Scène, drame de famille
Paris est en joie. On ne parle plus de rien sérieusement. Après l'Exposition, les affaires sérieuses! On ne songe qu'au plaisir. C'est d'ailleurs ce que viennent demander à Paris les provinciaux et les étrangers.
On est fort agité, dans le monde littéraire, à propos d'une séance au Sénat. Sainte-Beuve
a voulu défendre Renan qu'attaquait monseigneur de Ségur d'Aguesseau dans la discussion sur la loi de l'enseignement. Sainte-Beuve a superbement essayé de lutter contre ceux qui voulaient l'obliger à se taire. Spirituel, aimable, pondéré, très respectueux des moralités, à quelque religion qu'elles appartiennent, on Ta traité comme un anarchiste et on l'a empêché de parler.
Hetzel me dit que Mérimée est furieux.
On joue la Grande-Duchesse de Gerolstein, et cela ne doit pas ajouter à la belle humeur de notre grand ami. Je dis à Hetzel, qui le voit fréquemment :
(( Rappelez donc à Mérimée ce que je lui ai prédit quand il riait de voir mes dieux païens ridiculisés dans la Belle Hélène.
(( On ne respectera plus rien après cela, lui répétais-je, et l'on ridiculisera jusqu'à vos dévotions, celles de la Patrie.
— Ce qui l'exaspère surtout, me répond Hetzel, ce sont les moqueries de Rochefort sur (( les généraux d'écurie et d'alcôve, sur les stratèges de cotillon ». Il répète à tous ceux qu'il voit ou rencontre qu'un pays oii l'on (( blague » l'armée est un pays qui court à la défaite, que nous, républicains, notre crime est de détester l'armée ; quand je lui parle des grands généraux de la première République dont a bénéficié le premier Empire, il me répond avec colère qu'il n'y a plus de formation, d'éclosion militaire
possible dans un parti oii l'internationalisme prend le dessus, qu'avec le suffrage universel sans contre poids d'autorité, c'est peu à peu la honte nationale et l'anarchie.
Mérimée m'avait déjà récité cette homélie à Bruyères. Il ne la voit pas, il ne la sent pas, il ne la comprendra jamais, notre République lavée des souillures impériales !
On rit beaucoup de l'aventure d'Hortense Schneider, qui est entrée en voiture découverte à l'Exposition en jetant aux gardiens le nom de (( grande duchesse de Gérolstein ».
Je suis certaine que Mérimée n'en rira pas.
Le croirait-on .^^ L'Exposition a passé au second plan dans les milieux politiques depuis que M. de Moustier a confessé, à la suite d'une demande d'interpellation, que le gouvernement impérial a l'intention de s'annexer le grand duché du Luxembourg, après toutefois que les populations auront été consultées.
On croit parmi nous que, quoi qu'il advienne, la France court à un échec. Ses prétentions ne seront pas acceptées par la Prusse victorieuse, qui aujourd'hui tient haute la dragée dans toutes les questions. D'interpellations en interpellations, de dépêches envoyées en dépêches communiquées, nous apprenons que la garnison prussienne sera retirée du Luxembourg, mais
à la condition que la France renonce à la cession à son profit.
On négocie avec la Prusse en vue de la neutralisation, et notre échec est ainsi constaté. Les fameuses compensations que Napoléon III devait réclamer lui sont soufflées. Des négociations s'ouvrent, mais ayant pour base la neutralisation du Luxembourg sous la garantie de l'Europe. C'est bien la défaite diplomatique la plus complète qui soit. Le plénipotentiaire prussien M. de Bernstorff, dit à qui veut l'entendre, à Londres, que le siège de M. de Bismarck est fait sur la question, et que rien ne modifiera ses résolutions.
Cette fois, Gounod ne nous reparlera plus de ses (( fours » , à cause de l'insuccès de la Reine de Saba, qu'il a sur le cœur. Déjà le succès de Mireille l'avait un peu consolé, celui de Roméo et Juliette est fait pour effacer toute trace d'amertume du passé.
Je plains beaucoup M""^ de Pierreclos, qui est vraiment malheureuse. On sait qu'un projet de loi avait été déposé en avril pour donner une récompense nationale à M. de Lamartine.
Son oncle en était réduit aux plus petits expédients, à force d'en avoir rêvé d'extraordinaires. Livré aux usuriers, lorsqu'on essayait de le tirer de leurs mains, qu'on lui prouvait
l3o MES SENTIMENTS
qu'il avait été odieusement exploité, volé, il répondait :
(( Dû ou indu, ce qui est au compte de M. de Lamartine doit être payé, sa parole étant engagée. »
Emile OUivier avait été choisi par la commission de la Chambre comme rapporteur du projet de récompense nationale à offrir à M. de Lamartine.
Lorsque le 8 mai Emile Ollivier présenta son rapport, M. de Lamartine sortit écrasé par ce document. Il concluait à une donation de Boo.ooo francs, transformée en pension de 25.O0O francs de rente.
]y[me ^Q Pierreclos est profondément humiliée de tout ce qui se dit sur la situation de son oncle, et qui a été provoqué par le très maladroit plaidoyer d' Ollivier. Il a trouvé moyen de mettre face à face, non le pays et M. de Lamartine, mais le critique de la Vie de César en face de son impérial auteur, et d'écraser le grand écrivain sous la magnanimité de Napoléon le Petit.
Notre ami Aimé d'Artigues, qui a été très lié avec Bazaine, nous entretient longuement de lui à l'un de mes soirs, et nous dit avec quel cynisme il parle de Maximilien.
Cette cruauté scandalise au moment où le malheureux empereur mexicain est sur le point de tomber au pouvoir des Juaristes. Cela prend un air de complicité qui révolte.
ET NOS IDÉES AVANT il
D'Artigues nous raconte une bien vilaine histoire de Bazaine, à propos de sa première femme. Il paraît que c'est un homme méprisable, et qui a l'amour excessif de l'argent.
M""^ Sand m'écrit au sujet des Idées de M""' Auhray, dont elle est enthousiaste. Elle jouit des succès des autres, bien plus que des siens, tous ses amis le savent. Ses amis.^^ Me compterai-je un jour parmi eux? Resterai-je l'ami de Daniel Stern.^^
Je n'ai pas encore eu le courage d'aller voir ]y]^me d'Agoult. Il me semble que j'irai à la recherche et au-devant de l'irrémédiable.
Mon avocat m'écrit qu'il a une ennuyeuse communication à me faire de la part de mon mari, qui ne consent à céder ses droits de communauté sur les livres que j'ai publiés avant notre séparation que moyennant une somme de i5.ooo francs. Et il me donne rendez-vous le jour même, à huit heures du soir.
Je n'en aurai donc jamais fini avec cette exploitation I
Après le dîner, nous partons, ma fille et moi, et nous allons au triste rendez-vous. Je n'ai pas encore parlé de cette désagréable nouvelle à mon père et à ma mère, mais j'en ai parlé à ma fdle, si réfléchie, et qui sans cesse m'interroge dès qu'elle me sait attristée au sujet de son père.
Mon avocat me dit qu'il ne voit pas le moyen de me soustraire à cette nouvelle exigence, qu'il discutera le prix, mais que la loi est formelle, tout travail de la femme devenant partie de la communauté, et le mari ayant le droit d'en toucher le produit.
Je le quitte désolée d'avoir à demander encore ce sacrifice à mon père, et surtout à ma mère.
Alice et moi, nous n'avons pas le courage de rentrer. Nous allons aux Champs-Elysées. Paris est en fête, Paris s'amuse, chante, rit. Nous sommes d'autant plus navrées, ma fille et moi, et des larmes nous viennent aux yeux. Nous fuyons cette gaîté offensante et nous montons vers l'Arc de l'Etoile. Lentement, nous redescendons.
Le concierge, quand je passe, me remet une lettre. J'y lis le mot « pressante », mais que m'importe I J'ai assez de soucis pour ne pas y ajouter ceux des autres. Je jette la lettre (( pressante » sur ma table de travail, et je couche ma fille qui me dit un triste bonsoir accompagné d'un : (( Pauvre petite mère I ))
Mon père et ma mère reposent depuis longtemps, couchés qu'ils sont chaque soir à dix heures.
Je ne puis dormir. L'idée de la lettre (( pressante » me revient. L'écriture se dessine tout à coup à mon esprit avec une physionomie connue. Je me lève et j'ouvre cette lettre...
ET NOS IDÉES AVANT 187O l33
Elle est de M« Mathieu I
(( Chère Madame, me dit-il, j'avais au milieu des paperasses dont je termine l'examen , chaque soir, une lettre d'Algérie qui m'apprend que votre mari M. La Messine est mort depuis six semaines... Voilà l'affaire de la communauté simplifiée.
(( Votre etc ...»
Mort, mon mari, est-ce possible .f^ Je suis libérée de cet odieux boulet, libérée... J'en éprouve une joie tellement violente que je ne puis la garder seule. J'entre brusquement, chez ma fdle et je la réveille en criant : (( Ton père est mort ! »
Elle croit que je délire. Je lui montre la lettre de Mathieu.
Nous nous embrassons follement. Nous sommes délivrées I
(( J'avais tant peur qu'il me prenne un jour à toi, » me dit Alice.
Et elle se précipite hors de son lit, ouvre une porte et crie à ses grands-parents :
(( Mon père est mort, mon père est mort! ))
Papa se lève. Et dans le singulier costume 011 nous sommes tous trois, nous bénissons, moi les dieux, mon père la destinée.
(( Tu es libre, libre, Juliette, répèle papa. Mon enfant chérie, pardonne-moi de t'avoir si mal défendue contre cet homme. J'en avais peur ! Je craignais pour toi les ressources de sa
l34 MESSENTIMENTS
malfaisance, et je n'osais pas le braver; c'est notre ami Arlès-Dufour qui va être content. Et je sais quelqu'un qui ne sera pas fâché que je devienne son beau-père. »
J'ai pensé, moi aussi à celui que j'aime depuis longtemps de toute mon âme...
Nous ne nous recouchons que vers le matin. Et que de projets I
(( Cette fois, j'habite le Quartier Latin, » m'a dit mon père.
Ma mère n'a cessé de nous répéter :
(( Et si c'était une fausse nouvelle ! »
Sitôt levée, j'envoie une dépêche à mon vieil ami Arlès-Dufour :
(( Mon mari est mort. »
Et une autre à Edmond Adam •
(( Je suis veuve. »
Et lui, Français entre les Français, qui pourtant m'avait parlé un jour de se faire naturaliser en Suisse pour devenir mon mari, accourt dès qu'il a reçu la dépêche.
« Est-ce bien vrai.^^ » répète-t-il.
Et tout de suite solennel et riant à la fois, il attire mon père un peu loin de moi. Il lui demande ma main.
« Accordé! » crie mon père.
Nous sommes tous émus aux larmes, même ma mère.
Et ce sont les jours suivants des conversations sans fin sur l'avenir qui est à nous maintenant.
ET NOS IDÉES AVANT 187O l35
Je reçois de tous mes amis des félicitations, et pas un seul compliment de condoléances.
Les meilleurs, qui viennent m'embrasser et qui tous savent que j'aime Edmond Adam, ajoutent chacun : « Je veux être de la noce. »
Girardin force la demi-consigne. Il est chez moi en même temps que M""^ de Pierreclos et que de Ronchaud.
(( Je vous remarie, mais, cette fois bien, très bien, me dit Girardin.
— Et moi mieux encore, ajoute M""^ de Pierreclos, je la donne à un chevalier, à celui qu'elle aime, à Edmond Adam.
— A mon ennemi, réplique tristement Girardin.
— Quand elle sera mariée à Edmond Adam, je suis certain qu'il l'empêchera de me voir et de m'écrire. Il n'y a que la veuve de Carrel qui m'ait pardonné, tous les « National » m'exècrent comme au jour de la mort de leur ami. Et cependant j'en ai souffert plus qu'eux. »
Nous parlons de M™^ d'Agoult. Je leur demande un conseil sur ce que je dois faire, comment je lui apprendrai mon veuvage :
(( Elle le sait par moi, me répond M. de Ronchaud, je lui ai dit que je venais vous féliciter, mais elle ne m'a chargée de rien pour vous. ))
Girardin trouve que M™^ d'Agoult devient fantasque, dure, ingrate envers l'amitié.
(.( Alors, je le répète, que faire .►^ »
Tous trois sont d'accord que je dois la voir sans la prévenir, et cela le plus vite possible.
Deux heures plus tard, non sans émotion, je suis chez M""^ d'Agoult. Elle me reçoit aimablement d'abord. Je lui fais part de mon veuvage, je lui dis ma joie.
(( Le malheur d'être veuve, me dit-elle avec dédain, c'est qu'on a l'envie stupide de se remarier. J'imagine que vous ne ferez pas cette sottise. Une femme qui pense doit rester libre et maîtresse absolue de sa pensée, vous entendez, Juliette?
— J'ai besoin de bonheur plus que de liberté, » répliquai-je.
Elle s'emporte de façon violente, m'appelle provinciale, sotte, me prédit qu'avant deux ans je cesserais d'écrire pour faire mes comptes de ménage; puis, se contredisant, elle ajoute que je suis une ambitieuse et veux jouer un rôle, avoir le premier salon politique de Paris, salon qui tuera le sien. Elle me fait les reproches les plus injustifiés et les plus cruels, m'accuse de ne l'avoir jamais aimée, m'humilie, m'indigne, et je la quitte sur une phrase incohérente, cruelle, qu'il est impossible de redire et qui se termine par ces mots : (( Je ne veux plus vous voir. »
Je sors de chez M""" d'Agoult exaspérée. La scène qu'elle m'a faite reste pour moi inexplicable. Je quitte, résolue à ne la revoir jamais, celle qui, sans cet accès de folle méchanceté,
eût toujours été pour moi la grande amie aimée, admirée.
J'en demande pardon à sa mémoire. J'aurais dû comprendre qu'elle avait ce jour-là un accès de folie. Deux ans plus tard, à la même époque, après une scène semblable à celle que j'avais subie et qu'elle fit à notre ami le docteur Clavel, M""^ d'Agoult, Daniel Stern, entrait chez le docteur Blanche.
De mon balcon, je vois et je verrai passer l'un après l'autre les hôtes de l'empereur, le tsar Alexandre II, le roi de Prusse, le fameux Bismarck, la bête noire de Neftzer, l'ex-ami de Mérimée, puis M. de Moltke, queBûchner m'a dit un jour être le plus grand stratégiste du monde, puis, plus tard et tour à tour, le roi des Belges, la reine de Wurtemberg, le roi de Suède, l'empereur d'Autriche, le Sultan.
On raconte qu'Alexandre II a été visiter le Palais de Justice et que l'un des jeunes avocats, tout le monde dit que c'est Floquet, lui a crié : « Vive la Pologne, monsieur, » au moment oii il remontait en voiture.
C'est dommage, car, parmi les souverains, l'empereur de Russie est le plus beau, le plus sympathique, et tout Français devrait se rappeler que, si la France n'a pas été démembrée.
l38 MESSEJJTIMENTS
c'est au père d'Alexandre II , Alexandre P% que nous le devons. Et puis il est notre hôte. On pourrait être plus brave en allant lui crier : « Vive la Pologne! » à Pétersbourg.
Plus tard, il était plaisant d'entendre Floquet et Gambetta se quereller de façon amicale à propos de ce cri du 3 juin 1867. Floquet disait à Gambetta :
(( Tu ne peux pas nier que ce soit toi qui as crié : (( Vive la Pologne, monsieur ! »
— Eh bien ! après, quand tu répéterais vingt fois la même chose, répondait Gambetta, quand tu aurais cent témoins, tu ne détruiras pas la légende et tu n'en resteras pas moins celui qui a crié : « Vive la Pologne, monsieur I » à l'empereur Alexandre II . Et alors pourquoi ta sempiternelle protestation .^^ C'est ce cri célèbre qui fait maintenant ta figure, ta fortune politique, et tu devrais à tout jamais en endosser la responsabilité. ))
Nous avons une incroyable malchance quand il s'agit de la Russie. Alexandre II, après la revue de Longchamp, avait désiré passer avec l'empereur par le Champ de Mars, par l'Exposition. Tous deux en revenaient, lorsqu'on entendit une détonation. . . Un attentat !
M. Raimbeaux, écuyer de l'impératrice, avec une présence d'esprit rare, lance son cheval sur le meurtrier et l'écarté... C'est un Polonais, du nom de Berezowski, qui a tiré un coup de pistolet presque à bout portant sur Alexandre II.
ET NOS IDÉES AVANT 187O iSq
Voilà Floquet moralement complice de cet attentat.
On raconte que M. Raimbeaux avait prié le comte Poniatowski de lui céder son service dans l'escorte de la voiture impériale, sans cela c'est un Polonais qui peut-être eût sauvé, d'un attentat polonais, la vie de l'empereur de Russie. Mais aurait-il eu le sang-froid de M. Raimbeaux ?
Un cheval de l'attelage impérial a eu la poitrine traversée par une balle et une dame a été blessée de l'autre côté de la voiture.
J'ai vu de ma fenêtre Alexandre II rentrer aux Tuileries, et, derrière, un remous de la foule qui suivait indignée et criait : (( Vive l'empereur de Russie ! »
J'apprends que M. de Bismarck est allé à la Grande-Duchesse de Gérolstein et qu'il a bruyamment ri.
J'écris à Mérimée :
« Eh bien! notre hôte prussien s'est fort amusé à la Duchesse de Gérolstein, en se moquant de l'armée française. »
Mérimée me répond par un billet aussi court que le mien.
« Pas du tout. Bismarck a ri des petites cours allemandes dont il connaît mieux que personne les ridicules. Ce n'est pas de la France qu'il s'est moqué, mais de l'Allemagne! »
Napoléon III n'avait aucune méfiance du trio prussien.
l4o MESSENTIMENTS
Guillaume lui paraissait un brave homme, Bismarck un bon vivant, de Moltke une spécialité distinguée.
Seul, le maréchal Lebœuf, dans une visite à Versailles, avait été frappé de certains mots, de certaines attitudes ; il fit part de ses observations à l'empereur, qui en sourit et le rassura.
Napoléon III était à ce point confiant qu'il ne songea même pas à parler de politique générale à ses hôtes. Est-ce que le traité de Londres n'avait pas définitivement réglé la neutralisation du Luxembourg. Pourquoi avoir l'air de bouder .^^
Je rencontre, le lendemain de l'échange de nos deux billets, Mérimée dans sa rue.
(( Votre affreux Bismarck a une figure brutale de carnassier, lui dis-je.
— Et de l'esprit comme quatre, de l'esprit méchant, j'en conviens. Les femmes se le disputent. . . comme causeur, car il n'a pas l'ombre de galanterie.
— Au moins, est-ce qu'en partant il donnera un bon pourboire à la domesticité diplomatique de l'Empire qui le sert si bien ? ))
Mérimée me menace de la main et me quitte sans un bonjour.
En rentrant, un embarras de voitures m'a placée sur le trottoir, durant deux minutes, en face de ce Bismarck que Neftzer m'a appris à détester.
Nos regards se sont croisés. Le sien est dur,
ET NOS IDÉES AVANT 187O l/il
le mien n'a pas dû être tendre. Je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai dit haut : « Vive la France ! » L'a-t-il entendu ?
Les fêtes succèdent aux fêtes, les galas aux galas !
Nous nous marierons, Edmond Adam et moi, au printemps prochain, à notre retour du Midi. Il a tenté l'impossible pour trouver un appartement dans ma maison et n'a pu y réussir. Je quitterai donc ma chère rue de Rivoli, mais je ne veux pas aller rue Le Peletier, où de- * meure mon futur mari. Il me dit que son rêve serait d'habiter le boulevard Poissonnière, dans la maison Sallandrouze, en face de Brébant, chez qui il aime à inviter ses amis, qu'un appartement y est à louer. Il voudrait, dès maintenant, préparer notre home avant son départ pour le golfe Juan, où il compte venir en même temps que moi.
Je ne verrai plus, le soir, s'illuminer les Champs-Elysées comme pour une fête perpétuelle, je n'entendrai plus, le matin, les roucoulements des colombes. Mais bien vite, à cette pensée, je me trouve injuste.
Cependant, un tout petit nuage assombrit notre horizon de bonheur.
(( Nous habiterons le Grand-Pin, me dit un jour Edmond Adam.
l42 MES SENTIMENTS
— Moi, quitter mon Bruyères! Jamais! »
Nous sentons qu'il y aura là, de part et
d'autre, un gros sacrifice à faire. J'adore mon petit chalet et Edmond Adam vient de bâtir son nid si élégant avec amour.
(( N'en parlons pas maintenant, » dis-je avec prière.
Edmond Adam nous invite à dîner un soir chez Brébant : Peyrat, Duclerc, Challemel-Lacour, Neftzer, de Reims, d'Artigues, de Ronchaud, M™^ de Pierreclos et moi.
« C'est un premier dîner de fiançailles avec les intimes, dit-il en conviant nos amis.
— On sera follement gai, a répondu M™^ de Pierreclos.
— On sera heureux pour deux, » répond de Ronchaud.
Le soir du dîner, d'Artigues parle avec admiration du monstrueux canon Krupp qui est à l'Exposition.
(( C'est la bête de l'Apocalpyse, répond Neftzer, les Prussiens nous l'ont envoyé comme emblème. Si ce que représente ce canon était traduit, je vous jure qu'il ne provoquerait pas votre admiration.
— Nous sommes vraiment à la paix, dit de Reims, on l'achète assez cher et nous n'avons pas à nous impressionner de la vue d'un canon monstre.
— Ah ! oui, la paix, réplique Neftzer. dites plutôt la haine et la guerre, avec ce canon Krupp î
ET NOS IDÉES AVANT 187O l43
— Et V Hymne à la Paix, est-il fait pour rien? Répétez ce nom de François Goppée, gens de lettres, dit Challemel, il a déjà une valeur. Son hymne est, ma foi, une très, très belle chose.
— Neftzer, demanda Peyrat, continuez-vous à être l'ennemi secret de l'Exposition "^
— Je continue ! Mon opinion est que c'est une foire pour les uns, un trompe-l'œil pour les autres.
— Ingrat I Et la bière de Dreher introduite dans les brasseries, ce n'est rien, malheureux .^^ ))
Nous cessons alors d'être graves, et l'esprit ne manque pas à la plupart d'entre nous.
La reprise du Marquis de Villemer à l'Odéon amène George Sand à Paris. L'interprétation est, dit-on, excellente. Berton, Reynald, M"" Lia Félix, M"" Antonine, M™'' Lambquin, sont parfaits.
Ma brouille avec M""* d'Agoult m'autorise, aujourd'hui, avoir George Sand. Je lui écris, lui rappelant ce qu'elle m'a fait dire par le capitaine d'Arpentigny, «. que je ne pourrai la voir, la connaître, devenir son amie, tant que je serai liée avec M™^ d'Agoult, parce qu'il ne faut pas que je puisse entendre dire du mal de l'une ou de l'autre par l'une ou par l'autre. »
r/|4 MES SENTIMENTS
M"'^ Sand me répond : (( Venez demain, à trois heures, rue des Feuillantines, 97. ))
Je connaissais tous les hommes célèbres de mon temps. Malgré ma passion d'admirer, je n'étais pas de celles qui se prosternent humblement, fût-ce devant le génie.
Mais, à la pensée de voir le lendemain George Sand, mon émotion avait une intensité qui allait jusqu'au malaise. Allais-je l'aimer comme j'avais aimé M"'^ d'Agoult.^^ avec respect, avec enthousiasme, avec tendresse, avec cet amour filial pour une maternité intellectuelle qui vous guide et vous fortifîe.^^ Et m'aimerait-elle comme m'avait aimée M™^ d'Agoult, si longtemps bienfaisante à l'esprit de « petite Juliette ».
Gomme j'étais troublée en allant rue des Feuillantines! Mon cœur battait, ma gorge se serrait. J'eus, un moment, l'envie de retourner chez moi, d'envoyer un mot de regret à George Sand, me disant que j'allais faire la plus sotte figure du monde.
J'entre, et me voilà en face de George Sandî
Assise dans un grand fauteuil, qui la faisait paraître toute petite, elle avait les deux bras appuyés sur une table et roulait une cigarette.
Je m'approchai. Elle ne se leva point. D'un geste, elle me montra le siège où je devais m'asseoir, tout près de la table. Ses grands yeux doux m'enveloppaient, m'attiraient. Mon émotion allait croissant.
Je fis un grand effort pour la saluer d'un mot.
Je ne trouvai rien, mon cœur se gonfla plus fort.
Elle alluma sa cigarette et commença à la fumer. Elle aussi paraissait faire un cflori pour me parler, mais, pas plus que moi, die ne trouvait quelque chose à dire.
Je sus plus tard combien elle était timide visà-vis de ceux qu'elle voyait pour la première fois.
Alors, me sentant idiote, ne pouvant plus contenir mon émotion , je fondis en larmes.
George Sand jeta sa cigarette, tourna autour de la table et me tendit les bras. Je m'y jetai avec cette tendresse filiale que je désirais tant ressentir, tendresse à laquelle, encore à celte heure, je suis restée dévotement fidèle.
Après notre effusion, devenue très confiante, je lui parlai de ma brouille avec M'"^ d'Agoult. Je contai la scène violente qui avait eu lieu entre nous.
M'"^ Sand m'écouta, me questionna et médit que cela lui paraissait incompréhensible.
Nous parlâmes alors de moi, et je sentis sur l'heure combien mon autre grande amie me serait, elle aussi, bienfaisante.
Ahl si je pouvais dire et bien redire tout ce qu'il y avait de délicatesse de sentiments, de noblesse de cœur, d'élévation morale, de haute compréhension de la vie, de sérénité conquise au prix des plus cruelles écoles, des plus douloureuses épreuves, en George Sand!
La (( fête » de Paris l'attriste un peu. C'est trop d'emportement vers le plaisir, trop de vulgarité dans le choix des amusements.
Elle voudrait voir les jeunes hommes des jeunes générations parler à celte foule qui se rue aux specicxcies, où elle rit niaisement, d'autre chose que de la politique qui l'ennuie.
(( Les moralités publiques sont reléguées au second rang, même dans l'esprit des chefs actifs de l'opposition, me dit-elle.
(( Si, en i8/|8, la passion du principe intégral a été poussée jusqu'à l'absurdité, aujourd'hui, les facilités morales sont acceptées jusqu'à la négation des révoltes de la conscience. »
Pour M'"" Sand, les protestations bruyantes contre les deux morales de M. Nisard, sont puisées dans le mouvement mécanique des oppositions et non dans la révolte des noblesses d'âme.
M'"^ Sand applaudit au courage de M. Thierry, qui a repris Hernani aux Français, pièce oii les sentiments un peu boursouflés ont beaucoup de hauteur. Les jeunes de l'opposition vont l'entendre pour l'applaudir et il leur en restera quelque chose. Delaunay, Maubant, Bressant, Favart y sont d'ailleurs incomparables et contribuent à un succès dont M""" Sand est tout heureuse pour l'exilé.
(( Hugo aura une consolation littéraire, me dit-elle, lui qui souffre tant de la politique et sent la pauvre France s'éloigner de plus en plus de ceux qui sont loin. ))
ET NOS IDÉES AVANT 187O iZj^
Je quitte M™^ Sand, après deux heures de confidences, emportant mon culte pour elle et son amitié.
Le théâtre, les courses, les (( cabarets », comme les appelle M™^ de Pierreclos, à laquelle on ne ferait pas dire un restaurant ou un café, parce qu'elle aime à se servir des mots du xviii^ siècle, ne désemplissent pas. Les glaciers aussi sont combles le soir, surtout le café Napolitain et Imoda, tout près de nous, rue Royale. Nous nous retrouvons là souvent, à la sortie du théâtre .
A l'Opéra, M. Perrin fait preuve d'une maîtrise de direction que tout le monde reconnaît ; on y chante Don Carlos, où Faure est superbe. Dans les autres théâtres, Roméo et Juliette, le triomphe de M*"" Carvalho, Hernani, les Idées de Madame Aubray font concurrence à la Grande-Duchesse de Gérolstein„ cette ineptie dangereuse, à Thérésa, aux insanités des opérettes ; mais les étrangers, s'ils vont une fois aux pièces sérieuses, (( pour les avoir vues », n'y retournent pas, ils assaillent les scènes oii l'on rit bassement et courent à Mabile, à Musard, où se recrutent les aventures. Et ils retournent chez eux, répétant que Paris est la ville de la plaisanterie grasse, du plaisir, de la débauche, la Babylone moderne! Ils n'y ont trouvé que l'écume qui est à la surface.
Autoiîr du lac, les petits gommeux sont en extase devant les grandes élégances du prince
Murât, du prince de Sagan, du marquis de Galliffet, revenu du Mexique, oià il s'est conduit en héros, avec le grade de lieutenant-colonel, du marquis de Massa, du prince d'Arenberg, du marquis du Lau, du baron de Heeckeren, par lequel Edmond Adam, qui est resté lié avec lui, sait tant de choses des coulisses impériales, du beau Gaiffe, si spirituel, ami si sûr, qui n'a pas d'ennemis et qu'on s'arrache.
M""^ de Metternich, dans sa daumont jaune, fait toujours sensation aux Champs-Elysées et au Bois.
A Longchamp, la victoire du cheval français Fervacques a élé du délire. Alice et moi, nous avons vu aux Champs-Elysées le retour des courses. L'enthousiasme se manifestait sous toutes les formes les plus excentriques de cris, de chansons, de hourras.
(( Patriotisme qui ne soulève que la poussière, dit, à dîner, mon père. Virus d'Albion, dont le but est de corrompre l'admirable peuple parisien par le jeu. »
A l'un de mes soirs, Edmond Texier nous narre l'arrivée du Sultan et brode une foule d'histoires sur le harem qu'il traîne à sa suite.
De Reims, toujours très renseigné par les princes d'Orléans, dont il est l'ami et le chargé d'affaires officieux, nous raconte que le prince Napoléon, qui n'a voulu voir ni le tsar ni le roi de Prusse et revient d'Italie, est stupéfeit d'apprendre que l'empereur n'a parlé de politique
ET NOS IDÉES AVANT 187O lli^
extérieure ni à Bismarck ni à Gortchakoff.
Il répète à qui veut l'entendre que « c'est renversant, que c'est l'impéritie poussée jusqu'au gâtisme ».
De Reims nous conte aussi que l'Exposition devait contenir des merveilles chinoises pillées au Palais d'Eté. L'amiral Goupevent des Bois, qui les a vues après le pillage à Pékin, les lui a décrites. Lesdites merveilles ont disparu sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. On a comblé le vide avec de la pacotille.
Et nous levons les bras au ciel. (( Ah ! la corruption impériale î »
, De Reims, lié avec le duc Decazes, sait par lui que le prince Gortchakoff a beaucoup parlé à M. de Moustier de l'Orient, mais il est parti inquiet de la venue du Sultan, disant qu'un accueil chaleureux en France le grandirait aux yeux de ses sujets, qu'il y faut veiller, que l'entente de la France et de la Russie tient au tact de la diplomatie française.
Le duc Decazes ne cesse de répéter à de Reims que Morny était le talisman de Napoléon III, qu'il avait à moitié conclu l'alliance russe au sacre d'Alexandre II; que la France, appuyée sur la Russie, sur l'Italie, en bonnes relations avec l'Angleterre, était maîtresse de la politique européenne, et c'est pourquoi le duc Decazes voit la main de Bismarck dans l'attentat de Berezowski.
Ilelzel nous donne le fou rire avec des bis-
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toires de Mérimée sur Sainte-Beuve. La nomination au Sénat du grand critique en lui octroyant par année trente mille francs a bousculé l'économie de son ménage intérieur. Il est le plus heureux-malheureux des hommes. L'histoire de son costume de sénateur est drôle au possible. Il l'a essayé vingt fois pour s'habituer à le porter, le voulant tantôt « plein d'aisance », tantôt élégamment juste. (( Il est d'ailleurs parfaitement ridicule avec cet habit, » prétend Mérimée, quoiqu'il se soit définitivement arrêté au (( plein d'aisance ». En somme, c'est la princesse Mathilde inspirée par Mérimée qui a fait nommer Sainte-Beuve père conscrit.
(( Cela aurait manqué aux joies de ma vie, s'il ne l'avait pas été, » dit Mérimée. Ses discours sont des chefs-d'œuvre d'esprit et d'incohérence. Le Sénat, pour ces deux causes, ne peut les supporter. L'incohérence horripile les gens sensés et l'esprit énerve les imbéciles. Son dernier discours, à propos des bibliothèques populaires, a été plein de verve, mais il a enterré la question. »
Je raconte mal ce que nous a conté Hetzel. Le mélange des mots, des faits et gestes de Sainte-Beuve, jugés par Mérimée et redits par Hetzel, c'est chose impossible à rendre.
Edmond Adam nous apporte la nouvelle de l'exécution de Maximilien. Il est mort en héros. On sait le fait depuis plusieurs jours au Comptoir d'Escompte, mais au ministère des Affaires-
Étrangères, on le connaît seulement depuis hier. On veut le tenir secret à l'empereur et à l'impératrice jusqu'à demain, après la distribution des récompenses. Le pourra-t-on .^
Napoléon III et l'impératrice président la cérémonie de la distribution des récompenses aux exposants. Ils ont appris le matin la mort de Maximilien, ils sont terrifiés, défaillants, tandis qu'éclatent de toutes parts les acclamations enthousiastes de la foule.
Nous allons, le soir, mon père, ma mère, ma fille et moi, à l'Odéon, dans une loge que m'a envoyée M""^ Sand. Edmond Adam vient nous y rejoindre. Il a vu cet après-midi le baron de lieeckeren, qui lui a dit :
(( L'empereur est frappé. Très superstitieux, il croit qu'ayant reçu la nouvelle de la mort de Maximilien à l'heure du summum de ses succès, c'est la déveine qui commence. Ce qui l'attriste le plus, ajoute le baron de Heeckeren, c'est que cette lamentable campagne du Mexique, à propos de laquelle il a pris conscience de l'insuffisance de l'armée, ne devienne un obstacle à la réorganisation militaire. Napoléon III aurait prononcé aujourd'hui, affirme le baron de Heeckeren ces paroles textuelles : « Après ce dénouement tragique de la guerre du Mexique,
on ne voudra pas me mettre en mains de nouvelles forces. ))
Le duc Decazes, par de Reims, nous supplie Duclerc, Edmond Adam, et moi, d'essayer de faire comprendre à Arago qu'il ne doit pas défendre l'assassin d'Alexandre II, de façon à faire admettre des circonstances atténuantes, qu'Alexandre II en serait a tout jamais irrité, et que nos ennemis pourraient lui faire croire que le peuple français tout entier le déteste.
Arago répond qu'il est le défenseur de son client et n'a rien autre à voir et il fait admettre des circonstances atténuantes.
Alexandre II quitte Paris en même temps que le roi de Prusse. Il ira à Darmstadt près de son beau-frère, se reposer de ses fatigues officielles et des plaisirs de Paris dans un milieu malveillant pour la France.
Après l'incident du Palais de Justice, l'attentat, l'indulgence de la condamnation de Berezowski, Alexandre II ne voulut plus se souvenir, à son retour en Russie, que de la guerre de Crimée et de l'insurrection de Pologne.
Les prévenances dont on entoura le Sultan durant son séjour à Paris, ajoutèrent à l'irritation du Tsar; Bismarck, dont on retrouvait partout l'inspiration diabolique, sut amener des incidents qui détruisirent, dans l'esprit d'Alexandre II, jusqu'à la trace de ce qui avait pu le charmer à Paris.
NefTtzer suit toutes les intrigues de Bismarck
ET NOS IDÉES AVANT 187O l53
avec une clairvoyance qui finira par s'imposer à tous nos esprits. Il a une haute opinion du comte de Beust, lequel relève l'Autriche de façon miraculeuse, la réconcilie avec la Hongrie. Or, sait-on, ditNefftzer ce qui en advient.^^ que Bismarck n'a plus qu'une idée : s'allier avec l'Autriche vaincue pour en ôter la possibilité à la France.
Après un discours de M. Thiers contre l'expédition du Mexique, ne voilà- t-il pas Ollivier qui revient à l'opposition ? Il reproche au ministère d'avoir fait banqueroute complète au programme libéral du 19 janvier.
Je rencontre Girardin qui me dit :
(( Nous allons repêcher Ollivier.
— Jolie besogne, pour qu'il vous noie un jour avec lui.
— Je sais plonger et lâcher qui s'accroche h moi, comment voulez-vous qu'on parvienne à me noyer .^^ »
Ainsi que l'avait supposé Napoléon III à la nouvelle de la mort de Maximilien, la Chambre refuse de voter l'augmentation de l'armée, malgré l'intervention passionnée de M. Thiers qui voit dans la Prusse victorieuse une menace terrible et immédiate pour la France.
(( Vous voulez faire de la France une caserne. ^^ » crie Eugène Pelletan au maréchal Niel.
Jules Ferry et Jules Simon sont allés en Allemagne. Ils y ont été reçus, affirment-ils, avec un enthousiasme qui exclut toute possibi-
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lité de guerre entre la France et ce pays. Et ils répètent l'un à la Chambre, l'autre partout, que les chiffres qu'on donne de l'armée prussienne sont faux.
Arlès-Dufour vient un jour me raconter qu'il a vu quelques instants auparavant la reine de Prusse, avec laquelle il est de vieille date en excellents rapports, et qui est en ce moment à Paris.
(( Très précieuse, un peu poseuse, m'apprend Arlès-Dufour, la reine Augusta, petite-fille de Charles-Auguste de Saxe-Weimar, a beaucoup de goût pour la littérature française. Amie de Gœthe, elle aime la philosophie, les lettres, et c'est une causeuse exquise. Elle se déclare admiratrice des splendeurs de la cour des Tuileries, touchée de la politesse qu'on lui montre, et qui ne va pas, ajoute-t-elle à Arlès-Dufour, sans une certaine antipathie pour la Prusse.
— Je crois, dit la reine à Arlès-Dufour, qui insiste pour que je redise à mes amis les paroles mêmes d'Augusta, que le marquis de Moustier, que M. Rouher, que Napoléon III ne veulent pas la guerre avec nous, mais qu'une certaine partie de l'armée, que l'impératrice la veulent.
— L'impératrice I pourquoi Votre Majesté pense-t-elle cela.^^ demande Arlès-Dufour.
— Parce que tout à l'heure, en me ramenant à l'ambassade dans sa voiture, elle a répondu à l'une de mes interrogations : « Nous vous ferons la guerre î » Et Arlès-Dufour lève les bras au ciel, d'autant plus haut qu'il a cru aux
bienfaits pacifiques de l'Exposition universelle.
Je répète donc ce que m'a dit Arlès-Dufour à qui veut l'entendre, et d'abord à NefTtzer.
(( Je la vois venir vers nous à pas de géant, cette guerre ! me répond NefTtzer ; mais, franchement, je n'aurais pas cru l'impératrice assez imprévoyante, assez insensée pour la désirer! »
Bientôt l'entrevue de Salzbourg dissipe les craintes qui envahissaient notre groupe. L'empereur d'Autriche et Napoléon III se seraient entendus sur tous les points : maintenir l'intégrité de l'empire ottoman, et surtout empêcher la Prusse de devenir une grande Allemagne. L'accord entre les deux empereurs serait uniquement basé sur la paix.
Là encore l'impératrice a eu un mot malheureux :
((M. de Beust est trop vif, trop pressé de conclure, » dit-elle.
Ce mot blessa et découragea le comte de Beust qui me le redit plus tard en ajoutant :
(( Il fallait se hâter. Nos armements étaient à peine ébauchés que déjà la Prusse était prête. Tandis que l'impératrice me trouvait trop pressant, l'empereur m'accusait de manquer d'initiative. Que vouliez-vous qu'on fît avec une pareille politique ? ))
Je dîne chez Szarwady avec le général Tûrr.
l56 MES SENTIMENTS
Noire sympathie à tous deux est assez vive pour que nous nous sentions en confiance. Le héros hongrois et garibaldien nous raconte qu'avant la guerre de la Prusse et de l'Italie avec l'Autriche, lui l'aide de camp de Victor-Emmanuel, l'ami de Kossuth, de Klapka, de Garibaldi, est appelé par M. de Bismarck à Berlin. Autorisé par le roi d'Italie, il s'y rend.
M. de Bismarck a organisé une mise en campagne des libéraux de tous les pays dont il exploite l'influence, au profit de la Prusse. Tûrr travaille avec lui, croyant servir à la fois l'Italie et la Hongrie contre l'Autriche.
Un jour il voit dans les yeux de M. de Bismarck qu'il songe à la guerre contre la France.
Il lui dit :
(( Si vous faites la guerre à la France, je suis avec la France !»
Bismarck se contient.
« Non, dit-il, mais eux la veulent. »
Et il raconta au général que, dans une conversation avec le général Ducrot, au moment de son séjour à Paris durant l'Exposition, celui-ci ne lui avait pas caché qu'il désirait la guerre avec la Prusse.
« Et pourquoi voulez-vous nous faire la guerre.^ demanda Bismarck!
— Parce que nous sommes les coqs !
— Eh bien, je vous ferai poules! » répondit Bismarck.
Garibaldi, me dit encore le général Tûrr,
demandait alors à Bismarck de l'argent et des hommes, et Bismarck le contait haut, ayant intérêt à ces indiscrétions. Il plaisantait notre ambassadeur à Berlin en lui prouvant que nous avons été dupés en iSSg, que l'Italie ne reçoit pas d'autre conseil que les siens en politique, et que, naturellement, il la poussait, dans la question romaine, à ne pas tenir compte du traité du i5 septembre, et à mettre Napoléon dans l'embarras.
De Reims vient un matin me lire une consultation de M. de Kératry, adressée au duc d'Aumale, datée du 17 août, dans laquelle M. de Kératry prévoit une guerre avec la Prusse et la perte de deux ou trois provinces frontières.
De Reims est chargé de nous lire à tous cette consultation que le duc d'Aumale admire, et qu'il conseille de faire publier, s'il se peut. Mais Nefl'izer nous dit toutes ces choses depuis plus de trois ans.
C'est durant que le professeur Sée engageait Napoléon III à prendre garde à la maladie dont il était atteint, à chercher le calme repos à tout prix, que de Reims nous communiquait une lettre de Kératry au duc d'Aumale, jointe à sa consulittlion sur la guerre prochaine, et ainsi conçue :
(( Au moment d'une crise, l'apparition du héros d'Algérie auquel ses compagnons d'armes ne feraient pas défaut, donnerait une forme aux aspirations hésitantes, et entraînerait, à la
l58 MES SENTIMENTS
suite de ses meilleurs chefs, l'armée, lasse des tergiversations impériales. »
L'angoisse de l'avenir commence à étreindre les âmes des plus optimistes, malgré les assurances du discours d'Arras, dans lequel Napoléon III nous a présenté le tableau le plus anodin de la politique européenne.
Bismarck agitait toute l'Allemagne à la suite de l'entrevue de Salzbourg, et poussait Garibaldi à l'action. Celui-ci, qui ne rêvait que guerre, s'en allait à Genève au congrès de la Paix. Il était reçu triomphalement, et sa voilure disparaissait sous les fleurs. Ce congrès de la Paix, d'ailleurs, grâce aux agents de Bismarck, semblait avoir été réuni pour soulever les questions qui pouvaient provoquer la guerre, en excitant toutes les haines.
Garibaldi, nommé Président honoraire de ce congrès, terminait son discours en disant :
« Nous avons le devoir d'aller a Rome, et nous irons bientôt. »
Au cours de sa harangue, Garibaldi louait Genève d'avoir été la première à attaquer (( cette institution pestilentielle qui est la papauté! »
Cependant on disait Garibaldi et Mazzini en désaccord, quoique tous deux en entente parfaite avec M. de Bismarck. Mazzini blâmait certaines déclarations de Garibaldi trop hâtives et par conséquent révélatrices. Et Garibaldi répondait en appelant Mazzini (( le révolutionnaire en chambre ».
ET NOS IDÉES AVANT 187O ib^
Raltazzi, alors au pouvoir, avait le très grand tort, dont il se repentit trop tard, de plaisanter (( le malheureux blessé d'Aspromonte », le (( héros des deux mondes )).
Cavour mort, toute la politique italienne, officielle ou révolutionnaire, prit la direction de Berlin, et M. de Bismarck fut alors certain de gagner une double partie d'échecs dans laquelle lui seul faisait mouvoir tous les pions. Ce qu'il soignait particulièrement, c'étaient les motifs d'irritation du peuple italien contre la France.
Il donnait de l'argent à Garibaldi, et celui-ci négociait avec la compagnie Rubattino, en vue d'une descente sur les frontières romaines.
Le comte Armand, notre chargé d'affaires à Rome, M. de Malaret, notre ambassadeur à Florence, écrivaient qu'une agression de Garibaldi était imminente.
Mes amis et moi, nous restions les ennemis résolus du pouvoir temporel, mais nous n'avions plus le même entrain pour acclamer Garibaldi et pour ne voir dans la politique européenne qu'un intérêt : celui de l'Ralie une!
Garibaldi voulait la révolution à Rome, Victor-Emmanuel voulait l'occupation, M. de Bismarck voulait l'une ou l'autre, ou l'une et l'autre, tandis que Napoléon III n'opposait a ces courants de plus en plus forts que l'irrésolution.
Nigra, qui avait de l'influence dans notre
s E N T 1 M E IN ï s
milieu, nous dépeignait la situation inextricable de Yiclor-Emmanuel, placé entre les troubles révolutionnaires s'il laissait faire, et l'impopularité aboutissant à la révolution s'il n'agissait pas lui-même à Rome.
De son côté Napoléon III ne se sentait pas sur un lit de roses, pris entre l'alternative de renoncer à la politique séculaire de la France, de blesser les convictions catlioliques de la majorité du pays, ou de devenir l'ennemi de l'Italie, pour laquelle la France avait fait tant de sacrifices et qu'il aimait.
Mais des troubles ont lieu à Florence, à cause de l'arrestation de Garibaldi.
La maison du président du Conseil, de M. Rattazzi, est saccagée. La foule, M. Crispi en tête, proteste violemment contre l'arrestalion de Garibaldi. Nous-mêmes, nous n'admettons pas cette arrestation. Un internement à Caprera, passe encore. La prison pour le liéros, cela, noni Peyrat pense à nouveau, comme Guéroult. L'Avenir national et VOpinion nationale pourraient échanger leurs articles, et nous recommençons notre campagne contre la papauté. Nous répétons avec Peyrat : (( Le cléricalisme, c'est l'ennemi, » l'ennemi de la France et de l'Italie en même temps.
Thiers et NefTtzer parlent maintenant dans le vide. On ne les éôoute plus. Quelques semaines plus tard, Garibaldi envahit le territoire pontifical.
M™" Sand a voulu connaître Edmond Adam. Elle Ta accueilli en ami. Ils ont beaucoup parlé de 1848. Quand nous la quittons, elle dit à Adam, de moi : (( J'ai longtemps attendu cette fille adoptive, » et à moi, d'Adam : (c II a une main loyale, et vous devez être fière de lui donner la vôtre. »
Après de telles paroles, très émus, nous nous sentons plus heureux encore et nous disons qu'il faut que M™^ Sand vienne au golfe Juan, que nous la gâterons, que nous serons fous de joie de l'avoir à nous seuls.
Je retourne le lendemain assurer à notre grande amie qu'elle a deux cœurs entièrement à elle. Je lui fais notre double invitation et je lui décris mon Bruyères modeste et gai, le Grand- Pin si élégant et si confortable.
Elle me répond que c'est chez moi qu'elle viendra. Et me voilà aussi joyeuse qu'Edmond Adam va devenir jaloux.
M'"^ Sand désire aussi connaître ma fille. Elle adore les enfants et me parle avec amour de sa petite Aurore.
Je lui amène mon Alice, de qui elle se fait aimer en une heure, et à laquelle elle donne le nom de Topaze, à cause de son teint chaud que le soleil de Provence brunit encore.
iCa MES SENTIMENTS
En sortant de la rue des Feuillantines, (( Topaze » me dit :
(( Oh! moi, j'avais bien vu, quand j'étais petite, que j'avais déplu à M""^ d'Agoult, et j'ai très bien vu que je plais à M"" George Sand. ))
Jamais ma fille ne m'avait parlé jusque-là de sa visite à M""" d'Agoult.
Je dîne, invitée par M"'^ Sand, chez Magny, avecles Goncourt, Gustave Flaubert, Dumas fils.
On parle de la mort de Baudelaire. Edmond de Goncourt raconte sa folie de jouissance, (( sa pourriture », et son frère Jules ajoute une histoire salée qui révolte M""" Sand.
((Vous savez, dit-elle, queje déteste ce genre de conversation, qu'elle me dégoûte.
— Oh! alors, nous allons la la la recommenmencer, répète Flaubert.
— Je te le défends ! » s'écrie M""" Sand. Flaubert rit de son beau rire. Il a la tête
entre les épaules et de longs cheveux bouclés; ses grands yeux sont bleus avec une lentille très noire, de longs cils, la figure rouge, une forte moustache à la Vercingétorix, et il porte fièrement sa haute taille.
D'une bonté qui donne à tout instant sa preuve, il est cruellement à l'affût du ridicule. Gare à vous, si vous avez écrit une phrase incorrecte ou sotte, ou à double sens. Il l'a retenue et il vous la répète sur le ton le plus ironique du monde.
ET NOS IDÉES AVANT 187O l63
M""^ Sand, qui veut que l'impitoyable et exquis Flaubert devienne mon ami, lui a donné à lire mes Récits d'une Paysanne.
11 les a lus, les goûte et me le prouve d'abord aimablement. Puis, tout à coup, avec ce torhque je n'ai connu qu'à lui, il me dit, à ma grande confusion, personne jusqu'ici ne s'en étant aperçu :
(( Mais pourquoi donc votre « batteur en grange », qui a perdu un bras dans l'engrenage d'une machine à battre, prend-il, à un moment donné, une tirelire à deux mains? »
Rire général. Je ris moi-même de si bon cœur que Flaubert me regarde d'un œil favorable quand je lui dis gaiement :
ce Merci, maître! »
M"'*' Sand et Dumas ont leur tour, et ils rient d'eux-mêmes comme j'ai ri de moi. Mais les Goncourt prennent un air digne et froissé quand Flaubert leur cite quelques phrases de leur dernier livre ; aussi sommes-nous gênés pour en rire.
M'"^ Sand parle de mes Idées Antiproudhoniennes de façon à mettre ma modestie à une trop rude épreuve. Je demande grâce.
« Epargnez-moi, ma grande amie. Comment ■une pauvre petite recrue peut-elle avoir une A^aleur à côté de maîtres comme Flaubert, tcomme vous, comme Dumas fils, comme les iGoncourt...
— Attrape! réplique en riant M'"*" Sand.
l6/| MES SENTIMENTS
Voyez l'insolente jeunesse : elle me place après Flaubert.
— Et moi après vous, reprend Dumas, ce que j'accepte.
— Et nous les derniers, dit Edmond de Concourt, ce que nous n'admettons pas. »
Je ne réponds qu'à M"'^ Sand.
(( Je place Gustave Flaubert avant vous comme perfection de style, mais pas comme imagination.
— C'est donc une chose d'un ordre bien élevé que l'imagination.^
— Oui, la vôtre.
— Vous croyez cela.^ Demandez donc à Flaubert en quelle estime il la tient, mon imagination.^^
— Gustave Flaubert, madame, dis-je en regardant Flaubert dans les yeux, n'osera pas diminuer en moi l'admiration passionnée que j'ai pour le plus grand écrivain femme de mon temps. 11 faut apprendre le respect aux jeunes, toujours enclins à l'irrespect.
— Ça te la coupe! dit M'"" Sand à Flaubert.
— Elle a raison, répond Flaubert simplement.
— Elle a tort dans tout ce qu'elle jabote, réplique Dumas, et j'espère bien qu'elle n'a aucun talent. Est-ce qu'avec cette tournure et cette frimousse on doit s'appliquer à devenir un bas-bleu. ^^
— Pardon, jeune Alexandre, riposte ma-
ET NOS IDÉES AVANT 187O l65
dame Sand, je te prie de veiller sur ton dédain pour les bas-bleus !
— Vous êtes George Sand, vous, reprend Dumas, un génie inconscient, un cœur comme il n'y en a eu, il n'en est, et il n'y en aura jamais plus sous la calotte des cieux, vous. . .
— Boum, badaboum, badaboumî répète en riant M"'^ Sand. Je parie que tu vas prêclier l'amour à cette (( Juliette ».
— Certainement! On n'est pas écrivain quand on a cet ensemble-là.
— On est amoureuse, n'est-ce pas.^^
— Vous dites crûment le mot que je lui aurais enveloppé.
— Mon enfant, n'écoutez pas ces gens-là. Vous n'avez qu'à lire ce qu'ils font des femmes (( amoureuses », des M""^ Bovary, des M""" Aubray, des Germinie Lacerteux ; ils sont incapables de donner un bon conseil.
— Il faut aimer, aimer, aimer! » s'écrie Dumas.
Et Flaubert et les Goncourt répètent :
(( Il faut aimer !
— Je n'ai pas attendu l'heure de votre (( bonne parole » pour savoir cela, répliquai-je en leur faisant à chacun signe de la tête. J'aime à aimer qui j'aime, et celui que j'aime aime à me voir écrire, pour que, petite, je grandisse.
— L'imbécile! » dit Dumas.
Je me révolte.
(( Quelle drôle d'idée d'afRrmer devant moi
l66 W ES SENTIMENTS
qu'on ne peut pas aimer parce qu'on est écrivain, ajoute en riant M'"^ Sand.
— Il y a du vrai, dit Edmond de Concourt.
— Jamais de la vie, riposte George Sand, car, ce qu'on peut jusqu'ici reprocher aux femmes écrivains, c'est justement d'avoir trop aimé. Et la preuve, dedans moi-même, je la treuve !
— Vous, vous n'avez jamais aimé qu'une figuration des héros futurs de vos livres, quelque chose comme des marionnettes que vous avez habillées dans le style pour leur faire répéter votre pièce, dit Dumas. Est-ce que c'est aimer, ça.^^
— Voyons, reprit Flaubert, nous quatre, écrivains de valeur, sommes-nous de grands amoureux.^
— Je ne sais pas, je m'en moque pas mal, répliqua M'"" Sand, mais c'est bête de dire, pour ne citer que les dernières, que M"*^ de Staël, M"''' d'Agoult, M'"^ de Girardin et moi, nous n'ayons pas été de grandes amoureuses. Je trouve, au contraire, qu'il y a maintenant à prouver qu'une jolie femme écrivain peut avoir beaucoup de talent et rester une simple épouse aimante et fidèle, tout comme d'autres.
— Il y a là une étude à faire, » dit Jules de Goncourt.
M""^ Sand avait beaucoup parlé. D'ordinaire elle écoute, prenant un plaisir extrême à souligner, par une courte exclamation ou par un
ET NOS IDÉES AVANT 187O iGy
franc rire, les mots d'esprit qu'elle relève et goûte comme personne.
La conversation continuant, on en vint a parler de « mémoires ». Flaubert déclara qu'il détestait ce genre de littérature, que les Mémoires de M""^ Sand étaient la plus mauvaise de ses œuvres.
(( C'est mon avis, dit M'"" Sand, et on ne me ferait pas les relire pour une plante unique à trouver. »
Flaubert qui n'avait commencé la conversation que pour la fin, ajoula avec sa brutalité babituelle :
(( Les mémoires des Goncourt ne vaudront pas mieux que les autres, quoiqu'on prétende qu'Edmond sténographie la conversation intéressante sous la table et sur le poignet gauche de sa chemise. »
Edmond de Goncourt protesta :
« J'espère vivre assez pour voir si vous publierez votre récolte de ce soir, ajouta Flaubert qui, en bon dogue, ne lâchait pas prise quand il mordait, notre conversation en vaut la peine, surtout la mienne.
— Quand vous aurez fini de nous prendre pour tête de turc, répliqua Jules de Goncourt, je vous promets de vous trouver moins... c'està-dire plus amusant. »
Flaubert allait répondre :
(( Tais-toi, lui dit M""^ Sand ; je vois poindre sous ta moustache une grosse mauvaiseté.
l68 MES SENTIMENTS
— Qu'il y aille, dit Edmond de Goncourt en liant, on lui rendra non seulement la monnaie, mais la pièce entière. »
Dumas coupa l'incident par le récit d'une histoire cocasse que lui avait contée Renan sur Sainte-Beuve. Une grande dame russe, éprise de l'auteur des Lundis et en correspondance tendre avec lui, avait prié Renan d'amener Sainte-Beuve à un dîner que le mari de la dame désirait offrir à son rival chez Bignon.
Ce mari, un Russe superbe, inquiet de l'enthousiasme de sa moi lié pour Sainte-Beuve, disait à Renan :
(( Je sais que je cours un danger, mais j'aime mieux en finir de façon ou d'autre. »
Renan amène Sainte-Beuve! Soupir bruyant et rassuré du mari, yeux très ronds de la belle dame, qui répète à satiété durant le repas, Sainte-Beuve dépensant toute sa verve :
« Non, ce que j'aime votre esprit, monsieur de Sainte-Beuve. »
Et le mari de répéter :
(( Ce que nous aimons votre esprit, ma femme et moi, monsieur de Sainte-Beuve.^ »
Mais il fallait entendre Dumas fils contrefaire Renan, Sainte-Beuve, le mari et la dame.
Nous rions aux éclats.
Je n'oublierai jamais l'une des soirées que je
passai seule avec M"*^ Sand chez elle. Nous devions aller à FOdéon toutes deux, mais le spectacle étant changé par suite de la uialadie suhite d'un acteur, elle me dit :
(( Restons chez moi et causons, ma chère Juliette. »
Causer seule avec ma grande amie était pour moi un rêve. Et ce rêve fut réalisé au delà de tout ce que j'ambitionnais.
Longtemps silencieuse, fumant des cigarettes qu'elle jetait dans un vase rempli d'eau après en avoir aspiré quelques bouffées, elle parut songer. Je ne parlai pas, déjà habituée à ses silences, lorsqu'elle me dit comme pour résumer ce à quoi elle avait pensé.
(( Je veux que ma vie serve à une autre, à la fdle d'adoption que je choisis, à vous, mon enfant. Je vous conterai à mesure que nous nous connaîtrons mieux, que nous causerons davantage, par quels chemins, d'autant plus rudes que je les cherchais plus doux, j'ai gravi l'existence.
(( Les milieux m'ont longtemps dominée jusqu'à m'opprimer. Je n'ai essayé de me retrouver que quand je me suis sentie véritablement trop hors de moi-même. Pour un rien qu'ils me donnaient, les autres me prenaient tout entière.
« La bonté qui doit être une vertu clairvoyante et pondérée, était en moi un élan tumultueux, torrentiel, qui n'aspirait qu'à se
répandre. Sitôt qu'on m'inspirait une grande pitié on me possédait.
(( Je me précipitais sur l'occasion d'être bienfaisante avec un aveuglement qui me faisait le plus souvent provoquer le mal. Quand je m'examine, je vois que les deux seules passions de ma vie ont été la maternité et l'amitié.
(( J'ai accepté l'amour qui s'offrait sans le chercher, sans le choisir et ainsi lui ai-je apporté, en ai-je exigé tout autre chose que ce qu'il me donnait. J'aurais pu trouver des amis, des fds, dans ceux qui ont obtenu de moi l'amour.
(( Après les deux premiers choix, je n'avais plus le droit d'imposer l'amitié. Il fout de l'autorité, morale pour cela. Les hommes n'aiment en amis, qu'à regret. Ils entendent, eux, qui peuvent éprouver le plaisir avec la première femme venue, faire bénéficier leurs sens des affections tendres qu'ils éprouvent.
(( Durant ma jeunesse, je n'ai vécu que dans un monde artificiel oii chaque individu faisait écho à l'autre, oii tous voulaient sentir, éprouver, aimer, penser autrement que le bourgeois et que la vile multitude. Nous perdions pied à chaque instant avec le mépris de la rive, ne voulant nager qu'au large, au-dessus de l'insondable. Loin des foules, loin des bords, toujours plus loin ! Combien de nous se sont perdus corps et biens ?
« Ceux qui souffraient, qui refusaient de se
noyer, qui se débattaient, étaient rejetés à la côte, reprenaient pied, redevenaient des gens comme les aiilres par leur contact avec la terre et surtout avec les gens sensés ou les humbles. Combien de fois me suis-je reprise au milieu des paysans ? Combien de fois Nohant m'a-t-il guérie et sauvée de Paris ?
(( Aujourd'hui, mon enfant, la vie que nous avons vécue, moi et les hommes de ma génération, démon milieu, n'est plus possible. Il n'y a plus trace de cette caste artistique qui succédait à une caste militaire, qui, elle-même, avait succédé à une caste aristocratique. La France s'est fondue et, selon la loi divine, tout y est dans tout. On n'écrit plus, on ne pense plus, on ne peint et ne sculpte plus que pour le grand nombre.
« Vus par plus de gens, lus par plus de lecteurs, jugés par plus de connaisseurs, les artistes s'appartiennent moins, vivent davantage de la vie générale, subissent d'autres exigences. Mêlés à la foule, au monde, ils ont moins de passions folles pour l'idéal, plus d'appétits communs avec la masse; ils sont tenus à pkis de vertus bourgeoises. Ils souffrent certainement moins que nous, sont moins éprouvés par la cruauté des désillusions, parce qu'ils ont moins d'illusions ; ils ne sont point torturés par l'irréalisable comme nous l'étions, mais, ils ont bien moins de chance de rencontrer la calme sagesse du renoncement. Ils ne connaissent pas la désespérance, ils gardent l'agitation.
(( Sont-ils plus heureux que nous? Je ne sais. Vivant exclusivement en nous, nous avons eu l'expérience des douleurs que nous nous imposions et nous avons atteint des hauteurs morales inconnues. De même le peuple Athénien, vivant sur soi, atteignit les hauteurs philosophiques. Notre grande faute fut de mêler les sens à nos ardeurs sentimentales, à nos étreintes de l'idéal. »
Je rentrai chez moi et j'écrivis cette confidence dé George Sand, que je crois avoir reproduite non seulement dans son esprit, mais dans sa forme. Je retrouve encore aujourd'hui l'émotion reconnaissante emportée ce soir-là. Un pareil entretien devait avoir sur ma vie une influence définitive. A partir de cette heure, ma grande amie maternelle a été mon guide. Les lettres qu'elle m'adresse dans sa correspondance publiée, prouvent qu'elle se plaisait à exercer sur moi son influence. D'autres lettres d'elle, inédites, qui trouveront leur place au cours de ces pages, le prouveront mieux encore.
Notre avis à tous est que l'Empire s'effrite. Quoi qu'il advienne, il est entamé et ne peut plus prendre que des résolutions dangereuses pour lui, qui diminueront encore ses chances de solidité.
Si Napoléon III tente une seconde expédition
de Rome, il perdra comme amie la cour de Florence et jamais il ne fera pour le pape ce que celui-ci désire.
On raconte que le général Fleury, revenu de sa mission à Berlin, en sait très long sur le compte de M. de Bismarck; il est convaincu que le monstre prussien emploie les moyens les plus inavouables pour brouiller toutes choses en Italie, tandis qu'il affirme s'en désintéresser complètement et ne vouloir entendre rien sur ce sujet. Il répète que les affaires intérieures de la Prusse l'absorbent. D'ailleurs, affîrme-t-il, (( son unique désir est de rester en bon termes avec la France » .
Szarwady sait de source certaine que Mazzini possède la preuve d'un accord secret entre Napoléon III et Victor-Emmanuel, par lequel ce dernier s'engage à ne pas aller à Rome. Or, cette preuve, Bismarck a fait l'impossible pour l'avoir et la marchande encore. Un tel document lui serait précieux pour exciter le peuple italien contre le roi et contre l'empereur.
Paris est à cette heure beaucoup plus occupé de VŒU crevé que de la question angoissante de l'expédition de Rome. Cette fois, je crois que le dernier terme de la folie est atteint. Le théâtre où l'on joue cette bouffonnerie insensée est bien nommé Folies dramatiques. La Belle Hélène, la Duchesse de Gérolstein, sont dépassées. Mérimée doit être content. Paris se (( meurt de rire ».
l']h MUS SENTIMENTS
L'empereur d'Autriche vient à Paris. Je le vois plusieurs fois passer sous mes fenêtres. Malgré quelques cris de : vive Garibaldi! Paris le reçoit bien et il le conquiert par son discours à l'Hôtel-dc-Ville, en disant : (( De nos jours, les rapports d'amitié et le bon accord entre les souverains ont une double valeur lorsqu'ils s'appuient sur la sympathie des peuples. »
La visite est bonne, dit NefTtzer; mais saurat-on en tirer parti ? L'empereur est autrement soucieux des bons rapports qu'il convoite d'avoir avec la Prusse que de ceux qu'il a avec l'Autriche. Or, à lire les journaux d'outre- Rhin, à suivre ce qui se passe, l'Allemagne, dirigée par la Prusse, devient de plus en plus notre ennemie. Malheureusement à cette heure nous confondons l'Empire et le militarisme et pour affaiblir l'Empire nous affaiblissons l'armée. On s'apercevra trop tard que c'est un crime de lèse-patrie de les confondre.
Cet Empire est-il assez coupable ! répète-t-on autour de moi ; ne A^a-t-il pas envoyer une armée, réunir la flotte pour soutenir le pouvoir temporel du pape.^^ Encore une guerre à contresens. Il ne fallait pas essayer d'unifier l'Italie, ou il ne faut pas rendre son unification impossible en allant à Rome. Napoléon III n'est qu'un fléau pour notre France. L'inertie ou l'action en sens contraire, est-ce avec cela qu'on donne à un pays la force et la sécurité dont il a besoin.^ Pauvre France, oii va-t-elle.^^
M™*' Sand vient souvent à Paris pour voir sa chère Esther Lambert, femme du peintre des chats, de celui-là qui, installé à Nohant pour quelques semaines, y resta des années.
(( Esther )), comme nous l'appelons a une grossesse tardive. Elle a plus de quarante ans et M""^ Sand est fort inquiète de cette grossesse.
Le grand accoucheur de Paris, le docteur Depaul, ayant été consulté, a déclaré qu'il faudrait faire l'opération césarienne et sacrifier la mère ou l'enfant.
M*"^ Sand, chargée de parler à a Esther » de façon indirecte d'un cas qui avait nécessité une pareille opération, celle-ci comprit, à l'émotion de M""^ Sand, qu'il s'agissait d'elle-même et répondit :
(( C'est la mère qu'on doit sacrifier et l'enfant qui doit vivre. ))
M"'^ Sand me raconta cette scène avec des larmes dans les yeux, désespérée d'une situation si tragique. Eugène Lambert est, paraît-il, fou de douleur.
Très émue, je parlai à mon père en rentrant à la maison, de ce cas extraordinaire. Il se mit à rire.
(( Conduis-moi sur l'heure à M'"^ Sand, si tu crois que nous la trouverons chez-elle, me dit-il. Quoique je lui en veuille de i8/i8, elle
est si amicale pour toi, que je consens à la voir, certain de calmer ses craintes.
M™^ Sand m'avait demandé à connaître mon père, mais je lui avais dit sincèrement :
(( Il vous reprocherait vos jugements sur ses amis de i8/i8, qu'il a un moment exécrés et qu'il déifie aujourd'hui. »
M'"'' Sand m'avait répondu en riant : (( Remettons l'entrevue à plus tard. »
En chemin, mon père me demande quel est le grand accoucheur qui a déclaré que l'amie de M'"^ Sand n'accoucherait pas.
(( Le docteur Depaul, » lui dis-je. Il ne me répondit qu'un mot : « Tant mieux. ;)
Nous arrivons. M"™^ Sand est chez elle. Je précède mon père, et je dis à ma grande amie :
(( Mon père, un vieux praticien, qui a fait des centaines d'accouchements, est là, désireux de A^ous rassurer sur Eslher Lambert.
— Me rassurer.^ qu'il entre.
— C'est Jean-Louis Lambert, Madame, qui vient raconter à George Sand une histoire égayante. »
M"*' Sand sourit, il s'assied et commence : (( J'étais le médecin de vingt villages, chirurgien, accoucheur, rebouteur au besoin. Parmi les cas extraordinaires très nombreux que j'avais eu à soigner, l'un d'eux me troubla. Ce fut une première grossesse d'une femme de quarante-sept ans, mauvaise grossesse de plus en plus inquiétante. Ma cliente avait de l'aisance.
Je l'amène a Paris au docteur Depaul. Il examine la femme, me prend à part et me dit : (( C'est le cas le plus précis que j'aie vu et qui exige l'opération césarienne. Etes-vous de force à la faire?
— Oui, et si des complications surgissent, je vous appellerai.
— Entendu. »
(( A mon retour, après avoir, en chemin, rassuré la femme, je confie la situation au mari. Il me dit sans une hésitation :
(( Je vous défends de consulter ma femme, il faut sacrifier l'enfant. »
(( L'époque de l'accouchement approchait. J'étais prêt, assisté de l'un de mes confrères de Noyon. Ma cliente habitant à égale distance de lui et de moi, nous devions être prévenus chacun de notre côté, et arriver en même temps. L'avant-veille, certains symptômes m'avaient fait écrire au docteur Depaul.
(( Attendez-vous à être appelé au prochain jour à Guts. Et je lui donnai l'itinéraire à suivre. Une heure de chemin de fer, voiture à Noyon, et l'adresse.
A six heures du matin, le lendemain du jour où toutes mes dispositions sont prises, j'entends sonner. J'ouvre la fenêtre de ma chambre. Un homme est à ma porte à cheval.
« C'est pour M"'' Louis X. . .
— Je m'habille et je pars.
— Ne vous pressez pas, monsieur Lambert,
lyS MESSENTIMENTS
me dit l'homme, è veut vous voir pour vous dire qu'elle a accouché toute seule avec la sagefemme d'un gros garçon ! »
(( J'écrivis au docteur Depaul une lettre qui dut ne lui être nullement agréable, car il pouvait me faire commettre un crime inconscient, mais un crime! pour peu que l'accouchement eût été laborieux. »
M""^ Sand demanda son chapeau et nous conduisit, mon père et moi, chez Estlier Lambert.
Il recommença son histoire, et Eugène Lambert s'écria :
« Nous devons être parents pour que vous m'apportiez cette lueur dans ma sombre nuit.
— Je réponds de cette délivrance-là, dit mon père, en voyant M'"« Lambert, et je me tiens à votre disposition au grand moment.
— Merci, merci, merci, » répéta M'"^ Sand en nous quittant.
Les événements se précipitaient en Italie. Garibaldi avait engagé sa parole à Rattazzi de se considérer comme prisonnier à Caprera. Mais Rattazzi ayant donné sa démission, Garibaldi profite de l'interrègne gouvernemental, et passant en canot à travers sept navires chargés de le surveiller, il s'embarque sur un bateau américain, arrive à Florence, harangue la foule enthousiasmée de sa hardiesse, s'entend avec les
députés de la gauche, refuse d'écouter Cialdini qui le supplie en vain de ne pas créer au roi des embarras insurmontables, et part ostensiblement pour Pérouse se mettre à la tête de i l'insurrection qui marche sur Rome.
i L'expédition française commandée et dé-
commandée deux fois, part de Toulon, et deux divisions sous les ordres du général de Failly, débarquent à Givita-Vecchia.
Ainsi, la France prend parti pour le Saint- Siège contre l'Italie. On ne peut imaginer en quel état d'exaspération nous sommes; notre amour pour nos frères latins nous revient tout entier et avec d'autant plus de violence, qu'il s'y adjoint notre haine contre l'Empire.
Hetzel nous dit que Mérimée prétend qu'on devrait faire combattre en champ clos Garibaldi et le Pape, pour régler leur différend, qu'ils sont aussi dangereux l'un que l'autre, aussi fanatiques. Que l'un veut détruire, et l'autre immobiliser, et que c'est désolant de voir tout mis en question par l'entêtement de deux sectaires. Il déplore le traité qui oblige Napoléon III à envoyer ses troupes défendre le pape. Gomme Hetzel lui disait : « Les traités sont faits pour être violés quand ils ne correspondent plus aux exigences nouvelles. »
— G'est de la tartuferie, répondit Mérimée, le droit est le droit; l'honneur, l'honneur; |- parce que Bismarck ne respecte pas la signature de la Prusse, est-ce une raison pour que la
I 8o M E s s E N T I AI E N T s
France renie la sienne? Le malheur, ajoute Mérimée, c'est que si on voit commencer celte expédition, nul ne sait quand on la verra finir. »
Mérimée reste très ému de la mort subite de Fould, avec lequel il était extrêmement lié.
Szarwady vient me demander de trouver pour sa femme une villa non loin de Bruyères, ses enfants ayant besoin de soleil. Edmond Texier veut louer Brimborion. Les choses s'arrangeront vite.
Szarwady me dit que Beust eût triomphé, et que l'entrevue de Salzbourg eut porté ses fruits, si Bismarck n'avait travaillé à amener une situation inextricable en Italie, afin d'abattre, avant qu'ils ne soient à maturité, les fruits d'un accord avec l'Autriche.
Au moment de mon départ, j 'ai la promesse de M"'^ Sand qu'elle viendra au golfe Juan passer quelques semaines à la fin de l'année. Elle descendra chez moi malgré l'insistance d'Edmond Adam, plus luxueusement intallé. Mais il admet ce que lui dit M""*' Sand, qu'elle me préfère à lui jusqu'à ce que je devienne sa (( moitié », et qu'alors, elle nous confondra.
Avant que je quitte Paris, mes meubles sont portés boulevard Poissonnière, comme ceux d'Edmond Adam, et il reste quelques semaines
pour ordonner ce qui doit être fait en notre absence.
A notre retour, j'habiterai, avec ma fille, cet appartement durant les deux ou trois jours qui précéderont notre mariage, et Edmond Adam descendra chez son cher Brébant. Nous serons en face.
Mon père est installé rue Saint-Jacques. Tous ses vœux sont comblés. Ma fille et moi, nous le quittons sans chagrin, en le voyant à ce point heureux.
A Bruyères, j'ai le contre-coup des événements. Mes petits brigasgues me disent que dans la montagne on voulait empêcher André et Périnette de venir « servir des Français » .
Nous allons chercher notre sœur, ont-ils dit.
(( Pourquoi est-ce que les Français viennent se battre contre Garibaldi, quand ils disent être les amis de l'Italie .^^ » me demandent-ils tous trois.
Edmond Adam arrive quinze jours après moi. Il m'apporte une brochure que m'envoie Nefftzer, et à laquelle ce dernier attache un grand prix : La Question romaine devant l'histoire, d'Edgar Quinet. Cette brochure conclut en développant l'idée que le gouvernement impérial fait le jeu de la Prusse en voulant d'une part que la théocratie soit une puissance, et de l'autre que l'Italie se forme, ayant dans ses entrailles un pouvoir ennemi qui appelle journellement l'étranger.
L'Empire expose la France aux plus grands dangers. Depuis 1869, Napoléon III s'était imaginé qu'un accord se ferait entre le Vatican et le gouvernement de Florence. Sa diplomatie y travaillait avec ardeur, mais elle s'était sans* cesse butée aux résistances passionnées du Vatican, pour une forme de transaction, quelle qu'elle fût.
Adam m'apporte aussi nos lectures de l'hiver : Hommes et Dieux, de Saint- Victor, les Odeurs de Paris, de Veuillot, Notes de Thomas Graindorge, sur Paris, de Taine, Monsieur de Camors, d'Octave Feuillet, le Capitaine Corcoran, d'Assollant, Calendau, de Mistral. J'avais l'impatience de dévorer tous ces beaux livres dont on ne cessait de parler autour de moi, mais je ne lis qu'à Bruyères.
Edmond Adam me dit que l'Exposition s'est clôturée sans incidents.
Il est allé dire adieu à M. Thiers. Celui-ci accuse Nigra d'avoir donné à son gouvernement des espérances que rien ne justifiait, sinon des paroles imprudentes de M. Rouher et de s'être mis en mauvaise posture près du ministre des Affaires étrangères de France, M. de Moustier, par-dessus la tête duquel il passait trop volontiers.
Après la politique, lés ragots. Il y en a un sur Aurélien SclioU, qui avait épousé une demoiselle Perkins, fille d'un brasseur de Londres, enthousiaste de son esprit. Mais ce même esprit
avait fini dans l'intimité par énerver à tel point la jeune femme, qu'elle n'en pouvait plus entendre un trait sans avoir une crise de nerfs.
Elle disait de Scholl : « Il se moque de tout, son scepticisme me devient odieux. Elle ne pouvait lire ses Coulisses du Figaro sans être horripilée, répétait-elle à qui voulait l'entendre par cette « spirituelle méchanceté » .
Scholl m'envoie par Edmond Adam ses Nouveaux Mystères de Paris . J'aurai grand'peine à l'en remercier et à lui en faire un maigre compliment, c'est du médiocre tout pur.
Le Nain jaune va mourir pour la troisième fois, paraît-il. Edmond Adam m'apprend que fondé par Cauchois Lemaire en 181/4, toutes ses résurrections ont été brillantes, et ses fins lamentables. Avec Spuller, Weiss, Ranc, Frédéric Morin, voire Barbey d'Aurevilly, il a eu de derniers beaux jours; mais Ganesco, directeur du Nain jaune, lâche l'opposition, et tous ses grands rédacteurs le quittent.
En revanche, me dit Edmond Adam, le Gaulois, de Henri de Pêne et de Tarbé, devient très curieux avec des collaborateurs comme About, Sarcey, Assollant, et toute l'Ecole normale qui y écrit à cette heure. Hector Pessard y entre. Le programme du Gaulois est de devenir le journal du Tiers-Etat libéral, ennemi de la Révolution. Texier est en pourparlers pour faire partie de sa rédaction.
Edmond Texier m'écrit qu'il a rencontré
l84 MES SENTIMENTS
Sarcey et About, à qui il a demandé s'ils avaient quelque chose à me faire savoir, et qu'ils lui ont répondu :
({ Dites à la farouche républicaine qu'elle devrait envoyer une nouvelle au Gaulois, que ce serait charmant de voir son nom à côté du nôtre. »
Le docteur Maure et Mérimée viennent me voir, l'un annonçant l'autre, le docteur Maure se faisant toujours voiturer, et Mérimée venant à pied de Cannes.
Mérimée, arrivé hier, n'a pas encore digéré la dépêche du général de Failly : « Les chassepots ont fait merveille. »
(( Les six cents Garibaldiens morts, dit-il, c'est six millions d'Italiens irrémédiablement ennemis de la France. Il y a une chose que Garibaldi ne nous pardonnera jamais, c'est l'énervement dans lequel l'a mis le crépitement des chassepots qui, au lieu d'attirer invinciblement le héros au combat, lui a fait prendre, à lui, à son fils, et à son état-major... le chemin de ferl En voilà un qui aurait dû se faire tuer. Il a manqué à Mentana la plus belle occasion de sa vie, et cette fuite détruira un jour tout son passé légendaire.
(( Quant au pape, vous croyez qu'il nous aura une reconnaissance de ce que nous avons fait pour \m^ Pas du tout. Le ciel, en nous déléguant au service de sa cause, nous a fait beaucoup d'honneur. »
ET NOS IDÉES AVANT 187O l85
Mérimée me parle de notre cher TourguenefT et du succès de Fumée dans le Correspondant. C'est lui qui a corrigé les épreuves de la traduction que Mérimée a faite. Nous voudrions attirer TourguenefT à Cannes, mais, quand ses (( amis de Paris » le laissent libre, il va en Russie. Mérimée me dit qu'à la prochaine traduction qu'il fera d'une œuvre de TourguenefT, il mettra une condition : celle de la traduire, lui présent à Cannes.
(( Edmond Adam ou moi, nous serions si heureul de lui offrir l'hospitalité, dis-je. Et puis, ajoutai-je un peu hésitante, il aime tant George Sand, et elle vient, cette fin d'année ou au commencement de l'autre, passer quelques semaines ici.
— Chez vous. ^ me demande Mérimée.
— Oui.
— Vous me préviendrez, afin que je ne tourne pas autour de Bruyères quand elle y sera.
— Je vous préviendrai. »
Mon père m'écrit : « Te souviens-tu qu'au moment du procès de Madame Bovary et des fameux « attendus » de l'avocat général Pinard , je t'ai envoyé un quatrain et t'ai prédit que ledit Pinard serait ministre. »
Pinard est ministre ^
M"*^ Sand, qu'Alice et moi nous tourmentions dans notre impatience de la voir à Bruyères, nous répond la lettre un peu décevante qui suit :
(( Chères enfants,
(( Depuis quinze j ours notre maison ne désemplit pas. C'est la saison oii c'est toujours comme ça. Je ne peux donc pas songer à m'en aller avant le i5 décembre. Et mon travail, qui doit être livré ce jour-là, n'est pas prêt. J'aurai un bon coup de collier à donner pour être chez vous avant le jour de l'an, car il faudra bien que je m'arrête quelques jours à Paris pour affaires indispensables. Ne me grondez pas. Je n'ai pas le choix. Je ne peux pas mettre mes amis à la porte et faire que les jours aient plus de vingtquatre heures. Cela, ce n'est pas ma faute; il y a longtemps que j'aurais institué des jours de quarante-huit heures, si je l'eusse pu, car la vie est certainement trop courte de moitié pour ce que nous avons à y faire. Vous êtes des amours, de marquer tant d'impatience de me voir. Pourvu que je ne vous ennuie pas bien vite avec mon impersonnalité imbécile. Je ferai tous mes efforts pour être moins nulle, mais il faut vous attendre à peu de ressources et de vitalité intellectuelle. C'est un état physique et non un parti pris.
(( Voilà bien des jours passés sans avoir de vos
nouvelles, c'est ma faute, mais on mène ici une vie enragée, les marionnettes tous les soirs et le souper après. Ma petite Aurore tout le jour sur mes genoux et ne a oulant pas me lâcher, du monde à amuser et des affaires à arranger. Pas une heure pour écrire. Etes-vous bien portantes.^ Est-ce que le froid, qui pique déjà fort ici, ne vous atteint pas du tout là-bas .f^
(( M. Adam est-il près de vous.^^ Est-ce que je vais retrouver ma Topaze grandie .^^
(c Trouve-t-on à Cannes du papier pour écrire, du papier pour les plantes et de l'encre, de l'encre possible .►^ Il me semble qu'à Cannes, qui est pourri d'étrangers, on doit être fourni de tout.
(( Bonsoir, mille baisers et tendresses,
(( George Sand. »
Allons-nous enfin la voir et l'avoir.î^ Alice et moi, nous ne parlons que d'elle !
Dans un jardin d'orangers, au bout de la Croisette, oii je vais acheter des oranges et des m.andarines pour M""^ Sand qui les adore, je rencontre Mérimée. Nous parlons de l'Italie.
(( La politique impériale est inextricable, me dit-il. D'un côté, le parti démocratique et libéral, encore tout ému des souffrances légendaires de l'Italie, ne peut admettre qu'on sacrifie son unité au pape, au « cléricalisme » contre lequel il lutte passionnément; de l'autre côté, le parti ultramontain en veut encore aujourd'hui
à l'empereur de ses premières hésitations, et s'inquiète de sa sympathie persistante pour l'Italie. 11 craint que finalement le pape soit abandonné et Rome évacuée. De plus, M. Thiers harcèle l'empereur, qui attache une importance énorme à son opinion, et vous verrez, quelque jour, ce sanglier de Rouher, forcé par le tiersparti, répéter les mots du petit homme et déclarer que l'armée française ne quittera pas Rome, quoi qu'il arrive, tant qu'elle sera menacée par les revendications.de l'Italie.
(( Je sais par mes lettres, ajoute Mérimée, que ce fatal discours, qui créera l'irrémédiable, sera prononcé avant peu. Je vous avoue franchement que j'en ai peur. Si M. Rouher affirme que l'occupation de Rome sera indéfinie et que la France défendra à tout jamais le pouvoir temporel et l'intégrité du territoire papal, c'est l'Italie et la Prusse un jour unies contre nous.
(( M. Thiers nous menace de cette alliance, si nous ne faisons pas une politique papiste. Je prévois ladite alliance bien autrement certaine si l'Italie ne conserve aucun espoir de posséder Rome un jour.
(( Les Italiens, d'ailleurs, si on les défie, n'auront plus rien à ménager, et au lieu d'admettre, à un moment donné, un terrain d'entente, ils briseront tout. La politique papiste aura un ennemi violent et puissant dans le prince Napoléon. Il y faut prendre garde! Cavour, où est Cavour.^^ « Si nous pouvons assu-
(( rer l'indépendance du pape, disait-il quelques «jours avant sa mort, la France ne fera pas (( d'opposition. En tout cas, les bienfaits que (( nous avons reçus de la France nous font une (( loi de respecter sa volonté. »
i( Hélas ! comment songer à une politique de détente, d'arrangements, de possibilités, avec l'entêtement de ce pape.^^ reprit Mérimée.
(( Voulez-vous que je vous le dise.^^ moi, qui ai ri des prédictions de votre ami NefPtzer : je suis plus qu'inquiet, j'ai de l'angoisse. On sent de toutes parts la colère monter à mesure que l'incohérence est plus grande en haut lieu. M. Thiers s'emporte pour un rien, et sa nervosité se communique à tout son parti. M. Rouher est vraiment trop épais pour jouer les Don Qiiichotte, et trop terrien pour mettre sans cesse flamberge au vent. A lire ses discours, on se demande s'il ne perd pas la tête et ne dit pas toutjuste ce qu'il devrait taire. Quant à M. Emile OUivier, c'est un phraseur qui plaide, en avocat, le pour après avoir plaidé le contre. Jamais je ne pourrai croire que cet homme a été convaincu, à un moment donné, au milieu de ses variations politiques.
(( Hélas ! NefPtzer et vous n'aviez que trop raison. Bismarck, seul, sait ce qu'il veut et oii il conduit les autres I Avec cela, il a une puissance de corruption infernale, et personne ne sait acheter une conscience ou une feuille publique comme lui. »
IQO MES SENTIMENTS
Et Mérimée ajouta :
« Je trouve que nous sommes dans le même état qu'avant i8/i8, état dangereux s'il en fut, où l'on veut, sans savoir quoi, quelque chose qui soit autre chose. »
Plusieurs jours après notre rencontre à la Croisette, dans le jardin d'orangers, M. Rouher prononçait le fameux : (( Jamais I » M. Sella demandait au parlement de Florence que, pour répondre à ce défi, le parlement proclamât « Rome capitale I »
Edmond Adam me donne à lire une brochure du fils de l'un de mes amis, qu'il a connu à Angers, alors qu'il dirigeait le Précurseur . Cet ami était magistrat inamovible et s'appelait AUain Targé. Son fils, substitut de l'empire, a donné sa démission parce qu'on voulait l'obliger à faire une chose à laquelle sa conscience répugnait.
Cette brochure a pour titre : De l'Organisatlon de nos Forces militaires. Bien entendu, l'auteur combat, comme tous le font dans notre milieu, le projet du maréchal Niel avec une surabondance d'arguments dont quelques-uns, dis-je à Edmond Adam qui admire ladite brochure, remontent au déluge.
Allain Targé a épousé M"^ Villemain. Il a collaboré activement au Courrier du Dimanche, Il écrit maintenant à l'Avenir national. Edmond Adam a une grande estime pour ce jeune qui n'a pas hésité à briser une très belle carrière.
DEES AVANT 1
plutôt que de consentir à une complaisance indigne d'un magistrat scrupuleux.
La discussion sur les projets du maréchal Niel est une torture aujourd'hui pour les patriotes, qui ont souffert les mille morts de l'année terrible.
Jules Favre, Magnin, Jules Simon, Kératry, prononcent des paroles qui durent leur remonter plus tard à la gorge avec des brûlures. Je ne puis moi-même relire les notes que je pris à cette époque sans éprouver une douleur rétrospective insupportable.
Partagée entre mon patriotisme, croissant au contact des sombres prévisions de Nefftzer, et mes opinions politiques, j'ai beaucoup souffert dès cette époque, ce qui me préparait à souffrir plus encore au moment de nos grandes épreuves.
Hetzel m'écrit que le jeune auteur si irrésistible, dont nous avons parlé au printemps, à propos de sa collaboration avec Quatrelles, qu'Alphonse Daudet vient d'avoir, dans Frère aîné, un franc succès au Vaudeville, que. chose rare, tout le monde paraissait ravi d'être ravi, tant les deux collaborateurs sont aimés.
Hetzel me parle aussi d'une grosse scène qui aurait eu lieu entre Guéroult et le prince Napoléon; que Guéroult, à la suite de cette scène songerait à quitter V Opinion nationale.
(( Si Guéroult quitte lOpinion, ajoute Hetzel, le journal ne vivra pas trois mois, et le bon gros
Sarcey a bien fait d'abandonner VOpinion pour le Temps. Ses Lundis sont de plus en plus goûtés. Je ne connais personne dans les lettres qui ait cette sincérité, ce bon sens, cette fécondité. Tout ce qu'il écrit a une allure, une gaieté bien françaises. Et puis, j'aime son manque de parti pris. Ce qui est bien lui paraît bien, sans autre raison. La loyauté littéraire, mon enfant, est aussi nécessaire aux facultés de l'écrivain qu'elle est indispensable pour attacher le lecteur à l'auteur. Sarcey est l'un de ceux pour lesquels (( il n'y a que cela. »
(( Sarcey m'a demandé votre dernier livre qu'il n'a pas reçu, quoiqu'il lui ait été envoyé, j'ai retrouvé son nom sur nos listes. Je le lui ai écrit, car il nous boudait, et cela ne lui va pas, à ce bon gros, de bouder. Ecrivez-lui, et n'oubliez pas de joindre à votre lettre une dédicace qu'il puisse coller sur son exemplaire. »
Cette année 1868 s'ouvre tellement riante pour moi que j'y vois tout en beau.
En s'éveillant ce premier de l'an, mon Alice, dont la bonté grandit avec sa taille mignonne, a tout bas murmuré à mon oreille :
(( Mère chérie, je te souhaite ce que tu as. »
J'ouvre, dès le matin, une lettre de mon père qui m'écrit :
(( Je suis le plus heureux des hommes, et je chante à toute heure du jour mon hymne à la science et à l'humanité consciente. »
Edmond Adam sait si bien me dire comment il m'aime, comment il m'aimera quand je serai sa femme, que je l'en aime, s'il se peut, davantage.
Je suis heureuse autant qu'on peut l'imaginer.
M""^ Sand va venir passer un grand mois dans mon Bruyères. Que puis-je désirer d'autre et de plus au monde .^^
M. Thiers lui-même, dans sa dernière lettre au docteur Maure, lui dit qu'enfin notre armée est suffisante pour arrêter l'ennemi, que derrière elle le pays aura le temps de respirer et d'organiser tranquillement ses réserves. Napoléon III peut donc déclarer aux Chambres que (( nos ressources mihtaires sont à la hauteur des destinées de la France ».
Mais des ombres passent. Nefftzer affirme que nous ne sommes pas en état de résister à l'Allemagne si elle nous attaque, et qu'elle s'y prépare... Il me l'écrit pour mes étrennes. Est-ce que ses craintes perpétuelles ne tournent pas à l'idée fixe.^^
M""^ Sand retarde son voyage. Viendra-t-elle.^^ La présence de sa fille Solange, M™^ Glésinger, en bonne fortune à Cannes, l'inquiète peut-être. Si elle m'interrogait, je la rassurerais.
Je ne vois aucun ami de Solange. Personne
ne lui en parlera, et il y a mille chances pour qu'elle ne l'aperçoive même pas.
Au départ de Paris, quand M'""' Sand m'avait promis de venir à Bruyères, elle m'avait dit :
(( A la condition que je ne rencontrerai chez vous ni Solange ni Mérimée. »
Je lui ai répondu :
(( Pour Solange, je l'ai en sainte horreur, car c'est elle qui répand le plus de calomnies sur vous et qui se plaît, avec un art de méchanceté inouïe, à les faire rebondir quand elles sont lancées. Pour Mérimée, je sais qu'il vous évitera avec plus de soin que vous n'en mettrez à l'éviter. »
M'"'' Szarwady, avec ses enfants, est arrivée à Brinborion. Je ne sais si j'ai dit que M"'" Szar- AvadyestWilhelmineKlauss, la célèbre pianiste. On entend dans le lointain des flots d'harmonie que le chant des vagues accompagne.
M""^ Clésinger a dit à l'un de mes amis qu'elle saura bien empêcher sa mère de venir chez moi, que M™^ Sand refusant de la voir depuis une année, il lui est impossible d'admettre qu'elle lui inflige ici cette humiliation.
M™^ Sand m'avait parlé plus d'une fois de sa fdle. Elle souflrait cruellement de sa conduite. Le pire est que des questions d'argent étaient parfois mêlées à ses liaisons. M""" Sand, qui était rien moins que riche, ayant toujours tout donné et si peu gardé, lui faisait une rente de 6.000 francs pour qu'elle n'ait pas le prétexte
de la pauvreté pour commettre certains actes.
J'ai plusieurs fois rencontré M""^ Clésinger. Elle est grande, très belle personne, avec des traits masculins ; elle ne peut passer inaperçue, tant elle frappe par quelque chose de personnel, d'original, de particulier. Elle a beaucoup d'esprit, trop cru, dit-on. L'intelligence éclate dans sa physionomie et la hardiesse dans ses yeux.
Lors de la séparation de Solange avec Clésinger, c'est à Clésinger que M'"'' Sand donnait tort. Solange aimait son mari, et lui l'avait beaucoup désirée. S'il eût été moins grossier, moins brutal, le ménage aurait pu n'être pas désuni; mais Clésinger traitait par trop sa femme (( en modèle » .
Après sa séparation, Solange, qui n'avait jamais été bonne, était devenue mauvaise.
(( Chaque fois qu'elle arrivait à Nohant, me disait M'"^ Sand, il ne lui fallait pas huit jours pour nous rendre à tous la vie impossible. Elle entrecroisait de façon si perfide et si habile ses dénonciations de chacun à chacun, que l'on finissait par se détester sans pouvoir en trouver une raison majeure. Jusqu'aux coqs devenaient plus batailleurs, jusqu'aux chiens étaient plus hargneux durant le séjour de Solange.
(( Dans son enfance, ajoutait M""^ Sand avec chagrin, elle a été d'une cruauté extrême pour les animaux; ne l'ai-jepas trouvée un jour riant aux éclats des bonds d'une grenouille qu'elle
avait écorchée vive. C'est une nature d'aigle. Dans les Pyrénées, elle narguait les précipices au point de m'aflbler.
(( Lorsque enfant je lui parlais de Dieu, elle me riait au nez. Maurice, qui était, tout petit, la bonté et le dévouement personnifiés, prêchait sa sœur et lui reprochait sans cesse sa méchanceté. »
Dans, le voyage à Majorque, où M""^ Sand conduisit Chopin si malade, Maurice crut remarquer que Solange, arrivée à Palma, était visiblement meilleure. Elle avait beaucoup souffert de la traversée, et Maurice dit à sa mère : (( Elle a rendu son venin. »
M™^ Sand m'écrit le 12 janvier :
« Le temps est impossible pour voyager, surtout pour moi qui ne suis pas vaillante en cette saison. Qui pouvait prévoir un pareil hi ver .^^ On n'en faisait plus. Celui-ci est solennel, superbe en l'air, mais, par terre, un pied de neige et un froid! Dans ce moment, par surcroît de malheur, ma belle-fille est souffrante, et je crains de la quitter. Enfin il y a quelqu'un à Cannes (une personne qui me touche de près), et près de qui je n'aime pas à me trouver en province. Vous me comprenez. J'attends donc qu'elle parte, que chez moi on se porte bien, et que moi-même je sois en état de partir sans maux d'entrailles, chose très grave pour moi. Tout cela n'est pas ma faute, et mon désir d'aller à à vous n'est pas moins vif, au contraire. J'irai,
mais fixer le jour est encore impossible. J'ai
I fort à faire à Paris et je ne puis m'y rendre. Il
I faut cinq heures pour gagner le chemin de fer
I à présent, trajet que nous faisons ordinairement
en deux heures.
(( Que ma Topaze s'apaise. Je l'aime et brûle du désir de la voir.
(( La personne dont je vous parlais m'a écrit \ pis que pendre sur votre climat, sur votre habi- I lation perchée dans les airs, etc.. N'allez pas I croire que je me soucie de tout cela. S'il fait froid aussi dans le Midi — et je m'y suis toujours attendue — je m'en moquerai quand je me porterai bien, et ce n'est pas votre soleil qui m'attire, c'est vous. Donc, aussitôt que je le pour- - rai, j'irai vous embrasser comme je vous aime, I c'est-à-dire de tout mon cœur, et aussi ma cruelle Topaze, et aussi Adam. »
M™^ Sand va enfin venir. Elle me prie de m'informer de la personne qui accompagne M™^ Glésinger . Je lui écris que c'est le prince X. . . qui la (( promène », et elle me répond :
(( Justement, le promeneur actuel de cette dame est le plus grand fou et le plus grand sot qui existe, malgré beaucoup d'esprit, de talent et de bonté. C'est lui qui prétend que tous les maîtres, et Rubens, et Raphaël, et Rembrandt,
et Van Dyck, et tutti quanti sont des ânes et qu'il en sait plus long qu'eux, lui qui n'en sait rien de rien et fait charmant ou détestable selon le hasard, en outre il n'a aucune idée des convenances morales quelconques, et ne manquerait pas de venir me parler comme si de rien n'était. Il faut absolument qu'ils soient partis pour que je parte. Mes paquets sont toujours là qui me regardent d'un air d'impatience. Avertissez-moi, chère enfant, dès que ces voyageurs seront en route. Je vous aime et vous embrasse tous trois.
((G. S AND
Je confesse que j'aurais volontiers envoyé au diable Solange et son a promeneur ».
Avec quelle joie je reçois coup sur coup ces deux lettres de M""^ Sand.
Nohant, 7 février.
« La difficulté est levée. Mon fils me conduit chez vous. Il saura bien, au besoin, empêcher les persécutions et les bravades. Et puis, ce n'est pas le Monsieur c[ue nous pensions. Et puis, quoi qu'il arrive, je veux tenir ma promesse, car c'est mon cœur qui vous l'a faite, et le soleil, et la mer, et le beau ciel venaient pardessus le marché.
(( Mon fils vous demande la permission de se présenter .comme mon alter ego. Quant à son gîte, si vous n'avez pas, Adam ou vous, un
petit coin, ne vous en inquiétez pas. Nous savons qu'il y a un hôtel tout près. Il me laissera chez vous au bout de quelques jours, car sa petite femme, qui lui donne gracieusement la volée, ne saurait rester longtemps seule.
(( Nous partons d'ici lundi prochain. Nous resterons à Paris trois ou quatre jours, moins si nous pouvons. Enfin, nous serons chez vous vers le i5, et ce sera pour moi une fête de vous embrasser.
« Que ma chëre Topaze me garde son plus beau sourire, et Adam son plus beau oua, oua. A vous de cœur, chers amis,
(( G. Sand. »
Voici la seconde lettre :
Nohant, 7 février.
(( Chère enfant, c*est de Paris que je. vous écrirai le jour et l'heure de mon arrivée. Mon fils ne veut pas vous encombrer, vu qu'il emmène un enfant de vingt-cinq ans, le fils de notre regretté ami Planet, qui est d'une faible santé et qui a désiré faire cette promenade, aller et retour avec lui. Ils logeront ensemble à l'hôtel qui est près de vous, ou plus près s'il y a un coin à louer pour quelques jours. Je vous demanderai seulement de leur assurer leur gîte le plus tôt possible.
(( Autrement, ils se caseront à Cannes, ou à
Antibes, qui me paraît plus près du golfe Juan.
((Enfin, c'est donc décidé et bien sûr cette fois que je vais vous embrasser.
(( G. S AND
P. S. — Je pars pour Bruyères avant la fin de la semaine, vendredi ou samedi.
Le (( oua, oua», d'Edmond Adam, qu'il me paraît utile d'expliquer, était la voix du (( bon chien », Madame Sand ayant l'habitude de l'appeler son cher Terre-Neuve, son bon chien. Elle disait volontiers, qu'après le chien, l'animal qui lui paraissait le meilleur était l'homme, quand il avait dans la physionomie quelque chose du chien.
Nos amis, à Paris, se passionnent, à propos des débats sur une nouvelle loi concernant la presse. Emile Ollivier réclame la liberté entière, il soutient (( le principe de l'impunité de la presse », tandis que M. Granier de Cassagnac déclare qu'il croit à l'incompatibilité entre la sécurité, la stabilité du gouvernement et la liberté de la presse.
Pelletan m'écrit une lettre plaisante sur le (( four » de Louis Adhémar, marquis de Guilloutet et de son amendement.
(( 11 février 1868.
« Homme de grande façon, l'air d'un seigneur, me dit Pelletan, M. de Guilloulet est devenu, par ce mot, l'homme le plus ridicule de la Chambre.
(( Il a proposé un amendement dans lequel se trouve une phrase qui devient le thème de toutes les goguenardises. La France entière rit (( du mur de la vie privée » et de l'amendement Guilloutet. Vous même, vous en avez ri avec Adam, quoique tous deux vous ayez envie, bien envie de vous nicher ensemble derrière ce mur, ô mes tourtereaux !
(( Je vous confesse, ajoute noire ami, que l'amendement n'était pas en soi si ridicule, mais le marquis de Guilloulet étant impérialiste et son amendement étant fait pour nous priver de l'une de nos armes, c'a élé un toile général.
(( M. de Guilloulet, n'étant pas orateur et manquant d'aménité, chacun de ses mots fut épluché avec goguenardise. On le chansonna à Montmartre.
(( Berryer et Thiers, me dit Pellelan, vous savez que je ne les porte en mon cœur ni l'un nil'aulre, ont été admirables dans la discussion de la loi. Ce serait injuste de ne pas le reconnaître.
(( A la sortie des séances, nous sommes tous
acclamés. Ahl ma chère amie, croyez-moi, les temps sont proches ! L'Empire s'en va. Ditesle bien a Adam, qui doit venir nous aider à la Chambre, après les élections prochaines, à donner les derniers coups de sape et à démolir la forteresse croulante. Nous la verrons, nous la verrons, dame Juliette, notre République, et ce sera la grande, la vraie, la noble, la forte, la triomphante, la troisième ! Le chiffre trois est fatidique, ô grecque, et le bel avenir social et politique découlera de la vilaine besogne que nous faisons à cette heure.
(( Votre ami à tous deux et bientôt au ménage.
(( Eugène Pelletan. »
Enfin, la voilà I nous allons la chercher à Cannes, par un jour superbe. Elle a laissé Paris dans le brouillard et elle est ravie. Elle a embrassé ses amis en passant à Toulon et salué de loin son Tamaris.
Je ne connais pas Maurice Sand, mais au bout d'une demi-heure, déjà nous taquinons d'un commun accord, son ami Planet, qui, très discret, hésitait à accepter mon hospitalité. J'ai trois chambres d'amis et rien de plus facile que de garder Planet.
M'"" Sand trouve Bruyères charmant et elle me dit bien vite qu'elle va trop s'y plaire.
ET NOS IDÉES AVANT 187O îsOS
(( Si ce n'était pas trop, dit Topaze, ce ne serait pas assez. »
Maurice Sand et moi, nous nous appelons déjà : « mon cher confrère », car il m'apporte un très beau roman : le Coq aux Cheveux d'Or, qui mérite autre chose que l'oubli. Maurice achève en ce moment un autre roman : Miss Mary.
Jamais fils n'a plus aimé sa mère que Maurice Sand. Elle est son orgueil, son maître, son camarade, son amie. Il lui est adorablement paternel, il la soigne, l'amuse, la protège.
Maurice Sand a un grand goût pour la première République militaire, pour le premier Empire, et on l'appelle : lé Sargent. 11 a tous les talents, toutes les connaissances. On ne peut s'imaginer à quel point il est lettré, savant et artiste.
Il a eu pour précepteurs littéraires, Mallelille et Pelletan ; pour maître en peinture, Delacroix.
Paris l'ennuyait. Il a gardé toute sa vie, sauf dans les seules dernières années, sa passion pour Nohant. Ses camarades ont été : le peintre des chats, Eugène Lambert et Edouard Cadol, qui restèrent à Nohant, l'un quinze ans et l'autre huit.
Le bagage artistique de Maurice Sand est considérable. Il a illustré des œuvres de M""** Sand, la série des Légendes rustiques, illustré Rabelais avec génie, car il est rabelaisien autant qu'un Français peut l'être.
Sans vanité, sans ambition, Maurice Sand n'a pas cultivé, comme il eût pu le faire, les dons qu'il a reçus en abondance de tous ses atavismes.
Arrière-petit-fils de Dancourt, le comédien, il est stupéfiant lorsqu'il parle théâtre ou qu'il organise une représentation; il sait et peut tout en ce genre. Maurice de Saxe lui a légué sa passion de la guerre, sa science de stratégiste, et Planet nous raconte, qu'il fait mouvoir, dans son théâtre de marionnettes, des milliers d'hommes qui évoluent et donnent l'illusion complète de toutes les péripéties d'une bataille.
Masques et Bouffons, dont il a fait les dessins, dont le texte, si curieux, est de lui, suffirait à la réputation de tout autre. Que dire de son livre : le Monde des Papillons, qui est le dernier mot de la science d'observation d'un amoureux de la nature.
La gaieté, l'esprit de Maurice ont une séduction irrésistible. M™^ Sand ne peut se passer de cette gaîté, de cet esprit, et elle en jouit avec un abandon adorable.
Un jour qu'elle félicitait son fils en termes passionnés, de quelque pages de Miss Mary, qu'il nous avait lues :
« Si je n'étais pas ton fils, répondit en riant, Maurice, peut-être me trouverait-on une valeur.
— Tu as plus de talent que moi, » répliqua M""^ Sand avec conviction.
ET NOS IDÉES AVANT 187O 2o5
Il protesta si violemment, si indigné, que sa mère finit par dire avec une douceur louchante :
(( Ne te fâche pas, ne t'emporte pas pour si peu de chose, Maurice. C'est bien entendu, j'ai plus de talent que toi. . . »
Maurice Sand est marié à la petite-fille de Raoul Roche, à la fille de Calamatla.
(( Lina, me dit M'"" Sand, est une belle fille, comme jamais belle-mère n'en a eue. Elle possède toutes les qualités d'épouse, de mère, de fille . Elle est artiste, elle est poète. Elle est femme d'intérieur, elle excelle à recevoir, elle est tendre et dévouée. Savez-vous qu'elle est sur le point d'accoucher de son second enfant, et pour que Solange ne me gâte pas mon séjour ici, car elle ne craint que Maurice, c'est elle-même qui a voulu que son mari m'accompagne. »
Alice questionne M™* Sand, tout le jour, pour qu'elle lui parle d'Aurore, sa petite fille. Elle a de si adorables mots à conter d'elle que ma fille ne se lasse pas de l'interroger et de l'écouter.
Il faut vivre avec George Sand pour savoir à quel point elle est simple, toujours satisfaite, toujours préoccupée des autres, ne laissant jamais deviner ou surprendre en elle une fatigue ou un souci.
Aussi, la gaîté de Maurice aidant, Alice et moi, qui ne sommes pas tristes, Planet, « élevé à rire à Nohant », comme il dit, Adam, heu-
reux de nous voir tous de si belle humeur, Bruyères est-il la maison la plus joyeuse qu'il y ait sur le littoral.
Nousbaptisonsgaiementunebarque, qu'Adam m'a offerte au premier de l'an, dont M""^ Sand est la marraine, et qu'on appelle la Fadetle. Nous allons à l'île Sainte-Marguerite avec cette Fadette et nous y déjeunons sur l'herbe, par un jour splendide, que Maurice chante de façon moitié burlesque et moitié poétique.
M""* Sand m'ordonne de bénir mes Dieux païens pour le beau jour dont ils nous favorisent, et je le fais sur le ton de l'improvisation de Maurice.
Le lendemain, nous déjeunons aux Gorgesdu-Loup, dans le torrent même, sur une large pierre autour de laquelle l'eau gronde, se culbute et s'effrange en écume neigeuse. M""^ Sand est dans l'admiration de notre climat, supérieur à celui de Tamaris.
M""^ Sand me demande une invitation pour son ami Edmond Plauchut, frère du colonel qui est à Nice. Elle nous raconte un naufrage d'Edmond Plauchut aux îles du cap Vert, dans lequel il sauve une cassette o\i sont des lettres de George Sand à lui adressées, lettres qui lui conquièrent l'amitié du gouverneur des îles et son rapatriement avec dix-huit de ses compagnons d'infortune.
L'histoire de la cassette ne peut pas entrer dans l'esprit d'Adam qui interroge sans cesse
(( le naufragé » et finit par le faire enrager au point que cela tourne en véritable scie.
Plauchut, ami de nos amis, devient notre ami à la première visite et il rit d'un bon rire aux interrogations du grave Edmond Adam sur le sauvetage de sa cassette ; mais M'"*' Sand se fâche. Elle tient à ce qu'on prenne au sérieux ce naufrage dans lequel dix-neuf personnes ont été sauvées par ses lettres. Elle n'admet pas que son bon (( oua, oua! )) soit méchant et qu'il appelle Plauchut (( le naufragé des salons » .
Malgré tout, c'est le naufrage de Plauchut et l'élégance de Planet qui fournissent le plus de ressources à nos moqueries.
Dans nos promenades, M""^ 5and nous fait courir, Alice et moi, pour lui cueillir des fleurs et des plantes, cela nous amuse beaucoup. Elle nous remercie avec tant de joie lorsque nous lui apportons une rareté ! .: \
Un jour, dans une excursion aii cap d'Antibes, je grimpe au phare de Notre-Dame et, comme elle s'est assise, je jette sur sa jupe ma récolte. Elle pousse des exclamations victorieuses, appelle Maurice. J'ai trouvé une fleur qu'on ne trouve qu'en Judée !
(( Vous entendez Jaillette, — on m'appelle Juillette, — qu'en Judée! me dit M""^ Sand. Il faut à tout prix me retrouver la plante. »
Je cours, je cherche, je vais, je reviens, je me rappelle qu'il n'y avait qu'une fleur, je ne connais pas la feuille, je n'arrive à rien. Maurice
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qui a dans sa boîte à papillon des couleurs me peint la plante, la fleur. Je recours avec mon papier, je compare et je crie enfin.
Je l'ai! I!
M"'^ Sand et Maurice s'empressent, arrachent la touffe rarissime avec grand soin et on l'envoie à Nohant pour qu'elle y soit plantée comme les autres trouvailles faites dans tous les coins 011 M™^ Sand a voyagé.
La bonne dame de Nohant devient la bonne dame de Bruyères; on lui écrit de toutes parts, de Toulon, de Grasse, de Nice, voire de Marseille et l'on ne peut s'imaginer le bien qu'elle arrive à faire en quelques semaines, les gens qu'elle case par le prince Napoléon.
Elle aide à vivre les pauvres gens avec un dévouement de toutes les heures. Lorsqu'elle dit le soir : ma journée est bonne, c'est qu'elle a donné ce qu'elle avait et rendu un nombre incalculable de services.
(( Pourquoi juger M"'' Sand par l'influence que son temps romanesque a eu sur elle, me dit Edmond Adam. Il n'y a qu'à vivre auprès d'elle pour constater à quel point elle est saine de cœur et d'imagination. Elle a été dominée par un milieu. Jeune aujourd'hui elle eût été ce que vous êtes. A l'époque que j'ai connue, dont j'ai vécu les dernières années, ajoute Adam, on
plaçait l'héroïsme dans la passion, on s'imaginait qu'il fallait voyager dans de nouveaux sentiments avec la furie qu'on met aujourd'hui à A^oyager dans les cinq parties du monde. »
La puissance d'aimer de George Sand ne s'est pas manifestée dans la passion seule. L'amie a toujours été d'une fidélité, d'une bonté, d'un dévouement que nul de ceux qu'elle a aimés n'ont retrouvé dans d'autres amitiés. Et quelle conseillère pour ceux qu'elle a aimés comme ses enfants. Quelle clarté de vision pour diriger les autres selon leur nature.
On ne trouve dans les amours de George Sand à leurs débuts que l'amitié ou la pitié. La bienfaisante, la guérisseuse dominaient en elle et ce qu'elle croyait la passion était un composé de sentiments tous étrangers aux emportements du cœur et des sens.
Dans les deux seules aventures, avec Mérimée et avec Alfred de Musset, oh l'amour ait exigé d'elle de la sensualité, elle n'a pu y satisfaire. Tout ce qu'on a écrit sur Elle et Lui, les lettres publiées prouvent qu'elle ne savait, en amour, apporter que du dévouement et de la tendresse. Ce n'était pas cela que voulaient un libertin et un débauché.
Mérimée n'a été si insolent avec elle et Musset ne l'a quittée que parce qu'elle n'apportait dans l'amour que son intelligence, son âme et son cœur. Elle était amante et ne savait pas être maîtresse.
M™'' Sand a été avant tout une amie et une mère : une amie adorée et honorée, une mère idolâtrée du plus admirable des fils.
Et par-dessus tout elle a été un honnête homme, car jamais elle n'a trompé, ni menti, jamais elle ne s'est mise à l'abri d'un semblant et n'a manqué a dire courageusement la vérité. Je n'ai connu personne qui ait plus jalousement fait honneur à sa parole, qu'elle fût facile ou dangereuse à tenir.
Oh ! ma noble, ma grande, ma tant aimée amie, je donnerais le meilleur de la vie qui me reste pour que mon témoignage vous apporte ce respect qu'on vous dispute et qu'aucun de ceux qui vous jugent ne mérite plus que vous.^^
Oh! ma mère spirituelle, vous qui avez dépensé tant de trésors de générosité que nul d'entre nous n'a pu vous rendre, qui avez toujours donné sans rien recevoir, soyez bénie entre tous et entre toutes pour le bien que vous avez fait avec une surabondance toujours inépuisée.
Vivre aux côtés de M""*' Sand, c'était vivre dans un monde d-e belles chimères, d'utopies attirantes, de rêves sans fin. La lumière émanait d'elle sur toutes choses, et qu'elle était bien dans son cadre sous ce ciel si haut et comme enveloppée de tout cet azur.
Elle l'aimait, ce bleu, et elle se rappelait dans mon Bruyères, son Tamaris, où elle avait, disait-elle, « guéri tous ses maux de jeunesse et
OÙ elle était entrée dans la santé de la vieillesse. »
Elle aimait encore la jeunesse dans les autres, mais elle adorait la vieillesse en elle, cet âge heureux où Ton n'est plus qu'amie, mère et grand'mère, où l'on ajoute, plus facilement qu'à aucun autre, aux seules richesses qu'on emporte dans l'au-delà, où l'on hénéfîcie de tout l'apprentissage moral qu'on a fait dans la vie pour en atteindre la maîtrise ? Age heureux, je le répète, où l'on est détaché de ce qui (( ne vaut pas la peine », où le recul vous permet de trier les meilleurs souvenirs, ceux qui seuls méritent d'être en relief à une grande distance, où tout vous convie à être bon, où la douce indulgence baigne votre esprit, autrefois toujours irrité, où l'on ne perd rien, si on l'a un peu voulu, de sa gaieté, de sa chaleur de cœur, où l'on découvre la science de ne pas dédaigner l'amour de la vie terrestre, tout en s'initiant à l'amour de la vie céleste.
C'est la sérénité acquise par M'"^ Sand dans sa vieillesse qui m'a si doucement préparée à la mienne.
George Sand est l'écrivain qui a le plus reflété son temps. Elle en est le miroir fidèle et le plus éclairé.
Je les avais eus et je les avais encore dans ma propre famille, ces héros de M™^ Sand. Mes trois vieilles tantes vivant à la campagne, paysannes et bourgeoises à la fois, lettrées s'il en fut, l'une
212 MESSENTIMENTS
d'elle commentant Virgile, ma grand'mère et son mariage si romanesque, sa passion des romans, ma mère avec son caractère inquiet, mais n'aimant peut-être les (( drames de famille )) que par une sorte de sensualité du raccommodement, mon père, utopiste s'il en fut, prêt à donner tout ce qu'il possédait pour le peuple, type de ces exaltés de i8/i8 que George Sand a si bien connus et peints avec leur besoin à tous de discourir sur ce qu'ils éprouvaient, louaient, blâmaient, soupçonnaient, espéraient, et cela avec de grands mots, de grandes phrases déclamatoires, derrière lesquelles ils cherchaient sans cesse le bien, le bon, le juste, le vrai, sincèrement, dans les petites comme dans les grandes choses.
Et Edmond Adam, n'était-ce pas l'une des grandes figures de M"*^ Sand, avec ce courage, cette droiture, ce désintéressement, cette chevalerie, cette force douce, ce sentiment de l'honneur, cet amour de la patrie qui en eussent fait à toutes les heures de sa vie, selon les circonstances, un héros?
M*"** Sand n'a-t-elle pas sans cesse peint l'effort vers le mieux, vers la compréhension de la nature par l'homme. Son œuvre, tout entière est saine, moralement éducatrice et vraiment humanitaire dans le sens le plus élevé du mot.
Un temps qui se personnifie en George Sand vaut autrement que celui qui aboutit à Zola. Il
est démodé ce temps-là, l'autre est en décomposition !
Dans l'œuvre entière de George Sand on retrouve toutes les questions qu'elle s'est posées à elle-même. En écrivant elle interrogeait, c'est pourquoi elle a mêlé si souvent sa propre existence à celle de ses héros. Ce qu'elle faisait dire à ses personnages lui devenait une expérience ajoutée à ce qu'elle s'élait dit à elle-même en une circonstance à peu près semblable. Elle aimait tour a tour à se dépersonnaliser dans ses héroïnes ou à les personnaliser en elle, ajoutant à ses observations réelles celles de son imagination.
Et dans ce large cerveau, dans ce grand cœur, peu à peu se classaient les connaissances expérimentales de la passion dans toutes ses résistances, dans tous ses entraînements. Une conscience réfléchie et savante complétait une bonté sans limites et fixait en elle une sérénité venue de son œuvre et de sa vie, qui nous a tant avertis, tant garés, tant fortifiés, nous, ses amis.
George Sand s'est sans cesse élevée, complétée, elle a un peu plus vécu dans certaines idées, un peu plus écrit sur d'autres, elle n'a jamais rejeté ni abandonné celles qui lui paraissaient supérieures. Elle n'a pas un seul instant cessé d'être philanthrope, sociale, démocrate, libérale, amie des petits, des humbles, consolatrice secourable à ceux qui souffraient. Elle a aimé la
nature avec un amour toujours égal jusqu'à sa dernière heure ; elle a passionnément adoré l'art sous toutes ses formes; elle en parlait avec une compétence rare, sans préjugés d'époque, qu'il se soit agi de peinture, de musique, de lettres.
Et je n'ai jamais connu ame vivante, prenant jour par jour possession d'elle-même, de façon plus complète et plus haute.
Cet ordre moral, cette unité de pensée et de but, cet effort élevé de l'esprit, que recherchait et qu'atteignait George Sand, donnaient à son caractère une égalité parfaite.
Chaque matin, elle descendait tard, vers midi, pour le déjeuner, ayant accompU la tâche qu'elle s'était proposée la veille.
Quelque promenade que nous eussions faite dans la journée, quelque fatigue que nous eussions prise, elle travaillait la nuit, durant les mêmes heures.
Je me couchais tard comme elle. Ma chambre était au-dessous de la sienne, je l'entendais et je croyais la voir ranger tout ce qu'elle avait dérangé. Ses cigarettes, un verre d'eau, lui suffisaient durant ses longues veillées. Elle était si peu occupante, notre grande amie, ne désirant jamais rien et se servant elle-même I
A déjeuner, l'après-midi, à dîner et jusqu'à dix heures, nous l'avions entièrement à nous. Sa gaieté constante encourageait la nôtre. C'étaient des rires sans fm pour des mots d'esprit ou très bêtes et, durant les promenades à pied ou
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en voiture, des histoires abracadabrantes qu'on commençait, qu'on reprenait et continuait tour à tour; c'était, le soir, des petits papiers sur lesquels on écrivait de nobles sentences qu'on jetait dans une corbeille ou des absurdités ayant la forme de demandes et de réponses, dont l'imprévu, la drôlerie, nous amusaient follement.
M™* Sand, qui prétendait n'avoir pas d'esprit, traçait de sa superbe écriture les pensées les plus cocasses, qui dévenaient de petits chefsd'œuvre.
On décernait des prix à la fin de la soirée. C'était le Sargent, dans un style troupier, qui distribuait en paroles les plus mirifiques récompenses, jusqu'à un royaume!
Le plus souvent, ce prix donné, ou plutôt promis, était mérité par M'"^ Sand.
Quand nous lui disions en chœur qu'elle avait plus d'esprit que nous tous, elle riait et répondait :
(( Oui, en écriture, tout de même, je suis moins idiote. »
M""^ Sand a promis d'aller une après-midi à Brinborion entendre Wilhelmine Klauss, madame Szarwady.
({ Puis-je vous jouer du Chopin.^^ demande l'incomparable pianiste à George Sand.
— Non, je vous en prie I Je ne sais comment vous comprenez Chopin et vous pourriez, malgré votre talent, me donner une impression pénible. ))
2lG MESSENTIMEKTS
Et M'"^ Sand goule plus délicieusement sous ce beau ciel, en face de cette mer, Beethoven, Pergolèse, tout ce que M""^ Szarwady lui a joué.
Nous étions seules un jour, assises sur les rochers du petit port Lamber, M""' Sand et moi. La Fadette se balançait sur les premières vagues, le temps était admirable. Ma fdle jouait à Brinborion avec ses jeunes amis SzarAvady. Maurice, Adam, Planet, Plauchut, faisaient sur ma terrasse une partie de boules, et nous les entendions pousser des cris de joie ou de fureur, selon leur adresse ou leur maladresse.
Nous causions de l'admirable paysage que nous avions sous les yeux. Les Alpes, couvertes de neige, étaient enveloppées d'azur.
La senteur des roses de nos jardins, des mimosas embaumait l'air. Nous parlions de nos amis communs. Elle avait reçu une lettre d'Helzel, qui la chargeait de ses amitiés les plus tendres pour moi. Elle me demanda comment il était devenu mon éditeur. Je lui contai l'histoire du refus de Mes Idées antiproadhoniennes, qui la fit beaucoup rire.
A un moment de la conversation, je lui rappelai que, plusieurs années auparavant, elle avait autorisé Ilelzel, qui venait me voir à Ghauny en allant à Bruxelles, à me lire une lettre dans laquelle elle se défendait contre des
accusations sans cesse renouvelées à propos de sa cruauté envers Alfred de Musset, de son infidélité au malheureux « enfant », sacrifié par une amante adorée à un bellâtre italien, tandis que le malade délirant, cloué au lit, était impuissant à châtier les coupables. Je répétais, presque mot pour mot, les termes mêmes de la lettre de George Sand à Hetzel.
Sa physionomie prit une expression de révolte que je ne lui avais jamais vue et je regrettai avec chagrin mon indiscrétion.
(( Pardon, à genoux, ma grande amie.
— Pardon de quoi.^
— De vous avoir parlé de Lui. »
Elle ne répondit pas et resta longtemps absorbée. Tout à coup, elle releva la tête et, fixant sur mes yeux troublés ce beau regard qui, souvent éteint, semblait faire des réserves de lumière pour vous envelopper plus puissamment à certaines heures, elle me dit :
(c Parlons-en! J'ai toujours vu les choses prendre, à la longue, leurs proportions réelles, le bien reconnu pour le bien, le mal pour le mal. Je ne sais à quoi attribuer l'injustice continuelle et sans cesse surgissante, qui me frappe à intervalles rapprochés et qui menace de me poursuivre après ma mort, à propos d'Alfred.
(( Il est la meilleure action de ma vie. Les motifs qui m'ont fait être avec lui ce que j'ai été sont tous généreux, je vous l'affirme, et vous, vous me croirez! Jamais, à aucun mois
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ment, je n'ai eu d'autre penéée que de le sauver de lui-même. Cet enfant de génie, perdu par l'horrible ivresse, par la débauche, qui détruisent le corps, le cœur et l'âme, m'a fait une pitié qui m'a prise tout entière. J'ai voulu l'arracher à ses vices et je lui ai donné ma vie comme on la donne pour un sauvetage. 11 était si noble, si délicat et si simplement bon à certaines heures qu'il devenait impossible de ne pas l'aimer jusqu'au sacrifice de soi pour le disputer à l'avilissement.
(( Mais comment vous décrire avec les mois que vous pouvez entendre, mon enfant, le spectacle qu'il me donnait de lui à d'autres heures.^ Imaginez un être abject vomissant à la fois les paroles cyniques et le vin bu, me répétant, à moi, tout ce que le vocabulaire des lieux mal famés peut fournir pour salir l'imagination. Ohl la honte, l'humiliation, le dégoût de ces scènes, la révolte contre ces insultes qui blessent mortellement en vous ce que vous avez de fierté, de dignité. Ces scènes, ces insultes, comment ai-je pu les subir et tant de fois les pardonner .î^
(( Aucune action de ma vie à Venise n'a fait souffrir Alfred d'une souffrance qui venait de moi jusqu'à notre rupture. Et cette rupture est venue de lui, par lui ; il l'a voulue, il fa scellée par des mots et par des actes irréparables, me disant et me prouvant, par d'ignobles confidences, qu'il ne in avait jamais aimée!
(( Mais, plus tard, quel repentir, quelle douceur de tendresse, quelle ingéniosité d'affection j'ai eus de lui.
« L'enfant malade, je l'ai guéri de sa maladie, il a fait jaillir en moi tous les sentiments de la sœur, de la mère; mais qu'aA^ait à faire l'amante dans une lutte journalière avec les filles?
(( J'ai parlé de rupture, non! le terme n'est pas exact s'il veut dire séparation d'âme, car mon dévouement tendre pour Alfred s'est trouvé fortifié par notre séparation de corps.
(( Pour sauver sa vie en danger, j'ai véritablement donné la mienne, car, alors, je n'avais pas de santé, et c'était le thème de ses plus cruels reproches. Ne m'avait-il pas dit un jour:
(( Les fdles savent n'être jamais malades, et, en même temps qu'elles vendent le plaisir, donner la gaieté; vous, vous êtes lamentable en toutes choses. »
(( Ce que je n'ai pu faire moralement, je l'ai fait physiquement. Je l'ai arraché à la mort, je l'ai sauvé ! »
George Sand se tut. J'étais dans une émotion que je ne puis dépeindre. Je pleurais. Mes mains tremblaient en se tendant vers elle. Ma grande amie m'attira sur son épaule, m'embrassa, et, d'une voix plus grave, en quelques mots qui me parurent être tout à la fois une prière et un ordre, elle ajouta :
(( Mon enfant, ma fille choisie, vous vivrez plus que moi. Lorsqu'on m'accusera devant vous de déloyauté, de manquement à la parole donnée, d'une vilenie quelle qu'elle soit, lorsqu'on essaiera de flétrir ma conscience, lorsqu'on affirmera que, sœur de charité, gardemalade, j'ai pu ajouter, au délire de celui que je soignais, une vision odieuse, vous répondrez aux hommes qui affirmeront cela : (( George Sand, si elle a perdu le droit d'être jugée en femme, a conservé celui d'êtrejugée en homme, et, en amour, elle a été le plus loyal d'entre vous. Elle n'a trompé personne, n'a jamais eu à la fois deux aventures ! Sa seule culpabilité a été de choisir, dans une existence où l'art tenait la plus grande place, la société des artistes, et d'avoir préféré la morale masculine à la morale féminine, et je me Imte de vous confesser, ma Juliette, que, pour une femme, c'est une infériorité que se déféminiser.
(( Retenez bien ceci, vous qui vivez entourée d'hommes comme je l'ai été, qui êtes aimée et sans doute adorée par beaucoup d'entre eux, parmi les premiers de votre temps, retenez ceci : « Lorsque l'homme est supérieur, il est pour la femme exceptionnelle un ami enviable ; il est le même amant pour toutes les femmes, et souvent le plus parfait pour la femme la plus vile et la plus bête. J'ai l'expérience de l'amour, des amours, hélas î bien complète. Si j'avais à recommencer ma vie, je serais chaste! »
M"'^ Sand m'avait suppliée d'être implacable pour ceux qui désireraient la connaître et tenteraient de se faire présenter un à un. Elle n'admettait qu'une chose : que je réunisse le petit nombre de mes amis intimes et que je les lui présente tous à la fois.
Cependant, elle fît quelques exceptions sur la prière de Maurice qui réclamait des sujets de caricatures. C'est ainsi qu'il croqua le vicomte de Vilain XIV, lequel, spirituellement, se laissa faire, et une Anglaise excentrique, qui rêvait de savoir de George Sand lequel de ses livres elle préférait, qui le lui demanda et qui reçut cette réponse : « Je ne me rappelle pas ce que je fais, et je ne me suis jamais relue. Je suis donc incapable de me juger sur un volume ou sur tous. ))
Le grand jour de la présentation de mes amis et amies à George Sand arrive. L'une d'elles, une jeune femme russe très enthousiaste, M"'^ de N. . . , l'intéresse particulièrement. Elle lui dit qu'en Russie son influence a été prépondérante sur les romanciers.
(( Je le sais un peu, répond M'"^ Sand.
— J'ai préparé mon petit discours, demande spirituellement M'"^ deN... Permettez- vous que je l'improvise. ^^ ))
M'"« Sand sourit et incline la tête.
(( Nous avons pour vous une admiration presque dévote, ajoute M™" de N... Nous sommes fanatiques de Lélia et de tous vos romans, depuis les plus simples comme vos romans champêtres, jusqu'aux plus abstraits. Vous avez en Russie, depuis un quart de siècle, la première réputation d'écrivain français. Ce que nous aimons en vous, outre le style, outre l'art du romancier, c'est l'imagination, le rêve, la foi dans l'idéal, cette bonté infinie qui filtre à travers toute votre œuvre, et aussi l'utopie, la sainte utopie si chère aux âmes slaves. Notre TourguenefT a beaucoup écrit sur vous dans nos Revues et dans ses lettres particulières. De celles-là je connais un grand nombre, car je suis l'allié de TourguenefT par un frère. Il parle de vous en fervent. Il vous appelle (( voyante ». Il dit que la beauté d'âme de vos personnages, cette pureté dont vous les auréolez, même quand ils ont côtoyé le vice, vous ne pourriez les dépeindre ainsi si vous n'aviez pas en vous tant de beauté morale. Il vous honore autant qu'il vous admire, mon allié TourguenefT, et, en Russie, aucune des calomnies répandues sur vous n'a trouvé d'échos. Nous vous vénérons, car vous nous apparaissez comme une pratiquante de la plus haute des vertus, la plus religieuse, la bonté! »
Nous écoutions tous ce joli discours, qui ravissait Maurice et faisait visiblement plaisir à M'"" Sand. Elle répondit :
ET NOS IDÉES AVANT iSyO 223
(( Tout ce que vous me dites du ce caractère » — et elle appuya sur le mot — qu'on me prêle en Russie me flatte infiniment.
— Je n'ai pas achevé, ajouta M"*^ de N... Mais je n'ose continuer.
— Dites, dites! » fut le cri général de la petite assemblée.
Nous nous étions peu à peu rapprochés de George Sand et de M'"*' de N. . . , et nous formions cercle autour d'elles deux.
(( Alors, je reprends ma a conférence sur George Sand », dit gaiement M""^ de N..., très flattée de son succès. Mes compatriotes exceptionnels se croient une mission à celte heure. Ils ont des combinaisons d'idées très confuses encore, mais qui s'éclairciront dans la recherche ardente que nous faisons de l'idéal. On ne peut comparer l'état de nos esprits qu'à celui de la France avant i8/i8. Rien d'étonnant à ce que nos yeux se soient fixés sur George Sand plus que sur tout autre, et qu'elle soit pour nous un guide, car elle a soulevé hardiment les grands problèmes sociaux qui nous passionnent.
— Est-ce que ma conception de l'amour n'a pas beaucoup choqué les idées morales en Russie.^ demande M""^ Sand.
— Sans doute. Mais l'irresponsabihté de la passion est acceptée par la plupart de nos romanciers. Je dois vous avouer que plus d'une femme russe s'est signée en vous lisant et s'est demandée avec effroi s'il n'y avait pas en vous
un peu trop du démon de la révolte contre les lois sociales et contre les opinions reçues, mais elles se sont quand même laissées conquérir.
(( Je me rappelle l'une de mes sœurs dévorant Jacques au fm fond du gouvernement de Smolensk, et me mettant sous les yeux ce passage : (( Si l'espèce humaine fait quelques progrès vers la justice et la raisou, le mariage sera aboli, un lien bien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme sans jamais enchaîner la liberté de l'un et de Tautre. » Ah! Madame, quelle fulgurance dans ce Jacques !
(( Ce sont des mots à brûler des yeux orthodoxes, me dit ma sœur, mais je sens qu'ils contiennent tout ce que les sentiments de l'avenir peuvent contenir de plus hardi, et je veux les regarder en face. »
(( Je répondais a ma sœur : Que craindre avec un tel guide .^ Il y a en George Sand, à travers son culte exclusif de la passion, une telle dignité, de telles qualités morales, qu'elle ne peut entraîner une âme féminine saine, vers les aventures basses. »
(( Ce que j'aime le plus à chercher dans votre œuvre, madame, c'est tout ce qui se rapporte à l'amour libre. Vous êtes un réformateur et ce que nous voulons, nous, femmes russes, c'est connaître les aspirations d'un grand esprit nous inspirant confiance sur les solutions pos-
sibles dans l'avenir à propos des conflits de l'individu et de la société. Or, chez vous, nous trouvons les formules les plus courageuses et les plus sincères, car vous avez osé conclure.
— J'ai dépeint, décrit plus que je n'ai conclu, répliqua M™^ Sand. Je n'ai ni le courage ni la responsabilité que vous croyez dans l'importance que j'ai donnée à l'amour libre. Songez que je suis née à la vie littéraire à l'époque oii les Saints-Simoniens avaient prêché aux jeunes imaginations la loi du plaisir et le fouriérisme classé socialement la « papillonne » ; oii le romantisme avait fait la plus large place à la passion débordante. A cette époque nous vivions dans un monde enfermé, où seules toutes ces idées fermentaient. Ce milieu de grands artistes, de réformateurs, se croyait la phalange sacrée tenue à l'exemple, aux expériences, méprisant les conventions des « arriérés » du bourgeoisisme.
(( La loi de la vie, c'était la passion comme c'est aujourd'hui le scepticisme, et la passion, je la défendais dans sa noblesse, dans sa fidélité, dans sa mission d'élever au-dessus du plaisir et du caprice. Moi, que vous trouvez si hardie, j'obéissais plutôt à l'instinct de conservation des sentiments les plus hauts. On m'a crue l'une des femmes les plus « avancées » de mon temps. Je l'ai tout simplement suivi dans sa marche. J'ai subi son impulsion, etje l'ai accompagné, conduite par lui.
(( Jean -Jacques, Bernardin de Saint-Pierre, avaient semé dans nos âmes des sentimentalités à l'infini; Napoléon, des héroïsmes. Le tout bouillonnait follement mêlé en nos cerveaux et vous me trouvez inquiète aujourd'hui des conséquences de nos conceptions de (( justice et de liberté ». Que notre expérience française vous serve : soupesez les résultats possibles avant de suivre vos impulsions. »
M™^ Sand, durant son séjour à Bruyères, recevait les épreuves de son roman : Mademoiselle Merquem, de la Revue des Deux-Mondes, et se montrait souvent blessée et surtout scandalisée, outrée des corrections de M. Buloz. En général, elle réécrivait son propre texte.
(( Quand donc une âme charitable fonderat-elle une autre grande revue.^ me dit un jour M"'^ Sand. Ce monopole de la Revue des Deux- Mondes est fatal à la littérature française, fatal aux talents qui naissent, qui éclosent trop tard, qu'on oblige à se défier de leur jeunesse, à l'imputer à crime. Ce que Buloz exige et impose aux jeunes est intolérable. Si les Goncourt n'étaient pas si personnels, voilà des lettrés assez riches pour fonder une grande revue rivale.
— La revue des Goncourt, ma grande amie, pourrait être utile aux jeunes hommes, mais
pas aux jeunes femmes, car ils ont l'un de ces mépris pour notre sexe I
— Pourquoi Adam et vous ne fonderiez-vous pas cette revue secourable aussitôt votre mariage? Adam a été journaliste, il est homme politique, vous êtes littéraire; lui, avec son sens critique et son bon sens, serait un directeur parfait, vous, avec votre ardeur, votre passion d'admirer, vous découvririez de jeunes valeurs, vous auriez, comme je l'ai toujours eue, la joie de mettre les autres en lumière.. Vous possédez, Adam et vous, toutes les qualités nécessaires pour le but à atteindre, et je vous aiderais de grand cœur.
Ce sont ces paroles de M"'^ Sand qui me revinrent plus tard en mémoire, après la mort d'Adam. M"'^ Sand lui parla de ce projet, mais il lui répondit qu'il n'avait qu'une idée : rentrer dans la politique, dès qu'il le pourrait.
Un matin, à déjeuner, M"'^ Sand nous lit une lettre de Louis Blanc qu'elle vient de recevoir. Louis Blanc est en pleine polémique avec Michelet, à propos de V Histoire de la Révolution. Louis Blanc soutient Robespierre, et Michelet soutient Danton. Louis Blanc affirme avoir trouvé à Londres des documents que Michelet n'a pu connaître.
M""^ Sand nous parle de Louis Blanc dans des termes oii perce autant d'affection que d'estime. Elle lejuge avec ses réelles grandeurs, ditelle, et ses petitesses. Elle l'aime et l'honore.
mais elle fait ses réserves, le trouvant à la fois génial et puéril, d'une intelligence très élevée, et d'un caractère enfantin, presque visionnaire parfois, et naïf à l'excès, attachant et insupportable. Elle est son amie, la meilleure depuis i8/i8, et la seule qui lui dise la vérité. Son intimité est complète avec lui, et le ton de leurs lettres est très particulier. Louis Blanc, si soupçonneux, si inquiet de tout ce qui peut (( le trahir », est avec George Sand d'une confiance absolue. Il souffre en exil de plus en plus. Sans Hugo et sans Schœlcher, il reviendrait, me dit M'"^ Sand, mais il n'aura jamais le courage de faire seul, tout à coup, si en arrière de ceux qui sont rentrés, si en avant de ceux qui ne rentrent pas, un acte personnel et hardi. Il croirait que le monde va se renverser sur lui.
Nous allons à Nice, à Monaco, à Menton. M'"*' Sand a toute sa gaieté, tout son entrain. Elle exprime sans cesse son enthousiasme pour (( la Riviera » qu'elle n'a pas vue depuis tant d'années, surtout depuis qu'il y a de l'eau, et que les jardins deviennent d'une beauté paradisiaque.
Elle achète à Nice du corail pour tous ses petits présents, et, sansMaurice, elle se ruinerait.
(( Songe, lui dit-il, que dans un mois tu auras une seconde petite-fille ou un petit-fils, et garde quelque chose pour le vêtir. »
M"'^ Sand écoute son fils, mais l'appelle : (( accapareur d'héritage ».
A Monte-Carlo, M""^ Sand est émen^eillée par les jardins, mais Maurice y fait l'une de ses farces désopilantes. Avec un sérieux extravagant, il accoste les gens, leur raconte qu'il est du Berry, qu'il vient jouer, qu'il ne sait pas comment il faut s'y prendre. Parmi les gens auxquels il s'adresse, les uns le bousculent, l'appellent imbécile ou farceur ; les autres s'arrêtent et le conseillent. Nous mourons de rire. Nous finissons par le fuir, mais il vient nous raconter ses conversations, et nous sommes malades, nous demandons grâce.
Nous entrons dans les salles de jeux, Maurice est tellement drôle, il fait en jouant des réflexions si cocasses qu'on l'expulse. Nous le suivons. M'"^ Sand en sortant nous dit a que l'odeur de la passion du jeu » lui donne des nausées.
Menton lui plaît beaucoup, et elle rêverait d'aller en voiturin jusqu'à Gênes, mais le temps de son départ approche.
La chère Lina écrit bien que (( Bonne mère » a tout le temps de revenir, qu'elle est heureuse de savoir qu'on s'amuse à Bruyères, qu'elle va aussi magnifiquement que possible, mais elle est forcée de convenir que la petite Aurore demande quand sa <( bonne mère » rentrera, et il n'y a plus que cinq semaines pour que sonne l'heure de la délivrance. En cas de surprise, elle conseille le retour dans une dizaine de jours.
Nous partons tous pour Toulon, M""" Sand
aSo MES SENTIMENTS
veut nous conduire aux gorges d'Ollioules, à la chartreuse de Mont-Rieux, à Tamaris.
A Toulon, le capitaine Talma, fils de Talma, ami de longue date de M'"^ Sand, nous attend; le capitaine Lagé nous invite, à bord de la Valeureuse, à déjeuner le lendemain. Poney, l'ancien ouvrier maçon, qui n'a eu pour toute instruction que les cours de l'école primaire et qui s'est senti poète en lisant VAlhalie de Racine, m'intéresse autant qu'il intéresse M"'' Sand. Je lis le soir ses Marines, qu'il me donne, et je suis émerveillée d'une valevir conquise au milieu de tant de difficultés. Poney est aujourd'hui secrétaire de la Chambre de commerce de Toulon, et, comme il le dit lui-même, il est bien plus que cela : « l'ami de George Sand I »
Aux gorges d'Ollioules, M"'^ Sand est heureuse de mon admiration.
(( Vous voyez que j'avais aussi de jolies choses autour de Tamaris, Juilliette des Bruyères ! » me dit-elle.
Je marche à côté de M'"^ Sand, avec ma fille, et elle fait à Topaze un petit cours de géologie, puis peu à peu elle s'adresse à moi et elle ébauche l'une de ses théories demi-scientifiques et demi-personnelles qui me charment et m'instruisent tant.
Chaque couche terrestre, chaque émiettcment de roche produisant la même flore, elle, géologue, dit-elle, peut peindre sans les connaître tous les aspects d'une région, tous ses
effets de lumière. Plusieurs de ses romans dont les sites sont décrits avec vérité, de l'avis de ceux qui les connaissent, n'ont jamais été visités par M"" Sand.
« Ce qui n'empêche pas, dit Maurice intervenant, que le grand George a pris plus souvent des vues d'après nature qu'au travers des paillettes de mica. »
Nous visitons, le second jour, l'abbaye de Mont-Rieux et nous emportons notre déjeuner; chacun de nous a son panier. Nous mangeons sur l'herbe. La troupe se compose d'Edmond Adam, de Maurice Sand, du capitaine Talma, d'Edmond Plauchut, de Planet, de M'"^ Sand, de Topaze et de moi.
M"*^ Sand a toute sa verve. Elle constate que notre union est complète, que nous pouvons devenir le noyau d'une abbaye de Thélème, et cette abbaye, elle la construit en imagination, semblable à celle de Mont-Rieux. On discute sur les heures du lever, du coucher, sur ce que chacun fera et à quoi il est propre. On me confiera le ménage, le bien manger.
(( Et le bien boire, » ajoute Maurice sensible au bon vin français.
Planet, Plauchut, le capitaine Talma approuvent.
Ma fille, qui fait^'merveilleusement le (c pifferaro » , distraira la société par ses danses et arrangera les fleurs, art dans lequel elle excelle. Maurice installera ses marionnettes et fera une
282 MES SEJNTIMENTS
colleclion de papillons, que nous vendrons très cher aux Anglais. Adam lira les journaux pour tenir l'abbaye au courant des choses du dehors et il fera oua, oua ! pour nous garder des intrus qu'il n'aime guère. Plauchut voyagera pour nous rapporter des épices rares, pour nous gagner de l'argent par ses trafics, mais il ne fera plus naufrage! ajoute Adam.
Le capitaine Talma fournira le poisson. Planet s'occupera de vêtir la communauté à la condition qu'il ne nous habille pas couleur tabac, sa couleur favorite, et qu'il n'oblige aucun des membres masculins de l'ordre à porter des pantalons à petits ponts et des cravates mirifiques. M™^ Sand, (( propre à tout », dit-elle, ne fera plus d'écritures, mais beaucoup d'essais pour transformer des plantes sauvages en plantes potagères.*
Comment l'abbaye de Thélème s'évanouilelle en fumée, et comment à la fm du déjeuner s'était-elle transformée en une roulotte avec laquelle nous visitions la France tout entière et donnions des représentations de pièces inédites portant tour à tour les noms des auteurs : George Sand, Maurice Sand et Juliette Lamber.î^ L'explique qui pourrai
On parle de gaieté et M"'^ Sand déclare qu'il est urgent de créer des cours de gaieté pour les générations nouvelles, que les jeunes, comme Planet, se portent mal parce qu'ils ne sont pas assez gais.
La gaieté est la meilleure hygiène de l'esprit et du corps, dit M"'^ Sand; se porter bien n'a pas d'autre raison que la gaieté. » Et la discussion commence pour n'en finir plus. Le capitaine Talma et Edmond Adam, tous deux mélancoliques, protestent contre la gaieté perpétuelle. L'un des deux, approuvé par l'autre, a l'imprudence de dire que l'extrême gaieté, comme l'entendent parfois M™^ Sand et Maurice, (( entame la dignité ».
C'est un haro, un toile.
M""*' Sand devient tout à coup très sérieuse. Elle est éloquente et prouve qu'il n'y a de bonté durable qu'alimentée par la gaieté, que les tristes ne sont pas foncièrement bons.
(( La gaieté, c'est comme la bonté, dit Talma, pas trop n'en faut !
— Mais, malheureux! sans bonté, les sociétés se rongent, se dévorent.
— Les sociétés vivent par l'intelligence î
— L'intelligence sans bonté fait des brutes plus brutes que mon chien Fadet qui est bon.
— Et que fait la bonté sans inteUigence.»^
— 11 n'y en a pas : n'est pas bon qui n'est pas intelligent.
— Mais votre chien Fadet .^
— Il est comme moi : bon d'abord, et intelligent ensuite. La bonté, ajoute M'"^ Sand, c'est l'atmosphère dans laquelle se vivifient les sociétés, c'est l'attirance du divin sur terre. Il n'y a que bonté dans. les voies de la vie supérieure.
Si l'on étudiait les lois de la bonté, on y trouverait jusqu'aux attractions des mondes les uns pour les autres. Il me semble qu'ils s'entr'aident avec bonté entre eux, pour maintenir les équilibres et l'ordre dans la matière, ajoute-t-elle en riant.
— Oh! ça, c'est trop fort, c'est du charabia, s'écrie le capitaine.
— C'est de la noyade, ajoute Adam. Voilà ce qui arrive à ceux qui piquent des têtes dans l'universel î
— Que ces gens-là, dit Maurice en désignant le capitaine et Adam, ont comme qui dirait leurs crânes trop étroits pour avoir celui de s'ingurgiter les idées de la colonelle; pourquoi que l'un est marsouin et l'autre pékin ? Fusilier Plauchut, ajouta le sargent, fusiHer Planet, cantinière Juliette, saluez notre chef, George Sand, et un pied-de-nez militaire à ces autres-là. »
Le tout fut fait en trois mouvements.
Puis Maurice nous donna, à M™^ Sand, à Alice, à moi, un panier vide tandis qu'il chargeait outre mesure celui des fusiliers Plauchut, Planet, et le sien.
La colonelle me prit le bras, tandis que Talma et Adam causaient en arrière, que Topaze et Maurice conversaient en langage (c pioupiou )).
Nous marchions, silencieuses, devant nous.
(( Etes-vous consciente de votre bonté, ma Juliette.^ me dit M'"^ Sand. Je voudrais connaître vos réflexions, leur série logique, con-
fessez-les moi toutes, chère enfant. Avec votre paganisme, votre conception du divin si étrange, je m'explique mal ce qui peut vous donner le sens de la bonté.
— Tous mes efforts y tendent, répondîs-je. C'est pour moi la qualité supérieure, l'unique, et c'est pour votre bonté sans limites que je vous aime infiniment. Selon moi, la bonté doit être sans cesse à la disposition des autres, mais jamais sous leur influence. Elle est pour eux et non à eiix.
— Qu'entendez-vous par là.^^
— Que je ne comprends pas ceux qui en faisant le bien en attendent la réciprocité. Ce n'est plus alors de la bonté, c'est un commerce d'échange; ce n'est plus le bien, c'est le prêt. La reconnaissance me semble détruire la gratuité du bien et fausser la bonté. Qu'on éprouve, soi, de la reconnaissance pour le bien qui vous est fait, rien de plus noble; qu'on l'exige ou la cherche pour le bien fait, c'est assimiler ce bien à un capital dont la rente vous est due. La haine de l'obligé, à qui on rappelle sans cesse le ser- A'ice rendu, me semble naturelle. Je déteste ce mot du christianisme : « Qui donne au pauvre prête à Dieu. » L'égoïsme de la société actuelle vient de ce mot. Pour moi, l'obligé est celui qui oblige, celui à qui on donne l'occasion de faire le bien utilement et qui le peut î
(( Etre en situation de fortune, d'influence, qui permette de faire le bien, y a-t-il au monde
une joie plus haute? Vous augmentez ma richesse humaine et divine de bonté, vous ne me devez rien; mais moi, je vous dois l'utiUsation de ma puissance de bonté qui, sans vous, serait stérile.
((Autrefois, on concevait la famille ù l'envers. Les choses ayant changé, vous entendez nombre de gens s'écrier : (( Aujourd'hui, les (( enfants sont des ingrats I » On les trouve coupables, monstrueux, quand ils ne sont pas journellement reconnaissants. Mais, dès qu'ils ont quitté le foyer paternel pour s'en créer un à eux-mêmes, ils ne doivent plus à leurs parents que le respect, la tendresse, point de reconnaissance. Leur devoir cesse d'être ascendant pour devenir descendant. Ils ont l'héritage du bien, de la bonté, du dévouement à transmettre à leurs enfants. La plupart des griefs familiaux, des brouilles, viennent des éternels reproches du manquement à la reconnaissance filiale.
(( J'ai tant fait pour mes enfants, répète-t-on, (( et ils ne me paient pas de retour! » Mais, ne font-ils pas pour leurs enfants ce que vous avez fait pour eux.^^ et c'est bien ainsi que cela doit être. On quitte ses parents pour suivre son mari, on paie à ses enfants ce qu'on doit à son père et à sa mère : n'est-ce pas là la loi ?
— Vous exagérez, Juliette, me dit M'"^ Sand, mais au fond vous êtes dans le vrai; surtout quan,d il s'agit, non pas d'enfants, mais d'amis ou d'obligés. Le désintéressement de la bonté
doit être absolu. Et que faites-vous quand ceux que vous avez obligés, à qui vous ne demandez aucune reconnaissance, deviennent agressifs et parfois féroces?
— Ceux-là sont les méchants, je m'écarte d'eux, mais ils ne peuvent me décourag'er, quoi qu'ils fassent, de la bonté. J'ai eu la joie de les obliger, ils sont indignes de mon bienfait, tant pis pour eux. Le bienfait me reste. Jamais un méchant ne me fera changer de caractère, jamais je ne lui laisserai la possibilité d'une mainmise sur ma honte. »
M"'^ Sand me dit de sa voix tendre : « Chère
enfant, » et elle m'embrasse.
Edmond Adam accourt en criant :
(( On me vole î » mais il ajoute, ému : « Grand
George, je vous aime de l'aimer comme vous
le faites.
— Elle mérite tous les bonheurs, mon oua, oua, lui répond M™^ Sand.
— Dieu veuille qu'elle les trouve dans mon adoration, » réplique- t-il.
Ce fut le signal des goguenardises de Maurice qui déclara que puisque la colonelle, lui, le sargent, les fusiliers Plauchut et Planet, même le capitaine marsouin Talma et le pékin Adam avaient pour ainsi dire comme une satisfaction de la conduite de la cantinière Juilliette, il la proposait à l'avancement comme lieutenantcolonel. ))
On me croira si on veut! mais l'idée d'être
nommée lieutenant-colonelle dans le régiment oii le sargent distribuait les grades à la suite de George Sand me causa de la joie, et je reste fière d'avoir été désignée comme la seconde de la première entre toutes.
M"'" Sand, en voiture, nous parla des femmes de plus en plus nombreuses qui lui paraissaient prendre conscience de leur valeur morale et intellectuelle.
(( Autrefois elles étaient cinq, aujourd'hui elles sont cinquante, dit notre grande amie qui nous cita comme exceptionnelle M""" André Léo, et me conseilla de lire son premier et son dernier volume : Double histoire et Attendre et espérer.
Nous rentrons à Toulon et l'après-midi nous allons visiter le bagne avec le capitaine Talma qui nous pilote. M'"^ Sand s'attendrit, se demande, quand elle voit une physionomie pas trop mauvaise, si ce n'est pas un innocent (( et puis, vraiment, il y a parfois, dit-elle, des expiations trop longues, et l'on devrait plus souvent réduire les peines et gracier. »
Le capitaine Talma, qui connaît bien le bagne et n'a pas, dit-il, de sensibleries, montre à M""^ Sand, dans le magasin oii l'on vend les objets fabriqués par les forçats, un grand (( Monsieur » très digne, l'air fort distingué,
dont les belles mains sont pleines d'objets qu'il nous offre.
(( Avec des mains comme celles-là on ne peut être criminel, me dit tout bas M'"'' Sand. Regardez ces mains, Juliette. »
Je regarde les belles mains du vendeur, je lui achète quelques objets et nous passons.
(( Qui est cet homme, qu'a-t-il fait.^^ demande M'"^ Sand au capitaine Talma.
— Celui-là, répond le capitaine, n'en a que pour dix ans, ce qui est trop peu. Il est libéré l'année prochaine. Gare alors aux mères qui marieront leurs fdles î
— Pourquoi?
— Le (( Monsieur » que vous avez vu est lyonnais. C'était un jeune homme d'une excellente famille, en possession d'une quinzaine de mille livres de rentes, ce qui, il y a quelques années, valait plus qu'aujourd'hui, mais est encore la grande aisance en province, aimé de ses amis, considéré dans son milieu, plusieurs mariages excellents s'offraient à lui. (( Plus tard, )) disait-il.
(( Le (( Monsieur » couvait une idée, il voulait assassiner une jeune mariée au théâtre. Il ne manquait pas une représentation, s'informait, cherchait. Enfin, un beau jour, il voit, de l'orchestre, dans une loge, des mariés de huit jours qu'il connaît; la jeune femme heureuse, rit et cause avec une amie qui entre et prend la place du mari, lequel sort un instant,
2l\0 ' MES SENTIMENTS
laissant la loge ouverte. Le (( Monsieur » fait un bond vers la jeune femme, la poignarde sans qu'elle ait le temjis de pousser un cri. Alors il se déclare satisfait.
— Et on va le laisser sortir.^ s'écrie M""^ Sand, mais il est fou, il recommencera.
— C'est mon avis, dit le capitaine Talma. On le surveillera vaguement; moi, je le tiendrais enfermé. »
M"^ Sand est un peu souffrante le soir, quoiqu'elle ne veuille pas en convenir. Maurice s'inquiète. Depuis la fièvre typhoïde qu'elle a eue il y a huit ans, elle a les intestins très délicats. Elle se soigne, malheureusement, à sa façon, c'est à-dire le moins possible, préoccupée toujours de ne donner aucun souci.
Maurice oblige sa mère à se coucher de bonne heure et nous passons une soirée fort triste, mais le lendemain M""^ Sand est mieux et nous allons à Tamaris. Elle a une grande joie de revoir ce joli coin oii elle est venue achever la convalescence de sa fièvre typhoïde.
Le temps est superbe, M"*" Sand est heureuse de retrouver la simple maison, la petite colline boisée de hauts pins et la « grande bleue ».
Lorsqu'on a vu Tamaris, on oublie ici le petit discours des gorges d'OUioules. Ce n'est pas en géologue que George Sand a peint Tamaris, c'est d'après nature. Et quelle sincérité, quel choix des « moments à décrire »; ce Tamaris s'est senti aimé et il s'est laissé pénétrer
jusqu'à livrer le secret de toutes les beautés de ses horizons, à toutes les heures du jour et de la nuit.
Un paysan reconnaît M""^ Sand et accourt lui serrer la main. Il entend le français, M*"" Sand comprend le patois, et ils causent. Je prends part à la conversation, car moi aussi je comprends le patois. M"'^ Sand demande des nouvelles de son cocher et de M. Botte.
M. Botte était le cheval du cocher avec lequel M'"** Sand faisait toutes ses excursions. M. Botte ne connaissait, comme Guzman, aucun obstacle; il grimpait partout; hélas I M. Botte est mort. M™^ Sand et moi nous aimons les paysans et prenons le même plaisir à leur conversation.
/{ Juliette, me dit-elle, en revenant de Tamaris, nous jugeons le paysan toutes deux de la même manière, nous l'honorons pour son amour du travail, son calme, sa résignation, sa philosophie souvent haute, sa passion du sol, son exclusivisme de terroir. Ne lui parlez pas d'un autre pays que le sien I L'étroitesse de son raisonnement semble parfois lui donner plus de droiture. Et dans ce pays-ci quel culte il a voué au soleil, comme il a le sens de la poésie, comme il saisit vite les mots d'esprit.
(( Apre au gain, comme partout ailleurs il n'est pas jaloux du riche qui sait dépenser sa fortune, (( faire travailler», qui est charitable et par là lui paraît mériter son heureux sort. »
M"*^ Sand nous parle aussi de ses paysans ber-
2/i2 MES SENTIMENTS
richons, de l'esprit de justice qu'il y a en eux. Elle les trouve de plus en plus clairvoyants à mesure qu'ils sont davantage instruits.
George Sand est partie me laissant le cœur plein de souvenirs très doux et très gais. Je me suis fait une règle de ne jamais souffrir des séparations, de penser toujours à la joie qui m'a été donnée et non à celle que je quitte; aussitôt l'éloignement de ceux que j'aime je me rejette d'un bond de mon cœur en arrière et je revis les jours heureux.
Je reçois bientôt après le départ de ma tant aimée amie une lettre de Maurice. C'est lui tout entier.
(( Nohant, 16 Mars 1868.
(( Chère madame,
« On est ami ou on ne l'est pas. Or, comme on l'est, ce qui intéresse l'un doit intéresser l'autre. Je sais que ma mère vous a écrit tout de suite qu'en arrivant à Paris nous avions appris l'heureuse délivrance de ma femme, ce qui ne m'a pas empêché d'êlre fort inquiet et sur des charbons ardents durant toute la journée du vendredi i3, (un fichu jour et un numéro néfaste) mais, ni le jour ni le numéro n'ont heureusement eu de l'influence : J'ai
ET NOS IDÉES AVANT 187O 2l\S
trouvé le lendemain malin ma femme aussi bien que possible, avec une seconde petite fille, aussi jolie que possible à cet âge-là. Enfin tout est pour le mieux et, comme j'en suis bien heureux, je veux vous en faire part. Je ne me doutais pas mercredi soir, en jouant nos derniers petits jeux de printemps à Toulon, que je me trouvais à la tête de deux jeunes filles depuis un quart d'heure ; je veux vous faire part aussi de la tristesse, je souligne, que j'ai eue de vous quitter, vous et Topaze. Je commençais à m'habituer si bien à rire et à prendre la vie en voyageur incommode^ je disais au fusilier Plauchut : (( Pourquoi donc M'"^ Juliette n'est-elle pas là pour manger de la langue fumée et du saucisson avec nous.^^ Il me répondait : Et Topaze .^^ Nous jouerions à « coq-à-l'âne » vole! » Enfin pour noyer nos regrets nous avons trinqué plusieurs fois à vos santés à toutes deux. Est-ce que les oreilles ne a^ous ont pas tinté .^^
(( Le proverbe dit : (( Il n'y a si bonne compagnie qui ne se quitte. » Et le proverbe cette fois ne disait que trop vrai.
(( Il a fallu se distancer invraisemblablement à celui-ci, mais on se retrouvera bientôt, j'espère, sous un ciel moins beau que celui de Bruyères, mais qui ne manque pas de charme non plus. Nous avons trouvé tout en train de bourgeonner, comme le nez de l'un de nos amis, et un soleil qui ne donne pas de coups, mais qui n'en est pas moins chaud pour la saison.
(( Déclarez à Topaze que je voulais donner son portrait à Lolo, mais qu'après mûre réflexion je le garde pour moi. Lolo déchirerait Topaze, et Topaze m'est chère! Ce n'est pas que j'eusse besoin de son portrait pour me la rappeler, son image est gravée dans mon cœur.
(( Je n'ai vu aucun de nos amis communs à Paris, 011 je ne suis resté que sept heures. J'y ai laissé Planet, qui n'a cessé de me parler chaleureusement de Bruyères. Il espère bien que vous lui ferez l'honneur de camper dans ses terres, quand vous viendrez fouler de votre pied mignon le sol berrichon.
(( Adam est-il un peu reposé de celle vie nomade et extravagante que nous lui faisions faire .^^ Dites-lui bien qu'il a conquis mon amitié et que, lorsqu'il sera à Nohant, nous lui ferons oublier le Grand-Pin.
(( Je termine la présente, style de régiment, en vous embrassant sans permission et subséqaemment sur les deux mains. Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. Lolo embrasse Topaze. La petite dernière bave pour le quart d'heure. Amitiés à Adam. A vous de cœur.
((Maurice Sand.»
M'"^ Sand ne m'avait pas écrit, contrairement à ce que croyait Maurice, mais l'une de mes meilleures amies, M™^ Le Barbier de Tinan, fille de Merlin de Thionville, venait de m'envoyer
une lettre de ma grande amie, qui me comblait de joie.
« Chère amie, lui disait M'"^ Sand, je suis revenue vendredi dernier et repartie tout de suite pour Nohant, vu que j'ai trouvé chez moi une lettre de ma Lina, m'annonçant qu'elle était accouchée la veille. Elle s'était trompée d'un mois, car l'enfant est superbe et bien terminé. J'ai été un peu bouleversée de celte surprise et fatiguée de ce long trajet à la vapeur, mais j'ai trouvé la petite mère en bonne santé et très vaillante, la petite fille en appétit et noire Aurore florissante.
(( Il me fallait cette raison majeure pour m'empêcher d'aller vous raconter nos gaietés, nos joies de Bruyères et la délicieuse amitié de notre Juliette et de Topaze. Adam, aussi, est charmant, et nous avons passé là un mois d'ivresse. A présent, c'est le bonheur de la famille et du chez soi, etc. »
Je reçois enfin la lettre de M'"'' Sand.
« Nohanl, dimanche ou samedi soir (je ne sais plus).
« Lina s'était réellement trompée d'un mois. L'enfant est venue bien à terme, très complète, très belle, brune comme Lolô, avec de grands yeux noirs comme Lolo, c'est une Lolo numéro deux. Elle dort et elle tette parfaitement. La petite mère n'a souffert que deux heures, elle n'a
pas le moindre accident et la voilà à son troisième jour, sans fièvre de lait, mangeant avec avidité les huîtres queje lui apporte. Nous trouvons donc la besogne faite sans nous et bien faite, notre chère Lina, gaie et heureuse, et notre chère Lolo, dont nous avons saisi le réveil en arrivant à sept heures du matin, grandie, grossie, fraîche avec sa peau brune et ses yeux de diamant noir, ivre de joie de nous retrouver. Elle n'a pas permis à son père de prendre un instant de repos. Depuis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir, elle a été dans ses bras, criant dès qu'il voulait la quitter une minute, parce qu'elle croyait qu'il allait repartir, c'est une 'passion, et, quant à lui, il est et sera à jamais son esclave. Nous sommes heureux, il nous fallait cela pour ne pas trop regretter les douceurs de votre chère amitié et les beaux et bons jours passés avec vous, avec Topaze, Adam et les bons vieux camarades qui se sont mis tout de suite à vous aimer comme nous faisons. Nous trouvons ici un temps splendide, la végétation aussi avancée que dans le Midi et des fleurs en tapis, comme le Midi ne les connaît pas, un air suave et tiède et pas de mistral, mais pas de Juliette, pas de Topaze: c'est une grande infériorité qu'il faut signaler aux naturalistes. Nous ne sommes pas fatigués. J'ai dormi une heure à Paris, puis toute la nuit dans le coupé de Paris à Châteauroux.
(( C'est probablement Gabrielle qu'on nom-
ET NOS IDÉES AVANT 187O 2l\^
mera le petit amour, Jeanne d'un nom d'Aurore et Lucie d'un des miens.
(( Maurice vient d'aller se coucher, je vais en faire autant et rêver aux beaux jours du printemps qui nous réunira à vous ici.
(( Ma Lina me fait parler de vous toute la journée et vous aime déjà de tout son cœur.
(( Je vous embrasse un million de fois. Merci, ma Juliette, pour votre amitié que je vous rends bien, allez I
(( G. S AND
Je pourrais donner ici d'autres lettres précieuses de M™^ Sand à moi, mais ce seraient celles publiées dans sa Correspondance. Lina me les ayant demandées, je ne pouvais les lui refuser. Je n'en ai gardé que quelques-unes d'inédites.
Nos amis politiques nous écrivent beaucoup, à Adam et à moi, à propos des projets de loi sur la réorganisation de l'armée, la reprise de la discussion de la loi sur la presse et sur la liberté de réunion.
La réorganisation de l'armée occupe fort peu nos amis, qui se passionnent autrement lorsqu'il s'agit de la presse ou du droit de réunion.
Pelletan écrit à Adam que toute l'opposition est d'accord pour considérer, selon le mot de
Jules Favre : « L'armée permanente comme une menace contre la liberté. »
La loi sur la presse intéresse d'autant plus notre parti, que les persécutions contre elle recommencent. Le Figaro est condamné pour offense envers la Chambre à 5.5oo francs. Ce serait la ruine pour tous les journaux de l'opposition, si le gouvernement prenait goût à ce genre de persécution. Le Figaro est riche, mais nos journaux ne le sont guère.
Enfin, enfin, un grand pas est faiti La loi sur la liberté de réunion est votée. Voilà une liberté dont nous allons user, et, s'il se peut, abuser I
Peyrat m'écrit qu'il est dans la joie. Nul plus que l'Avenir national n'a combattu plus courageusement pour le droit de réunion, la liberté de la presse, la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Frédéric Morin, Brisson, Etienne Arago, Desonnaz, ses cliers auxiliaires, comme les appelle Peyrat, se sont réunis pour fêter le : « Et d'une I » Mais Adam manquait.
M'"'' Szarwady, ma voisine, dont nos expéditions et parties avec George Sand m'ont fait beaucoup négliger le voisinage, me parle de lettres qu'elle a reçues à propos d'Hamlet^ d'Ambroise Thomas. Nilsson, en Ophélie, est idéale, paraît-il, elles grognements des Shakespeariens de voir Hamlet u chanté », ce qui est révoltant, disent-ils, n'empêchent pas le grand succès du compositeur et des chanteurs.
Une lettre de Girardin provoque entre Edmond Adam et moi des explications.
Il me priera, dit-il, quand je serai sa femme, de ne plus répondre aux lettres de Girardin et au salut (( de l'assassin de Carrel », si je suis à son bras.
Je m'attendais à ces exigences, j'y cède et j'en écrirai franchement à Girardin; mais un désaccord plus grave et moins facile à résoudre s'élève entre nous. Adam veut qu'en revenant au Golfe, l'automne prochain, nous habitions le Grand-Pin. Je refuse.
(( Si c'est une condition que vous voulez m'imposer, dis-je, je ne l'accepte pas, je ne veux pas quitter mon Bruyères . En vous aimant, je n'ai pas cru être obligée à aimer le Grand-Pin .
— Je vous en supplie, me dit Edmond Adam , acceptez d'habiter le Grand-Pin au moins les deux ou trois premières années de notre mariage. Je ne puis cependant pas courir le risque d'être appelé dans tout le pays, oii vous êtes connue et oii je ne le suis pas, d'être appelé M. Lamber!
— On m'appellera M"'" Adam, j'en suis sûre, croyez-moi.
— Non, je ne le crois pas, répète avec insistance Edmond Adam, je suis certain qu'on m'appellera M. Lamber. Autant j'aime votre nom quand vous le portez, autant il m'humilierait.
— C'est bien, je le garderai! »
Malheureux tous deux, nous nous quittons
brouillés, irrités chacun contre l'autre qui court le risque de faire le malheur de toute sa vie pour une question de maison.
J'ai la fièvre, je ne dors ni ne mange plus. Alice sait ce qui se passe entre Adam et moi, elle pleure de me voir pleurer, mais elle non plus ne comprendrait pas que nous quittions notre Bruyères.
Durant quatre jours, Adam et moi, si voisins, nous ne nous voyons pas. Nous ne sortons ni l'un ni l'autre dans nos jardins, pour ne pas courir le risque de nous rencontrer.
Du balcon de Bruyères, le -cinquième jour, je vois la voiture du docteur Maure, arrêtée à la petite porte du Grand-Pin. Adam serait-il malade.^ L'angoisse me prend et je m'accuse de dureté.
Tout à coup, le docteur Maure et Edmond Adam sortent du Grand-Pin, montent la roule de Bruyères... Que se passe-t-il .^^
Ils entrent. Adam est tout pâle, tout changé. Mais moi non plus je n'ai guère belle mine.
((Ah! les fous, s'écrie le docteur Maure, à leur âge, se faire des conditions, s'entêter! Quand le bonheur court au-devant d'eux, ils se sauvent. Qu'on se réconcilie tout de suite. »
Adam me tend les bras. J'hésite. Le docteur Maure fait sa lèvre allongée, goguenarde.
(( Il habitera Bruyères! Embrassez-le. C'est un gros chagrin pour lui, le plus g:rand sacrifice qu'il puisse faire. »
Je me jette dans les bras d'Adam avec des merci joyeux, mêlés à des sanglots.
(( Juliette, Juliette, pardon, j'étais insensé. J'aurais dû comprendre! votre cher Bruyères, que vous avez fait de vos mains, vous ne pouviez le quitter pour une autre maison si proche. Moi, je n'ai fait le Grand-Pin qu'avec de l'argent. Dès demain, je convoque les entrepreneurs. J'agrandis Bruyères, et, l'an prochain, quand nous revenons, nous sommes chez nous chez vous. ))
Notre vieil ami nous invile à aller le mardi suivant à Grasse, fêter le renouveau de notre belle joie, à laquelle il prend une part si grande.
Nous allons à Grasse, nous faisons des plans de maison doublée, d'escalier triplé en largeur. Adam aura toute une aile à lui seul, il sera tranquille, ce vilain vieux garçon, et pas un de ceux qui m'aiment dans le pays ne m'appellera autrement que M"*^ Adam; tous sont prévenus. Au retour, plus de Zuliette Ldmherrrl l'an prochain, on la gardera pour ses livres.
Nous sommes rentrés à Paris, mariés le surlendemain et heureux à rendre jaloux. Mais nos amis, au contraire, jouissent de notre bonheur; ils s'attachent plus encore à nous, ils aiment notre maison, et ne passent pas sur le boulevard Poissonnière sans monter, surtout le soir.
Et le petit salon de la rue de Rivoli devient un grand salon.
Mon père est dans une joie qui, prétend-il, dépasse les noires. Paul Bert, Claude Bernard, en leurs cours, en leurs laboratoires, n'ont plus de secrets pour lui. L'Empire croule à mesure que la science s'édifie.
Il y a une histoire qui ajoute à ses ravissements, c'est celle du dîner gras donné par Sainte-Beuve, sénateur de l'Empire, le jour du Vendredi-Saint.
Mon père sait le menu par cœur. On a mangé du filet au vin de Madère, du faisan truffé. Les sept convives, les sept sages, les sept libres penseurs étaient : le prince Napoléon, About, Flaubert, Renan, Robin, Sainte-Beuve. Mon père a oublié le septième, et il en est désolé.
Enfin, d'autres que lui, Jean-Louis Lambert, et pas des plus minces comme situation et comme talent, osent se dresser contre l'obscurantisme. Mon père n'a jamais cessé, même à Blérancourt où il scandalisait tout le pays, de manger de la viande le Vendredi-Saint. C'est l'une des formes de sa protestation contre les (( ténèbres du moyen âge, contre le cléricalisme! ))
(( Mais, papa, Sainte-Beuve ne devrait pas te paraître si admirable puisqu'il déclare ne l'avoir (( pas fait exprès ». Sa lettre au président Troplong n'est guère crâne I Et, admets-tu les explications assez plates qu'il donne à ses lecteurs
catholiques du Lundi, lorsqu'il leur dit que ses six volumes de Port-Royal portent à chaque page la marque du respect pour le christianisme, et de FinleUigence qu'il croit en avoir, par le côté historique et aussi par le sentiment moral. Sainte-Beuve n'est pas encore des liens, va... Sais-tu quel est ton homme au point de vue de l'anlicléricalisme.^^ C'est Plon-Plon, qui a voulu ce dîner gras le Vendredi-Saint, car il est bien établi que c'est lui qui l'a demandé. Te voilà « Palais-Royal », pauvre, pauvre auteur de mes jours I
— J'ai avec moi Flaubert, About, Renan, qui ne sont pas piqués des vers, il me semble.
— Mais qui sont tous ce Palais-Royal » I Tu auras beau faire, te voilà rallié Bonapartiste. »
Mon père est navré.
« Tu t'appliques à me désillusionner, comme ta mère à me soupçonner, » me dit-il.
Ma fille est très intéressée et très amusée par un cours que M'"^ Sand nous a indiqué. C'est celui de la fille d'un républicain de i8/t8, M"'' Nancy Fleury, qui a une façon d'instruire très intelhgente, à laquelle Alice a pris grand goût.
M""" Sand m'écrit :
(( Paris, 17 mai 1868.
(( Dites-moi si vous acceptez la dédicace à vos initiales, ou si vous aimez mieux votre nom entier, ou si, enfin, vous ne voulez que les trois
2b l\ MES SENTIMENTS
étoiles et l'intention, en tête de l'épreuve que je vous envoie. Ce qui m'a rendu la chose incertaine, c'est que, quand je vous écrivais ces lettres, vous étiez Juliette Lamber, et que vous êtes devenue M'"*' Adam pendant la composition à l'imprimerie. Réglez vous-même tout de suite, avec l'avis du cher époux, ce qu'il faut mettre en tête. Buloz attend, comme Louis XIV.
(( Si, dans ce qui s'adresse à vous personnellement à propos du paganisme, vous trouvez quelque chose à redire, dites-le. Je veux vous être agréable de tous points, et je referai ou supprimerai tout ce qui ne le serait pas, si mon expression avait trahi mon intention.
(( Tirez-moi d'incertitude à propos du fait que voici. J'ai écrit, il y a quelques jours, à M. Peyratpour le prier de me payer le plus cher qu'il pourrait, je ne veux pas même savoir le prix, le petit article sur Patureau, et d'envoyer cette petite somme à Joseph Patureau, rue de Cluis, 7, à Châteauroux. C'est le fils aîné de mon pauvre ami, un vigneron bien pauvre qui est forcé d'aller à Gastonville aider ses frères à liquider. Il a de quoi faire le voyage, moyennant l'ajoutance que je lui ai promise du prix de l'arlicle. J'ai cru devoir associer M. Peyrat à cette petite bonne action.
(( Aidez-moi en ceci. Je vous embrasse et je vous aime.
(( G. Saind. ))
M'"*' Sand est à Paris. Elle dîne chez nous souvent, seule avec ceux qu'elle appelle : ses amis de Bruyères.
Notre grande amie est venue pour l'accouchement d'Esther Lambert. Elle a convoqué, avec Depaul, Nélaton et Tarnier. Elle a voulu s'entourer de toutes les lumières de la science pour décider du sort d'Esther. Tarnier a cité un exemple semblable à celui cité par mon père, et Depaul a pour l'instant rengainé son grand couteau, mais M""® Sand n'en demeure pas moins douloureusement inquiète.
Avec une pareille angoisse, elle change d'appartement. Elle quitte la rue des Feuillantines pour la rue Gay-Lussac. Nous lui répétons qu'elle est encore trop loin pour nous.
Elle me dit : « Et puis, après, quand je serais trop loin des Adam, est-ce que je ne vaux pas la peine qu'ils se dérangent. ^^ »
Répondez donc a cela !
Je vais ce matin, avec mon ami de Ronchaud, au Salon. Malgré ma brouille avec M™^ d'Agoult, il m'est resté fidèle comme à elle.
Nous admirons ensemble tous nos maîtres de choix, et nous raisonnons à l'infini sur nos goûts. De Ronchaud est le meilleur guide qu'on puisse trouver pour le Salon. Dès la première quinzaine, il a vu chaque toile une à une, l'a jugée et classée.
n me signale le tableau d'un jeune élève de Meissonier, dont tous les critiques sont enlhou-
siasles, sur lequel About a fait un article vibrant, disant qu'un nouveau grand peintre militaire nous est né. C'est Edouard Détaille avec sa Halte des Tambours.
Claude Bernard a remplacé, il y a quelques jours, Flourens à l'Académie française, et mon père m'a dit hier que l'Académie remonte dans son estime.
(( Cette fois, ajoute-t-il, tu ne pourras pas ergoter sur ce qu'a dit Sainte-Beuve dans son discours sur la loi de la presse I À-t-il, oui ou non, prononcé, devant les bonzes du Luxembourg, cette phrase aussi courageuse que scrupuleusement vraie : (( Le parti clérical fait feu de tout bois contre la pensée moderne, mais ses efforts désespérés ne parviendront pas à éteindre la lumière. »
Les archevêques de Bordeaux et de Lyon qui, selon mon père, sont les plus ardents champions de « l'infâme » , ont dénoncé la définition de l'homme de Littré dans son dictionnaire de médecine, et mon père éprouve sur ce fait une impression complexe. Pour lui, (( ces gens-là )) ont cru scandaliser, quand, à leur insu, ils ont répandu la bonne parole en citant Littré.
(( Il n'y a que la science matérialiste pour lutter contre les partis pris du (( boisseau », répèle mon père. Est-ce que Dupanloup n'a pas réédité ces derniers jours le fameux principe : (( Pas de salut en dehors de l'orthodoxie. »
N'a-t-il pas ajouté que le théisme et l'athéisme se valaient? Vois, les a calotins » triomphent malgré le demi-courage de Duruy, reprend mon père. Tant mieux, la lutte passionnera davantage. »
Enfin je reçois le billet suivant de M™" Sand :
« Paris, 25 mai.
(( Ma chère Esther vient d'accoucher d'un enfant bien vivant. Deux heures de rude travail, mais tout va bien et la victoire est remportée. Elle n'oublie pas l'intérêt que vous avez pris à elle et vous remercie. Je ne peux pas la quitter aujourd'hui. Je vous aime.
(( G. Sand. ))
Adam m'apporte le premier numéro de la Lanterne. Le Paris de tous les milieux ne s'occupe, ne parle pas d'autre chose.
C'est Villemessant et Dumont qui ont fondé la Lanterne avec Rochefort. Quel coup de canon ! Qui ne se rappelle la première phrase de la Lanterne :
(( L'empereur compte trente-six millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement. »
La fureur est si violente que tous les journaux officiels et officieux fulminent contre Rochefort. L'Inflexible l'insulte dans sa famille, dans ses enfants, de façon si révoltante que Rochefort,
qui ne peut trouver Fauteur, Bassy, je crois, va rosser l'imprimeur à coups de canne.
Ceux qui se sentaient le plus atteints par le succès fou de la Lanterne, c'étaient les grands exilés. Après l'anti-militarisme inoculé à chaque mot dans les (( blagues » de la duchesse de Gérolstein, voilà que la politique devenait de l'ironie gavroche. C'était le pied-de-nez remplaçant le grand geste de l'anathème. On riait de l'ennemi. Comment pourrait-on maintenant l'excommunier sans ridicule au nom des immortels principes.^
La lutle contre la forteresse impériale n'était plus que de la gaminerie et ressemblait de moins en moins à la prise de la Bastille.
Ernest Picard en était à regretter sa campagne en faveur de la suppression de l'autorisation préalable pour la fondation d'un journal. Le fait est que les mots spirituels d'Ernest Picard commençaient à paraître lourds à côté de ceux de Rochefort.
Delescluze lui-même, en son RéveiU laissait percer sa tristesse, et il disait dans l'intimité son chagrin de voir les grands martyrs nationaux retour de Cayenne céder la place à un homme de croc-en-jambe.
Aux Tuileries on était affolé, et il y avait de quoi !
Adam, qui aimait beaucoup Rochefort, ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouvait du succès de la Lanterne, succès colossal. On ne pouvait
ET NOS IDÉES AVANT iSyO 269
faire un pas sans voir le premier numéro dans toutes les mains ostensiblemenL
M'"^ Sand, Maurice Sand et jusqu'à Aurore et Gabrielle nous ont invités à aller à Nohant.
Adam, qui n'accepte jamais d'invitation de séjour à la campagne, est heureux de se préparer (( au petit voyage chez le grand George » . Topaze est folle de joie à la pensée de revoir M"''' Sand, Maurice, et de connaître Aurore et Gabrielle.
(( Chers enfants, .quand vous verra-ton? nous écrit M'"^ Sand*. On vous attend maintenant tout l'été, sans aucun autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois. Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes. Je me porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver, mais elle a un si bon fonds que ses petites colères ne sont que d'un instant. Elle stupéfait par son intelhgence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours, Son père en est toujours fou. Nous vivons dans Je plus grand calme, sans ouvrir un journal, et nous plongeons tous les jours dans l'Indre et dans la
* Lettre de Nohant, 8 juin.
aGo MES SENTIMENTS
botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos enfants gardent la santé et la vie, nous sommes des gens très heureux dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas beau, mais il est aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes chaussures si vous voulez faire quelques pas dehors.
(( Venez, quand vous aurez assez des amusements de votre installation, dans une nouvelle existence. On tâchera d'amuser Topaze et de vous distraire. Apportez votre ou vos romans, vous me les lirez. Ça peut servir d'avoir un écouteur attentif, sincère et jaloux de vous conserver votre individualité.
(( Je suis contente que les lettres vous plaisent. Buloz, en lisant que vous êtes païenne, a été effrayé et m'a demandé si vraiment vous consentiez à ce que votre nom soit en toutes lettres. J'ai dû lui dire que vous aviez lu l'épreuve avant lui, avec droit absolu de corrections et de suppressions.
(( Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Topaze et pour Adam. A bientôt, n'est-ce pas.^^
« G. Sand. ))
Adam est dans une admiration enthousiaste du discours de M. Thiers sur les finances. Il est compétent. Le soir même, il va féliciter le grand petit homme, comme il l'appelle. Au retour, il me raconte que M. Thiers l'a beaucoup
prêché pour qu'il renonce à l'abstention, et se présente à la première occasion comme candidat :
(( Grévy, l'abstentioniste entre tous, dit M. Thiers à Adam, Grévy, vous entendez, Grévy ! va se présenter le mois prochain dans le Jura. ))
Adam est tout ému'de la nouvelle, et de plus en plus ébranlé dans ses convictions, par conséquent dans ses principes. J'en ai un vrai chagrin. La loyauté absolue d'Adam m'appartient comme à lui.
Elle est notre bien commun et notre lien, j'ai le droit de la défendre. Prêter un serment qu'on est résolu à ne pas tenir, c'est être déloyal et coupable.
L'avenir nous réserve- t-il des luttes douloureuses sur cette question.^ je le crains. Aurons-nous à propos de l'abstention notre seconde q-uerelle.^^ Allons-nous entendre un jour l'honneur public de façon différente. Il n'a pas voulu être M. Lamber, voudrais-je être M*"" Adam, femme d'un sermentiste, c'est-àdire d'un homme que j'aime, que j'admire pour sa valeur morale intacte, et qui l'entamerait à mes yeux .^^ D'autres peuvent faire la (( besogne » politique qu'ils font, mais qu'Adam, que lui, qui montait à une barricade sans armes, qui refusait la croix de commandeur votée par acclamation à l'Assemblée nationale, parce qu'il ne voulait pas de recompense gagnée
dans une guerre civile, qui donnait sa démission de Conseiller d'Etat pour ne pas prêter le serment après le 2 Décembre, il le prêterait aujourd'hui, non, c'est impossible, impossible!
Un ami d'Adam et de M'"^ Sand, spirituel, gai, amusant, et qui avait un vrai talent d'écrivain, s'est tué après avoir lutté pendant des années contre une misère affreuse que nous ignorions tous. S'il avait confié à M"'*' Sand, à Adam, cette misère, tous deux l'auraient sauvé !
Nous nous disposons à partir pour Nohant, M™^ Sand nous a écrit il y a quinze jours :
(( Certainement, il faut venir pour le 5 juillet, et même pour le 3o juin, si vous pouvez; le 3o est l'anniversaire de Maurice, le 5 est le mien. J'entre ce jour-là dans ma soixante-cinquième année, et c'est un jour de bouquets et d'embrassades. Tout notre été est à vous, et le plus tôt sera le meilleur. On A^ousaime, on vous embrasse, on vous attend...
(( G. Sand. »
Enfin, nous décidons de partir le l\ juillet, et nous écrivons, Adam et moi, une double lettre. M™^ Sand nous répond :
(( Chers enfants, nous vous attendons le 4 pour dîner. Vous partez de Paris vers neuf heures. Vous trouverez a Châteauroux ma voiture et des chevaux de poste, vous viendrez
ainsi en deux heures et demie, et vous serez à Nohant entre six et sept heures.
(( Nous sommes heureux et impatients, et nous vous aimons tous tant que nous sommes.
(( G. Sand.
(( P. S. — J'écris II Plauchut de venir, vous voyagerez ensemble. J'attends aussi ce jour-là probablement mon ami Harrisse. Votre cher malade va tout à fait bien, j'espère. »
Mon cher «malade », c'était mon père, dont je venais d'être mortellement inquiète.
L'opération de la pierre, tant retardée, avait dû lui être faite par son ami, le docteur Voillemier.
Yoillemier et mon père nous avaient répété : (( C'est une opération des plus simples. » Cependant, j'avais voulu être là. Je demandai à Voillemier, devant mon père, si on allait l'endormir; tous deux, en même temps, me répondirent un non indigné, comme si j'avais douté du courage de mon père.
Voillemier était assisté d'un aide.
Ma mère et moi, nous nous tenions dans la chambre à côté, lorsque nous entendons un cri déchirant de mon père. J'entre, Voillemier, pâle, défait, me dit :
(( Un malheur, un grand malheur.
— Quoi, qu'arrive-t-il, mon Dieu.^ »
C'est mon père qui répond.
(( L'instrument s'est ouvert dans ma vessie, et ne se referme plus. »
Yoillemier regarde son aide, tous deux s'interrogeant avec des yeux effarés.
(( Arrachez l'instrument, Yoillemier, dit mon père avec un calme qui me donne le frisson. Il ne faut pas que vous, Yoillemier, vous soyez accusé d'imprudence ou d'imprévoyance, et que je meure avec votre instrument dans le ventre. Il ne s'agit pas de moi à cette heure, mais de confraternité professionnelle. »
Devant le sang-froid de mon père, Yoillemier retrouve le sien. Il arrache l'instrument...
Le soir, mon père est en danger! Yoillemier me dit :
(( Savez-vous qu'il a fait un acte de superbe héroïsme, mon pauvre Lambert .^^ Je le sauverai ou je cesse d'opérer, »
Mon père se rend un compte exact de son état.
Je songe à la mort de Jean Rcynaud, mort d'une opération de la pierre parla lilhotrilie, et j'ai peur. . . je ne puis dominer mon angoisse.
Mon pauvre papa me demande de ne pas le quitter. Est-ce qu'il a lu dans ma pensée.^^
(( Qui sait si Jean Reynaud n'est pas mort de ce qui m'arrive! » dit-il.
Et comme je ne puis retenir mes larmes :
(( Tu comprends que je ne peux pas mourir comme ton papa de Cannes, ce serait par trop cruel pour foi. Je ne mourrai pas. . . »
ET NOS IDÉES AVANT 187O a65
Et il répète plusieurs fois ce mot.
Quand Voillemier revient le lendemain mâtin, mon père a moins de fièvre. Quelquesjours plus tard, Voillemier, après lui avoir tâté le pouls, l'embrasse.
Il est sauvé !
(( J'ai dompté le mal par ma volonté, dit mon père. Pour vous d'abord, Voillemier, pour ma fille, et puis parce que j'aime la A^ie. »
Le 4 juillet, nous partons de Paris avec Plauchut et M. Harrisse.
M. Harrisse est un phraseur, il fait le cicérone avec un pédantisme insupportable. Nous le prenons en grippe dès la première heure.
Lorsque nous approchons de Nohant, il nous dit avec solennité :
« Après un voyage en Suisse avec Liszt et M'"" d'Agoult, George Sand vint à Nohant.
(( Depuis 1889, en ramenant de Majorque Chopin condamné, elle s'est installée à Nohant. Elle en a fait l'abri par excellence, la douce retraite oii on la retrouve toujours sereine, la solitude bénie oii l'on se retrempe, oii l'on se sent attiré comme ami de choix.
(( Elle le dit elle-même, ajouta M. Harrisse en nous montrant la campagne d'un beau geste, qui d'ailleurs nous empêchait de la voir, le pays n'est pas beau, il n'a rien de grand.
peu de joli, mais quelque chose d'harmonieux dans les lignes, que tout le monde ne découvre pas.
— Initié par vous, on peut essayer, répondis-je déjà ironique.
— Les hostilités commencent, ajouta Plauchut, je m'y attendais. ))
Nous sommes à Nohant, et l'on s'embrasse! M™^ Sand, Maurice et la chère Lina, que nous croyons sur l'heure avoir toujours connue, nous accueillent avec une joie qui nous rend tous heureux.
A peine avons-nous le temps de nous habiller que le dîner sonne. La gaieté est la même qu'à Bruyères.
Après dîner, l'installation se fait dans le grand salon tout meublé de vieux meubles Louis XIV. Un lustre de Venise miroite, placé très haut sous les lampes qui garnissent la table. Il y a dans le salon deux pianos de Pleyel, l'un vieux, sur lequel Chopin a composé, et un plus neuf, sur lequel joue George Sand. Elle est musicienne incomparable. Mozart, Gluck, la passionnent, et nous l'avons entendue, des soirées entières, exécuter de mémoire un de leurs chefs-d'œuvre. On ne peut oublier l'art et le sentiment avec lesquels elle les interprète.
Nous nous groupons autour de la grande table ovale ; les uns y font leur correspondance, les autres y lisent. Maurice dessine, et souvent
nous croque en caricatures, Lina fait de petits ouvrages, M™^ Sand est absorbée par une patience. Adam prend l'habitude d'y apporter ses journaux, Alice joue à la bataille avec le bon Plauchut. Moi, je rêve.
Le salon est grand ouvert, les senteurs du dehors y entrent, les étoiles y regardent cu-
I rieuses. Au dedans, les belles tapisseries sont presque entièrement recouvertes par les tableaux dont chacun attire la curiosité ou l'admi-
I ration. Un pastel de La Tour représente Maurice de Saxe avec sa cuirasse miroitante, ses cheveux poudrés. Il domine les nombreux portraits de famille qui l'entourent.
Maurice se moque de moi tandis que je
L regarde et que je m'informe, et il prétend que
i ses « ancêtres » m'impressionnent et m'inspirent pour lui un respect qui me manquait outrageusement jusque-là.
Des esquisses de Delacroix m'arrêtent longtemps. Je trouve de lui, aux murs du salon de Nohant, des choses admirables.
Le portrait de M'"' Sand enfant est là. Elle est jolie à croquer. Aurore lui ressemble étonnamment. La mère du maréchal de Saxe, Aurore de Kœnigsmarck, rappelle Maurice. Je le lui dis, et il me fait une scène comique.
(( Apprenez, irrespectueuse Juliette, que c'est moi qui rappelle mon aïeule, la très noble Aurore de Kœnigsmarck. »
La grand' mère de George Sand nous regarde
avec curiosité. Mes yeux ne peuvent se détacher d'elle, qui a été pour sa petite-fille ce que ma grand'mère a été pour moi.
Le lendemain, grand branle-bas. Maurice a passé toute sa nuit à décorer le rez-de-chaussée de guirlandes faites par des paysans, en dehors du château, pour que M""^ Sand ne s'en doute pas ; Maurice est le premier décorateur du monde. Les fleurs, la verdure, courent suspendues à tous les coins de la maison.
A l'heure du déjeuner, on tire des coups de canon. Tous, nous accourons à l'appel. Alice et moi, nous sommes allées dès le matin dans les champs faire des bouquets que Maurice trouve dignes de la cérémonie,
La toute petite Aurore, en grande toilette, est déjà l'amie de Topaze. Elles se tiennent par la main et s'extasient sur les décorations de la fête de « bonne mère ». Nous sommes tous parés de nos plus beaux atours, et nous attendons, un peu émus, celle pour laquelle nous avons le culte qui nous lie si amicalement les uns aux autres.
Maurice tient un compliment illustré à la main et rédigé en langue militaire.
La voilà! Dans le vestibule sont les gens de la maison, qui crient : « Vive la bonne dame ! »
Maurice lit, M™^ Sand rit, avec les yeu:x un peu humides, et embrasse son bien-aimé fds en disant :
(( Ce que tu es adorablement stupidc! »
L'un après l'autre, nous débitons nos vœux.
Adam dit : (( Le oua oua aimera mieux et plus fort cette année que l'autre. »
J'ajoute : « Le bonheur à Nohant est aussi bleu qu'à Bruyères. »
Alice porte Aurore jusqu'aux lèvres de sa (( bonne mère », et toutes deux répètent en même temps leurs souhaits.
Piauchut, Planet, les deux fusiUers, sont nobles devant leur colonelle, et s'expriment en termes choisis.
Harrisse parle de l'œuvre de George Sand, et nous faisons les pantins derrière lui.
On déjeune gaiement, on se promène toute l'après-midi, on goûte et l'on ne dîne pas, car on doit souper après les marionnettes.
Enfin nous allons assister à une représentation de ces marionnettes, qui passionnent tant notre curiosité. Nous connaissons par leurs noms avant de les voir : Balandard, Coq-en- Bois, le capitaine délia Spada, Isabelle, Rose, Céleste, Ida, et tous, toutes. Alice rêve du monstre vert, Beizébuth. Elle demande qu'il apparaisse.
Nous sommes en costume de grande première, décolletées. Le programme de la soirée est affiché partout. Les marionnettes jouent Alonzi Alonzo le bâtard, oa le brigand de las Sierras.
Maurice passe vingt nuits pour amuser une heure son adorée mère.
Notre impatience est grande. M""" Sand n'est pas la moins occupée de cette (( première ». Elle questionne Maurice curieusement. Il reste muet.
(( Songez, me dit-il, comme le risque d une chute est grand pour celui qui tient le rôle des acteurs au bout de ses doigts, qui est l'auteur de la pièce, le décorateur, le machiniste, le directeur. Et si Adam allait faire oua, oua! si Topaze et sa mère étaient comme qui dirait rasées !
— Ça sera exécrable, » marmotte le fusiHer Plauchut.
M'"'' Sand se fâche, presque sérieusement.
(( Trente jours d'arrêts au fusiher Plauchut, en rentrant a Paris, prononce avec dignité le sargent.
— Endossés, les trente jours, à la condition que tu viennes me les faire faire, sargent, » répond le fusilier.
Enfin, le moment solennel arrive. Nous défilons gravement, selon le rang que M""^ Sand nous assigne. Nous entrons dans la salle de théâtre, que nous ne connaissons pas encore et qui est brillamment éclairée . A gauche, la grande scène où l'on joue la grande comédie, en face, le théâtre des marionnettes avec un rideau étonnant peint par Maurice, bien entendu.
Le rideau se lève ; la toile du fond a des perspectives extraordinaires. Nous voilà transportés en Espagne, dans las Sierras.
Nous sommes prévenus qu'il est permis d'in-
terpeller les acteurs, que l'action et le dénouement lui-même peuvent être influencés par les spectateurs, Maurice n'ayant de respect que (( pour ce genre de suffrage universel ».
Balandard, directeur de la troupe, entre, et nous apprend ce que je viens de dire; le personnage à la fois gourmé et sympathique, ajoute : (( On va s'amuser! »
Oh! Balandard! sa redingote, son gilet blanc impeccable, son immense chapeau qui le couvre, ou qu'il tient à la main avec tant de dignité. C'est George Sand qui est son tailleur, et il s*en vante à tout propos.
Dans la crainte que nous ne sachions pas lire les affiches, Balandard est venu nous répéter le titre de la pièce.
(( Je compte, ajoute-t-il, que vous m'honorerez de votre indulgence ; je vous la rends.
— Ran tan plan ! répond Plauchut, qui continuerait si un vigoureux : a Silence dans les rangs tan plan! » ne l'arrêtait.
La pièce commence. Elle est abracadabrante. Les spectateurs demandent des explications. On dénonce les traîtrises à la victime menacée. Le public s'impatiente de ses propres interruptions et s'emporte. Maurice répond à qui interroge, réenchaîne l'action, improvise, fait tête a tous les imprévus.
Est-ce la merveille des physionomies des marionnettes, taillées et peintes presque toutes par Maurice.^ Est-ce l'art avec lequel il les fait mou-
voir, les met en lumière? Sont-ce leurs gestes stupéfiants de réalité, la promptitude qu'elles mettent à aller, venir, à entrer, à sortir, à rentrer, est-ce la merveilleuse réalité avec laquelle elles sont habillées dans le plus petit détail par M"'^ Sand, est-ce le tout? Mais ces poupées parlantes auxquelles on s'adresse, qui vous répondent, prennent à tel point les apparences de la vie qu'au bout d'un temps très court on les croit réelles.
Les (( habitués » du théâtre qui connaissent les personnages, pour ainsi dire en dehors de leurs rôles ou dans l'ensemble de ces rôles, dans leur caractère que Maurice respecte, dans leur genre, car ils ont chacun leur emploi déterminé et ne jouent jamais un rôle en désaccord avec (( leur talent », avec leur moralité ou leurs vices, les habitués, dis-je, accordent déjà une part de vie à ces personnages dès qu'ils apparaissent. Chacun a ses préférences, voire ses faiblesses, pour tel ou tel. On sait que Plauchut ne peut voir M"^ Olympia Nantouillet sans un plaisir qu'il manifeste. Lina chérit Balandard. M""^ Sand a un goût marqué pour le doge de Venise et Gaspardo, le meilleur pêcheur de l'Adriatique. Planet courtise M"^ Ida.
Pour moi, un choix s'impose. Coq-en-Bois n'a jamais aimé personne. Il dédaigne le sexe et lui manque souvent de respect. Nous avons le coup de foudre l'un pour l'autre. Je lui fais une déclaration publique, il y répond. . .
ET NOS IDÉES AVANT iS'O 2j'6
(( Comment, toi, Coq-en-Bois, jusqu'ici fidèle à ton nom, toi aussi, malheureux, te voilà pincé! s'écrie Lina.
— Qu'est-ce que tu veux ! Juillielte me dit quelque chose. »
Et Goq-en-Bois, après une déclaration brûlante, m'invite à souper « à nous deux! » chez Brébant, en cabinet particulier.
Adam proteste, et s'écrie :
(( Ah! non, par exemple! »
Nous éclatons de rire. M""^ Sand, ravie, déclare qu'Adam s'est laissé prendre, que c'est l'un des grands succès de Maurice.
Plus tard, à souper, la pièce finie au milieu des bravos, des rappels, M*"^ Sand interroge à nouveau Adam sur son interruption.
c( Je n'ai pas cru Goq-en-Bois vraiment en vrai, nous dit-il, mais pourtant sa déclaration et sa proposition m'ont em. . .nuyé I »
Le lendemain, nous visitons le théâtre, les costumes d'une variété infinie auxquels M'"^ Sand travaille depuis plus de vingt ans. Elle est une costumière, une habilleuse incomparable.
Les marionnettes n'ont pas un mètre de hauteur. Edouard Gadol et Eugène Lambert ont seuls aidé Maurice : le premier, à les sculpter ; le second, à les peindre. Leur visage, leur buste, leurs bras, sont garnis de peau, les femmes peuvent être décolletées, et les hommes lutter à demi nus. Elles ont des cuirasses en carton, de façon à ce qu'elles se tiennent ferme tantôt as-
sises, tantôt posées sur des supports. Ces supports très curieux sont des tiges de fil de fer avec un bouchon au bout, ce qui fait que la moindre chiquenaude de Maurice les agite et que lorsqu'il y a un grand nombre de personnages en scène tous ont l'air d'écouter et de tressaillir au besoin à un récit.
Dans certaines pièces militaires, Maurice met en ligne, avec un art de perspective inimaginable, des milliers d'hommes qui manœuvrent. Quant à la pluie, à l'orage, c'est a s'y méprendre, et la réalité en est complète : il tonne, des éclairs sillonnent la scène, l'eau tombe.
Ces centaines de marionnettes, on voudrait les nommer toutes, car toutes, à un moment, on les a aimées ou détestées. Il y a des traditions pour plusieurs. Ainsi les entrées en scène du facteur sont toujours désopilantes. Dans les moments les plus dramatiques, il raconte ses peines de cœur. Et Bassinet, le garde-champêtre. Et Purpurin, et le comte des Andouilliers, et M"" Eloa. Et Chalumeau, et Friturin : quelle pléiade de comiques! Et la comédie italienne au complet, et Bamboula, la négresse, Rosalie, la femme de chambre qu'on retrouve sans cesse, le colonel Vertébral, la comtesse de Bombrecoulant. J'en oublie la moitié : qu'elles me pardonnent I
Les trucs du théâtre des marionnettes de Maurice Sand ont étonné tous les directeurs des plus grandes scènes de Paris.
On parle le lendemain, à déjeuner, de la fondation du Gaulois, créé pour partager la fortune du Figaro. M. Harrisse connaît beaucoup MM. Henri de Pêne et Tarbé des Sablons. (( Le premier, dit-il, est un journaliste de « bonne trempe. » Nourri dans le sérail du Figaro^ il en connaît les détours. Directeur de la Gazette des Etrangers, collaborateur de V Indépendance Belge, il est plus au courant de l'extérieur que la plupart de ses confrères, et il saura y faire rayonner son journal. M. Tarbé des Sablons est l'homme d'affaires par excellence. » M. Harrisse est donc convaincu du succès du Gaulois.
M"'^ Sand n'est complètement elle-même qu'à Nohant. Tout ce qui l'en écarte est « pur vagabondage », comme elle le dit en riant. Ses voyages ont été des expériences d^autres lieux la ramenant toujours à « l'harmonieux Berry ». Ses aventures ne lui ont paru que des échappées hors de ce qu'elle a le plus aimé : la vie de famille et d'amitiés choisies ti Nohant. Si la romancière s'est presque toujours cherchée au dehors, la Berrichonne s'est toujours retrouvée dans son Berry.
Au fond, elle a dû plus d'une fois se dire, comme Maxime Planet nous l'avait dit si sincèrement, en face de Nice la lumineuse : (( C'est joli, ça ressemble à la Châtre I »
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M"'*' Sand a dépeint en pages superbes son admiration des beaux pays qu'elle a visités, mais elle a A^écu ses descriptions du Berry, et dans son cœur il tient la plus belle place.
(( Je suis chez moi et chez nous, chez ceux du Berry, à Nohant, répète-t-elle, et nulle part que dans ma province je n'ai été en joie complète et en sérénité. »
Le surlendemain de mon arrivée, M™^ Sand m'appelle dans son cabinet de travail. Il est fort simple. Un grand bureau, des armoires de rangeuse, avec des étiquettes pour ce que chacune contient. M"'^ Sand a un ordre extrême.
A côté, la chambre, avec de beaux meubles anciens, et tapissée de bleu, couleur du golfe Juan, dit-elle. •
Maurice me fait visiter son atelier. C'est la pièce la plus extraordinaire du monde. On y a la vue de tous le pays. Des peintures, des dessins, des esquisses, sont accrochés les uns au-dessus des autres. Il n'y a pas un coin vide. Des mannequins dressés, des costumes jetés sur les sièges, un encombrement artistique de toutes choses, font de cette pièce immense un étonnant musée, mais il faudrait un volume pour le cataloguer.
Après le déjeuner qui a lieu à midi, on va au jardin, un jardin comme il n'y en a nulle part au monde. M"*" Sand y a fait des « clans » de plantes récoltées partout au cours de ses voyages et qu'elle a acclimatées à Nohant. 11 n'y a pas
une fleur de ces plantes qui ne lui rappelle une page de sa vie, et quel plaisir on prend à l'interroger dans ce jardin. M'"^ Sand ne permet pas qu'on cueille l'une de ses fleurs. C'est dehors qu'on va chercher celles qui ornent les grands vases de vieux Chine de la cheminée.
La conversation de M'"* Sand, à Nohant, dans l'intimité de ceux qu'elle aime et connaît hien, est une perpétuelle surprise ; on éprouve pour elle une constante admiration, tant ses idées sont personnelles et élevées. Les discussions approfondies, qu'elleappelle en riant creuses, sont rares, parce qu'elle préière les délassements de la gaieté.
Dehors oii l'on passe plusieurs heures après le déjeuner, jusqu'au bain dans l'Indre, la moindre bestiole intéresse M""^ Sand, et comme elle en parle !
Dès que l'un de nous est envoyé ici ou là pour chercher quelque chose, il peut être certain qu'on tranie une farce contre lui. Nous nous y prêtons tous avec belle humeur, sauf Adam que les farces horripilent, la nuit surtout quand on le réveille.
Un soir on a mis un coq dans le coffre à bois de notre chambre. Je le savais; voilà qu'à une heure ou à deux, le matin, ce satané coq chante.
Adam allume sa bougie.
(( Bien sûr ce coq est dans noire cheminée, s'écrie-t-il, mais par oii a-t-il passé. ^^ »
Alice, dont la chambre donne dans la nôtre,
et moi, nous nous cachons sous nos draps pour ne pas rire trop bruyamment. Adam continue à regarder dans la cheminée, mais avec prudence, craignant que, passé par le toit, le coq ne lui tombe sur la tête.
Le coq recommence : Coricoco !
M'"" Sand, Maurice, Lina, Plauchut, Planet, sont derrière la porte, entendant les réflexions d'Adam; ils le voient se promener en simple costume de nuit, se pencher dans la cheminée.
Mais, tout à coup furieux, Adam lance un juron formidable et s'écrie :
(( Il est dans le coffre à bois. Je parie que c'est Maurice qui l'y a mis ! »
Il ouvre le coffre. Le coq, pas content d'avoir été enfermé, lui saute à la poitrine. Nouveau juron plus violent encore. Il tente d'attraper ce maudit coq, tandis que je m'enfonce de plus en plus sous mes draps. Enfin, le coq, las de voler, se perche sur le bois de la tête du lit d'Adam, qui a toutes les peines du monde à le saisir. Il l'attrape, toujours sacrant, et va le jeter par la fenêtre qu'il a ouverte, lorsque le coq en se débattant éteint la bougie, s'échappe et vole dans la cour.
Est-ce lui, est-ce Maurice qui chante à nouveau : Coricoco I
(( Que le diable emporte l'idiot qui a inventé cette farce I » s'écrie Adam.
Les rires derrière la porte redoublent, Adam la ferme à clef et se recouche.
Il ne m'a pas adressé la parole, soupçonnant bien que je suis complice.
L'église est en face de notre chambre. Je dors volontiers le matin et je parierais que Maurice ou Plauchut ont payé le père Camat, — le sonneur-fossoyeur, — pour qu'ir sonne l'angélus à toute volée. Adam à cette heure-là fait sa toilette. C'est à mon tour de grogner. Je donne 5 francs au père Camat pour qu'il sonne moins fort. Maurice ou Plauchut lui persuade qu'il doit sonner plus fort et plus longtemps pour que je lui donne davantage.
Le lendemain, Adam demande à Plauchut de lui céder son pavillon au fond du parc. Il dit qu'il s'y barricadera, achètera un revolver à la Châtre et recevra les farceurs « à balle » . Quand ce sont les autres qu'on beriie, Adam trouve les farces drôles, mais il n'admet pas qu'on lui en fasse, parce qu'il n'en fait pas lui-même.
Une pêche dans l'Indre agrémentée de baignade générale dans des costumes indescriptibles nous amuse follement. M'"^ Sand est celle qui prend le moins de poissons, mais qui « barbotte » le plus.
liarrisse nous agace à un point qu'on ne peut imaginer. Lorsqu'il ouvre et lit son courrier à table, Adam trouve la chose si inconvenante que nous avons toujours peur de quelque provocation du : oua, oua.
Il grogne entre ses dents de façon peu rassurante.
Le soir on a parlé de M""" Arnould Plessy qui a écrit à M™^ Sand. Elle est très malade et veut mourir. Elle a aimé ardemment le prince Napoléon, mais elle a élé chassée de la petite maison romaine de la rue Montaigne, dans les circonstances atroces que tout le monde à Paris connaît. M""^ Plessy ne soupçonnait pas la trahison du prince. Certain jour coutumier elle arrive après le théâtre comme elle l'avait fait tant de fois mystérieusement. Elle trouve la maison illuminée pour une fête. Elle pénètre plus avant et voit, au centre d'un cercle d'hommes fort amusés, une fille nue ruisselante dans la vasque de l'atrium. Cette fille, elle la connaît : c'est Anna Delion.
Le prince Napoléon apercevant M'"'' Plessy, et probablement ivre, va à elle et lui dit :
(( Venez, Madame, admirer celle qui vous succède. Soyez belle joueuse. »
]yj[me Plessy, au comble de la honte, s'enfuit, et dès le lendemain quille Paris pour se réfugier dans son abbaye en Bourgogne. Elle écrit alors à M"*^ Sand, à l'amie consolatrice entre toutes.
Le prince Napoléon était le troisième amour de M'"*" Plessy. Elle avait aimé un jeune homme auquel sa famille refusa son consentement, (( parce qu'on n'épouse pas une comédienne ». ^jme Plessy aima son mari, M. Arnould, puis, veuve, la très sage Célimène se laissa séduire par le prince cruel qui avilit son amour en la remplaçant par une fille.
(( M"" Plessy est une grande, grande artiste, nous dit George Sand. L'extrême finesse de son jeu, chose rare, n'en exclut pas l'ampleur. Elle a, comme femme, une délicatesse de sentiment qui, hélas ! chez elle ne domine pas l'emportement de la passion. Elle est si parfaite amie que ses amis l'adorent. Ses camarades des Français oat été pour elle, en la circonstance, d'une admirable confraternité; ils refusent de la remplacer, ils l'attendront I Eux, ses amis et moi nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour guérir sa torturante blessure. ^me Plessy ggt tellcmcnt artiste, elle a une conscience de ses rôles telle, ajouta M""' Sand, que jamais un auteur n'a une indication à lui donner. Demandez à Sarcey ce qu'il en pense ; pour lui elle est l'incarnation même du théâtre.
— Et qui donc a formé ce grand talent, savez-vous.^ demandai-je à M"'" Sand.
— Son père. G'étaitun moine défroqué qui se fit acteur. Elle-même, à cette heure, par un atavisme renversé ou redresseur de torts à votre gré", veut se faire religieuse. J'espère l'en empêcher.
— D'autant, dit Harrisse, que les couvents n'en ont pas pour longtemps, si le projet de M. Guéroult triomphe.
— Quel projet.»^
— Celui de la séparation de l'Eglise et de l'État.
— Voilà une utopie ! Il coulera bien de l'eau
dans l'Indre et du sang dans Paris avant que cela ne devienne possible, » ajouta M™^ Sand.
Aujourd'hui nous allons aux pierres druidiques de Grevant. « Nous n'aurons pas, dit Maurice, la préparation nécessaire pour évoquer les prêtres de nos pères les Gaulois. Il est vrai que nous rappelons les augures, car nous ne pouvons nous regarder sans rire. »
C'est à moi qu'on a fait les farces hier sans qu'elles dérangent en rien Adam, et il a été le premier à les trouver amusantes.
Le paysage de Grevant est d'un pittoresque impressionnant. Si j'ai voué à la Grèce un culte passionné, si mon esprit s'alimente à chaque heure des formes de son esprit, la Gaule me prend par mes instincts de race, me fait rêver non d'Iliade et des formes divines du marbre, mais d'éternelles batailles de guerriers héroïques et des expressions que les druides mystérieux donnaient aux pierres dressées.
Les pierres de Grevant, les dolmens, les évocations du lointain passé celte et gaulois me ravissent et M"'^ Sand prend plaisir à me voir si impressionnée par un lieu sacré qui n'est pas un temple grec.
(( Alors, Juillietle, me dit-elle, vous n'êtes pas exclusivement homériste.^^ Vous pouvez, avec peu d'efforts, chasser vos trop nombreux dieux païens. ^^ Essayez donc devons convertira mon Dieu unique. Il y a en votre âme un grand vide de spirituaHté dont vous ne vous apercevez pas
à celte heure, parce que vous avez la vie la plus pleine qui se puisse imaginer, mais un beau jour vous sentirez l'insuffisance que vous apporte voire croyance en l'incroyance. »
Au retour, je monte dans l'une des voitures avec M™" Sand et Plauchut.
(( Pourquoi ne prenez-vous pas la peine, charitable amie, dis-je à M""" Sand, de me faire comprendre votre Dieu, tel que vous le comprenez? Vous continueriez ainsi l'œuvre de Jean Reynaud. J'aime mes divinités païennes parce que je les vois chacune en possession d'une part de ce qui vit, que pour moi tous leurs attributs sont palpables.
— Moi aussi j'éprouve mon Dieu, répliqua M™^ Sand, je le sens et il m'attire. Il est la forme de tout ce qu'il y a de plus humain en moi. Je m'élève pour monter vers lui. Si je l'écartais de moi, rien ne pourrait combler en mon âme le vide que son éloignement y laisserait. Chaque fois que je pratique le bon, le juste, que je découvre une parcelle du vrai, c'est mon Dieu qui m'inspire et m'assiste, car il n'y a pas de vérité, de bonté, de justice, sans lui.
— Ce sont des mots, et ces mots représentent pour moi une autre conception religieuse des mêmes actes. Il me semble que votre amour de la nature vous rapproche plus de mes dieux que je ne puis me rapprocher du vôtre. Personne n'a plus aimé et divinisé la nature que vous. Vous avez presque fait du Berry une incarnation
païenne, tant vous l'avez personnalisé. Sa poésie, son caractère, sont pour ainsi dire devenus sacrés, tant vous leur avez donné l'être et la vie.
— Laissons mes livres, qui n'ont rien à faire avec les aspirations de mon ame.
— Pardon, qui en sont la réalisation.
— Mon enfant, l'idée religieuse est née en vous, mais pas à terme. Votre éducation l'a atrophiée. Laissez-moi en être la « couveuse », vous êtes incroyante, non dans les idées, mais dans le déisme, vous n'êtes pas matérialiste, vous ne le deviendrez jamais et vous vous élèverez peu à peu, moi aidant, avec la tradition de votre si noble ami Jean Reynaud, vers un idéal supérieur. ))
George Sand et Jean Reynaud parlaient la même langue, et l'accord de ces deux âmes, pour moi les plus grandes de mon temps, m'obligeait aux réflexions profondes.
C'est en revenant du cercle druidique, des pierres de Grevant, que j'ai rencontré mon prcinier doute sur les vérités dont je me croyais en possession. Jamais les idées sur la sagesse et la bonté humaines n'ont été rattachées par un esprit de plus haut vol que celui de George Sand aux idées divines.
M'"^ Sand me dit ce jour-là qu'elle comprenait bien que je fusse peu avancée dans la vie religieuse, que les montées supérieures vers l'au-delà se gravissent lentement lorsqu'on n'accepte pas les dogmes tout faits.
(( Les uns, ajouta-t-elle, sont distraits par leur vie et tournent dans un cercle étroit, sans être attirés par les hauteurs qui leur permettraient d'entrevoir l'au-delà ; les autres montent assoiffés d'idéal, voulant en franchir d'un bond les montées, et ils n'y parviennent que de chute en chute... comme moi. »
Dans l'existence courante, M'"^ Sand n'était en Tien byronienne ; Flaubert lui a dit et écrit plus d'une fois qu'au fond elle avait des goûts de « bourgeoise ». Mère autant et plus même qu'on peut l'être, car il est entré bien plus de maternité que d'amour dans ses aventures, elle fut rangée avec désordre et calme au milieu d'emportements.
L'une de ses grandes qualités, c'est l'ordre. Ce que la fantaisie de Musset lui a le plus reproché, c'est sa régularité au travail, c'est son amour du labeur constant, méthodique, pris et repris à heures égales. Ceux qui ont accepté de transformer leur amour en union bourgeoise et familiale à Nohant, elle les a aimés plus longtemps.
Durant les quinze dernières années de sa vie, auxquelles j'ai été pour ainsi dire journellement mêlée, soit par lettre, soit dans une intimité toujours cherchée de part et d'autre, je n'ai connu M'"" Sand, même en amitié, que mère et
grand'mère; son unique préoccupation et son incessant vouloir ont été de rendre heureux ceux qu'elle chérissait dans la vie la plus calme possible.
La seule chose qui n'a été à aucun moment bourgeoise chez M""^ Sand, c'est la générosité. Cette générosité fut telle que souvent elle l'a endettée. Elle, qui a gagné plusieurs millions par ses livres et par son théâtre, n'a jamais placé que 20,000 francs.
Elle estimait peu son œuvre, ne s'étant, comme elle le répétait souvent, jamais relue. Et cependant avec quelle conscience elle lisait les autres, et avec quelle connaissance de l'art d'écrire elle les conseillait !
(( J'écris, disait-elle, comme on jardine. ))
Elle avait une fécondité admirable, ne faisait pas de plan de ses romans et n'y pensait jamais en dehors (( de l'heure des écritures » ; le flot de sa pensée était régulier et abondant.
(( Seules, disait-elle, en me parlant de Cadio, dont elle tirait alors un drame en collaboration avec Meurice, les recherches que j'ai faites pour placer mes personnages dans leur cadre de chouannerie, les scènes sanglantes entre blancs et bleus que j'ai remuées, m'ont laissé une trace de fatigue et de tristesse que je ne puis parfois dominer. »
On a prétendu que les théories de M'"** Sand sur l'amour avaient perdu beaucoup de jeunes femmes. Celles que M'"^ Sand a égarées étaient
certainement déjà hors de leur chemin. Au contraire, que d'idéahsme, quelle compréhension élevée de la passion ne peut-on puiser dans son œuvre ?
Est-ce que tout ce que le naturalisme a déversé sur nous de puanteur, tout ce que le scalpel de l'analyse à outrance nous a découvert de maladies contagieuses et répugnantes, peut entrer en comparaison avec l'œuvre noble entre toutes de George Sand? Il n'y a que les idéalistes, les chercheurs de moralités hautes, qui puissent ]3rendre place à sa suite.
Elle est et elle restera, quoi que ses ennemis fassent, la bienfaitrice et la bienfaisante.
Nous allons à la Mare au Diable et au tumulus de Presle. Imagine-t-on ma joie de voir la Mare au Diable avec George Sand î En face de ce tout petit et si doux paysage, de cette mare qui est un miroir d'un blanc laiteux oii le ciel se reflète, qui n'a pas de rives et s'arrête en glissant son eau sur l'herbe, je répète au grand George des passages tout entiers de la Mare au Diable. Je l'oblige, sinon à se relire, du moins à se réentendre.
« Dites donc, Juliette, me demande M""^ Sand, est-ce que vous vous rappelez comme cela de tout ce que vous écrivez?
— De ce que j'écris, moi! pas un traître mot, rien de rien. »
Je ne me doutais pas que cette réponse fournirait, le soir même, l'occasion de se « gausser » de moi, comme dit Maurice.
La table ovale, faite par un menuisier de la Châtre qui en tirait vanité, nous réunissait après le dîner, chacun dans nos habitudes. Ce soir-là Maurice, au lieu de dessiner, lisait la Revue des Deux-Mondes.
(( Il y a là, dit-il à sa mère, une petite nouvelle paysanne qui n'est pas mal. Veux-tu que je te la lise tout haut.^^
— Demande à Adam, à JulieUe. »
Adam prévenu repoussa ses journaux pour écouter. Je répondis à Maurice :
(( Voulez-vous que je la lise moi-même .^^ Vous pourrez dessiner.
— J'aime mieux que ce soit Maurice, répliqua M'"^ Sand, je pourrai l'arrêter quand cela m'ennuiera. C'est si faux d'ordinaire, les paysanneries. ))
Maurice commença. Mais à peine avait-il lu le début que M'"^ Sand s'écria :
(( Mais ce n'est pas mal du tout, n'est-ce pas Juliette.^
— Pas mal du tout, » répétai-je.
J'écoutai avec attention. M'"'' Sand faisait, à
chaque paragraphe, en me regardant, comme si elle me prenait pour seul juge, des signes d'approbation. Maurice parfois s'arrêtait, con-
sultant sa mère du regard pour savoir s'il continuait.
(( C'est très bien, achève, » dit M""' Sand.
J'ajoutai :
« Il y a un sentiment de la nature vraiment sincère dans ces pages. »
Et tout le monde, même Adam, même ma fille, de renchérir sur ce que nous avions dit, M"^ Sand etinoi.
(( Pas d'exagération, répliquai-je à des exclamations excessives, c'est bien, et même très bien si l'on veut, mais rien de plus, il n'y a pas là de quoi se pâmer ; qu'est-ce que c'est auprès de la Mare au Diable?
— Ça, dit Maurice, c'est du même ordre.
— Si ce n'est mieux, dit M"^ Sand.
— Ahl par exemple, m'écriai-je, en voilà des juges. Ah I non, mille fois non, ça ne va pas aux talons de George Sand. »
Maurice continua de lire. Je l'interrompis à une scène qui était par trop typique.
(( C'est drôle, dis-je, il me semble que j'ai écrit quelque chose comme cela dans mes Récits d'une paysanne.
— J'y pensais, » ajouta Adam.
A la fin de la lecture, au moment oii le troupeau tout entier se mêle à une course du vacher et de la vachère sur des baudets, où les oies suivent en criant et en ouvrant les ailes. . .
(( J'ai fait quelque chose comme cela, dis-je, seulement ici c'est mieux, c'est plus drôle.
ago
— Mais c'est la Prairie, Juilliette, que j'ai tue, répliqua Maurice, la Prairie elle-même I nous avons voulu savoir comment vous vous jugiez, nous le savons I Ni modestie ni infatuation, voilà Juilliette ! ))
M'"'' Sand riait de tout son cœur. C'est elle qui, après ma réponse, à la Mare au Diable, avait arraché du volume et glissé ma Prairie dans la Revue des Deux-Mondes.
« La mystification est réussie, j'en conviens, repris-je, mais moi j'ai vu mieux que cela. J'ai vu George Sand pleurer de vraies larmes à une reprise de François-le-Champi à l'Odéon. Nous étions toutes deux seules dans une baignoire d'avant-scène du rez-de-chaussée. M™^ Sand s'attendrit à tel point que je lui dis :
(( Pardon, ô George, ce n'est pas arrivé, c'est le Champi, c'est de vousl
(( Et George Sand, ici présente, me répondit avec colère :
(( — C'est cette imbécile de Crosnier qui fait du rôle une chose nouvelle, imprévue. »
— Est-ce vrai, illustre amie, ce que je raconte .^^
— Vous m'ennuyez, Juliette I »
Nous quittons Nohant à la fois joyeux de notre séjour et attristés de sa fin; mais Adam veut assister à la première réunion publique qui aura lieu à la salle Pilodo. Le réveil poli-
tique ne fait plus de doute pour personne.
(( Enfin, on va pouvoir causer I » me dit mon père quelques jours plus tard. Lui aussi était à la salle Pilodo.
Je rencontre Sarcey sur le boulevard. Il me parle de la tragédie d'un auteur nouveau dont le classicisme l'enclianle, malgré certaines réserves. (( La Grèce surnage, » me dit-il en riant de son affreux calembour, et il ajoute en me quittant : « Lisez Agamemnon, tragédie en deux actes d'Henri de Bornier.»
Malgré une pression officielle scandaleuse, Jules Grévy est nommé député du Jura.
Je suis indignée, non de l'opposition du gouvernement, mais que Grévy ait pu prêter le serment de fidélité à l'Empire. Adam admet cela, lui I Le reniement aux principes est accepté I Pour ceux qui croient comme moi que ce n'est qu'à force de moralités supérieures qu'on vaincra l'Empire, quel écroulement î Les sermentistes s'impérialisent, et nos amis livrent peu à peu toutes leurs ressources d'opposition.
Cinquante mille exemplaires de la Lanterne de Rochefort sont saisis, prétend-on.
Hetzel, fidèle à sa grande amitié pour Cavaignac et qui s'intéresse au moindre geste de son fils, vient nous raconter les détails du refus du jeune Cavaignac de recevoir au Concours général le prix des mains du prince impérial.
(( Elevé par sa mère, nous dit Hetzel, c'est
un studieux, une intelligence et déjà un caractère. Vous voyez d'ici la scène. Tous les jeunes prennent parti pour le courageux enfant qui leur donne l'exemple de la fierté civique. Quelle répercussion aura cet acte parmi nos enfants, vous ne vous l'imaginez pas. Quelle leçon pour le fils du tyran, pour sa mère, pour son pèrel Rien ne pouvait contribuer mieux au groupement de la jeune génération qu'un tel acte! »
On potine ferme sur la Patti, ou plutôt sur l'écuyer de l'empereur, le marquis de Caux, qui veut l'épouser.
Depuis l'apparition de la Lanterne^ aucune publication n'avait occupé nos esprits comme celle de E. Ténot, Paris en décembre i85i. Nous dévorons ce livre, nous en discutons. La presse est étonnante de courage à ce propos. Emile de Girardin répond à M. de la Guéronnière dans une polémique :
(( Dites que le coup d'Etat a été légitimé par le succès, mais ne dites pas qu'il a été légitimé par l'anarchie, il n'y avait pas plus d'anarchie en décembre i85i qu'en août 1868. Il y avait de la langueur, de l'inquiétude qui existe aujourd'hui. Le vieux cliché de la politique de salut social est usé. »
Ranc écrit : « C'est plus qu'un livre, c'est un acte politique, et c'est aussi pour le pays le point de départ d'une situation politique. Aux uns il a rappelé le passé, aux autres il Ta appris. »
Ténot est rédacteur au Siècle. Il était peu connu. La Province en i85i, qui avait passé inaperçue, participe au succès de Paris en décembre i85r^ et il a de nombreuses éditions, alors qu'il n'en avait eu qu'une jusque-là.
Dans Paris en Décembre i85i^ on ne trouve que des faits, mais qui tous crient le mot de Morny : (( Il faut envahir la ville parla terreur. »
Adam est dans un état de surexcitation violente. La condamnation de Rochefort à treize mois de prison et lo.ooo francs d'amende l'exaspère, surtout à cause de la privation des droits civils du célèbre pamphlétaire. Et puis, il souffrira plus qu'un autre en prison! Mais on apprend bientôt que Rochefort est en sûreté à Bruxelles.
Je ne donne pas raison à Adam dans ses indignations exagérées. La Lanterne doit être intolérable pour les impérialistes. Le mot de Rochefort : (( Ce n'est pas moi qui fais la Lanterne, c'est l'Empire! » les horripile. Plus Rochefort est durement condamné, plus cela est bon pour notre cause, plus c'est la preuve que la Lanterne provoque la colère de nos ennemis. La Lanterne, maintenant, va se vendre et surtout se lire plus que jamais.
Il se prépare un soulèvement en Espagne. Notre ami Castelar croit au succès. Les gêné-
raux exilés, Prim et Serrano, sont sûrs de la marine et surtout du contre-amiral Topete, acquis à la révolution. C'est ce même amiral qui avait conduit autrefois en exil les chefs actuels de l'insurrection.
Les révolutionnaires espagnols ont, comme les révolutionnaires italiens, l'appui de Bismarck; tous proclament que c'est le seul homme d'Etat libéral d'Europe.
NefFtzer dit qu'il est tout simplement infernal et que ceux qui croient en lui et acceptent son aide sont des imbéciles ou des malfaiteurs. Ils font son jeu et seront ses premières victimes un jour.
L'amiral Topete a quitté Cadix; il est venu, aux frontières françaises embarquer Prim et Serrano, et il les a débarqués à Cadix.
La reine Isabelle est détrônée. Elle quitte l'Espagne et arrive avec ses enfants à Biarritz, où Napoléon III la reçoit ofïiciellement.
Castelar nous écrit une lettre enthousiaste sur l'héroïsme dépensé au pont d'Alcoléa, où les troupes royales ont fui devant l'irrésistible bravoure des révolutionnaires, lettre désolée en même temps, parce qu'il eût voulu voir proclamer la République.
Mais Prim et Serrano n'ont renversé la reine que pour gouverner à sa place. Ils cherchent ujn roi qui sera leur prisonnier et leur créature. Castelar les combat en faisant une propagande enragée pour la République.
Adam me dit que si la République est proclamée en Espagne, il quitte le golfe Juan pour Saint-Sébastien. 11 veut respirer l'air de la liberté. Mon père, à qui je répète les paroles d'Adam, dit que cette fois il nous suivra et préférera le soleil de l'Espagne républicaine au ruisseau de la rue des Ecoles, oii il habite maintenant.
Nous ne croyons pas qu'à cette heure Castelar puisse faire proclamer sa République, mais il l'aura un jour ou l'autre, cette République. Son influence, comme orateur, est colossale. L'un de ses discours est le plus grand des événements dans son pays, on s'écrase pour l'entendre, car ils sont bien de notre race, lui et ceux qui l'écoutent, ils aiment la « parole ailée », comme disaient nos ancêtres grecs.
On appelle Castelar écrivain « le Lamartine espagnol », et Castelar orateur « le Mirabeau ».
Je ne connais pas d'improvisateur qui lui soit comparable, même lorsqu'il parle en français. La chaleur, la beauté des images, l'élégance et la noblesse de la phrase, il a tout ce qu'un entraîneur de foules peut posséder. Avec cela, gai, spirituel, d'un orgueil plutôt naïf qu'offensant. L'orgueil est son seul défaut, il en convient. Et peut-être aussi parle-t-il trop, mais s'il n'y a pas de place pour la parole des autres, comment s'en plaindre .^^ ce qu'il dit est toujours si superbement pensé. On raconte que sa sœur l'appelle en riant « seiïor Monologos » .
Et quelle forme dans le style parlé ! Comme il
est nourri, pénétré par les lettres grecques, par l'esprit des grands écrivains latins et castillans.
Castelar (( aime la France, » dit-il, « comme la mère de ses idées ».
Adam a passé huit jours à Bruyères. Il me cache ce qu'il y fait, voulant me surprendre. Il y retournera encore une fois avant que nous nous y installions. Sa chambre lui plaît extrêmement, et il me dit au retour que (( Bruyères est bien plus gai que le Grand-Pin, que, décidément, il préfère Bruyères. » On juge de ma joie et de ma gratitude pour la grâce qu'Adam met dans son sacrifice.
Mon cher mari reçoit de M. Thiers une réponse à la demande, qu'il lui faisait, de lettres de recommandation pour Rome, où nous comptons aller cet hiver :
« Château de Franconville, par Luzarches (S.-et-O.) (( 30 septembre 1868.
(( Mon cher monsieur,
(( Je suis charmé de vous savoir revenu vers notre nord, que vous retrouvez semé de fautes de tout le monde, comme de coutume, et de nouvelles agitations, comme de coutume aussi. Les contrastes, cause de confusion, ne manquent nulle part, et je serais charmé de vous aider un peu à concilier ce qui semble contradictoire lorsqu'on s'en rapporte aux premières apparences.
(( Je serai de retour à Paris à la fin d'octobre et charmé de vous y voir et de vous y entendre. Je ne puis vous donner pour Rome qu'une lettre vraiment utile, mais monseigneur Nardi, auquel je l'adresse, vous fournira plus d'un aboutissant et vous procurera ce que vous désirez, pour peu que vous sachiez vous en servir, des moyens de vous instruire.
(( Recevez l'expression de mes affectueux sentiments.
(( A. Thiers . ))
M. Thiers croyait qu'Adam partait immédiatement pour Rome, et la phrase (( Je serai charmé de vous aider à concilier ce qui semble contradictoire, etc. » avait trait au serment.
Le gouvernement provisoire, sous la présidence de Serrano, qui a été proclamé, ne satisfait point Castelar . Le ministère Ruiz Zorrilla lui semble trop (( conservateur », et, cependant, bien plus tard, ce sera Ruiz Zorrilla (( l'avancé » et Castelar le a possibiliste » ! Ainsi vont les esprits, souvent en sens contraire du point de départ. Le grand orateur espagnol fait une (( tournée )) de parole, nous écrit-il, mais nous ne trouvons sa lettre qu'au retour d'un petit voyage avec M'"'' Sand.
Notre grand George nous a demandé de l'ac-
compagner sur les bords de la Meuse, à la recherche d'un lieu de roman. Nous partons par une pluie battante, Adam, Plauchut, Alice et moi, pour faire suite à M"*® Sand. Nous arrivons le soir à Sainte-Menehould ; mais, le lendemain, temps superbe. Adam, que M. Thiers appelle toujours « le général », entraîne Plauchut et Alice pour aller visiter le champ de bataille de Valmy. A leur retour, quand nous reprenons notre voyage, ce ne sont qu'ailes droites et ailes gauches, tout un exposé stratégique intéressant pour M™^ Sand qui est colonel et Plauchut qui est fusilier. Comme lieutenantcolonel, je m'efforce de prendre part au débat des mouvements de l'armée française, mais je m'endors, au grand scandale des trois stratégistes en Avagon et de leur enfant de troupe.
A Verdun, ma fdle et moi nous avons la même chambre et le même lit; notre bougie éteinte, nous nous préparons au doux sommeil, quand nous sentons grouiller sur nous des bêtes innombrables...
En entrant dans cette chambre, déjà, nous avions été asphyxiées par une odeur d'enfermé abominable, et nous n'avions trouvé pour faire notre toilette, quoique succédant à un (( voyageur )), qu'une cuvette et un pot microscopiques, dans lequel il y avait de l'eau, mais recouverte d'une toile d'araignée I
Nous allumons notre bougie et nous sommes effarées de voir les bêtes qui remontent par les
rideaux de mousseline au ciel de lit. Nous courons chez Adam, qui habite une chambre au bout du couloir, donnant sur une place et plus aérée, tandis que nous sommes, nous, sur une affreuse petite cour. Adam se réveille, il dit n'avoir pas senti; ni vu de « bêtes immondes » et nous cède son lit. Il allume un cigare et affirme que c^est le meilleur moyen d'enfumer les punaises.
Le lendemain, M™^ Sand n'a aucune pitié pour nos malheurs, se moque de notre « poltronnerie )) et conclut qu'en voyage il faut fumer en se couchant des cigarettes ou des cigares.
Nous prenons une voiture, le matin, pour aller aux bords de la Meuse, par un temps splendide. M™^ Sand a indiqué au cocher, avec une telle précision, une petite vallée, que le bonhomme lui répond :
(( Madame est du pays. »
Nous causons en voiture de cent choses, de ]y[mè piessy, à la guérison morale de laquelle M™^ Sand a tant contribué. Elle rentre au Théâtre-Français, dans une comédie de Legouvé : A Deux de Jeu. Elle a enfin dominé sa douleur.
Cadol, l'ami, le camarade de Maurice, son collaborateur en sculpture des marionnettes, aura son succès, un grand, avec ses Inutiles, reçus au théâtre Cluny. M™^ Sand nous parle avec enthousiasme de la pièce, qu'elle vient de lire.
On ne peut imaginer la joie de M'"^ Sand, lorsqu'elle espère ou constate le succès d'un ami.
(( Les Inutiles auront cent représentations, ajoute-t-elle, et le beurre dans les épinards de Cadol sera le bienvenu. ))
Adam n'ose pas dire à M""^ Sand que son ami Félicien Mallefille se meurt. Il ne sait pas quel souvenir elle en conserve. J'en ai parlé à Plauchut, qui en parle à M™^ Sand.
(( Pauvre Mallefille, nous dit-elle. Il y avait du génie dans son premier volume de Don Jaan, mais l'orgueil a mordu sur sa valeur comme un acide sur l'acier. »
M™^ Sand trouve le lieu de son roman sur les bords de la Meuse. Avec quelle admiration Adam, Plauchut et moi nous avons lu plus tard, dans Malgrétout, la description des sites parcourus avec elle.
Nous rentrons à Paris et je vais la voir tous les jours. Son gentil appartement de la rue Gay-Lussac lui plaît de plus en plus. Il est meublé fort simplement, mais avec grand goût. Quelques beaux vieux meubles ; quelques dessins ou des tableaux de choix accrochés au mur; un vase ici et là, et c'est tout. Dans cette sobriété, rien de médiocre.
Et puis, elle voit de ses fenêtres son Luxembourg.
La femme de chambre qui la sert, Martine, a été placée comme ouvreuse dans un théâtre par elle. Jamais elle ne nomme sa maîtresse au-
ET NOS IDÉES AVANT 187O 3oi
trement que M™" de Cendre, et M™*' Sand nous supplie de ne pas l'éclairer à ce sujet.
Notre grande amie reste à Paris pour Cadio, un roman qui a paru dans la Revue des Deux- Mondes et dont Paul Meurice et elle ont fait une pièce pour la Porte-Saint-Martin.
Le directeur Raphaël Félix a engagé, pour jouer le principal rôle de Cadio, l'ancien chanteur Roger, qui a un bras mécanique. Tous les amis de M™^ Sand sont inquiets de ce choix. Un chanteur qui était superbe dans le Prophète, mais qui a perdu la voix, sera, craignons-nous, trop mélodramatique dans Cadio, et y aura des trémolo. Mélingue, lui, sera parfait.
Mais on dit que Meurice n'est pas content de la pièce, que M"^ Sand a trop défendu son roman contre ses coupures et ses remaniements nécessaires pour le théâtre.
Adam est forcé de retourner à Bruyères et a le chagrin de ne pas assister à la première de Cadio. Malgré son absence qui m'attriste, j'ai une grande joie de cette première. M"* Sand m'emmènera dans les coulisses. Je n'y suis jamais allée et je ne puis dire le plaisir de curiosité que je me promets de voir ce qui se passe derrière la toile.
Enfin, le grand jour arrive. Nous sommes dans la coulisse. M""^ Sand, que j'ai toujours vue si maîtresse d'elle-même, et qui prétend que je ne dois jamais me départir d'un (( calme olympien », moi, païenne, est nerveuse. La
répétition générale a, paraît-il, très mal marché. Roger, le chanteur, horripile M*"® Sanden chef de chouans d'opéra-comique.
Hier, il y a eu de gros débats à propos d'un chapeau à plumes blanches immaculées, quand M""^ Sand eût voulu un chapeau sans plumes, d'abord, et ayant ((beaucoup servi sous la pluie et sous le soleil » .
Mais revoilà Roger avec son chapeau et sa plume blanche immaculée I On va lever la toile. M""^ Sand prend le chapeau et casse la plume. ]y|me j\oger, ex-couturière, qui a au corsage une aiguille tout enfilée, recoud la plume.
(( La pièce est perdue, » dit M™^ Sand.
Mélingue paraît. A la bonne heure I II vient de faire trente lieues à cheval, et il marche, il marche, accumulant la poussière sur ses souliers, s'essoufïlant pour avoir tout l'air, quand il fera son récit à son chef, d'un homme qui, ventre à terre, (( vient de faire trente lieues à cheval ».
(( Bravo, Mélingue, lui dit M""^ Sand, vous êtes un acteur consciencieux, vous. »
Certes, le public était curieux de voir Roger et son bras mécanique, mais cette curiosité ne pouvait être utile à la pièce. Il restait chanteur, et, par là, mauvais comédien. Il fut cause du peu de succès de Cadio, malgré les efforts de Mélingue, vraiment admirable.
En soupant, le soir, M""^ Sand restait furieuse contre Raphaël Félix et contre son entêtement
ET NOS IDÉES AVANT 187O 3o3
à propos de Roger. Nous ne pouvons parvenir à l'égayer.
Elle nous raconte l'histoire de Mélingue, qui joua un soir le grand rôle de Buridan, avec M"^ George, sans l'avoir répété. Buridan manquait, pris d'un malaise grave et subit. Harrel, le directeur, allait être forcé de rendre l'argent, quand un jeune acteur, étranger au théâtre, se proposa.
Les admirateurs de M^'" George, venus en nombre, murmuraient déjà dans la salle. On annonça que M. Mélingue, c'était le nom qu' Harrel venait de lui trouver, allait jouer Buridan.
Le nom de Mélingue était Etienne Marin, et il donnait des représentations en province sous le nom de M. Gustave.
Ce soir-là, venu à Paris pour voir jouer Buridan, l'un de ses rôles, il apprit dans la salle le malaise de Buridan, se présenta, et, sur sa belle mine, fut accepté.
(( C'est un grand artiste, dit M"'^ Sand. Quel dommage que Roger n'ait pas été malade et qu'un second Mélingue ne se soit pas proposé pour le remplacer ! »
Adam veut que j'aille lire à notre ami Hauréau r Éducation de Laure, que je viens de terminer. Ilauréau est un (( National ». J'étais
3o4 MES SENTIMENTS
brouillée avec lui parce que je recevais Girardin chez moi. Depuis que je suis M""^ Adam, il est rassuré et nous sommes réconciliés.
Hauréau, en i8/i8, avait été nommé par H. Carnot, ministre de l'instruction publique, conservateur des manuscrits français à la Bibliothèque nationale et membre du comité historique. Il découvrit alors des manuscrits ignorés et en retrouva d'autres qu'on croyait perdus. Lors du coup d'Etat, il refusa de prêter serment et maintint son refus malgré M. Thiers, son ami, qui s'efforçait de lui persuader qu'il fallait rentrer, coûte que coûte, dans l'action.
Hauréau est un critique terrible. Adam désire que le premier volume que je publierai sous le nom de M™^ Adam n'ait pas une tache de style. J'ai quatre séances avec Hauréau. Quel épluchage, mais aussi quelle leçon de bon français !
Pour me récompenser de ma soumission aux critiques d' Hauréau, Adam me conduit deux fois en une semaine aux Italiens, entendre la Patti, dont je suis folle. Elle est admirable dans le Barbier de Séville et dans la Traviata.
On dirait que Nicolini et délie Sedie chantent pour elle, tant ils se surpassent à ses côtés.
Quoique la loge impériale soit encore vide, les souverains n'étant pas rentrés à Paris, la salle est toujours très brillante. Toutes les belles dames et tous les beaux messieurs de l'Empire
ET NOS IDÉES AVANT 187O 3o5
sont à Yentadour pour entendre la Patfi, bientôt marquise de Caux.
La comtesse de Pourtalès, la marquise de Galliffet, la princesse Poniatowska, M""^ Liadière, la baronne de Poilly, sa sœur, la comtesse Amelot de Chaillou, M"'" Hersent, et M"^ Etienne; les comtes de Pourtalès, de Choiseul, de Bacciochi, de Nieuwerkerke, d'Osmont, princes et marquis, toutes les élégances de l'Empire sont là. Le marquis de Caux est félicité, envié, blâmé.
Adam, à qui le baron de Heeckeren vient faire le plus galant des compliments sur sa femme, en lui disant qu'il regrette que je ne sois pas (( une beauté de l'Empire », lui répond gaiement :
(( Vous en avez trop I Ce soir même , elles sont doubles et par paires : les du Hallay, les Laffîtte, les Etienne. Votre chance est insolente.
— Est-il bourru, cet Adam.î^ me dit M. de Heeckeren. Il rage d'admirer nos femmes. Je ne rage pas du tout d'admirer les républicaines. Un peu d'éclectisme est chose agréable en beauté, comme en politique.
— Oh! votre éclectisme, Heeckeren, je le connais, c'est du scepticisme.
— N'est-ce pas la même chose ?
— Il vous en cuira de votre : « arrive qui plante ».
— Bast, on verra bien. Vous n'avez pas cessé
3o6 MES SENTIMENTS
de me prédire la fin de l'Empire, depuis quinze ans, mon cher Adam, et il est encore debout. C'est toujours ça de gagné. »
Le baron de Ileeckeren était le beau-frère du grand poète russe Pouchkine, avec lequel il s'est battu et qu'il a tué. Capitaine de la garde impériale, il a quitté la Russie après ce duel tragique. Napoléon III l'a accueilli et, plus tard, l'a même envoyé en mission en Russie.
(( Nous commençons à tenir le haut bout, » avait répondu Adam au baron de Heeckeren.
Et c'était vrai. Les vaincus de Décembre relevaient la tête ; ils parlaient haut et ils étaient écoutés. Ernest Picard avait osé dire au Corps législatif, à Rouher, qui glorifiait le coup d'Etat : (( Le 2 Décembre est un crime. »
M. Thiers, l'un de ces derniers jours, rencontrant Adam, au sortir du Corps législatif, l'avait pris par le bras et l'avait prié de le reconduire à pied place Saint-Georges.
M. Thiers, au cours d'une longue conversation, fit, comme d'habitude, à Adam le reproche de (( s'acharner à l'abstention », et ajouta :
(( Mon cher Adam, il faut travailler de toutes ses forces contre l'Empire, car il n'y a plus de possible que la République. »
Adam, étonné de ces paroles dans la bouche de M. Thiers, me les répétait avec grande émotion.
(( Je veux travailler pour la République, plus
et mieux que je ne le fais, me dit Adam, mais que peuvent des abstentionistes comme nous ?
— Rester abstentionistes et, avec leur autorité morale, grouper les éléments épars de la future République. Toi seul le pourrais avec ton désintéressement bien prouvé. Notre salon, si nous y « travaillons », deviendra ce centre d'union nécessaire. Les soirées de M. Thiers groupent les vieux, celles de Laurent Pichat groupent les jeunes. Il faut que nous groupions chez nous les vieux et les jeunes.
— Impossible.
— Essayons. »
Nos dîners commencèrent; peu à peu le cercle de nos invitations s'étendit; le soir, ceux qui avaient dîné chez nous savaient nous trouver et ne s'étonnaient pas de rencontrer une série d'invités nouveaux. Bientôt notre salon réunit toutes les opinions, depuis les orléanistes jusqu'aux irréconciliables.
Nous avions toujours, Adam ou moi, ou quelqu'un de nos invités, des lettres nouvelles de nos grands exilés. Ils savaient que leurs lettres seraient lues au milieu d'amis fidèles et de gens dont l'opinion avait une valeur.
Depuis la Lanterne, les exilés parlaient plus haut et plus fort. Redevenus audacieux, ils jetaient des cris de révolte et de vengeance. Autour de Napoléon III on s'étonnait. Comment et pourquoi, à mesure que l'Empire faisait des concessions, l'opinion publique, les
adversaires devenaient-ils plus exigeants, et semblaient-ils s'irriter d'avantage?
L'empereur, qui lisait et se renseignait, était stupéfait de voir cette marée montante d'indignations qu'il croyait oubliées. Il interrogeait son entourage, mais cet entourage d'ambitieux et de médiocres n'accusait pas la grande opinion publique, mais telle ou telle personnalité bien en cour. Les favoris passés, présents et futurs tiraient sur leurs propres troupes; le désarroi était partout.
Les journaux disaient peu de choses sur les luttes d'influence aux Tuileries, mais, dans notre salon, les informations s'échangeaient, se complétaient. Nous connaissions les ordres et les contre-ordres donnés.
(( Ils s'ahurissent, disions-nous, ils sont perdus ! »
Les légitimistes, comme certains orléanistes, n'avaient pas plus accepté l'Empire que les républicains ; ils l'avaient subi par amour de l'ordre, effrayés après Tinsurrection de Juin ; mais, revenus de leur crainte, ils applaudissaient à tout ce qui désagrégeait l'Empire.
(( Il faut acculer Napoléon III aux siens, répétaient les sermentistes et les jeunes, renverser Rouher avec les ennemis impérialistes de Rouher, faire alliance avec eux, accepter tous les moyens, ne voir que le but. »
Adam penchait vers cette politique. Doctrine dangereuse, disais-je. L'immoralité des
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moyens employés pour vaincre, entache à tout jamais la victoire.
« Chez Pichat me répondait Adam, ce jeune Gambetta nous prouve que toute doctrine idéaliste est fausse, qu'en 18/48, non seulement nous nous sommes laissés écraser, mais qu'encore nous avons été bêtes. Je me le suis dit souvent, sans oser le formuler. En i848, aucun de ceux qui nous dirigeaient n'a su tirer profit des événements. La bravoure civique de Cavaignac, l'éloquence de Lamartine, la passion démocratique de Ledru-RoUin, eussent dû alors être réunies en une seule personne. Ce Gambetta, dont je te parle sans cesse, me paraît avoir tous les éléments et toute la valeur de cette trinité.
— Il faut le faire connaître à notre milieu, me l'amener.
— C'est qu'il a des façons bien étudiant, qu'il ne se gêne en rien, ni en paroles, ni comme ténue. Il a un accent impossible, discute avec insolence, et je ne tiens pas à ce que tu l'entendes juger les hommes de i848.
— Bref, est-il extraordinaire, a-t-il une grande valeur, oui ou non.^^
— Il est extraordinaire ! il a une valeur I mais il est bohème, vulgaire, brutal. Par exemple, vivant comme personne, le type de l'homme des foules, un Danton plus retors, et s'emparant avec autorité de la parole oii qu'il soit.
3lO MES SENTIMENTS
— Invitons-le I N'a-t-il pas été à ses débuts le soutien, le défenseur de la candidature de Prévost-Paradol ? Il a dû rester son ami et se frotter à l'exquise éducation, à l'élégance de Paradol pour les cas exceptionnels. »
Je savais qu'Hetzel, par son jeune ami Alphonse Daudet, entendait souvent parler de Gambetta. J'interrogeai Hetzel.
(( Est-il invitable, ce pourfendeur de i848? demandai-je.
— Non, impossible. Quand Alphonse Daudet m'en parle, il faut l'entendre me dépeindre le clan méridional de Gambetta, clan du « bas midi», composé de gascons criards, de provençaux péroreurs, bruyants. Lui, une sorte de commis-voyageur en marchandise politique estourbissante, se gobant, provincial jusqu'aux moelles, provincial d'épicerie, borgne avec cela, et habillé et chemisé et cravaté et pantalonné, en dégringolade. »
J'hésitais après cette description d'IIefzel.
(( C'est exagéré, me dit Adam. Le jeune ami d'Hetzel le voit à sa table d'hôte du quartier, mais déjà, chez Fichât, il est mieux. Sans doute il a trop de fougue, mais son éloquence chaleureuse n'est nullement creuse. »
Je priai donc, par petit carton, M. Léon Gambetta à dîner avec quelques personnes le connaissant : Laurent Pichat, Eugène Pelletan, Jules Ferry, Challemel-Lacour, de Ronchaud. J'invitai Hetzel pour qu'il en juge, puis de
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Reims, d'Artigues, Duclerc, et enfin l'hôte exceptionnel, le marquis Jules de Lasteyrie, l'un des meilleurs amis d'Adam, orléaniste comme de Reims, intime deThiers, de Léon de Malle ville , bref, libéral.
Petit-fds de Lafayette par sa mère, ayant pris part au banquet réformiste de 18/17, ^^ ^^ jeta, en 1848, devant la duchesse d'Orléans, à la Chambre des députés, pour la protéger contre le peuple qui envahissait l'assemblée, et conduisit jusqu'à la frontière la duchesse de Montpensier. Plus tard, très hostile à la République, et surtout à la politique de Louis-Napoléon, devenu vice-président de la Chambre, il proposa la candidature du prince de Joinville. Arrêté au 2 décembre, il se retira de la politique. Mais peu à peu, comme M. Thiers, il venait a la République.
Adam avait prévenu M. de Lasteyrie de l'invitation à Léon Gambetta; comme il en était aussi occupé que nous, il arriva l'un des premiers et me félicita de ma hardiesse.
(( Je raconterai le dîner à Thiers, me dit-il, car je le sais très curieux du ((jeune monstre ».
Léon Gambetta crut, je l'ai su depuis, qu'il venait dîner chez un bas bleu et ne s'inquiéta pas de sa toilette. Il arriva dans un de ces costumes qui tiennent le milieu entre le paletot et la redingote, et que portent ceux qui n'en changent ni le matin, ni l'après-dîner, ni le soir, vêtement (( à tout faire », vêtement bal-
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lant. Gilet boutonné haut, mais dans rentrebâillement duquel, à la base du faux col, une chemise de flanelle se devinait.
Adam et nos amis étaient en habit, moi en robe décolletée, bien entendu.
Léon Gambetla nous regarda ébahi. Eugène Pelletan, qui le connaissait beaucoup, me le présenta, Adam causant dans un autre salon.
M. Gambetta s'excusa de n'avoir pas d'habit.
(( Si j'avais su, ajouta-t-il.
— Vous ne seriez pas venu, répliquai-je en riant. Voilà qui n'est pas aimable. »
M. de Lasteyrie, pourtant si bienveillant d'ordinaire, me dit à l'oreille tandis qu'Adam arrivait pour recevoir Léon Gambetta :
(( Passe pour la blouse gauloise, je l'admettrais, ce serait franchement peuple, mais. . . ça ! »
C'était le bras de Jules de Lasteyrie que je devais prendre.
(( Et pourtant, notre très cher ami, le seul moyen de réhabiliter... çal c'est encore de lui donner la première place. Je vous l'enlève et vous m'approuverez. »
Il prit son bel air de seigneur et répondit :
(( Vous avez raison, les domestiques le serviraient mal. Nous verrons d'ailleurs par là s'il comprend « le grand ».
Je pris le bras de Léon Gambetta stupéfait et le plaçai à ma droite ; le marquis de Lasteyrie s'assit à ma gauche. Adam n'en pouvait croire ses yeux.
A peine à table, Léon Gambetta se pencha à mon oreille :
(( Madame, me dit-il, je n'oublierai jamais une leçon donnée ainsi. »
Il comprenait « le grand » .
Cette place à ma droite, Gambetta devait la conserver chez moi.
Durant le dîner, Pelletan, qui m'interpellait tout comme à la chambre, me dit que tous les amis d'Adam m'en voulaient de l'influencer dans le sens de l'abstentionisme.
« Lui ai-je demandé de vous combattre et même seulement de vous blâmer .^^ répondis-je. J'aime les bijoux rares. Laissez-moi en posséder un dans la conscience d'Adam.
— L'abstentionisme est une naïveté, dit Gambetta. Si l'on veut forcer l'ennemi il faut suivre la trace de ses pas.
— A moins qu'on ne puisse le viser de haut et l'abattre d'un coup.
— Nous sommes sous l'Empire : combattons l'Empire avec les procédés de l'Empire, répliqua Gambetta. Inutile de chausser des escarpins pour entrer dans les égouts. Mettons des bottes d'égoutiers. Les faits n'atteignent pas les principes qu'on peut écarter dans la bataille et retrouver dans la victoire. Les hommes de i848, enfermés dans les principes, nous ont livrés à l'Empire. Il s'agit aujourd'hui de nous en délivrer. »
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Challemel-Lacour revient de Suisse où il a vu Quinet, qui lui a conté le parti pris de M"'" Miclielet de brouiller les deux vieux amis traditionnels. Elle et Michelet sont allés faire une visite cérémonieuse à Quinet un jour qu'ils lui avaient envoyé deux jeunes gens dont la présence devait gêner toute explication et toute effusion.
Quinet attendit Michelet le lendemain. Il ne revint pas mais écrivit à Quinet une lettre qui lui causa le plus grand chagrin. Michelet lui reprochait de n'avoir pas cité son histoire de la Révolution dans la sienne. Il s'étonnait de (( ce surprenant oubli de celui qui seul avait frayé les voies » .
Quinet eut un véritable désespoir, il comprit d'où venait le coup et répondit à Michelet que rien ne le séparerait de lui, que leur amitié était leur honneur et que tous deux devaient à notre triste temps de lui donner l'exemple d'un tel sentiment jusqu'à la lin.
Quinet parvint ainsi à éviter la brouille que voulait M'"'' Michelet.
Nous devions partir dès la première semaine de novembre, mais les événements nous
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intéressaient trop pour les fuir. La manifestation sur la tombe de Baudin passionne Adam. Une souscription étant ouverte au Réveil de Delescluze pour élever un monument à Baudin, Adam la fait ouvrir en même temps à l'Avenir national.
Quand le journal a besoin d'un Asiatique, c'est Adam qui le donne le plus souvent, et les risques d'un procès, d'une amende, sont plus volontiers courus par Peyrat lorsque Adam l'approuve.
Comment d'ailleurs quitter nos soirs au milieu des émotions qui se succèdent, quand tous nos amis passant sur le boulevard aiment à se trouver réunis dans notre salon .^
La Revue politique, que dirige Challemel-Lacour, suit bien entendu l'exemple de l'Avenir national.
Mais une instruction est ouverte, à propos de la manifestation Baudin, contre Delescluze, Peyrat, Challemel, pour l'ouverture de la souscription; et contre Quentin, Gaillard, Peyrouton, organisateurs de la manifestation; tous sont traduits en police correctionnelle.
M. Tbiers appelle Adam et lui reproche rudement sa participation à toute l'affaire Baudin. (( Cette affaire-là est insensée, répète M. Tbiers ; c'est de la faction î ces choses-là conduisent aux émeutes et aux révolutions.
— Vous vous trompez, lui dit Adam avec calme, nous mettons à l'opposition un instrument dans les mains, vous le reconnaîtrez
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avant pea. Les ennemis de l'Empire se comptent sur les listes de souscription, et la coalition qui en résultera vous sera utile à vousmême. »
M. Thiers en convint quelques jours après.
Berryer mourant souscrivit. Le mouvement pénétra chez les ouvriers jusque-là livrés aux agitateurs socialistes, qui sont la plupart agents provocateurs.
Dans les écoles, un éveil se fit, correspondant au premier sursaut d'opinion causé par le refus du fils de Cavaignac de recevoir le prix du concours général des mains du fils de l'homme de Décembre.
La Tribune et peu après le Temps, le Siècle, le Journal de Paris ^ ouvrent à leur tour la souscription Baudin.
Le trempHn était superbe. Baudin « tombé martyr en défendant la loi », comme l'avait dit Quentin dans le Réveil, méritait d'être honoré.
Le mot jeté par Baudin sur la barricade de décembre i85i aux ouvriers qui l'accusaient de ne défendre la République que pour défendre ses 2 5 francs :
(( Venez voir comment on meurt pour 2 5 francs, » était redit, répété par tous les journaux de l'opposition.
Les poursuites contre les promoteurs de la souscription indignèrent le monde politique presque en entier. M. Pinard, l'homme des attendus de M""^ Bovary, eût pu se contenter
de poursuivre les manifestants qui s'étaient donné rendez-vous le 2 décembre.
Ranc et Quentin ont, dit-on, persuadé à Delescluze de prendre Léon Gambetta pour défenseur. Gambetta ayant plaidé contre Delescluze en i865 un procès littéraire, celui-ci trouva le plaidoyer remarquable et il juge son adversaire d'alors assez (( enflammé » pour l'assaut impérial.
Adam va passer encore quelques jours à Bruyères et il revient pour la plaidoirie de Gambetta. La surexcitation est extrême parmi nos amis. Les plus calmes s'emportent. Victor Lefranc et Duclerc nous étonnent, eux Pyrénéens, par l'explosion de leur passion. « Il faut déchaîner l'orage, dit Duclerc, et que les aigles soient déplumés dans le tourbillon. »
Le i3 novembre, tous nos amis, comme Adam, étaient à la 6^ chambre, présidée par M. Vivien.
On imagine avec quels tressaillements, le soir de ce jour, on refait, on répète la plaidoirie de Gambetta, que tous ont retenue. « Il a été forcé de cesser ses attaques contre les vieilles barbes de 1848, dit Adam, pour juger le 2 décembre à travers Baudin. N'a-t-il pas dit lui-même : « Il n'y a pas d'outrages dont on n'ait abreuvé les hommes du 2 4 février, et si j'interroge la pensée
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mère de i848, sij'indique par quelles trahisons infâmes cette pensée a été vaincue, s'il est vrai que le pouvoir issu après coup de cette généreuse révolution et qui l'avait reçu en dépôt, dans un serment unique et solennel, etc. , etc. , » (( Il faut lire ce discours, ajouta Adam, mais mieux vaut encore l'avoir entendu. »
Voilà la tradition renouée des jeunes avec les vieux. C'est Baudin qui a fait cela, il surgit, ralliant tous les ennemis de l'Empire, de Berryer à Gambetta.
Berryer écrivait à son lit de mort : (( Le 2 décembre i85i, j'avais provoqué et obtenu de l'Assemblée nationale, réunie dans la Mairie du X^ arrondissement, un décret de déchéance et de mise hors la loi du Président de la République. Mon collègue Baudin a énergiquement obéi aux ordres de l'Assemblée, il en a été victime... ))
Le i3 novembre fut un chiffre fatal pour l'Empire.
Je cite à mes amis un mot de Jean Reynaud : (( Il est des heures, dans la vie des peuples, où le génie oratoire est indispensable comme la respiration de l'air pur. »
Je crus que mon père deviendrait fou de la plaidoirie de Gambetta. Il voulait aller « baiser les bottes du tribun » .
Nous répétons tous : (( Nous avons un chef. »
Le i/i novembre, Delescluze se voyait condamné à six mois de prison ; Peyrat, Challemel,
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à 2.000 francs d'amende. On fît pour l'amende une souscription, et Adam y prit une large part.
Le procès du Temps, de la Tribune, du Journal de Paris, du Siècle, vint plus tard.
Le Quartier Latin est en ébullition. Le soir du 1 3, il y eut « triomphe » au café Procope. La plaidoirie retentissante et grondante comme un orage, répétaient les premiers admirateurs de Gambetta, du petit avocat de Cahors, a frappé l'arbre impérial I
Le grand talent de Gambetta fut, dès ses débuts, de traduire par des expressions attendues l'état précis delà conscience générale.
Sa plaidoirie, qui souleva dans l'opinion une véritable explosion, si on la relit aujourd'hui n^a rien d'exceptionnel, mais on y sent la vibration d'une âme qui s'émeut des mouvements des âmes des autres, et leur rend, en échange de l'impulsion reçue, tout ce qu'elles attendaient.
Le grand orateur démocratique était trouvé.
Gambetta pratiquait sciemment l'art de ne pas fuir la réceptivité. lU'avait cherchée d'abord dans ses camarades, au barreau, quand la « salle est faite ». Il la rechercha à la Chambre, puis dans les foules. Quelles que fussent ses idées préconçues, son esprit prenait avec une facilité merveilleuse le sens de l'esprit général; il se faisait en lui une mixture supérieure des idées ambiantes. Il forçait ainsi l'attention de ceux à qui il dépeignait les motifs de leur résistance à ses arguments et de ceux auxquels il retour-
nait leurs propres pensées élargies, fortifiées, formulées.
Adam voit encore une fois M. Thiers. « L'affaire lui semble mieux tourner qu'il ne l'aurait cru ; » il en convient, mais il se méfie de Gambetta : c'est un Italien.
(( Dans l'histoire, dit M. Thiers, les Italiens n'ont jamais dominé la France pour son bien définitif. Celui-là ne peut-être ni Mazarin ni Bonaparte. Il n'est pas assez fin pour être Machiavel; il sera Rienzi. On prétend même qu'il se vante d'une vague parenté avec cet agitateur que je me remets à étudier. Vos jeunes me soucient affreusement. Ils sont deux qui me paraissent destinés à vous conduire tous. L'un emporté, bruyant, sincère, je le crois, dans la recherche de formules sonores et « renouvelables », l'autre confiné dans un sectarisme absolu, dont il ne livre les ambitieuses et secrètes visées ni dans la Morale indépendante, ni dans la Revue politique, ni dans le Temps, où je le suis ligne à ligne : c'est Gambetta et Brisson. Je les observe curieusement depuis plusieurs années, je les vois qui montent, et travaillent avec un art extraordinaire à se faire des partisans; ils m'inquiètent. Gambetta résumera Mirabeau, Rienzi; Brisson, Robespierre mâtiné de saint-simonisme, que Massol a nourri du lait de sa « morale » .
« Le malheur est que Gambetta et lui, destinés peut-être à nous dominer un jour, sont
d'accord dans leur haine du catholicisme et nous en infectent tous. Les formules de Brisson m'épouvantent, moi, vieux petit bourgeois de la vieille France : (( La morale, écrit M. Brisson, existe en soi sans distinction de culte, de coutumes, d'institutions. L'indépendance de la morale est la condition indispensable de la suprématie. »
— Je le crois, répond Adam.
— Ah! malheureux, mais le triomphe de telles idées, le reniement de la France catholique, la suppression de notre religion d'Etat, ce serait la fin de toute notre histoire, la lutte à mort contre nos genèses d'idées, contre notre esprit.
— Voltaire était anticlérical, et cependant d'esprit archifrançais.
— Est-ce un homme à la Voltaire, votre Brisson. f^ Veut-il écraser l'infâme avec une pirouette .^^ J'ai mesuré le sectarisme de Brisson à sa haine de Vacherot. Toutes les avances de ce vrai libéral à la libre pensée ne lui servent à rien. Il aura fait du mal sans désarmer l'intolérance. S'il va jusqu'à dire que la philosophie peut parfaitement remplacer la religion, que celle-ci n'est ni inspirée ni sacrée, qu'elle correspond à un état d'âme des peuples et des individus ; ce n'est pas assez, car il ose ajouter qu'en dehors de la superstition, la vraie religion est éternelle! Alors c'est un déchaînement des athées, des matérialistes, des antispiritua-
listes, gens qui, sous l'étiquette d'anticléricalisme, dominent le parti libéral et républicain. Vaclierot devient un réactionnaire et il est traîné dans la boue. Certes, je ne suis pas bigot, à peine religieux, mais je tiens, comme français, à mon étiquette catholique, et je suis passionnément déiste. Je deviens l'ennemi de vos amis, Adam. Votre Gambetta est un danger politique et social. Votre Brisson est un danger moral et national. Gambetta, même avant son succès, désagrégeait déjà l'opposition libérale et constitutionnelle. Que sera-ce aujourd'hui avec l'autorité qu'il Aient d'acquérir.^^ J.-J. Weiss m'a dit hier que le parti libéral nous quitte pour suivre Gambetta dans les voies révolutionnaires, et pourtant le moment était favorable, l'entourage de l'empereur divisé. Nous mordions sur tous ces irrésolus qui vont s'unir en face du danger trop visible, des menaces trop haut criées ».
(( M. Thiers, me dit Adam, ne voit que lui, ses combinaisons personnelles, non la cause générale. Prends note de ses paroles : elles en valent la peine et peuvent nous servir un jour pour prouver au petit grand homme que ses facultés de prophète, qu'il prétend hautes, ont baissé. Il se trompe à cette heure, comme pour le chemin de fer et « la vile multitude ».
Adam parle de son entrevue avec Thiers à Challemel qui se révolte. Challemel déteste encore moins l'Empire et le militarisme que
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(( la robe noire ». Lui, si calme, perd tout sang-froid quand on parle cléricalisme; il appelle l'armée « une dangereuse aristocratie », mais il l'admet cependant, avec les délégués d'une Convention forçant les généraux à l'obéissance, et à la condition qu'elle soit délivrée de la religion d'Etat; quant à l'Eglise, elle le met hors de ses gonds, et nul ne peut en prendre la défense, même historique, devant lui.
(( Les armées qui se sont le mieux battues dans l'histoire, prétendait-il, sont les armées païennes de Rome et de Grèce.
— Mais, lui dis-je un jour, elles étaient très religieuses, ces armées, religieuses comme je le suis, car il ne faut pas me cataloguer avec vous, Challemel, avec Peyrat et Brisson, qui n'avez pas l'ombre d'idéal divin dans l'esprit, de poésie des au-delà, quels qu'ils soient.
— Pardon I Brisson a été poète,
— Gomme Robespierre I
— Ehl eh, c'est quelque chose. Mais, ma chère amie, autant Tidéal purement humain élève rhomme, autant le divin l'écrase. »
Nous partons pour Bruyères. Je vais dire adieu à mon père et lui demander en riant s'il veut nous accompagner.
(( Mais, ma pauvre Juliette, je n'admets pas
même la plaisanterie à ce sujet. Moi quitter Paris, quand mon Paul Bert m'initie à ses découvertes sur la physiologie comparée de la respiration, quand Claude Bernard m'initie aux inconnus de l'analyse expérimentale, que ses expériences culbutent le comtisme, ma vieille bêle noire, et qu'il prouve qu'on devance le fait par l'hypothèse, par l'induction scientifique. Entends-tu, ma fille .f^ on peut découvrir les secrets de la science tout en combattant la façon dont le fait se produit. C'est la divinisation de l'esprit humain ! Apprends que l'anatomie est impuissante à résoudre un problème physiologique, à expliquer les phénomènes de la vie, que l'anatomie ne peut jamais être séparée de l'observation et de l'expérimentation sur les vivants. Claude Bernard ouvre à l'investigation scientifique une ère nouvelle, et fait de magnifiques découvertes par la vivisection.
— Ahl l'odieuse chose I
— Il ne faut de sensiblerie ni en science, ni en politique, ni en réformes sociales, madame ma fille.
— Mais, papa, tu lâches le baconnisme, père de la libre pensée, pour Claude Bernard qui croit en Dieu. Que tu sois fanatique de Paul Bert, athée militant, je ne m'en étonne pas, mais ton fanatisme de Claude Bernard, je te le répète, ne s'explique pas, tu t'égares, crois-moi, prends garde !
— Juliette, il y a des choses sacrées, comme
la science, qui peuvent dominer certaines convictions personnelles.
— Ah!'
— Et puis moi, quand je me perds, je me retrouve toujours, guidé par mes négations! »
Félicien Mallefdle est mort. C'est un vrai chagrin pour Hetzel et pour Adam, qui relarde d'un jour notre départ et va à l'enterrement. Helzel m'apporte, en me faisant ses adieux, les Sept enfants de Lara, que je lis en chemin de fer, et qui me paraît un chef-d'œuvre.
Bruyères! Mon Bruyères est embelli, transformé joliment à l'intérieur, sans avoir perdu quoi que ce soit de sa gracieuse et modeste j)hysionomie. Adam y retrouve sa chambre du Grand-Pin, dont il a apporté les meubles, et un cabinet de toilette agrandi; l'escalier est étonnant, réussi. Trois nouvelles chambres d'amis appelleront nos plus chers. Gomment remercier Adam ?
(( G'est facile, en m'aimant un peu plus, » me dit-il, heureux de ma joie.
L'aimer plus ! impossible !
M™^ Sand écrit à Adam sur la mort du pauvre Mallefdle. Elle l'a aimé surtout en ami, ayant essayé avec sa passion de bienfaisance de l'aider à se modifier. Peine perdue. Adam doit savoir, lui dit M"*^ Sand, mieux que personne, puisqu'il
a été son ami, comment ce pauvre garçon a gâché, par son insupportable caractère, tous les dons du cœur et de l'esprit dont Dieu l'avait doté.
(( Et c'est vrai, me dit Adam, je n'ai j)as eu d'ami meilleur, plus sûr ; mais plus susceptible, plus stupidement/roi^^a^/e. »
J'ai retrouvé dans la chambre occupée par M'"^ Sand, et en faisant nettoyer à fond son bureau sali par la pénétration des poussières du j)lâtre, un paquet sur lequel était écrit :