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DE LA MANIERE DE FORMER LES TROUPES POUR LE COMBAT

Après avoir parlé de la manière de lever les troupes, de celle de les habiller et de celle de les entretenir, il est juste que je parle de celle de les former pour le combat.

Cette matière est très ample, et je me propose de la traiter d'une manière si différente du respectable usage que je serai peut-être bien ridicule : pour le paraître un peu moins, il faut que je fasse voir celui de la méthode d'à présent; ce qui n'est pas une petite affaire, car j'en composerais un gros livre.

Je commencerai par la marche : cela me met dans la

nécessité de dire une chose qui paraîtra des plus extravagantes aux ignorants.

Personne ne sait ce que c'est que la tactique des anciens. Cependant beaucoup de militaires ont souvent ce mot à la bou(îhe, et croient que c'est Texercice ou rordonnance des troupes pour les mettre en bataille. Tout le monde fait battre la marche sans en savoir Tusage ; et tout le monde croit que ce bruit est un ornement militaire.

Il faut avoir meilleure opinion des anciens et des Romains, qui sont nos maîtres ou qui devraient Tétre. Il est absurde de croire que les bruits de guerre servent uniquement pour s'étourdir les uns les autres.

Mais revenons à la marche, sur laquelle je vois que tout le monde se tourmente et se tue, et dont on ne viendra jamais à bout si je n'en découvre le secret. Les uns veulent marcher lentement, les autres veulent marcher vite : mais qu'est-ce qtie c'est que des troupes que l'on ne saurait faire marcher vite et lentement, comme l'on veut, et selon qu'on en a besoin, auxquelles il faut à chaque coin un officier pour les faire tourner, les uns comme des limaçons, les autres en courant, pour faire avancer cette queue qui traîne toujours, etc. ? C'est un opéra que de voir seulement un bataillon se mettre en mouvement I On dirait que c'est une machine mal agencée qui va rompre à tout moment, et qui ne s'ébranle qu'avec une peine infinie. Veut-on avancer prompteftient la tête? Avant que la queue sache que la tête marche vite, il se fera des intervalles ; et pour les regagner promptement, il faudra que la queue coure à toutes jambes; la tête qui suit cette queue fera la même chose ; ce qui met bientôt tout en désordre, et qui vous met dans la nécessité de ne jamais pouvoir faire marcher vos troupes avec célérité, parce que vous n'osez faire marcher vite cette tête.

Le moyen de remédier à tous ces inconvénients, et à

d'autres qui en résultent et qui sont d'une bien plus grande conséquence, est cependant bien simple, puisque la nature nous le dicte. Le dirai-je, ce grand mot, en quoi consiste tout le secret de Tart, et qui va sans doute paraître ridicule? Faites-les marcher en cadence. Voilà tout le secret, et c'est le pas militaire des Romains. C'est pourquoi les marches sont instituées, et pourquoi l'on bat la caisse : c'est ce que personrte ne sait, et dont personne ne s'avise. Avec cela, vous ferez marcher vite et lentement comme vous voudrez; votre queue ne traînera jamais; tous vos soldats iront du même pied ; les quarts de conversion se feront ensemble avec célérité et grâce ; les jambes de vos soldats ne se brouilleront pas ; vous ne serez pas obligé d'arrêter à chaque conversion pour faire repartir du même pied ; vos soldats ne se fatigueront pas le quart de ce qu'ils se fatiguent à présent. Ceci va encore paraître extraordinaire. 11 n'y a personne qui n'ait vu danser des» gens pendant toute une nuit, en faisant des sauts et des haut-lecorps continuels. Que l'on prenne un homme, qu'on le fasse danser pendant un quart d'heure seulement sans musique, et que l'on voie s'il y résistera. Cela prouve que les tons ont une secrète puissance sur nous, (|u'ils disposent nos organes aux exercices du corps et les soulagent dans cet exercice.

Si quelqu'un me fait la question, et me demande quel air il faut jouer pour faire marcher un homme, je lui répondrai, sans récriminer sur la plaisanterie, que toutes les marchés, tous les airs doux, à deux et trois temps, y sont propres, les uns plus, les autres moins, selon qu'ils sont plus ou moins marqués, que tous ces airs se jouent sur le tambour et avec le fifre, et qu'il n'y a qu'à choisir les .plus convenables.

On me dira peut être que bien des hommes n'ont pas d'oreille. Cela est faux : ce mouvement est naturel, et se

fait, pour ainsi dire, de soi-même. J'ai souvent remarqué que, en battant au drapeau, tous les soldats .allaient en cadence sans intention et sans qu'ils le sussent : la nature et l'instinct y portent de soi-même. Je dirai plus : il est impossible de faire aucune évolution sur un ordre serré sans le « tact » ; et je le prouverai en son lieu. • A considérer superficiellement ce que je viens de dire, il ne paraît pas que cette cadence soit d'une grande importance : mais, dans une bataille, pour augmenter la rapidité de la marche, ou pour la diminuer, cela tire à des conséquences infinies. Le pas militaire des Romains n'était autre chose : c'est avec ce pas qu'ils faisaient en cinq heures vingtrquatre milles, qui sont huit lieues d'une heure de chemin. Que l'on prenne à présent un corps d'infanterie, et que l'on voie s'il est possible de lui faire faire huit lieues en cinq heures. Cela faisait cependant parmi eux la principaTe partie de l'exercice. De là on peut juger de l'attention qu'ils donnaient à tenir leurs troupes en haleine, el de la puissance du « tact ».

Que dira-ton, si je prouve qu'il est impossible de charger vigoureusement l'ennemi sans cette cadence ; et que, sans Cela, on arrive toujours sur lui à rangs ouverts? Quel défaut monstrueux ! Je pense cependant que, depuis trois ou quatre cents ans, personne n'y a fait attention.

Il faut maintenant un peu éplucher notre manière de former les bataillons, et celle de combattre.

Les bataillons se touchent les uns les autres ; car l'infanterie est toute ensemble et la cavalerie aussi (à quoi, en vérité, il n'y a pas de sens commun ; mais nous en parlerons dans son lieu). Ces bataillons marchent donc en avant, et cela bien lentement, parce qu'ils ne peuvent faire autrement. Les majors crient : serre! On serre vers le centre; insensiblement le centre crève, ce qui fait des intervalles entre les bataillons. Il n'y a personne, qui se soit trouvé à

des affaires, qui ne convienne de ce fait. La tête tourne aux majorsj parce .que le général, à qui elle tourne aussi, crie après eux, lorsqu'il voit ces vides entre les bataillons, qui lui font craindre d'être pris dans les flancs. Il est donc obligé de faire halte, ce qui devrait le perdre : mais comme Tennemi est tout aussi mal disposé, le mal n'est pas grand. Un homme qui aurait de Tintelligence ne s'arrêterait pay à remédier à cette confusion, mais il marcherait en avant; car, pendant que l'on y remédie, si l'ennemi s'ébranle, l'on est perdu. Qu'arrive-t-il ? On commence à tirer de part et d'autre, ce qui est le comble de la misère. Enfin on s'approche; et l'un des deux partis ordinairement s'enfuit à cinquante ou soixante pas, plus ou moins. Voilà ce qui s'appelle charger. D'où cela vient- il ? De ce que la mauvaise disposition empêche qu'on ne puisse faire mieux.

Mais je veux supposer une chose impossible ; je 'Veux que deux bataillons s'attaquant marchent l'un à l'autre sans flottement, sans se doubler, sans se rompre : lequel emportera l'avantage? Celui qui s'est amusé à tirer, ou celui qui n'aura pas tiré ? Les gens habiles me diront que c'est celui qui a conservé son feu, et ils auront raison: carj outre que celui qui a tiré est décontenancé, s'il voit marcher à lui à travers la fumée, il faut qu'il s'arrête; or celui qui s'arrête lorsque l'autre marche à lui. est perdu.

Si la dernière guerre avait duré encore quelque temps, l'on se serait battu indubitablement de part et d'autre à l'arme blanche; parce que l'on commençait à connaître l'abus de la tirerie, qui fait plus de bruit que de mal, et qui fait toujours battre ceux qui s'en servent.

La poudre n'est pas si terrible qu'on le croit : peu de gens, daûs les aff^iires, sont tués par devant ou de bonne guerre. J'ai vu des salves entières ne pas tuer quatre hommes; et je n'en ai jamais vu, ni personne, je pense, qui ait

causé un dommage assez considérable pour empêcher d'aller en avant, et de s'en venger à grands coups de baionnette dans les reins, et à coups de fusil tirés à brûlepourpoint : c'est là où il se tue du monde, et c'est le victorieux qui tue.

A la bataille de Calcinato, M. de Reventlau, qui commandait l'armée impériale, avait rangé son infanterie sur un plateau, et avait ordonné à cette infanterie de laisser approcher l'infanterie française à vingt pas, espérant la détruire par une déchaîne générale. Ces troupes exécutèrent ponctuellement l'ordre qu'elles avaient reçu. Les Français montèrent, par des endroits assez rudes, la côte qui les séparait des Impériaux, et se rangèrent sur le plateau vis-à-vis de l'ennemi : ils avaient ordre de ne point tirer du tout. Et comme M. de Vendôme jugeait à propos de ne point faire attaquer qu'on n'eût auparavant pris une censé qui était sur la droite, les troupes restèrent un long espace de temps à se regarder de très près. Enfin elles reçurent l'ordre d'attaquer. Les Impériaux les lajissèrent approcher de vingt où vingt-cinq pas, présentèrent les armes, et ils tirèrent bien de sang-froid, et avec toutes les précautions que Ton peut prendre : ils furent rompus avant que la fumée eût eu le temps de se dissiper. Il y en eut beaucoup de tués à grands coups de fusil et de baïonnette dans les reins, et le désordre fut général.

A la bataille de Belgrade (16 août 1717), j'ai vu tailler en pièces deux bataillons dans un instant. Voici comment l'affaire se passa.

Un bataillon de Neuperg et un de Lorraine se trouvèrent sur une hauteur que nous appelions la batterie. Dans le moment qu'un coup de vent dissipa le brouillard qui nous empêchait de rien distinguer, je vis ces troupes, sur la crête de la hauteur, séparées du reste de notre armée. Le prince Eugène me demanda sî j'avais la vue bonne, et ce

que c'était qu'une troupe de cavaliers qui faisaient le tour de la montagne : je lui répondis que c'étaient trente ou quarante Turcs. Il me dit : Ces gens sont renversés, voulant parler des deux bataillons. Je ne voyais cependant pas qu'ils fussent attaqués, ni qu'ils dussent l'être, panje que je ne pouvais voir ce qu'il y avait de l'autre côté de la montagne. J'y poussai à toutes jambes. Dans le moment que j'arrivai derrière les drapeaux de Neuperg, les deux bataillons présentèrent les armes, couchèrent en joue et firent une décharge générale à trente pas sur un gros de Turcs qui les attaquait. Le feu et la mêlée ne furent qu'une même chose ; et les deux bataillons n'eurent pas le temps de fuir, car tout fut étendu sur le carreau à coups de sabre, dans un terrain de trente à quarante pas : il ne s'en sauva que M. de Neuperg, qui était, heureusement pour lui, à cheval, un enseigne avec son drapeau qui se jeta aux crins de mon cheval et m'embarrassa fort, et deux ou trois soldats.

Dans ce moment le prince Eugène arriva presque tout seul, c'est-à-dire avec la troupe dorée, et les Turcs se retirèrent, je ne sais pas trop pourquoi. Ce fut là que M. le prince Eugène reçut un coup de fusil au travers de la manche. Quelques troupes de cavalerie et d'infanterie arrivèrent, et M. de Neuperg fut au-devant d'elles leur demander un détachement pour conserver l'habillement. On mit des sentinelles aux quatre coins du terrain qu'occupaient ces défunts bataillons, et l'on fit faire des piles de souliers, de chapeaux, de bas, etc., de leurs dépouilles. Enfin, pendant que cette cérémonie se faisait, je m'amusai à compter les morts; et je ne trouvai que trente-deux Turcs de tués de la décharge générale de ces deux bataillons, ce qui n'a pas augmenté l'estime que j'ai pour le feu de l'infanterie.

Feu M. de Greder, homme de réputation, et qui a long-

temps commandé le régiment d'infanterie que j'ai en France, avait toujours pour méthode de faire porter le mousquet sur l'épaule dans les affaires, et, pour être encore plus maître du feu, il ne faisait point compasser les mèches, marchait ainsi aux ennemis, et, dans l'instant qu'ils commençaient à tirer, il se jetait devant les drapeaux, l'épée à la main, et criait: A moi! Cela lui a toujours réussi : c'est ainsi qu'il défit les gardes de Frise à la bataille de Fleurus (1^^ juillet 1690).

Il me semble que tout ce que je viens de dire est appuyé sur l'expérience et la raison, et prouve que ces grands bataillons ont de terribles défauts ; car ils ne sont bons qu'à tirer: aussi ne sont-ils formés que pour cela. Quand donc cette tirerie n'y fait rien, ils ne valent plus rien, et il n'y a qu'à se sauver; aussi est-ce le parti que l'on prend : ce qui fait voir que chaque chose tombe de soi-même dans son point d'équilibre. Dirai-je d'où je crois que nous est venue cette belle méthode? Je pense que c'est des revues. Cette façon de se ranger fait une plus belle montre ; et insensiblement l'on s'y est si bien accoutumé, que l'on en a fait celle de combattre. L'on a appuyé cette ignorance, ou cet oubli des bonnes choses, de raisons apparentes : on a trouvé que cela faisait un plus grand front, et qu'on pouvait mieux employer le feu; j'en ai même vu qui mettaient les bataillons à trois de hauteur; mais mal en a pris à ceux qui l'ont fait. Sans cela, je crois, Dieu me pardonne, que nous serions à deux, et peut-être à un de hauteur; car j'ai toute ma vie entendu dire qu'il fallait bien s'étendre, pour pouvoir embrasser l'ennemi: quelle absurdité I

Mais il n'est pas encore question de tout cela. Je dois démontrer auparavant ma méthode de former les régiments, les légions et la cavalerie, parce qu'il faut bien tabler sur un principe et sur un ordre de combattre, que la variété des lieux change à la vérité, mais qu'elle ne doit pas détruire.

Mes Rôvories. 3

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