DES ARMURES DE LA CAVALERIE
Je ne sais pourquoi l'on a quitté les armures, car rien n'est si beau ni si avantageux. On dira que c'est l'usage de la poudre qui les a abolies. Ce n'est point cela; car, du temps de Henri IV et depuis, jusqu'en l'année 1667, on en a porté ; et la poudre était déjà en usage longtemps auparavant. Mais vous verrez que c'est la chère commodité qui les a fait quitter.
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Il est certain qu'un escadron tout nu, comme nous sommes, n'aurait pas beau jeu contre des gens armés de toutes pièces (je suppose que le nombre soit égal), car où prendre ces hommes pour les percer? Il n'y a donc point d'autre ressource que de tirer. C'est un avantage très grand de mettre la csivalerie ennemie dans la nécessité de tirer.
Cette idée mérite d'être examinée.
J'ai fait faire une armure entière en tôle mince : toute cette armure n'était pas chère, et ne pesait pas plus de trente à trente-cinq livres : les bottines en étaient, et elles avaient très bonne grâce. Je les essayai, elles étaient à l'épreuve de l'épée. Je ne puis avancer qu'elles fussent à l'épreuve du coup de feu, surtout de celui que l'on nomme le coup de la baraque; mais je puis assurer que tous les coups mal chargés, tous ceux qui sont éventés ou ébranlés par le mouvement du cheval ne percent point, non plus que tous ceux qui viennent de biais.
Mais laissons là le feu : celui de la cavalerie n'est pas fort redoutable; et j'ai toujours ouï dire que tous ceux qui s'avisaient de tirer étaient battus. Si cela est vrai, il faut donc tâcher de les obliger à tirer. On ne le peut plus aisément qu'en donnant des armures légères, comme celles que j€ propose, parce que, ces hommes se trouvant invulnérables à répée, il faudra que l'ennemi prenne le parti de tirer. Qu'arrivera-t-il, s'il tire? Dès que la cavalerie ainsi armée aura essuyé ce feu, elle se jettera à corps perdu dessus l'ennemi, parce qu'elle n'a plus rien à craindre, et qu'elle désire se venger du péril qu'elle a couru. Que feront ces hommes, pour ainsi dire tout nus, contre d'autres qui seront invulnérables? Car, pourvu qu'un homme se remue, je défie qu'on le tue. S'il y avait seulement deux régiments comme cela dans une armée, et qu'ils eussent secpué quelques escadrons ennemis, la frayeur et la terreur s'y mettraient bientôt, parce que tout leur paraîtrait cuirasse.
MES RÊVERIES ol
J'ai dit que cette, armure faisait un bel effet. Je dirai plus : elle est d'une grande épargne : l'on y gagne l'habit et les bottes, et il ne faut qu'un petit buffle au cavalier, des culottes et un manteau; point de chapeau. Les casques sont un si bel ornement qu'il n'y en a point qui lui soit comparable. Ce casque, cette armure durent autant que la vie d'un homme. Ainsi il ne faut à ce cavalier qu'un manteau tous les quatre ans, un buffle de médiocre grandeur tous les six ans, et des culottes : voilà tout. Cet habillement est donc beaucoup moins coûteux, beaucoup plus parant, et met votre cavalerie en état de ne pas craindre celle de l'ennemi : au contraire, elle lui fait naître le désir de la joindre au plus vite, et de se mêler avec elle, parce qu'elle sentira que c'est son avantage. C'en serait aussi un pour le prince qui introduirait cette méthode : et je ne serais point du tout étonné de voir à la suite du temps dix à douze cavaliers attaquer un escadron entier et le défaire, parce que l'audace augmenterait d'un côté et la terreur aurait gagné de l'autre.
A cela, l'on me dira : (( Mais l'ennemi fera la même chose. » C'est encore une preuve que ce que je propose est bon, puisque l'ennemi n'y trouve point d'autre remède que de faire de même. Mais ce ne sera pas la campagne d'après : ils se laisseront étriller pendant dix ans, et peutêtre pendant cent, avant que de s'en aviser, tant l'on revient difficilement des usages chez toutes les nations, soit amour-propre, soit paresse, soit stupidité. Les bonnes choses ne percent qu'après des temps infinis ; quoique quelquefois tout le monde soit convaincu de leur utilité, malgré tout cela, on les abaïidonne bien souvent pour suivre l'usage et la routine; et l'on vous dit froidement, pour toute raison : « Ceci n'est plus d'usage. »
Pour être convaincu de ce que je dis là, il n'y a qu'à voir le nombre d'années que les Gaulois ont été battus par les
Romains, sans que jamais ils se soient, avisés de changer leur discipline ni leur façon de combattre. Les Turcs sont aujourd'hui (Jans le môme cas : ce n'est ni la valeur, ni le nombre, ni les richesses qui leur manquent; c'est l'ordre, la discipline et la manière de combattre. -
A la bataille de Péterwaradin, ils étaient au delà de cent mille hommes ; nous n'étions que quarante mille, et ils furent battus. A Belgrade, ils étaient au delà de deux cent mille hommes ; nous n'étions pas trente mille combattants, et ils furent défaits : et ils le seront toujours, tant qu'on s'y prendra tant soit peu bien. Cela devrait bien persuader qu'il ne faut jamais se prévenir sur rien.
On me dira encore que les blessures des coups de feu qui perceront ces armures seront plus dangereuses. Gela est faux : la balle perce cette tôle, mais elle n'emporte point la pièce : elle ne fait que la déchirer. Mais quand cela serait, que l'on mette dans une juste balance les avantages qui résultent de ces armures avec les inconvénients, et l'on trouvera que les premiers sont infiniment au-dessus : car, de quelle conséquence est-il qu'un petit nombre d'hommes meurent de leurs blessures, à cause de ces armures, pourvu que l'on gagne des batailles, et qu'on devienme infiniment supérieur à l'ennemi? Encore cela n'est-il pas : car, si l'on veut considérer combien de cavaliers périssent par l'épée, et combien sont dangereusement blessés par des coups perdus et mal chargés, accidents desquels ces armures garantissent, je dis que, si l'on veut mettre toutes ces choses en considération, l'on trouvera que les armures, telles que je les propose, conservent beaucoup plus d'hommes qu'elles n'en détruisent.
C'est la mollesse et le relâchement sur la discipline qui les ont fait quitter : il est ennuyeux de porter une cuirasse ou de traîner une pique pendant un demi-siècle, pour s'en servir un seul jour. Mais, dès qu'on se relâche
sur la discipline, dès que dans un Etat la commodité devient un objet, Ton peut prédire, sans être inspiré, qu'il est proche de sa ruine.
Les Romains avaient vaincu tous les peuples par leur discipline; à mesure qu'elle se corrompit, leurs succès devinrent moindres, et lorsque l'empereur Gratien permit aux légions de quitter leurs casques et leurs cuirasses parce que les soldats se plaignaient qu'elles étaient trop pesantes, tout fut perdu: les barbares, qu'ils avaient vaincus pendant tant de siècles, les vainquirent à leur tour.