; punir sans miséricorde, et surtout ceux qui lui sont les plus chers, mais jamais ne se fâcher; être toujours affligé de se voir dans la nécessité de suivre à la rigueur les règles militaires, et avoir toujours devant les yeux l'exemple de Manlius ; s'ôter de l'idée que c'est lui qui punit, et se persuader à soi-même et aux autres qu'il ne fait qu'administrer les lois militaires. Avec ces qualités, il'se tait aimer, il se fera craindre, et se fera sans doute obéir.
Les parties du général sont infinies : l'art de savoir faire subsister une armée, de la ménager; celui de se placer de façon qu'il ne puisse être obligé de combattre que lorsqu'il le veut, de choisir ses postes, de ranger ses troupes d'une iiifinité de manières, de savoir profiter du moment favoi;»able qui se trouve dans les batailles, et qui décident de leurs succès : toutes ces choses sont immenses et aussi variées que les lieux et les hasards qui les produisent.
Pour les voir, il faut qu'un général d'armée ne soit occupé de rien un jour d'affaire. L'examen des lieux et celui de son arrangement pour les troupes doit être prompt, comme le vol d'un aigle. Cela fait, sa disposition doit être courte et simple; comme qui dirait : « La première ligne attaquera et la seconde soutiendra » ; ou « Tel corps attaquera et tel soutiendra ».
Il faut que les généraux qui sont sous lui soient gens bien bornés s'ils ne savent pas exécuter cet ordre et faire la manœuvre qui convient, chacun à sa division. Ainsi le général ne doit pas s'en 'occuper, ni s'en embarrasser; car s'il veut faire le sergent de bataille et être partout, il fera précisément comme la mouche de la fable, qui croyait faire marcher un coche.
Je veux donc que, un jour d'affaire, le général d'armée ne fasse rien. Il en verra mieux, se conservera le jugement plus sain et sera plus en état de profiter des situations où
se trouve rennemi pendant la durée du eombat; et quand il verra sa belle, il doit baisser la main, se porter à toutes jambes dans J'endroit défectueux, prendre les premières troupes qu'il trouve à portée, les faire avancer rapidement, et payer de sa personne : c'est ce qui gagne les batailles et les décide. Je ne dis point où ni comment cela se doit faire, parce que la variété des lieux et celle des positions que le combat produit doivent le démontrer : le tout est de le voir et de savoir en profiter.
M. le prince Eugène possédait dans le grand cette partie, qui est la plus sublime du métier, et qui prouve le plus un grand génie. Je me suis fait une application d'étudier ce grand homme, et sur ce point j'ose croire que je l'ai pénétré.
Bien des généraux en chef ne sont occupés un Jour d'affaire que de faire marcher les troupes bien droites, de voir si elles conservent bien leurs distances, de répondre aux questions que les aides de camp leur viennent faire, d'en envoyer partout, de courir eux-mêmes sans cesse ; enfin îls veulent faire tout, moyennant quoi ils ne font rien. Je les regarde comme des gens à qui la tête tourne, et qui ne voient plus rien, qui ne savent faire que ce qu'ils ont fait toute leur vie, c'est-à-dire mener des troupes méthodiquement sous les ordres d'un chef. D'où vient cela ? C'est que très peu de gens s'occupent des grandes parties de la guerre. Ils passent leur vie à manœuvrer des troupes et croient que l'art militaire consiste seul dans cette par tie. Quand ils viennent au commandement des armées, ils y sont tout neufs, et, faute de savoir faire ce qu'il faut, ils font ce qu'ils savent.
L'une de ces parties es4 méthodique, je veux dire la discipline et la manière de combattre, et l'autre est sublime : aussi ne faut-il point choisir, pour celle-ci, des hommes ordinaires pour l'administrer.
Si un homme n'est pas né avec les talents de la guerre, il ne sera jamais qu'un général médiocre. Il en est de même de tous les talents : il faut être né avec celui de la peinture pour .être un excellent peintre, avec celui de la musique pour en composer de bonne, avec celui de la poésie pour faire de beaux vers, etc. Toutes les choses qui visent au sublime sont de même. C'est pourquoi l'on voit si rarement des gens qui excellent dans une science : il se passe des siècles sans en produire. L'application rectifie les Idées, maïs «11» ne d^ine jamais Tâme : c^est l'ouvrage de la nature.
J'ai vu de fort bons colonels devenir de très mauvais généraux. J'en ai connu d'autres qui étaient grands preneurs de villes, excellents pour manœuvrer dans une armée, qui, à les ôter de là, n'étaient pas capables de mener mille chevaux à la guerre, à qui la tête tournait totalement et qui ne savaient prendre aucun parti.
Si un pareil homme vient à commander une armée, il cherchera à se sauver par les dispositions, parce qu'il n'a point d'autres ressources. Pour les faire mieux comprendre, il embrouillera la tête à toute son armée, à force d'écritures. La moindre cifconstance changeant tout à la guerre, il voudra changer sa disposition, et mettra tout dans une confusion horrible, et infailliblement il se fera battre.
On doit, une fois pour toutes, établir une manière de combattre que les troupes doivent savoir ainsi que les généraux qui les mènent. Ce sont des règles générales, comme : qu'il faut garder ses distances dans la marche ; que, lorsque l'on charge, il le faut faire vigoureusement; que, s'il se fait des trouées dans la première ligne, c'est à la seconde à les boucher. Il ne faut point d'écritures pour cela, c'est l'A-B-G des troupes, et rien n'est si aisé; et le général ne doit point y donner toute son attention, comme la plupart le font.
Mais de quoi il doit s'occuper, c'est d'observer la contenance de l'ennemi, les mouvements qu'il fait, où il porte ses troupes ; chercher à lui donner de la jalousie dans un endroit, pour lui faire faire quelque fausse démarche ; le déconcerter; profiter des moments, et savoir porter le coup delà mort où il faut. Mais, pour tout cela, il faut se conserver le jugement libre, et n'être point occupé des petites choses.
Je ne suis cependant point pour les batailles, surtout au commencement d'une guerre, et je suis persuadé qu'un habile général peut la faire toute sa vie, sans s'y voir obligé.
Rien ne réduit tant l'ennemi à l'absurde que cette méthode; rien n'avance plus les affaires. Il faut donner de fréquents combs^ts et fondre, pour ainsi dire, l'ennemi : après quoi, il est obligé de se cacher.
Je ne prétends point dire, pour cela, que, lorsque l'on trouve l'occasion d'écraser l'ennemi, qu'on ne l'attaque, et que l'on ne profite des fausses démarches qu'il peut faire; mais je veux dire que l'on peut faire la guerre sans rien donner au hasard ; et c'est là le plus haut point de la perfection et de l'habileté d'un général. Mais, quand on fait tant que de donner une bataille, il faut savoir profiter de la victoire, et surtout ne point se contenter d'avoir gagné un champ de bataille, comme c'est la louable coutume.
On suit religiejisement les paroles d'un proverbe, qui dit qu' (( il faut faire un pont d'or à son ennemi ». Cela est faux : au contraire, il faut le pousser et le poursuivre à toute outrance ; et toute cette retraite, qui parait si belle, se convertira bientôt en déroute, si elle est inquiétée. Dix mille hommes, détachés, vont détruire une armée de cent mille qui fuit. Rien n'inspire tant de terreur et ne cause tant de dommage, car tout y périt; et il faut bien des efforts pour remettre tout cela en état, outre que l'on est
défait de rennemi pour une bonne fois. Mais bien des généraux ne se soucient pas de finir la guerre sitôt.
Si je voulais citer des exemples pour appuyer mon opinion, j'en trouverais une infinité. Je n'en dirai qu'un.
A la bataille de Ramillies, comme l'armée de France se retirait en très bon ordre sur un plateau assez étroit, bordé de deux côtés de profonds ravins, la cavalerie des alliés la suivait au petit pas, comme à un exercice ; et l'armée de France se retirait aussi fort doucement sur vingt lignes, et plus peut-être, parce que le terrain était étroit. Un escadron anglais s'approcha de deux bataillons français, et se mit à tirailler. Ces deux bataillons, croyant qu'ils allaient être attaqués, firent volte-face, et firent une décharge sur cet escadron. Qu'arriva-t-il? Toutes les troupes de France lâchèrent pied au bruit de cette décharge ; la cavalerie s'enfuit à toutes jambes, et toute l'infanterie se précipita dans les deux ravins dans une confusion horrible, de façon que, dans un moment, le terrain fut libre, et l'on rie vit plus personnel
Que l'on me vienne, après cela, vanter le bon ordre des retraites, et la prudence de ceux qui font un « pont d'or » à l'ennemi, après qu'ils l'ont défait en bataille I Je dirai qu'ils servent mal leur maître.
Ce n'est pas à dire qu'il faille s'abandonner avec toutes les troupes pour suivre l'ennemi. Il faut prendre un corps, et lui ordonner de pousser tant que la jour durera, le suivre à petit pas et en bon ordre : quand l'ennemi fuit une fois, on le chasserait avec des vessies. Mais si celui que vous envoyez se met à escadronner et à marcher avec des précautions, c'est-à-dire qu'il fasse la manœuvre que doit faire l'armée qui le suit, ce n'est pas la peine de l'envoyer après. Il faut qu'il attaque, pousse et poursuive sans cesse. Toutes les manœuvres sont bonnes alors : il n'y a que les sages qui ne valent rien.