DE LA LEGION
Les Romains ont vaincu toutes les nations par leur discipline: ils se sont fait de la guerre une méditation continuelle; et ils ont toujours renoncé à leurs usages, sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs, différents en cela des Gaulois, qu'ils ont vaincus pendant plusieurs siècles, sans que ces derniers aient songé à se corriger.
Leur légion était un corps si formidable, qu'elle entreprenait les plus grandes choses^ « Cest sans doute un dieu, dit Végèce, qui leur inspira la légion. » J'en ai eu la même opinion depuis longtemps, et c'est ce qui m'a rendu plus sensible aux défauts de nos usages.
Comme ce que j'écris n'est qu'un pur jeu pour dissiper mes ennuis, je veux donner carrière à mon imagination.
Je formerai donc mes corps d'infanterie en légions composées de quatre régiments chacune ; et chaque régiment de quatre centuries d'infanterie, d'une demi-centurie d' « armés à la légère » et d'une demi-centurie de cavalerie.
(J'appellerai ces centuries bataillons, quand elles seront formées en corps séparés; et celles de la cavalerie escadrons, pour me conformer à notre usage, ce qui rapprochera les idées.)
Chaque centurie, tant de l'infanterie que de la cavalerie, sera composée de dix compagnies, et chaque compagnie de quinze soldats.
Il faut concilier, dans une monarchie, le bon état des troupes avec l'économie : pour cela, il convient de former ses troupes sur trois pieds, que nous nommerons pied de paix, pied de guerre et grand pied de guerre.
Lorsque l'Etat est dans une paix profonde, les compagnies doivent être composées d'un sergent, d'un caporal et
de cinq vétérans. Lorsque Ton veut être armé, elles doivent l'être d'un sergent, d'un caporal et de dix hommes, ce qui fait cinq hommes d'augmentation. Lorsque la guerre est déclarée, ou que l'on veut la déclarer, elles doivent être d'un sergent, d'un caporal, de quinze hommes ; ce qui fait une augmentation de seize cents par légion, sans que l'on soit obligé de faire des sergents, caporaux, oflSciers, ce qui est toujours le plus difficile à former; de plus, parmi les cinq vétérans, il vous reste toujours un fonds pour remplacer ceux-ci. Je ne suis point du tout pour les nouveaux régiments : quelquefois ils ne valent rien au bout de dix années de guerre, et c'est de l'argent jeté à la rivière.
Quant à la cavalerie, il n'y faut jamais toucher; les vieux cavaliers et les vieux chevaux sont les bons, et tout ce qui est recrues n'y vaut absolument rien. C'est une charge, c'est une dépense, mais elle est indispensable.
Quant à l'infanterie, pourvu qu'il y ait de vieilles têtes, l'on fait des queues* tant que l'on veut ; elle est en plus grand nombre et le renvoi de cette quantité d'hommes, à une paix, fait un bien sensible à un Etat, sans que les forces militaires en soient de beaucoup diminuées.
Je vais mettre les troupes, selon mon système, sur le grand pied de guerre, parce que j'ai à parler de la guerre.
Les centuries d'infanterie seront composées de 184 hommes ; chaque compagnie de 17.
Les deux demi-centuries d' « armés à la légère » et de cavalerie, ne doivent être que de dix par compagnie, y compris les sergents et caporaux, parce qu'elles se recrutent du régiment.
Quant aux autres, qui sont les pesamment armés, ce qui fait le fonds de l'infanterie, la diminution n'y fait rien; car les divisions restent toujours les mêmes, quand même on serait réduit au pied de paix, c'est-à-dire à cinq soldats.
ce qui fait un grand avantage, et le fondement solide de toute votre infanterie; parce que, en temps de paix, après des pertes et des réformes, votre manœuvre reste toujours la même et est permanente, ce qui est d'une conséquence infinie, car il n'est pas croyable combien les changements nuisent. J'ai vu, après de longues paix, les troupes d'un même maître se ressembler si peu, pour la manœuvre et la disposition intrinsèque des corps, que l'on aurait dit que c'étaient des troupes de plusieurs nations rassemblées.
Il faut donc établir un principe, et ne s'en jamais écarter. Il faut que personne ne l'ignore, ce principe, parce qu'il est la base de tout le genre militaire ; et vous ne sauriez l'assurer, si vous ne conservez toujours le même nombre d'officiers, sergents et caporaux, parce que, sans cela, vos manœuvres varieront toujours.
Il faut que les centuries pesamment armées aient chacune une arme que j'appelle amusette. Ces amusettes sont de mon invention; elles portent au delà de quatre mille pas avec une violence extrême. Les pièces de campagne que les Allemands et les Suédois mènent avec les bataillons portent à peine au quart.
Cette arme est fort juste; deux hommes la mènent partout; elle tire des boulets de plomb d'une demi-livre, et porte avec elle cent coups à tirer. Quand on passe dans des sentiers, dans des montagnes, on recule les barres, et deux soldats la portent très aisément. Cette arme peut servir dans mille occasions à la guerre.
Le canon et les chariots doivent être attelés de bœufs : ils doivent être chargés de tous les outils nécessaires à construire des forts, de différents cordages, de moufles, de poulies, de cabestans, de scies, de haches, de pelles et de pioches, enfin de tous les ustensiles, outils et instruments nécessaires. Les outils doivent être marqués du
numéro de la légion, pour que, dans les armées, ils ne puissent se confondre.
Ces corps ainsi disposés, je voudrais qu'on attachât un chiffre de cuivre sur Tépaule droite des soldats, et un sur l'épaule gauche, où seraient, sur Tun le numéro de la légion, sur l'autre celui du régiment dont il est, afin qu'on pût aisément le distinguer.
Je voudrais que tous les soldats fussent marqués à la main droite des mêmes chiffres, avec une composition comme s'en servent les Indiens, ce qui ne s'efface jamais et empêcherait la désertion. Cela serait aisér à introduire et tire à de grandes conséquences. Pour l'établir, le sou»verain n'aurait qa'à assembler les colonels, leur dire qu'il est important que cela soit pour maintenir le bon ordre et empêcher la désertion; qu'ils lui feront plaisir, pour donner l'exemple, de se faire marquer; que cela ne peut être qu'une marque d'honneur, par la preuve que cela fait du corps dans lequel on aura servi. JVucun ne le refusera : tous les officiers imiteront leur exemple, pour complaire à la volonté de leur souverain, et parce qu'ils en sentiront la conséquence. De là aucun soldat ne le refusera. On peut même leur en faire une fête. Les Romains en usaient ainsi, mais ils marquaient avec un fer rouge.
Je voudrais que J'on tirât, pour les centuries de la cavalerie, les cavaliers des régiments dont serait cette centurie : cela serait au choix du centurion de la cavalerie; mais il prendrait de préférence les vieux soldats. Cette cavalerie ainsi tirée n'abandonnerait sûrement pas son infanterie, et lui donnerait de la confiance dans une affaire, lui serait d'une merveilleuse ressource, soit dans la poursuite, soit pour la couvrir dans la retraite; mais j'en parlerai ailleurs.
Les « armés à la légère » seraient choisis de même dans les régiments; et le centurion des (( armés à la légère »
choisirait tout ce qu'il y a de plus ingambe, de plus jeune et de plus leste. Ces « armés à la légère » n'auraient pour toutes armes qu'un fusil de chasse très léger avec une baïonnette à manche. Ces fusils auraient, au fond, un dé ou secret, pour qu'ils ne fusseût pas dans la nécessité de bourrer leur charge ; tout leur accoutrement serait très léger. Leurs officiers seraient choisis de même, sans règle d'ancienneté, parmi les officiers. On les exercerait souvent; on les ferait sauter, courir, et surtout tirer de trois cents pas au blanc. A tous ces différents exercices, l'on mettrait des prix, pour donner de l'émulation. Une troupe, ainsi composée, et bien en haleine, suivra partout de la cavalerie, et je m.'assure qu'on en tirerait de grands services. Je ne suis point pour les grenadiers : c'est l'élite de vos troupes ; et, si la guerre est vive, cela les énerve de telle manière que l'on ne sait plus d'où prendre des sergents et des caporaux, qui font cependant l'âme de l'infanterie. Je substitue à ces grenadiers les vétérans, qui doivent avoir une plus haute paye que les simples soldats et les « armés à la légère ». Pour tout ce qui s'appelle affaire de vivacité ou de légèreté, l'on prendrait des « armés à la légère », et l'on ne donnerait des vétérans que pour les coups de collier sérieux : et je pense qu'il en résulterait un grand bien pour le pied des troupes. On prendrait toujours un lieutenant au choix du colonel, pour le faire capitaine des « armés à la légère », et l'on marcherait par ancienneté aux vétérans, ce qui "serait regardé comme le poste d'honneur. Quelque chose que l'on fasse, on ne peut, dans les régiments, sans faire un déplaisir extrême aux officiers, les empêcher de marcher aux grenadiers selon l'ancienneté, et cela vous consomme toujours ce que vous avez de mieux. J'ai vu des sièges où l'on a été obligé de renouveler plusieurs fois les compagnies de grenadiers. Cela est d'abord dit : on veut des grenadiers partout; s'il y a quatre chats à
fesser, ce sont les grenadiers que l'on demande, et la plupart du temps on les fait tuer mal à propos.
Je voudrais que les pesamment armés eussent de bons fusils de cinq pieds de longueur avec de gros tonnerres. Ces fusils tirent à plus de douze cents pas.
On ne doit pas craindre de trop charger l'infanterie par les armes, cela la rend plus solide : les armes des soldats romains pesaient au delà de soixante livres, et Ton punissait de mort ceux qui les avaient abandonnées dans le combat : cela ôtait à cette infanterie toute envie de fuir, et c'était un principe de l'art militaire chez eux.
A ces fusils je voudrais ajouter une baïonnette à manche, qui eût deux pieds et demi de long, et qui leur servirait d'épée, des boucliers ou targes de forme ovale. Ces boucliers ont une infinité d'avantages : on s'en sert pour couvrir les armes, quand elles sont posées à terre : on en fait un parapet dans un instant, quand il faut combattre de pied ferme, en les passant de mains en mains sur le front. Il faut que ces boucliers soient de cuir préparé dans le vinaigre : alors les deux résistent au coup de fusil ; mais c'est un secret. M. de Montecuculli dit qu'il en faut dans l'infanterie, et je suis bien de son avis.
Les baïonnettes à manche valent mieux que les autres, parce qu'elles se fourrent dans le canon et que, par là, on devient maître du féu, à quoi l'on ne saurait faire trop d'attention, car il ne faut pas vouloir deux choses à la fois; je veux dire : charger et combattre de pied ferme. Dans l'un de ces cas, il faut tirer, et dans l'autre, point du tout. Et cela n'est pas si facile à empêcher.
En voici un exemple :
Le roi de Suède, Charles XII, voulait introduire dans son infanterie la méthode de charger à l'arme blanche. Il en avait parlé plusieurs fois et l'on savait dans l'armée que c'était son système. Ënûn, dans une bataille contre les Mos-
covites, au moment que Tailaire allait commencer, il s'en fut à son régiment d'infanterie, lui fit une belle harangue, mit pied à terre devant les drapeaux, et mena lui-même son régiment à la charge. Lorsqu'il vint à trente pas de l'ennemi, tout son régiment tira malgré ses ordres et sa présence : d'ailleurs il fit parfaitement bien, et enfonça les Moscovites. Le roi en fut si piqué, qu'il ne fit que passer au travers des rangs, monta sur son cheval qui était derrière les drapeaux, et fut ailleurs sans dire un seul mot.
Mais je reviens à la formation des bataillons.
Je les mets à quatre de hauteur, les tleux premiers rangs avec des fusils, les deux autres avec des demi-piques ou pilons, et leurs fusils passés en écharpe. Ces pilons sont une arme qui a treize pieds de long, sans le fer; le manche doit être creux, de bois de sapin, et enveloppé d'un parchemin avec un vernis par dessus : cela est très fort et très léger, et ne fouette pas comme les piques, dont on ne saurait se passer dans l'infanterie. J'en ai toujours ouï parler ainsi à tous les gens habiles : et les mêmes raisons, c'est à-dire la négligence et la commodité, qui ont fait quitter les bonnes choses dans le métier de la guerre, ont aussi fait abandonner celle-ci. On a trouvé qu'en Italie, dans quelques affaires, elles n'avaient pas servi, parce que le pays est fort coupé : dès là on les a quittées partout, et l'on n'a songé qu'à augmenter la quantité des armes à feu, et à tirer.
Quoique je dise qu'il ne faille point tirer, il y a cependant des cas où il le faut, et il est bon de le savoir : comme dans des haies, dans des pays coupés, et contre de la cavalerie ; mais cette méthode doit être simple et naturelle. Celle que nous avons ne vaut rien, parce qu'il est impossible que le soldat ajuste son coup, s'il est distrait par l'attention qu'il est obligé de faire au commandement. Comment veut-on que tous ces soldats à qui l'on commande
de coucher en joue, mirent leur coup jusqu'à ce qu'on leur dise de faire feu ? Un rien les dérange ; et il ne vaut plus rien, dès qu'on a perdu l'instant. Que l'on ne croie pas que cela n'y fasse une grande différence; elle sera de plusieurs toises, car rien n'est si fin ni si aisé à déranger que l'effet de l'arme à feu : outre cela, les soldats se poussent, et, selon notre méthode, on les fait tenir dans une attitude gênante.
Toutes ces choses, et bien d'autres, ôtent entièrement au feu l'effet qu'il devrait produire... Mais cette matière demande un article particulier. Je reviens à la formation de mes bataillons.
En attaquant de l'infanterie, les troisième et quatrième rangs baisseront les piques ; et, par ce moyen, ils déborderont encore de six à sept pieds le rang de devant. Je soutiens qu'un homme, qui est débordé de ces deux rangs de pointes, applique son coup de fusil avec bien plus de confiance* que s'il n'avait rien devant lui. Outre cela, le troisième rang peut allonger des coups, et défendre le premier rang, ce qu'il fera bien mieux, étant à couvert par les deux premiers rangs. Le second rang, qui est armé de fusils, peut tirer et défendre l'homme qui est devant lui dans le premier rang, sans que celui-ci soit obligé de se baisser ; moyennant quoi on évite un grand inconvénient^ qui est de mettre un genou en terre; mouvement dangereux, parce que ceux qui ont peur se plaisent dans cette situation, et qu'on ne les fait pas relever comme on veut, et surtout parce qu'il faut toujours arrêter pour faire ce mouvement. De la manière dont je le propose tous les hommes sont à couvert les uns par les autres avec une confiance réciproque : le front est hérissé de pointes qui en imposent à l'ennemi ; l'aspect en est redoutable, et donne confiance à vos soldats, parce qu'ils en sentent la force.
Je ne suis point pour les chevaux de frise, avec lesquels
on ne peut aller à Tennemi, et cette certitude le rend audacieux. C'est aussi le grand défaut des retranchements.
Quand il est question d'attaquer de Tinfanterie, les « armés à la légère » doivent être dispersés sur le front, à cent, cent cinquante ou deux cents pas, si Ton veut, en avant. Ils doivent commencer à tirer sur l'ennemi de trois cents pas de distance, sans ordre ni commandement, et à leur volonté. Chaque capitaine des « armés à la légère » ne doit faire battre la retraite et ne s'ébranle pour se retirer que lorsque l'ennemi est à cinquante pas ; il doit revenir tout doucement sur son régiment en faisant feu de temps en temps, jusqu'à ce qu'il soit arrivé sur les bataillons qui doivent être en mouvement dans ce temps-là. Selon cette disposition, le capitaine des « armés à la légère » doit avoir disposé ses gens de manière qu'ils se placeront par dix dans les intervalles des bataillons. Les régiments, pendant ce temps-là, doivent avoir doublé les rangs, en faisant un mouvement en avant 11 doit y avoir, à trente pas derrière chaque régiment, deux troupes de cavalerie de trente maîtres chacune.
Le tout marchant en avant d'un pas léger, comme on le suppose, l'ennemi doit en être décontenancé. Que fera-t-il? Rompra-t-il son bataillon pour prendre ces centuries dans les flancs ? Il ne le peut, ni ne l'ose, parce que les intervalles ne sont que de dif*pas et qu'ils sont occupés par les (( armés à la légère » ; outre cela, les armes de longueur se croisent dans ces intervalles. Comment résistera-t-il donc à quatre de hauteur, après avoir été harcelé par les (( armés à la légère », s'il rencontre des gens tout frais qui, sur le même front, se trouvent à huit de profondeur, et qui viennent rapidement sur lui, lui qui doit être embarrassé par un grand flottement, et qui a peine à se mouvoir? Il y a apparence qu'il sera battu, et dans le moment qu'il lâche pied, il est perdu sans ressource ; car les « armés à la
légère » se mettant à ses trousses et les deux troupes de cavalerie baissant la main sur lui en doivent faire une furieuse destruction. Ces soixante-dix cavaliers, et ces soixante-dix « armés à la légère » doivent détruire un J)ataillon en un moment, et avant qu'il ait eu le temps de fuir cent pas. Les centuries doivent demeurer en ordre pour recueillir leur cavalerie et leurs « armés à la légère », et être prêtes à recommencer une nouvelle charge.
Je ne puis m'empêcher de me flatter et de croire que, de toutes les dispositions, c'est la meilleure et la plus belle pour un jour de combat.
On me dira qu'on lâchera de la cavalerie sur mes « armés à la légère )). On ne l'oserait; mais tant mieux si cela arrive. Ne sont-ils pas à même de se retirer? Et cette cavalerie peut-elle subsister entre moi et l'ennemi ? Tirerat-il sur ces soixante-dix hommes éparpillés tout le long du front de mon régiment? Ce serait tirer sur une poignée de puces. Ahl ils feront la môme chose, et auront aussi des (( armés à la légère )). Voilà donc qui prouverait la bonté de mon système, si cela les incommode au point qu'ils soient obligés de m'imiterl...
Je dois, avant de finir cet article, faire un petit calcul sur le feu de mes « armés à la légère ».
Supposez qu'ils commencent à tirer de trois cents pas de distance, qui est celle à laquelle ils sont exercés, et qu'ils soient à cent cinquante de moi; ils pourront donc tirer l'espace de temps qu'il faut à l'ennemi pour faire ces trois cents pas, parce que je suppose m'ébranler aussitôt que mes (( armés à la légère » commencent à se retirer. Je veux supposer que l'ennemi ne marche point en ligne avec d'autres bataillons, ce qui n'est point : un ou deux bataillons n'iront pas se détacher ainsi du reste de la ligne de leur infanterie. Mais supposons que cela puisse être. Il leur faudra toujours sept à huit minutes pour faire les trois
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cents pas. Or, un « armé à la légère » peut tirer six coups par minute. Mais mettons qu'il n'en tire que quatre : cet « armé à la légère » aura tiré cinquante coups avant que les bataillons ennemis aient fait les trois cents pas. Dès là, il est clair que les bataillons ennemis auront essuyé chacun pour le moins quatre à cinq cents coups avant qu'ils soient à même de m'attaquer : et par qui ? par des gens qui passent leur vie à tirer d'une plus grande distance au but, qui ne sont point serrés, tirent à l'aise, sont adroits et ingambes et qui ne sont point contraints, soit par le commandement, soit par l'attitude gênante où on les fait tenir quand ils sont dans les rangs où ils se poussent et s'empêchent de voir et d'ajuster leur coup : je tiens qu'un coup tiré par ces « armés à la légère » en vaut bien dix tirés par d'autres. Si l'ennemi marche en ligne, il essuiera plus de dix mille coups de fusil par bataillon, avant que mes bataillons l'abordent.
A cela se joint le feu des armes que j'ai nommées amvr settes. J'ai déjà dit qu'il ne fallait que deux soldats pour en mener une et la servir.
Ces amusettes doivent se porter en avant avec les « armés à la légère » un jour de combat. Gomme elles tirent au delà de trois mille pas, elles doivent causer un furieux dommage à l'ennemi, lorsqu'il se forme, au sortir d'un bois, d'un défilé ou d'un village. Quand même il n'y aurait pas de ces obstacles, il faut qu'il marche en colonne, et qu'il se mette ensuite en bataille, ce qui prend quelquefois plusieurs heures. Or ces amusettes peuvent tirer au delà de deux cents coups par heure. J'en compte une par centurie : on peut y joindre celles de la seconde ligne; on peut les rassembler toutes sur une hauteur: l'effet qu'elles produisent doit être considérable, parce que cela est infiniment plus juste que le canon ef tire plus loin. Gomme il y en a quatre par régiment, il y en aurait seize par lé-
gion. Ces seize machines, rassemblées un jour de combat, vont faire taire dans un moment une batterie des ennemis qui incommoderait la cavalerie voisine ou Tinfanterie ellemême.
A l'égard de mes piques, si quelqu'un trouve que, dans les pays de chicane ou de montagnes, elles sont inutiles, je lui dirai qu^en ce cas-là on en est quitte pour les poser à terre pendant une heure ou deux : mes soldats ayant des fusils en écharpe pourront alors s'en servir. On me dira encore que cela est incommode à porter; mais je ne ferai aucun cas de cette objection, Le soldat n'est-il pas obligé de porter des bâtons de tentes? 11 n'y a qu'à faire faire des tentes avec les piques; aussi bien sont-ce les meilleures : les pilons serviront de bâtons, en y attachant un cordon dans le milieu. Qu'importe que le bout passe la tente? Cela fera un très bel effet, et même un ornement dans un camp. Ces piques armées de leur fer ne pèsent pas quatre livres, et ne fouettent pas comme les autres, parce qu'elles sont creuses en dedans ; les piques ordinaires pèsent environ dix-sept livres et sont très incommodes à manier.
Je soutiens qu'on peut tirer de grands services d'un tel corps, supposé que le général légionnaire soit entendu et sache ce qu'il doit savoir. Si le général de l'armée a besoin d'occuper un poste, de barrer l'ennemi dans un de ses projets, et dans cent cas différents qui se trouvent à la guerre, il n'a qu'à ordonner à une telle légion de marcher : comme elle a tout ce qu'il lui faut pour se fortifier, elle peut en douze heures de temps se mettre hors d'insulte, et, si on lui donne quatre jours, elle doit être en état de soutenir un siège et d'arrêter une armée ennemie.
Cette disposition de l'infanterie me parait d'autant- plus convenable qu'elle est juste dans toutes ses parties : et la réputation de la première, seconde ou troisième légion
fait impression sur les autres, et même chez Tennemi. Un corps pareil fait cause commune de sa réputation, et sera toujours ému du désir d'égaler ou de surpasser celle d'un autre qui aura bonne réputation. Les actions des corps qui se distinguent par nombre s'oublient bien moins que celles des corps qui portent le nom de leurs officiers, parce que ceux-ci changent, et que leurs actions s'oublient avec eux. Outre cela, il est dans le cœur de l'homme de se moins intéresser aux choses qui regardent son semblable, qu'à celles qui lui sont personnelles. La réputation d'un corps devient personnelle, dès que l'on se fait un honneur d'y être. Or cet honneur est bien plus aisé à faire naître dans un corps qui porte son nom avec lui, que dans un qui porte celui de son semblable, je veux dire de son colonel, qu'en général on n'aime pas.
Bien des gens ne savent pas pourquoi tous les régiments qui portent les noms des provinces en France ont toujours si bien fait; ils disent pour toute raison : « C'est l'esprit du corps. » Ce n'en est pas une. : je viens de la dire. Voilà comme les choses qui sont le plus de conséquence roulent sur un point imperceptible. D'ailleurs ces légions sont une espèce de patrie militaire, où les préjugés des différentes nations se trouvent confondus, ce qui est un grand point pour un monarque, pour un conquérant; car partout où il trouve des hommes, il trouve des soldats.
Ceux qui croient que les légions romaines étaient composées de Romains de Rome se trompent fort : elles l'étaient de toutes les nations du monde ; mais leur pied, leur discipline et leur méthode de combattre étaient meilleurs que ceux de toutes les autres nations ; et c'est pourquoi ils les ont toutes vaincues : ce n'est que lorsque cette- discipline a dé'généré chez les Romains, qu'ils ont été vaincus à leur tour.