‹ Mes rêveriesChapitre 9 sur 29 · DES ARMES ET DU HARNACHEMENT · texte numérisé non relu

DES ARMES ET DU HARNACHEMENT

Ces carabines (1) tirent infiniment plus loin que toutes les autres, et se chargent aisément, sans que l'on soit obligé de bourrer, ce qui devient d'une difficulté extrême dans la cavalerie. La charge ne s'ébranle ni ne s'évente jamais, et le coup en est violent et net. Outre cela, comme sont faites nos carabines, la baguette se perd, et la monture se casse et se brise, quand elle pend à la bandoulière, qui est cependant la façon dont il faut toujours les faire porter à la cavalerie, soit pour la marche, soit pour le combat. Sans cela, les cavaliers ne sont jamais prêts, et serrent mal leurs rangs. De la manière dont celles-ci sont faites, la crotte et la boue n'y font rien, parce que le canon pend à côté du cheval.

L'épée doit aussi se porter en écharpe, parce qu'elle incommode infiniment moins, et que cela a meilleure grâce. Il doit y avoir au ceinturon une poche, comme les cavaliers

(1) Une planche, que nous supprimons, représente une arme s© chargeant par la culasse. La fermeture se fait par une vis dépendant d'une sorte de pontet, vis dont l'axe est perpendiculaire à l'axe du canon.

(Note de Véditeur.)

de Tempereur en portent, pour qu'ils puissent y mettre quelque chose, n'ayant d'ailleurs point de poches. Ces épées doivent être à trois quarts, pour les empêcher de sabrer, ce qui ne fait jamais un grand efiet. Outre cela, si elles sont longues, elles n'y sauraient être propres, et, si elles sont courtes, elles ne valent rien à cheval : elles sont infiniment plus roides, quand elles sont à trois quarts et très légères. Elles doivent avoir quatre pieds de longueur; car il faut toujours avoir à cheval une épée longue, comme il eh faut avoir une courte à pied. Je ne veux point de pistolets, parce qu'ils ne servent jamais, qu'ils coûtent beaucoup, et qu'ils sont incommodes et ne font qu'un poids inutile. Je veux un nombre de lances à la polonaise, dont le premier rang doit être pourvu. Ces lances débordent le premier rang de dix pieds, et les chevaux des escadrons ennemis ne tiennent pas à l'effroi que leur cause la flamme de taffetas qui est au bout, quand on baisse ces lances : outre cela, l'on ne pare point l'effet de leurs pointes. M. de Montecuculli dit, dans ses Méinoires^ que la lance est la meilleure de toutes les armes dont on se sert dans la cavalerie et que l'on ne résiste point à son choc, mais qu'il faut que les lanciers soient armés de toutes pièces.

Ces lances ont quinze pieds- de longueur et sont creuses. Elles pèsent environ six livres, et servent de bâtons de Jentes et de piquets pour les chevaux (1). Ainsi on évite un grand embarras, qui sont ces piquets et ces bâtons de tentes, ce qui fait toujours un vilain effet, embarrasse fort et charge beaucoup les chevaux. L'on attache au bout infé-

(1) U est d'une conséquence infinie pour la cavalerie que les chevaux soient à couvert et chaudement à Tautomnc, lorsque les nuits deviennent fraîches, ce qui est encore une des grandes raisons pourquoi In cavalerie se fond à vue d'œil et devient à rien dans ce temps-là.

rieur de ces lances un cuir de la largeur du doigt, pour les supporter : il est attaché au pommeau de la bâtine de manière que, lorsque Ton rencontre avec la pointe un homme ou un cheval,' ce cuir rompt après que la lance a percé Tobjet, et fait que le cavalier conduit sûrement son coup. Et lorsqu'il la porte la pointe haute, elle ne lui pèse point à la main; au contraire, il s'appuie dessus.

Voilà ce qui est quant à Thabillement et à l'armure du cavalier. L'équipage du cheval doit être composé de cette manière : point de bride avec un mors, une têtière avec ' deux branches droites, comme il y en a à nos brides, avec des bossettes. De la place où est le mors ordinairement, il passe un cuir sur le nez du cheval; la gourmette, venant à serrer, lorsque l'on tire les rênes, ramène parfaitement bien le cheval, et mieux qu'aucune bride : il n'y a point de cheval que l'on n'arrête avec cela,, et que l'on ne manie bien; l'on ne saurait leur gâter la bouche ni leur échauffer les barres.

Il en résulte un autre avantage qui est très grand : c'est que les chevaux peuvent repaître sans que l'on soit obligé de débrider^: dès que l'on lâche les rênes, ils peuvent ouvrir la bouche toute grande, et, lorsqu'on les tient dans la main, ils ne sauraient l'ouvrir, tirer la langue, et s'accoutumer à quantité de mauvaises habitudes qu'ils prennent avec la bride. D'ailleurs, cela les relève plus et fait fort bien. Cette invention est de Charles XII, roi de Suède.

Quant aux selles, je leur trouve de grands défauts. Si un cheval se vautre, il casse l'arçon, et voilà le cavalier à pffed ; s'il monte dessus, iJ l'estropie ; si le cheval maigrit, l'arçon porte, le voilà encore estropié. La quantité de boucles, d'étrivières et de brimborions le blesse, coûte beaucoup, et tout cela fait du poids. D'ailleurs il faut toujours rembourrer ces selles et recourir aux selliers des villes, ce qui cause des embarras infinis.

J'ai inventé une façon de selle. J'établis un arçon fort et bien conditionné sur deux bâtines de toile, rembourrées de paille, au bout desquelles il y a une croupière. Je mets par dessus une peau de mouton noire, qui sert de housse et de couverture ; elle croise sur le poitrail du cheval, et ' cela a fort bonne grâce. Je passe un simple surfaix sur les bâtines, sous cette couverture : cela ne blesse jamais, et' Ton est fort bien assis dessus et fort près du cheval. J'ai des étriers en chapelets, comme au manège, que je passe 'sur le pommeau de l'arçon, et que les cavaliers ôtent dès qu'ils sont descendus. Ces bâtines avec les couvertures doivent toujours rester sur les chevaux aussi bien la nuit que le jour ; on ne les ôte que pour panser les chevaux, ensuite on les remet. Ils peuvent fort bien se coucher avec, et, dès qu'il y a une alerte, on n'a qu'à brider et à monter à cheval. Aux pâtures, aux fourrages, les chevaux doivent toujours les garder, cela ne les incommode point. ^Les cavaliers, au besoin, les font eux-mêmes. Quand ils sont de grand'garde, et qu'il pleut, ils n'ont qu'à doubler la housse sur l'arçon, et toute la couverture ou housse se conserve à sec. VtC pareil équipage ne coûte pas le tiers de cp que coûtent les nôtres; il est infiniment plus commode, ne pèse rien et n'estropie pas les chevaux.

Voilà ce qui concerne l'écjuipage du cheval pour la cavalerie en général, tant les dragons que les cavaliers.

Quant aux ustensiles, chaque cavalier doit être pourvu d'un grand sac qui doit avoir six pieds de tour sur six de hauteur. Ces sacs doivent avoir deux bretelles à deux pieds et demi du bout inférieur, pour y passer les brtfs. Les cavaliers les remplissent de fourrage, montent à cheval, se font donner par leurs camarades le sac sur la croupe du cheval et le placent sur les deux bâtines, le plus près du dos qu'ils peuvent. Ensuite ils passent les bras dans les bretelles et cela est ferme et solide ; ainsi il ne sau-

rait tomber. S'il y a une alerte, ils jettent leurs sacs, se forment en escadrons : et ce ne sont plus des fourrageurs. ni des pâtureurs, mais des troupes qui combattent, car ils doivent toujours avoir la carabine et Tépée avec eux, et Ton n'attaque point cela sans s'engager dans un grand combat. Mais nous en parlerons ailleurs.

Pendant que les chevaux pâturent, les cavaliers avec une faucille ramassent, par-ci, par-là, des poignées de fourrages qu'ils mettent dans le sac. Il faut que le pays soit bien sec s'ils ne trouvent de quoi le remplir dans la matinée : les chevaux se remplissent le ventre pendant ce temps-là; et ce qu'ils rapportent, sans les fatiguer ni les estropier, leur sert pendant trois jours. On choisit ensuite une autre pâture ; pendant ce temps-là, la première repousse : et, pour peu que l'on en ait quatre ou cinq à l'entour du camp, on subsiste longtemps, sans ruiner la cavalerie à la faire aller au fourrage, ce qui arrive toujours. Mais j'en parlerai ailleurs. J'en suis à présent à l'article des ustensiles de la cavalerie, et j'y reviens. Ces sacs ont encore une grande utilité : c'est qu'ils servent de paillasses aux cavaliers. Chaque cavalier doit avoir une faucille : les faux sont trop embarrassantes ; il faut plus de harts et de bouts de corde pour les tenir, et cela fait un très vilain efiet.

Les cavaliers doivent avoir des outres de peau de bouc, comme il y en a dans tous les pays chauds, pour mettre leur boisson : point de pots ni de barils. Cette outre, leurs chemises, leurs bas, leurs bonnets, le licol, une corde, et ce qu'ils peuvent avoir de petite nécessité de cette espèce, tout cela se met dans le fond de ces sacs, ensuite le sac se roule et se met, avec le manteau, derrière le cavalier, sur les deux bâtines, et s'attache avec deux courroies qui passent au travers de ces bâtines. Cela ne blesse jamais, et ne fait pas des paquets ni un étalage monstrueux, comme notre cavalerie en porte.

Il faut avoir attention de faire de temps en temps la revue de leurs nippes et faire jeter les choses superflues. Je Tai fait souvent : on ne saurait croire toutes les vilenies qu'ils emportent avec eux pendant des années entières ; il faut que le pauvre cheval porte tout. Je ne crois pas exagérer en disant que j'aurais rempli vingt chariots de mauvaises drogues absolument inutiles que j'ai quelquefois fait jeter à un seul régiment.

Page 1