Mes sentiments et nos idées avant 1870
Lorsqu'une éclaircie se fait dans la vie sombre, il faut en jouir avec toutes ses puissances de gaîté.
En janvier i865 nous étions installés depuis six semaines, mon père, ma mère, ma fille et moi, dans notre petite villa « Bruyères » au golfe Juan.
Du matin au soir et tard dans la nuit nous admirions la beauté d'un ciel toujours plus bleu ou plus fourmillant d'étoiles, d'une mer toujours plus doucement bercée et plus chantante.
Nos pins, chauffés parle soleil, embaumaient l'air de leurs senteurs vivifiantes mêlées au parfum des thyms et des romarins qui tapissaient la montagne.
Etre propriétaire sur la Côte d'Azur passionne follement: la terre y est si vivante, si féconde! Elle se plaît à dépasser sans cesse l'espérance mise en elle. Et c'est une stupéfaction, lorsqu'on
la retrouve, de voir comment elle a grandi et multiplié ce qu'on lui a confié quelques mois auparavant.
Combien de stations faites, d'émerveillements échangés auprès de chaque plante, de chaque arbre de notre jardin, et que de projets pour d'autres plantations!
Ce jardin tant aimé était bien à ma mignonne Alice et à moi, car mon père et ma mère ne manquaient jamais de nous dire : (c Votre Bruyères. »
(( Et si mon père le prenait à ma mère.^^ nous demanda un jour ma fdle, que cette crainte hantait depuis longtemps sans qu'elle ait encore osé nous le dire.
— J'y ai pensé, lui répondit mon père, et Jean Reynaud s'en était inquiété. Je cherche un moyen de le mettre à l'abri en cas de mort de ta grand'mère et de moi. Grandis vite, Alice, marie-toi et nous te donnerons Bruyères en dot. ))
Le vieux docteur Maure et Mérimée viennent ensemble me faire leur visite de Jour de l'An. Le docteur Maure a une lettre de M. Thiers à nous lire, ce qui est sa marotte et agace particulièrement Mérimée .
Nous parlons de notre France, que nous aimons également tous trois.
(( Elle baisse, dit le docteur Maure, écho de M. Thiers.
— On juge avec son jugement, répliqua Mérimée. Voyons, Maure, ne faites pas le perroquet. »
La dispute commence entre Mérimée et le docteur Maure. C'était bien la chose la plus amusante du monde que d'entendre les mots cinglants de l'un dits avec une froideur glaciale et les ripostes emportées de l'autre frappant à coup sûr.
J'alimentai la querelle et soufflai sur le feu tant que je le pouvais. Dans la lettre que Mérimée ne parvint pas à empêcher le vieux docteur de nous lire, M. Thiers parlait de M. de Bismarck avec inquiétude.
(( Neftzer, dis-je, ne manquant jamais une occasion d'en parler à Mérimée, affirme que M. de Bismarck veut nous isoler, éloigner l'Italie de nous, s'en servir pour écraser l'Autriche. Il joue à cette heure très grand jeu, se laisse accuser de détester l'Allemagne, tandis qu'il ne songe qu'à la grandir.
— Neftzer a raison, sur ce dernier point, répliqua Mérimée. M. de Bismarck désire agrandir l'Allemagne pour pouvoir en donner de plus grands morceaux à la Prusse. Le roi Guillaume sait à quoi s'en tenir là-dessus. Il soutient son ministre contre la Chambre , contre la diète de Francfort, contre la noblesse prussienne, contre le peuple. « On ne dira un
jour que je suis un roi exceptionnel que parce que j'ai compris Bismarck, répète-t-il à ceux qui l'attaquent. Accuser Bismarck de n'être pas Allemand, c'est être sans yeux pour regarder. ))
(( Ce qui se passe est contenu dans ce qui a été fait, ajouta Mérimée. Non, la France ne baisse pas, mon cher Maure, elle monte, au contraire. Quand nous aurons entre l'Autriche et nous un état-tampon, que la France aura donné la Vénétie à l'Italie et que l'Allemagne ne sera grande et forte qu'au travers de la Prusse favorisée par nous, vous verrez quelle situation aura la France.
— Vous ressemblez à ces Prussiens dont parle leur roi Guillaume, répliqua le docteur Maure. Vous n'avez pas d'yeux pour regarder. Thiers observe d'une taille moins haute que la vôtre, mais il voit le péril menaçant où vous voyez la sécurité. Dieu veuille que ce soit vous et non lui le prophète ! »
Nos amis se sont groupés autour de Peyrat pour fonder un journal qui va paraître et pour lequel, à mon départ, on m'a demandé ma collaboration. Peyrat m'a raconté que, lui aussi, avait débuté comme moi par la poésie, mais que Béranger trouvait ses vers fort bons. Puis il a essayé d'être pasteur, ce qui explique pourquoi il bat si souvent Neftzer sur l'interprétation
des textes de la Bible ou de l'Évangile. Son incroyance l'a chassé du Temple, mais il lui est resté la haine violente de l'Eglise. Sa phrase favorite est : (( Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! »
Le premier numéro de l'Avenir national a paru. C'est un journal du soir comme le Temps. Peyrat, en bon ami de Neftzer, n'a pas été fâché de lui faire concurrence. Est-ce une concurrence.^^ Non. Des écrivains plus républicains que Neftzer et qui se sentent des lisières au Temps le quitteront pour V Avenir national. Mais les lecteurs du Temps resteront fidèles à la modération, aux habiletés de discussion, aux vues de Neftzer dans les questions extérieures.
Peyrat m'avait envoyé son programme à l'avance. J'y avais surtout approuvé cette phrase qui exprimait alors les convictions de notre milieu. (( Nous n'avons qu'une ambition, servir la cause de la démocratie et de la Révolution à laquelle depuis de longues années nous avons consacré notre vie. Dévoués à la cause démocratique, quel que soit le résultat de nos efforts, nous aurons donné à la démocratie la preuve de notre dévouement. »
C'est Edmond Adam et Duclerc qui ont trouvé et quelque peu fait les fonds pour V Avenir national. Etienne Arago est chargé du feuilleton dramatique. Frédéric Morin traitera les questions d'enseignement. Brisson, Challemel-Lacour, promettent d'y écrire.
Peyrat osera dans la lutte contre l'Empire
tout ce qu'on peut oser. Nous en avons assez des hésitations. Le moulinet n'a plus sa raison d'être, il faut les coups.
Notre golfe est idéal en ce moment. Les journées sont si belles, si printanières que nous vivons dehors. Et nous sommes en janvier!
Les mêmes mots nous reviennent sans cesse à la bouche : a Comment ceux qui pourraient être ici restent-ils dans la boue, dans le brouillard.^ »
Nous avons passé toute l'après-midi dans notre petite anse, que les gens du pays, pour me flatter, appellent : (( Le port Lamber ! »
Ma fdle jouait à creuser un lac sur le gravier. Nous étions, mon père et moi, assis sur les roches de granit rouge, enveloppés de soleil. Lui regardait tour à tour le ciel, la terre et l'eau. Moi je fermai à demi les yeux, aveuglée par la lumière qui faisait pour ainsi dire crépiter le sable sous l'afflux des étincelles d'or.
Un (( coup de mistral ». que nous ne sentions pas au fond de notre anse, soufflait avec colère sur les vagues qu'il bleuissait et soulevait. Les nuages fouettés se sauvaient, attirés par les Alpes aux crêtes neigeuses, mais dont les flancs nus aiment à se revêtir de ouate légère.
Nous remontons vers la maison fleurie. La route est balayée par le vent, les pins se cour-
bent les uns vers les autres avec des bruissements doux.
Ma fille nous les montre d'un joli geste et ajoute :
(( Ils se disent des choses gentilles et s'embrassent. On voit bien qu'ils s'aiment. »
Mon vieil ami Arlès-Dufour vient passer quelques jours avec nous, et c'est grande fête à Bruyères !
Malgré le vœu que nous avons fait avant son arriA^ée de ne pas lui dire un mot de « son Empire », lui-même nous provoque, car il est enchanté, ravi de iNapoléon III, qui s'est, il y a dix ans, au moment du traité de commerce, laissé convaincre par lui de la nécessité d'une grande Exposition universelle. Arlès-Dufour nous apprend qu'une commission de quarante membres a été enfin nommée, présidée par son ami Armand Behic, composée de ses meilleurs camarades, dont Jean Dollfus, qui passe à Cannes ses hivers, Michel Chevalier, Cobden.
Et c'est un hosanna !
« Le rapprochement des peuples par les œuvres du travail et de la paix, c'est la fin des guerres, la fraternité des races. »
La civilisation, le progrès, la science, font partie du vocabulaire d' Arlès-Dufour impérialiste, comme de celui de mon père démocrate
socialiste, comme du mien républicaine de 1792. Comment discuter?
Nous enrageons un peu, mais alors nous accentuons les idées qui nous séparent, comme (( la libération de la pensée », comme « l'absurdité de toute tradition )).
(( Vous êtes grotesques, Lamber, votre fille et vous, nous dit Arlès-Dufour, car, en même temps que vous vous indignez tous deux contre le passé, vous avez la passion de l'ancien, du bibelot, des trouvailles d'antiquité, quand moi, je n'aime que le moderne.
— C'est vrai, il y a là contradiction, réplique en riant mon père, mais elle n'est qu'apparente. Les extrêmes se rejoignent comme le droit divin et le droit populaire, comme Jésus-Christ et Barbes, comme Homère et Proudhon.
— Etes-vous assez insensé, mon cher ami ! reprend Arlès-Dufour. Je suis sûr, hélas I que vos affreux amis de l'opposition vont tout blâmer dans notre Exposition. Ils ne pourront pas dire, en tous cas, qu'on ne s'y est pas pris assez tôt. Le décret initial date de juin i863, et elle n'ouvrira qu'en juin 1867. Les nations les plus lointaines auront eu le temps de s'y préparer. Le prince Napoléon est le président de notre commission, Rouher en est le vice-président. Avec deux hommes aussi actifs, aussi énergiques, nous ferons des merveilles! »
Malgré l'autorité des mots : progrès, science, civilisation, nous protestons contre l'Exposi-
tion. Ce sera ou un insuccès pour la France ou un succès pour l'Empire. Dans l'un et l'autre cas, nous la condamnons.
Depuis la première exposition universelle à Sydenham, en i85i, Arlès-Dufour, comme toute l'école de Manchester, est fanatique d'expositions. Avec Briglit, avec Gobden, il est convaincu que la fraternité des peuples de l'univers découlera du contact des intérêts commerciaux et industriels (.( groupés en de grandes assises », c'est l'une des phrases de celui dont je ne partage aucune idée, mais que je chéris comme un second père.
Arlès-Dufour, le lendemain de son arrivée, nous lit une lettre du général Ttirr, que j'aime beaucoup et vois souvent chez notre ami commun, Hongrois comme Tûrr, Szarwady.
La lettre est datée du 21 février, et Cobden l'envoie à Arlès-Dufour, accompagnée d'une curieuse brochure du général. Cette lettre est écrite en français. Quoique longue, je la reproduis tout entière, car elle note un état d'esprit d'autant plus curieux qu'il est celui de l'un des vaillants parmi les mille de Garibaldi.
« A Richard Cobden, député de Rochdale au Parlement anglais.
(( Mon cher monsieur,
(( Depuis plus de trente ans que l'Europe vous salue comme l'un des plus fervents apôtres du progrès social, vous avez proclamé la néces-
lO MES SENTIMENTS
site d'un pacte international qui réunira tous les peuples sous la bannière de l'humanité.
(( Disciple et soldat de cette grande idée, je vous envoie un travail dans lequel vous retrouverez vos propres conclusions.
(( Bien des politiques qui se prétendent sages vont s'écrier, je le sais : « Utopie, rêverie! )) C'est avec ces grands mots qu'on a voulu de tout temps arrêter la marche du progrès, faible et puéril obstacle renversé par la force irrésistible de la vérité. La civilisation ne recule pas. . .
(( Les temps sont mûrs pour V Association européenne^ conçue il y a plus de deux siècles par Henri IV et la grande reine Elisabeth.
(( Quelques souverains mal inspirés tenteront seuls d'opposer une digue au flot qui monte, en essayant de maintenir sous le joug les nations frémissantes. Ce sera la lutte suprême dont le bon droit sortira vainqueur. Les nations sœurs fonderont sur le terrain d'une indestructible amitié l'édifice de leur mutuelle indépendance.
(( Vous connaissez les paroles remarquables par lesquelles Sully explique le projet : « Association européenne », conçu par ce roi si justement populaire. « Ses vues, dit Sully, n'étaient pas inspirées par une ambition petite et misérable, ni bornées à un léger et bas intérêt. Il voulait rendre la France éternellement heureuse. Comme elle ne peut goûter cette parfaite félicité que si toute l'Europe la partage avec elle, c'était le bien de tous qu'il voulait faire et d'une ma-
nière si solide que rien à l'avenir n'en ébranlerait les fondements.
(( C'est en se reportant à cette féconde tradition d'un grand règne que l'empereur Napoléon III voulait réunir en congrès tous les souverains, et dans quels magnifiques termes!
(( Après avoir exposé la situation de l'Europe, la déchéance des traités de i8i 5, l'absence d'une base nouvelle pour l'édifice ébranlé de toutes parts, le danger permanent d'un semblable état de choses, le souverain de la France concluait par ces paroles solennelles : « Cessons (( de nous opposer par d'étroits calculs aux légi- (c times aspirations des peuples. Ayons le couce rage de substituer à un état maladif et préce caire une situation régulière et stable, dût-elle (.( coûter des sacrifices. Réunissons-nous sans (( système préconçu, sans ambition exclusive, (( animés par la seule pensée d'établir un ordre (( de choses fondé désormais sur l'intérêt bien (( compris des souverains et des peuples. »
Et le général Tûrr terminait ainsi :
(( Qu'il soit conclu au plus vite, le pacte international, et la paix régnera sur toute la surface de l'Europe. Tout ce qu'on est convenu d'appeler les questions extérieures disparaîtra des préoccupations publiques. La famille, la religion, la propriété, ces trois grandes bases de tout ordre social, seront solidement assurées. Les budgets dégrevés des énormes dépenses
qu'entraîne la paix armée cesseront de puiser à la source féconde de l'impôt qui devrait vivifier les campagnes au lieu de les inonder de sang. »
Arlès-Dufourchantaitleslouanges d'Henri IV, de Napoléon III, sur un ton dithyrambique. Mon père, après cette lecture, ne trouvait pas mot à dire. Son vocabulaire escamoté par un défenseur de la religion et de la propriété, — il hésitait un peu sur la destruction de la famille, — en vérité, c'était trop fort! Henri IV, Napoléon III entonnant l'hymne de la fraternité : (( Les peuples sont pour nous des frères ! » Paroles sacramentelles qui n'appartiennent qu'à tout bon républicain de 18/I8, non, c'était fou! Ce vol de principes, d'expressions, devenait criminel. Les (( tyrans » pacifistes, il ne manquait plus que cela î Et la Révolution, la grande, l'immortelle, qui avait battu quatorze armées pour prouver qu'elle pouvait être victorieuse par les armes quand il lui plaisait de l'être, mais qui abhorrait la guerre, à quoi se reconnaîtrait-elle maintenant. ►^
Arlès-Dufour répondait par le même mot à tous les raisonnements de mon père : (( Jacobinisme! »
((Voyez-vous, Lamber, disait le vieux Saint- Simonien au vieux socialiste collectiviste, je préfère les pires tyrans aux gens comme vous et vos pareils. Vous n'êtes que des démolisseurs. Vous n'affirmez que des négations. Votre foi est
l'incroyance, votre conception sociale n'a pour base que l'effondrement, votre compréhension de la liberté n'est faite que d'exclusivisme, d'intolérance, d'autoritarisme farouche, de haine accumulée par les siècles ; les plus braves gens parmi vous sont capables par sectarisme de toutes les abominations. J'aime mieux mon empereur pacifiste. . .
— Pacifiste ! un homme qui n'engendre que la guerre î
— Après l'Exposition universelle, il n'y aura plus de guerre, c'est la conviction de Napoléon III , c'est la mienne ! »
Ceux que nous appelions les utilitaires avaient beau jeu ; ils gagnaient chaque jour du terrain. L'évolution, la paix universelle! les impérialistes qui nous côtoyaient n'avaient plus que ces mots à la bouche. A quoi bon faire une révolution quand l'auteur du régime de i852 lui-même s'amendait et songeait à nous donner des libertés. ^^
Les exilés gémissaient. Charles Blanc m'envoyait des lettres de son frère. Mon père recevait d'un ami communication des doléances de Ledru-Rollin. Eugène Pelletan, Edmond Adam , Challemel-Lacour, m'écrivaient que Victor Hugo, que Schœlcher, les adjuraient de réagir.
(( Réagir contre qui.^^ s'écriait mon père,
l4 MES SENTIMENTS
contre des gens qui vous ont pris votre portemonnaie et vous proposent aimablement de vous le rendre.
(( Quoi ! les mots, les idées, les faits, ne signifiaient-ils plus la même chose à quelques années de distance ? » écrivaient d'Angleterre ceux qui refusaient l'amnistie des mains de l'homme du 2 Décembre.
L'utopie, qui avait jusque-là rejeté les idéologues dans l'opposition, les rapprochait de l'utopiste qui était au pouvoir.
(( Duruy, répétaient dans nos rangs les fameux utilitaires, nous arrache une à une toutes nos armes des mains. Avec quoi combattre? N'a-t-il pas proposé à l'empereur l'instruction gratuite, et celui-ci ne l'a-t-il pas acceptée en principe .^^ Les ministres seuls limitent les réformes, mais qui peut affirmer qu'au prochain jour Napoléon III n'imposera pas sa volonté et ne portera pas au parti républicain, en lui enlevant son programme, comme le lui conseille Duruy, (( un coup dont il ne se relèvera pas )) ? Et alors que deviendra l'opposition ? Une formule creuse sans point de départ et sans but ! »
(( Faites donc, maintenant, mieux que nous pour l'instruction primaire, me dit Mérimée, en m'interpellant sur la promenade de la Croisette, un jour que j'allais à une matinée du Cercle nautique.
— Duruy accouchera finalement d'une sou-
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ris, répliquai-je, il n'y a qu'un régime de liberté qui puisse accorder la gratuité et de plus imposer l'obligation à l'instruction primaire.
— Il n'y a qu'un pouvoir fort qui puisse jamais se servir du mot « obligation ».
Je levai les épaules et j'allais quitter Mérimée quand il retint dans les siennes la main que je lui tendais, et me regardant bien en face :
(( Non, en vérité, Juliette Lamber, vous qui êtes une libérale sincère, vous croyez que des Peyrat, des Ghallemel-Lacour, des Arago et leur progéniture jacobine, des Brisson, des Ferry, des Ranc, vous donneront la liberté s'ils gouvernent un jour .^^ Ce sont des fils de Robespierre, de Saint-Just et de Marat. Si jamais ils sont au pouvoir, ils procéderont non seulement comme les terroristes, mais comme l'Eglise en ses plus sombres jours, car ils sont une Eglise eux-mêmes, ces fanatiques d'anti-cléricalisme, une Eglise plus petite que la grande, mais aussi dogmatique. Ils se croient des esprits libres et ils ne sont que des esprits qu'irritent les autres en ne subissant pas leurs formules. Entre les Eglises des sectaires et les Eglises des cléricaux, je ne fais aucune différence. Moi, je suis un esprit libre, je suis un libéral, je suis un anti-clérical sincère, tandis que... »
Victor Cousin venait vers nous ; il entendit les derniers mots de Mérimée.
(( Encore le spectre noir! dit-il. Quelle hantise!
— Non, je parlais du spectre rouge.
— Hélas ! le spectre rouge est aux portes de l'Eglise, et Florence se rapproche tous les jours de Rome. Mais comme vous voilà belle! ajouta Cousin en me regardant. On ne saurait être habillée avec plus d'élégance. »
Le compliment me flatta et je ne voulus pas être en reste. Je répondis à Cousin qu'il était le plus grand couturier du monde, car il vêtissait ses grandes dames des lumières magiques de son style.
(( Flatteuse I me dit Mérimée toujours goguenard, vous feriez mieux de conseiller à Cousin de prendre plus de soin de sa toilette. »
Le fait est que le chapeau et la houppelande du membre de l'Académie faisaient peu d'honneur aux lettres françaises. Ils frisaient la malpropreté tandis que passaient et repassaient sur la Croisette les Anglais brossés et rebrossés.
Mérimée fut désolé de l'insuccès des projets de Duruy, peut-être parce que je lui reprochai leur échec avec un manque complet de générosité. M. Rouher avait fait une opposition passionnée à ces projets, sous prétexte de manque d'argent et soutenu par les autres ministres.
Ils parvinrent même à obtenir de Napoléon III une sorte de reniement de son appro-
bation. On inséra dans le Moniteur du Soir une note disant que (( le rapport du ministre de l'Instruction publique n'avait été livré à la publicité que comme expression de son opinion personnelle. »
Duruy donna sa démission, mais l'empereur l'obligea à la retirer.
Mérimée, en me parlant du fait, ajouta que lui-même avait insisté pour que Duruy ne cédât pas la place à d'autres.
Fould, très lié avec Mérimée, quoique rarement du même avis, lui écrivait que le peuple n'est déjà que trop instruit et qu'on se repentira, plus tôt qu'on ne croit, d'avoir surcbaulTé l'intelligence des classes inférieures, qu'il vaut mieux faire de beaux monuments, admirés du monde entier, de belles routes, des chemins de fer, que d'encombrer le pays de valeurs dont il n'aurait pas le placement.
Je reçois un grand nombre de lettres à propos de la mort du duc de Morny. Pour beaucoup de gens, c'est une catastrophe. Girardin m'écrit que l'Empire est gravement atteint par cette mort : « L'influence de Morny, me dit-il, était la soupape de sûreté. Devenu loyalement libéral, il voulait, répétait-il, faire oublier le 2 Décembre. Lui seul était capable (( d'imposer » un ministère libéral, un ministère Ollivier
à la versatilité de Napoléon III, lui seul osait lui dire la vérité au milieu des mensonges de son entourage. C'est lui qui rectifiait les zigzags d'Ollivier. Morny, comme conseiller journalier, ajoutait Girardin, pouvait seul tirer parti à la fois de l'empereur et d'Ollivier pour le bien de la France. Ollivier, conduit par Morny, eût pu paraître un grand homme d'Etat. Sans Morny comme sauvegarde, il n'échappera pas à l'accusation prochaine ou tardive d'avoir inutilement trahi son parti. »
(( Morny disparu, m'écrivait à son tour M""^ d'Agoult, c'est le caractère de Napoléon III sans boussole. Il était la « tête » de l'Empire. Sa mort est un gros appoint pour notre parti. »
Je sus par d'autres lettres d'Edmond Adam, de Peyrat, de Duclerc, de Challemel-Lacour, qu'à leur avis la première assise de l'Empire était détruite.
La mort du duc de Morny, les Propos de Labiénas, coup sur coup, quels atouts dans notre jeu !
Ah! ces Propos de Lahiénas, on ne peut s'imaginer quel événement, quel coup de foudre !
La Vie de César, publiée par Napoléon III, venait de fournir à Rogeard une arme classique maniée avec un art incomparable, et dont les blessures réjouissaient un parti aussi lettré que le nôtre. Quel régal, quel chef-d'œuvre que ces Propos de Labiénus I
L'érudition, le style, la plume tenue comme un fleuret déboutonné, donnaient une valeur combative à chaque mot. C'était bien là un pastiche, avec toutes les marques de la réalité. On croyait entendre ces propos sortir de la bouche même d'un vieux romain.
Mon père, qui connaissait Rogeard depuis longtemps et l'appelait le Justicier, parce que, fondateur avec Longuet de la petite revue de la Rive gauche^ il avait attaqué Sainte-Beuve, About, les ralliés à l'Empire, mon père me lisait, me relisait les Propos de Lahiénus, traduisant chaque mot en latin, me prouvant que ces Propos avaient dû être écrits d'abord dans la langue de Cicéron.
Mérimée dit au docteur Maure qui me le redit :
(( Cette machine-là me fait l'effet d'une catapulte. C'est à faire sauter la place la plus forte dans notre pays de France. C'est furieusement fort et horriblement bien. »
Rogeard-Labiénus déclarait avec une ironie sanglante qu'on ne peut juger la prose de celui qui proscrit. Républicain sous Napoléon III, comme Lahiénus sous Auguste, Rogeard-Labiénus cependant jugeait par leurs écrits et par leurs actes les deux Césars confondus.
Les allusions fourmillaient. Morny devenait Varus engloutissant les légions françaises au Mexique.
Le vieil étudiant (( rive gauche » que j'avais
pour père, écrivit à Rogeard une lettre en latin pleine d'enthousiasme.
Rogeard répondit ce mot laconique : (( Le succès est tel que rien ne peut y ajouter, à moins que César ne me proscrive ! »
Napoléon IIÏ commit la faute de poursuivre Rogeard, malgré les prières de Mérimée à l'impératrice, celles du prince Napoléon à l'empereur. Le prince, irrité de ce qu'on ne l'écoutait pas, allait répétant : a La Vie de César ne saurait être trop mal jugée, c'est un livre qui a compromis la famille î »
Rogeard exilé fut plus sympathique encore. Professeur remarquable, fort honnête homme, il laissait à Paris des amis influents comme Ranc, comme Méline, et un groupe de ((jeunes», dont sa parole chaleureuse avait fait (( des soldats de l'avenir ».
Quand je rentre à Paris, je trouve mon pauvre ami Gaston Paris accablé par une douleur qu'il ne peut vaincre. \\ a perdu la meilleure, la plus incomparable des mères.
Chez M""^ d'Agoult on ne parle que du dernier discours d'Emile Ollivier. Sa belle-mère elle-même laisse dire ce que tous répètent, que ce discours « est une profession de foi scandaleuse en faveur de l'Empire. »
La majorité à la Chambre en est aussi stupé-
faite que la gauche. Tous les « petits Ollivier » s'écartent de lui, sauf Adalbert Phillis, Gambetta et deux ou trois inconnus. La formule de l'opposition naîtra plus tard de ce discours d'Emile Ollivier. L'Empire libéral, y compris le plébiscite, datent de là. C'est une conversion totale I
Il faut avoir entendu les discussions passionnées, les révoltes, les excommunications de cette époque pour comprendre à quel degré de haine nous étions parvenus, nous victimes et défenseurs des victimes du 2 Décembre.
On se querelle aussi pour ou contre Germinie Lacerteux, des Goncourt. M"'^ de Pierreclos, nièce de Lamartine, dont mes lecteurs des volumes précédents connaissent l'esprit et la (( libre parole », comme dit M""^ d'Agoult, ^me Jq Pierreclos est scandalisée par Germinie Lacerteux et elle scandalise à son tour lorsqu'elle en parle, car elle ne craint pas les mots pour traduire ses impressions.
(( C'est Lucrèce Borgia graillonnante, s'écriet-elle, et elle se met en colère lorsqu'on compare les Goncourt et Flaubert et qu'on veut faire des premiers les chefs du réalisme.
(( Ah ! non, dit-elle, faire de la réalité, ce n'est pas choisir la route où il y a le plus de « sentinelles », pour m'y faire marcher. Généraliser
des exceptions sales, c'est l'ordure ordurière, voilà tout. »
Les partisans des Goncourt, rares d'ailleurs parmi nos amis, où l'on est en majorité idéaliste, reprochent à M.""^ de Pierreclos le (( réalisme de ses critiques ». L'un deux l'interpellant l'autre soir chez moi, elle répondit :
(( Ah les malfaiteurs ! on ne saurait trop les injurier bassement. Vous verrez où ils vous mènent ; ils vous feront regarder les plaies honteuses avec curiosité. On parle de chirurgie! Quand un chirurgien a une plaie en main, il la nettoie et y colle sur l'heure un pansement qui la couvre et la cache ; mais les Goncourt en étalent le pus et la gangrène, et ils semblent poursuivre le but d'infecter les petites plaies de rencontre avec la grande qu'ils promènent. »
Nous quêtons pour offrir une médaille à M™^ Lincoln. L'assassinat d'un (( président » nous met hors de nous. Qu'on assassine les (( tyrans », c'est admissible, mais le chef d'un Etat républicain, c'est l'abomination de la désolation !
(( Le (( Pacifisme » d'un empereur, dit mon père, l'assassinat d'un Président républicain par des républicains, je ne comprends plus, je deviens fou I »
ET NOS IDÉES AVANT l8"JO 23
C'est le Phare de la Loire qui a ouvert une souscription k deux sous au nom de Victor Hugo, de Louis Blanc, de ChaufTour-Kestner, de Flocon, de Greppo, de Quinet, de Schœlcher, d'Eugène Pelletan, de Michelet, de Littré.
Il faut faire honneur à nos chers héros exilés ou combattants de la bonne cause. Je quête, je quête jusque dans la rue ! La souscription atteint le chiffre de 80,000 francs, et nous n'avons réellement accepté que deux sous par souscripteur.
Je reçois d'Alexandre Weill ce de la part de notre grand mort », de la part de Meyerbeer, une place de baignoire pour l'Opéra.
Enfin on donne l' Africaine! Le retard de plusieurs mois, causé par la construction du vaisseau, me permet d'assister à la première représentation.
L Africaine ne voit le jour que vingt ans après sa naissance, c'est à cela peut-être qu'elle doit sa perfection. Meyerbeer l'a faite et refaite.
La carte de Weill avec le numéro de la baignoire est placée dans un petit coffret avec un bouquet de violettes. Sur le ruban qui noue ce bouquet, sont écrits deux mots qui me touchent profondément : (( Le dernier! »
(( Elle viendra à la première de mon Africaine, oh qu'elle soit, n'est-ce pas.^^ » avait dit Meyerbeer à Weill.
J'accomplis ce vœu avec émotion, et ma joie est grande du grand succès de l'Africaine.
C'est le vieux Fétis qui, sans se soucier de ses quatre-vingts ans, a mis l'œuvre en scène. Faure est merveilleux en Nelusko, Marie Sasse passionnante en Selika, Naudin superbe en Vasco.
Alexandre Weill, toujours cancanier, me dit que M""" Fétis... et Ghallemel-Lacour sont dans une baignoire près de la nôtre.
Le lendemain, nous allons en nombre au Supplice d' une femme . Quelle histoire que celle de cette pièce! Pour ma part, je l'ai lue deux fois transformée par Girardin, qui l'a refaite quatre fois. Quatre fois refusée, il la donne à Dumas fds qui la modifie au point que Girardin ne la reconnaît pas et ne veut plus la signer.
Dumas déclare qu'il a seulement retouché la pièce. Ce sont des attaques, des réponses, des contre-attaques, des polémiques sans fin qui nous divisent et contribuent à piquer la curiosité publique, à passionner les spectateurs.
La pièce jouée, moi qui l'avais lue avant les retouches, je donne raison à Dumas fils. Je me dispute avec Girardin, le lendemain, à un déjeuner chez M™^ d'Agoult; il m'injurie sans me convaincre, bien entendu.
Régnier, Lafontaine, M""" Favart, de notre avis à tous, ont admirablement joué cette pièce très difficile à interpréter parce qu'elle est haletante.
Joli vernissage! Nous y admirons bruyamment noire ami Guillaumet avec son «Soir dans le Sahara, qui est du reste médaillé.
Quoiqu'elle doive sa décoration à Napoléon TII, je suis heureuse de voir Rosa Bonheur décorée de la Légion d'honneur.
Il y a un très bel Henner. Un ami me dit : (( C'est toujours la même chose. » Je réponds : (( Oui, un Henner I »
Ma Picardie! La voilà superbement poétisée. UAve Picardia nutrix de Puvis de Chavannes provoque des appréciations contradictoires qu'on formule très haut, de façon olTensive de part et d'autre.
Le portrait de Devink de Robert Fleury est fort admiré. Guillaumet me dit qu'il est dommage que le fils de Robert Fleury, Tony, n'ait rien exposé. L'an dernier, son Enfant embrassant une image était bien joli!
Mais quelle horreur et aussi quels rires! Voici rOlympia de Manet. Nue, étendue, accoudée sur un drap blanc. Derrière elle une négresse tient un bouquet. Sur le drap blanc un chat noir déteint et laisse la trace de ses pattes sales.
Germinie Lacerteux en littérature, le chat noir aux pattes sales en peinture, c'est complet! 0 idéal, idéal! Je vais revoir Picardia!
Liszt, tonsuré en avril, vient à Paris dans son costume d'abbé. Il déjeune chez M""^ d'Agoult. C'est la première fois que les célèbres amants se revoient. Louis de Ronchaud, qui est resté l'ami fidèle des deux au moment de leur rupture et depuis, et qui a « négocié » l'entrevue, me la raconte.
Il est stupéfait qu'on puisse s'être à ce point aimé, à ce point détesté, et qu'on se retrouve avec ce calme, qu'on cause de ses enfants morts ou vivants avec cette sérénité.
(( Souriants, avec un peu de moquerie d'euxmêmes, ils se regardent, me dit Ronchaud. Moi seul entre eux je suis ému. Ce qui leur plaît à chacun , c'est qu'ils ont gardé leur beauté ; il leur est agréable de voir et de montrer à (( l'autre » qu'il leur « reste » quelque chose de leur allure, de leur suprême distinction. Nélida, Béatrice, Arabella est plus grande dame qu'elle ne l'a jamais été. Liszt a encore toute sa fière élégance, et l'on sent, on devine qu'ils se disent : (( La séduction se comprend, s'explique I ))
(( M*"^ d'Agoult, ajoute de Ronchaud, ayant brusquement demandé à Liszt pourquoi il s'est fait abbé, il répondit :
« Pour ne pas me marier I »
Liszt avait promis à la princesse Wittghens-
tein de l'épouser si elle devenait veuve. Le prince mort, elle lui rappela sa promesse; il n'a pas voulu être (( le mari de la princesse ».
Mes amis sont fidèles au (( soir » que j'ai chaque semaine. Leur assiduité me ravit. Le sauvage Toussenel, l'anti-mondain Peyrat, Edmond Adam, Challemel-Lacour, Eugène Pelletan, Duclerc, quand il est à Paris, Charles Blanc, Louis Jourdan, de Reims, d'Artigues, Edmond Texier, Henri Martin, Hippolyte Carnot, Gaston Paris, Heizel, Burty, Castagnary, Paul de Saint- Victor, Louis Ulbach, les Arago, Etienne et Emmanuel, Arthur Arnould, Alexandre Bixio, Garnier-Pagès, son gendre Dréo, Laurent Pichat, M'"^ de Pierreclos, M™« Le Barbier de Tinan ; M™« Adam-Salomon, Ernest Hamel, Victor Lefranc, Neftzer, Alexandre Weill: les uns venant chaque semaine, les autres de loin en loin. Mon vieil ami Arlès-Dufour grimpe mes étages à mon (( soir )) dès qu'il arrive de Lyon.
Nous le faisons endiabler avec son Exposition , ses visites aux Tuileries, son empereur, la corruption de l'Empire, dont nous avons toujours quelques nouveaux faits à citer.
(( Je confesse, nous dit-il un jour, que le pouvoir, comme tous les pouvoirs, gangrène un peu.
— Excepté celui de la République, s'écrie Peyrat. Les gens de 92 et de 98 n'ont pas été gangrenés, ni ceux de i8/i8.
— Le pouvoir monarchique étant plus vieux, vous pou vez choisir de plu s nombreux exemples . Vous, républicains, vous n'en avez que deux! Or, dans la proportion, il serait facile d'établir qu'il y a eu plus de monarchies honnêtes que de malhonnêtes. Je reconnais qu'un Cavaignac est le type de la plus haute moralité, mais si les républicains n'étaient pas supérieurs comme vertu, leur gouvernement anonyme, sans responsabilités, pourrait devenir la honte des hontes! »
L'un de mes derniers soirs a été particulièrement intéressant. Notre ami le docteur Glavel, fort au courant des projets de Massol, de Brisson et du Groupe de la future (( Morale Indépendante », organe dont Glavel nous annonce enfin la prochaine apparition, nous a parlé avec enthousiasme du travail des loges maçonniques, qu'il dit admirable et colossal.
(( On reprend en sous-œuvre dans les loges, nous confie le docteur Glavel, la politique française, et l'on y établit les responsabilités les plus lointaines. La répartition historique de ces responsabilités sera faite avec une justice implacable, surtout par la loge de Massol, de Brisson, et de Gaubet : « la Massolerie ». La catholisation de la France par Glovis servira de point de repaire à une action en sens inverse qui
extirpera le cléricalisme jusqu'en ses premières racines.
— Bravo I dit Peyrat. Brisson est la jeune incarnation rêvée des principes de V Avenir national; c'est le jacobin pur, inaltéré, inaltérable.
— Pourquoi s'arrêter à Clovis et ne pas remonter au déluge.^ dit Saint-Victor. Les malheureux noyés ont certainement été les victimes d'un Dieu clérical. Qui sait s'ils ne pratiquaient pas quelque morale indépendante.
— Un corps-à-corps avec les traditions pour des gens qui s'enorgueillissent d'avoir eu des ancêtres au mieux avec Salomon et de descendre d'Hiram, ajouta Duclerc, c'est drôle.
— Les enfants d'Hiram ne renoncent pas à leurs traditions, répliqua vivement Clavel. Ils veulent déblayer en France les traditions chrétiennes pour ensuite inaugurer les leurs. »
Peyrat et Clavel s'entendent à merveille pour faire tourner toute discussion au profit du Robespierrisme.
(( C'est très bien, dit Peyrat, nous remplacerons le culte catholique par celui de la déesse Raison. »
On discute alors sur les principes de la liberté.
(( Croire, ne pas croire, être libre, » dit Saint- Victor.
Peyrat n'aime pas ça.
(( La liberté avant tout, répète Eugène Pelletan, approuvé par les deux tiers de nos amis.
— La République d'abord, répond Peyrat.
Et puis après...
— Après, quoi.^^ demande Duclerc.
— Après qu'on aura extirpé toutes les erreurs, alors...
— Et qui est-ce qui triera les vérités des erreurs ?
— Nous !
— Vous, infaillibles!
— S'agit-il, oui ou non, de culbuter l'adversaire.^
— Oui; mais, pourtant, j'aime à savoir pour qui et pourquoi je culbute l'adversaire.
— Pour appliquer les principes de la grande Révolution.
— Celle de 92 ou celle de ^3?
— Oh ! dit Peyrat, pas la Révolution comme Quinet vient de la comprendre, pas la Révolution avec réserve contre ce qu'il y a de plus puissant en elle. Michelet, qui est bien autrement humain que Quinet, a accepté la Révolulion, non châtrée de la Terreur.
— Quoi! la Révolution française, s'écria Duclerc, ne peut être détachée de ses férocités. ^^
— Férocités nécessaires ! répliqua Peyrat.
— Et qui pourront le redevenir.
— Parbleu ! »
Quand Duclerc et Peyrat discutent, c'est un renvoi d'arguments si subit que nous écoutons sans interrompre. Il n'y a d'ailleurs pas place pour une phrase, pour un mot.
Challemel-Lacour nous raconta ce même soir qu'il y avait brouille entre Quinet et Michelet à cause du livre de Quinet récemment paru. (( Madame Michelet, qui n'aimait pas cette vieille amitié, est aux anges de penser qu'elle ne retournera plus à Veytaux, ajouta Ghallemel. C'était pourtant bien amusant de voir ensemble les deux grands amis, de les écouter. Michelet, spirituel, disant des extravagances que M""" Quinet prenait à la lettre, h la grande joie de Quinet. Ah ! ce verger du parc descendant doucement, avec sa pente gazonnée, vers le lac, l'adorable coin I
(( L'amour de Michelet et de Quinet pour la nature était tel, continuait Challemel qui se sentait écouté, qu'une fleur, un chant d'oiseau, une libellule, une mouche, leur faisaient improviser le plus délicieux des romans. Hélas î le voilà terminé, le poétique livre d'histoire naturelle que les deux historiens composaient en causant l'un pour l'autre.
(( Quinet accuse la Révolution (( du déséquilibre de la France ; elle a subi, dit-il, les terroristes comme elle subit Napoléon III par abandon d'elle-même. » Michelet au contraire a fait l'histoire de la Révolution avec béatitude. L'écart de la pensée politique entre les deux vieux ,amis est absolu. Ils ne se comprennent plus, ils le se rencontreront plus ; ils jugent et marchent chacun en sens inverse.
— Tant pis pour Quinet, tant mieux pour
Michelet, repartit Peyrat. Nous n'avons pas besoin de garder dans nos rangs des gens qui démolissent nos propres constructions, et Challemel est certainement de mon avis. Ces constructions sont ce qu'elles sont, il faut s'y loger. La troisième République doit-être bâtie sur les fondations de la première. La seconde est enfantine ; elle n'a pas compris qu'un gouvernement doit mettre sa durée au-dessus de ses principes. »
Le vieux Garnier-Pagès qui était là ce soir-là protestait de toutes ses forces.
(( Ce n'est pas la première République qui rendra la troisième possible, c'est la seconde et son honnêteté en face de la corruption impériale. Périsse la République plutôt que les principes par lesquels on peut toujours la faire renaître, ajouta-t-il scandalisé.
— La durée avant tout, partons les moyens, s'écriait Peyrat, notre programme futur doit tenir dans ces quelques mots de Saint-Just : (( Ce qui constitue la République, c'est la destruction de tout ce qui lui est opposé I »
— La République, c'est la mise en jeu de toutes les libertés assimilables par une société, répliqua Garnier-Pagès.
— Cette République-là est vieux jeu et ne vaut pas quarante-cinq centimes, reprit Peyrat agressif. Mon cher Garnier-Pagès, vous avez toujours été un naïf.
— Dites un nigaud, vous le pensez, Peyrat.
— Peut-être bien ! N'avez-vous pas été nigaud le jour où, en 1857, vous vous êtes retiré de la lutte électorale en cédant la place à Emile OUivier? Que vous en semble, franchement?
— J'ai fait ce que j'ai fait avec la logique de l'esprit d'opposition pour que le candidat de l'Empire ne soit pas nommé.
— Quelle différence faites- vous donc aujourd'hui entre un candidat du Gouvernement et M. Emile OUivier?
— Aucune I répond Garnier-Pagès en riant. Je ne fais de différence qu'entre vous et moi. Si vous avez deviné, en 1867, ce que deviendrait Emile Ollivier, ce dont je doute fort, c'est que vous êtes sorcier, et je ne le suis pas ! »
Le docteur Glavel interrogé à nouveau sur l'époque de l'apparition définitive de la Morale indépendante nous dit que ce sera en juillet. On a enfin réuni les fonds nécessaires, grâce à la Massolerie. Massol, Caubet, Brisson, dirigeront et rédigeront la revue.
(( Il faut enfin prouver, dit Glavel, que la morale est indépendante des religions qui la faussent.
— La morale indépendante de la religion, dit Saint- Victor, n'est accessible qu'aux esprits très élevés, très aristocratiques dans le sens supérieur du mot. Si vous vulgarisez l'idée de l'indépendance de la morale, vous déchaînerez les appétits et les passions sans frein des êtres inférieurs.
— Voyez Tolain, Murât et Fribourg, ajouta Garnier-Pagès, qui sont des démocrates sincères, des ouvriers : ne viennent-ils pas de déclarer aux socialistes « que la religion est une manifestation de la conscience humaine respectable comme toutes les autres manifestations. »
— La religion est une ligature de la pensée ; il n'en faut plus ! dit Glavel.
— Tolain, Murât et Fribourg, ajouta Peyrat, sont des héritiers des bêtises de i8/i8. »
Garnier-Pagès, Edmond Adam, Duclerc.
Bixio, protestèrent ; ils étaient hommes de i8/i8 et le parti pris des jacobins de les ridiculiser les agaçait.
(( Pourquoi s'attarder et s'irriter en des discussions byzantines sur la religion, la morale, etc..^^ reprit Eugène Pelletan ; ce qui vaut mieux, c'est de marcher à la conquête de la République! Telle que nous la comprenons aujourd'hui, avec l'expérience de 98 et de /i8, religion, morale, s'enchevêtrent, sans brisures, sans chocs, sans heurts, dans le large mouvement d'esprit que provoque la liberté. »
Peyrat l'arrêta violemment: (( Tolain, Murât, Fribourg, quoique jeunes sont de « vieilles barbes, » dit-il. Ne vont-ils pas prêchant la patience aux travailleurs .^^ Un Raoul Rigault, un Germain Gasse qui terrifient les bourgeois en leur décrivant des ouvriers destinés à tuer les (( réacs » et les riches, voilà qui fait faire du chemin à nos idées. Raoul Rigault, en même
temps qu'il remue les masses, rend docile le bourgeois. Les Protot, les Humbert, voilà des hommes utiles qui prêchent « les abattis de la Forêt Noire ».
(( Plus on souffle la haine, plus la République est proche. Les démagogues nous servent mieux que les socialistes qui sont prêts aux (( essais loyaux )). (( La loi sur les coalitions vaut la peine d'être expérimentée, répète M. Fribourg, par les travailleurs, artisans, cochers de fiacre et ouvriers d'Etat, » qu'il se vante de conduire. Je préfère à Fribourg le blanquiste Genton qui s'écriait hier : « Je suis pour celui qui dit : « Il faut lâcher les tigres. »
Nous trouvions Peyrat étonnant; aucun de mes amis ne s'indignait violemment contre lui. Peyrat jacobin, s'appuyant au besoin surMarat, personnifiait l'une des forces de la lutte contre l'ennemi qui nous hypnotisait, ne nous laissant voir que lui, et rien en dehors de lui.
J'avais, selon mon habitude, pris des notes sur les conversations de cette soirée, et je ne trouve aucune trace de révolte dans nos esprits contre le terrorisme de Peyrat.
Chez la plupart d'entre nous les traditions de libéralisme, le respect des nuances de l'opinion républicaine, dominaient, mais nous étions sensibles aux reproches de tiédeur des plus avancés comme Peyrat, comme Ernest Hamel, qui nous appelaient (( des empotés », ennemis des idées de ((justice, de délivrance des préjugés ». Ranc-
avait trouvé une injure dont il nous foudroyait de loin, du quartier latin : « bourgeois libertaires )).
Gaston Paris qui, peu à peu, à force d'énergie, parvient à dominer la douleur qui Fa broyé à la mort de sa mère, m'apporte un volume de son plus cher ami Sully Prudhomme : Stances et Poèmes. Il m'en lit plusieurs morceaux, et mon admiration lui fait autant de plaisir que s'il s'agissait d'une œuvre de lui.
Je lui demande d'où vient un tel poète. Il me stupéfie en me disant qu'il a été employé à l'usine du Creusot, puis clerc de notaire. Gaston Paris ajoute que son ami est un lettré, un philosophe, un savant, un orateur. C'est à la conférence La Bruyère qu'il a conquis ses admirateurs.
Gaston Paris, lié avec Sainte-Beuve, lui a envoyé le volume de Sully Prudhomme accompagné d'une lettre émue. Sainte-Beuve vient d'en parler avec enthousiasme dans son dernier Lundi que Gaston Paris a en poche et où le Vase brisé est cité.
Je demande à notre ami commun de m'amener celui qu'il chérit, dit-il, à l'égal d'un frère. Ils viendront tous deux le lendemain.
La physionomie de Sully Prudhomme est d'une grande douceur. Je lui dis combien j'admire Stances et Poèmes que j'ai littéralement dévoré. Sa modestie est grande. Son livre, croit-il, ne vaut pas le bien qu'on en pense, et il sait que l'amitié de Sainte-Beuve pour le père de Gaston Paris, pour Gaston Paris, lui a seule dicté ce qu'il a écrit sur les pauvres petits vers d'un débutant.
(( Vous parlez comme un écrivain qui peut faire mieux encore, Monsieur, lui dis-je, faites donc î Mon admiration peut monter à de plus hauts degrés. J'ai une folie : celle d'admirer. »
Sa timidité vaincue, le jeune poète s'échauffe, parle de haute philosophie, de science, avec une rare éloquence, une clarté, que je n'ai connues qu'à lui, et qui attachent à tout jamais à son esprit.
La guerre du Mexique apporte un appoint précieux à notre lutte contre l'Empire.
J'habite si près du Corps-Législatif, qu'en quittant les séances, plus d'un de mes amis, député ou journaliste, lorsqu'un incident de quelque intérêt s'est produit, vient me conter les
nouvelles sur la Terrasse des Tuileries où je suis de quatre à sept heures, lisant, tandis que joue ma fille.
M. de Morny n'est plus là pour se défendre, et on l'attaque durement. Les « bons Jecker » résument aujourd'hui l'aventure désastreuse du Mexique et nos amis les jettent toujours avec le même succès à la face de nos adversaires.
Je causais un jour du Mexique avec ma vieille amie, M"^ Beuque, à la Librairie fouriériste. Elle me raconta que Victor Considérant, très lié avec Bazaine, lui avait envoyé copie d'une lettre adressée par lui au commandant en chef de l'expédition du Mexique. Elle me donna cette copie que je lui demandai.
Victor Considérant conseillait à Bazaine de réembarquer son expédition, ajoutant qu'il rendrait parla à la France toutes les sympathies du Mexique et qu'on lui saurait gré aux Tuileries de sa décision.
(( C'est votre droit de chef d'expédition à une telle distance de prendre cette responsabilité, affirmait Considérant. Si vous laissez un jour de plus entourer votre position par les circonstances qui marchent à grands pas sur elle, vous ne serez plus maître de la situation et elle deviendra misérable. Tout sera perdu, même l'honneur I et vous serez forcé de vous rendre à discrétion ou de commettre quelque lâche vilenie... »
(( Aujourd'hui, disait M"^ Beuque, les pré-
ET NOS IDÉES AVANT 1 87O Sq
dictions de Considérant, ne se réalisent que trop.
— Oui, ajouta Toussenel, qui entrait sur les dernières paroles de naa vieille amie. Considérant a été prophète et Bazaine a dépassé la mesure des (( vilenies » explicables par la situation. Cet homme est odieux, l'ambition le ronge. Il pousse Maximilien aux actes de violence pour le compromettre, il l'humilie et le révolte par son arrogance ; il rançonne la municipalité de Mexico pour qu'elle exècre le malheureux empereur. Je le soupçonne de tramer quelque criminelle intrigue pour remplacer Maximilien. Je sais de lui des traits qui prouvent que son âme est basse.
— Considérant aime beaucoup Bazaine ; il le croit rancunier, violent, mais foncièrement loyal.
— Et Considérant se connaît en hommes, » reprit Toussenel goguenard.
Je répète à ma vieille amie et à Toussenel, mot pour mot, une confidence que Mérimée me lit cet hiver avant la mort de Morny, et qui les frappe beaucoup tous deux :
(( Morny, m'avait dit Mérimée, était convaincu, et il avait fait passer cette conviction dans l'esprit de l'empereur, que les Etats-Unis sont une menace pour l'Europe. Il eût voulu qu'un empire fût créé au Mexique, empire protecteur et soutien des grandes et petites républiques latines, et constituer par le groupement une
l\0 MES SENTI ME xNT s
puissance capable de résister aux E(ats-Unis, »
Toussenel haussait les épaules.
(( Les Etats-Unis, dit-il, feront tôt ou tard ce qu'ils voudront en Amérique. Nul ne les empêchera. Inutile de les défier et de s'inscrire auprès d'eux comme ennemis. On peut organiser les républiques sud-américaines en confédération, mais à la condition de ne pas commencer par faire la conquête de l'une d'elles. Je trouve pour le moins grotesque, ajouta Toussenel, qu'on nous répèle sur tous les tons que nous n'avons plus d'ennemis et qu'on s'en aille en chercher au bout d'un autre monde. Le pays blâme l'expédition du Mexique, c'est pour lui un accroc à ce qu'on lui répète et qu'il entend croire : que « l'Empire, c'est la paix! »
« On nous a fait une France détrempée qui craint les averses, une France soldat du pape et athée en même temps. Elle ne s'intéresse plus qu'à la prochaine foire universelle. Quant à nos intérêts extérieurs, elle s'en soucie comme d'une pomme verte. Lequel, parmi nos grands politiciens de l'opposition, s'en occupe autrement que pour attaquer ce que fait l'Empire .^^ Est-ce qu'ils ont un programme, eux.^^ une prévision .^^ L'ennemi unique leur paraît être aux Tuileries; ils se contentent de le harceler, ils l'ahurissent, mais, sauf M. Thiers, qui donc parle à la France des dangers qui s'amassent au dehors .^^ Moi, j'ai peur pour la France, et je l'aime encore plus que je ne hais l'homme de
Décembre. Je voudrais voir au parti républicain un grand programme de politique extérieure, qui permettrait au pays de juger celle que (( l'bomme du paupérisme, le rêVeur, l'ami des Anglais et du pape, la dupe de la Prusse, l'ennemi de l'Autriche, l'ami de la Turquie, le vainqueur de la Russie, )) nous fait faire. Ah! je ne chercherais guère, moi, si j'avais à rédiger le programme de la France au dehors. Je prendrais, partout, en tout, le contre-pied de ce que projette Napoléon III. »
Après la sortie de Toussenel, ma vieille amie, lui et moi, nous parlons de la Morale Indépendante. M"^ Beuque est une intime de Massol et elle aime beaucoup Brisson qu'elle a connu chez les Coignet, oii il a été d'abord employé.
Toussenel recommence une autre sortie, à propos de la Morale indépendante.
(( La morale indépendante ou la libération de l'esprit humain, dit-il. Le monde de la pensée intérieure transformé! « La Massolerie », pionnière de la renaissance philosophique, politique, sociale, va entrer en ligne : attention! Massol redevient grand prêtre d'une morale tirée du [saint-simonisme, et on a vu combien elle était |belle, rue Taitbout et à Ménilmontant,\diTiiovûe Fsaint-simonienne ! Je flaire du juif dans cette ^aflaire-là. Le roi tyrien, Hiram, qui a tant conitribué à bâtir le Temple de Jérusalem, renaît ^de ses cendres en Massol. Massol rebâtira un |Temple; de même que l'architecte fut assassiné
par ses ouvriers, le Grand Architecte de l'univers sera aussi assassiné. Ce crime recouvrira quelque mythe du judaïsme et du maçonnisme associés. Massol-Hiram rebâtira le nouveau Temple pour les Juifs, rois de r époque. Cette Morale Indépendante continuera l'ancien Producteur Edimi-^monieri.^' ouhXion^i^di^ c^Quoive ami Massol, homme convaincu et sincère, est resté le disciple d'Enfantin dernière manière; or, le susdit, en fait de morale, affectionnait la plus indépendante : celle qui ne demande qu'à ficher le camp ! Je vous le dis en vérité : le saintsimonisme est l'alHé du capitalisme malfaisant, et il suscitera une question sociale dangereuse, tandis que le fouriérisme, par ses principes d'association du capital et du travail, dénouerait cette question sociale au profit de tous.
(( N'en a-t-on pas assez des négations .^^ ajouta Toussenel avec violence, ne voit-on pas que le peuple a plus que jamais besoin de principes dirigeants .^^ Et c'est à l'heure oii il est en marche, oii il monte à l'assaut de la vie publique, qu'on lui enlève la lumière haute qui le guidait. La masse française est accessible à tout ce qui l'élève, et l'on ne songe qu'à l'abaisser. Qui donc, Seigneur, a un intérêt à cela.^^ Il faudrait apprendre au peuple son histoire en cette belle forme à laquelle il est si sensible, et l'on ne travaille qu'à le faire rompre avec ses plus nobles traditions.
(( Le type de l'homme politique futur est
pour moi môssieur Emile Ollivier, reniant ses indignations premières pour les transformer en viles flatteries, fils conscient ou non du saintsimonisme qui se contentait de « dégager chaque jour l'élément progressif» des choses, sans relier la veille au lendemain. Cela fera des hommes qui dégageront chaque jour l'élément progressif favorable à leur ambition, qui ne s'inquiéteront pas plus des principes que d'une bulle de savon. Nous les voyons déjà apparaître. Ils n'auront à la bouche, comme leur initiateur Emile Ollivier, que des mots dont ils accapareront l'essence à leur profit, n'en prenant que la lettre et les sonorités. Indépendants en morale, en principes, en foi quelle que soit sa forme, ils auront des formules creuses, vidées par eux de leur vraie signification : telle je vois votre génération, ô Juliette Lamber!
— Il y a beaucoup de vrai dans ce que dit Toussenel, ajouta M"^ Beuqu«, et je suis heureuse de n'être plus jeune. J'aime mieux mes vieilles idées que les nouvelles. Massol me répète sans cesse que je suis naïve dans mon culte pour Fourier, mais je réponds : (( Cependant, je vois nettement deux choses : le mal fait par le saint-simonisme, et le bien fait par le fouriérisme. »
Challemel-Lacour vient causer avec moi sur
la terrasse des Tuileries. C'est une faveur à nulle autre seconde. J'en suis à la fois surprise et ravie, car je ne connais pas de causeur seul à seule aussi merveilleux. Il possède à un égal degré les deux éloquences de l'orateur et du causeur.
Je lui redis les navrantes prédictions de ïoussenel, et, quoiqu'il soit bien plus critique que créateur, bien plus destructeur que constructeur, il ne me console pas. Lui aussi s'attriste. Il trouve les jeunes trop détacbés des vieux. Ghallemel-Lacour est resté le lien entre les exilés et nous tous abstentionnistes. Il cherche avec Laurent Pichat à souder exilés et abstentionnistes avec les jeunes. Ils veulent renforcer les cadres du parti républicain, rapprocher les groupes de la « Rive gauche », de la « Jeune France», au moins de l'Avenir national. C'est presque impossible. Les vertus des Quinet, des Louis Blanc, des Ledru-Rollin, des Schœlcher, celles des Carnot, des Grévy, la grandeur géniale de Victor Hugo, font sourire les (( Rive gauche ».
Et même Y Avenir ISationaL l'organe du jacobinisme, que protège Ranc, que dirige Peyrat, reste l'organe des (( vieux ».
A la Chambre, pour Challemel-Lacour, le parti républicain fait de moins en moins belle figure. Jules Favre ne rappelle que Jérémie, Pelletan se met trop souvent en colère, Ernest Picard ne vise qu'au mot d'esprit, Jules Simon
est trop peu sûr, il va sans cesse d'OUivier à Thiers. C'est toujours l'homme de la lettre à' Charras, exaltant l'abstention à l'heure où il se dispose à prêter serment!
Nous, les abstentionnistes, on imagine comment nous jugeons Emile OUivier. Pour Challemel, pour moi, c'est le traître !
Sans doute, les jeunes se détachent de lui, nous avons cette consolation, mais ils ont puisé dans sa fréquentation le goût des possibilités, des accommodements. La chaîne des idées est de plus en plus fragile entre eux et nous.
(( Et, me répéta Challemel, il faudra, pour empêcher la brisure complète, publique, entre les jeunes et nous, que ce soit nous, d'âge intermédiaire, qui nous convertissions aux formes d'idées, aux procédés politiques de nos descendants! Vous n'imaginez pas le ton sur lequel ils nous parlent chez Pichat. Ils le haussent, ce ton, en raison de notre âge. Plus on se rapproche de 1848, plus on est malmené. C'est cette infatuation des jeunes qui a permis à Emile Ollivier d'être ce qu'il est, sans que son entourage l'ait exécuté dès le début de sa conversion à l'Empire. Les jeunes ont l'horreur des principes absolus, de l'intransigeance, de l'intégralité qui fait de nous, il faut le proclamer, des caractères.
(( Le salon de Laurent Pichat est curieux, ajoutait Challemel, tant on y constate chez les jeunes la diversité de jugement et l'indiscipline.
/jG MES sentiment:
Il leur faut à tout prix un chef, et je ne crois pas que Ferry le devienne. Je vois plutôt poindre Gambetta : malheureusement, s'il a l'étoffe d'un chef, il n'en a pas la tenue. A côté de Floquet, de Ferry, de Spuller, de Méhne, de Ranc, de Schœrer-Kestner, c'est un débraillé. »
Nous échangeons, tristement, Challemel et moi, nos découragements. Peyrat devient par trop maratiste et terroriste; il fait se cabrer les ex-collaborateurs du grand National, Edmond Adam, Duclerc, Hauréau, Littré, le vieux Thomas. On n'est d'accord avec Peyrat, dans le clan des anciens (( gants jaunes », que quand il s'agit de larder de coups d'épingles Girardin, (( l'assassin de Carrel ».
(( On pardonne beaucoup de choses à Peyrat, dit Challemel, à cause de sa campagne anti-cléricale. L'Eghse a, en vérité, pris trop ardemment parti pour le 2 Décembre et pousse trop bruyamment aux mesures de réaction. »
C'était lutter alors contre l'Empire que de lutter contre les prêtres.
Taine, qui avait souffert à l'université de la réaction du 2 Décembre, prenait une influence toujours plus grande sur l'esprit de la jeunesse. Gaston Paris, Sully Prudhomme, en parlaient avec admiration. Tous les jeunes, chez Laurent Pichat, discutaient les idées de Taine avec passion.
Taine était alors en pleine hostilité, non seulement contre le catholicisme, mais contre le
christianisme. Les évoques et les préfets, aux yeux du grand philosophe-critique, comme on l'appelait, étaient les instruments d'un même despotisme.
Un courant d'opinion irrésistible nous entraînait dans le sens des idées de Taine.
Chose curieuse à noter, c'était parmi nous, les païens, qu'on trouvait les moins ardents contre le christianisme. Ménard, Saint-Victor, de Ronchaud, me déclaraient qu'il fallait craindre l'épidémie des destructions d'idées élevées. La (( morale indépendante » ne les attirait pas.
Pour Taine, l'Eglise catholique devait disparaître. L'absolutisme sous toutes les formes lui était odieux, et il donnait de loin la main aux (( sectaires de la Morale indépendante », comme les appelaient parmi nous les idéalistes.
Nous avions, nous les abstentionnistes, un point commun avec Taine. Gomme lui, nous méprisions la politique. C'est ce que les jeunes (( Rive gauche » lui reprochaient à lui comme à nous. A mesure que la nouvelle génération, se rapprochant plus ou moins d'Emile Ollivier, acceptait l'action sous n'importe quelle forme, nous nous isolions, restant fidèles à nos grands chefs, Ledru-Rollin, Victor Hugo, Quinet, Louis Blanc, Schœlcher. Les vieux, de loin, n'avaient plus d'autorité que sur nous.
Lorsque nos grands exilés, que nous admirions et honorions, envoyaient un rappel aux principes, les jeunes, dans les réunions, les
l\8 MES SENTIMENTS
traitaient de (( sectaires ankylosés ». La chaîne se brisait entre les traditions et les actes des républicains de combat. C'était, répétaient Edmond Adam, Duclerc, Hetzel, Garnier-Pagès, gros de conséquences pour les moralités et les freins de la future république. L'indépendance en morale et en tradition menaçait de remplacer les principes.
De soi-disant jeunes républicains professaient certaines théories, portaient certains jugements que nos adversaires, les plus accusés par nous d'immoralités politiques, eussent dû pouvoir seuls porter et professer. Les jeunes échappaient aux enseignements élevés, allaient répétant qu'ils avaient l'horreur des chimères sentimentalistes, qu'ils entendaient ne plus juger chaque fait suivant une formule, mais selon ses résultats possibles.
C'était la condamnation absolue des idées de notre groupe et de celles des exilés qui continuaient, malgré les moqueries des jeunes, à refuser l'amnistie.
Le docteur Maure m'envoie une lettre de Mérimée, datée, de Biarritz, le 7 septembre, qu'il trouve intéressante pour moi et pour INeftzer.
Après avoir chargé son vieil ami d'une location d'appartement à Cannes, Mérimée ajoute :
(( Mon dessein, si tant est qu'on ait des desseins quand on vit à la cour, serait d'aller voir M. Fould, vers le 20 de ce mois, à Tarbes, et de revenir avec lui à Paris, pour, de là, partir fin d'octobre ou au commencement de novembre pour votre pays de soleil.
« Ici, le soleil ne nous manque pas et jamais je n'ai eu aussi chaud. Nous attendons la reine d'Espagne, la princesse Marie, et Dieu sait combien de grands hommes et de grandes femmes. L'empereur, qui est tout à fait bien, doit arriver la semaine prochaine. Peut-être aurons-nous encore M. de Bismarck, qui appelle Biarritz sa fontaine de Jouvence. Pour ma part, je ne m'en trouve pas trop mal, je n'étouffe guère. Je bois, mange et dors comme une personne naturelle.
« Adieu, mon cher docteur, (( P . Mérimée. »
Je lus cette lettre à Neftzer.
m « Oui, me dit-il, Bismarck est flatteur pour Biarritz. Il machine la guerre contre l'Autriche, c'est clair comme le jour, mais il voudrait savoir, au cas oii il déciderait son souverain, ce que ferait la France. Or, l'énigmatique Napoléon III lui-même ne le sait pas. A ses yeux, les deux adversaires sont de même force, et il croit qu'il aura toujours temps de prendre parti pour l'un ou pour l'autre lorsque les combat-
5o MES SENTIMENTS
tants seront l'un ou l'autre épuisés. Ce qu'il veut au fond, c'est que Venise revienne à l'Italie. Il ne songe qu'à justifier sa promesse : (( Libre des Alpes à l'Adriatique ». L'intérêt de la France dans la rencontre de la Prusse et de l'Autriche, il n'y pense même pas! Ce satané Bismarck finira par persuader à Napoléon III que la question de la Yénétie, qui est son idée fixe, ne peut se dénouer que par une victoire de la Prusse. »
Toussenel passe sur la terrasse des Tuileries et s'y arrête. Il me parle d'une lettre de Considérant à M^''' Beuque. Considérant cite dans cette lettre une phrase que Bazaine lui a écrite sur Maximilien : « A force de menacer ses ennemis de les faire fusiller, il finira par se faire fusiller lui-même. »
On a appris, en effet, aujourd'hui que Maximilien avait déclaré hors la loi et justiciable de la cour martiale les insurgés pris les armes à la main ou faisant partie des bandes armées.
(c Si jamais l'insurrection devenait triomphante, ajoutait Toussenel, elle se servirait du texte et de l'exemple donné par Maximilien. Je vous le répète, l'aventure du Mexique finira mal, très mal. »
Le soir, je dîne chez mes amis et parents Vilbort. Lui est toujours correspondant du Journal d'Anvers à Paris et du Siècle pour l'étranger. Je cite le mot de la lettre de Bazaine à Considérant et les réflexions de Toussenel. Un rédac-
ET NOS IDÉES AVANT 187O 5l
teur de V Indépendance Belge est parmi les invités. Il me demande l'autorisation d'y publier ce que je viens de dire. J'y consens volontiers. J'aime beaucoup Berardi, son directeur. Ulndépendance Belge est l'un des journaux d'opposition les mieux faits pour la défense de nos idées; quand on le laisse passer, c'est un vrai régal.
Mon ennemie, M''" Clémence Royer, a de grands succès à la Revue Germanique et à la Revue Moderne. On parle beaucoup de sa valeur scientifique. M™^ d'Agoult trouve faibles toutes les expressions d'admiration à propos des articles de M''" Clémence Royer. Et si je suis là, elle ajoute : (( Cela vous désole, jalouse Juliette. »
Ce qui me désole, ce ne sont pas les succès de M"^ Clémence Royer, dont je n'ai guère envie de méconnaître la grande valeur intellectuelle, c'est la façon d'être de M'"' d'Agoult avec moi, façon que j'attribue à la haine dont M'^*' Clémence Royer m'honore.
^me d'Agoult est étrange et m'accable sans cesse de reproches, mais si vaguement formulés que je ne puis en démêler les motifs.
Chaque fois que je sors de chez ma grande amie, pour laquelle je me sens la même affection, j'ai une angoisse que je ne puis chasser. Son amitié pour moi subit des atteintes graves. Elle me soupçonne sans cesse et trouve dans tous mes actes des prétextes de blâme.
Je n'ose lui demander une explication avant mon départ pour Bruyères. Il me semble que je cours le risque d'une explosion, qu'elle la la cherche I Mon absence, peut-être, aura raison de ses impressions mauvaises et me rendra son amitié. Je sens que cette espérance est la der nière.
Je charge Edmond Texier, pour lequel je quitte Paris plus tôt que d'habitude, car les travaux de la maison que je construis pour lui ont besoin d'être surveillés, de me défendre auprès de M'"'' d'Agoult. De quoi.^^ Je n'en sais rieni
J'emporte à Bruyères toute une cargaison de brochures et d'instructions pour des plantations extraordinaires. J'ai fait ce printemps la connaissance de Georges Ville et j'ai assisté à ses conférences au champ d'expériences de Vincennes. C'est un méridional ardent et si convaincu, qu'il est impossible de ne pas se laisser soi-même convaincre par lui. Je ne lui trouve que deux défauts graves pour mon républicanisme. Il est le protégé personnel de Napoléon III et il ressemble étonnamment à M. de Morny, lequel ressemblait à « l'homme de Décembre » .
A part ça, c'est un novateur. Il a imaginé un genre de culture qu'il appelle (( intensive ». Sa formule est celle-ci :
Faire produire à une quantité de terre donnée, et quelle que soit sa qualité, le double de récolle que produit habituellement la meilleure des terres la mieux cultivée.
Les expériences démonstratives de Georges Ville parviendront-elles à entamer la routine de nos paysans? Il me semble entrevoir la fin des grandes misères. Le pain sera tellement à à bon marché qu'on ne pourra plus mourir de faim. L'acide phosphorique, la potasse, vont devenir les grands bienfaiteurs de l'humanité.
J'ai vu à Vincennes des épis de blé d'une grosseur fabuleuse, des plantes d'une hauteur stupéfiante. Je rêve de cet appel à la vie végétale qui répond avec une puissance illimitée.
J'envoie à mes chères vieilles tantes un sac de l'engrais qu'emploie Georges Ville avec une longue explication. Quand elles verront leur récolte doublée, elles crieront au miracle.
Arrivée à Bruyères, je déballe tous les livres apportés pour distraire mon père qui, à mon grand chagrin, s'ennuie loin de Paris. La beauté du golfe Juan, dès la fin de la saison dernière, lui devenait indifférente.
Tout cet été, mon père m'a fait le reproche d'habiter la rive droite, quand la vie littéraire, philosophique, politique, sociale, artistique, que sais-je encore.^^ est sur la (( rive gauche ».
Il a une passion pour Louis Ménard, « autrement grec que les Phocéens et les Ligures des bords de la Méditerranée. Ménard lui manque, Ménard le grand helléniste, le grand poète, le grand savant qui lui nomme au Quartier-Latin, en les lui présentant, les hommes de l'avenir. »
Mon père a connu cet été Leconte de Lisle, auquel Ménard a inspiré le culte de la Grèce; M. François Goppée, qu'il trouve à la fois poète poétique, et poétique poète, avec ses grands yeux rêveurs, sa taille élégante et fragile; M. Catulle Mendès, « Apollon en personne », dit Ménard; Albert Glatigny, l'auteur des Vignes folles, maigre entre les maigres, et que mon père veut que j'invite à Bruyères (( pour l'engraisser )>; Xavier de Ricard, l'initiateur des (( incomparables Parnassiens ».
L'auteur de mes jours a souvent rencontré André Lemoyne, que je connais, qui va chez ^me d'Agoult, mais qui n'est « lui-même, paraît-il, que de l'autre côté de l'eau ». L'éternel étudiant que j'ai pour père est étonnant et quelque peu inquiétant. Il affirme que je suis une lettrée « caduque, tournée vers le passé, n'aimant et ne goûtant que ce qui meurt de vétusté », que lui seul est jeune, aime ce qui s'élabore, fermente et bout. André Lemoyne lui a donné ses Roses d'Autan pour moi, et mon père goûterait beaucoup plus ce volume s'il n'avait été couronné par l'Académie française : cela trouble son jugement.
Mon père, bien plus au courant que moi des nouvelles écoles, me parle aussi d'un écrivain, le plus excentrique de tous, qui d'ailleurs lui déplaît, Barbey d'Aurevilly. Il l'a vu chez la (( célèbre libraire du Quartier Latin , M'"*' Gaut » , à laquelle il m'oblige d'acheter tous mes livres, n'admettant pas qu'on puisse les prendre ailleurs.
Le costume de Barbey d'Aurevilly révolte l'austère démocrate qu'est mon père.
(( Il est habillé, me dit-il, en homme de cour : gilet de soie, jabot, cravate de dentelle, habit d'étoffe superbe dont il est à peu près impossible de décrire la forme. C'est l'aristocrate en personne, mise, parole, écrits. »
Comme Barbey d'Aurevilly m'a fortement attaquée à l'époque où ont paru mes Idées anti- Proudhoniennes, mon père se plaît à me le dépeindre comme un grotesque. Je ne l'aime . guère, M. Barbey d'Aurevilly, mais je lui trouve un talent agressif de grande valeur.
J'appelle mon père aujourd'hui : « le Parnassien », ce dont il est très flatté, mais ma mère est désolée, parce qu'il a tout l'été « passé les ponts ». Elle l'a surnommé « le rouge de la rive gauche », et il répond que c'est un titre.
Nous avons lu ces derniers jours les Chansons des Rues et des Bois. Mon père en est fou, c'est ce que Victor Hugo a fait de plus génial, dit-il, après Napoléon le Petit et les Châtiments, bien entendu. Moi, je fais des réserves. Mérimée,
ces derniers jours, m'a bêché Hugo si outrageusement que j'ai défendu ses Chansons ip\us que je n'en avais envie. Il trouve de la folie dans ce livre, et il m'a cité des vers insensés qu'il a, à la fois, détachés et réunis. Son esprit affiné, sa critique coupante, sont des armes terribles qui transpercent une œuvre de part en part.
Mais lorsqu'il prétend que Ponson du Terrait lui est nécessaire après Victor Hugo, que ses descriptions de crimes le reposent des tensions de cerveau que lui donne l'auteur des Chansons des Rues et des Bois, je me fâche, hélas I bien inutilement, car mes colères politiques ou littéraires amusent Mérimée. J'arrive aie soupçonner d'exagérer sa pensée pour les provoquer.
Mon père nous lit haut une Vie de César, de Lamartine. Les attaques contre Brumaire et Décembre y sont d'une violence superbe qui complète à la française les propos latins de Labiénus.
Venant de M. de Lamartine, cette réponse hautaine à l'œuvre de Napoléon III sera fort sensible à notre (( tyran ».
Girardin, que j'ai vu très peu à Paris, et qui se faisait rare chez M™^ d'Agoult, a cause de la maladie de sa fille qu'il a d'ailleurs perdue à Biarritz, m'écrit que la Vie de César de Lamartine a été un véritable chagrin pour l'impératrice et pour son entourage. L'empereur n'en a dit qu'un mot :
(( C'est bien, mais vraiment trop partial. ))
Gaston Paris m'envoie les épreuves de son histoire de Charlemagne. Je n'ai encore que le début, l'époque embryonnaire de l'épopée, mais on peut déjà juger de l'ampleur, de la supériorité du savoir, avec lesquels le sujet sera traité. Ce sera l'œuvre maîtresse d'un érivain auquel mon affection fraternelle, de plus en plus grande, souhaite un succès proportionnel à sa conscience littéraire et à sa valeur.
Edmond Texier arrive avec ses filles pour habiter sa maison à peine achevée qu'il baptise du joli nom de Brimborion.
Il est ravi d'une installation dont je lui ai épargné tous les ennuis. C'est un charmant voisinage. Trois jeunes filles égaient notre solitude.
Séchan, le peintre bien connu, le grand décorateur de Robert le Diable, est à Bruyères ; mon père et lui ne se quittent pas. Le côté (( vieux rapin » de Séchan plaît au vieil « étudiant )). Mais tous deux ne cessent de se quereller, Séchan étant républicain modéré et mon père (( démocrate-socialiste-collectiviste ».
Séchan et son gendre Diéterle ont fait le plan de la maison d'Edmond Adam, dessiné tous les meubles, les cheminées, les plafonds. Ils ont incrusté la façade et mis en tuyaux de
cheminée des faïences, des terres cuites, de deux faïenciers qu'ils protègent, qui ont créé un genre original et qu'on appelle les Deck.
Edmond Adam arrivera à Noël. La jeune colonie se prépare à le fêter. Il en sera la sauvegarde.
(( Lorsque de la roule, dit Edmond Texier, les malfaiteurs en passant apercevront sa haute et fière silhouette, pas un n'osera venir rôder autour de nos maisons. »
Edmond Texier nous raconte la chute d'Henriette Maréchal. La pièce des Goncourt a croulé comme le Tannhauser, parce qu'une grande dame, cette fois (( impériale », la princesse Mathilde, la protégeait. C'est un jeune ingénieur polytechnicien, surnommé Pipe-en-Bois, et qu'Edmond Texier connaît, qui a commandé le vacarme. Pipe-en-Bois, de son vrai nom Georges Cavalier, a magistralement dirigé la claque... des sifflets à la première d'Henriette Maréchal. Les mots : « Athénien de Paris », « abonné de la Revue des Deux-Mondes », ont soulevé des tempêtes.
Texier dit qu'Henriette Maréchal était fort bien jouée, les rôles ayant été admirablement distribués à Delaunay, Bressant, Lafontaine, M™^ Plessis, Dinah Félix.
Les amis de la princesse Mathilde applaudissaient à outrance, ce qui excitait d'autant les jeunes du a Quartier ».
On racontait que le comité de lecture avait
ET NOS IDÉES AVANT iSyO 69
été (( forcé » par ordre souverain de recevoir la pièce. Aussi élait-ce Napoléon III, représenté par sa cousine, qu'on sifflait plutôt que la pièce des Concourt.
Pour des raisons identiques, Gaëtana^ d'Edmond About, était tombée. Au théâtre on n'admettait pas les (( ralliés » .
Texier nous fait rire aux larmes un soir, en nous racontant la Famille Benoîton.
Séchan, qui s'intéresse fort à la poterie primitive de Vallauris, nous dit qu'on pourrait faire mieux que ses protégés Deck avec une terre comme celle-là. Je lui parle du jeune Clément Massier, aux tâtonnements mais au progrès duquel nous assistons, et il se passionne comme nous pour les essais de ce petit potier qui a la passion de son art, qui est un artiste et qui, si son père consentait à lui donner un professeur traditionnel, quelque ouvrier italien descendant des Etrusques, deviendrait grand.
Mais une nouvelle affreuse m'arrive. Mon amiBixio, Alexandre Bixio est mort! Une dépêche d'Helzel, une autre de Gaston Paris, m'annoncent cette mort. Je suis atterrée.
Bixio, notre Bixio est mort, lui si vivant, lui que nous appelions a l'indestructible », que Mérimée avait fait son légataire universel, lui si solidement dévoué à ses amis, si courageux, si sensé, si bon républicain, si patriote, si influent sur nos esprits, est-ce possible.^^ Quel vide dans nos rangs I
Go MES SENTIMENTS
C'est Bixio qui avait fondé avec Buloz la Revue des Deux- Mondes^ et seul, la Maison rastique, le Journal d'agriculture et la librairie agricole qui l'enrichit.
Le duel de Bixio et de Thiers, au moment de l'élection présidentielle, est resté célèbre.
Amis la veille comme anciens rédacteurs du National, ils se battirent avec rage.
Bixio fut ministre de l'Agriculture de Louis- Napoléon devenu président et au succès duquel il avait contribué en abandonnant pour lui Gavaignac. Il trouva une force dans sa faiblesse pour le (( Prétendant » lorsque, choisi plus tard par Cavour comme négociateur secret entre lui et Napoléon III , il put servir la cause de l'Italie, sa première patrie.
Bixio était le frère de Nino Bixio, le second de Garibaldi, et Génois d'origine. Pauvre cher Bixio, il a été pour moi un ami incomparable, et je le pleure...
Je surveillais les ouvriers dans le jardin d'Edmond Adam que j'achevais, et je me disais que lui aussi devait souffrir de la mort de Bixio, son plus cher ami.
Mais, qui arrive, tout courbé, sur la route.^^ C'est Mérimée. Il me voit et monte. Nous avons tous deux des larmes dans les yeux.
ET NOS IDÉES AVANT l8yO 6l
Nous nous serrons la main et nous répétons ensemble :
(( Pauvre Bixio! Est-ce possible? »
Mérimée ajoute :
(.( Ce n'était pas pour moi un ami, mais l'ami. Et quel ami! La triste cbose que vivre au delà d'un certain âge! On est planté au tournant de la route pour compter ceux qui passent encore et ceux qui ne passent plus. . . »
Nous causons longuement sur la haute terrasse du Grand-Pin, en face de la mer. Le temps est splendide, le ciel et l'eau sont d'un même azur. Tout attriste Mérimée. Il ne voit que des ombres dans cette éblouissante lumière. La mort de Morny est un malheur irrémédiable, Rouher n'est qu'un « trompette », le prince Napoléon un agité. Thiers devient dangereux, Emile Ollivier met le ver dans les moralités politiques de son parti, mais il perd en même temps l'Empire.
(( Regardez cet homme au front fuyant qui, à son âge, ne peut se passer de lunettes, continue Mérimée. C'était un merveilleux instrument dans les mains de Morny, mais aujourd'hui! Et cependant nous devons le retenir à tout prix, nous ne pouvons le rendre à nos adversaires, vous le rendre. . . Il nous faut flatter ses vanités. Pour moi, cet homme fait tout à rebours. Il fausse, par son ralliement, et l'avenir du parti qu'il quille, et celui du parti dans lequel il entre. Je suis libéral, anti-clérical.
mais je n'aime pas les ponts faits aux transfuges. ))
Nous revenons à Bixio :
(( Comment, vous si impérialiste et lui si républicain, pouviez-vous être liés à ce point? demandai-je à Mérimée.
— Bixio était républicain autoritaire, et moi impérialiste libéral. Vous n'imaginez pas à quel point cela se ressemble. Sur toutes choses, sinon sur toutes gens, nous pensions exactement de même. Il voulait le peuple souverain régnant, mais ne gouvernant pas. Moi aussi. Lorsque la masse est maîtresse unique de ses destins, qu'elle n'a, pour la gouverner, que des serviteurs et non des maîtres, elle retrouve ses appétits brutaux, elle est reprise par ses instincts de tyrannie, et la pire, la plus insupportable tyrannie, est celle des masses. C'est pourquoi j'ai peur du suffrage universel sans une autorité qui le domine. Le suffrage universel maître du gouvernement s'acharne contre la liberté. Nous l'avons bien vu en i8/i8 ; il devint la proie des meneurs et exclut l'élément pondéré du pays de la participation aux affaires de l'Etat. Ne riez pas. Les Républiques ont toujours fini par être oppressives et conduites par une faction en minorité. Dieu vous garde de voir un jour se réaliser votre idéal. Vous auriez les mêmes déceptions que les républicains sincères de 1789 et que ceux de 18^8.
— Nous avons à notre apport deux expé-
riences contradictoires, répliquai-je : la terreur et la sentimentalité. Entre les deux périls nous trouverons la sauvegarde.
— Croyez-moi, mon enfant, le i8 brumaire et le 2 Décembre ont sauvé la France de la désagrégation. L'Empire, c'est la paix politique.
— Et la guerre étrangère, l'invasion.
— La République, c'est la révolution, l'anarchie, à moins qu'elle ne soit celle que rêvait Bixio : autoritaire.
— Je ne comprends une république que libérale. C'est la république autoritaire, la république des factions, qui conduit à l'oppression pour sombrer dans l'anarchie.
— Il n'y a qu'une monarchie qui puisse être libérale, parce qu'elle a des contre-poids d'autorité nécessaires, entendez bien cela, très jeune madame, ne l'oubliez pas ! »
Et Mérimée me parla avec sa bonté, avec sa maîtrise, du livre de nouvelles que je prépare : Dans les Alpes. Il me rapporte le manuscrit d'un Chasseur d'aigles que je lui ai envoyé et qu'il trouve bien, ce dont je suis très fière.
Gaston Paris m'écrit combien sont grands les regrets que laisse Bixio. Sa mort a été admirable. Bixio, médecin, a vu venir sa lin. Il en a calculé les heures.
Des disparitions comme celles de Jean Reynaud, deBixio, sont douloureuses, mais laissent en l'âme de ceux qui les pleurent le respect et l'amour de leur figure idéalisée.
La lettre de Gaston Paris contenait cette belle pensée : (( Il s'est endormi dans les bras mobiles de la mort. »
Mon père a maintenant une passion qui succède à celle des poètes du Luxembourg, laquelle succédait elle-même aux jeunes politiciens (( rive gauclie ». C'est M. Paul Bert, sa physiologie expérimentale, ses greffes animales. Ah! s'il habitait un jour le quartier des Ecoles, du Luxembourg, de la Sorbonne, du collège de France, de la « rive gauche », enfin ! plutôt que celui des Tuileries, du Corps législatif, de la place de la « Concorde », de tout ce qui lui est odieux, de tout ce qui est un défi à ((ce qui se passe », comme les (( Champs-Elysées ». Mais il a une fille qui est un tyran, et il ne peut vivre dans le vrai, le seul Paris, être un pilier des cours de M. Paul Bert et, à l'occasion, de ceux de Claude Bernard !
Quand je combats le matérialisme, le scientifisme à outrance de mon père avec mon paganisme, il me répond :
(( Les dieux s'en vont, tous les dieux. Croirais-tu par hasard les tiens ressuscites par la reprise de la Belle Hélène? La nature ne veut plus qu'on la spiritualise sous aucune forme. Elle s'abandonne aux savants qui ne
ET NOS IDÉES AVAINT l8yO 65
voient en elle que la madère, et se laisse explorer avec complaisance dans ses plus infimes détails, dans tous ses éléments de vie. La matière, ses lois, ce que peut l'homme avec ses forces, avec ses dons, voilà ce qui doit être notre unique recherche. Et ça, c'est la science, la grande science, la seule, la vraie, l'unique, l'immortelle science. Tout le reste n'est que vision et fiction. La science, c'est la paix dans l'intelligence, c'est la sécurité, c'est la certitude absolue.
Et encore, et toujours nous recommençons à discuter. Et Paris, Paris, le (( quartier », reviennent à nouveau, et Paul Bert réapparaît I Pourvu que mon père trouve une outrance en quelque chose, une « affirmation inaccessible aux esprits faibles », selon son expression, il s'attache à elle. Etre (( plus avancé » que les autres, en avant ou en arrière, c'est là son bonheur. Etre grec, c'était le retour, l'avancée en arrière, et cela le distrayait des mécomptes de ses avancées en avant. Mais aujourd'hui, paraît-il, la science est devenue un sacerdoce dans des mains comme celles de M. Paul Bert. La science est aux chercheurs dont le but n'est pas d'exalter leur personnalité, mais de trouver le secret de toutes choses. La science, la science ! Nous n'entendons plus que ce mot.
(( Cette science-là, dit Séchan, voulez-vous mon opinion franche, mon cher Lambert.^^ Elle me bassine I »
Edmond Adam arrive, et nous le fêtons aA^ec joie. Nous Faimons tanti La pendaison de sa crémaillère se fait en grande pompe dans sa villa Florentine.
Texier prononce un véritable discours, d'un esprit, d'une gaîté, qui nous ravissent.
(( Je profite, dit-il, d'une pendaison luxueuse du Grand-Pin pour pendre à mon tour l'humble crémaillère de Brimborion I J'ajoute ma fête à celle-ci pour qu'elle soit double. Quelqu'un de vous va-t-il s'en plaindre.»^
— Non, non, » s'écrie-t-on.
Séchan fait son rapin. Nos enfants rient, mon père même déclare que jamais il ne s'est plus amusé.
Au contact de notre joie à tous de vivre en cet admirable pays, il y reprend un peu goût. De même qu'Edmond Texier l'a distrait quelques jours à son arrivée en lui parlant de littérature et de théâtre, de même Edmond Adam l'intéresse en lui parlant de politique.
Mais c'est plutôt du découragement qu'Edmond Adam nous apporte. L'esprit des jeunes l'inquiète de plus en plus. La politique des (( bénéfices )), c'est son mot, tente plus les a nouveaux )) que celle des sacrifices. Les hommes de 1 8/i8 sont de pltis en plus repoussés. Lorsque les exilés reviendront, personne n'ira à eux de
la jeune génération. Il n'y a guère qu'Eugène Pelletan qui, par sa fougue, d'une part, et son respect des traditions de l'autre, serve encore d'intermédiaire entre les jeunes et ceux que ces derniers appellent les « bonzes )). Vivant, ardent, passionné, ses interruptions à la Chambre, ses apostrophes stupéfiantes et en même temps la correction de ses discours, lorsqu'il les écrit et les récite, étonnent les « jeunes » qui trouvent en lui un instrument utile et feignent parfois de l'écouter lorsqu'il leur reproche leur dédain et leur ingratitude envers leurs devanciers.
A la Chambre, Pelletan est devenu la « bêle curieuse ». On se le montre des tribunes. Ses amis de la gauche tremblent quand il improvise; ils en ont peur. Rien ne le lie à rien. C'est un indépendant avec toutes les qualités et tous les défauts que comporte le terme.
Dévoué à ses amis, il ne faut pas cependant qu'ils s'avisent de troubler par leurs actes son jugement sur eux. On l'a bien vu le jour oii il a exécuté Lamartine, qu'il défendait avec tant d'énergie jusque-là. Il l'appelle : (( l'homme tombé. )) Les rêves de loterie, de combinaisons financières de Lamartine, lui sont odieux, et ce n'est qu'avec colère qu'il en parle.
Notre colonie réunie commente, à un déjeu-
ner, à Bruyères, le discours impérial du i" janvier 1866, discours ultra -pacifique. Napoléon III déclare qu'il gardera une neutralité absolue dans les affaires d'Europe ; il en a assez, du Mexique; il annonce qu'il rappellera avant peu ses troupes, et il se hâte d'en prendre l'engagement, car on parle à mois couverts d'une intervention des Elats-Unis qui imposent une date fixe à l'évacuation.
Napoléon III fera bientôt savoir à Maximilien, par le baron Seillard, qu'il ait à se maintenir par ses seules ressources à Mexico. Cet abandon sera, de l'avis de tous, l'écroulement du fameux empire du Mexique.
Quant à la paix européenne, elle est de plus en plus fragile. Le pronunciamento du général Prim en Espagne rapproche la révolution de nos frontières.
(( De l'avis de Neftzer, nous dit Edmond Adam, le comte de Bismarck prépare la guerre. Il agite l'opinion en Autriche, la détrempe à l'aide des éléments germaniques dévoués à la Prusse, travaille l'Italie contre l'ennemi, contre (( l'étranger » qui occupe encore la Yénétie, intrigue partout. Cet homme devient un danger européen, ne cesse de répéter Neftzer, qui ajoute : « Il a le diable dans l'âme. »
Nous avons souvent à déjeuner notre cher vieux docteur Maure, Edmond Adam, Edmond Texier, ses fdles; Séchan, qui est maintenant au Grand Pin, et répète sans cesse que Bruyères
ne va pas à la racine de l'un des arbres de la terrasse d'Edmond Adam.
Le docteur Maure ne perd pas l'habitude d'avoir toujours sa « dernière lettre de monsieur ïhiers ». J'en ai souvent une de Girardin, mais qu'il est difficile de lire devant Edmond Adam. Lui en reçoit de plus nombreuses de Peyrat, de Challemel-Lacour, de Laurent Pichat, de Pelletan, etc.
Girardin m'écrit que le tonneau de l'Empire semble n'avoir plus de fond depuis la mort du duc de Morny. « Il avait, dit-il, sonné le glas du régime autoritaire, mais il n'a laissé derrière lui que des gens faits pour ramener l'empereur à ce régime. »
Le recul, en effet, s'accentue. M. de Persigny tonne et déclare que les réformes libérales sont contraires aux principes de l'Empire et lui apparaissent comme de dangereux traquenards. Napoléon III, dont les conseillers favoris alimentent les craintes, proclame solennellement, à l'ouverture de la session, qu' « il faut se garer des esprits inquiets qui confondent l'instabilité et le progrès » .
Waleswki, à l'ouverture de cette session, a prié ses collègues de faire « que la Constitution demeure la loi suprême )).
L'autorité impériale, ébranlée, a peur des secousses.
Dans une lettre au docteur Maure, M. Tbiers lui parle du tiers parti qu'on appelle spirituelle-
ment « le parti Thiers », et lui dit que ses collègues commencent à avoir l'ambition de conquérir une place à côté des dix-sept de la gauche, qu'ils seront avant peu quarante-cinq, et qu'alors il faudra compter avec eux pour l'obtention des libertés politiques.
M. Thiers ajoute que plus Napoléon III est pacifique, plus la Prusse arme vigoureusement et qu'elle prépare visiblement une guerre contre l'Autriche, d'accord avec l'Italie.
Les lettres de Neftzer à moi, celles de Challemel-Lacour à Edmond Adam et de Louis Jourdan à Edmond Texier sont d'accord sur ce point avec M. Thiers et avec nos impressions.
Bismarck n'a qu'une hésitation. Il veut que ce soit l'Italie qui déclare la guerre à l'Autriche s'il y a rupture avec elle. La mission du général Govone à Berlin précise les faits. Il y va pour signer un traité d'alliance avec la Prusse.
Eugène Pelletan a prononcé un discours retentissant, et il m'envoie, quelques jours après ce discours, une sorte de mémoire, d'un intérêt passionnant, sur l'état de la société telle que l'Empire l'a faite, et des documents très curieux qui n'ont pu trouver place dans son discours.
La saison de Cannes, cet hiver, a été très mauvaise, parce qu'on a fait courir le bruit qu'il y avait eu des cas de choléra. Les villes de la côte d'azur, rivales entre elles, sont féroces, et l'on colporte volontiers chez chacune d'elles
ET NOS IDÉES AVANT iS'yO 7I
le bruit que les autres ont des épidémies dangereuses.
Mais nous rentrons subitement à Paris en mars. Mon père a la pierre, ce qui explique Tinquiétude, l'irritabilité de son caractère. Il souffre depuis longtemps, sans nous le dire. Il faudra lui faire l'opération dans quelques semaines. Notre voisin, le docteur Yoillemier, ami de mon père, qui habite la rue Royale, nous rassure et nous dit qu'avec un tempérament aussi sain et aussi fort que celui de mon père il n'y a aucun danger.
Je vois Neftzer des premiers, et il me dit :
(( Avais-je raison .^^ Voilà Bismarck qui envoie une circulaire aux agents de la Prusse en Allemagne, accusant l'Autriche de ne pas tenir ses engagements, et qui, en même temps, prépare une proposition de réformes fédérales aux Etats germaniques, découvrant avec audace son but par ces deux actes complémentaires.
« Le pauvre (( Cassandre » commence à être moins ridiculisé, ajoute Neftzer. Peyrat convient qu'il est un peu a oppressé », qu'il sent que la France pourrait bien devenir la dupe de la Prusse et de l'Italie. »
Girardin vient me voir et m'apprend la grande nouvelle. Il achète la Liberté avec une combinaison qu'on appelle bienlôt celle des
trois G : Girardin, Gibiat, Gentil, Il a fait en 1857, me dit-il, un livre qui avait ce titre : La Liberté, ce qui lui paraît un bon signe. Ce qui lui en semble un moins bon, ce sont les deux avertissements de la Presse à cause de deux articles de Duvernois, qui, décidément, selon Girardin, joue le singulier rôle de voir Napoléon III et d'écrire à la façon des agents provocateurs.
(( Tout est démanché dans l'esprit de l'empereur, ajoute Girardin, il a du goût pour la liberté, mais il n'a pas l'énergie de l'imposer. »
Comme Millaud fait un journal h un sou, Girardin va mettre la Liberté à deux, ?iQ francs par an. De l'avis de Girardin, le journalisme perd toutes ses traditions; il ne crée plus l'opinion, il la subit. C'est pour lui le commencement de la soumission plate au suffrage universel. Comment conseiller ce qu'on ne conduit plus.^^ Il faut se faire lire et donner au public, non ce qu'on croit bon pour lui, mais ce qu'il vous demande : serait-ce insensé !
Girardin est convaincu qu'il faut à ses lecteurs du nouveau, coûte que coûte. 11 continue à chercher et à trouver son (( idée par jour », et il excelle à soulever des polémiques avec un prestigieux talent pour l'attaque et pour la riposte, une souplesse d'argumentation, qui le rendent insaisissable, qui le font lire mais rarement écouter.
Il est monté contre Bismarck, plus encore
que Neftzer, et projette une formidable campagne contre lui en faveur de la paix.
(( La sécurité de l'Europe, répète-t-il, dépendra de la résistance qu'elle opposera aux gigantesques projets de bouleversement de ce moderne Attila, tout prêt à déchaîner ses hordes barbares. C'est un féodal grossier, violent, ennemi, au fond, de toute liberté, un hobereau prussien, ce qui est tout dire. Je ne l'épargnerai pas.
(( Entre nous, me confia Girardin, Thiers pourrait assurer le succès de ma campagne, mais il obéit à un sentiment blâmable. Il ne veut pas prévenir à temps Napoléon III, c'est mon intime conviction. Du moment qu'un traité offensif et défensif est signé entre l'Italie et la Prusse, il faut en dénoncer le but sur l'heure. Vous devriez faire dire à Thiers tout ce que je vous dis par votre ami de Reims, qui a été autrefois son secrétaire et qui est le représentant des princes d'Orléans à Paris. Thiers croirait que l'avertissement vient d'eux et il agirait peut-être. Il n'est que temps I »
Je répétai à de Reims les paroles de Girardin, et il vit M. Thiers qui, à la tribune, après l'interpellation d'Emile Ollivier sur l'incurie du gouvernement dans la question du Slesvig, flétrit les injustices, les iniquités commises contre le Danemark et signala le danger que l'alliance de l'Italie et de la Prusse fait courir à la France.
Mais c'est seulement le 3 mai que M. Thiers donne tous ses arguments et prononce un grand discours sur la politique extérieure. La Chambre tout entière l'applaudit, comprenant qu'il dit des paroles prophétiques. Inoubliable séance, à laquelle j'assiste et qui incruste en mon esprit tous les avertissements de Neftzer.
Pour qui a vécu les années suivantes, cette séance reste le point de départ des faits accomplis ensuite. M. Thiers y dénonce les visées de la Prusse avec une clarté qui fait passer dans nos veines le premier frisson de la défaite. Il prédit la reconstitution de l'Empire germanique comme au temps de Charles-Quint, s'appuyant sur l'Italie et non plus sur l'Espagne, et enserrant la France dans un cercle de fer.
(( L'unité italienne, dit M. Thiers, a pour conséquence l'unité allemande. Il faut arrêter la Prusse et défendre à l'Italie de s'allier à elle, sous peine de l'abandonner aux colères autrichiennes. ))
M. Thiers savait que le traité italo-prussien était conclu. Il justifiait ce que m'avait dit Girardin et intervenait trop tard. Napoléon III, acculé, s'enferra davantage. Ne pouvant plus reculer, il précipita les choses follement et commit la faute irrémédiable, qu'il n'eût jamais dû commettre, de dire publiquement à Auxerre qu'il « détestait les traités de i8i5 ».
Après cette déclaration, l'Italie et la Prusse n'avaient plus à s'inquiéter ni à se gêner!
Mon vieil ami Arlès-Dufour m'écrit qu'il est inquiet, que ses amis d'Allemagne subissent l'influence de Bismarck qui veut la guerre. Il me parle des infamies commises au Slesvig. Il a l'horreur de la guerre, c'est un pacifiste militant, mais aussi l'Autriche est coupable de trop de félonies. Au fond, Arlès-Dufour aime la ((jeune Prusse», comme nous avons aimé la ((jeune Italie ».
Il est très lié avec la reine Augusta, dont il loue les sentiments de (( grande humanité », et il rêve des œuvres humanitaires avec elle.
Girardin attaque la diplomatie impériale, (( sa bêtise », avec une violence extrême. On lit ses articles, mais on ne s'impressionne pas de ce qu'il écrit. Il le sent bien et déclare que la presse est de plus en plus impuissante.
Le pauvre Neftzer, qui a cependant de l'autorité, ne peut lutter dans le Temps contre l'entraînement public en faveur de la Prusse ; c'est que les agents de Bismarck à Paris sont légion, et que plus d'un, insoupçonné, est notre ami.
L'opération de la pierre que mon père devait subir est retardée. Une saison de Contrexéville, ordonnée par Voillemier, a fort amélioré son
état. Me voilà rassurée et heureuse; mais mon père attriste ma joie en me disant :
(( Promets-moi que tu ne me feras partir à Bruyères que le i^"^ défcembre et pour revenir à Paris le i" mars, sinon j'habite le Quartier Latin dès cet automne. Puisque je suis mieux portant, mais avec une menace toujours suspendue sur ma tête, je veux vivre désormais de la vie de la science I »
Ma mère ne me seconde en rien pour combattre ce parti pris de mon père, et elle me répète cet éternel refrain qui a tant de fois désolé ma grand' mère : « Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute ! »
Voilà notre vie de famille troublée, ses ressources diminuées, car mon père, si je pars sans lui avec ma fille, ne viendra pas me rejoindre à Bruyères, je le prévois. Nous allons avoir deux installations d'hiver au lieu d'une. Mon père est un fanatique, il n'entend à rien dès qu'une forme de ses (( toquades » est en cause.
Je dîne chez mes amis SzarAvady, oii l'on trouve tous les exilés Hongrois, les Italiens célèbres qui viennent à Paris, des Autrichiens, des Allemands. Szarwady envoie des correspondances à un grand nombre de journaux étrangers. L'un des plus intimes de notre tant regretté Bixio, il est aussi, comme l'était Bixio, l'ami de Nigra, l'ambassadeur d'Italie à Paris. Nigra vient, le soir, un instant, nous le questionnons.
(( L'Autriche offre la Vénétie à l'Italie, nous répond Nigra, à la condition qu'elle reste neutre. En même temps Bismarck ergote sur le sens du traité du 8 avril, signé par le général Govone; il prétend que la Prusse, d'après ce traité, n'est pas obligée de déclarer la guerre à l'Autriche si elle attaque l'Italie, mais que l'Italie est tenue de déclarer la guerre à l'Autriche si elle attaque la Prusse. »
Les jours suivants, je me passionne pour les événements qui se multiplient. Je vois Neftzer, qui me dit que le sort futur de la France se joue à cette heure. Je vois SzarAvady, qui voit Nigra.
Napoléon III a fait appeler l'ambassadeur d'Italie et lui a dit que la cession de la Vénétie serait faite à la France qui la rétrocéderait à l'Italie.
« Nigra, me dit Szarwady, insiste auprès de La Marmora pour qu'il accepte. Ah! si Bixio était là, ajoute-t-il, il serait déjà parti pour Florence et, en invoquant le nom de Gavour avec l'autorité que lui donnait la confiance que Gavour avait en lui, il eût déjà obligé Victor-Emmanuel à rompre avec la Prusse. »
Un soir, chez Szarwady, le général Tûrr est là.
(( L'empereur Napoléon, me dit-il, n'a jamais cessé de conseiller à l'Autriche de céder la Vénétie à l'Italie. Elle s'y résout trop tard. Maintenant sa décision ne peut que précipiter la guerre.
«yS MES SENTIMENTS
— Mais est-ce que la Prusse, mon général, n'a pas elle-même dénoncé son traité avec l'Italie, en lui donnant une fausse et abusive interprétation ?
— Je connais La Marmora. Il ne pourra, malgré la tentation qu'il doit en avoir, renier la signature de l'Italie. L'Autriche sera battue, et ma patrie, la Hongrie, en bénéficiera peut-être plus encore que l'Italie. »
Ce tournant de l'histoire devait nous être fatal. Ce n'est pas à moi de raconter ce qui suivit. Et cependant je pouvais le faire dès ce moment, car Neftzer me l'annonçait avec une telle netteté que, dès les premières heures des réalisations prédites par lui, j'en pouvais voir toutes les conséquences.
(( Napoléon III est un rêveur, disait Neftzer; il est doux, croit au progrès et à la possibilité de décréter le bonheur de l'humanité. C'est ce caractère qui l'a fait s'attacher à l'utopie des nationalités. »
Grande émgtion parmi nos amis journalistes. Le Courrier da Dimanche est menacé de suppression. Ce serait désolant, c'est vraiment le seul journal qui serve de soupape à nos indignations. Les autres ont par trop peur du deuxième avertissement.
Quand je retrouve Berlioz, il est en efferves-
cence. Mes inquiétudes sur la santé de mon père m'ont empêchée de recevoir et de voir mes amis à mon arrivée. Rejoindre Berlioz n'est pas facile. Il faut lui donner rendez-vous à certains jours seulement.
On a monté, sur ses conseils, trois représentations de Don Juan à la fois : à l'Opéra, aux Italiens, au Théâtre-Lyrique.
Quelques jours après mon arrivée, j'avais vu le Don Juan des Italiens avec la Patti, M'"" de Lagrange, délie Sedie et JNicolini, et j'en étais enthousiaste. Berlioz me dit que la Patti chante adorablement, mais (( qu'elle ne comprend pas ».
Je lui parle aussi de l'Opéra, où je suis allée le mois dernier. J'ai entendu Faure, incomparable dans le rôle de don Juan, mais seul au milieu de médiocres.
(( C'est vrai, me répond Berlioz, aussi, ce qu'il faut entendre à tout prix, c'est le Don Juan du Théâtre-Lyrique. L'exécution en est idéalement parfaite. »
J'avais retrouvé M™^ d'Agoult bonne pour moi comme par le passé. De Ronchaud m'ayant conseillé de ne pas la voir dès mon arrivée, je tardai un peu, lui ayant écrit que la santé de mon père me préoccupait et que je craignais une opération. Elle s'était informée, par de Ronchaud, plusieurs fois de mon cher malade.
Enfin je vais remercier M™^ d'Agoult. Le hasard fait que je lui parle de Berlioz et de ce qu'il
8o MES SENTIMENTS
m'a dit à propos du Don Juan du Théâtre-Lyrique.
(( Justement, me répond-elle, Berlioz m'a fait désirer voir ce Don Jiian^ et je lui ai promis d'y aller ce soir. Je vous offre une place dans ma loge. J'ai prévenu Berlioz et il y sera. »
J'accepte avec joie.
M™" d'Agoult est une amie de la première heure de Berlioz. Durant toute la représentation, il ne quitte pas notre loge.
Nul n'exprime avec plus d'éloquence que Berlioz sa passion du grand art. Il se transfigure lorsqu'il admire. Lui si froid, si amer, si aisément dédaigneux, si cruel à l'occasion pour ce qui n'est qu'à demi bien, goûte avec ivresse ce qu'il trouve parfait.
C'est une vibration de tout son être, de courtes exclamations ravies, des silences religieux durant lesquels ses yeux versent leur flamme intérieure. Il scrute votre émotion et ne vous pardonnerait pas de n'être point aussi ému que lui.
Depuis Orphée et mon évanouissement, depuis Alceste et mes larmes dont Chenavard lui a parlé, Berlioz m'a en affection particulière; mon extase lui plaît. Sachant là Berlioz, M™^ Garvalho, M™" Charton-Demeur, M"^ Nilsson, xMichot, Barré, ont été incomparables, divins.
La salle croulait sous les applaudissements, et, tous, nous aurions voulu faire bisser chaque morceau.
Quand nous quittons Berlioz, je lui dis : « Merci d'avoir été là. J'ai mieux compris et senti à côté de vous et par vos yeux.
— Il serait content, » me répond Berlioz. //, c'est Mozart, son Mozart.
Nous gémissons tous sur les contradictions de la politique impériale à l'égard de l'Autriche et de la Prusse. On dit que Napoléon III a conclu un traité secret avec l'Autriche. En cas de victoire de cette dernière, elle prendrait la Silésie à la Prusse et donnerait la Vénétie à l'Italie.
Et l'empereur continue à répéter en toute occasion qu'il gardera la neutralité. M. Drouyn de Lhuys ne peut lutter contre les influences contradictoires qui se disputent l'esprit de Napoléon III depuis les premiers jours de 1866. On le dit d'ailleurs à la fois inquiet et découragé.
Je suis en correspondance avec Bûchner.
Mon père a la passion de ses livres et me force à les admirer.
(( C'est l'un de ces Allemands, me dit Neftzer, qui aident à la politique de Bismarck par l'indépendance de leur esprit, qui nous parlent sans cesse du libéralisme prussien, de la féodalité autrichienne, de sa tyrannie contre les nationalités. A les entendre, la Prusse veut des
états délivrés de tout joug, etc., etc. Nous gobons ces théories, renouvelées des nôtres, qui nous viennent en retour et nous paraissent supérieures, quand ce sont de simples pastiches nullement sincères. »
Voici la dernière lettre que j'ai reçue de Biichner, et que Gaston Paris m'a traduite, car il m'écrit en allemand quoiqu'il parle fort bien le français.
« Darmstadt, 24 mai i866.
(( J'ai été très heureux d'apprendre que mon livre vous est exactement parvenu, et que vous êtes vous-même dans un bon, très bon moment, sauf la maladie de votre père, qui, j'espère, n'aura pas trop de gravité. J'ai reçu aussi exactement le livre de votre ami, le docteur Glavel, et je vous prie de lui transmettre mes meilleurs remerciements.
(( Avez-vous déjà lu la nouvelle Revue encyclopédique, qui est consacrée à la philosophie matérialiste et dirigée par A. Regnard.^^ On m'a envoyé le premier cahier, et je suis très satisfait des articles qu'il contient.
(( Peut-être, si la guerre ne vient pas à la traverse, irai-je à Paris l'hiver prochain pour faire des cours.
« Avez-vous continué, depuis que je vous ai vue, vos travaux littéraires .^^ Il me serait aussi agréable qu'intéressant d'en avoir par vous des nouvelles. Je suis moi-même, pour le moment,
littérairement inactif, mes occupations quotidiennes ne me laissant malheureusement aucun repos.
(( Mes salutations les plus amicales,
(( Louis B ij G H N E R . »
Peyrat lui-même convient que la guerre est proche et qu'elle ne peut avoir pour nous aucun bon résultat, empêtrés comme nous le sommes au Mexique et bien peu en état moral et matériel de jouer le rôle d'arbitre, appuyé sur Une situation forte et indiscutée.
L'un de ces derniers jours, Jules Favre a dénoncé avec éloquence l'état d'anarchie oii est le Mexique. M. Jérôme David a déclaré que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Nous sommes révoltés, et quand nous nous rencontrons ou réunissons, c'est à qui lèvera les bras au ciel et répétera qu'en aucun temps on n'a vu pareille incurie, on n'a constaté pareille inconscience, que notre pauvre pays ne voit rien, ne sait rien, qu'il dort d'un sommeil épais pour se réveiller un jour dans un trop réel cauchemar.
Coup sur coup la Prusse, qui ne cesse d'armer, a feint de considérer comme une déclaration de guerre le vote par la diète de la mobilisation de l'armée fédérale. M. de Bismarck a envoyé un ultimatum à la Saxe, au Hanovre, à la Hesse, ne leur accordant que douze heures
pour répondre, puis il a commencé la mobilisation de l'armée prussienne, tandis que l'armée bavaroise était mise sur le pied de guerre.
Les puissances : la France, la Russie et l'Angleterre ont proposé un congrès pour régler les différends entre l'Allemagne et l'Autriche ; mais il est trop tard. M. de Bismarck n'a cessé de vouloir la guerre avec l'Autriche. La rupture des négociations est déclarée.
C'est la guerre!
Mes amis hongrois disent que le général Benedeck, choisi par François-Joseph pour être opposé à la Prusse n'est pas de taille à commander en chef. Il est hongrois, et ils le connaissent comme un bon divisionnaire, très brave, mais ne lui croient pas la capacité d'un chef d'armée. L'empereur d'Autriche s'est grossièrement trompé, assure-t-on, en envoyant en Italie l'archiduc Albert, qu'on dit grand stratégiste, et qui eût été nécessaire en face des généraux prussiens, tandis que le général Benedeck eût suffi en Italie.
(( L'Autriche sera battue, répète Neftzer. Notre tour viendra après ! »
On se révolte, mais Neftzer commence à avoir trop souvent raison pour qu'on ne s'inquiète pas de ses paroles.
Nous louons à Enghien, pour ajouter au mieux de mon père, une petite maison de campagne. Plusieurs fois nos amis Neftzer et Peyrat y viennent dîner et s'y disputent. Neftzer, bien
entendu, est (( Autrichien », et Péyrat « Prussien )).
Tout Paris est pour la Prusse, et bientôt la France applaudit à la défaite de Sadowa.
Edgar Quinet, du fond de l'exil, Prévost- Paradol, Hervé, Neftzer, Girardin n'ont pas cessé de sonner la cloche d'alarme.
Paris illumine à la nouvelle de la cession de la Vénétie à Napoléon III.
Les correspondants de la plupart de nos journaux s'étaient fait un honneur de suivre la campagne derrière l'armée prussienne. Mon ami et quelque peu cousin Yilbort, correspondant du Siècle, avait ses petites entrées dans la tente de M. de Bismarck.
Le Journal des Débats recevait ses renseignements de M. Petruccelli délia Gatina, qui devint plus tard un ennemi acharné de la France.
Floquet, correspondant du Siècle en Italie, se montrait d'une hostilité passionnée contre l'Autriche.
L'Opinion Nationale^ organe du prince Napoléon (( le libéral », à laquelle collaboraient Edmond About, Sarcey et un grand nombre de ((jeunes », partisans de la politique des résultats, publiait, sous la signature de son directeur Adolphe Guéroult, des articles où l'on trouvait des phrases comme celles-ci :
(( Nous sommes pour l'amoindrissement de l'Autriche, parce que l'Autriche est une puissance catholique qui doit être supplantée par la
86 MESSENTIMENTS
Prusse, boulevard du protestantisme dans le centre de l'Europe. Or, la mission de la Prusse est de protestantiser l'Europe, comme la mission de l'Italie est de détruire le pontificat romain. Voilà les deux raisons pour lesquelles nous sommes tout à la fois pour l'agrandissement de la Prusse et pour l'agrandissement de l'Italie. »
On le voit, le complot contre la France catholique date de loin.
Neftzer protestant, moi païenne anticléricale, nous étions d'accord sur le danger que tant d'idées fausses, répandues par la Prusse, entretenues par elle, faisaient courir à la France.
Plus tard, mon très noble ami, le comte de Beust, me fit le récit de tous les faits de cette époque, de toutes les intrigues qui avaient abouti à la défaite de l'Autriche et à la nôtre.
Le désarroi en Europe paraissait complet. Seule, la Prusse était en possession d'elle-même, consciente du but qu'elle s'était fixé de longue date, sans négliger un seul des moyens directs ou indirects, loyaux ou déloyaux qui pouvaient l'y conduire.
L'Autriche voyait enfin combien elle avait eu tort de dédaigner les conseils de M. de Beust avant l'affaire des duchés, et de ne pas défendre avec le ministre saxon l'indépendance de la Confédération. Le comte de Beust est l'auteur de la théorie des trois tronçons dont M. Rouher usa comme sienne plus tard.
Il avait vu la Saxe convoitée à la fois par la Prusse et par l'Autriche, mais sachant la rapacité de la Prusse plus âpre et ses moyens d'action plus puissants, il essaya en vain de faire contrepoids à l'ambition de Berlin par celle de Vienne, et à celle de toutes deux par la Confédération.
Dans la guerre du Danemarck, la Prusse fut odieuse, et M. de Beust protesta de toutes ses forces contre sa cruauté; il réclania pour les populations du Slesvig le droit de disposer d'elles-mêmes.
M. de Bismarck, me disait-il plus tard, le combattit rageusement, s'appliquant à faire échouer toutes ses combinaisons et à le compromettre. Le ministre prussien poursuivit de sa haine, heure par heure, le ministre saxon, et M. de Beust fut le seul ministre d'Etat allemand auquel M. de Bismarck ne permit pas de prendre part aux négociations qui suivirent Sadowa.
La situation de la France provoquait alors une lettre de la reine de Hollande publiée depuis, et les (( supplications » — un autre mot serait insuffisant — de M. Drouyn de Lhuys, qui conseillait à son souverain de prendre le rôle de médiateur entre les belligérants, et d'appuyer ce rôle par l'envoi d'une armée sur le Rhin.
Je ne résiste pas au désir de citer la lettre si connue de la reine de Hollande, écrite le 1 8 juillet, lettre identique en plus d'un point à celle
que Neftzer me dicta à cette époque mais que malgré sa prière j'hésitai à envoyer à Mérimée.
(( Vous vous faites d'étranges illusions ! Votre prestige a plus diminué depuis celte dernière quinzaine qu'il n'a grandi pendant toute la durée du règne. Vous permettez de détruire les faibles ; vous laissez grandir outre mesure l'insolence et la brutalité de- votre plus proche voisin; vous acceptez un cadeau (la Vénétie) et vous ne savez pas même adresser une bonne parole à celui qui vous le fait. Je regrette que vous me croyiez intéressée dans la question et que vous ne voyiez pas le danger d'une puissante Allemagne et d'une puissante Italie : c'est la dynastie qui est menacée, et c'est elle qui en subira les suites. Je le dis, parce que telle est la vérité que vous reconnaîtrez plus tard. Ne croyez pas que le désastre qui m'accable dans ma patrie me rende injuste ou méfiante. La Vénétie cédée ^ il fallait secourir l'Autriche, marcher sur le Rhin, imposer vos conditions. Laisser égorger l'Autriche, c'est plus qu'un crime, c'est une faute. »
L'influence du prince Napoléon changea les dispositions de Napoléon III que M. Drouyn de Lhuys avait fini par convaincre. Le (( Palais- Royal )) fut une fois de plus fatal aux Tuileries.
Edmond Adam vient me raconter que M. Thiers l'a ému par un véritable désespoir. Il répète à tout venant : a C'est aujourd'hui un duel à mort avec l'Allemagne. Notre écrasement
n'est que trop certain. Les Teutons (cette fois unis aux Romains), prendront ce siècle-ci leur revanche de la défaite que leur a infligée Marins à la barre de la montagne Sainte-Victoire. ))
Edmond Adam, qui jusqu'à cette conversation avec M. Thiers était vaguement prussien, et qui avait plus d'une fois souri de ce qu'il appelait (des foudres de Neftzer», devenait inquiet: mais M. de Bismarck nous envoyait de si bons amis et de si habiles (( reptiles » que bientôt, quoique l'inimitié contre l'Autriche et la sainte alliance fut apaisée, les hommes de notre parti continuèrent de se préoccuper bien autrement de leurs luttes entre eux et de celle contre l'Empire que du roi de Prusse I
On avait oublié le Mexique, et l'on apprend que Maximilien, voulant abdiquer — il n'était donc pas si assuré de son pouvoir que l'affirmait M. Jérôme David — l'impératrice Charlotte s'y était opposée et qu'elle avait quitté Mexico pour venir à Paris rappeler à Napoléon III ses promesses.
Cette pensée agite l'opinion et l'émeut aussi. L'aventure dans laquelle on a poussé ce malheureux archiduc autrichien et cette pauvre princesse devient tragique.
Le Courrier da Dimanche est supprimé pour
une lettre de Prévost-Paradol dans laquelle se trouvait cette phrase, hélas! trop vraie :
(( La France est une dame de la cour très belle, aimée par les plus galants hommes, qui s'enfuit pour aller vivre avec un palefrenier. Elle est dépouillée, battue, abêtie un peu plus tous les jours. »
Nous sentons peser sur nous une sorte de dépression morale. On s'indigne de moins en moins. (( Si nous ne réagissons pas violemment, nous irons nous décomposant, » dit ïoussenel.
Depuis que notre parti a admis le mensonge du serment à l'homme du 2 Décembre, on a trouvé plus d'une vilenie faisable.
Il y a une femme de talent et de noble caractère que je trouve souvent chez M'"^ d'Agoult : Maria Deraisme, qui est résolue à s'attaquer, dit-elle, à tout ce qui nous détrempe. Elle a organisé des conférences, et, dans sa première, traité : Thérésa et son époque :, comme il convenait de les traiter. Elle nous a parlé d'un premier théâtre oii a chanté la Muse de la voyoucratie : le Café Moka, puis de l'Eldorado et enfin de l'Alcazar, oii la chanteuse des bas-fonds a le plus grand succès.
Les mêmes belles dames qui ont applaudi la Patti dans la Traviata, se pâment au Canard Tyrolien^ à la Gardease d'Ours, à la Femme à Barbe, à C'est dans V nez qu ça ni chatouille. Au reste ses enthousiastes l'ont appelée (( La Patti de la canaille » .
Thérésa est pour nous l'une des expressions de la bassesse du goût qui résulte de (( la corruption de l'Empire ». La siffler, c'est siffler l'impérialisme.
Edmond Texier me raconte que, ces derniers jours, Edmond Adam, d'une avant-scène où il était avec Lévy-Crémieux à l'Alcazar, a crié un gros mot, après une chanson de Thérésa, et s'est fait expulser.
A la bonne heure !
]\|me ^Q Metternich prend des leçons de Thérésa et porte son répertoire aux Tuileries. On peut se figurer en quels termes nous parlons d'une cour oii l'on chante dans l'intimité des chansons d'Alcazarl
Neftzer amène à l'un de mes soirs un « j eune » , Spuller, qui plaît beaucoup à mes vieux amis. Elevé à la campagne par un père agriculteur, il s'honore d'être paysan. Il appartient au groupe que dirige celui dont on parle de plus en plus : Gambetta.
Spuller est un modeste. L'enveloppe est épaisse, mais l'esprit le plus délié qui soit. Fort instruit, il a le double talent d'un orateur et d'un écrivain. Il ira irès loin, parce qu'il se plaît au second rang. Les bourrasques ne le déracineront pas aisément.
Inscrit au barreau de Paris il y a quelques années, il est devenu presque aussitôt journaliste et écrit dans une feuille qui se publie à Francfort : l'Europe,
Il dit s'être beaucoup plu parmi nous et demande à être « un fidèle ;) .
On raconte devant Iletzel une scène violente qui a eu lieu à Saint-Cloud entre l'empereur et l'impératrice Charlotte. Hetzel, exilé longtemps en Belgique, connaît la malheureuse princesse, dont la nature ambitieuse et exaltée ne pourra supporter une déchéance et qui mourra de douleur ou deviendra folle, dit Hetzel, si Maximilien est chassé ou tué. C'est elle qui a poussé son mari à accepter la couronne; il refusait, ayant été hanté, dans l'île de Lacroma, qu'il habitait souvent, près de Raguse, par des rêves sinistres et par des prédictions de mort violente en pays étranger.
Spuller nous intéresse fort en nous parlant du congrès socialiste de Genève et de l'organisation définitive de l'Internationale.
(( C'est toujours, nous dit-il, au profit des étrangers que nous participons à ces extravagances faites par des gens dont le but est de nous compromettre vis-à-vis de la partie éclairée des autres nations, et de nous faire jouer le rôle de croquemitaine. »
Neftzer est sinistre. Il nous désole par sa tristesse. Son chagrin a été en augmentant depuis la dissolution de la Confédération germanique, depuis que l'empereur n'a pas voulu assister à la fête nationale pour l'anniversaire de la réunion de la Lorraine à la France, depuis que par lâcheté, malgré l'insistance de M. Benedetti et
ET NOS IDÉES AVANT 187O gS
de M. Drouyn de Lhuys, pour qu'il pose la question des compensations à accorder à la France, Napoléon déclare qu'il attendra la paix avant de réclamer ces compensations.
Aussi la réponse à cette veulerie ne se fait-elle pas attendre. M. de Bismarck ose tout, nous apprend Neftzer. Il vient de livrer aux petits Etats de l'Allemagne le secret des convoitises de François-Joseph et de Napoléon III avant la guerre, l'Autriche voulant la Silésie et la France le Luxembourg. Ces petits Etats ne jurent plus que par la Prusse si forte et si désintéressée.
Le docteur Glavel nous annonce que l'empereur, qui était parti très malade pour Vichy, et qui en est revenu brusquement pour recevoir l'impératrice Charlotte, est atteint d'une affection extrêmement grave ; mais Glavel nous est connu pour exagérer ce qu'il lui plaît de croire possible, et nous ne l'écoutons qu'à moitié.
Mon père va enterrer son ami Bergeron, accusé en novembre i832 d'avoir tiré des coups de pistolet sur Louis-Philippe. Bergeron avait longtemps collaboré au Siècle, sous le nom d'Emile Pages, ce qui faisait écrire à Girardin, en novembre i8/io, qu'il y avait au Siècle des régicides.
Au festival de Berlioz, Bergeron souffleta Girardin. Celui-ci, qui refusait de se battre depuis qu'il avait tué en duel Armand Garrel,
déféra Bergeron aux tribunaux et le fit condamner à trois ans de prison.
Bergeron était de Ghauny, et alors dans les mêmes idées que mon père, mais lorsqu'il eut purgé sa condamnation, il renonça au journalisme, et entra à la compagnie d'assurances : (( La New-York » .
Mon père trouvait depuis lors son ami Bergeron « le régicide » , scandaleusement embourgeoisé.
(( Tout ce qui est avancé te fait reculer, lui répétait mon père. Un révolutionnaire devenu un satisfait, c'est une honte. »
Le soir du jour où il revint d'enterrer son plus vieux camarade, quoiqu'il eût un vrai chagrin, mon père nous dit d'un ton bourru :
(( Je ne sais pourquoi je me désole d'avoir enterré Bergeron. Est-ce qu'il ne l'était pas depuis longtemps. ^^ 11 s'est tout simplement mis au point ». Et il ajouta avec irritation : (( L'esprit pratique s'empare des plus nobles natures autrefois en révolte constante, et qui s'abaissent aujourd'hui jusqu'à la vulgaire utilité.
— Ne serait-ce pas, mon cher père, que Bergeron s'était assagi et que toi, tu deviens chaque jour plus exagéré .^^
— Tu n'as pas osé dire fou, mais tu le penses.
— Je t'aime certainement assez pour le penser et trop pour le dire. »
La vérité est que quand mon père n'était pas là, le soir, à l'heure du dîner, je craignais qu'il
ne se soit fait arrêter avec des manifestants quelconques, comme il avait déjà failli l'être lors des troubles au jardin du Luxembourg.
Depuis que la paix avait été signée à Prague, Neftzer nous répétait que les petits Etats de r- l'Allemagne s'apercevaient qu'ils n'étaient plus que des annexes de la Prusse. M. de Bismarck se dévoilait et réalisait le mot qu'il avait dit au général Govone : « Je suis plus prussien qu'allemand ». La Prusse traitait l'Allemagne en pays conquis.
M. Drouyn de Lhuys se désolait de voir la France jouer de plus en plus le rôle de dupe, et, en désaccord complet avec l'empereur, il quitta le ministère des Affaires étrangères.
En attendant M. de Moustier alors en fonctions comme ambassadeur à Constantinople, M. de la Valette ministre de l'Intérieur fit l'intérim et attacha son nom à la plus lamentable des circulaires diplomatiques dans laquelle il démontrait à nos agents (( que la France n'a rien à craindre de la Prusse, » et où il développait la théorie des grandes agglomérations et des grandes unités.
(( C'est la fin de tout, nous dit Neftzer quelques jours après. Cette circulaire et le départ de Drouyn de Lhuys, m'enlèvent même le plus lointain espoir des réparations. Il n'y a plus
qu'à attendre la catastrophe. Ah! si je pouvais me terrer d'ici-là. »
Ce qui nous chagrinait le plus, nous qui avions, à un moment donné, presque oublié la France pour l'Italie, c'était l'état d'esprit -oii nous la voyions. Elle, la vaincue de Lissa et de Custozza, elle, qui, livrée à ses seules ressources, eut subi une paix déshonorante, peutêtre la reprise des conquêtes de 1869, elle se montrait blessée de devoir la Yénétie à Napoléon III, et ne pardonnait pas à la France de ne pas lui avoir obtenu ses frontières de l'Adriatique.
Tout nous devenait découragement, à nous qu'on pouvait appeler les républicains fidèles à leurs principes. Nous perdions de jour en jour notre confiance en l'avenir. La République, possible elle-même, nous inquiétait, car nous sentions que nous ne pourrions la devoir qu'aux pires surprises d'événements fatals à la France.
(( Il n'y a que la science sur laquelle on puisse s'appuyer sans crainte qu'elle vous désillusionne ou vous apporte un doute, » répétait mon père, qui passait sa vie aux bibliothèques, pour se mettre au courant des travaux antérieurs de Paul Bert et de Claude Bernard.
J'ai aussi ma part de consolation. J'ai enfin obtenu ma séparation de corps et de biens avec M. La Messine, après des procédures sans nombre qu'il s'est plu à multiplier. Ma fille est bien à moi, rien qu'à moi, et je n'ai plus la
crainte que son père puisse me la prendre, fût-ce quelques semaines par an. S'il veut la voir, ce sera moi ou quelqu'un des miens présent. Au reste, il n'y tient guère, étant plus occupé de ses bâtards que de sa fille légitime.
Mon père profile de ce jugement, pour me dire que me voilà tranquillisée, que je n'ai plus besoin de protection, et que notre vie commune est de moins en moins nécessaire. Et il ajoute :
(( Pourquoi ne viendrais-tu pas habiter aussi près du Luxembourg que tu l'es des Tuileries ? Pour ta fille, ce serait la même chose.
— Parce que, là oii tu serais au milieu de tous tes amis, je serais loin des miens.
— Tu me les préfères. ^^
— Comme toi les tiens I
— La vie intellectuelle est éteinte de ce côté-ci de l'eau.
— Elle me paraît trop surchauffée de l'autre. » Et ainsi, peu à peu, nous essayions en paroles
de nous détacher d'une vie commune qui cependant nous était douce et chère, malgré les suspicions, les drames, les jalousies, les scènes dont ma pauvre mère, avec son douloureux caractère, l'agrémentait.
Mais ce qui devait arrêter mon père dans ses résolutions de séparation, ce n'était pas seulement sa fille qu'il aimait, c'était sa petite-fille, dont l'esprit calme et sage le faisait « bisquer », disait-il, employant un mot de Ghauny, mais qu'il adorait.
q8 ^ MESSE NTIMENTS
Aurélien Scholl, que je vois de temps en temps, a un duel avec Paul de Gassagnac. On parle beaucoup de ce jeune homme, que son père, Granier de Gassagnac, n'a pu arracher au journalisme, malgré tout ce qu'il a tenté pour cela, et qui se pose en pourfendeur par la plume et par l'épée.
Je l'ai vu au théâtre, ces derniers jours. 11 parle haut, (( poitrine », comme nous disons, porte une crinière de fauve, est superbe, et regarde les femmes avec la même hardiesse qu'il regarde les hommes. Nos amis politiques le trouveront plus d'une fois sur leur chemin, flamberge au vent.
M™^ de Pierreclos me ramène Louis Ulbach, ou (( la perle d'un salon » , comme elle l'appelle : c'est un fantaisiste qui n'était pas venu chez moi depuis longtemps. Il écrit au Figaro^, sous la signature de Ferragus, des portraits que lit tout Paris. Gelui d'Haussmann est un chefd'œuvre.
Le salon de M"*^ d'Agoult est moins animé, cet automne. Quelques-uns des amis que Daniel Stern m'a donnés me sont devenus, quand je suis à Paris, plus fidèles qu'à elle. Je crains qu'on le lui dise. Girardin m'en causait l'un de ces soirs, rue de Presbourg, en ajoutant que lui
seul a pris le contre-pied des autres, et vient plus souvent chez ¥■"« d'Agoult que chez moi où l'on ne rencontre que des « National », Edmond Adam , Hauréau , Duclerc , et des (( purs » , comme Peyrat, Clavel, etc.
Ce soir-là, il me dit que M™^ d'Agoult est par trop marmoréenne, qu'elle s'occupe trop peu ou trop individuellement de ceux qui fréquentent son salon, que les étrangers illustres qui passent prennent l'hahitude d'aller chez lui, comme nos amis chez moi, que nous nous efforçons tous deux d'être vivants, et que c'est ce qui attire.
Il me raconte l'animation de sa dernière soirée, dans laquelle il a soulevé une discussion entre Renan, qu'on n'appelle plus que (d'auteur de la Vie de Jésus », et Caro.
Girardin, qui est croyant à ses heures, me dit qu'il a développé l'idée, l'empruntant à il ne sait qui, que Dieu est nécessaire au gouvernement temporel des masses, que l'homme ignorant, s'il n'a pas au moins peur des au-delà de la vie, devient, de simple brute qu'il est, une bête fauve.
(( Si la religion, a répliqué Caro, est nécessaire aux gouvernements, combien elle est aussi nécessaire à la littérature ! »
(( Les uns s'indignent, me raconte Girardin. D'autres applaudissent à une parole comme celle-là, et la soirée vit, s'anime, est inoubliable. L'habileté pour un maître de maison est de
mettre en présence ceux qui peuvent (( grouper des écoutants ».
Et il continuait :
(( Emile Ollivier est aussi un bon excitant, parce qu'il a de nombreux contradicteurs et des ennemis violents. Moi-même, je m'emballe. L'une de mes discussions avec Nigra a passionné. Ih conseillait haut l'alliance prussienne, affirmait qu'il fallait s'entendre avec Bismarck. Je fulminai, vous me voyez d'ici. Le prince Napoléon, présent à ma sortie, soutint Nigra. lia nié la Prusse autrefois, et maintenant il l'exalte. Il a dit tout haut chez moi, le soir de cette discussion, que (( l'empereur est trop mou, trop faible, (( qu'il faut être quelque chose avec quelqu'un, (( qu'à continuer cette politique extérieure de (( promesses vaines, d'échappatoires, et cela (( même avec des irrésolutions, c'est autrement (( grave qu'à l'intérieur, et qu'on se retrouvera (( un jour isolés dans le danger. »
(( Je lui ai répondu carrément, ajoute Girardin : « Monseigneur, si la France est isolée un ((jour, elle vous le devra surtout, à vous. Si (( vous l'aviez laissée dicter les conditions de la (( paix à la Prusse et circonscrire ses ambitions (( avec un ultimatum appuyé sur une armée (( du Rhin, comme le conseillait M. Drouyn de (( Lhuys, la France se serait assurée de l'Au- (( triche, et l'avenir serait moins inquiétant. »
M™* d'Agoult tantôt était charmante avec moi, comme aux jours les meilleurs de notre
amitié, tantôt dure, me répétant des mots dits dans le salon de Girardin ou dans le mien, qui semblaient viser le sien.
Pouvait-elle comparer ma petite chambrée à son salon, à celui de Girardin?
Quant à Girardin, il avait toujours eu un salon, et c'était même le seul qui l'eût accueillie, elle, à son retour à Paris, après sa rupture avec Liszt.
Mon tout petit salon n'était qu'une (( annexe » , comme elle l'appelait au début. Elle-même m'avait conseillée de l'avoir, quand je n'y songeais pas, et m'avait enseigné l'art de le maintenir. Je le lui rappelai un jour.
(( J'ai eu tort, me dit-elle, et j'aurais dû prévoir que vous étiez une ambitieuse, et que vous vous serviriez de mon salon comme d'une étape.
— Mais, ma grande amie, ce malheureux petit salon ne pèserait rien s'il fallait le sacrifier à votre alTection. »
J'avais des larmes dans les yeux, elle me sentit sincère, m'embrassa, et je crus avec joie tout nuage entre nous dissipé.
Mais une indiscrétion coupable de M™** de Pierreclos, qui redit à une amie un propos tenu chez moi par Gaston Paris, à propos de V Histoire des Pays-Bas, que M""^ d'Agoult avait commencée, réveilla toutes ses rancunes.
(( Pas plus que Quinet, avait dit Gaston Paris, Daniel Stern ne fera rien qui vaille avec
VHistoire des Pays-Bas, laquelle histoire est le moins bon des livres de l'auteur A' Ahasvérus. »
J'avais répondu à Gaston Paris :
(( Mais l'auteur de la Révolution de i8ù8 peut au contraire, à mon avis, faire sur l'histoire des Pays-Bas le meilleur de ses livres. »
Or, on avait répété à M""'' d'Agoult tout le contraire. C'était moi qui avais dit qu'elle ne ferait rien qui vaille.
Elle m*écrivit une lettre très dure. J'appelai aussitôt notre ami commun, M. de Ronchaud, pour qu'il fût un arbitre entre nous, pour qu'il interrogeât Gaston Paris, M""*' de Pierreclos, l'amie qui avait répété le propos à l'envers.
(( Ne faisons rien à cette heure. Elle est trop montée contre vous, me dit-il tristement. Partez pour le Midi sans la voir. Ecrivez-lui au jour de l'an, comme si rien ne s'était passé entre vous; j'aurai tout l'hiver pour arranger les choses. »
Je pars avec ma fille, inquiète de l'amitié de M""^ d'Agoult ; sans mon père, que je laisse à Paris dans une disposition d'esprit qui me désole. Il ne nous rejoindra pas, je le sens. Notre appartement est trop haut pour lui, il le prendra en grippe quand il ne nous y retrouvera pas à chacune de ses rentrées. Il appelle la rue de Rivoli la rue « impériale ». Il la dit infestée par les allées et venues de l'empereur et de l'impératrice. Il rêve d'un entresol autour du Col-
ET NOS IDÉES AVANT 187O Io3
lège de France, de la Sorbonne ; il a dû en visiter déjà plusieurs.
Mais mon Alice est devenue pour moi une amie. Je puis causer de tout avec elle. L'union de nos cœurs est complète. Notre adoration mutuelle comble les vides qui s'imposent à nous. Malgré son infinie tendresse pour son grandpère, ma fille le juge.
« Il aime trop le rouge de la rive gauche, me dit-elle, pour aimer comme nous l'aimons le bleu de Bruyères. »
Classés dans une même généralité, mon père et moi, nous sommes tous deux républicains, et pourtant nos idées s'écartent de plus en plus les unes des autres. Entre un républicain humanitaire et scientifique et une républicaine idéaliste et nationale, l'abîme se creuse au point qu'on se demande si un événement quelconque, même la proclamation de la République, le comblera jamais.
Mon père croit qu'il va pouvoir se livrer tout entier à sa passion scientifique, il se trompe. La jalousie maladive de ma mère trouvera à s'exercer aussi bien et mieux encore loin de moi, car je parvenais souvent à en dériver les courants.
Je ne suis pas la seule à être triste. M"*^ de Pierreclos est brouillée avec sa sœur, Valentine
Io4 MES SENTIMENTS
de Cessiat, qui, depuis la mort de M™^ de Lamartine, règne et gouverne rue de la Ville-l'Evêque. Elle a supprimé les samedis politiques, auxquels venaient de fidèles amis comme Odilon- Barot, David d'Angers et vingt autres. Elle n'a gardé que le dimanche. Les habitués du samedi ne viendront plus, et c'étaient les plus importants et les plus dévoués.
(( Pourvu que les chiens restent, m'écrivait ^me ^Q PierrecloSi mon oncle sera satisfait. J'en arrive à croire que l'amour excessif des bêtes supprime en partie celui des gens. »
Tandis que Victor Hugo accroît dans l'exil sa réputation d'écrivain génial, M. de Lamartine, à Paris, n'a plus que des lueurs.
Je lis ks Travailleurs de la Mer. Quelle puissance d'images! Nos ennemis politiques répètent que la grande mer pouvait être plus grande sous la plume d'Hugo, que Déruchette rappelle trop Fantine des Misérables, que c'est une histoire trop simple pour un si large cadre.
La meilleure critique qu'on puisse faire de ces critiques, c'est de souhaiter à leurs auteurs d'écrire quelques-unes des pages des Travailleurs de la Mer.
Un ami de mon cher ami Louis Ménard, qui habite Cannes, demi-professeur, demi-poète, M. Bellet, est un fanatique du Parnasse contemporain. Il possède tout ce qui a été publié par Lemerre. Ménard lui écrit qu'il le charge de faire de moi une enthousiaste sans réserve.
ET NOS IDÉES AVANT 187O Io5
Je ne connais que les vers de Sully Prudhomme, d'André Lemoyne, de Coppée, et tout ce qu'a écrit Leconte de Lisle, et je trouve que cela suffît à mon admiration.
J'ai l'oreille et l'esprit remplis de toutes les balivernes qu'on raconte sur la pléiade parnassienne, sur (( leur culte du mot et leur haine de l'idée )). Jamais groupe d'écrivains n'a été plus (( moqué ». Longtemps on ne les a pas lus, mais quelques vers, triés pour alimenter les goguenardises, circulaient à la grande joie de ceux qui écartent le plus possible les occasions d'admirer.
On racontait cependant une chose à la fois ridicule et touchante : que les aînés du groupe parnassien, Baudelaire, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, publiaient dans le Parnasse de mauvais vers pour faire ressortir ceux des cadets : Heredia, Armand Silvestre, Georges Lafenestre, Paul Arène I
Alphonse Daudet, Theuriet, Glatigny, Villiers de l'Isle-Adam, ajoutaient à la valeur du Parnasse.
(( Et pas un qui ne soit un écrivain, qui n'ait une originalité d'artiste, une supériorité comme poète, disait Bellet. Un mouvement d'opinion se dessine largement en faveur du groupe parnassien, c'est incontestable, et le triomphe du Gringoire de Théodore de Banville aux Français est la preuve que les temps sont venus. Ah! si Hugo était en France, celui dont les Par-
nassiens disent : « Toute poésie vient de lui et (( retourne à lui », qu'il aurait tôt fait de les mettre en belle lumière.
— Ce jour-là, répondis-je à Bellet, Leconte de Lisle, qui n'aime guère Victor Hugo, s'écarterait d'eux. Mais nous sommes loin, hélas! du retour de nos grands exilés. Les Parnassiens n'ont besoin aujourd'hui de personne. L'heure de la justice a sonné pour eux comme pour leur éditeur, dont la collection des grands écrivains de France est goûtée de tous. Sa trouvaille de mettre les notes à la fin du volume, au lieu d'en surcharger les textes, l'élégance et le goût des éditions, a le plus grand succès. ))
Bellet m'apporta, volume par volume, les Parnassiens. Je lus ainsi tout ce qu'ils avaient publié. Trois très belles lettres de Louis Ménard firent de moi, sauf quelques réserves, une admiratrice convaincue des Parnassiens et une ardente propagandiste.
M""^ Sand m'envoie son Monsieur Sylvestre et me prie de lui en écrire mon sentiment, saris flatterie aucune et « sans souci de modération exagérée pour ses œuvres précédentes ».
Je lis Monsieur Sylvestre et j'ai une opinion très nette. Il me semble que l'esprit quelque peu cru de Flaubert et, hélas î celui de Goncourt, mordent sur George SandI Cela me choque, je m'en indigne et j'écris mon impression sincère, que je termine par une invocation à l'idéalisme
et à sa prêtresse, priant les dieux de la garder du réalisme.
Les critiques de (( la jeune personne » amusent beaucoup M'"^ Sand.
Enfin, quelque chose met en gaîté nos amis, et les nouvelles les plus comiques m'arrivent de toutes parts sur une œuvre de Glais-Bizoin : le Vrai Courage.
Girardin a eu le flair de ce que cela pouvait être et il a refusé à Glais-Bizoin de le lire d'abord et* de le faire lire ensuite chez lui. Il a affirmé à Glais-Bizoin qu'une pièce de théâtre, surtout un drame, devait être représentée et non débitée dans un salon, que cela la tuait.
Le Vrai Courage fut refusé par la censure, sans être lu probablement. Glais-Bizoin, en cette occasion, plus qu'en aucune circonstance de sa vie, bénéficia de son titre de républicain, car sa pièce, autorisée et peut-être jouée, l'eût à tout jamais classé parmi les grotesques.
Le Vrai Courage vit la rampe à Genève. Girardin y envoya Hector Pessard pour en rendre compte dans la Liberté. Jules Claretie y alla pour V Avenir National, Guérin pour l'Opinion Nationale, Lambert pour le Nain Jaune^ et je ne sais plus qui pour le Siècle. Au retour, chacun d'eux a eu, dans ses conversations, un succès de fou rire, car leurs critiques écrites ont épargné le républicain.
Mais la chose cocasse est que le Vrai Courage a servi de manifestation anti-impériale, Jules
Barni, exilé à Genève, a bu dans le banquet qui a suivi la représentation :
(( Aux œuvres moralisatrices que défend la censure du deuxième Empire, fruit du gouvernement du 2 Décembre. »
Girardin, deRonchaud, Louis Jourdan, Peyrat, M™^ de Pierreclos, m'écrivent sur le Vrai Courage, (ou la Famille Saint- Potain), ajoute M™" de Pierreclos. Voici ce qu'on m'en raconte :
(( Le capitaine de Saint-Potain, fds de l'amiral de Saint-Potain, aime la belle Clorinde de Saint-Potain, laquelle, de son côté, a un faible pour Yalentin de Saint-Potain.
(( Le capitaine de Saint-Potain, jaloux de Yalentin de Saint-Potain, l'accuse, dans sa haine, d'avoir dit qu'en i83o a le grattoir de la peur avait effacé les armoiries de ses ancêtres ». Valentin de Saint-Potain riposte et accuse le capitaine de Saint-Potain d'avoir chanté la Marseillaise, coiffé du bonnet de la Liberté.
(( Le capitaine de Saint-Potain, en fureur, nie le fait et affirme que le prétendu bonnet était un foulard mis pour se garantir du rhume.
(( Yalentin de Saint-Potain réplique : (( Un rhume le 2 5 juillet, par une chaleur de vingtcinq degrés. »
(( Bref, le capitaine de Saint Potain, après avoir dit à Yalentin de Saint-Potain qu'il en a menti, le provoque, mais le philosophe libéral n'admet pas le duel. Cependant, il envoie son domestique Gabao chercher des pistolets de sa-
ET NOS IDÉES AVANT 187O lOQ
Ion. Gabao rapporte les pistolets. Valentin de Saint-Potain fait alors demander par le dit Gabao sa montre au capitaine de Saint-Potain. Il la prend, la suspend par la chaîne, la vise et la fait voler en éclats.
(( Une montre de Bréguet, qui m'a coûté mille écus, s'écrie le capitaine de Saint-Potain désolé.
— Voici la mienne, également de Bréguet et de mille écus, répond noblement Valentin de Saint-Potain. »
(( Clorinde de Saint-Potain comprend ce qu'a voulu prouver Valentin de Saint-Potain, qu'il aurait tué son rival comme il a brisé sa montre. Elle admire sa magnanimité et l'épouse. »
Trois actes comme cette scène, et les Genevois n'ont pas ri 1 On ne peut pousser plus loin la galanterie de l'hospitalité. En revanche, c'a été un fou rire dans tout Paris.
(( Ai-je du flair, m'écrit Girardin, mon salon était perdu si j'avais fait lire cela. Il s'appelait pour un quart de siècle (( le Salon des Saint- Potain. »
(( C'est une concurrence aux Funérailles de V Honneur, ajoute, à son récit de la pièce, M"^ de Pierreclos. Quel dommage que la censure ait refusé ces Saint-Potain ! On se serait dilaté un peu la rate, qui tend de plus en plus à se rétrécir. On manque de Saint-Potinisme à Paris en ce moment. Nous devenons lugubres. Jouissez bien de votre lumière azurée. »
IIO MES SENTIMENTS
Charles Blanc m'écrit qu'il a beaucoup contribué à la nomination d'Hébert comme directeur de l'Ecole de Rome, qu'il ira le voir et s'arrêtera à Bruyères.
Edmond Adam arrive ces jours-ci au Grand- Pin. Edmond Texier ne viendra passer que quelques jours.
Gaston Paris, avec lequel je n'ai cessé de me quereller à Paris, cet été, à propos des Prussiens, m'envoie au golfe Juan l'un de ses protégés et ami très malade, M. Brachet. Ce jeune homme est l'auteur d'une étude sur les Trouvères tourangeaux au xiii" siècle. Il s'est logé, avant de m'apporter la lettre de Gaston Paris, dans une bastide à mi-côte du golfe. Je crains que ce soit un très pauvre asile, et j'envoie mon fidèle brigasque André voir la bastide. C'est une hutte de pierre sans plancher, avec un lit qui n'a qu'une paillasse, pas de draps. La porte n'a qu'un loquet, et des Piémontais viennent parfois passer la nuit à côté du pauvre Brachet. Il mange à une cantine infecte d'ouvriers qui travaillent à une route.
J'écris à Gaston Paris ces détails. Il me répond en me suppliant de caser son ami malade. Mais j'y ai une peine infinie. Ses ressources sont restreintes ; il n'a que cent francs
par mois et il lui faut cinquante francs pour ses livres, etc. J'ajoute à ses cinquante francs de pension cent francs à son insu et je trouve à Brachet la table et le gîte chez de braves gens du golfe, dans une chambre très ensoleillée, très propre. Il mangera bien chez les Garbonel et sera soigné comme un coq-en-pâte.
Le docteur de Valcourt, bon et désintéressé, le soignera.
Alice et moi, nous décidons que nous ne nous achèterons pas de robe ce printemps.
Gaston Paris m'est profondément reconnaissant de ce que je fais pour son ami et, dans sa dernière lettre, il ajoute à ses remerciements : « Brachet en vaut la peine. »
Edmond Adam m'amène mon père et ma mère. Nous sommes, ma fille et moi, dans une joie folle. Nous avions tellement peur que mon père ne vienne plus; mais notre joie est de courte durée, parce que nous sentons bien que c'est le dernier séjour de mes parents au golfe Juan. Ma mère déclare que le voyage la tue, que l'agitation de ma vie, ajoutée à celle de mon père, lui est insupportable, qu'elle veut être seule chez elle, qu'elle en a assez de ne pas gouverner sa maison. Ces trois mois nous sont à tous un enfer.
Edmond Adam me dit qu'il a failli amener Gastelar et Szarwady au Grand-Pin. Gastelar, le grand orateur espagnol, l'exilé, qui, condamné à mort, s'est réfugié à Genève, puis à Paris.
112 MESSENTIMENTS
C'est un vibrant, aussi républicain que nous le sommes, mais plus « diplomate » que nous. Il approuve les jeunes qui se rapprochent de l'Empire. (( En politique, répète- t-il, il ne faut pas bouder. » Mais qu'il est attachant! Sa valeur comme historien, comme critique, comme journaliste, est incomparable.
Et avec cela, quelle flamme patriotique l'anime I On devient plus patriote soi-même au contact de son ardent patriotisme.
Szarwady, paraît-il, est dans la joie. Le choix fait par François-Joseph du comte de Beust, l'ancien ministre saxon, comme ministre des Affaires étrangères, le ravit. Le comte de Beust est le seul homme d'Etat d'Europe qu'on puisse opposer à M. de Bismarck, disent les Hongrois, et ils sont convaincus qu'il saura trouver pour la Hongrie un modus vivendi qui réconciliera la nation magyare et l'Autriche, réconciliation qui fortifiera cette dernière et libérera les Hongrois d'un joug odieux.
Edmond Adam nous parle aussi des inquiétudes qu'on a sur Maximilien . Il s'est réfugié à Orizaba, et l'on ne doute plus de la fin tragique de cette misérable aventure.
Ce sont les dernières nouvelles ; et encore qu'Emile Ollivier se rapproche de plus en plus de l'Empire, qu'il voit personnellement l'empereur, à ce qu'on affirme, et qu'un changement de ministère est imminent. Les réformes sont prochaines et la gauche se demande quelle
attitude elle prendra au moment de ces réformes.
On dit que l'adresse serait remplacée par « le droit d'interpellation accordé sous certaines conditions », que les ministres à portefeuille pourraient prendre part aux débats des Chambres. La presse échapperait au service administratif et serait soumise aux tribunaux correctionnels, le droit de réunion octroyé, etc., etc,
Edmond Adam, qui nous révèle ces projets, ajoute :
(( C'est la lutte contre le despotisme facilitée, la victoire certaine à échéance, mais les moralités républicaines à tout jamais entamées et l'abstention probablement insoutenable, même pour nous; c'est Ollivier en route pour une présidence du Conseil, c'est le parti républicain entrant, tout en combattant l'Empire, dans ses souliers et subissant toutes les désagrégations imposées par son héritage.
— Ce n'est pas dans les souliers, c'est dans les savates de l'Empire qu'entrera le parti républicain, )) ajoute mon père.
Mérimée me fait sa visite. Il est le plus triste de nous deux de « l'état d'esprit » de la jeune France. Le langage que tiennent les petits crevés le scandalise au delà de ce qu'on peut imaginer. Mérimée est très patriote, et le dégoût du militarisme des jeunes hommes lui paraît le plus grand danger que la France puisse courir.
Il4 MES SENTIMENTS
(( Ils ont peur d'avoir à se battre, me dit-il, et que restera-t-il de nous, de notre caractère, des héroïsmes de notre race, quand nous boucherons nos oreilles au bruit des sonneries militaires? C'en sera fait de notre génie, de notre âme nationale, de notre physionomie, de nos forces. »
L^an dernier, Mérimée n'a pas joui à l'aise de son séjour à Cannes, craignant d'avoir à retourner à Paris pour ce qu'il a^ppelait « la loi des serinettes », c'est-à-dire la loi sur la propriété musicale dont il était le rapporteur. Cette année, il n'a accepté aucune charge et il vivra en paix tout l'hiver « si le grand mécanicien » le lui permet.
Le surlendemain de la visite de Mérimée, le docteur Maure vient nous annoncer la mort de Victor Cousin et nous en conte le détail.
Il a été frappé d'apoplexie, à déjeuner, en mangeant une côtelette de porc qu'il tenait tout entière à la main et dont un énorme morceau lui est resté aux dents. Il a râlé vingt-quatre heures. Lui, Maure, Mérimée, Barthélémy Saint-Hilaire, se sont tour à tour succédé auprès de l'agonisant.
Le docteur Maure, vieux voltairien, nous dit:
(( Cousin a dû mourir en état de grâce, car il passait sa vie à édifier ses servantes par sa piété. »
J'attends Hetzel, qui vient pour quelques
semaines au golfe Juan. C'est l'un des amis les meilleurs, les plus spirituels, les mieux renseignés, qu'on puisse avoir. La petite colonie va être souriante dès son arrivée.
Il nous apprendra tous les dessous des derniers événements qui se sont accomplis depuis le départ de Paris d'Edmond Adam et depuis que les réformes annoncées par notre cher voisin ont été faites.
Hetzel nous dit que le groupe des amis d'Ollivier comptait sur un ministère libéral, mais que Forcade la Roquette, Rigaud de Genouilly, Niel succédant à Ghass'eloup-Laubat, Béhic, Randon, ces chasses-croisés n'ont donné de satisfaction à personne. Gomme l'a écrit Glément Duvernois, « la démission éclatante des ministres aboutit à leur rétablissement » .
On a pesé sur l'empereur, pour écarter les hommes nouveaux, et l'on va travailler à défaire ce qui est à peine ébauché, répète-t-on.
(( La lettre du 19 janvier promettait vraiment l'Empire libéral, et c'est la journée des Dupes, )) écrivait M. de la Gueronnière dans la France. (.( On l'effare, disait Emile Ollivier, pour lui faire peur de la liberté » .
A la Ghambre et au Sénat, la majorité plaisantait sur les fameuses réformes :
(( Réformes de comédie î
(( Attrape-nigauds!
(( Noyade de l'Empire libéral! »
Telles étaient, nous racontait Hetzel, les
Il6 MES SENTIMENTS
exclamations des couloirs qui accueillaient au passage les libéraux.
Et les ragots de s'engendrer et de se multiplier.
Les amis d'Ollivier affirment qu'il a refusé le pouvoir, et conseillé à Napoléon III de garder Rouher. Celui-ci, furieux, cherche son rival, l'interpelle violemment, et lui déclare qu'il ait sur l'heure à rétracter son propos.
(( Quel propos. ^^
— Que c'est vous qui avez conseillé à l'Empereur de me garder.
— Je nie avoir jamais prononcé de telles paroles! »
La gauche est furieuse du retrait du droit de l'adresse, le droit d'interpellation étant soumis à une autorisation préalable, ce qui fait la situation plus insupportable qu'auparavant.
(( Que l'abstention, le refus d'accepter une part des responsabilités dans de telles intrigues a plus de noblesse, dit Edmond Adam, et sauvegarde mieux le caractère d'un parti I L'habitude des compromissions nous perdra.
— En somme, nous dit Hetzel, on ignore tout ce qui s'est passé entre Emile Ollivier et Napoléon III; mais je sais, par Mérimée, qu'il a fait, un moment, partie d'une combinaison Persigny-WalèAvski. M. Thiers, qui seul triomphe, répète à qui veut l'entendre ceci : (( Gomment celui qui a proclamé qu'il serait le spectre du 2 Décembre peut-il devenir son sauveur .^^ » Le
petit homme continue à se tenir en parfait équilibre entre la majorité chancelante, et la minorité ahurie. »
Il faut entendre Hetzel conter ces ragots dont je ne donne qu'un résumé fort sec. Un mot dit de certaine façon, la bonne grâce maligne avec laquelle les personnages principaux sont présentés, le sel d'esprit dont il les saupoudre tous, sa façon de faire vivre d'un trait chaque comparse, font d' Hetzel un conteur et un causeur incomparables.
Je questionne un jour Hetzel sur Gaston Marie, l'auteur des Lettres de mon Moulin, publiées dans rÉvénement.
(( Gaston Marie, me répond Hetzel, c'est Alphonse Daudet, le très jeune parnassien qui n'a connu que des succès depuis le début de sa carrière littéraire. Il est l'un des écrivains les plus spirituels du Figaro. Tout le monde parle de lui dans notre milieu, mais on le connaît à peine. Il a vingt-cinq ans, il est très beau, très bon, plein d'esprit, sans vanité aucune, malgré tous les droits qu'il aurait de s'infatuer. Mon ami Quatrelles collabore avec Alphonse Daudet à une pièce : Frère aîné, et il en parle avec enthousiasme.
(( Le premier succès d'Alphonse Daudet au théâtre, continue Hetzel, a été VOEillet blanc, représenté il y a deux ans aux Français. C'est un acte exquis. Je l'ai vu jouer. Comme c'était M. de Morny qui l'avait fait recevoir, cette
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pièce n'a pas eu le succès auquel elle avait droit, et, s'il avait vécu et qu'il ait assisté à la première représentation, VŒillet blanc aurait été probablement sifflé. ))
Un beau soir, à Bruyères, c'est une indignation violente qui s'empare de nous tous. Pendant qu'Hetzel et Edmond Adam retournent bruyamment les dominos, que mon père et ma fille jouent au trente et un, que ma mère travaille au crochet, je lis mon journal, et je fais haut mes réflexions.
Ce que je découvre dans F Avenir national m'arrache une exclamation de révolte :
(( Qu'y a-t-il.^^ me demande-t-on.
— Il y a que Vandal, le directeur des postes, a envoyé une circulaire à ses employés, et que sous prétexte de saisir un manifeste du comte de Chambord il leur recommande de surveiller les lettres. C'est la honte des hontes. Probablement, cela est sous-entendu, ceux qui surveilleront le plus, c'est-à-dire ceux qui trahiront le mieux le secret des lettres et feront le plus substantiel rapport, auront les plus sérieux avancements. C'est une prime scandaleuse à la délation.
— Ce n'est plus la corruption impériale, dit Edmond Adam, c'est le cynisme impérial.
— Le mal moral que fait un tel gouvernement, ajoute Hetzel, ne se guérira jamais. »
Brachet vient se plaindre à moi des Carbonel ; ils l'exploitent, le nourrissent mal, etc. Par exemple, c'est trop fort! Et il croit ne leur donner que cinquante francs ! J'ai une furieuse envie de lui dire ce que je fais pour lui depuis trois mois.
Je cours chez les Carbonel, Brachet me disant qu'il les a quittés. On me montre sa chambre, c'est une écurie. Impossible d'imaginer ce qu'il a pu faire d'une pièce propre, blanchie à la chaux, avec un lit neuf couvert d'un dessus blanc, d'une toilette peinte en blanc garnie de faïence rose, de meubles de bambous blonds et de grands rideaux de mousseline blanche.
Le travail pour arriver à salir ainsi tout cela aurait été colossal pour certaines gens. Brachet a dû l'accomplir sans s'en apercevoir. Les Carbonel n'en veulent plus entendre parler. Il est parti lui-même. Bon voyage! Ce qu'ils ont fait pour moi, ils ne le referaient plus à aucun prix. D'ailleurs il va beaucoup mieux; on l'a si bien soigné malgré la difficulté de vivre avec lui !
(( Nous l'attendons autre part avec ses cinquante francs, )) ajoutent les Carbonel.
Brachet retourne à sa bastide. C'est maintenant le printemps. Les fleurs d'oranger qui commencentà s'ouvrir embaumeront sa masure.
Quel drôle de garçon I Avec une réelle valeur il est indécrottable. C'est le mot.
Edmond Texier est à Brimborion. Il vient achever un livre qui aura plus tard un vrai succès : le Journal et les Journalistes.
Quel dommage qu'Hetzel s'en aille! Des causeries entre Texier et lui, c'est un régal, tant la dépense d'esprit est savoureuse.
L'heure de notre départ approche. Je retiens quelques jours encore mon père en lui promettant de partir moi-même plus tôt cette saison. L'Exposition universelle l'occupe énormément ; il est ravi d'habiter la (( rive droite » pour la circonstance. Cette bienheureuse exposition le détourne en ce moment de son scientifisme. Nous sommes tranquilles jusqu'à l'automne. Mon père n'a jamais vu d'Exposition universelle. Je suis sûre qu'il en connaîtra tous les détails. Alice et lui font des projets dévorants. Ils iront partout, dans tous les coins, rien ne leur échappera. Mes deux enfants s'entendent cette fois à merveille.
M""" de Pierreclos m'écrit l'une de ses lettres si vivantes et si drôles. Depuis que la tribune est rétablie elle va souvent au corps législatif. Elle ne comprenait pas une assemblée sans tribune, elle, la nièce du (( divin orateur », de Lamartine. Elle me conte par le menu la lutte entre Emile OUivier et Rouher, qui a ceci de plaisant que ce sont ceux qui exècrent M. Rouher et aiment le moins Emile OUivier qui se
passionnent le plus pour et contre, contre et pour.
(( Girardin, me dit M™^ de Pierreclos, lâche Ollivier, qui s'est laissé rouler et dépasser dans sa course au portefeuille. Vous savez, quand Girardin lâche, avec quelle cruauté il exécute. Aussi prétend-on que cette fois ce n'est qu'un lâchage et non une exécution. Saint-Victor, qui a causé hier soir au théâtre avec Girardin, m'a dit tout à l'heure que la manœuvre est évidente, que le directeur de la Liberté ne peut pas rompre avec le seul pilier possible de l'Empire libéral. Il fait semblant de le jeter par-dessus bord, mais il garde en mains le pan de son habit. Il le larde de mots comme celui-ci : (( Vous êtes détenu ministériel au lieu de devenir ministre, vous avez peut-être encore droit à notre estime, mais plus à notre concours. » Tout cela est bénin-bénin quand on pense à ce que Girardin peut mettre de vitriol au bout de sa plume.
c< La vraie colère, la violente haine de Girardin, est contre Rouher. Son article sur les Destinées meilleures, mot de Rouher à la tribune, disant que la France, depuis l'Empire, marche vers des destinées meilleures, cet article a été si cruel, si bien ça, que Rouher l'a (( senti passer », comme on dit dans votre beau Midi.
(( Aussi Girardin, sans doute à sa grande joie, car je l'ai vu tout rayonnant, a-t-il été traduit en police correctionnelle et gratifié d'une amende de lo.ooo francs. Ce n'est pas cher
pour avoir prouvé que l'Empire nous conduit à des destinées plutôt mauvaises.
(( On ne parle, depuis un mois, que du malheureux Maximilien. Par ce temps d'exposition, voilà le véritable Exposé. Les adieux de Bazaine à Mexico et à ses habitants lorsqu'il les a quittés ont révolté tout le monde. Impossible de dire plus cruellement qu'on abandonnait Maximilien sans retour. C'est un double crime que cette expédition du Mexique et ce lâchage si lâche d'un prince avec lequel on s'était engagé. On a appris coup sur coup ces jours-ci l'investissement de Queretaro, où Maximilien s'est enfermé, en même temps que l'embarquement de nos troupes à la Vera-Gruz. Vous verrez, ma chère Juliette, qu'on apprendra l'exécution de Maximilien le jour d'une fête aux exposants. Cette mort portera malheur à la France.
(( Non, vous ne pouvez vous imaginer l'indignation de nos amis, celle des amis de Thiers lors du discours de l'empereur à l'ouverture des Chambres. Cet inconscient a osé dire qu'il (( envisageait avec satisfaction les événements de 1866 », et cela est devenu un mot d'ordre pour ses partisans.
« J'étais ces derniers jours à la Chambre, le 14. Vous n'avez pas l'idée de ce qu'ont été les accusations de Thiers. Il a, une à une, dénoncé les fautes de l'Empire durant la guerre de 1866 avec une précision terrifiante. Il a affirmé qu'il
nous fallait i. a oo.ooo hommes si nous voulions conserver la paix. Ses prédictions donnent la chair de poule, et nous la laisseront si le coq gaulois ne se réveille pas.
(( L'un des mots de M. Thiers est terrible : (( Il n'y a plus une seule faute à commettre. (( Prenez garde ! »
(( Ollivier a essayé de relever le moral de la majorité mis à mal par M. Thiers. Il a dindonné avec sa queue de paon. Il est d'un servilisme envers la politique de l'Empire qui n'a d'égal que celui de M. Rouher.
(( M""^ d'Agoult est étonnante à propos de son gendre. Je l'ai entendue de mes oreilles dire qu'il a une âme de traître, et elle ne permet pas même aux autres de l'appeler transfuge.
(( Neftzer, avec qui j'ai déjeuné hier chez M"'^ d'Agoult, en compagnie de Challemel- Lacour, d'Hippolyte Garnot, de Ronchaud, nous a dit que la théorie des trois tronçons de M. Rouher n'est pas de lui, mais du comte de Beust, alors qu'il était encore ministre saxon et que la Confédération germanique était intacte. Mais aujourd'hui, deux de ces tronçons étant réunis sous l'autorité du roi de Prusse, la balance est inégale, et là est le danger.
((Attention, petite Juliette! Vous n'êtes pas en faveur. Je ne jurerais pas qu'à votre retour vous ne subissiez une bourrasque qui vous écarte à tout jamais de la rue de Presbourg.
« Edmond Texier vous répétera qu'hier M™^ d'Agoult. à laquelle il parlait de la quinzaine qu'il venait de passer au golfe Juan, lui a dit :
(( Je ne vous demande pas de nouvelles de Bruyères, ne tenant pas à en avoir.
« Arrivez pour l'Exposition. Vos amis vous consoleront de la perte d'une amitié capricieuse en vous prouvant la fidélité de la leur.
(( Comtesse de Pierreclos. »
Nous sommes rentrés à Paris pour la grande (( ouverture » .
L'Exposition! Les souvenirs de i855 me reviennent en foule. J'ai, depuis, habité une première fois et j'habite aujourd'hui encore cette rue de Rivoli dont j'avais tant rêvé alors. Je suis aux premières loges pour voir tous les mouvements entre les Tuileries et l'Exposition.
Le jour de « l'ouverture », mes amis arrivent en nombre, et mon balcon est tout entier occupé.
Voici l'empereur en habit noir avec le grand cordon de la Légion d'honneur; voici l'impératrice en robe changeante, mantelet de dentelle, capote noire et blanche avec une haute aigrette sur une couronne de fleurs impériales
révoltées de l'être, j'ai dit une couronne de violettes. Le prince impérial est malade.
Mon père n'est pas là. Il a trouvé un moyen extraordinaire d'entrer à l'Exposition, où le public n'est pas admis, grâce à un ouvrier de la manufacture de Saint-Gobain auquel il a sauvé la vie à l'hôpital de Chauny et qui l'a déguisé en camionneur. Il a vu de loin descendre de voiture, sur leurs pieds comme de simples mortels, « nos tyrans ». C'est pour lui l'appellation solennelle de Napoléon III et d'Eugénie, qu'il nomme dans la vie courante M. et M""^ Badinguet, du nom du maçon de Ham.
Il a vu aussi le prince Napoléon, la princesse Mathilde, le prince de Galles, le prince d'Orange, le comte de Flandre, le duc de Leuchtenberg, puis M. Haussmann, puis M. Schneider, le nouveau président de la Chambre, qui n'est pas précisément joli, paraît-il, et fait regretter physiquement Walewski.
Mon père »i circulé en tous sens. Il a vu les engins avec lesquels on creuse le canal de Suez, puis un (( ascenseur » , une chose avec laquelle on pourra monter un escalier en deux minutes, comme sur un monte-plat. Il a vu les machines avec lesquelles on perce le mont Cenis. Il est enthousiaste d'une statue de Napoléon mourant — il ne l'admire qu'ainsi, dit-il. Il a vu, il a vu! Il n'en peut plus. Il a faim. Douze heures d'exposition, c'est beaucoup.
(( Oh! non, ce n'est pas beaucoup, ajoute
mon père. Il me faudra plus de deux mois pour voir ce qu'il y a d'intéressant, d'essentiel à voir.
— Prends ton temps, lui dit ma mère, n'avale pas tout en un jour, selon ton habitude. Et puis, tu as Alice à conduire, et moi, car je suppose que Juliette ira avec ses amis. »
C'est une pointe que je ne relève pas, selon mon habitude.
(( Si j'ai à vous faire visiter l'Exposition à Alice et à toi, il me faudra quatre mois.
— Va pour quatre mois. Qu'as-tu d'autre à faire ?
— J'ai à connaître l'Exposition (( mieux que personne », et vous allez me rogner mon temps.
— Tu es tout plein gentil, grand-père, dit Alice.
— Ce n'est pas pour toi que je dis cela. Je te prendrai quand tu voudras.
— Alors, c'est pour moi seule qu'est la réserve.^ dit ma mère, piquée. C'est bien. Je ne mettrai pas les pieds à l'Exposition ! »