LE DEPART DU P'TIT BENSON
Dans les beaux jours de l'été de 1866, les habitue» de la rue Notre-Dame, furent, durant quelques jours, vivement intrigués par la présence assidue d'un jeune étranger. Tous les après-midi, de quatre à cinq, heure à laquelle, les galants et les coquettes se donnaient rendez-vous, sur ce boulevard montréalais, on le voyait invariablement s'y promener le cigare à la bouche et le lorgnon sur l'œil.
La curiosité féminine, (car les femmes surtout se préoccupèrent de cette apparition) ne tarda pas à être satisfaite ; et, grâce aux informations prises par l'une d'elles, tout le monde élégant de la ville connut bientôt le personnage.
Il s'appelait Benson.
Un de ses compatriotes, M. Jules Fournier. établi à Montréal, depuis quelques années, se chargea de lancer le nouveau venu. Il parla si hautement de sa richesse et de son amabilité, que plusieurs de nos familles canadiennes, toujours hospitalières à l'égard des étrangers, s'empressèrent de le combler d'invitations et d'amabilités.
Il fut admis dans les cercles de jeux ; et chacun qui
le croyait millionnaire redoubla de soins et d'attentions pour mieux conserver cette mine précieuse. Le Major B et my lord S , deux des principaux membres du Club Jacques-Cartier, devinrent ses amis intimes et ses parrains dans le grand monde.
Les bals et les soirées abondèrent ; et l'histoire du temps rapporte, que plusieurs jeunes personnes sentimentales devinrent un million de fois amoureuses du jeune étranger.
O amour des femmes !
Il poursuivait donc une existence entourée de toutes les douceurs, lorsqu'un beau jour, la vérité curieuse ayant fouillé et retourné ses poches, montra au public berné qu'il ne s'y trouvait pas un seul sou.
Bref, Benson n'était qu'un farceur arrivant de New York, qui, connaissant la bonne foi de certaine bourgeoisie d'alors, n'avait pas cru devoir se refuser le plaisir de vivre quelque peu à ses dépens.
Malheureusement pour lui, la fin de son séjour parmi nous ne fut pas aussi agréable que le début. Les jolies bouches qui l'avaient accueilli à son arrivée, par des sourires, couvrirent sa retraite de paroles de dédain et de mépris.
Cette aventure, et quelques autres du même genre,
m'inspirèrent les strophes que vous allez lire. Elles
ne disent que la vérité. Puissent-elles être pour plu-
sieurs une leçon de méfiance.
Un jour, et qui ne s'en rappelle ?
Un étranger nous arriva :
On le vit avec le gros £ (1)
Que l'on crut être son papa ;
Mais voilà que l'aimable Jules (2)
Détruisit ce honteux soupçon,
Affirmant aux plus incrédules,
Que l'enfant se nommait Benson.
Admis dans les bonnes familles, Sous l'aile de ces protecteurs, Il plut à nos charmantes filles, En obtint même des faveurs.
(1) Un gentleman menant joyeuse vie.
(2) Un aventurier Fiançais qui joua ici un certain joie.
Seriez-vous de mauvaise pâte,
Il suffit de la nouveauté,
Pour que le beau sexe en toute hâte,
Vous donne la célébrité.
Suivant Jules, (s'il faut le croire,) Il possédait beaucoup d'écus ; Tous les jours, il payait à boire A ceux qui ne le pouvaient plus.
Certain mylord de cette clique, Déchu par prodigalité, Homme de rare politique, Vantait sa libéralité.
Au mariage du beau Prume (1) On le fourra dans les honneurs, Il portait un brillant costume Fourni par différents tailleurs.
il) Violoniste de sa Majesté le Roi des Belges, qui épousa à Montréal une de nos plus gentilles Canadiennes.
Parmi les galants de la noce, Aucun n'eût pu l'identifier, Si, près de lui, dans le carosse, On n'eût point vu l'ami Fournier.
Pour chasser les sombres pensées, Ce jeune et prodigue gaillard Employait toutes ces soirées Pans une salle de billard, Où la classe aristocratique Toutes les nuits, dans le secret, Se livrait au plaisir bachique Entre le whist et le piquet.
En aussi bonne compagnie, Il fit de rapides progrès ; Puis il mena jo}Teuse vie, Poussé par de premiers succès.
Lui parlait-on d'une amourette A nouer pour le lendemain,
On voyait ce jaune squelette Quitter son air de sacristain.
Une si furtivo existence Devait produire ses effets :
Bientôt la cruelle indigence Parut, sous ses livides traits.
Mais, en dépit de la misère, Il fallut dire : Soyons grand !
Car Jules prônait que le père Etait un riche commerçant.
Or, dans ces somptueux repaires
De plaisirs et de passions.
Il apprit, entre autres affaires,
Certaines spéculations.
Doux et respectueux pupille
De ses trois honnêtes tuteurs,
Il accrut la grande famille
Que forment les mauvais payeurs.
Quand le sol se couvrit de neige,
L'enfant éprouva le frisson ;
" Il faut que l'homme se protège,"
Dit-il, au commis d'Henderson : (1) .
On lui trouva bonne figure,
Puis, il avait l'air si dévot,
Que ce bon marchand de fourrure
Lui fit crédit pour un capot.
Encouragé par ces avances,
Il ne reconnut plus d'égard,
Il empruntait à toutes chances, Promettant de rendre plus tard.
Il trompa même, par sa mine, Un vieux et pauvre cuisinier Qui travaillait à la cuisine Du fameux Club Jacques-Cartier.
(1) Marchand de fourrures de la rue Notre" Dame.
Mais un jour vint, jour de détresses, Que d'innombrables créanciers Lassés de ses belles promesses, Le menacèrent des huissiers.
Alors, perdant tout son courage, Dégoûté de notre pays, Il médite un petit vo}Tage A travers les Etats-Unis.
La bouillante locomotive Annonçait déjà le départ, Pendant qu'une foule oisive S'impatientait du retard.
Lorsque Ben son et son bagage Parurent à la station, Avec un cheval de louage, En bon ordre et condition.
Une minute, et l'artifice Avait le plus heureux effet,
Quand un sergent de la police Saisit Benson par le collet.
Lafond qui connaissait son rôle, L'aborde ainsi fort poliment ; " Yenez^dit-il, mon petit drôle Vivre aux frais du gouvernement. "
Pour être payé de sa dette, Il parait que notre marchand, Averti de son escampette, Avait eu recours an warrant ; Et si, le bambin tout en larmes N'eût point dépouillé le capot Il serait à goûter les charmes De l'obscurité d'un cachot.