‹ Mes rimesChapitre 2 sur 29 · A. N. MONTPETIT · texte numérisé non relu

A. N. MONTPETIT

BIOGRAPHIE D'ELZEAR LABELLE.

Elzéar Labelle est né à Montréal, le 14 novembre 1843. Son père, J. B. Labelle, après avoir fait des études complètes au Séminaire de Montréal, où il avait été compagnon de classe de feu Sir L. H. Lafontaine, se croyant la vocation ecclésiastique avait ordonné la coupe d'une soutane chez un tailleur de la ville. Il devait envoyer le drap quelques jours après. En attendant, acceptant l'invitation d'un ami, il s'en alla passer deux ou trois semaines sur la Rivière Chambly, faire un tour dans ce jardin du Canada. Sous les bosquets fleuris, il fit rencontre de Mlle. Héloïse Leclaire, jeune personne charmante et de beaucoup d'esprit.

Lorsque Jean Baptiste revint à Montréal, il se rendit chez son tailleur, avec deux verges de drap sous le bras. C'est dire que la mesure de la soutane fut changée en celle d'un frac. A peu de jours de là, M. Labelle nommé instituteur, à Saint-Marc, épousait Mademoiselle Leclaire.

De ce mariage sont nés un grand nombre d'enfants, la plupart morts au berceau. Quatre seulement ont

survécu, Ludger — mort en 1S67, — Elzéar, qui fait le sujet de cette notice biographique, Adèle, aujourd'hui, Madame Montpetit et Malvina qui demeure à Montréal.

De mémoire d'homme, les Labelle avaient toujours été, soit maçons, soit charpentiers, soit menuisiers. On ne sait combien d'églises ils ont construites dans les environs de Montréal. Ils avaient tous un rare talent pour ces divers états. Les fils d'Auguste Labelle maintiennent encore honorablement ce noble héritage de travail et d'industrie. Nul ne fut donc surpris de voir, un beau jour, le maître d'école, jeter sa férule aux orties et venir prendre part aux travaux de ses frères, Petrus, Auguste, Narcisse, et Joseph qui faisaient de fortes entreprises à Montréal. On leur doit la construction d'un grand nombre d'édifices importants comme des banques, des églises, et notamment celle du Palais de justice.

Une maladie de langueur dont madame Labelle se sentit bientôt atteinte, la força de se séparer des plus jeunes de ses enfants, ne conservant auprès d'elle que Ludger, qui suivait son cours classique au Collège de

Montréal. Elzéar et Adèle furent remis aux soins de madame Papinoau, la sœur unique do mad. Labello, et qui n'avait pas d'enfants. Homme de moyens et généreux, M. Papineau éleva Elzéar comme s'il eût été son fils. Il le mit do bonne heure au Collège de l'Assomption, d'où il sortit pour subir l'opération d'une tumeur qui lui vint à la jambe droite. Il continuait ensuite ses études, partie sous la direction de feu M. G-ameau, partie au Collège des Jésuites, laissant partout l'impression d'un esprit vif et d'un talent d'une facilité exceptionnelle.

Mais Ludger étudiait le droit; Elzéar trop jaloux de sa liberté quitta le Collège avant la fin de ses études, pour suivre la carrière que son frère avait choisie.

Nous arrivons ainsi à 1862. Ludger vient d'être reçu avocat. Il pratique, de société avec M. Mousséau. aujourd'hui .député du comté de Bagot à Ottawa. Elzéar passe brevet sous la raison sociale Mousséau & Labelle. Il avait alors dix-neuf ans. C'est un peu tôt pour commencer la vie d'homme, ï>our faire face sans broncher à l'avenir. Heureusement pour lui, il pouvait s'appuyer au besoin sur l'épaule de son frère

aîné, un rude jouteur celui-là, qui avait déjl vu 19 feu de près, quoiqu'il n'eût encore que vingt-deux ans. Mais qu'on me perni3tte plutôt de parler de cette époque. Qui sait? j'aurai peut-être posé un jalon sur la route de notre histoire.

Dans notre petit pays, comme dans les grands, c'est l'ambition ou le désir de se porter au premier rang qui constitue le mobile des actions. Seulement, les hautes positions d'ici ne correspondent pas à celles des peuples plus avancés ou plus civilisés. Nous n'avons ni blasons, ni armoiries, ni héridité nobiliaire; il nous manque également l'armée, les corps diplomatiques, universitaires ou autres. A peine trouvons-nous quelques lecteurs à nos écrivains ou nos poètes, qui se font journalistes pour être lus, distribuant ainsi miette à miette, le pain de l'intelligence qu'on ne goûterait pas autrement, ou qu'on n'oserait entamer sous la forme plus compacte d'un livre. Se faire auteur au Canada, c'est faire acte de sacrifice.

Nous sommes toutefois restés fidèles aux traditions. Les découvreurs de cette partie de l'Amérique y sont venus, la croix à la main: Apôtres, missionnaires,

chevaliers ou simples marins tous étaient animés du désir de conquérir les âmes à Jésus-Christ.

C'est ainsi que parmi nous, les ambitieux de gloires célestes, nos prélats, nos prêtres, nos religieuses occupent encore le premier rang, où ils sont maintenus, autant et plus par leurs œuvres de charité et d'abnégation que par la reconnaissance et la vénération du peuple. Cette grandeur vient du ciel : elle touche à la terre sans s'appuyer sur elle. Les rayons qui en descendent se croisent avec ceux de nos grandeurs humaines qui montent péniblement.

Survinrent ensuite les hommes avides de conquêtes ou de gain, les commerçants, ceux qui tentent fortune ou qui veulent refaire un patrimoine délabré.

De ceux-là comme des premiers, ne trouvons-nous nous pas grand nombre de représentants dans notre population ? L'or nous fascine toujours. Avec ses reflets fauves, il est des mains qui essaient de tisser des auréoles.

Dans leur lutte contre une forte nature inculte et contre les aborigènes, nos ancêtres acquirent une plus grande force physique, prirent un mâle courage. Que de héros ne pourrions-nous pas nommer qui appartiennent déjA à l'histoire, que d'autres autour des

chefs et les soutenant de leur bras ou de leur valeur, qui sont ignorés et qui valaient des héros ! De là, notre admiration soutenue, pour les exploits des pugillistes, dos lutteurs, des forts-à-bras, pour les tours de force, etc.

Jusqu'au commencement de ce siècle, le Sacerdoce, la richesse et la vigueur corporelle résumaient à peu près en eux les grands mérites de la nation. C'est là que se reportaient tous les hommages, que s'élevaient les grandes aspirations.

Depuis, les lutte? politiques, autre espèce de pugilat, ont fait perdre à la force physique, une bonne partie de V estime dont elle jouissait.

En vérité, nous n'avons aujourd'hui que la politique comme piédestal où poser nos citoyens de mérite qui se vouent aux intérêts de la chose publique. Jadis, nous pouvions nous reclamer de France, nous vanter de nos gouverneurs, de nos intendants, de nos généraux qu'on daignait même quelquefois, choisir parmi nous. On ne s'en vantait pas toujours et pour cause mais les gloires compensaient les hontes et bien au-delà. En définitive, nous avions part de gloire dans les réussites au Canada, g^S'.a Dei per Francos.

Sommes-nous bien des anglais parlant le français, comme on a pu le dire ? Non. Nous sommes anglais par devoir, non par sympathie profonde, et surtout pas par solidarité. Souvent nous avons porté le fardeau, sans avoir reçu notre part de rétribution. De Salaberry a donné à l'Angleterre une gloire dont elle a orné son front : cette gloire a-t-clle été payée à l'humble Canadien-Français ? N'aurait-on pas dû donner au moins en héritage à ce héros, le champ de bataille de Châteauguay — où il raccroha le dernier fil qui reliait l'Amérique Anglaise à la Puissance Britannique ?

On prépare nos grands hommes là bas, et gouverneurs et généraux ou autres officiers, ils entrent de plein pied dans notre histoire. Le grand nombre ont des mérites que nous nous plaisons à reconnaître, mais aussi, il en est plus d'un qui ont posé dédaigneusement leur talon sur la page qui leur était réservée.

C'est un malheur pour nous que la politique prime ainsi dans la valeur civile. On ne saura jamais combien de talents se perdent à la recherche de sa vaine gloriole. La politique éclaire au loin et de loin, il faudrait se garder de s'y brider de près. Que d'ailes d'éphémères et de papillons, rouges ou bleus, nous pourrions ramasser au pied de ce flambeau !

Ludger Labelle, esprit brillant, nature excessivement sympathique, né dans une famille d'ouvriers très estimée, en plein faubourg Québec, à une époque où chacun veillait sur le bas de sa porte dans les beaux jours d'été, où les amitiés se créaient pour ainsi dire à vue, d'un seul mot, et. où l'on s'aimait franchement, sans calcul, où l'on choisissait les bons laissant de côté les méchants, où on s'applaudissait du mérite du voisin au lieu de le dénigrer, Ludger Labelle, dans un pareil milieu ne pouvait manquer de s'occuper de politique. Aussi, le vit-on simple étudiant, prendre la rédaction do " la Guêpe" journal humoristique très répandu, et faire sa trouée dans les rangs du parti Dorion, que combattait M. Cartier. Le premier janvier 1861, il fondait le journal " le Colonisateur" dans les intérêts du parti conservateur. Doué d'un cœur aussi affectucux,aimant le mouvement,l'agitation des foules, connu également de tous, Elzéar devait naturellement emboîter le pas après son frère.

Le regard seul de l'IIon. Ls. Jos. Papineau, sortant soudain de l'exil, comme le génie des mille-et-une-nuits de son urne, couvrant tout l'horizon de sa grande ombre, alluma plus d'un talent réel en 1848. Je ne

crois pas que les hommes d'un certain temps valent mieux que ceux d'une autre époque, mais je crois que beaucoup d'esprits sommeillent toute leur vie, faute d'une main qui les vienne pousser à l'épaule, faute d'une voix qui leur diso " lève-toi et marche."

On a peut-être trop vanté (d'un côté) cette jeunesso de 1848, on l'a, bien sûr ! trop dénigrée, d'un autre côté. Ma plume no saurait être suspecte. Autant ma position, autant l'heure politique la dégagent de tout soupçon de flatterie. J'écris ce que je pense, et je pense que les Dorion, les Doutre, les Daoust, lesPapin, les Laberge, les Cassidy, les Laflamme, les Vigcr, les Koy, les Geoffrion, à Montréal, les Fournier, les Plamondon, les Letellier, les Caron (Bonav.) les Rhéaume, les Huot, les Légaré, les Déguise, à Québec et d'autres encore ont été des canadiens d'élite. Je juge ici de leurs aptitudes plutôt que de leurs œuvres. Beaucoup d'entre eux sont morts et la patrie en deuil a pleuré sur leurs tombes; ceux qui survivent occupent honorablement les plus honorables positions.

Tous ces gens-là sont nés à la politique sous les regards de Papineau.

Jeunes, sans expérience, ils se trouvèrent en face d'hommes faits, de rudes champions, éprouvés dans maints combats. Ils devaient succomber, sous les

coups des Lafontaine, des Aylwin, des Morin, des Baldwin, des Taché, des Cartier, des MacDonald, des Belleau, des Cauchon, des Chauveau, des Drurnmond, des Lorangcr, des Langcvin, des Ouiraet, etc.

La phalange une fois rompue, ceux qui restaient debout se disperseront pour combattre en guérillas, avec des chances de succès qui diminuaient visiblement do jour en jour. Les morts ne se remplaçaient plus, on cherchait en vains des recrues.

Cartier leur porta le dernier coup en nommant L. S. Morin, jeune homme de vingt-six ans au poste de Solliciteur-Général. Cet acte indifférent en apparence, devait avoir une portée immense. On retrempait par là le parti conservateur au cœur même de la jeunesse canadienne. Croyez bien que l'effet en dure encore.

Siméon Morin avait sans doute gagné ses éperons. Qui ne se rappelle ses succès au barreau, à la tribune et surtout sur le husting. Sa chevelure blonde bouclée, son front large, sa figure ronde, presque potelée, imberbe, qui le faisait ressembler à un enfant, son œil perçant, ses coups de tête, sa voix ample, pleine, dominant les rumeurs des plus grandes foules, sa parole abondante, sa pensée riches d'images, son geste élégant et souple, tout cela est resté dans l'imagination de plus d'un. Au collège, nous rêvions déjà d'être un

jour des petits Morins. On ne voyait rien au delà. D'une paroisse à l'autre il était suivi par de longues files de voitures. Eien de pareil ne s'était vu depuis les succès de Chiniquy.

Mais Morin était jeune homme— etc'était assez pour la jeunesse du temps. Aussi, comme on s'enrôlait, en ville, dans les villages, dans les paroisses les plus éloignées, au collège même, sous le drapeau Conservateur. Cette inondation de jeunes gens qu'on vit couvrir tous les hustings des comtés voisins de Montréal origine de là, pas d'ailleurs.

Dans la presse, la Minerve ne suffit bientôt plus pour tant de monde. Elle avait pourtant beau jeu contre le Pays, qui ne se défendait plus que pour l'honneur du pavillon. Les jeunes gens du parti se ralliaient à " V Ordre " où combattaient en tête, " Fabrc " " Koyal " "de Bellefeuille" "Boucher" "Le Sage" "Beaubien" " Genand " et quelques autres.

Ludger Labclle en prit occasion pour fonder le journal " le Colonisateur " autour duquel vinrent se grouper, Chaplcau,Mousseau, David.Fontaine, Sicotto, Tessier et Ricard au premier rang. Ils furent bientôt rejoints par Oui met, Bourgoing, Cayley, Gareau, Pariseault, Globensky, Jodoin, Lacoste, O'meara, Elzéar et une foule d'autres dont les noms m'échap-

pent et qui combattirent tous vaillamment dans les élections qui suivirent.

Los Duvernay, Marchand, Gélinas, Provancher,Trudel et plus tard Dansereau, De Montigny bataillaient dans la Minerve. Tous n'en sont pas morts mais tous en étaient atteints. De tant de combattants il en reste peu sur la brèche. Je compte ; Là bas " Royal " qui a fait un beau chemin à Manitoba, " Provancher " qui a accepté une position officielle pour reposer sa verve et son talent; ici, " TrudeV qui a été député du comté de Champlain à l'Assemblée Législative et qui représente dignement la division de Salaberry, à Ottawa, " Fabre " toujours journaliste par vocation ; son journal est comme un bain où il va rafraîchir ious les jours son esprit : ( " 1 abre " est Sénateur,) " Chapleau " dont les succès oratoires se continuent et le portent de plus en plus haut (Chapleau est Secrétaire- Provincial, à Québec,) " Beaubien " kmme d'énergie, représente à Québec le Comté d'IIochelaga, Mousseau, qui figure au premier rang, à Ottawa, dans la colonne du parti Conservateur montant à l'assaut du pouvoir : " de Belle-feuille " le Secrétaire de la Compagnie du Chemin de fer de la Colonisation du Nord, qui fera ce dernier chemin aussi bien qu'il a fait le sien ; Dansereau, le Beanmanoir du parti, combat encore à côté des Duvernay, Ojiimet tient une plume ardente et fine au Franc-Parleur.

Lacoste, Cayley, Bourgoing sont restés au barreau, avec de fortes aspirations bien justifiées par leurs talents, à la vie politique active. LeSage, occupe sous le gouvernement local la haute position de " Député-Ministre d'Agriculturo " " De Montigny " "Fontaine" sont Magistrats Stipendiaires, l'un à Terrebonne, l'autre à Joliette, David, Sicotte, Jodoin, Pariseau, Globensky, O'Meara, Eicard, et Tessicr sont dispensés dans des bureaux du gouvernement, des chambres, de la Corporation de Montréal ou autres.

" Boucher, Ludger Labelle, Médéric Marchand, Gélinas et Elzéar Labelle sont morts."

Boucher est tombé à trente ans, sur le champ do bataille. C'était une plume énergique, audacieuse; en même temps, il mêlait de la poésie à sa polémique. On a rapporté que la mort s'y est prise à deux fois pour le terrasser. (1) Pauvre malheureux ! Ludger Labelle n'a pas déserté la lutte un seul instant. Toujours au premier rang, toujours l'œil ouvert sur les grands mouvements, il commandait assez souvent les manœuvres en personne, et lorsqu'il ne les com-

(1) Des rumeurs voulaient qu'il eût été enterré vivant.

mandait pas, il les dirigeait toujours. Nous avons eu peu d'hommes d'un esprit aussi habile dans l'organisation, aussi subtil dans les moyens, aussi fécond en ressources, aussi persévérant pour ne pas dire acharné. Eût-il vécu quelques années encore, il aurait laissé une marque profonde dans notre monde politique.

Gélinas s'étî»it retiré fatigué, presqu'épuisé dans le Bureau de la Milice à Ottawa. Il a été frappe là.

Médéric Marchand était un colosse, d'une santé débordante comme son esprit. Et mort cependant à trente-cinq ans ! Oh ! la vie politique, ne tue pas toujours dans l'arène ouverte ! Elle a des dangers souterrains souvent plus terribles plus funestes que ses orages. Les veilles, les ennuis, les tracasseries, créés par des besoins nouveaux, les déboires y renversent plus de combattants que les grands coups que les chocs violents des partis.

Si j'insiste sur des circonstances qui jjaraissent de prime-abord étrangères au sujet, c'est qu'Elzéar depuis 1862 jusqu'à sa mort, a pris part à toutes les luttes politiques et municipales, soit à Montréal, soit dans les environs. Il revient là comme un portrait dans son cadre. Dès " le Colonisateur" il s'exerçait

à préparer des faits divers ou des articles d'un genre léger, ou des poésies, mais il n'avait pas encore atteint sa "veine" la chanson, qui lui a valu ses succès. Pour se distraire des ennuis de l'étude du droit, ennuis qu'il n'a connus que par ouï-dire, comme bien d'autres du reste, il s'occupait d'élections et de politique.

Pendant quinze ans, on le vit combattre en tirailleur, au milieu de groupes do jeunes gens, harcelant l'ennemi, l'attaquant de flanc, de queue ou de tète, frappant dru et quelquefois fort ; Ses coups avaient toujours leur effet. A la veille d'une élection, il était sûr de trouver à sa porte les hommes les plus importants, qui recherchaient sor. appui ou à défaut, qui lui demandaient de rester neutre. Peu soucieux de promesses des grands, il allait où son cœur l'entraînait et il y allait naturellement toujours avec cœur. Il se liait avec des affections et des sympathies, jamais avec des intérêts. Il devait toujours rester jeune. C'est ainsi qu'il vit passer trois ou quatre générations d'étudiants, oubliant au milieu d'eux son âge et sa profession. Il versait une larme sur ceux qui lui échappaient, pour se ranger, se marier ou pour devenir sérieux, puis il se reprenait de suite à rire et à s'amuser avec de plus jeunes, ayant soin toutefois de les choisir parmi l'élite dos talents. Son amitié

seule était un certificat d'intelligence, d'esprit ou de bon cœur. On s'en faisait honneur en haut lieu autant et peut-être plus encore que dans la mansarde de l'étudiant. Des ministres, des sénateurs, des juges, les sommités du barreau ont suivi son corps au cimetière à titre (Tamis.

A quel parti politique appartint-il ? A tous et à aucun. Il appartenait avant tout à ses amis, et après cela?... aux amis de ses amis.

Son influence n'en était que plus recherchée. Partout où il allait, il y avait foule. S'il ne parlait pas on s'attendait du moins à l'entendre chanter ou raconter quclqu'historiettc toujours amusante, toujours armée d'un trait d'esprit.

La maladie lui a laissé peu de relâche durant les quatre dernières années. Ses amis s'attristaient sur son sort, on le disait mourant, ira jour même, on le dit mort. Pauvre Elzèar !

C'était en 1872.

L. O. David, de " V Opinion Publique " écrivait à ce propos l'article que voici.

" Eh bien ! Il n'est pas mort; pourtant on le croyait bien fini, cette fois, et lui-même trouvaicque c'en était

fait. Il passa trois jours sans rire ; c'était, pour tout le monde un signe funeste. Il avait dit, quelques semaines auparavant, à un ami, qu'il venait de prendre un verre de vin pour faire pousser les fleurs au printemps sur sa tombe et il disait à un autre, lorsqu'il se vit cloué dans son lit par la maladie, qu'il valait mieux en finir une bonne fois que de recommencer tous les ans à mourir à demi ; qu'autrement, il finirait par ne plus croire à la mort. Les gens commençaient à dire du bien de lui ; plus il avançait vers sa dernière demeure, plus on lui trouvait des qualités, des vertus même. Quant à son esprit et à son talent, il n'y avait plus d'expressions assez fortes pour en faire l'éloge. S'il était mort, sa réputation était faite. On commençait à lui pardonner bien des peccadilles. " Que voulez vous, disait-on, c'est un poëte. "

J'avais composé une notice nécrologique ; je ne veux pas qu'il soit dit que je l'ai faite pour rien ; ce n'est pas ma faute si elle n'a pas servi. D'ailleurs, pourquoi ne pas faire savoir aux gens tout le bien qu'on dit d'eux après leur mort ? Ce serait de nature à leur donner plus de confiance.

Yoici donc les dernières paroles que nous devions adresser à notre ami pseudo-défunt:

Hier (ou avant-hier), est décédé, à Montréal à

l'âge de vingt-huit ans, M. E. L... bien connu dans le monde des lettres et de la bohème.

" Il est mort comme il avait vécu, sans crainte et sans souci, avec des sentiments de foi qu'il n'aurait jamais perdus lors même qu'il l'eût voulu. Je ne dirai pas qu'il a vécu ce que vivent les roses, cette comparaison serait un peu flattée ; mais il aurait pu vivre plusieurs années encore; il a mieux aimé vivre vite que longtemps. Nature vive, légère et sympathique, n'aimant que le côté plaisant de la vie, faite pour vivre de l'air du temps et des rayons du soleil, déplacée par conséquent dans un pays où l'air est si froid. Esprit irréfléchi, mais juste et droit lorsqu'il se donnait la peine de réfléchir. Cœur sensible, généreux, prodigue même, mais inconstant et toujours à la recherche de nouvelles émotions. Toujours rempli de bonnes résolutions et de ferme propos, et prêt à réparer ses fautes, quitte à recommencer un moment après. S'il était né à Yénise, il eût passé sa vie en gondole, à chanter ses poétiques inspirations. A Paris, il eût fait, par son esprit, ses gais propos et ses allures, l'admiration et les délices du Quartier Latin ; ses chansons auraient couru les rues. On aurait dit en lisant plusieurs do ses vers : " mais c'est du Béranger 1 " Enfin il eût vécu partout où il suflit d'avoir de l'esprit et du talent pour vivre : voilà pourquoi il n'a

pu vivre au Canada. Il était de toutes les fêtes de toutes les réjouissances et se trouvait à j:>oint pour célébrer tous les événements heureux qui arrivaient à ses amis. Pas un mariage, pas un baptême n'arrivait sans qu'il en fut, d'une façon ou d'une autre ; il faisait des vers pour les épouses et les mères et buvait à leur santé. Il éj)iait le premier sourire des mai-mots et fêtait avec le père leur première dent. De tous les étudiants il était le meilleur ami. et dans les réjouissances qui accompagnaient leur entrée en profession, il brillait au premier rang. Son absence dans ces occasions eût paru d'un mauvais augure.

" Tous les ans, il disparaissait pendant deux ou trois mois, vaincu par l'ennemi acharné qu'il avait toujours sur les talons, le rhumatisme. Il revenait le printemps, avec les premiers rayons de soleil, les premières fleurs et le chant du rossignol, la figure épanouie, l'œil illuminé par l'espérance, le cœur plein d'illusions. Il arrivait clopin-clopant, appuyé sur son bâton de vieillesse, et allait ainsi de bureau en bureau annoncer à ses amis l'heureuse nouvelle de sa résurrection. C'est dans ces bons moments qu'il composait ces jolies chansonnettes, ces douces élégies si remarquables par la fraîcheur des idées et des sentiments, par l'élégance, l'harmonie ot la facilité du style et la finesse de la critique. Sans doute cela venait souvent sans culture,

les chardons so mêlaient quelquefois aux fleurs, mais on n'en appréciait que mieux la fertilité de la nature. Tout le monde se rappelle encore l'enthousiasme qui accueuillit sa charmante opérette sur la confédération, cette spirituelle boutade dont les traits sarcastiques, la verve intarissable et les fines allusions sont dans tous les esprits.

" Que n'aurait-il pas fait avec de l'étude, de la persévérance et de la santé ! Beaucoup de poètes distingués de France n'avaient pas plus de talent naturel.

" Longtemps, ses amis se répéteront les bons mots, les vives saillies de ce pauvre Elzéar et parleront des vicissitudes de cette existence originale. "

Eût-il vécu en France, je crois avec M. David, qu'Elzéar aurait été un poëte et se serait distingué comme tel. Au lieu d'être une langue d'étude, comme elle l'est ici, la langue française eût été pour lui la langue maternelle qui s'apprend et se parle sans effort. Il eût de plus trouvé des lecteurs en nombre et de l'encouragement.

Mais à quoi sert, au Canada, d'être poëte, écrivain,

philosophe, savant, lorsque la politique absorbe tous

les mérites, lorsque la magistrature, à tous les dégrés,

lorsque la position do lieutenant-gouverneur même,

ne sont que des retraites honorables de la vie politique ?

Faut-il le plaindre s'il a usé de la vie comme le vulgaire en use, s'il a bu à la coupe de la borne, sur le sentier poudreux qu'il suivait à côté de nous, s'il a combattu, s'il a lutté avec nous ? Où est la vie de la jeunesse en dehors de ce tourbillon ? Montrez-moi donc un tertre ombragé, des tréteaux, un théâtre quelconque d'où un poète puisse chanter à l'aise.

Tous trouverez cent mille personnes à qui les noms do Montferrand, Duhaîme, ou Grenon sont familiers.

Nommez Lafontaine, Cartier, Dorion ; en rencontrerez-vous dix mille qui les connaissent ?

Chauveau, Crémazie, De Gaspé, LeMoino, Fiset, Yerreault, Lemay, Fréchette, Casscgrain, Taché, Lajoie, Parent, Suite, Provancher, Baillargé, Crevier, Auger, Legendre, Faucher, DeCelles, Dunn, Marmotte, Buies, De Boucherville, etc.

Qui les connaît pour les apprécier ?

" A peine deux mille canadiens.

En Septembre dernier, ce pauvre Elzéar venait passer quelques semaines chez-moi. Il avait emporté une partie de ses manuscrits, pour me les donner à lire et à retoucher, peut-être aussi, afin de pouvoir se dire, au cas de mort, les sentant sous sa main. " Je ne mourrai du moins pas tout entier." L'humidité de la saison causée par des pluies presqu' in cessantes irritèrent sa maladie. Il nous quitta pour se rendre à Saint- Vincent-de- Paul, dans la famille Tassé où il fut entouré des soins les plus attentifs.

De retour à Montréal, il n'eût que le temps d'aller serrer la main aux amis, et il se mit au lit pour ne plus se relever. Monseigneur Fabre l'assista a ses derniers moments.

Il expirait le 24 octobre, à 11 heures du »oir, au milieu de sa famille éplorée. Son oncle, M.Papineau, et son ami Houle et moi lui avons fermé les yeux.

Je reproduis ici quelques extraits des journaux.

Du Franc- Parleur

Une des figures les plus sympathiques de la présente génération littéraire vient de disparaître : Elzéar La-

belle est mort avant-hier soir. Il n'avait que 32 ans. Sa mort était prévue, de lui-même surtout,- -et il s'y est préparé en vrai philosophe chrétien. Il ne laisse que des amis et quelques vers charmants qu'on aimera longtemps à relire. Elzéar Labelle était une des natures les plus délicatement poétiques, un des esprits les plus français de notre pays.

De la Minerve

C'est avec une profonde impression de tristesse, qu'ont dû ressentir tous ceux qui l'ont connu, que nous avons annoncé hier la mort de M. Elzéar Labelle, avocat, décédé mercredi soir, à la résidence de son oncle, M. J. M. Papineau.

Une maladie qui le minait à vue d'œil, depuis de longues années, l'a emporté dans la fleur de l'âge et dans tout l'épanouissement de ses brillantes facultés. Il n'avait que trente-deux- an s. Aussi trouvait-il que c'était bien tôt pour mourir, lui qui aimait la vie et en jouissait avec délices, dès que le mal qui dissolvait lentement sa frêle organisation lui permettait de respirer et de ce mouvoir à l'aise aux chauds rayons d'un soleil de printemps. L'hiver, il le passait d'ordinaire entre les quatre murs de sa chambre de ma-

lade, environné des soins attentifs de parents dévoués qui le protégèrent dès l'enfance, et attendant avec espoir les premières brises printannières, auxquelles il dut tant de fois un retour temporaire à la santé. Mais enfin, voyant que tout allait bientôt finir, il s'était d'avance résigné au départ, et quand l'heure a sonné pour lui de dire adieu à ce monde où il avait brillé, chanté et souffert, il s'est éteint doucement, sans trop de regrets, sans murmure, muni de tous les secours dont l'Eglise entoure ses enfants pour les préparer à entrej>rendre avec confiance ce redoutable voyage où se transforment les destinées humaines.

Ses amis, (et qui en compte plus que lui ?) ne se consoleront jamais de sa perte : car il était à' tous égards ce qu'on est convenu d'appeler un homme sympathique et charmant. On ne pouvait faire sa connaissance sans s'attacher aussitôt à lui et sans rechercher le charme de son intimité. Sa causerie, semée de bons mots, d'anecdotes amusantes,de pointes délicates qu'il savait aiguiser de façon à les rendre piquantes, sans la moindre amertume, était des plus agréables. Esprit fin aussi bien que causeur excellent, et poëte à ses heures, il a laissé des épigrammes, des poésies légères, surtout des chansons marquées au cachet do la belle littérature et du bon goût.

Peut-être se plut-il trop à vivre au sein des douceurs

du far nlente. Sa riche et féconde nature n'aurait eu besoin que d'un peu plus de culture pour produire quelque chose de durable qui lui aurait acquis l'une des places les plus éminentes dans la pléiade de nos écrivains nationaux. Il possédait à un degré exquis le sentiment de l'art, l'amour du beau littéraire dont il ne s'écarta jamais dans ses écrits. Parmi les regrets que nous inspire sa disparition prématurée d'au milieu de nous," l'un des plus vifs-est qu'il n'ait pu réaliser le désir qu'il exprima souvent de réunir en volume, les productions éparses sorties de sa plume élégante.

Maintenant qu'il n'est plus, on appréciera encore davantage les nobles qualités d'esprit et de cœur qui lui attiraient si facilement les sympathies générales. Toute la jeunesse de Montréal, nous en sommes sûr, l'accompagnera à sa dernière demeure. L'amitié et l'admiration qu'il a provoquées partout autour de lui, dans le cours si varié de son existence, lui feront cortège au moment suprême ; elles gaideront religieusement sa mémoire, et le suivront éplorées par-delà le tombeau

Dans le même journal, M. Blain de St. Aubin, publiait les strophes suivantes :

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