DE LA PAYE
Sans entrer dans le détail des difiérentes payes, je dirai seulement qu'elle doit être forte. Il vaut mieux avoir un petit nombre de troupes bien -entretenues et bien disciplinées que d'en avoir beaucoup qui ne le soient pas. Ce ne sont pas les grandes armées. qui gagnent les batailles, ce sont les bonnes. L'économie ne peut être poussée qu'à un certain point : elle a ses bornes, après quoi elle dégénère en lésine. 8i vous ne donnez pas des appointements honnêtes aux officiers, vous n'aurez que des gens riches qui servent par libertinage, ou des misérables dont le courage est abattu. Des premiers je fais peu de cas, parce qu'ils ne tiennent pas au mal-être ni à la rigueur de la discipline ; leurs propos sont toujours séditieux et ce ne sont que francs libertins. Quant aux autres, ils sont si abattus que l'on n'en saurait attendre grande vertu ; leur ambition est bornée, parce que l'objet qu'ils ont devant eux ne les intéresse guère, je veux, dire l'avancement : et misérables ponr misérables, ils aiment autant rester ce
qu'ils sont, surtout quand Tavanceraent leur devient à charge.
L'espérance fait tout endurer et tout entreprendre aux hommes : si vous la leur ôtez, ou qu'elle soit trop éloignée, vous leur ôtez l'âme. Il faut que le capitaine soit mieux que le lieutenant: ainsi de tous les grades. Il faut que le pauvre gentilhomme ait une sûreté morale de parvenir par ses actions et ses services. Lorsque toutes ces choses sont bien compassées, vous pouvez contenir vos troupes dans la discipline la plus austère. Il n*y a de vraiment bons officiers que les pauvres gentilshommes qui n'ont que la cape et l'épée ; mais il faut qu'ils puissent vivre de leurs emplois. L'homme qui se voue à la guerre doit la regarder comme un ordre dans lequel il entre : il ne doit rien avoir, ni connaître d'autre domicile que sa troupe, et doit se tenir honoré de son emploi.
En France, un jeune homme de naissance regarde comme un mépris que la cour fait de lui, si elle ne lui confie pas un régiment à l'âge de dix-huit ou vingt ans. Cela ôte toute émulation au reste des officiers et à toute la pauvre noblesse d'un royaume, qui «&t presque dans la certitude , de ne pouvoir jamais avoir de régiment, et par conséquent les postes les plus considérables, dont la gloire puisse les dédommager des peines et des souffrances d'une vie laborieuse, qu'ils sacrifient avec confiance à un avenir flatteur et à la renommée.
Je ne prétends pas pour cela que l'on ne puisse marquer quelque préférence à des princes ou autres personnes d'un rang illustre : mais il faut que ces marques de préférence soient justifiées par un mérite distingué.