Mes rimes
Mes Rimes, ce titre a été choisi parElzéar Labelle, pour son recuail do chansons et de poésies légères, qu'il a espéré- jusqu'au dernier moment, pouvoir mettre au jour lui-même. Atteint depuis longtemj>s de cette maladie qui met des roses aux joues et des illusions dans l'âme, si bien nommée la consomption, il se réservait de retoucher son œuvre, de la polir ad unguem, suivant le précepte classique. Il n'en a eu ni le loisir ni le temps. Ses amis devaient voir épanouies et cueillir les flears qu'il a semées et qu'ils viennent déposer aujourd'hui en pleurant sur sa tombe. Puissent ces larmes de l'amitié contribuer à en entretenir encore longtemps la fraîcheur.
Mort à trente deux ans ! et cependant, mort longuement, arraché pour ainsi dire, racine par racine, fibre par fibre, aux sources de la vie. Comme il se cramponnait à tout et à tous, au Christ, au prêtre, aux parents, aux amis-, ! Il était tant aimé, qu'il lui fallait plus d'efforts qu'à bien d'autres, pour rompre des attaches qui tenaient au plus profond de nos cœurs. Oui, mort à trente-deux ans ! Etait-ce bien la peine
d'avoir tant de talent, d'esprit, de vivacité, d'ardeur, d'élan, de gaité, pour livrer tout cela comme des jouets à la mort, qui les a impitoyablement brisés sous ses doigts secs ?
Il vous souvient sans doute, d'avoir aperçu trente ans, lorsque vous n'en aviez que vingt. C'était bien loin, là bas, dans des sphères lumineuses, sur des hauteurs inconnues. Et l'espérance, et l'ambition et l'amour répandaient dans l'intervalle tous leurs enchantements. Pas d'ombres, pas de nuit, surtout pas de deuil ; il n'y avait qu'un soleil pur entre ces deux âges, qui nous semblaient mesurer des siècles.
Il vous en souvient n'est-ce pas ? Nous allions lentement, le sable des allées s'irisait, se diamantait. Des fleurs ? il y en avait partout, s'ouvrant comme des encensoirs où des mains invisibles allumaient les parfums les plus exquis. Et Dieu sait, si la route était embaumée ! C'étaient des buissons, des bosquets à n'en plus finir, qui prêtaient des ombrages délicieux aux plus délicieux des rêves. Les oiseaux chantaient partout là dedans. Ils chantaient hélas ! comme ils ne chantent plus. Les ruisseaux, les brises, les vents, la tempête même avaient des voix qui nous charmaient. Nous croyions à des moments sans fin, à des jours éternels; on fuyait même le sommeil, tant il était bon de vivre. L'or était une chimère, et l'eût-on voulu,
ce semble, il nous aurait suffi de ceuillir les fruits des arbres qui bordaient le sentier, pour qu'ils devinssent de l'or dans nos mains, mais nous les aimions mieux ainsi. Pourquoi songer à la fortune qui ne crée que des bonheurs factices, lorsque nous avions des millions d'amour ou d'espoir dans le cœur.
Fi I du jardin des Hespérides.
Oh que le ciel était beau ! Depuis, ses astres ont bien vieilli, n'est-ce pas ? C'était un dais de pourpre et d'azur, fixé là haut à des charpentes habilement dissimulées, par des clous d'or, par des saphyrs, des émeraudes, des diamants choisis dans l'écrin de Dieu même.
Alors, nous étions tout près encore de la famille, au bord des sources des plus tendres affections ; alors, nous aimions une femme dont le regard éclairait incessamment notre âme, une femme en qui nous rêvions toutes les perfections, une femme qui n'avait qu'à nous presser la main pour nous enlever au Ciel. Qui n'a pas eu sa Béatrix ? Oh ! les beaux jours ! qui valaient mille fois mieux que nos rêves d'à présent, que nous tenterions en vain de recommencer, Dieu lui-même nous en donnût-il le loisir.
Vain mirage ! Nous avons dépassé trente ans, et la
distance est effacée : nous devrions être las et nous croyons n'avoir marché qu'un jour, qu'une heure. Nous avons épuisé, sans le savoir, la coupe des voluptés de la vie. Déjà, elle nous échappe des mains pour tomber brisée à nos pieds. Par bonheur, pour nous consoler de ces plaisirs évanouis, il nous reste la foi, fil d'un tissu divin, qui nous relie au ciel, et le devoir, qui trace devant nous le sentier plus rude du chrétien et du citoyen, que l'honnête homme doit suivre.
De ces hauteurs de trente ans, que je croyais inaccessibles, si je regarde la distance parcourue, j'aperçois çà et là des cippes funéraires, des tombeaux, autour desquels roulent ces feuilles mortes que nous appelons des souvenirs.
Jusqu'à ces derniers jours, j'ai presque ignoré la mort. J'avais suivi des morts au cimetière, de loin. Soudain, je ne me suis que trop rapproché d'elle. Il m'a fallu conduire le deuil d'Elzéar, avec son brave oncle, M. Papineau et mes deux fils. A deux jours de là, je tenais un des coins du poêle d'Antoin-e Labelle, inhumé à Boucherville, un des plus hommes de cœur que j'aie connus, et mort de phthysie pulmonaire comme Elzéar.
J'écris ces lignes, (23 février) pour aiirsi dire su?' les planches, où repose le corps du Major L. K. Voyer,
(mort hier soir à 9J) un ami intim3, affectionné, un homme d'une énergie rare et d'un avenir qui promettait de l'éclat. Eh vraiment ! si chacune de nos pensées qui se fixe sur la mort était marquée sur nos fronts par un cheveu blanc, nous serions des vieillards en quelques jours. Pouvons-noiis songer à vivre, lorsque nous avons du temps, que juste assez pour enterrer nos morts? A quarante ans et au delà, je doute fort qu'on puisse même suffire à la peine.
Pour plus d'une raison, Elzéar affectionnait ce titre " Mes Rimes." Il était heureux d'être né poëte, mais sans songer à le paraître et surtout à se poser comme tel. L'appréciation d'esprits d'élite, un éclair d'enthousiasme dans les yeux de ses amis, et même, un seul mot d'estime ou d'admiration raisonnée remplaçaient à son gré toute la pompe des éloges de commande. Eh ! n'avait-il pas raison ? Il laissait à d'autres le soin de mettre de l'encens dans l'encensoir pour se le brûler au nez. S'il n'a reçu sa couronne qu'aux lieux où prévaut l'humilité, elle n'en est pour cela que plus précieuse.
" Mes Rimes " f il voulait par là laisser croire qu'il ignorait l'art de la versification. Il le savait pourtant, et jamais, dans ses improvisations, il ne risquait un vers boiteux, sans se ménager le soin de le redresser plus tard. Et c'est bien pour cela, que faute de relâ-
che d'une maladie cruelle, il ne lui a pas été donné de publier ses œuvres. Il aimait encore ce titre, parcequ'il lui rappelait les circonstances dans lesquelles, chacune de ses pièces de poésie, à peu d'exceptions près, ont été composées, écrites ou chantées. Il s'agissait d'une veillée d'amis, comme dans " la Chambre à Flavien " d'une réunion de famille, comme chez "M. Vilbon" noble vieillard, si jeune de cœur; d'un concert où Boucher fait nos adieux à Martel; d'une élection, d'un deuil, simplement d'un papillon, gentil messager qui va porter l'admiration respectueuse du poëte au pied de la Sœur Mai Houx, du mariage de Frcchette un ami du vieux temps, et de quoi sais-je encore ? mais toujours et partout, des impromptus, toujours et partout, pour des amis qui n'ont cessé jusqu'à la fin d'occuper sa pensée et son cœur. Au sein des plus rudes souffrances, ce pauvre Elzéar s'égayait et se ranimait à la chaleur de ses souvenirs, qui répandaient ainsi des teintes d'aurore sur un sombre crépuscule.
D'ordinaire, l'impromptu en poésie, n'a qu'un effet d'artifice ; il s'affaisse et tombe, s'il n'est soutenu par une forte inspiration, comme dans " la Marseillaise," ou par un sentiment national sans cesse excité, comme dans " le Rhin Allemand " de Musset. Elzéar le comprenait bien, et c'est pour cela qu'on l'a vu hésiter à faire, de tous ces épis, do toutes ces fleurs, une gerbe ou un
volume à mettre sous le fléau de la critique. Il doutait de la maturité des fruits qui tombaient de son imagination, secouée par l'amitié ou l'occasion, il les croyait hâtifs, il leur soupçonnait un ver au noyau, — dans l'idée exprimée ou dans la pulpe, — la forme si l'on veut.
S'il avait un tort en cela, c'était celui d'une délicatesse littéraire exagérée, d'un respect du sentiment public un peu trop ignoré au Canada. Ses poésies en valent bien d'autres qui ont subi le feu de la rampe, aux applaudissements de la foule. Leurs imperfections mômes leur prêtent un cachet d'originalité qui ne les rend que plus vives.
Ut pictura poësis : ce qui était vrai jadis l'est encore aujourd'hui. On n'est poëte qu'en autant que l'on est l'écho de ce qui s'entend, que l'on peint ce qui se voit, qu'ont sait exprimer pour chacun ce que chacun sent. Il nous faut peindre avec les couleurs que nous avons sous la main, et si nous manquons de couleurs, avec de l'ocre ou avec de la craie du sol. C'est à ces traits seuls que le vraie poëte se révèle. Nous Canadiens, nous avons les mêmes idées que les Français de France peuvent avoir. Dieu ne sème-t-il pas les âmes et les esprits au hasard, sur notre globe? D'où vient qu'un pays serait privilégié aux faveurs divines ?
mais avons-nous ici la langue de France? Non, bien sûr ! Erreur alors, dès qu'en poésie, on chante ici, avec „une langue parfaite, étudiée et recherchée, des passions ou des sentiments qui nous sont particuliers. Mascarade ! très-jolie à voir peut-être, mais mascarade quand même ! Nous copions toujours : pourquoi ne pas créer ? Vainement nous tenterions d'imiter, de Musset, Gauthier, Coppée, Autran, Vcuillot même, nous n'arriverons qu'à de pâles reflets de leurs peintures. Si le genre s'y trouve, les couleurs m anqueront presque toujours.
La langue, je le crois, no s'apprend pas d'étude ; elle se reçoit sur les lèvres de la famille et dans la société. Vous pouvez parler bon français, sans savoir le français, pareeque les livres n'enseignent pas mais ne font que corriger la langue. C'est à l'humble lueur du foyer domestique ou aux bougies du salon que s'allume le flambeau de poésie qu'un génie enlève de là pour le porter sur les hauteurs et éclairer les masses. Et cela, quoiqu'on en dise, nous manque absolument. Notre language usuel de la famille, le plus parfait qu'il puisse être, reste encore dans les limites restreintes de la grammaire et du dictionnaire. Au-delà, il y aura des livres, des lectures plus ou moins bien choisies, auxquels on empruntera une tournure plus facile, toujours par imitation. C'est bien
là tout ! Ceux d'entre nous qui ont séjourné en France, ceux qui ont fait une étude spéciale de la langue du pays, ne diront pas autremeut. A quoi bon alors se grimer, s'escrimer, se battre les flancs, pour aboutir à la recherche, à l'afféterie, lorsqu'on peut-être naturel sans effort ?
Nous avons des poètes. J'ai lu plus d'une poésie canadienne — en criant bravo! à chaque strophe et ce qui mieux vaut, en laissant tomber une larme qui ne s'en défendait pas, quelquefois à chaque vers. C'était de la poésie, de la poésie franche ! pour moi du moins. Chacun est frappé au cœur différemment. La porte de ce maître de céans, n'est pas chez tous ouverte du même côté. Pourquoi ? Dieu seul pourrait le dire.
A mon avis, Elzéar Labelle est poète, pareequ'il dit juste et vrai, pareequ'il peint ce qu'il voit, pareequ'il échange avec nous ses impressions. Il précise, il fixe nos sentiments. Pour le mieux comprendre en tout, peut-être faudrait-il avoir vécu à Montréal ? Possible, mais n'empêche, qu'il connait nos fibres, que nos cœurs sont dans ses mains des instruments qu'il touche à peu près comme il veut. Est-ce que
je m'occupe de savoir si toutes les règles de la versification sont observées, du moment que je suis ému. enlevé ou entraîné ? Allons donc !
Elzéar avait peu d'étude, c'est connu, mais il avait toujours ouverts devant lui, deux grand livres, " le cœur humain" et " les agissements du monde,''' et je crois que bien peu d'esprits ont pénétré plus avant dans leur interprétation intime. A qui demanderiezvous, plus d'esprit d'observation, plus de sens droit, plus de jugement qu'il n'en avait ?
Poëte avec cela, ses impromptus ne valaient- ils pas des proverbes ou des sentences philosophiques de haute portée ?
Yous direz, que la forme pèche parfois, — mais vous qui parlez ainsi — jo vous provoque à lui jeter la première pierre.
Tenez compte des circonstances ; lisez les une première fois, relisez les, et vous finirez par déclarer, nonobstant la forme :
" Après tout, c'est cela
Ce volume de poésies est un dépôt que j'ai reçu des mains de l'auteur, à certaines conditions d'un caractère intime, pour le remettre à ses amis, dans sa forme actuelle. Plusieurs pièces resteront inédites, sans que je puisse dire pourquoi. Il en est d'autres qui figurent dans ce recueil et que j'aurais été heureux d'omettre. Qu'on ne s'en prenne pas à moi. La tombe a des secrets et une sagesse qu'il faut savoir respecter.
Elzéar a jeté plus d'une chanson dans la rue, au temps des élections. La foule faisait des processions politiques ou municipales en chantant ses vers. Toutefois, il préconisait davantage les succès de bonne société. Il se complaisait dans la compagnie des jeunes gens bien élevés, qui lui payaient en applaudissements, en sentiments d'affection, de sympathie profonde, les heures délicieuses qu'il éclairait pour eux de son esprit ou de son talent. Que de fois, n'a-t-il pas récité ou chanté ses vers, en petit cercle, durant les joyeux passe- temps de la vie d'étudiant ! Il disait avec beaucoup d'expression et chantait avec âme. Le geste, le ton, la voix, la figure aiguisaient encore l'observation pourtant fine et délicate déjà ou cette pointe d'esprit gaulois, qui se rencontrent un peu partout dans ses couplets. Et ceux-là seuls qui l'ont ainsi connu sauront retrouver dans un texte
pâli, des couleurs plus vives, sous une lettre morte, des formes autrement gracieuses, que le poëte, artiste dans l'occasion, savait prêter à ses poésies. Il pouvait allier le sentiment musical au rbytme poétique. N'était-ce pas un des grands avantages de Béranger et de divers autres chansonniers de renom ? Jamais il n'était plus à l'aise que lorsqu'on lui donnait un air sur lequel accomoder ses vers. Les strophes tombaient alors vites et drues de sa plume. L'idée, la rime, toujours sous les ordres du bon sens accouraient de suite, lui crier " nous voici ! " Et le poëte écrivait en chantant, au milieu du bruit, des rires, des mots gais des amis, allant toujours, joyeux, souriant, content de lui-même, ceuillant de ci, de là, dans les conversations et même dans les éclats de voix, les germes des impromptus, qui à dix minutes de là, faisaient les délices de la réunion. Tant de verve, d'entrain, de talent prime-sautier, avec une façon de dire aussi naturelle, aussi peu recherchée ne pouvaient provoquer que l'admiration et même l'enthousiasme.
La critique, plus froide, plus mesurée voudra-t-elle tenir compte de ces circonstances ?
Dès longtemps, Elzéar m'avait demandé de préparer une préface à son livre ; la voici !
J'ai retouché, avec autorisation entière, trois de ses
pièces " adieu aux amis, " "A Monseigneur Faère" et " V Ouvrière "en y conservant intacts les vers que j'ai pu déchiffrer dans un manuscrit difficile, en respectant partout l'idée.
Dans le reste, je n'ai peut-être pas changé dix mots au texte qui m'a été remis, partie par Elzéar lui-même, partie par sa sœur Malvina et la famille Papineau, partie par ses amis, Roy, Maillet, Vilbon, Dumouchel, Giard, Ouimet, et autres.