‹ Mes sentiments et nos idées avant 1870Chapitre 3 sur 5 · LETTRES DE ROLLINAT A BRULER · texte numérisé non relu

LETTRES DE ROLLINAT A BRULER

J'avais présent à l'esprit ce que M'"" Sand a écrit à la mort de Rollinat :

(( Rollinat, mon double en cette vie, l'ami véritable dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. ))

M""^ Sand ne se rappelle certainement plus ce paquet, puiqu'elle ne m'en a pas parlé à Noliant.

Hélas! si je le lui renvoie, elle va le brûler. Est-ce que je le garde.^^ C'est la première fois et ce sera la dernière de ma vie que le vague désir de (( détourner » quelque chose me hante. J'en parle à Adan;, qui a comme moi un court moment d'hésitation, mais nous sommes bien vile d'accord qu'il faut renvoyer à M""^ Sand ce qu'elle a laissé chez moi.

Ne sachant pas qu'Hetzel m'apporterait, au

moment de mon départ, les Enfants de Lara, j'avais pris, pour lire en chemin de fer, la Libre Parole, de Jules Glaretie. Voyageant le jour, je lis les deux. La Libre Parole est un résumé de conférences, et il semble qu'il y ait plus de vie dans les figures, parce qu'elles ont été ((parlées» avant d'être écrites.

Goncourt, Feuillet, Taine, Sainte-Beuve, Michelet, Proudhon, sont peints en traits définitifs. (( Glaretie ne cherche que 12 heures à midi, pas i/|, me dit de lui un jour mon ami Louis Ménard. Il a le sens de l'actuel avec autant d'intensité que vous et moi nous avons celui de l'antique. »

Adam dévore Liberté et Socialisme, de son ami Gourcelle Seneuil. Il trouve un intérêt passionnant à ce livre. Je le lirai.

Nous sommes à Bruyères, nous promenant le jour et lisant durant les longs soirs.

Le dernier samedi de la Démocratie est impressionnant. Ghassin répète avec plus d'insistance que jamais qu'il faut renverser l'Empire avant qu'il ait ouvert la patrie à l'étranger. Jamais il n'a été plus affirmatif. NefTtzer n'aurait rien à ajouter aux prédictions de Ghassin. Adam, qui passe par des alternatives fréquentes de quiétude et d'inquiétude, dit que Ghassin est fou et NeflPtzer toqué, avec leur terreur de l'invasion, que si tous nos amis n'écrivaient pas dans la Démocratie, il se désabonnerait.

Nous nous querellons à propos d'une guerre

possible avec l'Allemagne, et Adam, toujours sincère, me raconte, le lendemain, une conversation qu'il vient d'avoir avec un Bavarois, au Cercle nautique, et dans laquelle cet Allemand, qui aime la France et exècre Bismarck, a dit à mon aveugle mari, pourtant si fanatiquement patriote, ces paroles inquiétantes :

(( Pauvres Français, vous ne voyez pas ce que vous prépare Bismarck avec cette haine doublée de mépris qui lui fait dire hautement à ses intimes : « Nous sommes servis à la fois par Napoléon III, qui croit tout ce que nous lui affirmons, par sa diplomatie qui ne se méfie pas de nous, par l'opposition qui ne voit qu'un seul péril, le péril politique. » Et le Bavarois ajoute : (( Vous courez comme des fous à la défaite, à l'invasion. »

Adam est encore une fois ébranlé et convient qu'il pourrait bien y aA^oir « quelque chose », comme on dit en Provence.

Je lui conseille d'écrire cette conversation à son ami Louis Bamberger, qui rit de si bon cœur quand on lui parle d'une guerre possible de la Prusse à la France, et qui répète volontiers qu'en tous cas ce ne seraient pas les républicains qui pourraient en vouloir à Bismarck, puisque la guerre amènerait sûrement la République.

Louis Bamberger répond à Adam une lettre étrange qui ne dit rien, mais qui est pleine de si goguenards et d'alors ironiques ; cette lettre

est devenue plus tard d'une cruauté révoltante.

Challemel-Lacour nous envoie le récit humoristique de la plaidoirie de J.-J. Weiss dans FatTaire de la souscription Baudin. Le Temps, le Journal de Paris, la Tribune, ayant comparu en police correctionnelle quelques jours après le Réveil, l'Avenir national ei la Revue politique, J.-J. Weiss, se rappelant les propos de Labiénus, a cherché dans l'histoire romaine s'il ne trouverait pas un Pinarius. Or, il l'a découvert I Ledit Pinarius, ayant été à la fois autoritaire et gai, a fourni à J.-J. Weiss des trésors de comparaisons, d'amusantes similitudes, et des regrets plaisants pour le manque de belle humeur du nouveau Pinarius, l'ancien en débordant.

J.-J. Weiss n'a pas nommé une seule fois le ministre de Napoléon III, mais seulement et toujours Pinarius, rien que Pinarius!

Le 2 Décembre, le rendez-vous donné par Quentin au cimetière Montmartre n'a pu avoir lieu. Un déploiement de troupes extraordinaire, des escouades de sergents de ville ont balayé un à un les manifestants. Le soir, on a interdit toute réunion; la police envahissait les salles où quelques citoyens essayaient de se réunir. Toutes les garnisons des environs de Paris sont consignées. L'Empire prend peur.

La retraite de Disraeli en Angleterre, la formation du ministère Gladstone font plus de bruit dans la presse, mais moins de potin que la retraite de Pinarius, qui est remplacé par

M. Forcade de la Roquette. Napoléon III n'aime pas ceux qui ont de la déveine. M. de la Valette succède pour les mêmes raisons à M. de Moustier.

Comme Allain-Targé à Angers, M. Edmond Turquet donne à Ver vin s sa démission de procureur impérial parce qu'on lui a demandé, à lui aussi, des complaisances contraires aux principes du droit.

(( Bonne recrue, dit-on, pour le parti. »

Adam parle à son Bavarois du Cercle nautique de Louis Bamberger.

(( C'en est un î dit le Bavarois.

— Quoi, un.^

— Agent sincère et intéressé de Bismarck, bon Allemand, ami des républicains français, se disant libéral, israélite, sachant s'enrichir dans les affaires que favorise son habile (( patron )). Louis Bamberger est lie avec tous les exilés italiens, hongrois, autrichiens. Il l'était hier avec les espagnols, aujourd'hui rentrés. Il sait ce que tous pensent, ce qu'ils veulent, ce que vous voulez, et, dans ce qu'ils veulent, dans ce que vous voulez, il favorise cyniquement tout ce qui peut désagréger ou agréger, ce qu'il lui plaît d'édifier ou de détruire.

(( C'est ainsi qu'il travaille à vous donner la République, qui est un gouvernement désagrégateur. Croyez-moi, vous n'avez qu'un homme politique, c'est votre petit bonhomme de Thiers; il voit clair pour la France dans la

question italienne, dans la question autrichienne, dans la question allemande. »

Adam écoute son T^avarois, me redit ce qu'il dit, s'en préoccupe une heure, puis chasse, jusqu'à ce qu'il la retrouve, l'impression troublante qu'il lui a faite. L'un de ces derniers jours, ils se sont fâchés à propos de Jean Macé, qu'Adam considère comme le meilleur des hommes, presque un héros de la bienfaisance.

Le Bavarois l'a révolté en lui demandant s'il était sûr de Jean Macé, qui lui avait tout l'air, lui aussi, d'un agent de Bismarck.

Tous ceux qui essayent un rapprochement entre l'Allemagne et la France sont, pour le Bavarois, des dupes ou des agents de Bismarck. La Prusse veut la revanche d'Iéna, elle a la haine de la France et rien ne la calmera que la conquête.

C'est ce que dit Nefftzer, et de plus en plus, à mesure qu'un écho, quel qu'il soit, me rappelle ou me répète ses paroles, ma conviction se fait dans le sens de la sienne.

Nous avons pour assez proche voisine une jeune femme qui habite l'une des dernières villas de Cannes. Nous la voyons souvent. Elle est polonaise-autrichienne. Ce qu'elle nous raconte sur la haine germaine pour tout ce qui n'est pas germain oblige Adam à convenir que l'Allemagne pourrait bien décidément être un danger aussi grand que le « péril anglais » dont il ne cesse de s'émouvoir.

• Mérimée est venu me lire à nouveau son Lokis. Voilà un ours qui l'occupe; mais quelle admirable leçon pour moi que de voir un écrivain comme lui remettre cent fois son ouvrage sur le métier. Et aussi comme à chaque refonte il obtient un eflet de réalité plus grand, tout en conservant la même réserve à propos de cet ours qui devient le père de son héros.

Nous avons invité M""" Sand à revenir au golfe Juan, cette fois en famille, et nous lui avons oflert de passer l'hiver au Grand-Pin avec Maurice, Lina, Aurore et Gabrielle.

M'"'' Sand me répond qu'hélas ! elle a à hnir sa comédie de L'autre, que Lina trouve ses filles trop petites pour les transplanter et que si elle vient, elle viendra seule quelques jours à Bruyères pour se reposer.

Elle me parle des baptêmes spirUualistes d'Aurore et de Gabrielle, sorte de baptême protestant avec le prince Napoléon pour parrain.

Le prince Napoléon, qu'on croyait athée à cause de son amitié pour Sainte-Beuve, du fameux dîner du Vendredi-Saint et de ses relations suivies avec tous les savants matérialistes avérés, est, paraît-il, déiste comme M™^ Sand. Ils s'entendent complètement quant à leur croyance en Dieu et dans l'au-delà.

M'"^ Sand a la plus haute idée du prince Napoléon, comme Renan, comme Sainte-Beuve, comme About.

ET NOS IDÉES AVANT iS^O 333

(( C'est un véritable César, me disait-elle un jour. Il en a le type physique, intellectuel et moral. Il rêve aux grandes choses universelles qu'il serait capable d'entreprendre. Il eût gouverné Rome en romain et la France en Bonaparte. Il a tous les talents et tous les savoirs. C'est un écrivain de race, et lui seul aurait pu écrire le César que Napoléon III a gâché. Autant l'empereur que nous avons ignore Napoléon I", autant le prince Napoléon le sait et le rappelle. »

M'"^ Sand prétend qu'elle ne connaît pas d'intelligence plus haute, d'esprit plus profond, de cœur plus noble, d'âme plus fière et plus hardie. Avec quel enthousiasme elle parle du prince Napoléon et le plaint, disant que, fait pour l'action, il est à tout jamais condamné à l'inaction.

Nous jugeons le prince Napoléon avec malveillance, quoique l'anticléricalisme qu'il protège publiquement et ce qu'il a fait pour l'Italie nous l'ait rendu un peu moins antipathique.

J'ai envoyé à M'"** Sand le livre que je viens de publier : T Education de Laiire. Elle veut le lire en paix, m'en parler longuement et me conseiller à son propos.

Je reçois de Castagnary le Bilan de l'Année, qu'il a fait en collaboration avec Paschal Grousset, Ranc et Sarcey. Voilà un livre que mon père aimera, mais que détestera George Sand si elle le lit.

Les Garnier-Pagès, qui habitent le Cannet, viennent en famille déjeuner à Bruyères.

Adam m'a priée de les recevoir le moins cérémonieusement possible. Nous leur rendons un déjeuner accepté chez eux il y a quinze jours. La vie de Garnier-Pagès, celle de sa femme, de sa fille, de son gendre Dréo, est d'une touchante simplicité. Cet ancien ministre des finances de i848, qu'on a si longtemps accusé d'avoir volé sur l'impôt des fameux qaarante-ciaq centimes^ a toutes les vertus républicaines les plus nobles et les plus austères.

Il est difficile d'imaginer aujourd'hui ce qu'a été la vie privée des hommes de i848. Ils tenaient pour vice criminel la moindre convoitise, et n'admettaient l'ambition que si elle devait servir sans alliage le parti de la liberté.

Les femmes de ces fanatiques de libéralisme, de ces républicains, sont préoccupées de garder à leurs maris leur caractère de désintéressement.

La moralité farouche est encore une forme d'opposition contre le goût de (( la fête » des bonapartistes. L'élévation a pour nous son sens vrai, et nous la recherchons jalousement. Sauf dans le vocabulaire d'Ollivier et des jeunes gens qui le suivent, les mots utilitaires d'arrivistes impatients n'existent pas. On n'est nullement assoiffé de fortune, de situation.

Autour des « vieilles barbes », les idées de résultats, et encore moins d'assiette au beurre, de curée, ne venaient alors à personne.

Le docteur Maure est du déjeuner et fait enrager Adam. Il lui raconte qu'il a vu cet automne Barthélémy Saint-IIilaire, lequel lui a révélé que j'avais un adorateur extrêmement dangereux, auteur d'un roman fait pour me tourner la tête : les Drames du cœur. Comme je sais de quel adorateur il s'agit, je renchéris. Adam, qui serait volontiers jaloux, se fâche à moitié. Garnier-Pagès déclare que, comme doyen, il exige le nom du séducteur. Le docteur Maure se refusant de (( trahir Saint-IIilaire », je réponds à Adam que ce n'est pas un rival pour lui, mais pour Toussenel, qu'il a le même genre d'adoration, que c'est un homme de valeur, qu'il sait beaucoup, aime d'un même amour les femmes et les voyages ; qu'il connaît l'Italie, l'Adriatique, le Monténégro, la Suède, la Norwège, la Finlande, le Spitzberg, la Russie, qu'il est le plus charmant des écrivains et des poètes, que toutes les revues s'arrachent ses articles.

(( Le nom, le nom! disent en cœur les Garnier-Pagès, que l'impatience d'Adam amuse beaucoup.

— Il sera académicien à la première vacance, ajoute le docteur Maure, avec sa moue si comique.

— Ouf! dit Adam, c'est Xavier Marmier. Je le crains si peu, cet homme honoré et honorable, que j'ai apporté un jour à Juliette une lettre de lui fort galante.

— Comment le saviez-vousP demande Dréo.

— Il me l'avait fait lire. Les adorateurs de ma femme de cet âge et de cette respectabilité, je les encourage. Ce sont de précieux tampons. »

Szarwady écrit à Adam qu'il a reçu des nouvelles du général Tûrr, et que de grandes choses se préparent pour la France avec l'aide de la Hongrie. Adam et moi sommes fort intrigués et fort curieux d'apprendre ce dont il s'agit.

x\dam ferait bien un saut jusqu'à Paris, mais nous avons l'idée d'un voyage à Rome. Nous l'appelons depuis le printemps dernier (( notre voyage de noces ».

Va-t-il encore être remis, ce voyage .^^ Adam, comme toujours, sera-t-il le seul à faire des sacrifices à son parti .^^ L'Avenir National va-t-il dévorer « notre voyage de noces y)^

Peyrat écrit à Adam une longue lettre, dans laquelle il lui raconte une scène entre lui, Pinard, le directeur du Comptoir d'Escompte, et Borie, secrétaire général, scène durant laquelle Pinard a prétendu ne se souvenir d'aucune des promesses faites par lui devant Borie pour sauvegarder le journal. Borie non plus ne se souvient pas. Peyrat crie : « Au secours I ;) à Adam. Décidément, notre voyage à Rome se fera à l'Avenir National.

Je trouve Mérimée sur le cours, a Cannes, se

promenant avec notre ami Béchard, du Cercle nautique. Celui-ci me demande des nouvelles de M""^ Sand, à laquelle il a été présenté le jour de la petite conférence de M™^ de N... Béchard continue à m'interroger, malgré mon silence significatif.

Mérimée fait un signe énergique d'impatience.

(( Béchard, vous n'y pensez pas, comment osez- vous parler de M'"^ Sand devant Mérimée.^ ))

Béchard se frappe le front et s'enfuit.

(( Cher grand maître, dis-je, ce que l'on raconte d'une scène violente faite par la princesse Mathilde à Sainte-Beuve est-il vrai.^^

— Que raconte-t-on.^^ me demande Mérimée.»^

— Que ces derniers jours, quand Sainte- Beuve a quitté le Moniteur pour le Temps, la princesse Mathilde est allée chez lui et lui a reproché toutes les faveurs dont l'a dolé l'Empire, car c'est elle, rien qu'elle, lui a répété la princesse, qui l'a fait nommer sénateur, et non ses mérites. Elle a ajouté cruellement que cette situation ayant apporté l'aisance chez lui, il n'en est plus a un article près. Elle lui a reproché sa criminelle ingratitude, lui rappelant qu'elle s'est brouillée avec l'impératrice à cause de lui, qu'elle l'a défendu contre la dévotion de la souveraine, scandalisée du dîner du Vendredi- Saint? Est-ce qu'elle n'a pas demandé et obtenu de Rouher pour lui, ses parents et amis, tout ce qu'il a désiré .^^

(( La princesse Mathilde aurait, paraît-il, ajouté un mot qui a mis Sainte-Beuve hors de lui :

(( Vous êtes mon vassal, et vous deviez me consulter avant de vous permettre une pareille résolution. »

— C'est à peu près ce que Sainte-Beuve m'a écrit, me répond Mérimée. Je vous confesse qu'a part moi je donne raison à la princesse Mathilde. Il ne faut pas jouir d'une situation difficile à obtenir, lucrative et honorifique, sans se sentir certains devoirs envers ceux qui vous l'ont octroyée; mais Sainte-Beuve n'est coupable et ne peut être condamné sans circonstances atténuantes. 11 a été forcé de quitter le Moniteur. La fondation de VOfficiel avait rendu Dalloz libre. Il le devenait politiquement, mais il s'enchaînait religieusement en acceptant d'associer à sa direction un clérical. Sainte- Beuve voyait s£s articles hachés, châtrés, il ne pouvait tolérer cela. Le Temps ne cessait de lui faire des offres. Là, il était certain de ne pas subir de coupures, et un article, charcuté au Moniteur, sur Paul Albert, a paru au Temps sans une virgule enlevée. Mais cela ne fait qu'expliquer, ne justifie pas son entrée au Temps. La princesse a été pour lui plus qu'une amie, un secours ! En écrivant dans le journal de Nefftzer qui, malgré sa modération, est un ennemi acharné de l'Empire, il a commis plus qu'une faute de conduite : une ingratitude. Il pouvait entrer à la Liberté, mais pas au Temps.

ET NOS IDÉES AVANT 187O SSg

(( Le prince Napoléon, qui ne s'est pas brouillé avec Sainte-Beuve, lui donne tort comme moi. La princesse Mathilde, profondément bonne, pardonnerait peut-être à la longue, mais elle a pour conseil, dans ses griefs, Edmond de Concourt, qui n'essaiera pas delà calmer. »

Hetzel vient passer quelques semaines au golfe Juan. Szarwady l'a prié de nous expliquer ce qu'il avait écrit à Adam à propos du général Tiirr.

En janvier, Tûrr, chargé d'une mission diplomatique très importante, vit Napoléon IIL Son but était « de préparer une entente entre l'Italie, l'Autriche et la France ». Nul ne savait mieux que le général Tûrr ce que Bismarck ourdissait contre nous ; il avait (( travaillé » avec lui avant la guerre contre l'Autriche et à propos de la question romaine et saisi ses plus secrètes intentions.

Après quelques pourparlers avec Napoléon III , le général Tûrr alla rendre compte des premiers résultats de sa mission à Victor-Emmanuel; de là il vint à Vienne, causer avec son ami de vieille date, le comte de Beust, puis à Budapest, oij il était certain du consentement de la Hongrie.

Le général revint à Paris en possession du succès diplomatique qui délivrait la France d'un isolement dangereux.

En face des armements de l'Allemagne, dès

que la France n'augmentait pas son armée, le gouvernement de l'Empire ne pouvant obtenir cette augmentation de la Chambre, il fallait à tout prix des alliances à Napoléon III. Elles (( s'imposaient ».

Ce fut le mot employé par le général Tûrr. Mais l'empereur malade, plus irrésolu que jamais, entêté dans la question romaine, l'impératrice déclarant (( que faire une concession à l'Italie contre la Papauté, c'était le malheur attiré sur l'Empire, » les négociations furent rompues.

Et Tûrr avait ajouté, en autorisant Szawardy à le redire :

« Si les Français sont brossés, si la France est dépecée, ils sauront qu'ils le doivent au Pape! ))

On imagine si de tels faits ajoutaient à nos griefs contre le cléricalisme !

Je priai Hetzel de parler à son ami Mérimée de la mission de Tûrr. Il le fit et Mérimée lui répondit :

« Hélas I je le sais, tout cela est strictement vrai. Dites à M™" Adam, et vous le savez déjà vous-même, Hetzel, que je vois clair dans le jeu de Bismarck, pour lequel elle m'a tant accusé d'avoir des faiblesses. Il intrigue personnellement, nous en avons la preuve « criante » avec tous les éléments révolutionnaires d'Europe les plus dangereux, et il nous inonde, en les subventionnant, des criminels politiques du monde

entier. En outre, je sais, par une lettre reçue d'Allemagne, que c'est, malgré l'apparence, un reître ennemi de toute culture. Il a l'horreur de l'esprit, de la pensée, du livre. Il répète, à ceux auxquels il se confie, que, s'il était le maître, il anéantirait l'imprimerie et tout ce qui a été écrit, sauf la Bible.

(( Répétez à M"'*" Adam que je reconnais juste, bien tard, hélas! la fameuse lettre de NefPtzer. Elle saura ce que cela veut dire, » ajouta Mérimée.

Louis Ménard m'écrit le grand succès de François Coppée. Ce succès rejaillit sur les membres de ce Parnasse, cher au cœur de Ménard. Tout Paris court à l'Odéon. Le Passant, joué par Agar et par une M'^^ Sarah Bernhardt, est un chef-d'œuvre merveilleusement interprêté.

« Michel Lévy, ajoute Ménard, a refusé le Passant, venant d'un écrivain du Parnasse, comme il a refusé vos Idées antiproudhoniennes, sans vouloir les lire. Notre ami Lemerre, qui nous soutient avec tant de fidéhté, reçoit une première récompense de l'admiration sans réserve qu'inspire le Passant. »

Il nous arrive une compatriote de notre ami Frappoli, qui passe l'hiver à Cannes. Elle nous remet deux lettres de Frappoli, l'une qui nous la présente et l'autre dans laquelle il nous parle d'une lettre de Thiers à l'auteur de La Marmara et r Alliance prussienne. Frappoli nous cite avec

3^2 MESSENTIMENTS

indignation les passages suivants de cette lettre de M. Thiers, qui a été publiée dans tous les journaux italiens :

(( Vous ne serez point étonné si je ne puis partager vos vues. Je n'entends pas juger le gouvernement italien dans ses actes, je me borne à regretter amèrement que la France, en voulant prendre en mains la cause de l'Italie, ait bouleversé la face de l'Europe et amené un état de choses déplorable pour notre grandeur et notre sûreté. Que cet élat de choses soit favorable à l'Italie, c'est une question qu'il ne m'appartient pas de résoudre, mais qu'il ait été funeste à la France, aucun homme éclairé ne peut le méconnaître. Voilà mon unique motif pour résister en France à ce qu'on appelle la politique italienne. J'ai toujours aimé l'Italie, mais j'aime mieux la France, et vous m'approuverez, comme je vous approuve de mieux aimer l'Ifalie.

(( Recevez, etc.

(( A. Thiers. »

La révolte de Frappoli contre de telles idées est si excessive qu'elle produit sur Heizel, sur Adam et sur moi un effet contraire à ce qu'il en attend, certainement. Les faits, en vérité, se succèdent un peu vite et bouleversent nos idées tantôt dans un sens tantôt dans un autre. Nous ne les sentons plus aussi solides.

Coup sur coup, nous apprenons la mort de

Lamartine et celle de Berlioz. Celle de Berlioz me fait beaucoup de peine. Ceux qui l'aimaientespéraient qu'il connaîtrait de son vivant les grands succès qui lui sont dus. Pauvre Berlioz !

Ses ennemis prétendaient qu'il avait une figure de damné. Ce sont leurs persécutions qui la lui avaient faite.

La mort de Lamartine ne nous touche qu'à cause de M""" de Pierreclos, car il était mort à sa gloire depuis longtemps, et elle ne peut revivre qu'après sa disparition. Il s'est éteint dans l'élégant chalet que la ville de Paris avait mis à sa disposition et que conserve sa nièce, Yalentine de Cessiat, sœur de mon amie.

^me jg Pierreclos m'écrit que, l'orgueil de son oncle n'y mettant plus obstacle, elle désire une situation d'inspectrice des pensionnats.

J'en fais part à Mérimée, qui vient d'être malade dangereusement. Le docteur Maure en a même été inquiet. Je le prie d'obtenir la situation que demande M'"^^e Pierreclos.

Berlioz, pauvre Berlioz ! je ne puis me consoler de sa mort! Malgré son caractère difficile, qu'excusaient ses cruels et injustes déboires, Berlioz est une grande ligure, une grande âme française qui disparait de notre milieu. Son originalité, sa personnalité, apparaîtront un jour dans toute leur grandeur, nul de nous n'en doute. Il est l'initiateur de toute la générations laquelle il appartient. Il a semé sur nous à la volée ses inspirations, mais elles ne sont pas

remontées dans les hauteurs de l'âme d'où elles "sont descendues. Elles germeront. Berlioz sera Berlioz pour le grand nombre comme il l'est pour ses dévots. Il sera vengé de ses jaloux, il commence à l'être ; mais pourquoi meurt-il si tôt.^^ Un grand mouvement se faisait en sa faveur. C'était sensible. Lorsqu'on le jouait, il était plus écoulé, plus goûté, mieux jugé.

On dit qu'en mourant il aurait prononcé ces paroles : « Enfin! on va donc jouer ma musique! »

Notre pauvre grand incompris va-t-il être enfin compris.^

Mérimée me répond à la lettre que je lui ai écrite pour M""^ de Pierreclos.

(( Cannes, 2U mars 1869.

(( Madame,

« Je crains que l'affaire ne soit des plus difficiles. Il n'y a pas de place d'inspectrice des pensionnats. Je crois qu'il y a deux ou trois places d'inspectrice des salles d'asile, mais il y a peu de semaines elles étaient remplies. Cependant, je viens d'écrire à Paris selon vos instructions.

(( Je suis toujours assez souffreteux, mais je fais des progrès.

(( Veuillez, madame, me rappeler au souvenir de M. Adam et agréer l'expression de mes respectueux hommages.

(( P. Mérimée. »

Nous faisons enfin noire voyage en Italie. Ilelzel, au dernier moment, hésite à nous suivre. Nous partons en voiturin, Adam, Alice et moi, par la Corniche, suivant les contours de notre grande bleue. Les petites villes, les villages, merveilles de fantaisie, de grâce, d'originalité, se perchent, se glissent, se mirent, se baignent sur la côte azurée.

Nous nous arrêterons à Gênes, au retour, et nous la voyons à la hâte en passant.

Nous traversons les Apennins tragiques, dont la nature n'a de sourire que par échappées. On y rêve de scènes de grands brigandages, de grandes guerres plus que de retraites sentimentales.

A Florence, nous voyons nos amis italiens. Frappoli, un peu froid, et Gairoli, dernier fils héroïque de celle qu'on appelle « la mère des Gracques », qui a donné un à un ses six fils à la patrie.

A plusieurs séances de la Chambre auxquelles nous assistons, l'opposition attaque vivement la France. C'est pour Adam et pour moi une grande tristesse. Quoi! tout le sang versé, nos sacrifices, notre amitié, notre dévouement, notre enthousiasme, à nous, républicains, qui nous a fait accepter un armistice dans notre lutte contre l'Empire, n'ont servi qu'à nous faire une ennemie violente de l'Italie. Et cela

parce que nous tardons à la laisser entrer à Rome ?

M. Thiers aurait-il raison?

Le marquis Alfieri, que nous connaissons de longue date et plus intimement depuis sa rupture avec-M'"^ Clesinger, nous paraît moins injuste que nos autres amis envers la France. Il a épousé la nièce de M. de Cavour.

Nous retrouvons à Florence tous les exilés italiens que nous avons connus à Paris. Ils se rappellent avec gratitude notre accueil durant leur exil, mais lorsqu'il s'agit de l'Italie une et de Rome, ils n'entendent plus à rien. '

On nous parle du grand succès de Patrie de Sardou et de la grève du Greuzot que nous avons laissée en pleine formation au départ. Les deux faits, à des degrés dilïerents, intéressent les hommes politiques italiens.

La passion de la patrie cherche toutes les occasions de s'exalter même en paroles chez nos amis d'hier, nos ennemis de tout à l'heure. La violence de ce sentiment patriotique débordant étonne Adam, qui n'est pas encore très éloigné de la formule : (( Les peuples sont pour nous des frères. »

Florence! nous ne nous lassons pas de l'admirer. Oh! cette Italie, comment ses fils n'en seraient-ils pas fanatiques. ►^ Combien de patries dans une.^^ Et comme les petites grandissent la grande ! Le dernier des hommes du peuple italien admire les chefs-d'œuvre, les respecte,

ET NOS IDÉES AVANT l8^0 S/j;

et, bien plus, s'enorgueillit de tous les grands noms que l'histoire lui a légués dans sa ville.

Des tressaillements religieux nous secouent dans la chapelle des Médicis. La Nuit, le Jour, le Penseur, de Michel- Ange, ne quitteront plus nos esprits. Il est plus divin encore que je ne l'imaginais, l'homme qui cherchait à arracher au marbre le secret de sa propre pensée, qui voulait la pureté marmoréenne pour la féconder et qui disait ce mot qu'il faut redire dans la belle langue sonore : Non scuUare, scrutare! Non sculpter, mais scruter le marbre.

Dans la chapelle Sixtine, le marbre interrogé par le génie de Michel-Ange a génialement répondu !

INino Bixio, frère de notre cher Alexandre, est à Florence. Le général garibaldien est devenu général de l'armée italienne. Nous lui parlons de son frère ; il ne nous quitte plus. Il vient avec nous à Milan que nous aimons pour son animation de grande ville heureuse, on le sent, d'être redevenue libre, de ne plus subir le joug odieux de l'étranger.

La cathédrale de Milan est l'une de celles qui nous paraît fixer le mieux ce sentiment chrétien superposé au sentiment païen qui a présidé aux constructions des grandes églises italiennes.

La Cène de Léonard de Vinci, vue par un jour clair, est une merveille d'idéalité et de réalisme a la fois, mais dans la proportion que leur fixe à chacun le grand art.

J'ai la joie de trouver mon dernier livre, VEdacation de Laure^ à l'étalage de la grande librairie Sonsogno, dans les galeries.

Avec Nino Bixio, nous visitons Turin et gagnons Gênes où notre voiturin revenu sans nous de Florence, nous attend.

Nino Bixio nous fait visiter Gênes comme nous n'aurions jamais pu le faire.

Nous voyons seuls à notre loisir, au Palais Rouge, la salle des Van Dyck. Nous allons à la forteresse par les petites rues des hauts quartiers. Nino nous explique, au port, a quel endroit les quelques'centaines d'hommes qui sont devenus les mille se sont embarqués.

Nino nous accompagne en voiturin. Il fera avec nous notre première étape.

Pourrai-je jamais oublier ce dont le général deGaribaldi et de Victor-Emmanuel nous parla un soir, au soleil couchant, alors que l'horizon du ciel et de la mer était d'un rouge de sang.^^

(( Je viens de faire en Allemagne, nous dit Nino Bixio, après l'avoir fait en France, un voyage ordonné par le roi, qui tenait à se rendre compte de l'état des armées allemandes et françaises, sa conviction étant que Bismarck prépare la guerre contre la France.

(( Je partage aujourd'hui cette conviction du roi. Une année ne se passera pas sans que vous soyez attaqués par l'Allemagne. Or, vous n'êtes pas prêts, vous serez affreusement brossés. »

Adam, pâle, se leva à demi dans la voiture.

ET NOS IDÉES AVANT 187O S/jQ

(( Taisez- VOUS, Nino, s'écria-t-il, ou je vous jette à la mer. La France battue par les Prussiens, jamais, entendez-vous, jamais!

— Ah ça ! est-ce que vous croyez que cela me fera plaisir? répond brutalement Nino. Entendez-moi bien! si vous ne voulez pas, non être brossés, mais rossés, pour l'amour de Dieu, fmissez-en avec votre imbécile, votre coupable, votre criminelle campagne d'opposition contre le (( militarisme ». Ce militarisme qui tient la Prusse dans les moelles depuis un demi-siècle l'a mise en forme pour la revanche d'Iéna. Ah î mon pauvre Adam, que la France est aveugle! Je l'aime, moi, la France qui a fait une si belle figure à mon frère Alexandre. J'aime la France de Solfcrino, de Magenta, si je hais une France soutien de la papauté, qui (( fait merveille » avec ses chassepots sur les Garibaldiens, qui arrête l'Italie dans l'essor unitaire qu'elle lui a donné ; la France qui nous force à nous allier à la Prusse, quand nous étions prêts pour elle, pour la sauver, à nous allier à notre ennemie d'hier, l'Autriche. Si je hais cette France-là, en vérité, vous devez l'admettre.

(( Savez-vous, Adam, ce que Bismarck disait à Ttirr au moment des troubles de Florence et de l'arrestation de Garibaldi.^^ (( Il faut à la Prusse une Italie troublée, en désaccord permanent avec la France. » Adam, votre Napoléon troisième est un provocateur d'invasion, et vous, républicains, vous vous rongerez les

poings d'avoir élé plus sectaires que français ; en lui refusant des soldats, vous êtes stupides!

— Nino î

— Ah ! si je pouvais éclairer la pauvre France, je le ferais au prix de mon sang. Si je pouvais la sauver d'un SadowaI Tûrr est allé à Paris avec une mission de notre roi, après une entente avec Beust, avec la Hongrie, proposer une alliance à votre empereur qui vit dans la lune, et cet empereur avachi, incapable d'une résolution mâle, a refusé I Votre impératrice, qui croit depuis 1867 que tous les rois et les empereurs sont h. ses pieds, et qui d'ailleurs, pour la gloire de la papauté, en bonne espagnole qu'elle est, désire la guerre avec l'Allemagne protestante, votre Eugénie de Montijo a déclaré à Nigra qu'elle s'opposerait de toutes ses forces à une alliance avec l'Italie, alliance dans laquelle le pape serait sacrifié. Oh! mes amis, que j'ai peur pour la France I »

Le général nous énumère les forces allemandes, nous décrit l'organisation de l'armée, nous parle de la valeur de ses chefs, de son entraînement et compare les forces de la France, les habitudes stratégiques de l'armée d'Afrique, si dangereuses^ dans une campagne européenne avec des soldats impassibles et mécaniques comme les Allemands.

(( Vous n'avez ni un Moltke militaire, ni un Bismarck politique, ni un Guillaume à la fois énergique et obéissant.

(( Vous serez battus, archibattus I »

Nino Bixio nous a mis dans un tel état d'esprit que nous décidons de prendre le premier bateau qui passe à Oneglia pour rentrer plus tôt à Bruyères. Le long voyage en voiturin par la Corniche nous paraîtrait à présent mortel.

Nous passons notre dernière soirée à Oneglia avec le général. Nous sommes tristes à mourir. Lui-même l'est aussi pour les raisons qui nous désolent et pour d'autres.

Depuis qu'il a sauvé, à Custozza, le prince Humbert, sur le point d'être fait prisonnier par les Autrichiens, qu'il l'a défendu avec héroïsme en formant ses troupes en carré autour de lui, le prince Humbert le déteste.

Victor-Emmanuel, au retour de Gustozza, l'a embrassé en lui disant : (( Tu m'as sauvé mon fils ! Je ne l'oublierai de ma vie ! »

Mais Nino sent bien que, si Victor-Emmanuel mourait, il ne pourrait rester dans l'armée italienne sous le règne d'Humbert.

En rentrant à Bruyères, je trouve une lettre de Mérimée ainsi conçue :

(( Cannes, U avril.

(( Madame, une belle dame à qui j'ai transmis les renseignements que vous m'avez donnés sur la situation de la nièce de Lamartine m'a envoyé

hier le télégramme que je joins à cette lettre. (( A mon retour à Paris j'aurai soin de rappeler l'affaire.

(( Veuillez agréer, etc.

(( P. Mérimée . »

Le télégramme de la « belle dame » était de l'impératrice.

(( A Monsieur de Mérimée.

(( Cannes.

(( J'ai reçu votre lettre et recommandé la dame, mais je crois que pour le moment il n'y a pas de place.

(( Eugénie. »

Nous rentrons à Paris. Adam va aussitôt voir M. Thiers et lui redit la prédiction de Nino Bixio. Et M. Thiers lui repond que ces lamentables choses confirment ses craintes en y ajoutant. Quanta nos amis politiques, saufNefftzer, ils lèvent les épaules et se moquent d'Adam. Ils sont bien trop occupés de la politique intérieure pour s'inquiéter de ce qui se passe au dehors. Leur révolte contre la loi de sûreté générale, qui menace la sécurité de chaque citoyen, est si violente qu'ils refusent de s'émouvoir des insécurités de la France.

De Ronchaud désespéré vient m'apprendre

que M™'' d'Agoult est entrée le 1 1 avril chez le docteur Blanche.

Elle s'est brouillée avec plusieurs de ses amis comme elle s'est brouillée avec moi, après des scènes violentes et incohérentes.

Je m'étais dit plus d'une fois, en songeant à ma dernière entrevue avec M"'^ d'Agoult :

(( C'est inexplicable, à moins que ce ne soit un acte de folie. »

Et toute mon amitié, toute ma gratitude pour elle, me reviennent, et j'oublie en un instant le chagrin qu'elle m'a fait, puisqu'elle n'en était pas responsable.

(( C'est peut-être parce qu'elle vous aimait plus qu'une autre, me dit de Ronchaud, qu'elle a été avec vous la première inconsciemment cruelle. »

Trois mois après, M""" d'Agoult sortait guérie de chez le docteur Blanche.

Nous recevons une lettre de Castelar, un peu naïvement orgueilleux du succès colossal de son discours sur la liberté de conscience. Je lui demande de me le faire traduire. 11 le traduit luimême et me l'envoie. C'est le plus beau morceau d'éloquence latine qu'on puisse lire.

L'approche des élections, fixées aux 2 3 et 2/1 mai, absorbe toutes les pensées et concentre toutes les énergies de nos amis politiques. Ils sont pleins d'espoir. Leur haine d'Emile Ollivier s'alimente de tout ce qu'ils apprennent, de tout ce qu'ils constatent, de tout ce qu'ils

provoquent contre lui dans la troisième circonscription. Un grand nombre des électeurs du (( rallié » déclarent qu'il ne sera pas réélu.

C'est la première fois que des élections vont se faire sous l'Empire avec la presse libre et les réunions publiques autorisées.

Les préfets fondent des journaux en nombre incalculable, mais les feuilles officieuses n'ont pas d'abonnés. On essaie d'acheter les consciences, donc on doute du succès.

Que d'émotions, que d'espérances !

La lutte suprême se poursuit, nous avons depuis ces derniers mois le sentiment que l'Empire est atteint.

Bien peu parmi nous prévoient que la chute de l'Empire pourrait blesser la France. La République dont on poursuit la réalisation, et qui doit remplacer l'Empire, a toutes les vertus, toutes les beautés, toutes les forces. N'a-t-elle pas aussi toutes les expériences , elle qui sera la troisième ? Cruelle mais triomphante contre l'étranger en 92-93, humanitaire et naïve à l'excès en /i8, la République, cette fois, sera la vraie, la définitive, et avant tout la libérale ! Elle n'inspirera pas à l'Europe de craintes de guerre comme l'Empire.

La France pourra ê tre , sous cette République , grande, généreuse, vaillante et pacifique, pratique et idéaliste. L'honneur deviendra la divinité qui dominera tous les cultes.

On dit beaucoup que le Peuple français de

Davernois, auquel collabore Napoléon III, et qu'alimente la cassette impériale, est répandu à des milliers d'exemplaires dans tout le pays. Le gouvernement s'est assuré, paraît-il, le concours du Soir, de la Pairie, du Constitutionnel^ de la France, du Moniteur, de la Liberté, on dit aussi des Débats, mais, dès que les électeurs flairent un journal officieux, ils ne le lisent plus.

L'Empire a des candidats sans valeur. Il a surmené ses partisans, ne leur permettant aucune opinion, aucune initiative personnelle. Une simple critique suffisait pour qu'ils fussent traités par les « mamelucks » en ennemis de l'Empire. Tous les hommes indépendants se sont découragés et écartés, les autres ont vieilli et se sont amollis dans le succès.

Il est vrai que chez nous les jeunes crient si haut qu'on n'entend plus ni les Garnot, ni les Jules Favre, ni les Grévy; les petits Ollivier restés fidèles à leur chef sont devenus exportation pour la province.

Mais voici les députés de Paris forcés de faire campagne avec les jeunes qui les mènent tambour-battant ; quant aux exilés abstentionistes et à notre groupe de plus en plus restreint, ils n'ont voix au chapitre que s'ils combattent pour les candidats désignés par les nouveaux meneurs.

Depuis son succès, Gambetta conduit le parti républicain . Il fait le 5 mai un discours à Belleville qui est un programme et qu'il va falloir accepter en bloc. Il tonne contre la loi de

sûreté générale. Il veut l'entière liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d'association sans une réserve ni une restriction; la suppression des octrois, des gros traitements, la nomination des fonctionnaires à l'élection, les réformes économiques touchant au problème social, il A^eut ceci, il veut cela, il veut tout, il veut trop. (( On pourra toujours en rabattre, )) dit-il dans l'intimité.

Le jour même du discours de Gambetta à Belleville, avait lieu au Châtelet une réunion électorale présidée par Emile Ollivier, et ayant pour but d'exalter sa candidature. La veille, son adversaire Bancel avait été acclamé k la salle Molière. Au Châtelet il y a de la houle. On crie : (( Vive Bancel! ». La police fait évacuer la salle, et la foule au dehors crie déplus belle : (( Vive Bancel ! » C'est, paraît-il, un cri séditieux. La police cogne et charge avec une violence telle qu'un flot de gens s'engouffre dans la brasserie Dréher, qu'une lutte s'engage avec les agents et que tout y est mis à sac.

Mais à mesure que les groupes sont dispersés d'autres se reforment chantant la Marseillaise. Finalement on défde en silence dans la rue Sainte-Marguerite où Baudin a été tué.

Paris sait aujourd'hui ce qu'il veut. La victoire y est certaine. Plus la police assommera de gens, plus les voix pour les candidats de l'opposition seront nombreuses.

Au Salon, oii je ne suis pas encore allée, il y

ET NOS IDÉES AVANT iSyO 357

a un grand scandale à propos du tableau de mon ami Chenavard placé dans la salle d'honneur. La fin des religions, a été enlevé de cette salle, sur l'ordre du ministre des Beaux- Arts. Aussi y a-t-il foule à l'endroit où le tableau est relégué. Le succès en a triplé.

Adam et moi nous rencontrons Jules Simon sur le boulevard.

(( La victoire me semble assurée, dit Adam.

— Hélas!

— Pourquoi hélas. ^^

— Nous allons trop vite et ne songeons pas assez que l'armée est encore impériale; c'est dangereux. Il nous eût fallu d'abord acheminer l'Empire vers la suppression de l'armée permanente. »

Adam proteste. Il songe aux prédictions de Nino Bixio. Il a d'ailleurs l'horreur des milices nationales. Il aime l'armée, il la défend et déclare qu'un pays sans armée permanente est un pays perdu. Emporté par sa thèse, celui que M. Thiers appelle le général Adam se met en colère et déclare qu'il rendra les sermentistes responsables, eux qui pouvaient voter l'augmentation de nos forces militaires, le jour oii les Prussiens défileront sur les boulevards.

La dispute s'envenime, on commence à s'attrouper, quand passe NefTlzer. C'est l'heure des verres de bière. Je lui fais signe et le mets au courant des motifs de la querelle de Simon et d'Adam.

(( Vous avez raison tous les deux, leur dit Nefftzer. Il faut à la fois la vieille armée et la milice nationale pour résister à l'envahissement germain qui s'approche... »

Jules Simon lève les épaules. Moi, j'ai mon angoisse, celle que me donne Nefftzer quand il me dit : « Le temps est venu ! »

Les impérialistes, voulant trouver quelque chose de nouveau en face de « l'Union libérale » , créent « l'Union dynastique ».

Dans la lutte électorale qui s'ouvrait, la besogne qu'il s'agissait de faire : saper l'Empire, ne se faisait pas toujours à des conditions agréables. Quelques-uns de nos amis comme Adam, trouvaient dur d'être en accord parfait avec V Egalité, journal internationaliste, dont certains arguments étaient peu sympathiques, on l'avouera, quand ils se traduisaient par des formules comme celle-ci :

(( Qu'est-ce qu'on fera des bourgeois quand la Révolution sociale les aura expropriés .^^ se demandait l'un des rédacteurs de V Égalité, et il se répondait : « On leur donnera des bons de soupe. »

C'étaient les jeunes qui imposaient cette tactique au parti « de faire flèche de tout bois » . Oh étaient les belles, les nobles luttes contre la royauté orléaniste, le choix des combattants, des armiBs, des principes. ^^ Le pauvre Adam, ex (( gant jaune du National)), trouvait ce méli-mélo inquiétant et écœurant.

ET NOS IDÉES AVANT 187O SSq

« Les queues qu'on est obligé de couper, disait-il à son ami Duclerc, (( National)) comme lui, ça repousse !»

Le baron de Heeckeren, un soir à l'Opéra, où Adam voyait Faust pour la centième fois et moi pour la troisième, et oii nous riions gaiement du fait; à un entr'acte, dans les couloirs, le baron de Heeckeren nous apostropha ainsi à notre confusion, je l'avoue : « Quel métier honteux faites-vous? nous dit-il. Quoi? vous vous associez dans votre lutte contre l'Empire a la voyoucratie internationaliste, aux gens sans patrie, sans respect d'aucune forme sociale? ))

Jérôme David, passant auprès de nous, ajouta :

(( Qui vous mangeront, vous dévoreront après vous avoir dépouillés et déshonorés.

— M. Jérôme David I me dit Adam qui le connaissait de vieille date, le rencontrait, mais ne le (( voyait » pas.

— Je voudrais vivre pour voir la République que vous préparez à la France avec des parrains comme les Félix Pyat, les Blanqui et leurs disciples> et même avec les Ranc, les Brisson, leur jacobinisme et leur haine de la religion. Venez avec nous, Adam, venez, répéta Jérôme David, il n'y a qu'une forme de gouvernement autoritaire qui puisse refouler et détourner le flot des bas-fonds sociaux.

— Nous aurons avant peu pour chef, dit

36o MES SENTIMENTS

Adam, un homme jeune, énergique, capable de tenir tête aux meutes.

— Si c'est pour leur tenir tête un jour pourquoi les déchaîner? Vous voulez parler de Gambetta. Admettez qu'il renverse l'Empire. Qui vous dit qu'un chef d'opposition est toujours un chef de gouvernement. ^^ Croyez-moi, Adam, ajouta Jérôme David, un homme comme vous, modéré, sensé, devrait s'en tenir à Thiers. Et si ïhiers avait autour de lui un groupe important de républicains de 1848, il ferait ce qu'il A^oudrait de l'Empire et nous rejetterait nousmêmes au second plan. »

Adam voit beaucoup Spuller, dont il aime l'esprit ardent et actif. C'est lui qui a rédigé la fameuse pièce que quinze cents électeurs d'Emile OUivier, le déclarant indigne d'être réélu par eux, ont signée. Spuller est à la fois modéré et courageux, calme et vaillant. Il a de telles analogies de caractère avec Adam que leur intimité croît chaque jour.

Le nouveau journal, le Rappel, inspir-é par Victor Hugo et que viennent de fonder Auguste Vacquerie, Charles et François Hugo, il y a quelques jours, prend de l'importance. La lettre de Victor Hugo que contenait le premier numéro a eu un grand succès. Meurice, Rocheibrt, Arthur Arnould, Claretie, y écrivent.

ET NOS IDÉES AVANT 1 87O 36l

Jules Vallès, lui aussi, va fonder un journal, le Peuple. On peut prédire que sa violence en fera un feu de paille.

Nous avons changé de jour et pris le mercredi sur la demande de nos amis. Depuis le début de la campagne électorale, ils arrivent souvent en retard et nous quittent de bonne heure, mais, le boulevard Poissonnière étant un centre de nouvelles, nous sommes toujours nombreux.

Hier nous avons failli être treize, Ferry nous ayant manqué. J'avais reçu de lui, à la dernière heure, la lettre suivante :

(( Madame, je n'appartiens plus ni à mes amis, ni à moi-même, ni aux choses gracieuses de la vie. J'avais dit hier à M. Adam que je répondrais ce soir à votre aimable carton.

(( Or voici qu'une réunion d' électeurs apparaît à l'horizon, un peu plus farouche que votre salon. L'électeur est un maître, vous le savez, et nous ne sommes pas sur un lit de roses; vous m'excuserez donc et vous me permettrez, si ce mercredi soir m'est enlevé, de vous porter mes excuses un matin.

(( Veuillez, Madame, etc.,

(( Jules Ferry. )) Adam, tout de même, malgré sa tendance a

reconnaître un jeune pour chef, est troublé de voir les candidatures des jeunes menacer celles des vieux. L'ingratitude envers Hippolyte Carnot le navre. A ((l'Union libérale», nos amis trouvent le programme de Belleville autoritaire. S'il n'était plus un programme d'opposition et devenait un programme de gouvernement, disent-ils, ce serait celui de politiciens absolus, dominateurs, ne reculant pas devant l'arbitraire, devant le despotisme violent même, contre tout ce qui leur résisterait.

Les libéraux sont ennemis de ce programme et ne l'admettent que comme un instrument de combat. Le Temps ne soutient la candidature de Gambetta que par opposition passionnée à celle d'Ollivier.

On parlait, mercredi soir, chez moi, de Darimon, l'un des cinq, converti par Emile Ollivier à l'impérialisme, et qui le dépasse, pour ne pas perdre certaine culotte de satin blanc sur laquelle Millaud a fait les vers les plus spirituels du monde.

Darimon dit haut, paraît-il, qu'il ne comprend pas pourquoi Ollivier livre une bataille électorale à Paris et ne va pas tout de suite dans le Var. Les amis d'Ollivier le sentent donc atteint .^^

Il faut avouer que l'assaut est superbement conduit. Adam se retrouve dans la mêlée avec toute sa vaillance. Il lui semble voir poindre à l'horizon sa République qu'il attend depuis tant d'années.

(( L'action, l'action, répète-t-il, je ne puis plus m'en sevrer ».

Que veut-il dire ? Il m'annonce un beau matin qu'il part pour la Normandie et va se présenter comme candidat à Brionne.

(( Et tu prêteras serment, toi?

— Oui. J'y ai longuement réfléchi. Quelque objection que tu soulèves, je l'ai soulevée et rejetée. »

Je n'en puis croire mon chagrin. Nous sommes désunis, Adam et moi, notre entente est faussée. Il part.

Tous nos amis qui ont prêté serment approuvent ce départ et me donnent tort. Mes raisons se transforment en blâme pour eux.

Je n'ai qu'un appui, celui de Louis Blanc, qui a connu avant moi les résolutions d'Adam par son frère Charles, et qui me répond, à moi, sa désolation de la « défection morale d'Edmond Adam»; il ajoute :

(( Les jeunes qui n'ont pas vu l'attentat de décembre, peuvent prêter serment au meurtrier, mais celui qui a vu le sang de ce meurtre, qui a entendu le serment renié, peut-il oublier quand il a l'âme humaine et loyale ? »

Je souffre de mon désaccord politique avec Adam à tel point qu'il me semble qu'un abîme se creuse entre nous. Ce que je ne lui ai pas dit au départ, je le lui écris. Je lui envoie la lettre de Louis Blanc, une autre de Schœlcher, qui contient ces seuls mots : (( Madame, dites-moi

qu'il est impossible qu'Edmond Adam que je connais, que j'ai appelé mon ami, prête un serment de fidélité à l'homme de décembre. »

Ma fille partage mes idées. Elle aussi souffre de voir le caractère de son beau-père, qu'elle aime et qu'elle honore, atteint dans l'idéal qu'elle s'en faisait.

Un malin je reçois une dépêche de Brionne avec ce seul mot : (( Viens ! »

J'ai senti, dans la dernière lettre d'Adam, une hésitation. Si les miennes, si celles des grands exilés avaient pu le convaincre ! Que d'autres acceptent les formules d'accommodement conseillé par des ambitions impatientes, que d'autres fassent ce que Gambetta appelle (( la besogne des égoutiers » , mais pas Adam I Mon amour pour lui s'alimente de respect, et, s'il me l'enlève, c'est la pire des infidélités.

J'arrive avec ma fille à Brionne, chez nos amis Leguerney.

(( Es-tu devenue moins seclaire, moins absolue, Juliette? me demande Adam. C'est aujourd'hui que je signe mon serment de candidat et j'ai voulu que tu l'acceptes, que tu en comprennes l'insignifiance.

— Tu considères comme ton parrain et tu as eu pour conseiller Dupont de l'Eure, président du gouvernement provisoire, répondis-je à Adam ; c'est dans le pays oii il est né, où il est mort, dans ton propre pays, que tu vas prêter le serment à l'Empire ; souviens-toi que Dupont

de l'Eure fit délivrer de la prestation du serment les fonctionnaires de Louis-Philippe, déclarant qu'un serment prêté à deux régimes ennemis déshonore celui qui le prête, déshonore, tu entends?

(( Le serment pour les hommes du gouvernement provisoire, pour Dupont de l'Eure, était un engagement d'honneur. On ne pouvait le prêter deux fois. Lorsque Napoléon III jura entre les mains de ton ami Armand Marrast, président de l'Assemblée nationale, de rester fidèle à la constitution et à la République démocratique, il prit cet engagement d'honneur, dont l'assemblée seule eût pu le relever.

— Voyons, quand Grévy subit ce serment, lui Grévy, est-ce que je ne peux pas le subir .^^

— Grévy, aujourd'hui, n'est plus pour moi un homme dont l'honneur politique est intact; il perd son caractère et il est maintenant capable d'accommodements avec sa conscience.

— Mais voyons, Rochefort, qui attaque journellement l'Empire, a prêté ce serment.

— Rochefort est un pamphlétaire qui se moque du serment comme de tout ce dont il se moque, et encore je ne répondrai pas qu'il s'estime autant après l'avoir prêté.

— Enfin, que dirais-tu aux électeurs vis-à-vis desquels tu te serais engagé "è

— La vérité : qu'au moment de prêter un serment avec les intentions qui y a mises Napoléon III en prêtant le sien, de le trahir, le sou-

venir de ton vieux parrain et conseiller Dupont de l'Eure t'est revenu et que tu t'es dit avec lui que faire un faux serment était se déshonorer et que tu n'en as eu ni la faiblesse, ni le courage. »

Adam était convaincu. Il remercia ses électeurs, et le candidat qui le remplaça fît si bien qu'ils ne lui en voulurent point.

Pour moi, je suis plus fière que jamais de porter son nom.

Avant de rentrer à Paris, nous allons visiter son village, le Bec-Helloin. L'abbaye des bénédictins, vieille de huit siècles, est superbe encore quoique transformée en haras.

Les historiens disent que c'est dans cette minuscule bourgade (( que le flambeau des lumières fut apporté d'Italie au xi^ siècle et que de là il rayonna » .

Adam sait l'histoire de son abbaye jusqu'en ses plus infimes détails. Enfant, il a rêvé dans ses ruines aux grands moines travailleurs et lettrés, à Lanfranc, à Anselme. Il me dit avoir appris de ces évocations l'amour du travail.

, Nous rentrons à Paris heureux, Adam autant que moi. Il s'aime mieux ainsi.

On vote. Sur 292 députés à nommer, 2o5 candidats officiels passent ; il est vrai qu'on a mis tout en jeu, tout en œuvre : corruption, menaces, séduction, promesses, engagements; mais 87 membres de l'opposition antidynastique, c'est énorme.

La liste de l'opposition passe tout entière à

Paris. Ollivier est battu ; mais, hélas ! Hippolyte Garnot aussi.

Brisson s'est présenté contre Glais-Bizoin, l'auteur des Saints-Potains; il a échoué. Jules Vallès s'est dressé en face de Jules Simon comme candidat delà misère, mais inutilement.

Notre ami Victor Lefranc n'est pas nommé dans les Landes ni Jules de Lasteyrie dans Seine-et-Marne ; ils en sont pour leur déshonneur.

Prévost-Paradol n'obtient que i,5oo misérables voix à Nantes contre le docteur Guépin ; c'est maintenant un découragé comme journaliste. Une liberté plus grande lui a enlevé une partie du talent qu'il devait à sa science des sousentendus. La place des critiques affinés et élégants est prise par les accusateurs violents. Ce n'est plus Prévost-Paradol qui donne le ton, c'est Rochefort. Le temps est passé des ironies enveloppées et couvertes. Pauvre Paradol! Les journaux impérialistes n'en laissent pas un morceau, la presse républicaine et libérale se ferme peu à peu pour lui.

Nous dînons demain avec lui et Jérôme David, chez Odillon-Barot, à Bougival.

Odillon-Barot, qui, comme M. Thiers, ne veut pas détruire l'Empire, mais l'améliorer, prêche, assisté par Jérôme David, Prévost-Paradol dans le sens du ralliement.

Odillon-Barot, à ma grande approbation et à ma joie, soutient la thèse que dès qu'on a prêté

serment à l'Empire, même comme candidat malheureux, on lui est rallié, qu'il faut alors l'accepter et en tirer le meilleur parti possible. Il ajoute que la République est inquiétante comme en juin i8/i8, avec ses éléments d'anarchie, qu'on n'a d'ailleurs le droit de s'affirmer républicain que quand, comme Edmond Adam, on ne peut se résoudre à prêter le serment à l'Empire.

Je bois du lait. Odillon-Barot, à un moment delà conversation, demande à Adam quel motif précis, quels arguments, l'ont fait hésiter à prêter le serment.

(( Le désespoir de ma femme, qui eût souffert, disait-elle, de ce manquement à l'honneur autant que d'une infidélité.

— Franchement, mon cher Adam, lui dit Odillon-Barot, étant données vos opinions, je trouve que M™" Adam a sauvé votre vertu politique. ))

Le lendemain M. Thiers me dira que je l'ai perdue.

C'est un triomphe! Au scrutin de ballotage l'opposition gagne trente-trois députés. Nous personnellement nous sommes heureux de voir des hommes de i8/i8, qui ont tant fait que de prêter serment, comme Garnier-Pagès, encore

debout. Jules Favre et M. Thiers sont nommés. Raspail et d'Althon-Shée, battus. Raspail l'homme de juin, d'Althon-Shée qu'il n'aime pas, ont le sort que leur désirait Adam. Il eût voulu voir Rochefort élu, mais de doubles élections permettront de lui retrouver un siège à Paris.

Adam croit que la première circonscription, oii est nommé Gambetta, reviendra sans nul doute à Rochefort, Gambetta devant nécessairement opter pour Marseille.

L'Union libérale, qui nous a été d'un grand secours et a puissamment aidé au succès, retire son appui à l'opposition avancée, parce qu'elle trouve qu'on l'a conduite trop loin. Elle fait alliance avec la gauche dynastique ; c'est Edouard Hervé qui est l'âme de la nouvelle combinaison. Journaliste de grande valeur, il a la femme la plus séduisante de Paris. Son salon groupe les éléments libéraux modérés que la montée des radicaux et des socialistes, les troubles dans la rue aux cris de : vive l'anarchie! les blouses blanches descendant de Belleville, épouvantent.

Or, les blouses blanches, les bandes anarchistes, nous le savons, sont de simples troupes d'agents provocateurs. Nous voyons de notre balcon du boulevard Poissonnière des choses étranges, des conciliabules singuliers, quand le boulevard est vide, après minuit, entre les agents de police et les blouses blanches.

Mais l'Union libérale ne veut rien entendre.

Elle préfère, plutôt que de faire le jeu des avancés, régénérer l'Empire, et l'entente préparée dans le salon de M. Hervé se conclut dans le salon de M, de Janzé.

Fondée par M. Thiers, MM. Dufaure et de Broglie, l'Union libérale se dit dévouée aux principes de 1789 en même temps qu'indulgente à l'Empire.

L'écart se fera de plus en plus entre elle et nous, à mesure qu'elle se rapprochera de l'Empire, nous rejetant vers les partis extrêmes.

L'élection de Bancel contre Ollivier a une grande signification. La faiblesse pour l'Empire chez un républicain n'est pas admise. Le succès des élections va en somme aux victimes de Décembre.

C'est contre Thiers que Gambetta a été élu à Marseille. Leur antagonisme direct commence à ce propos. Gambetta pactise ostensiblement avec les radicaux. Il déclare qu'il patronnera la candidature de Rochefort jusqu'au bout, jusqu'en novembre, malgré tous les événements qui peuvent se succéder d'ici là.

Hetzel nous conte, un mercredi soir, en quel état est Mérimée. Les troubles de la rue l'ont mis hors de lui.

Il trouve le peuple français fou, idiot et, de plus, inquiétant. (( L'emballement de la folie et de la bêtise se gagne, comme l'enthousiasme, répète-t-il, et nul ne peut savoir 011 nous conduiront, en bas et en haut, les deux termes ren-

versés. » Il est convaincu que l'heure est aux paroles et aux actes insensés.

Hier, l'empereur et l'impératrice ont passé sous nos fenêtres. Silence glacial. Nul cri "n'est monté jusqu'à mon balcon. Quelques saints auxquels les souverains répondaient avec empressement, si rares qu'ils fussent. En face de la maison Sallandrouze, que j'habite et que le 9 Décembre a bombardée, Napoléon III s'est-il dit qu'il y a des retours de choses...

En tous cas, il habite dans cette maison et il y vient des gens résolus a le renverser.

Chez nous seulement fréquentent encore quelques membres de l'Union libérale. Adam convient aujourd'hui que, s'il était député, notre salon ne pourrait être aussi ouvert; ses votes le fermeraient à un grand nombre de nos amis. Un salon oii se rencontrent le marquis de Lasteyrie et Arthur Arnoult, Edmond de Lafayette et Challemel-Lacour, etc. , etc. , vaut bien un siège de député.

La lettre de Persigny à Emile Ollivier donne matière à des discussions sans fin. On est d'accord sur ce point qu'à l'avenir (( tous les essais de restauration de l'édifice impérial, comme le dit Eugène Pelletan, ajouteront aux dangers de ^son écroulement. »

Le Saint PauU de Renan, est très discuté. Le scandale ne le porte pas comme il a porté la Vie de Jésus. Frédéric Morin, que nous reconnaissons comme le premier critique de son époque,

et qui, publiquement, louange le Saint Paul, déclare dans l'intimité que l'ouvrage n'est pas composé, qu'à tout moment l'auteur lâche la figure de son héros pour conter fleurette au paysage.

(( M""^ Sand peut promener ainsi ses personnages à travers champs, dit Frédéric Morin, parce qu'elle les pétrit dans la nature, qu'elle les fait vivre en elle et d'elle. Mais le Saint Paul de Renan s'égare au milieu des descriptions. C'est un saint Paul de parties de campagne; ce n'est pas un saint Paul. »

Nous avions laissé libres nos amis de monter chez nous, le mercredi soir, dans leur tenue de boulevard. Gambetta venait souvent et frappait nos plus vieux amis, comme Hauréau, comme Duclerc, comme de Reims, comme Hetzel, par ce qu'Adam appelait (( sa surabondance pondérée, ses passions raisonnables ». Il parlait un peu trop d'Ollivier, qu'il voyait souvent et qu'il regardait manœuvrer avec intérêt, car il croyait à une transition utile par un empire libéral.

Associer l'idée des réformes libérales et d'un gouvernement autoritaire, c'était déjà le sujet de discussions qui devaient, bien plus tard, me séparer de mes amis.

Ernest Picard, Jules Ferry et même Gambetta étaient prêts à prendre part aux essais de cette transformation avec Emile Ollivier, lorsqu'il aurait quelque peu essuyé les plâtres; et, sans la guerre, on les eût vus, comme bien

d'autres personnalités de notre parti, être impérialistes libéraux, après avoir été sermentistes. Empire libéral ou république autoritaire ont tant d'analogies, sauf un rouage différent, qu'un nombre illimité de nos amis eût peu à peu gravité autour du pouvoir impérial, cela se devinait.

Mais ceux-là mêmes qui eussent aidé à la consolidation de l'Empire perdaient leur équilibre au milieu des bourrasques de la rue. Un mélange insensé se faisait entre les agents provocateurs de l'Empire et les pires éléments anarchiques.

Autour de nous, du faubourg Montmartre jusqu'au boulevard des Italiens, les blouses blanches, les casquettes à trois ponts, tenaient le trottoir. La police était impuissante à maintenir l'ordre. D'ailleurs, le voulait-elle.^ L'insulte devenait à la fois une forme d'opposition et la règle des rapports des partis entre eux. Les (( avancés » traînaient dans la boue les Jules Favre, les Garnier-Pagès, les Jules Simon, les Carnot et jusqu'à Pelletan.

Un M. Budaille tenait le pavé, organisant des manifestations socialistes jusqu'à ce qu'on ait découvert qu'il avait proposé, par une lettre à Napoléon III, (( sa fidélité au drapeau de ses frères vendéens, qui était l'aigle impériale. »

Nous recevons, de Frappoli lui-même, la nouvelle de sa nomination de grand-maître de la franc-maçonnerie italienne. Il m'écrit le 29 juin.

avec l'en-tête du Gahinetto del G.'. M.-, délia Massoneria in Italia.

Ce déballage de petits trois points m*amuse beaucoup. Frappoli m'écrit :

(( Chère madame,

(( Je n'ai pu répondre plus tôt à votre aimable missive du i5, car j'étais sous le coup de feu de mon assemblée qui a duré du i5 au 21 ; c'est fini pour le moment, mais j'ai encore pour un mois au moins un travail d'enfer.

(( Mon élection de grand-maître, à l'unanimité du scrutin secret, par l'assemblée générale des Loges vous prouve de quel esprit notre maçonnerie est animée, etc. »

Nous dînons chez Szarwady, auquel nous demandons des détails sur la mission de Tiirr, envoyé par Victor-Emmanuel à Napoléon pour faire cesser l'isolement dangereux de la France. Tûrr leur a redit, mot à mot, sa conversation avec notre souverain.

Après quelques phrases préHminaires, Tûrr dit à l'empereur :

(( Sire, il faut préparer les bases de la triple alliance, et qu'il n'y ait plus qu'à signer.

— J'en parlerai, dit Napoléon, à deux de mes amis diplomates.

— Vous aurez tort, sire.

— Mais, c'est à Nigra et à Metternich.

— Nigra et Metternich en parleront, l'un au prince Napoléon, l'autre à un colonel hongrois. »

Plusieurs entretiens succèdent à ce premier. Tûrr se désole, l'empereur lambine, malgré l'insistance et le dévouement de Beust, malgré la volonté de Victor-Emmanuel. Après plusieurs allées et venues du général Tûrr à Florence, à Vienne, à Buda-Pest, à Paris, Napoléon III refuse de signer l'alliance.

(( Et pourtant, répète Tûrr à Szarwady, l'Allemagne est plus prête encore à attaquer la France qu'elle ne l'était à attaquer l'Autriche. C'est la guerre demain... c'est la France isolée par la faute d'un rêveur aveugle. . . »

Napoléon III est de plus en plus lassé. Il se débat au milieu des compétitions mesquines, des programmes de Rouher, du prince Napoléon, d'Emile Ollivier, de Duvernois, de Girardin. Rouher ne songe qu'à escamoter les difficultés, et de moins en moins à les résoudre. Il s'acharne au pouvoir. Et cependant les élections viennent de prouver le détachement des masses pour l'Empire d'un Rouher. L'échec a été complet. Paris est totalement perdu, non seulement pour l'Empire décembriste, mais pour l'Empire libéral. Il faut donc que quelque chose de nouveau survienne.

La réaction est un moyen usé. Persigny n'a-

S-j6 MES SENTIMENTS

t-il pas déclaré que l'empereur devait continuer à entrer dans les voies libérales, mais avec un autre personnel et des «jeunes » intelligents et courageux? C'est le prince Napoléon qui mène la campagne contre Rouher, avec Persigny et Emile Ollivier.

Dans les deux camps ceux qui dirigent l'opinion ne parlent que des (( jeunes ».

Jules Simon, l'un de ces mercredis, nous a fait toutes ses doléances. L'effacement de ceux qui ont combattu, tracé les voies, lui semble coupable. Paris est fou de Rocbefort, qui n'est rien moins qu'un homme politique. Gambetta, dont la jeunesse raffole, est un danger si l'on n'y prend garde. (( La toquade de cet athée fanatique, dit Jules Simon, est de lancer notre pays voltairien, malheureusement préparé par le Juif-Errant et son Rodin, contre le clergé. Gambetta imagine la haine religieuse, comme si ce n'était pas assez de la haine politique ; les deux, c'est trop! Gambetta et ses suivants n'ont pas plus l'amour de la liberté que Rouher. S'ils remplaçaient l'Empire, ils seraient plus autoritaires que lui. Vous n'imaginez pas ce qu'on entend au milieu d'eux. »

Et Jules Simon raconte certains mots de Gambetta, de ses intimes, avec cet art merveilleux de la parole perfide, qu'il tient de son maître Cousin.

Jules Simon se moque d'Emile Deschanel, à qui Duruy a proposé de rentrer en France et

d'y reprendre sa chaire, à la condition de prêter le serment à l'Empire, et qui a répondu : « Ce serment me brûlerait les lèvres. »

(.( Moquez-vous de moi en même temps, mon cher Simon, dit Adam. J'ai, comme Deschanel, senti que le serment me brûlerait les lèvres.

— Cela prouve, mon cher Adam, que vous êtes aussi nigaud que Deschanel. Il n'y a plus personne pour qui le serment soit une question et puisse devenir un engagement.

— Par ces mots, répliquai-je, vous prononcez l'absolution complète de l'homme de Décembre. »

Nous avons une surprise et une joie très grandes. Nous avons écrit à M™^ Sand que nous allions passer quinze jours à Pierrefonds. Adam veut faire un pèlerinage là où il m'a vue pour la première fois dans l'intimité de M""^ d'Agoult. Nous passons quinze jours heureux, reposants, avec M™^ Sand, avec Plauchut, qu'elle a amené. Nous trouvons à Pierrefonds A. Guéroult, sa femme et sa si charmante et si jolie fdle. Alice et Marguerite entrent en sympathie immédiate. Il est convenu qu'on ne parlera pas de politique, mais seulement de lettres, de nature, d'art et d'amitié. Nous faisons d'admirables promenades dans la forêt, et, ma fdle et moi,

nous recommençons, comme à Bruyères, à courir après les plantes rares pour M™^ Sand.

Quand nous nous quittons, il est entendu que nous irons bientôt à Nohant; mais Paris nous reprend, et la politique nous passionne à nouveau.

Le Rappel, le Réveil, l'Opinion nationale, le Siècle, ont des procès. La session extraordinaire s'ouvre : nous sommes haletants. L'interpellation des ii6 demandant à Napoléon III (( de donner satisfaction au pays en l'associant d'une manière plus efficace à la direction des affaires )), nous jette dans des discussions sans fin.

L'empereur fait lire par le sempiternel Rouher un message qui, en vérité, mérite bien son nom d' (( extraordinaire ». Il y est dit que le gouvernement va convoquer le Sénat pour lui soumettre une série de réformes libérales allant (( bien au delà des propositions des ii6 ». Que signifie tout cela.^^ C'est quelque escamotage à l'Auvergnate, un tour de passe-passe de M. Rouher, répète- t-on. M. Thiers a flairé la manœuvre, et il maintient l'interpellation des 1 16. Alors le gouvernement, pris au piège, annonce que la Chambre est indéfiniment prorogée.

M""^ Sand revient à Paris. C'est toujours pour nous une si grande joie de l'avoir auprès de nous.

La Petite Fadette fait son entrée à l'Opéra-

Comique, avec Galli-Marié. Cela amuse beaucoup M""^ Sand.

Tantôt nous dînons avec elle chez Magny, tantôt elle dîne chez nous. Le surchauffage des esprits l'inquiète énormément.

(( Vous ne gagnerez rien, nous dit-elle, au renversement de l'Empire. Je ne vois que des appétits parmi vos « jeunes », l'irrespect pour les vieux et pour les exilés : croyez-moi, c'est mauvais signe. Tout le monde A^eut des réformes et il arrivera ceci : à mesure que vous en obtiendrez, il montera d'autres exigences vers vous et vous serez débordés; rappelezvous i8/i8, Adam. Qu'est-ce qui aurait jamais pu satisfaire ceux qui venaient derrière nous ? N'exigez pas des réformes, obtenez-les lentement, pour qu'on en assimile une avant d'en avaler une autre. M. Thiers est le seul homme politique parmi vous tous, croyez-moi.

— Prêchez votre tant ami le prince Napoléon comme vous me prêchez, grand George, répondait Adam. Lui aussi réclame des réformes lentement préparées.

— Je le prêche, et je le voudrais avec M. Thiers plus qu'avec Persigny.

— La Papauté et l'Italie les sépareront toujours.

— On peut faire deux politiques : l'une extérieure et l'autre intérieure.

— Impossible, impossible! »

Le Sénat, en même temps que la Chambre

38o MES SENTIMENTS

était indéfiniment prorogée, a été convoqué pour le 4 août; mais l'escamotage, le tour de passe-passe de Rouher, n'a pas réussi. La crise ministérielle éclate quand même et elle dure dix longs jours, durant lesquels l'agitation va croissant. Après quoi le ministère conserve sa couleur la plus terne et dix ministres gardent leur portefeuille. Quatre autres leur sont adjoints. Mais la grande nouvelle, c'est la suppression du ministre d'Etat. La chute de M. Rouher est complète. Ses amis espèrent qu'il se retirera sous sa tente et prouvera par là de quel poids il pesait dans la balance impériale.

(( Sans lui, c'est la bascule, » répètent les rouheristes.

Tous affirment que sa dignité l'empêche d'accepter l'os à ronger que l'empereur lui jette : la présidence du Sénat.

M. Rouher l'accepte ! M""* Rouher ayant déclaré qu'elle ne pouvait pas se passer d'un palais î

Et tout Paris de rire et les Parisiens de se frotter les mains. Rouher hors du ministère d'Etat, c'est un succès qu'on leur doit, surtout à eux.

Cette petite satisfaction paraît bientôt insuffisante. Il y a encore, pour Rouher, un rôle à jouer au Sénat. Le Sénat prend figure. Le projet de sénatus-consulte, donnant à la Chambre l'initiative des lois et accordant la responsabilité des ministres, a une certaine tournure. L'Empire se ressaisit.

Emile Ollivier, nommé dans le Var, n'a rien perdu de sa faconde et il parle plus haut que jamais de l'Empire libéral. En revanche, la gauche républicaine n'a pas su trouver un accent, un manifeste, pour constater, devant le pays, son triomphe. Elle s'est laissée mettre à la porte après n'avoir donné signe de vie qu'à la suite de M. Thiers, enrégimentée dans l'Union libérale, dans la gauche dynastique.

La presse impérialiste constate que la gauche républicaine s'enlize dans les partis avancés, tandis que les journaux des partis avancés prouvent qu'elle s'effondre dans l'impérialisme libéral. Jules Favre est accusé d'avoir fait un pacte avec le gouvernement et de n'avoir été nommé qu'avec l'appoint des voix bonapartistes du cordonnier Savart.

(( Pourquoi voulez-vous que nous risquions de faire de fausses manœuvres par des manifestes ? disaient nos amis de la gauche républicaine. L'Empire fait trop bien notre besogne. Laissons-lui tenter des réformes dont nous n'aurons qu'à bénéficier ! On verra après. »

Notre ami Charles Edmond a été nommé officier de la Légion d'honneur. Nous ne l'avons pas félicité, mais un jour que nous le trouvons chez M™^ Sand, Adam lui dit en riant:

(( Je gage que c'est votre livre : Le Dompteur, qui vous a fait décorer par le tigre qui nous gouverne ! »

Le maréchal Niel est mort.

(( Et avec lui, dit M. Thiers à Adam, la seule énergie organisatrice de l'armée. »

A force de discuter sur les réformes promises par le sénatus-consulte, on en arrive à conclure que ces réformes, augmentant la dictature de la Chambre en raison de celle qu'on retire à l'empereur, entreront dans le jeu de la majorité réactionnaire.

Le sénatus-consulte, à son apparition, avait paru une sauvegarde. Aujourd'hui, la maladie de l'empereur aidant, M. Thiers et M. Guizot répètent :

(( C'est peut-être une agonie! »

Je suis très souffrante, et au moment où nous allions partir pour le cher Nohant, le médecin m'ordonne les eaux de Wildbad. Je venais d'achever un volume : Saine et Sauve, et j'avais trop travaillé.

Nous partons tous trois, Adam, ma fdle et moi, très curieux de ce que nous allons voir, nous, les admirateurs des horizons bleus.

Nous nous arrêtons quelques heures à Strasbourg et nous prenons la cathédrale en passion. Le Rhin nous impressionne par sa puissance. Il est trop grand pour tenir dans un verre. Nos yeux ne peuvent s'en détacher.

Nous ne savons pas un mot d'allemand, et,

quand nous entrons en Allemagne, Adam confond les heures. A une station, il nous dit que nous pouvons descendre, qu'il y a vingt minutes d'arrêt. Nous nous promenons sur le quai, Alice et moi, Adam fume tranquillement son cigare ; mais la machine siffle, le train part. On nous a dit de monter en voiture sans que nous ayons compris. Ma fille et moi, voyant que nous ne pourrons attraper un vagon, nous sautons sur la machine. Adam accourt à grandes enjambées, et saute à son tour. Nous voilà tous les trois à côté du chauffeur, qui éclate de rire. Il parle un peu le français et nous nous expliquons. Il rit plus fort. Au bout d'un quart d'heure, nous sommes noirs des pieds à la tête, dans nos costumes gris.

Mes bijoux, le manuscrit de Saine et Sauve sont dans mon sac de voyage. Si on nous les vole !

Enfin, le train s'arrête à une station. Ma fille et moi, nous nous lavons les mains et le visage, après nous être informés près du chauffeur du temps dont nous disposons, tandis qu'Adam garde nos sacs retrouvés. Nous faisons pour lui une provision d'eau et nous réintégrons notre vagon.

Heureusement, la nuit est venue ; mais c'est égal, nous avons une entrée piteuse à l'hôtel de Wildbad.

Le pays nous plaît, malgré sa monotonie. Adam et Alice font de longues promenades dans

la forêt, tandis que je prends des bains interminables et que je subis des inhalations.

Adam fait le premier la connaissance du duc de Valençay et me le présente. Petit, élégant, seigneur autant qu'on peut l'être, Louis de Talleyrand-Périgord, duc de Sagan, est le plus sympathique, le plus Jettré, le plus spirituel des hommes. Marié d'abord à une Montmorency, il est maintenant l'époux d'une Gastellane, fille du maréchal, et veuve elle-même du comte de Hatzfeld; c'est, dit-on, l'une des femmes les plus séduisantes de son temps par les grâces et la profondeur de son esprit.

Le duc de Valençay se plaît en notre intimité et nous en la sienne. Nous causons beaucoup : sa conversation a un intérêt constant. Il se promène volontiers avec nous. Homme de sport, il. a un raffinement d'éducation et de galanterie qui ne découvre en lui que l'homme de salon. Sa simplicité est extrême; sa politesse graduée, nuancée avec ses inférieurs, nous ravit par son art.

Il nous parle du roi Guillaume et de M. de Bismarck, nous dit grand bien du roi, moins conduit qu'on ne le croit par son ministre, à qui il laisse volontiers la responsabilité des besognes qu'il lui déplaît de faire, et auquel, jusqu'à présent, il sait résister quand cela en vaut la peine.

« Pourquoi jusqu'à présent .►^ demandonsnous au duc.

— Parce que le comte de Bismarck est homme à mordre sur sa corde, qu'il a l'ambition effrénée de jouer le premier rôle et un grand rôle, de faire l'Empire d'Allemagne et de prendre l'autre frontière du Rhin.

— Encore faudrait-il que cela se puisse, dit Adam.

— Gela se pourra, si vous continuez à faire mourir de chagrin des hommes comme le maréchal Niel, qui s'efforçait de rendre les forces de la France capables de résister aux forces de l'Allemagne. La France est en danger, cher monsieur Adam, et ni l'empereur, ni son gouvernement, ni l'opposition, ni le peuple, ne s'en doutent, probablement, pas plus que vous-même !

— Moi, je le sais, dis-je avec accablement, et il semble que chaque fois que je fais un pas hors de Paris ou hors de France, c'est pour l'apprendre.

— Alors, vous devez atrocement souffrir, madame, de voir l'aveuglement de tout le

pays.

— J'ai conscience du danger, ajoute Adam, mais je me suis épuisé vainement à en convaincre mes amis.

— Voyez-vous, ajoute le duc de Valençay, vous n'aviez qu'un homme d'Etat de valeur exceptionnelle en France. J'ai été son ami véritable. Certes, il avait, à lui seul, commis le crime de Décembre, mais, seul, il pouvait le

réparer ou en faire bénéficier la France. C'était M. de Morny. Un homme encore a une valeur, parce qu'il a la tradition de M. de Morny, continua le duc de Valençay, cet homme, c'est M. de la Valette. Si on les lui confiait, il mènerait à bien les réformes libérales. Combien de fois Morny m'a-t-il écrit que la Constitution de i852 était un tout complet, qu'on l'a ébréchée de partout, qu'il ne reste plus rien du plébiscite de i85i , et que le mieux que l'on ait à faire serait d'accepter loyalement le régime parlementaire. Napoléon est très malade, malade autant que l'Empire, et ce n'est pas le prince Napoléon, très dangereux, très ambitieux, d'une intelligence plus élevée que clairvoyante, qui deviendrait une force pour une régence, au moment où il cesserait d'être ce qu'il est uniquement : un désagrégateur.

Nous rentrons à Paris, et l'on ne parle que du discours prononcé par le prince Napoléon au Sénat, dans la discussion du sénatus-consulte. Tout le monde est d'accord pour trouver que ce discours est un grand morceau d'éloquence ; mais le prince a eu l'impertinence de redire presque mot à mot son fameux discours d'Ajaccio, qui avait été brutalement désavoué quatre ans auparavant.

Le prince Napoléon approuve hautement les

réformes libérales, ce qui ne l'empêche pas de. critiquer le sénatus-consulte sur plus d'un point, qu'il trouve insuffisant. Il (( réclame » une augmentation du nombre des députés, l'élection des maires par les conseils municipaux )), et il termine en défiant, sans le prendre au sérieux, le spectre rouge.

Hetzel nous tient au courant par Mérimée de la maladie de l'empereur ; Mérimée dit qu'elle n'est pas dangereuse, mais lui paraît chronique ; il faut de très grands soins, et Napoléon III ne les admet guère.

Le sénatus-consulte a été voté avec une majorité écrasante au Sénat, sauf trois voix d'opposition et neuf abstentions.

Mérimée a dit à Hetzel que plus les bourgeois réclament des réformes, plus ils sont désolés qu'on leur en accorde. Au moment oii ils les demandent, ils ont peur qu'on les leur refuse, et qu'on fasse de la réaction! Au moment oii on les leur accorde, ils pensent que les révolutionnaires vont en demander d'autres, et ils ont peur du socialisme !

(( La nouvelle que Mérimée m'a lue plusieurs fois, Lokis, paraîtra le i5 dans la Revue des Deux-Mondes, me dit Hetzel.

— Brrr... elle est inquiétante.

— Il paraît que Mérimée l'a lue à Saint- Cloud, et qu'elle n'a choqué personne.

— Ou on ne l'a pas comprise, ou on n'est pas collet monté à Saint-Glôud I »

Mais la maladie de l'empereur devient, paraît-il, tout à fait grave, et il y a une panique à la Bourse.

Son état a empiré! répète-t-on avec infiniment d'esprit, tant d'esprit que même, en entendant le mot pour la centième fois, on s'écrie : (( Ah! charmant! »

Nous rions beaucoup, ces choses nous paraissant surannées, d'une circulaire diplomatique de M. de la Tour d'Auvergne, annonçant avec solennité et importance que le gouvernement impérial n'enverra pas d'ambassadeur au Concile.

De plus en plus, le parti républicain s'indigne du rôle du clergé dans les élections. Non seulement, dès la première heure, le clergé a absous et légitimé les crimes de Décembre, mais il n'a cessé de soutenir l'empereur et de l'emprisonner dans les mailles du Papisme.

Ceux qui personnifient la religion devraient rester en dehors des luttes politiques, sans quoi ils amassent des rancunes, provoquent le désir de représailles. Les prêtres s'en apercevront un peu tard si les républicains arrivent un jour au pouvoir.

En i8/i8, ils bénissaient les arbres de la liberté, ils protégeaient les idées sociales, les disant chrétiennes. Aujourd'hui ils bénissent le sabre.

Seul, monseigneur Dupanloup a des idées un peu moins étroites que les autres évêques.

mais quelles hostilités ces idées provoquent! On prétend dans le monde du clergé qu'il cherche une occasion de schisme.

Les discussions entre notre ami Peyrat, l'expasteur, et notre ami NefFtzer, le théologien, sur monseigneur Dupanloup deviennent épiques.

On imagine ce qu'elles sont quelques jours plus tard, quand le père Hyacinthe rompt avec Rome, les bocks s'en renversent.

Castelar nous écrit une longue lettre très intéressante que nous lisons à nos amis.

(( L'Espagne, nous dit-il, court après un roi. Elle a sept candidats, mais l'inquiétant pour les républicains, ce sont les intrigues de M. de Bismarck avec Silvela et Rome. (( Prenez garde, ajoute Castelar, méfiez-vous, ayez les yeux ouverts. Silvela, Rome et Bismarck ourdissent quelque complot des plus ténébreux contre la France en même temps que contre la liberté espagnole. »

Rien ne peut donner une idée de l'émotion, de l'horreur causée par la découverte du crime de Pantin. Un laboureur venait de déterrer six cadavres : une femme et cinq enfants assassinés.

La première enquête lit croire que c'était le père, Jean Kinck, qui avait commis l'épouvantable crime; mais on découvrit son cadavre. H

Sqo mes sentiments

avait été empoisonné avec de l'acide prussique. M'"'' Kinck venue de Roubaix comme son mari, appelée par lui quelques semaines après son installation à Paris, hôtel du Chemin de fer du Nord, était descendue à ce même hôtel, y demandant son mari. Effarée de la réponse que son absence durait depuis plusieurs jours, elle sortit, mais on ne la revit plus. Par qui avait-elle été attirée dans ce champ de Pantin. Par qui le malheureux Kinck avait-il été empoisonné .^^ Au Havre, un nommé Fish qui voulait passer à l'étranger attira l'attention d'un gendarme à cause d'une blessure à la main. Arrêté sur un soupçon, on trouva sur lui des titres au nom de Jean Kinck.

Voilà ce qu'on racontait, ce qui fut établi aux débats, ce qui souleva le cœur de tout Paris à tel point qu'on en vint à y mêler la passion politique. L'Empire fut accusé d'avoir préparé et fait exécuter ce crime pour occuper l'attention publique et la détourner de la politique.

C'est Piétri, le préfet de police, quia suggéré ce meurtre abominable à un inconscient, disaient les socialistes. Le Courrier français, de Vermorel imprima l'accusation complète. (( L'affaire Troppmann est le résultat de là démoralisation impériale, » répétaient des gens qui croyaient ce qu'ils disaient. Nous, nous pensions que de tels crimes ne se commettent qu'au moment oii se préparent des événements tragiques.

ET NOS IDÉES AVANT 187O SqI

Napoléon III est tellement malade qu'il s'inquiète lui-même, et nomme un conseil de Régence. On raconte les histoires les plus extraordinaires sur sa maladie.

Ce même Edmond qui m'a prédit, à dix-neuf ans, toutes les aventures bonnes ou mauvaises de ma vie, dont la réputation n'a fait que croître, que tant de mes amis ont consulté depuis, et que je vois quelquefois, m'a conté qu'appelé à Saint-Cloud il avait été questionné par Napoléon III sur sa mort.

(( Serai-je assassiné .^^

— Non, Sire.

— Je mourrai de maladie?

— Oui, dans votre lit.

— De celle que j'ai. ^^

— Oui.

— Tout de suite, dites-moi la vérité, je veux la savoir.

— La vérité. Sire, vous voulez la savoir? Eh bien, il vaudrait mieux pour vous que vous mourriez de suite, car vous allez avoir à subir les plus cruelles épreuves de votre vie avant une année, la France aussi, par vous. L'heure de votre ascension est écoulée, la descente commence.

— Aurais- je pu l'éviter?

— Deux fois, si vous aviez eu l'énergie de vouloir.

— Hume a prédit que mon fils ne régnerait pas.

3g2 MES SENTIMENTS

— Jamais le fils d'un Napoléon ayant régné, ne régnera. »

Edmond me supplie de lui garder le secret jusqu'à la mort de Tempereur.

(( Quelle est cette épreuve dont vous parlez, Edmond, pour l'empereur et pour la France?

— (( La guerre ! »

Hélas! combien de fois me sera-t-elle prédite? Mais je ne veux pas savoir si elle sera malheureuse, je ne le crois déjà que trop.

Je remarque au moment où Adam va sortir qu'il a ses gants gris perle. Il doit se passer quelque chose de grave, car il ne met des gants de cette couleur que pour un duel ou pour une manifestation dangereuse.

(( Oii vas-tu? lui dis-je.

— A la manifestation du 26, jour légal de la convocation des Chambres convoquées seulement pour le 29. La légalité est la meilleure des armes pour un parti d'opposition. »

Adam me rappelle alors que Gambetta, Raspail, etc., ont dans les premiers jours du mois approuvé M. de Kératry d'organiser une manifestation le 26.

Les ouvriers sont très montés depuis que la troupe a fait feu sur les grévistes à la Ricamarie et à Aubin.

Au retour, Adam me raconte que le Préfet

ET NOS IDÉES AVANT l8yO SqS

de police a pris des dispositions telles sur la place de la Concorde, que la manifestation n'a pu avoir lieu. Il y a eu des conciliabules aux Tuileries, mais rien de sérieux. Les faubourgs n'ont pas donné, et quand les faubourgs ne donnent pas...

C'est pour Gambetta un échec. Au samedi de Laurent- Pichat, Adam lui explique qu'il a encore en fait de manifestions des leçons à recevoir des « vieilles barbes », (( Il faut être sûr des appelés avant de faire un appel, » lui dit Adam.

Tout le monde chuchote à propos du voyage en catimini d'Emile OUivier. On s'amuse du récit des déguisements qu'il a pris pour aller à Compiègne. Chaque conteur invente une histoire. Napoléon III, cela est certain, avait dit à Duvernois qui préparait l'entrevue :

(( Surtout que M. Emile Ollivier s'arrange pour n'être pas reconnu. »

Girardin, qui ne me salue plus quand je suis au bras d'Adam, se précipite pour me serrer les mains quand il me rencontre seule . Il m'aperçoit de sa voiture sur le boulevard des Italiens et court après moi.

(( L'Empire libéral est fait! me dit-il joyeusement. C'est la France sauvée si les républicains ne sont pas des fous ou plutôt des criminels. L'empereur a du cœur au ventre à cette heure. Il n'y a pas d'autre forme possible de gouvernement en France qu'une monarchie li-

bérale; croyez-moi, toute autre engendrerait l'anarchie. »

A notre dernier dîner, car nous partons pour Bruyères, nous avons eu tous les «jeunes». Ils ont des hésitations sur la conduite à tenir en face de l'Empire libéral.

(( Si vous n'aviez pas tous admis le serment, dis-je à Gambetta, vous n'hésiteriez pas à combattre l'olliviérisme, et vous seriez en possession de tous vos arguments.

— Nous ne serions pas à la Chambre.

— Vous seriez dans la rue, ce qui vaudrait mieux, aurait plus de crânerie, irait plus vite et éviterait peut-être d'irréparables malheurs.

— Lesquels .^^

— La guerre...

— Vous croyez à la guerre !

— J'en suis aussi sûre que Nefftzer.

— Vous êtes sorcière.

— Non, mais j'ai pour ami un sorcier.

— Son nom.^^

— Edmond.

— Je l'ai connu il y a quelques années : il m'a dit des choses extraordinaires.

— Qui se réalisent .►^

— Oui.

— Moi, je vis une vie prédite dans tous ses événements exceptionnels.

— Moi aussi.

— Jusqu'à ma mort; je mourrai vieille.

— Je mourrai jeune. »

ET NOS IDÉES AVANT 187O SqS

A peine arrivé à Bruyères, Adam va voir M. Thiers en ce moment à Nice. Il revient avec Mérimée qui a déjeuné chez M. Thiers. Tous deux trouvent le grand petit homme atteint par la mort de M™^ Dosne, sa belle-mère, qui était l'âme de son salon, y attirait et y retenait par son esprit les hommes politiques les plus divisés d'opinion.

Mérimée parle à Adam du voyage de l'impératrice qui va inaugurer le canal de Suez. C'est de Lesseps qui par son insistance a obtenu cela. Au fond, cette visite à Ismaïl, dont les mœurs sont si attaquées, ne lui plaît guère.

Peyrat est aux anges, il m'écrit une lettre d'une verve, d'un esprit étonnants sur le mémoire de monseigneur Dupanloup combattant l'infaillibiHté du Pape, et il termine par ces mots soulignés : « Nefftzer et moi nous sommes d'accord sur le fond de la question, mais nous avons encore trouvé le moyen de nous disputer sur la forme ». Peyrat nous assure à la grande joie d'Adam que la candidature de Rochefort est en très bonne voie.

Bientôt nous apprenons qu'il est nommé.

Voilà une nouvelle qui n'agrémentera pas le voyage de l'impératrice à Suez, car elle nourrit, ce qui n'a rien d'incompréhensible, une haine spéciale pour Rochefort.

A la fin de novembre, l'ouverture de la session a lieu. Une grande effervescence s'est emparée de tous les esprits dans tous les partis. Napoléon III, à ceux qui lui conseillaient de retarder l'ouverture des Chambres, a répondu qu'il aimait mieux se trouver en face de la situation. Son discours est fort commenté; il est très énergique et insiste sur le maintien de l'ordre qu'il saura imposer.

Notre ami franc-maçon, morale indépendante, le docteur Clavel nous arrive. Il est dans une disposition d'esprit pleine de contradictions et il s'emporte à propos de rien . Il blâme tout le monde : d'abord Gambetta, qui est un italien à combinaisons et qui a peur des coups de fusil. C'est, selon lui, un homme de fauxfuyant. Clavel veut la politique hardie, agressive, au grand jour.

(( Et celle que vous faites dans la franc-maçonnerie, est-ce qu'elle est publique .^^ lui dit Adam.

— Non, mais elle inspire celle du grand jour, encore faut-il que cette inspiration soit écoutée et suivie.

— Ah ! très bien ! c'est vous, francs-maçons, qui ordonnez les coups, et ce sont les autres qui les donnent avec des risques, ou les reçoivent avec des horions. Je ne vous le fais pas dire, mon cher Clavel. »

Notre ami ne veut pas que ce soit le Rappei de Vacquerie, de Victor Hugo et des exilés, ni

ET NOS IDÉES AVANT 187O * Sg'^

le Réveil de Delescluze, qui conduisent l'action ; il veut que ce soient les loges I

Pendant que le parti républicain est en désaccord, que nous nous tirons les uns sur les autres, Napoléon III se convertit au libéralisme. Duvernois, Sclineider, président de la Chambre, trouvent qu'Ollivier peut prendre le pouvoir, maintenant, sans danger pour sa réputation de libéral.

Rochefort, que Napoléon III a laissé rentrer, ce qui ne manque pas d'allure, fait ses débuts parlementaires en demandant la remise à la garde nationale des postes chargés de veiller sur la Chambre.

((Il est, nous écrit Pelletan, plus embarrassé de sa langue que de sa plume. »

Pelletan est furieux contre monseigneur Dupanloup, qui surprend (( la religion de ceux qui n'en ont pas », par sa résistance au dogme de l'infaillibilité du pape. Il ne lui pardonnera jamais sa campagne violente contre la candidature de Littré à l'Académie française. Littré, ajoute Pelletan, a fait de son premier volume de la Langue Française un monument admirable. Il est désigné plus qu'aucun autre pour l'Académie. Et Pelletan termine sa lettre en disant : (( Comment veut-on que nous ne devenions pas intolérants, nous, quand nous voyons à quel point le sont les autres. »

J'ai dit déjà que j'avais mis le docteur Clavel en rapport avec mon ami Bûchner, le philo-

sophe allemand matérialiste, et ce rapprochement a porté ses fruits. Francs-maçons tous les deux, ils se sont vite compris. Clavel, d'ailleurs, a du goût pour l'Allemagne; il est l'un des soutiens, des approbateurs, de Jean Macé, et partisan, corrime lui, d'une alliance définitive entre la France et l'Allemagne, par l'intermédiaire de la franc-maçonnerie, sur la base de la fraternité universelle.

Jean Macé, comme Clavel, rêve de pétrir par les livres, par la propagande des associations de la libre pensée, la cervelle de l'enfant dans le sens des grandes idées d'humanité, et de mettre la morale indépendante à la portée des générations nouvelles.

(( Les vieilles et nobles idées francs-maçonnes de justice, voilà ce qu'il faut apprendre aux petits Français. Plus de frontières, plus de soldats : des instituteurs! C'est par les instituteurs qu'on arrivera à faire pénétrer les idées de (( libération » dans l'esprit des enfants. Deux ou trois générations suffiront pour que l'idéal républicain maçonnique et humanitaire règne sur les esprits libérés des entraves cléricales. ))

Biichner, vis-à-vis duquel je fais mes réserves, pense littéralement comme Clavel. L'auteur de Force et Matière, le traducteur de Darwin, a, dans ses lettres, les mêmes mots, les mêmes visées, poursuit le même but que notre ami, fds d'Hiram et petit-fils de Caïn.

(( N'est-il pas admirable que deux étrangers soient frères par l'idée à ce point? me demanda Clavel.

— Certes, et je m'en impressionne. »

Adam et moi sommes préoccupés, comme tout notre milieu, de « l'affranchissement de nos esprits ». Nous ne pouvons y échapper. La science est pour nous la Science I Nos idées se meuvent, plus ou moins étroitement liées à ce mot. Nous sommes d'avis, comme tous nos amis, que (( le grand flambeau dominateur des ténèbres est allumé et qu'on ne peut plus le souffler » I

Clavel n'a nulle peine à nous en faire convenir. Nous ne sommes, certes, ni Adam ni moi, fanatiques de science comme mon père, comme Clavel, mais, tout de même, nous entrevoyons notre République dégagée (( des préjugés traditionnels )) qui, peu à peu, disparaîtront du monde entier.

Macé, au nom du sentiment, Biichner, au nom de la Science, prêchent la venue de cet heureux temps. Massol, Brisson, Clavel, au nom de la morale indépendante, travaillent, par la franc-maçonnerie, à grouper des résistances aux idées arriérées. Bûchner, en Allemagne, s'appuie sur les loges et sur le libéralisme de Bismarck; Clavel, en France, s'appuie sur les loges et sur l'opposition républicaine.

L'an dernier, Bûchner m'avait écrit de faire, à Cannes, la connaissance d'un docteur Hart-

sen, son disciple, qu'Adam et moi nous avons trouvé trop germanisant.

Cette année, Bûchner me conseille de voir à Cannes la princesse de Prusse et la princesse Louise de Hesse, filles toutes deux de la reine Victoria et « très libérales )) .

(( Elles emportent, m'écrit Biichner, de Darmstadt, oii elles sont restées quelque temps, Force et Matière^ ainsi que mes conférences, qu'elles m'ont demandées en cadeau pour les étudier a Cannes. Vous comprendrez l'importance de gagner de tels personnages à (( notre cause )), même si ce n'était qu'en partie. »

Bûchner me croit inféodée à ses idées et son disciple, quoique je ne sois que son admiratrice.

« Dans le cas où vous parleriez, à Cannes, à ces princesses, ajoute Bûchner, et oii vous pourriez faire quelque chose à cet effet, naturellement, ce que je n'ai pas besoin de vous dire, faites-le avec précaution et peu à peu. »

J'aime beaucoup Bûchner, c'est un homme de valeur. Je lui ai facilité l'édition de ses livres en France, parce qu'il m'a toujours paru avoir une haute idée de notre science et de notre esprit ; mais quand l'allemand surgit en lui plus que de raison, je me cabre.

« Si nous avions la guerre, m'écrivait-il dernièrement, nous resterions bons amis. »

Ah! pour cela, non! De la haute philosophie dégagée de tous les préjugés antiscientifiques

tant qu'on voudra, mais l'humanitarisme jusqu'à l'oubli de la race, jusqu'à l'internationalisme, mille fois non! Je ne veux pas être Germaine. Je suis Gauloise, je suis Grecque, Latine, mais rien autre. Nefftzer a éclairé en moi la crainte instinctive que j'ai toujours eue du germanisme. Si nous avions la guerre avec la Prusse, je me rappellerais la haine dont ma grand'mère a nourri mon enfance contre les Prussiens.

L'impératrice, en Egypte, a eu le plus grand succès. Elle s'est impérialement amusée. On dit même, ô scandale I qu'elle a fait porter Sa Majesté par l'un des petits ânes du Caire. Le triomphe réel, malgré tant de jalousies excitées, a été pour M. de Lesseps, qui a mené à fin l'une des plus grandes œuvres françaises, la plus grande peut-être, et a fait rentrer dans la gorge des Anglais tous leurs mensonges et toutes leurs menaces au sujet d'une si gigantesque et si admirable entreprise.

Napoléon III a nommé M. de Lesseps grand officier de la Légion d'honneur.

Ad. Guéroult, comme tous les. saint-simoniens, est hors de lui du succès de M. de Lesseps. Il m'envoie une petite brochure accompagnée d'une lettre dans laquelle il nous prie,

l\02 MES SENTIMENTS

Adam et moi, de lire avec attention ce « mémoire » .

(( Il s'agit, nous dit Guéroult, de la part considérable qu'a prise Enfantin dans la préparation d'une moisson que Lesseps a recueillie. Au moment où le monde entier salue son succès et rend hommage à sa persévérance, il nous a paru juste de faire la part de celui qui avait préparé l'entreprise par vingt-deux ans de travaux. Nous n'avons pas voulu récriminer contre Lesseps (assez d'autres s'en chargeront), mais faire une place à celui des mains duquel il reçut l'idée mûre et l'entreprise préparée. Nous adressons cet opuscule, composé presque exculsivement de pièces authentiques, à tous ceux que nous connaissons. Nous avons le goût et la préoccupation de la justice, c'est à ce titre, chers amis, autant que par souvenir d'amitié, que je tous adresse la susdite brochure. La véritable manière de préparer la justice à venir, c'est d'en déposer le germe dans les esprits et dans les cœurs dignes de le recevoir. »

Texier nous écrit que son ami Louis Ulbach est fort heureux de la faveur avec laquelle la Cloche a été accueillie. La Cloche a remplacé la Lanterne. Texier y fait des articles très lus, sous un pseudonyme. C'est Texier qui adonné à Ulbach l'idée de publier les événements de i85i, que la France a oubliés. Le récit détaillé des morts de Martin Bidauré, qui a été fusillé deux fois, a beaucoup ému l'opinion.

ET NOS IDÉES AVANT 187O 4o3

Une campagne de Félix Pyat, en faveur des insermentés, fait craindre aux sermentistes d'être reniés un jour par les partis avancés. Ledru-Rollin a voulu être nommé sans prêter le serment; il a échoué, mais il trouve des défenseurs.

(( Ceux qui prêtent le serment sont des gens sans conscience », écrit Félix Pyat.

On rappelle le mot de M. Thiers :

« Le serment est une vexation du vainqueur imposant le serment au A^aincu. »

Le mot insermenté commence à circuler comme une supériorité, mais la gauche républicaine réveille la faveur qui s'est attachée un moment au mot d'irréconcihable, par haine des attitudes d'OUivier, et l'irréconciliable noie l'insermenté.

Pelletan est attaqué ; on l'accuse, dans une réunion populaire, d'être réconcilié. Bancel ayant dit au moment de son élection qu'il était prêt à mourir pour la démocratie, ses partisans lui reprochent de n'être pas encore mort ! Toutes les finesses politiques ont lassé les impatiences des masses. A cette heure, elles veulent des paroles violentes, des coups de poing ou des actes.

Pelletan est désolé ! il nous écrit son chagrin. Lui qui avait jusqu'à cette heure le respect absolu du suffrage universel, il le trouve détraqué. La nomination de Rochefort et les dangers qu'il affirme en résulter le mettent hors de lui.

4o4 MES SENTIMENTS

Adam lui répond et se moque un peu de son humeur, en lui rappelant l'une de ses plus belles tirades sur le suffrage universel. De quoi se plaint notre ami? Est-ce que Girardin, en apprenant la nomination de Rochefort, n'a pas dit : (( C'est la République que vient de voter le peuple de Paris. » Et alors, pourquoi Pelletan gémit-il à ce point. ^^ Les choses ne prennent pas toujours la forme qu'on veut, mais pourvu qu'elles soient, n'est-ce pas tout ce qu'il faut désirer .^^

Adam trouve que Rochefort, s'il a la moindre vocation pour devenir un homme d'Etat, peut jouer un rôle extraordinaire ; mettre les pieds dans toutes les toiles d'araignée du faux-libéralisme, dans celles des oppositions plus ou moins casuistiques et dire :

(( Voilà ce que mon élection signifie, voilà ce que le peuple veut : qu'on s'occupe du prolétariat. Qu'on étudie peu à peu, qu'on essaie de résoudre les questions sociales que le présent pose et que l'avenir imposera. Qu'on en finisse avec les chicanes creuses de la politique, sinon c'est un jour, non la République, mais la révolution I ))

Le fameux « jeune chef», Gambetfa, ne s'inquiète de rien. Il va, vient, parle, bruyant, confiant dan s ses ressources de dompteur des foules , ne voyant pas ce qui se déchaîne, se disant qu'il a la voix assez puissante, la main assez ferme pour faire tout rentrer dans le rang, dès qu'il

ET NOS IDÉES AVANT 187O l\0^

lui plaira et constatera que le danger est réel I Il sera bien temps !

(( L'hydre de l'anarchie » le fait rire.

De Ronchaud qui voit OUivier m'écrit que les 1 1 6 s'agitent et comprennent qu'il est temps de faire quelque chose, qu'on ne peut imaginer l'énervement populaire. Ce qui se passe à la Chambre perd peu à peu son intérêt. On piétine sur place. De Ronchaud ajoute que Jérôme David a fait auprès d'Ollivier une démarche au nom des ii6. Il craint que le tiers parti ne renverse le ministère avant que la majorité de la Chambre ne se soit ressaisie. L'interminable prorogation a exaspéré certains membres qui pourraient bien admettre quelque coalition avec le tiers-parti, et, ainsi, le pouvoir tomberait entre les mains de M. Thiers ; mais Emile OUivier ne trouve pas le moment venu de l'éclosion complète de l'Empire libéral. Selon lui, il faut s'accommoder encore quelque temps de ce qui est. La Chambre mûrit, elle n'est pas mûre. Il faut repousser les hésitants vers la droite et faire alliance avec les sincères qui, comprenant que la révolution va déborder, acceptent le programme qui sauvera l'Empire et dont la formule est : (( développer largement la liberté. » De Ronchaud me parle du prince Napoléon, qui est devenu un assidu chez M™^ d'Agoult.

Le prince Napoléon, voyant l'empereur irrésolu, lui conseille de prendre crânement des hommes de gauche. A son avis républicains et

4o6 MES SENTIMENTS

bonapartistes pourront s'entendre, puisqu'ils sont également fils de la Révolution française. Le programme serait : « Rénovation politique. Réconciliation des frères ennemis au nom de la grande Révolution. »

Ad. Guéroult, que nous attendions avec toute sa famille, m'écrit qu'il viendra seul. Il me fait mille excuses pour les siens, excuses dans lesquelles entre la grave question des économies au moment si coûteux des étrennes, et il ajoute :

(( Je vous arriverai le 3 4 ou le 3 5, à moins que les événements politiques ne se compliquent, ce que je ne prévois pas — tout semble plutôt se pacifier en ce moment. La liberté fait des conquêtes dans des rangs jusqu'ici peu sympathiques, et l'on peut espérer une petite glissade de quelques mois sur le plan incliné qui nous conduira à de nouvelles élections quand on aura voté la loi électorale, la loi municipale et l'abolition de l'article 76. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que la piété de nos législateurs chôme régulièrement depuis la Noël jusqu'au jour des Rois. Je puis donc espérer d'avoir une huitaine de répit pour oublier la politique et me livrer tout entier k l'amitié.

« Nous avons été hier voir la première d'Augier : Lions et Renards^ four complet ; du talent, de l'esprit, quelques situations, mais une

intrigue pesante, compliquée, des caractères ou peu sympathiques ou peu réels. Tout cela ne vit pas, beaucoup d'analyses et peu de charme, d'entrain: on dirait des gens empaillés. L'héroïne est une jeune fille qui a neuf millions et qui ne veut pas se marier de peur qu'on ne l'épouse pour son argent. Quoique très bien joué par M"^ Favart, le rôle n'est pas heureux. Beaucoup d'intrigants, sans compter les jésuites tournant autour d'elle pour faire tomber ses millions du bon côté.

(( Je commence à être bien las du spectacle de la pourriture sociale. Pour peu que cela dure, nous avons quelque chance de revenir aux berquinades ou tout au moins à la peinture des passions saines et sincères qui n'ont pourtant pas absolument disparu de ce monde, quoi qu'en disent nos auteurs qui fréquentent sans doute une société trop faisandée.

(( Mais je m'aperçois que je bavarde exactement comme cet automne quand j'allais vous voir boulevard Poissonnière; j'aurai grand plaisir à recommencer de vive voix ; vous êtes une personne moralement bien portante et qui répand la santé autour d'elle; j'espère qu'il en sera de même physiquement.

(( A moins que le diable, auquel je ne crois pas, ne s'en mêle, à bientôt.

(( Mille tendres respects, amitiés bien cordiales à Adam et à M"^ Alice.

(( Ad. Guéroult. ))

Le diable s'en mêle et Guéroult confesse qu'il est forcé d'y croire. La situation politique l'empêche de venir au golfe Juan. Il ne peut quitter son journal en ce moment.

Le ministère a donné sa démission, et l'empereur, par une lettre à Emile Ollivier, le prie de lui désigner les personnes qui pourraient former avec lui un cabinet homogène résolu à appliquer le sénatus-consulte du 8 septembre.

Nous avons le ministère Ollivier. Enfin, il y a quelque chose de changé î Le 4 janvier le Journal officiel donne les noms des collaborateurs du premier des réconciliés î

Buffet, Daru, de Talhouët^ Maurice Richard, Chevandier de Valdrôme, Rigault de Genouilly, Lebœuf, les voilà tous! Membres du tiers parti, état-major de Thiers, gens de valeur, convenons-en, mais bien peu faits, il semble, pour être conduits par un chef qui n'est ni homme de gouvernement ni homme d'Etat, mais siftiplement un admirable phraseur.

La grande nouvelle après celle du nouveau ministère est la chute retentissante de M. Haussmann, remplacé par M. Chevreau, avec lequel Adam est très Hé malgré sa haine de l'impérialisme.

Mérimée vient nous voir et dit à Adam :

(( Ne vous semble-t-il pas que nous allons droit à un bouleversement politique et social bien autrement dangereux qu'en i8/i8.^^ Plus de problèmes s'agitent, plus insolubles. Je ne

ET NOS IDÉES AVANT 187O ZjOg

comprends plus rien à rien. Nous savions ce que le peuple voulait en i8/i8 : du travail; aujourd'hui que veut-il? ToutI Que ne suis-je appelé par le « grand Mécanicien )) qui me prend si cruellement tous mes amis l'un après l'autre et qui, très dédaigneusement, à l'air de n'oublier que moi! »

Chose curieuse et qui nous montre à quel moment troublé nous sommes : nous pouvons causer politique avec Mérimée sans que rien nous froisse en lui et le froisse en nous.

Son patriotisme ardent, passionné, nous émeut; il a peur pour la France. De la politique intérieure, il prendrait aisément encore son parti à quelque catastrophe sociale qu'elle nous mène, mais le dehors menace, il voit la patrie en danger !

(( Nous sommes tous coupables de tout ce qui va se passer, nous dit Mérimée avec une douleur poignante, lui si maître de lui d'ordinaire. Nous, impérialistes, nous nous sommes endormis dans une fausse sécurité; vous, républicains, vous avez désarmé la France, et tous nous l'avons abandonnée. »

Elles sont loin de Mérimée à cette heure, ses préoccupations d'artiste qui ont eu jusqu'à ce jour une telle importance dans sa vie. L'art, les lettres, peut-on y penser encore ?

Et cependant malgré lui, malgré nous, peu à peu nous parlons du froid qui a ravagé nos jardins paradisiaques au milieu desquels Mé-

l\\0 MES SENTIMENTS

rimée se plaisait à faire des aquarelles.. Tout est noir, tout est gelé, les arbres ne sont plus que loques roussies et pendantes.

Mérimée a vu le volume de Baudelaire sur la table de notre salon.

(( Un tel livre, nous dit-il, est le signe d'un temps et ne pourrait avoir été fait en d'autres sans provoquer le dégoût et la révolte. On l'admire. Hugo s'en pâme. Vous ne devriez pas lire ces choses. Madame, elles entament les moralités, alors même qu'on ne les goûte pas. L'art est pour moi un tel sacerdoce que je n'admets, chez l'écrivain, les excentricités nauséabondes d'aucune sorte, ni au moral ni à l'intellectuel. »

Une causerie avec Mérimée a toujours des imprévus, son savoir est si étendu et de qualité si supérieure. Il peut parler de toutes les littératures modernes; il les connaît tellement; quoique enthousiaste de la littérature ancienne, il n'en goûte pas ce qu'il appelle «le suranné», et se croit le droit de tout juger du haut de son temps. Mérimée ne subit aucune école, n'est ni romantique, ni classique, ni naturaliste, ni idéaliste; il prend des écoles ce qui lui paraît valoir. L'exagération déplaît à son esprit mesuré, chercheur d'élégance et de perfection; il aime la nature, mais la voit en peintre, non au (( daguerréotype ». On est deux, le peintre et Elle, aime-t-il à répéter, on converse, on s'accorde d'abord, on lui laisse prendre seule ses poses ; au peintre ensuite à choisir la meilleure.

ET NOS IDÉES AVANT 187O ZjH

Ceux qui braquent sur la nature leur instrument et se contentent de la viser l'assassinent.

(( J'admets la passion, l'entraînement, la hâte au début de toute vie d'artiste, me disait-il, mais il faut s'interdire bien vite les emportements qui obscurcissent à la fois l'imagination et la vision du réel; on ne doit garder de la passion que juste la quantité de coloration qu'il faut pour la peindre. »

Mérimée avait une faculté de travail merveilleuse. Il refaisait dix fois la même page, comme Flaubert. L'intensité, selon lui, ne s'obtenait dans le style que par des superpositions de mots qui se rangent dans l'esprit les uns sur les autres. Un mot biffé est un alluvion qui forme un terrain pour le suivant.

Mérimée se livrait rarement dans les conversations. Le sujet, quel qu'il fût, l'intéressait à peine si la personne à laquelle il parlait lui déplaisait. Il répondait alors de façon glaciale. Lui plaisait-on? il semblait qu'il eût hâte de vous dire tout ce qu'il avait amassé de réflexions pour vous prouver son intérêt.

C'était, comme M"''' Sand, un lecteur des autres incomparable, et ma reconnaissance est profonde pour les conseils inoubliables qu'il m'a donnés à propos de mes livres.

Il avait un grand dédain, au moins apparent, pour les femmes, surtout pour les coquettes; il les classait volontiers parmi les animaux plus ou moins charmants. Il dit un jour de moi au

docteur Maure la chose qui selon lui devait être la plus flatteuse : « Elle m'a fait comprendre la fraternité. »

Il avait traduit du Pouchkine et du Gogol, et plus récemment Fumée de TourguenefP. Il me raconta quelles difficultés il avait trouvées dans cette traduction et combien Tourgueneff était exigeant et irritant malgré sa grande bonté et sa modestie.

(( Etre traduit par Mérimée, cela doit rendre tellement difficile, lui dis-je ; rappelez-vous combien vous l'êtes pour vous-même, songez combien de fois vous avez refait Lokis. »

Mérimée nous a parlé de la mort de Sainte- Beuve. C'est pour lui un vrai chagrin, quoiqu'il y ait bientôt trois mois, mais il ne s'en console pas. La petite maison de la rue Montparnasse lui manquera beaucoup au printemps. Il aimait à visiter Sainte-Beuve, à causer de livres nouveaux avec lui. C'était l'homme de lettres dans le sens le plus large du mot. Sans doute il avait des faiblesses, mais il restera, de l'avis de Mérimée, l'un des plus grands critiques qu'il y ait jamais eu. La littérature dominait toutes ses pensées ; la politique même était pour lui de la littérature.

Mérimée s'intéressait à la toilette des femmes. Lui-même s'habillait avec une élégance de très grand goût. Il aimait les pantalons gris, les gilets blancs, les cravates bleues larges et molles, dont le nœud était fait avec art. Ses yeux ronds

ET NOS IDÉES AVANT 187O l\lS

brillaient derrière un pince-nez solidement posé sur un nez qu'on ne voyait qu'à lui, tant la forme en était particulière. Son front soucieux, comme balafré de rides, ses sourcils épais, lui donnaient l'air froid, hautain et dur. 11 avait l'allure d'un Anglais; sa mère était Anglaise et il aimait l'Angleterre.

« Pays admirable, nous dit ce jour-là Mérimée, 011 les réformes, d'ordinaire proposées par les majorités libérales, sont votées par les majorités conservatrices. Les réformes libérales faites et appliquées par des libéraux sont toujours insuffisantes; les peuples n'en jouissent pas! Quant au régime de concessions actuelles, à la façon dont on fait les réformes, aux exigences et à l'affolement des partis, je vous répète que tout cela sent la catastrophe. »

Maurice Sand m'écrit que je suis une mauvaise parce que j'ai dit à M'"^ Sand, à son dernier voyage à Paris, que si elle, Lina, le sargent, les petites, ne venaient pas cet hiver au Grand-Pin, nous n'irions plus à Nohant.

Maurice me parle de Flaubert « qui est insupportable aux marionnettes, parce qu'il critique tout et n'admet pas que ce soit idiot ».

(( L'ermite du Groisset a lu à Nohant une partie de la Tentation de Saint Antoine qui est

4l4 MES SENTIMENTS

superbe, et l'une des plus belles choses qu'il ait écrites. »

Flaubert, devant qui Maurice a dit à sa mère qu'il m'écrivait, le charge de me révéler, à moi qui crois en l'avenir, à la future République, à la délivrance de l'esprit humain, que l'avenir sera hideux, que ma future République deviendra à la longue l'image complète du suffrage universel, c'est-à-dire que la sottise, l'envie, l'incompréhension de tout principe moralisant, triompheront, que la fameuse délivrance de l'esprit humain sera faite de la suppression de toutes les traditions ancestrales qui créent l'homme moral, que l'instruction deviendra l'obstruction, que les âmes s'aviliront, que les classes supérieures seront les esclaves des esclaves des bas-fonds sociaux.

Je réponds à Maurice qu'il dise à Flaubert de ma part qu'étant aristocrate jusqu'aux moelles, il ne peut trouver des vertus et des bienfaisances aux démocraties, que ma République le comprendra s'il ne la comprend pas et qu'il sera de ceux qu'elle enterrera au Panthéon, où l'on rétablira les mots traditionnels : (( Aux grands hommes la Patrie reconnaissante. ))

M'"^ Sand m'écrit à son tour qu'elle ne viendra pas cet hiver au golfe parce qu'elle fait un roman ((pour changer )) ; c'est le roman dont nous sommes allés chercher les paysages au bord de la Meuse. Elle espérait nous envoyer

ET NOS IDÉES AVANT 187O 4l5

Planet, mais c'est un vrai Berrichon, il ne peut quitter son trou sans se croire perdu.

(( Nous nous reverrons cet été coûte que coûte, mais, hélas! que de choses peuvent arriver d'ici là, me dit M™^ Sand. On recommence ce qui a été bête et mauvais en i848, de part et d'autre; des rouges trop pressés et trop blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop pâles. »

M™^ Sand est très préoccupée du peu de succès de l' Education sentimentale. Saint-René Taillandier, dans la Revue des Deu-œ-Mondes, a été mal. Saint-Victor n'a pas défendu Flaubert. M"*^ Sand voulait faire un article que Girardin a refusé. Elle nous écrit à tous pour nous démontrer la beauté de l'œuvre. Les critiques désolaient Flaubert plus que les approbations ne le satisfaisaient. M'"*' Sand répétait hautement que Flaubert était un maître, que sa situation dans les lettres irait grandissant.

Elle dédie Pierre qui roule à Flaubert. Pierre qui roule, ce sont les marionnettes devenues personnages de roman. Quelle joie pour les initiés de retrouver avec une nouvelle apparence de vie tous nos amis du théâtre de Nohant !

M""^ Sand me prie d'écrire à Flaubert dès que j'aurai lu l'Éducation sentimentale. Ce grand gros à moitié incompris a besoin de réconfort, dit-elle. Son raffinement artistique, sa science, échappent à la généralité des lecteurs, peu de gens le lisent et moins encore l'estiment à sa

4l6 MES SENTIMENTS

valeur. 11 lui manque un peu d'attendrissement en art et dans la vie. Il est brusque, violent, mais infiniment bon. Elle a été auprès de lui au Croisset comme elle a été à Bruyères. Elle n'est sûre de ceux qu'elle aime, elle ne les pénètre, que quand elle a vécu quelques jours de leur vie.

M""^ Sand ajbute qu'on ne peut s'imaginer la façon de travailler de Flaubert. Le souci du métier, de l'art d'écrire, son insatiabilité de perfection, sont tels en lui que chacune de ses phrases est un enfantement douloureux. Avec cela, sa peur bleue de se montrer dans ses livres lui fait se donner une peine inimaginable pour se dérober à son lecteur, pour se cacher de lui. Rien ne l'irrite comme lorsqu'il trouve dans les journaux des détails sur son intérieur ou son intimité; il entre en fureur. Jamais il ne permettrait qu'on fît son portrait, et il a l'horreur des endroits où l'on est reconnu. Il ne sait pas s'il est poète ou réaliste et, comme il est les deux, ça le gêne.

M™^ Sand me conseille de lire Renaissances, d'Armand Silvestre. Elle a autrefois écrit une préface à ses Rimes neuves et vieilles. Elle goûte beaucoup le talent d'Armand Silvestre.

Que de choses à lire en ce moment, qu'il faut avoir lues avant de rentrer à Paris.

L'Homme qui rit est une œuvre colossale. Il y a dans ce livre une érudition universelle presque écrasante. Jamais on n'a parlé de la

ET NOS IDÉES AVANT 187O ^l']

terre, du ciel, de l'âme, avec plus de profondeur.

Gaston Paris m'a donné les Solitudes, de Sully Prudhomme. Nous les lisons, Adam et moi, sur notre terrasse, dans ce Bruyères isolé où elles sont plus poétiquement compréhensibles.

Notre vieil ami Séchan nous est arrivé, puis un beau matin, pris de la tarentule du bibelot, il est allé passé quarante-huit heures à Gênes. Il en a rapporté une trouvaille extraordinaire qu'il astique et soupèse tout le jour. L'histoire de sa trouvaille est amusante. C'était dans une vieille rue de Gênes. Un homme fendait du bois avec une épée. Séchan en offre 2 francs. S'il en avait offert plus, l'homme se serait méfié. Il l'achète et revient d'une traite, comme si on allait lui courir après. C'est une épée historique merveilleusement gravée. Séchan ne la donnerait pas pour 3o.ooo francs.

Je passe quelques jours dans une agitation compréhensible. Adam a trois duels. Séchan nous irrite, ma fille et moi, à un point que nous ne pouvons dire, dès qu'Adam n'est pas là, en nous chantant avec ses façons de rapin : (( Voilà les plaisirs du village. » Il faut avoir bien envie de prouver qu'on est mauvais ami

4l8 MES SENTIMENTS

pour plaisanter en de tels moments. Alice et moi nous le voudrions au diable. Adam n'est jamais plus calme que quand il a (( une affaire » . Comme il en a trois, cela devient de la sérénité gaie. Ces trois duels sont : le duel Dollfus, le duel Dubois d'Angers, celui avec sir Tollemaclie Sinclair.

C'est moi, moi seule qui suis cause de ces duels. Nous causions philosophie, au Cercle nautique, et pénétration des cultes anciens dans les religions qui les remplacent, M™'" Dollfus, Sinclair et moi. Je dis à un moment que j'ai gardé le culte ancestral, que je suis païenne, que je crois aux dieux de la mythologie grecque, et que je les prie, surtout dans ce pays de lumière oii la divinisation de la nature est presque visible.

Ces dames se lèvent sans me saluer, vont à toutes leurs amies répéter mes phrases, agrémentées d'injures pour la religion chrétienne. On déclare qu'il faut me mettre en quarantaine, que, quand je viendrai au cercle, toutes les (( chrétiennes feront le vide autour de moi ». Le vieux M. Dubois d'Angers se met cahincaha à la tête de la croisade.

Adam envoie ses témoins à MM. Dubois d'Angers, Dollfus, à sir Tollemache Sinclair. Ce sont : le prince Galitzine et M. de Celigny.

M. Dubois d'Angers fait sur l'heure des excuses plates. M. Dollfus, l'un des meilleurs tireurs de Cannes, met ses témoins en rapport

ET NOS IDÉES AVANT 187O l^ig

avec ceux d'Adam, et, dès qu'il sait de quoi il s'agit, il blâme sa femme, déclare que ce n'est pas à une protestante de ne pas admettre la liberté de penser, et que, quand je reviendrai au cercle, il ira, sa femme au bras, me saluer solennellement.

Il ne reste que le duel ToUemache Sinclair qu'Adam ne veut pas lâcher, parce que ledit sir a déclaré que toute la colonie anglaise approuvait sa femme, que pas un Anglais ni une Anglaise n'admettront jamais qu'une païenne continue à faire partie du Cercle nautique.

Le président du Cercle, le duc de Vallombrosa, dit très haut qu'il est de cœur avec nous. Son fils, très jeune encore, qui sera le marquis de Mores, nous salue en agitant son chapeau chaque fois qu'il nous rencontre.

Le duc de Vallombrosa fait une démarche auprès de lord Dalhousie, chef de la colonie anglaise, et lui dit que tout le pays prend parti pour Adam et pour moi, et qu'il craint les suites de cet état d'esprit si son compatriote, sir ToUemache Sinclair, ne se bat pas avec Edmond Adam.

Sir ToUemache Sinclair continue à refuser de constituer des témoins et répète qu'il ne se battra pas.

Adam lui écrit alors la lettre suivante, qu'il fait en même temps publier dans un journal de Cannes.

u Golfe Juan, 2 janvier 1870.

(.( A sir Tollemache Sinclair.

(( Monsieur,

« Vous avez offert vous-même à mes témoins, puis vous n'avez plus offert, et enfin vous me faites offrir encore par M. Gazagnaire de représenter publiquement lady Sinclair à ma femme. Cette manière de réparer des torts graves que lady Sinclair et vous avez eus envers M""** Adam, je ne la considère pas, ou je ne la considère plus comme suffisante. J'ai pu, dans cette même affaire, accepter une réparation de ce genre, de la part d'un homme trompé et que j'estime, mais de vous je la refuse.

(( Je ne voulais de vous qu'une chose : une satisfaction par les armes. Mes amis ne vous ont demandé que cela, rien de moins. Devant vos refus obstinés, je suis bien obligé de renoncer, quant à présent, à l'espoir d'une rencontre honorable. L'affaire reste en cet état jusqu'à ce que le cœur vous revienne. Demain, dans un mois, dans un an, vous me trouverez toujours prêt à recevoit la complète satisfaction que vous me devez.

« En attendant, je m'en remets à vos compatriotes, ainsi qu'aux miens, pour infliger à votre conduite la très sévère désapprobation qu'elle mérite.

(( Je vous salue,

« A. Edmond Adam.

(( P. -S. Quant à la lettre d'excuses, de dénégations, d'assurances, etc., etc., que vous m'avez fait remettre, je vous la rendrai quand vous voudrez. Je ne tiens pas du tout à conserver dans mes papiers une attestation d'honorabilité pour ma femme et pour moi venant de vous. »

Lord Dalhousie, après cette lettre, conseilla à sir ToUemache-Sinclair de quitter son château de la Bocca pour la saison.

Les jeunes Anglais donnèrent un bal de (( bachelors » au Cercle nautique où ils nous invitèrent, Adam et moi, par lettre spéciale. Le duc de Yallombrosa nous demanda d'entrer avec lui, et l'on nous reçut de façon à efPacer les dernières traces de cette affaire.

(( Voilà les plaisirs du village ! » recommence Séchan.

Renouvier, que j'ai perdu de vue depuis longtemps, se souvient de moi et m'envoie un livre qui est un chef-d'œuvre : la Science de la Morale. De plus en plus les idées morales se détachent de la religion et font seules leur chemin.

Nous avions invité Nino Bixio à venir passer avec sa famille quelques semaines à Bruyères. Il est à Livourne, heureux de voir la mer, lui marin, devenu militaire. L'éducation de ses enfants le retient, sans quoi il aimerait à venir au golfe Juan gémir sur les nouvelles qu'il

reçoit de France et qu'il trouve de plus en plus désolantes.

On chante sur la route, le soir, les Brigands, d'Oifenbach. C'est une obsession :

Nous sommes les carabiniers, La sécurité des foyers; Mais, par un malheureux hasard.

Nous arrivons toujours trop tard.

Nous n'entendons que cela. Moi qui ai l'horreur d'OlTenbach, qui n'oublie pas mes rancunes féroces contre l'insulteur de mes dieux, de mes grandes figures homériques, ce que je donnerais pour être délivrée de cet air. Ahl les brigands que ces brigands !

Guéroult a espéré encore venir vers le 1 5 janvier, mais la fondation, à côté de l' Opinion nationale, d'un journal hebdomadaire, l'en empêche. Le diable s'en mêle de plus en plus. Il nous écrit :

« Je suis contrarié jusqu'au chagrin de ce contretemps. Je me faisais une fête d'aller vous voir, vous et le soleil, de dételer quelques jours, de me laisser vivre auprès de vous, sous un ciel clément, loin de cette politique putréfiée qui se décompose journellement sous nos yeux. J'oubliais que le journaliste est un forçat, un condamné à perpétuité qui ne peut ni se

ET NOS IDÉES AVANT 187O l\2^

reposer ni se laisser vivre, et qui doit être aux ordres de S. M. le public, le plus odieux et le plus impitoyable des tyrans, qui ne tolère chez ses esclaves ni distraction ni repos. Mais que sert de se révolter quand la destinée vous tient? Le plus sage est de se soumettre, sinon on se fait luxer les os. »

« Amitiés, etc.

(( Ad. Guéroult. ))

Hetzel et Texier nous arrivent. Texier m'apporte un numéro de la Philosophie positive dans laquelle est un article de mon ennemie, M"^ Clémence Royer, à laquelle il a mis une dédicace à être pris de fou rire en la lisant. M"^ Clémence Royer est censée me rappeler que je n'ai pas acquis de critère en mûrissant.

Texier et Hetzel nous racontent tous deux ce qu'on répète partout, qu'Emile Ollivier se tourne et se retourne, tout comme saint Laurent, sur un gril, qu'il voudrait à la fois contenter ses partisans et ne pas effarer l'empereur, hier encore en possession du pouvoir personnel, entouré d'ambitieux qui pouvaient se satisfaire par lui, de gens dévoués même qu'il aimait, auxquels il était habitué, dont il lui faut aujourd'hui se séparer.

(( Ce serait une cruauté, dit Ollivier à ses intimes, d'exiger trop à la fois de l'empereur; il pourrait se cabrer, tout briser, et c'en serait fait de la liberté. ))

Une polémique est engagée entre About et Prévost-Paradol .

Tous deux se dénoncent de désagréable façon. About avait, paraît-il, proposé à Prévost- Paradol de faire en collaboration avec lui des rapports confidentiels à l'empereur. Il croyait à la (( dictature bienfaisante )). Prévost-Paradol, de son côté, finissait par croire à (( l'Empire libéral )), et les rapports avaient commencé, quand survint le ministère Ollivier, qui rendait inutiles lesdits rapports et supprimait About comme (( conseiller intime de l'empereur ». La cessation de l'accord dans un but déterminé brouilla Prévost-Paradol et About, que la plume démange aisément. Et c'est pourquoi nous connaissons le petit secret de leur collaboration...

Nous avons le récit des ragots les plus frais. La séparation de Catulle Mendès et de Judith Gautier. Un article fulgurant de Zola sur les Vieilles Plaies, de Paul Alexis. Zola s'clant ému rétrospectivement de ce fait attendrissant que Paul Alexis entrait au collège d'Aix quand lui, Zola, en sortait. Il faut entendre Heizel et Texier parler des Vieilles Plaies.

Les lectures de Lapommeraye, au théâtre de Cluny, ont toujours le plus grand succès, et tous nos amis s'y rencontrent.

On parle aussi de la brusque conversion de Maxime Du Camp à la réaction, au moment même oii Napoléon III se convertit au libéralisme.

Cernuschi devait accompagner Hetzel et Texier à Bruyères, mais ce qui se passe l'intéresse trop.

(( Je vois des ralliements extraordinaires, écrit Cernuschi à Adam. Guizot, Thiers, Odilon-Barrot cavalcadent autour d'OUivier. Il y a à gauche un tas de gens qui ne demandent qu'u se inettre en selle, tous prêts à succéder à Ollivier quand il aura sauté le fossé. Il y aura maintenant peu d'assermentés capables de rester irréconciliables jusqu'au bout.

(( Quelqu'un, à cette heure, se mord les pouces. C'est cet imbécile de Magne, qui s'est cru absolument nécessaire à la combinaison ministérielle, et s'est imaginé que, si elle échouait, c'est lui qui serait chargé de former un ministère. Il ne se console pas d'avoir refusé à Ollivier les finances.

(( Nous verrons, mon cher Adam, si Dieu prête vie à l'Empire, après Ollivier, Picard; après Picard, Jules Ferry; après Jules Ferry, Gambetta. Ce sera le pont d'Avignon !

« Bien à vous. Amitiés à M""^ Adam.

(( Cernuschi. »

M™^ Jean Reynaud est au golfe. Elle me parle beaucoup du dernier livre de Legouvé : les Fils d'aujourd'hui, « que Jean Reynaud eût beaucoup aimé », dit-elle.

Pour M""" Jean Reynaud, son bien-aimé mari est vivant encore, ou au moins présent. Sa foi

en l'au-delà est telle qu'elle évoque l'âme de Jean Reynaud et la voit... Moi-même, chez elle, il me semble qu'il va entrer. Les conseils qu'elle me donne, je sens qu'elle les a entendus de lui.

Jamais ruche n'a bourdonné comme bourdonne le monde politique. Il faudrait citer toutes les lettres reçues par Adam et par moi. Combien de récits avons-nous et sur l'assassinat de Victor Noir, l'un des témoins de Paschal Grousset envoyé au prince Pierre Bonaparte, et sur l'arrestation du dit prince Pierre Bonaparte, et sur les violences du prince Murât, bâtonnant un créancier, sur son envoi devant la Haute-Cour.

La demande d'une autorisation de poursuites déposée par le gouvernement à propos de l'article de Rochefort dans la Marseillaise, — article où Rochefort déclare qu'un Bonaparte ne peut être qu'un assassin, et ajoute qu'il faut descendre dans la rue, — fait l'objet de toutes les conversations, nous écrit Pelletan.

A entendre nos amis, l'Empire est perdu! La République est trouvée! L'homme de Décembre est mort! C'est la lin à courte échéance. Nos adversaires ne crient pas moins haut que nous. Magne, Rouher, Persigny, Haussmann, font retentir les échos de leurs plaintes. Chez

Foyot, les sénateurs ; au café d'Orsay, les députés entre-croisent leurs espoirs et leurs craintes.

Les vieux impérialistes sont tous d'accord pour trouver que l'empereur va trop étourdiment dans la voie de la liberté, que Morny et Walewski eussent résisté, ou, en tous cas, procédé plus habilement.

(( M. Thiers est content, nous dit le docteur Maure. Il déclare ne désirer rien autre que ce qui se fait et se fera logiquement. » Notre vieil ami a redit à Mérimée l'état d'esprit de M. Thiers.

(( Alors, si M. Thiers est content, a répondu Mérimée, c'est que tout ce qui se fait est au profit de l'orléanisme. »

Le docteur Maure et Adam savent bien que M. Thiers ne songe pas à l'orléanisme, mais à la République.

About, avec lequel j'étais en grand froid, m'écrit :

(( Eh bieni y croyez-vous à l'empire libéral.^ (( Paix et Liberté ! » Est-ce assez digne de la France, un tel programme qui se résume par les plus grands mots qu'un peuple puisse prendre pour devise.f^ »

Je réponds à About :

(( Tout ce que je demande, c'est que l'Empire soit vraiment la paix avec un rameau d'Ollivier. Si c'est la paix, alors ce qui se passe est admirable, car c'est en même temps un acheminement graduel vers la République, comprise

comme elle doit l'être et lentement amenée, c'est l'éducation libérale du peuple se faisant par des voies préparées. Malgré les apparences et votre foi, je garde ma peur de Napoléon rimant avec invasion. »

Tout le Paris des cercles, des élégants, applaudit aux choix, comme ministres, du marquis de Talhouët et de Maurice Richard.

^me jg Pierreclos ne m'a pas écrit depuis longtemps, mais je reçois un véritable volume dont les premières pages remontent au jour de l'an. Elle m'annonce l'envoi, par le premier de mes amis qui viendra au golfe, d'une étrenne qu'elle a reçue, — elle me l'avoue pour que je ne m'inquiète pas d'une dépense folle de deux sous qu'elle aurait faite ; car je dois supposer, me dit-elle, que, pour cause, elle n'a pas bénéficié de la hausse d'un franc sur la rente I — Il s'agit d'une botte à Taupin, qui s'est vendue dans les baraques du jour de l'an, et qui a beaucoup amusé les Parisiens, ajoute-t-elle, car les nouveaux ministres y sont empalés l'un après l'autre.

« Le prince Napoléon, ajoute M""* de Pierreclos qui le voit chez M""" d'Agoult, n'était pas à Paris dans les premiers jours de janvier. Il l'a quitté pour qu'on ne l'accuse pas d'avoir pesé sur l'esprit de l'empereur, ou pour qu'à la dernière heure quelque ragot fait sur lui n'irrite pas son fluctuant cousin et ne le fasse pas hésiter. »

ET NOS IDÉES AVANT 187O l\2g

^me ^Q, Pierreclos me signale le général Fleury comme le plus acharné contre le nouveau ministère, et le plus courageux dans l'expression de son opinion. Il aurait dit, ces derniers jours : « Je n'ai pas besoin de commander de nouveaux équipages à l'empereur, il n'usera pas ceux qu'il a I »

(( Le nouveau président du Conseil, ministre de la Justice, ajoute M™^ de Pierreclos, est plus solennel que jamais. Il prend sa revanche, prétend-il, par la démonstration de la liberté, sur ceux qui l'ont cru seulement ambitieux.

(( Mes amis du noble faubourg, me dit M'"^ de Pierreclos, n'ont qu'un rêve, celui de pousser ce ministère (( à octroyer des libertés jusqu'à la (( licence», tandis que les radicaux voudraient le pousser à la réaction par quelque répression violente.

(( Ces derniers ont organisé une manifestation colossale à l'enterrement de Victor Noir, où cent mille révolutionnaires ont défilé. Un seul mot de Rochefort eût déchaîné la révolution. Il ne l'a pas dit, et ses partisans le lui reprochent ; mais ils essaient de prendre leur revanche, et nous avons des troubles rue Saint- Denis, rues du Caire et d'Aboukir. On tire sur vos derrières, mes amis, et si vous étiez boulevard Poissonnière, vous ne pourriez mettre le nez aux fenêtres de votre cour. Les poursuites contre le cher Rochefort d'Adam sont autorisées. Vous le savez déjà, et vous savez aussi.

/l3o MES SENTIMENTS

n'est-ce pas? qu'il sera condamné à la prison. Il y forgera des traits d'esprit à percer les murs. Moi, j'approuve Rochefort de n'avoir pas déchaîné l'émeute le jour de l'enterrement de Victor Noir, et je crois comme lui que la police la voulait et que la révolte eût été écrasée. Revenez de bonne heure cette année, on vous promet du nouveau. Je vous confie que les Daru et les Buffet se préparent à manœuvrer de façon à prononcer eux-mêmes la déchéance de Napoléon III en faveur du comte de Paris.

(( Enfin, l'horrible Troppmann est exécuté î Imaginez que j'avais eu le courage d'assister à une audience de son procès. Tout le monde littéraire y venait. Dumas fils était à côté de moi.

(( Ah! si je pouvais vous narrer tout ce qu'on dit, tout ce qu'on chuchote, et au milieu de quelles intrigues l'illustre Emile, le grand Ollivier, fait son huile et onctue les roues du char de l'État. »

(( Votre amie à tous deux,

(( Cessiat de Pierreclos.

« P. -S. — La 5^ chambre a condamné Rochefort à six mois de prison et 6.000 francs d'amende. »

Nous allons à Grasse déjeuner chez le docteur Maure ; il est en possession de sa lettre de Thiers qui répond à l'une de ses questions : (( En vérité, avez-vous dit que votre opinion

ET NOS IDÉES AVANT 187O /jSl

était sur le banc des ministres ? — Je l'ai dit et le pense, » répond M. Thiers.

Le docteur Maure, qui a vu Mérimée la veille et lui a fait lire la réponse de M. Thiers, ne sait pas ce qui l'emporte en lui, de la pitié qu'il a pour l'empereur ou de l'indignation qu'il éprouve pour la comédie parlementaire qui se joue, pour les effrontés mensonges qui se débitent aux Chambres, pour le mépris des intérêts de la France qu'ont à l'envi tous les partis.

(( On pense, on dit, on fait aujourd'hui des choses tellement contraires au sens commun, déclare Mérimée, qu'on se demande si les hommes politiques ne sont pas tous fous. L'imbécillité devient de la grandeur, l'ineptie de l'éloquence. Je me prends la tête et je me demande parfois si ce n'est pas moi, vieilli, qui ne comprends plus rien à rien ! »

(( Je vous assure, ajoutait le bon docteur, que mon vieil ami Mérimée m'inquiète ; lui, si maître de lui, si froid, s'excite, s'emporte. A nos âges, c'est dangereux. »

Girardin est dans la joie, et délaie cette joie en des articles triomphants. L'arrivée d'OUivier au pouvoir a été pour lui une sorte de victoire personnelle, et il répète que nul n'osera, si cela dure, se dire l'ennemi d'OUivier et le sien.

Mon père nous avait annoncé que la journée du 7 février serait la revanche du 2 Décembre !

On croyait, à Paris, à la guerre civile : aussi les préparatifs de résistance du gouvernement

ont-ils été formidables. Le ministre de l'Intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, était résolu a résister énergiquement. Des troupes à cheval parcouraient Paris en tous sens. On entendait le clairon, les tambours battaient la charge.

Emile Ollivier a prononcé ce jour-la le mot célèbre : (( Je n'humilierai pas la liberté devant le pouvoir absolu qui vient d'en bas. »

Rochefort est arrêté rue de Flandre, au moment oii il se rendait à une réunion publique. Flourens, qui préside la réunion, apprend l'arrestation de Rochefort, se précipite à Belleville, appelle le peuple aux armes, et revient faubourg du Temple faire une barricade ; mais il est à peine suivi, et l'émeute échoue piteusement.

C'est un miracle que mon père soit encore libre à cette heure. Il a rencontré notre ami Clavel, qui l'a emmené au moment oii il allait rue de Flandre, sous prétexte que cela chauffait plus ailleurs. Si mon père habitait encore rue de Rivoli, il serait depuis longtemps en prison.

C'est la réaction dans toute sa violence, écrivent et répètent nos amis. Le Préfet de police a été jusqu'à refuser l'affichage d'une réunion publique au cirque des Champs-Elysées, oii devaient parler Jules Favre et Ernest Picard.

En même temps qu'Emile Ollivier réprimait avec énergie les tentatives de désordre, il se tournait habilement vers la gauche modérée, et créait des commissions extra-parlementaires

dont l'une, chargée d'une proposition de loi sur la presse, réunisssait des hommes comme Jules Simon, Scherer, Barthélémy Saint-Hilaire, Prévost -Paradol, Laboulaye, Saint- Marc Girardin. Une commission de décentralisation était présidée par Odillon-Barot, une autre par M. Guizot, qui étudiait la question de la liberté de l'enseignement supérieur.

Mais des troubles succèdent aux troubles. Adam va tous les jours à Cannes se renseigner. Orléanistes, légitimistes, républicains sont d'accord pour déclarer que c'est la fin de l'Empire, que le peuple en a assez. Les orateurs des réunions publiques ne s'embarrassent plus d'arguments ; ils prêchent l'émeute et sont applaudis.

On arrête les gens par centaines.

Deux jeunes agitateurs connus, Protot et Mégy, résistent au moment de leur arrestation. Mégy tue un inspecteur de police et proclame son droit à la résistance.

Odillon-Barot écrit à Adam une longue lettre pour lui dire que tout bon Français doit aider, de tout son pouvoir, avec tout son dévouement, aux essais de liberté ; ne pas le faire, c'est être responsable des désastres qui nous menacent et les pires I guerre, révolution. L'ascension des bas-fonds sociaux devient à tel point inquiétante que la France a besoin d'un gouvernement responsable.

(( La commission de décentralisation, que je préside, ajoute Odillon-Barot, a pour but de

ressusciter la vieille France, de la faire renaître, de recréer des centres provinciaux qui résistent à l'action dissolvante et révolutionnaire de Paris. Quand cela sera, la France pourra renverser l'Empire et toute monarchie. Les centralisations exigent l'autorité, la décentralisation vit de liberté. »

Jules Simon dépose un projet d'instruction gratuite et obligatoire. Pelletan nous écrit qu'il aurait pu le garder pour la République.

Ed. Texier nous a quittés. Tandis que notre ami Helzel et son fils rentrent à Paris, Séchan goûte toujours auprès de nous les plaisirs du village.

Nos chers Arlès-Dufour viennent passer quelques semaines à Bruyères. Nous sommes dans la joie. Adam et mon vieil ami s'aiment fort, mais ils se querellent continuellement, Arlès- Dufour prétendant qu'une liberté qui n'est pas doublée d'une autorité n'est liberté que pour les fauteurs de troubles. Il a l'horreur de Thiers, de son protectionnisme, autant que de Rochefort et de son anarchisme.

Mais, avec Arlès-Dufour, on ne reste guère en place. Il faut tous les jours faire une partie nouvelle, visiter ce qu'on ne connaît pas. Nul n'organise une excursion comme le « père », et nous allons à sa suite partout oii il nous entraîne.

Voici mars arrivé, et nos pauvres jardins si terriblement éprouvés par le froid reverdissent,

les fleurs repoussent avant la verdure à certains arbres aux feuilles persistantes.

M"" Sand m'écrit que tout le monde a été malade, à Nohant. Il y a fait un froid très malsain. Elle sait par Hetzel que notre « brillant climat » a été aussi éprouvé.

(( Quelle année dure à avaler I me dit M"** Sand. Il y en a comme ça. L'homme n'a pas toutes ses aises sur la planète. Vous ne voulez pas, vous, qu'on aille se réchauffer dans les autres : alors faites que nous sachions rendre celle-ci un peu plus paradisiaque, car on ne prend pas le chemin pour y arriver.

(( Il m'était bien impossible, chers amis, d'aller vous voir les dix ou treize jours dont j'aurais pu disposer. Je les ai passés dans mon lit, à Paris. Après cela est venu le travail de nègre pour remettre k flot ma petite ouvrage, et j'avais bien besoin de venir ici pour me reposer.

(( Mes fillettes ont fait des progrès en mon absence. La petite gazouille, et la grande déborde en discours éloquents très comiques.

« Toute la famille vous embrasse, moi en tête, et bien tendrement.

(( G. Sand. »

Louis Jourdan, sachant que son cher ami Arlès-Dufour est chez ses chers amis Adam, nous écrit l'une de ces lettres adorables d'esprit, de bonté, d'affection, pour lesquelles, dit M"" Arlès-Dufour, on n'a sous la plume qu'une

réponse sincère : « Je vous embrasse de tout mon cœur, car personne n'en a un meilleur que le vôtre. »

Adam fait endiabler Arlès-Dufour en se moquant, avec l'irrespect le plus agressif, de la lettre de l'empereur invitant Emile Ollivier à mettre un terme « au désir immodéré de changement qui s'est emparé de certains esprits ».

Mais quelle joie d'avoir (( le père » et a la mère » auprès de nous. Leur vieillesse a une grâce, une beauté que, tous trois, nous ne cessons d'admirer. Il faut les voir, le soir sous la lampe, lisant leurs lettres; le père, dépouillant son énorme courrier d'affaires et sa correspondance amicale si nombreuse. Tout dans leur esprit est en commun. Souvent, la noble tête blanche frôle de près les rubans roses du bonnet de M"*" Arles, et le tableau est d'un grand maître. Nous les regardons et nous échangeons, Adam, Alice et moi, des regards attendris.

(( Que c'est beau, la vieillesse! » me dit un soir ma fille, tout bas.

M"^ de Pierreclos nous surprend. Elle ajoute à l'animation de Bruyères. En retrouvant le docteur Maure, elle a pris des airs qui nous ont rendus malades de rire. Lui a fait son incomparable moue et lui a dit qu'il n'espérait pas vivre les jours heureux du revoir.

]yj[me jg Pierreclos, malheureusement, n'est restée qu'une semaine. Elle part quelques

heures avant nos amis Arles, qui sont rappelés brusquement à Lyon.

Elle nous apprend qu'Emile Ollivier se présente a l'Académie, au fauteuil de M. de Lamartine, après avoir déshonoré son oncle par sa demande d'aumône à la Chambre.

Elle voit Mérimée et le supplie de ne pas lui donner sa voix. Elle menace, le jour de sa réception, d'aller protester au nom de son oncle.

Le prince Pierre Bonaparte est acquitté par la Haute-Cour de Tours, mais les étudiants, au retour du docteur Tardieu dont la déposition a fourni à la défense son meilleur argument, font à son cours un tapage qui l'oblige à l'interrompre.

Arlès-Dufour m'écrit le 37 mars :

(( Chers amis,

(( Ci-joint un extrait d'une lettre de M™^ de Pierreclos : « Sans parler du profond regret de (( ce que je laissais de si bon dans le paradis terce restre des Adam, de ces si bienfaisantes amice tiés, de cette douce vie, tout ce que je trouve (( et vois ici me fait regretter le golfe. ))

(( Nous ne pourrions mieux exprimer ce que nous éprouvons depuis notre retour ici, ajoute Arlès-Dufour, ^t je crois que ces sentiments s'aggraveront encore quand nous serons à Paris, le 2 avril.

(( Jeudi, nous avons trouvé neige et pluie, vendredi, pluie et neige; hier, tout le soir.

pluie de neige fondue ; aujourd'hui, ciel couvert et temps froid, mais ni neige ni pluie. Jouissez donc de votre ciel et de votre bleu, et que Dieu garde le bon trio en bonne santé.

OUivier est nommé par l'académie au fauteuil de Lamartine. M""^ de Pierreclos s'est calmée. Peut-être lui demandera-t-elle une carte pour aller écouter son discours.

Déjà le ménage ministériel va mal. MM. Buffet et Daru ne veulent pas suivre Emile OUivier sur le chemin du plébiscite.

Gambetta ayant au début du ministère 01livier déclaré que l'Empire et le suffrage universel ne pouvaient vivre d'accord, OUivier entend prouver le contraire.

Un décret convoque le peuple français dans ses comices le dimanche 8 mai.

Adam s'agite contre le plébiscite; il mène une campagne ardente, mais il se heurte à une incompréhension de la question qui le désespère.

Cette question d'ailleurs est posée de telle façon que les électeurs croient voter pour la paix. Il n'y a pas à les en faire démordre. C'est à renoncer à la lutte. D'ailleurs la formule de ce plébiscite n'a-t-elle pas été donnée par Gi-

ET NOS IDÉES AVANT 187O 1\Sq

rardin, l'homme fatal, dit Adam. Quoi que répondent les électeurs, l'empereur pourra se considérer comme victorieux.

Je reçois une très longue et très belle lettre de M"^ de Pierreclos sur la mort de la duchesse de Berry, sur sa vie, sur l'aventure traîtreusement préparée dont elle a été victime. M'^^de Pierreclos sait le détail de toutes ces choses, mais sa lettre reproduite me prendrait dix pages et je ne les ai pas.

Nous allons passer quelques jours à Callian chez nos voisins et amis Segond. Paul Segond est l'un des danseurs fort assidus de ma fille. Quoique très jeune il a déjà une personnalité. Il est aussi beau que ma fille est jolie et l'attrait qu'ils ont l'un pour l'autre est déjà visible. Cela n'attriste ni le père ni la mère de Paul Segond, ni moi.

Peyrat nous écrit que l'exaspération des républicains croît en raison d'une recrudescence de popularité de l'Empire, qu'il n'y a rien à faire, que c'est pour longtemps que nous sommes battus. OUivier connaît trop bien nos idées pour ne pas escamoter, au profit de l'Empire, tous nos projets et nous prendre jusqu'à notre vocabulaire. C'est à désirer que Nelftzer ait raison, ajoute Peyrat, et que la guerre, l'invasion, la défaite,^ nous délivrent de l'Empire.

Cette fin de lettre de Peyrat qu'Adam nous lithaut, nous indigne tous.

Adam répond à Peyrat qu'il est un sectaire,

un mauvais Français. Maintenant nous sommes, Adam et moi, cœur à cœur, dans cette question de guerre possible avec l'Allemagne. La France d'abord ! Mon bien-aimé mari voit clair enfin et ajoute à mes convictions. Nefftzer, M. Thiers, ont raison. Nous sommes tous coupables, et voilà ce que c'est que de renier l'esprit militaire de sa race : on en arrive à désirer la voir vaincue pour une question de politique.

Autour de nous le peuple comprend; sa haine pour l'Empire l'éclairé. Le Yar est le seul département qui ait résisté au 2 Décembre.

Cependant à Paris, sous l'impulsion de Gambetta, des comités antiplébiscitaires se forment. Vermorel s'écrie : (( Ne permettez pas à Antée de retrouver ses forces en reprenant contact avec la terre. » Lermina lit à la salle des Folies-Bergère, un acte d'accusation contre l'empereur réclamant sa condamnation comme assassin, voleur, faux-monnayeur, aux travaux forcés à perpétuité. Lermina est condamné, lui, à deux ans de prison.

Notre ami Cernuschi, qui a connu Gambetta chez nous et le voit beaucoup, a donné aux comités antiplébiscitaires 100,000 francs. Il est expulsé comme Italien. De la frontière il envoie cent autre mille francs a pour combattre l'Empire )). Si nous n'étions forcés de rentrer à Paris, nous irions le voir en Italie. Adam lui écrit pour lui dire l'admiration qu'il a de sa générosité.

(( Je ne puis admettre, répond Cernuschi, qu'un tyran qui a étranglé la liberté puisse la faire revivre. Vous vous laissez tous séduire par des semblants et vous admettez, vous, qu'un assassin remplace sa victime par un fantoche plus ou moins vivant. Il faut, non pas se prêter à ce que l'homme de Décembre donne des libertés, mais Tempêcher d'en donner, le river à la constitution de i852. »

Le gouvernement invente un complot ridicule de bombes, ce qui n'empêche pas les «gogos )) de s'indigner.

On sait le résultat du plébiscite. Nous sommes à Paris quand on le proclame.

Les oppositions sont atterrées : c'est la défaite absolue, écrasante.

MM. de Gramont, Plichon et Mège remplacent les ministres sortants. On dit que MM. Buffet et Daru ne sont pas fiers de leur flair.

Quand aux avancés, leur colère se traduit comme toujours par des gros mots. La Marseillaise déclare que l'Empire a les voix des opprimés, des peureux, des vendus, des domestiques et des imbéciles.

Au fond c'est l'écrasement, et il faut le regarder en face. Dès que nous sommes rentrés à Paris, Adam croit plus nécessaire que jamais

[\l\2 MES SENTIMENTS

de créer chez nous un centre énergique d'opposition ; il faut reprendre la lutte en sous-œuvre, unir les forces plus étroitement, n'y engager que des actions communes et réfléchies. Nous recommençons nos dîners et nos soirées, mais le vendredi, un plus grand nombre de nos amis étant libres ce soir-là.

Gambetta est de notre premier dîner et il répond à Adam.

, (( Paris, 21 mai 70.

« Mon cher Monsieur,

(( Je n'ai tardé à vous répondre que parce qu'il m'était nécessaire de changer un rendezvous pour vendredi. La chose est faite et je suis sincèrement heureux de vous dire : Je suis à vous et je serai le premier arrivé.

(( Bien à vous,

(( Léon Gambetta. »

A ce dîner, on parle surtout de la séance impériale du Louvre oii l'empereur, dans un discours triomphant, exprime sa satisfaction sans réserve des résultats du plébiscite.

Gambetta trouvera, dit-il, une première compensation dans la loi promise et qui soumettra au jury les délits de presse; il est certain qu'elle sera votée.

(( Les libertés sont pour nous, croyez-le, répète-t-il, elles vont pleuvoir et noyer peu à peu

ET NOS IDÉES AVANT 187O /jAS

l'Empire. Nous, républicains, nous n'avons aucun intérêt à voir la Révolution triompher par l'émeute, qui voudrait pour représentants Delescluze, Flourens et Rochefort. »

Gambetta parle ce soir-là avec une autorité, une pondération, qui me frappent beaucoup et qui m'attirent cette réflexion d'Adam lorsque nos invités sont partis :

(( Eh bien ! crois-tu que ce gaillard-là ait des aptitudes de chef.»^

— J'en conviens. »

Comme Gambetta le prédisait, les libertés pleuvent : réduction, favorable à la presse, du timbre des journaux et des écrits périodiques; proposition d'une loi qui (( élargit » les attributions des conseils généraux, leur permet d'éhre eux-mêmes leur bureau et d'émettre des vœux politiques.

« Un peu de décentralisation, nous dit un jour Odillon-Barrot. à propos de la loi sur les conseils généraux. Celle ci n'a l'air de rien et elle est grosse de conséquences. »

Et voici encore une loi (( obligeant le gouvernement à choisir les maires parmi les conseils municipaux ».

« J'ai oublié de dire que Girardin avait été nommé sénateur, qu'il est de ce fait au comble de ses vœux, » me répète M™^ de Pierreclos, le tenant de lui-même.

Mais Nelîtzer se désespère toujours nationalement et épanche son chagrin dans l'intimité.

444 IvrES SENTIMENTS

Naturellement le Temps ne peut exprimer ses craintes et s'aligner seul contre l'opinion.

La Chambre s'acharne à .diminuer les dépenses militaires. On réduit le contingent annuel à 90,000 hommes. Le maréchal Lebœuf affirme que c'est suffisant. Quelques jours plus tard, M. Thiers lui prouvera, sur des chiffres qu'il ne pourra démentir, que ces effectifs sont d'une faiblesse dangereuse. L'extrême-gauche hurle contre le militarisme tout le temps.

(( Je vous verrai vous arracher les cheveux, dit Nefftzer à Pelletan. L'heure s'avance, l'Allemagne est prête. Je mourrai de chagrin de tant d'aveuglante et d'inconsciente trahison. »

Nous avons promis à M""^ Sand d'aller à Nohant aussitôt que mon livre Saine et Sauve sera mis en vente et mes numéros d'auteur envoyés à mes amis de la presse. Nous recevons d'elle lettre sur lettre dont plusieurs sont publiées dans sa correspondance, .qui nous dit sa joie de nous revoir à Nohant. Maurice a été très malade, mais il est bien guéri. Lina est venue nous voir à Paris et nous a raconté en détail tout ce qui s'est passé cet hiver à Nohant. Peu de marionnettes. Mais Maurice prépare plusieurs premières pour notre arrivée.

Lina me dit que M""^ Sand est très heureuse des joies du ménage Lambert. Le petit « faux César » comme on l'appelle à cause de l'opération césarienne évitée, se porte comme un charme. Eugène Lambert est, d'autre part, aux

anges d'avoir décroché une médaille au salon.

Mon ami de Ronchaud me parle de Prévost- Paradol, que M™^ d'Agoult a vu très intimement depuis qu'il s'est livré pieds et poings à l'Empire libéral. Il paraît qu'il souffrait beaucoup de ses doutes sur (( l'honnêteté de ses résolutions » . Emile OUivier a songé alors à l'éloigner de Paris et l'a fait nommer par M. de Gramont ministre plénipotentiaire à Washington. Sa réputation d'écrivain lui sera, plus qu'une situation de carrière, fort utile en Amérique. Mais à peine nommé, il a été poursuivi par l'idée qu'il avait reçu (( le prix d'une trahison » .

(( Le dégoût de la presse m'a saisi, écrivait-il le jour de sa nomination à un ami commun de Ronchaud et de lui. Je ressens littéralement des nausées quand je prends la plume. Entrer dans les affaires politiques à la Chambre, c'était évidemment ma voie, mais que pouvais-je espérer après que tant d'efforts inutiles m'avaient prouvé mon impuissance sous ce rapport. ))

^me d'Agoult charge Ronchaud de me dire que mon amitié pour M™^ Sand l'empêche, à son grand regret, de me rendre la sienne. Qu'ai-je k répondre à de Ronchaud, sinon la même chose. ^^

Mon vieil ami Arlès-Dufour m'écrit fin juin, à propos d'étoffes de soie de Lyon qu'il veut nous offrir à ma fille et à moi.

« Chère bonne amie,

(( 37 degrés à l'ombre, ce qui m'excuse de vous écrire au crayon.

(( Je fais chercher encore pour l'étoffe que vous avez choisie. Quant a faire fabriquer, il n'y faut pas penser vu les grèves. On fait de belles et grandes phrases sur et contre les grèves, surtout en plaignant hypocritement les ouvriers, et cependant, lorsqu'elles ne sont pas accompagnées de violences, elles sont utiles et profitables surtout à l'ouvrier, qui, sans leur moyen, n'aurait jamais obtenu de la philanthropie des patrons ni réductions des heures de travail ni hausse du salaire.

ce Que sont les questions politiques que l'élite des Français discute aux Chambres à côté des questions sociales que domine celle du salaire ou du prolétariat, qui est la dernière phase de l'esclavage? Rendez grâce à la chaleur qui fait coller ma main au papier et vous sauve d'une longue tartine.

(( Je songe à bouger, mais j'ai une attache : mon Ecole primaire supérieure libre pour filles et garçons, que je tiens à faire avant la rentrée. Je me réjouis de vous la montrer. Malheureusement, comme le lièvre qui manque au civet, l'instituteur me manque encore. J'espère que Jean Macé m'en trouvera un bon et bien courageux. Le clergé travaille déjà les familles, insinuant que mon école sera athée. Les braves gens î

(( Embrassez Alice pour nous tous, et serrez la main du bon et brave Adam.

Quelques jours après la mort de Barbes, M™^ Sand, qui a un grand chagrin, m'écrit une lettre attristante. Elle fait une comparaison entre le caractère de Barbes, celui des oppositions avant i8/i8 et les oppositions d'aujourd'hui. Elle n'est pas indulgente et déclare que c'est la gauche et sa queue, plus que l'Empire, qui méritent d'être accusées de tout ce qui adviendra de fatal à la France.

De Reims, qui a beaucoup travaillé et agi en faveur de la pétition des princes d'Orléans, demandant le rappel des lois de bannissement portées contre eux en 1848-18/19, est navré du rejet de celte pétition.

Le 3 juillet, le général Prim annonce le choix du prince de Hohenzollern comme candidat au trône d'Espagne. Castelar nous écrit : (( Prenez garde! voilà une candidature inquiétante pour la France ! »

Une députation d'espagnols, envoyée par Prim à Dusseldorf, était allée offrir la couronne à un prince allemand. ^^ Le peuple espagnol eût préféré le duc de Montpensier, mais cette candidature étant personnellement désa-

gréable à Napoléon III, Szarwady nous affirme que c'est lui, l'empereur français, qui a conseillé la candidature prussienne I et que Prim ne l'a admise qu'à contre-cœur. Comment croire à une pareille insanité?

La chose certaine, ajoute Castelar, c'est le traquenard dans lequel Bismarck attire Napoléon III. Il l'enveloppe, le cerne, compte qu'il l'affolera et lui fera commettre quelque sottise favorable à l'Allemagne.

Une interpellation a lieu à la Chambre au sujet de la candidature Hohenzollern, etNefftzer, par ses craintes, nous met sur le gril. Nous nous réunissons tous les soirs. Louis Bamberger a dit à Adam d'un ton qui l'a irrité plus qu'il n'en convient :

(( Cette fois, il faudra céder, les enfants! »

Adam est poursuivi, depuis la réponse de Bamberger, par un mot de Nino Bixio : <( Tous les Allemands qui sont autour de vous sont les agents personnels de Bismarck. »

M. Benedetti, que le gouvernement a envoyé à Ems auprès du roi de Prusse, n'a pas encore rempli sa mission, que M. de Gramont a l'imprudence inqualifiable de déclarer à la Chambre que la nomination du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne constituerait pour la France un cas us belli.

Adam va voir M. Thiers, qui ne répète qu'un mot : C'est de la folie, delà pure folie I nous sommes sur un volcan. Je vous en conjure,

Adam, suppliez vos amis de ne pas jouer avec le feu.

Le soir, un grand nombre de nos amis est réuni chez nous. Adam est très ému des craintes de M. Thiers et de celles de Nefftzer. Je partage son émotion, et chacun nous l'exprimons avec une vivacité qui fait sourire Pelletan.

(( Allons, allons, calmez-vous, nous dit-il; nous avons une arme qui vaut toutes celles de la Prusse, c'est la Marseillaise, et la France saura faire jaillir de son sol les volontaires de 92.

— Avant qu'un seul bataillon de vos volontaires soit levé, dis-je à Pelletan, les Prussiens seront sur le pont de Kehl ! ))

Mais M. Benedetti, après une première, après une seconde entrevue, obtient du roi de Prusse la tranquillisante réponse que, dans le cas oii le prince de Hohenzollern abandonnerait la couronne d'Espagne, il l'approuverait.

Depuis plusieurs jours nous remettons notre départ pour Nohant, mais la réponse du roi de Prusse nous rassure, et Adam voit M. Thiers qui lui dit :

(( Nous avons été à deux doigts de la guerre, mais tout s'arrange. »

Nous sommes partis le soir pour Nohant. A peine arrivés, M™* Sand nous interroge, elle

45o MES SENTIMENTS

est très émue, elle a des pressentiments. (( Les événements sont orageux, » dit-elle.

Le soir même, M""^ Sand nous parle de Barbes, de ce qu'il a souffert, de l'idéal qui était en lui. Lamennais et Barbes sont les plus nobles âmes, les plus pures qu'elle ait connues. L'un dans l'idée, l'autre dans l'action, n'ont jamais été inspirés que par les ambitions morales les plus hautes.

George Sand nous parle aussi de la mort de Jules de Concourt. Elle plaint beaucoup Edmond. L'amour intellectuel des deux frères était tel qu'ils vivaient les plus petits détails de la vie de leurs héroïnes. On peut dire, ajoutait M""^ Sand, qu'ils ont introduit d'un commun accord dans leur intimité leurs livres sur le xviii^ siècle, qu'ils causaient de leurs « dames » entre eux comme si elles étaient présentes, ou comme s'ils venaient de les visiter. M™" d'Epinay, M"^ de Lespinasse, M-"* de Laval, M"'^ de Genlis, ne sont pas des portraits, ce sont des êtres.

Les Goncourt ont à tel point fréquenté et aimé les femmes du xviii^ siècle, me dit M""^ Sand, qu'ils détestent la femme du xix^; ils sont incapables de la comprendre, ils la trouvent grossière, l'avilissent, la matérialisent, ne lui laissant que la méchanceté, la débauche ou l'imbécillité.

Ils sont anti-féministes, dédaignant le rêve dans la femme, l'idéal qui leur échappe parce

ET NOS IDÉES AVANT 187O 45l

qu'ils le nient ; quand ils peignent une femme actuelle sympathique, c'est comme malgré eux ; ils n'observent que ce qu'ils voient, et systématiquement ils choisissent ce qui crève les yeux en mal plus qu'en bien.

Dès le lendemain de notre arrivée, Nohant nous prenait comme il nous avait déjà pris, par son calme. La grande maison, le parc, le petit cimetière, l'église, le village, la route qui passe, tout nous convie à nouveau à l'existence simple et douce.

Lina, les adorables titi-lolo, Maurice, n'apportent que la paix, le sourire et le bonheur. Adam et moi nous lisons Caîlirhoé, que nous confessons à Maurice n'avoir pas lue encore, et nous l'admirons.

(( Tu ne peux pas dire qu'il n'y a que moi qui te trouve du talent, répète George Sand à son fils chaque fois qu'arrive une lettre ou que se formule une félicitation que le sargent est forcé de reconnaître sincères.

— Et que penseriez-vous de moi si vous connaissiez la mesure de ma science de lepidoptérologiste, ô Juliette? » me dit Maurice, qui refuse d'être sérieux.

Artiste, peintre, écrivain, savant, botaniste, géologue, géographe, agriculteur, qu'est-ce que Maurice Sand n'est pas.^^

Très tard, nous allons avec une lanterne voir au tronc des arbres que Maurice a enduits de miel à la tombée de la nuit s'il y a du butin

pour la lepidoptérologie, et ce mot extraordinaire est le motif de drôleries intarissables.

Il y a les marionnettes le soir de notre arrivée. La pièce est une pièce militaire.

(C Juliette, lieutenant-colonel, fusiliers Plauchut et Planet, colonel George, général Adam, vient nous dire Ballandard, il faut vous habituer à sentir la poudre : on ne sait pas ce qui peut arriver. ))

Le grand succès est pour une chanson que chante la troupe : Redevenons militaires, c'est notre caractère.

(( Lina nous a fait un souper (( de café anglais » dit Plauchut.

On ne peut imaginer le génie de Lina comme maîtresse de maison. Elle sait tout ce qu'on peut savoir, comme cuisine, comme confiserie, elle prévoit tout, tire parti de tout. A chaque instant on la trouve étendue sur un canapé, et aussitôt après prenant part à la besogne des domestiques, puis revenant causer au salon, ayant lu tous les journaux italiens, tous les journaux français. Romaine, antipapiste, elle se passionne pour l'Italie Une. Elle est darwinienne enragée, n'ignore rien de ce qui se publie ; elle est naïve et savante, maligne et bonne ; elle chante à ravir accompagnée par M"'" Sand.

Notre grande amie nous lit après le souper une lettre de Daniel Lamazière, prisonnier de Belle-Isle avec Barbes et Blanqui, et qui lui parle des incidents dont il a été le témoin. Il

dit à M""^ Sand qu'il a réuni ses souvenirs très nets, très complets, que certains faits défavorables à Barbes ayant été publiés depuis sa mort, il conjure George Sand de rétablir la vérité, qu'il tient, en chacun de ses détails et en chacune de ses preuves, à sa disposition.

Représentant du peuple en i8/i8, condamné à trois ans de prison dans l'affaire du Conservatoire, Daniel Lamazière s'est trouvé à Belle- Isle avec Barbes, dont il était l'ami, et il a partagé sa cellule. Il sait tout ce qui s'est passé entre Barbes et Blanqui, et s'il y a eu culpabilité dans certains faits, elle doit retomber tout entière sur Blanqui.

Adam a connu Barbes et le vénère. Moi, je ne connais Blanqui que pour avoir reçu de lui les deux volumes de l'Histoire de i8à8 de Daniel Stern à la tête, et je ne l'aime guère.

George Sand me fait conter l'aventure et constate que nous serons au moins trois braves gens rendant j ustice à Barbes .

(( Quatre! dit Maurice.

— Cinq, six, sept, huit, » disent l'un après l'autre, Plauchut, Lina, Planet, Alice.

Les nouvelles deviennent inquiétantes. La note lue aux Chambres par M. de Gramont et qui a paru à VOfficiel se termine par un air de bravoure singulièrement dangereuse en la circonstance.

Après avoir parlé des faits qui ont surgi, amenés par la candidature du prince de Hohen-

zollern au trône d'Espagne, des éventualités possibles qui, M. de Gramont l'espère, ne se réaliseront pas, le ministre des AfTaires étrangères ajoute :

(( S'il en était autrement, forts de votre appui, messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »

(( Quelle imprudence! » dirent à la fois M™« Sand et Adam.

On a raconté plus tard que M. de Bismarck, qui attendait avec impatience l'Officiel, s'écria en lisant cette phrase :

« Je tiens ma guerre. »

Une nouvelle dépêche de M. de Gramont à M. Benedetti nous met hors de nous, car elle n'est provoquée par quoi que ce soit. Il ordonne à notre ambassadeur d' (( agir avec plus de fermeté )) .

(( Dieu veut-il perdre le gouvernement impérial en le frappant d'aveuglement.^ » dit M"^** Sand.

Et elle écrit au prince Napoléon une lettre pressante, le suppliant de ramener M. de Gramont au sang-froid.

L'ambassadeur d'Espagne à Paris déclare que le prince de Hohenzollern a retiré la candidature de son fils.

L'affaire devrait être close, archi-close, enterrée.

Mais, à notre indignation, à notre stupéfac-

tion à tous, coup sur coup nous apprenons que M. de Gramont a écrit à M. Benedetti d'obtenir du roi de Prusse une renonciation formelle à la candidature du prince de Hohenzollern pour l'avenir I

C'était bête, c'était inutile, c'était insultant!

Aussi le roi de Prusse se contenta-t-il, car il avait, hélas! beau jeu, d'informer M. Benedetti du désistement du prince Léopold et refusa-t-il de prendre tout autre engagement.

Maurice n'a pas le courage le soir de nous convier aux marionnettes. Nous sommes tous dans un état d'énervement qui ne nous permettrait, ni à Maurice d'avoir de l'esprit burlesque, ni à nous d'en rire.

Nous montons de bonne heure dans nos chambres, attristés, anxieux. M™* Sand me retient. Elle a presque terminé Saine et Sauve, et me dit de lui en lire la fin tandis qu'elle fera une patience ; je la lui lis.

(( Je n'aime pas du tout ce roman, me dit-elle. Pourquoi prendre des types embourgeoisés quand il y en a tant d' au très .^^ L'être exceptionnel est seul romanesque; votre industriel (( m'agace ». C'est un homme qui n'a rien d'autre à faire qu'à exploiter ses ouvriers et à s'enrichir. Il ne peut être un héros. La vie banale, courante, n'a pas d'intérêt; le train train de l'existence ne peut exciter l'imagination à trouver un type, pas plus que dans un champ de luzerne, si on ne cueille que la luzerne,

quand on est botaniste, on ne trouve la fleur rare.

(( Chaque époque a sa passion de lecture, mais toutes ont fait place à ceux qui ont cherché l'idéal; il faut le chercher, Juliette, vous n'êtes pas bâtie pour le terre à terre.

— Mais mon u industriel » ne pense pas banalement, il a de nobles idées, il est socialiste. Vous avez pris souvent vos héros dans le peuple, parmi les ouvriers, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'en prendre un parmi les patrons.^ Flaubert a bien pris un pharmacien.

— Mais son pharmacien n'est pas le héros. Et puis Flaubert, c'est Flaubert, il fait ses romans comme il lui plaît ; il trouve des fonds admirables, des accessoires, c'est un peintre de génie, mais ses romans ne sont pas des romans comme je les fais, comme vous cherchez à les faire. Vous avez sucé mon lait, c'est de mon lait qu'il faut vous nourrir, ne cherchez pas l'art dans les moyennes où il n'est pas. Les milieux supérieurs et inférieurs, mais pas les moyens, fournissent seuls les types exceptionnels qui valent, pour les idéalistes comme moi et comme vous, la peine d'être vitalisés. Et la preuve, c'est que plus l'écart des milieux et des castes est grand entre les héros, plus la passion a d'intensité. Je vous le répète, mon enfant, votre Abel industriel, votre patron, votre bourgeois, me déplaît.

— Je vous en donne autant, ma grande

amie, lui répondis-je avec audace. Votre Abel violoniste, qui aime une grande dame et ne sait pas écrire l'orthographe, me déplaît aussi à moi, voilai »

M™^ Sand éclata de rire en me voyant lui tenir tête.

(( Juliette, un peu plus de respect I

— Pardon, pardon!

— Voyons, mon enfant, vous êtes sincère quand vous préférez votre (( patron » à mon (( artiste ».

— Oui.

— Vous aimeriez plutôt le vôtre que le mien, vous.^^

— Oui.

— Votre Adam est une nature de héros.

— Certes, mais calme, pondéré, sachant parler « affaires », s'intéressant, se passionnant pour des questions de finance, de commerce, d'industrie. Comme il y avait autrefois des gentilshommes verriers, par contraste il y a aujourd'hui des verriers gentilshommes.

— J'y penserai, me répondit M™^ Sand, et je vous dirai, après vous avoir relue, si votre héroïne sort plus saine et plus sauve d'une seconde épreuve. Quand on sait ce qu'on veut et qu'on fait ce qu'on a voulu, cela m'intéresse toujours davantage et j'essaie de comprendre. »

J'embrasse mon admirable, ma loyale amie, et je la quitte, m'en voulant, consciente de mes torts envers elle.

Le lendemain M'"'' Sand me donnait à moitié raison.

« Les partis pris chez les vieux, me dit-elle, doublent leur âge et les rendent impropres à être utiles aux jeunes. ))

De Reims écrit à Adam pour lui citer quelques passages d'une lettre du duc d'Aumale, qui lui décrit les deux hommes en présence : Guillaume et Benedetti. L'un, le roi, avec des semblants d'accès de rondeur et de franchise et qui couvre toujours des formes de la gentilhommerie le point sur lequel il entend duper. Une sorte de condamnation de ses actes personnels, de regret de ne pas pouvoir faire comme il désire, correspond sans cesse à la résolution qu'il a de commettre ces actes.

(( Benedetti, diplomate de vieille roche, s'efforçant toujours de mettre le bon droit de son côté, mais ayant une logique trop personnelle, ne s'inquiète pas assez des échappatoires de l'adversaire.

« Quand Benedetti se sert vis-à-vis de Guillaume de l'argument que Napoléon III peut-être débordé par l'opinion, il ne voit pas qu'il donne lui-même un argument à Guillaume, dont les sujets préparent depuis un demi-siècle la revanche d'Iéna; quand Benedetti parle de la crainte de la Révolution, Guillaume sait mieux

que personne que c'est Bismarck qui la prépare en France, et l'y alimente.

(( La question de dignité, depuis que l'aveuglement de Gramont l'a posée en termes inutiles, ajoutait le duc d'Aumale, est la même des deux côtés. La situation est donc presque inextricable et me paraît devoir aboutir à la guerre. ))

Mérimée a répété à Hetzel, qui nous l'écrit, les paroles que l'empereur aurait prononcées au conseil des ministres : (( M. de Bismarck est l'homme le plus dangereux qui soit au monde. La guerre lui servira plus qu'à tout autre. S'il n'a pas la guerre, la Prusse lui échappe. Il ne risque donc qu'une défaite qui ne le mettrait pas en pire état politique qu'il ne l'est. La guerre, depuis longtemps il l'a préparée, il la fera, quoi qu'il arrive, fut-ce au prix d'une énormité, d'un crime. Vaut- il mieux la faire de suite .^^ Je ne la désire pas, mais peut-être allons nous être forcés de la subir. »

Et Mérimée ajoutait : « Bismarck n'accepterait pas que Guillaume s'engage au retrait définitif de la candidature Hohenzollern ; tel que Gramont a posé la question, ce ne serait plus un incident diplomatique, mais un recul de la Prusse. ))

Cette lettre d'Hetzel nous donne une impression de tristesse que nous ne pouvons secouer. D'ailleurs, toutes celles que nous recevons, Adam, M™^ Sand et moi, ne sont pas faites pour

46o MES SENTIMENTS

nous consoler. Hetzel nous a donné l'impression personnelle de Mérimée. Il croit à la guerre, il dit que le maréchal Lebœuf est en grande confiance, que l'armée est pleine d'entrain et d'enthousiasme, mais que le sort des batailles dépend de tant d'aléas qu'on ne peut pas ne pas être inquiet.

Nous ne cessons de parler de ces tristes choses. M""^ Sand a un grand sens des événements et elle est un peu voyante. Très patriote, très réformatrice, elle dit que, dans la vie nationale, dans la vie sociale comme dans la vie privée, le secret de la sagesse est dans l'acceptation des à peu près.

M™*" Sand trouve les républicains de la Chambre stupides. Depuis le 2 janvier l'Empire libéral la satisfaisait, convaincue qu'elle était que les gouvernements autoritaires peuvent accorder beaucoup de libertés sinon la liberté ; elle croyait que cet Empire libéral était viable. Le plébiscite lui avait semblé un brevet de longue vie à la condition que (( l'Empire fût la paix ».

Les bonapartistes du Sénat, qu'on appelle les ex-satisfaits, lui paraissent fous. Ils crient contre la façon dont les négociations sont conduites, les uns par chauvinisme imbécile, les autres par ambition déçue. A son avis, M. de Gramont et l'empereur ont tenu trop de compte de ces criailleries et des opinions débordantes de la presse qui, longtemps comprimée, se déverse par une issue trop largement ouverte.

Rouher, parmi les amis du gouvernement, est le seul qui reste de sang-froid. Il proteste contre la guerre, répétant qu'on pouvait obtenir satisfaction, qu'on l'avait déjà, qu'elle suffisait.

M. de Gramont devient sage un peu tard ; il écrit à M. Benedetti : « Dites bien au roi que nous n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre et que nous ne demandons qu'à résoudre honorablement une difficulté que nous n'avons pas créée nous-mêmes. »

Mais le roi de Prusse et M. de Bismarck voulaient la guerre. Ils étaient d'accord pour la faire à une heure donnée et se réservaient de choisir cette heure ; tous deux crurent le moment venu, et l'on sait aujourd'hui les procédés qui furent employés pour arriver à une rupture des négociations.

Le i5 cette rupture est annoncée à la Chambre et au Sénat,

Le Sénat hurle son enthousiasme. M. Thiers, malgré l'exaspération de la droite qui l'injurie cruellement, réclame la communication des dépêches diplomatiques, soutenu énergiquement par Jules Favre et par Gambetta.

Emile Ollivier lit les deux dernières dépêches reçues et prononce ces mots coupables entre tous, qui pèsent sur sa vie et pèseront à tout jamais sur sa mémoire, mots qu'une nation vaincue, amputée, ne peut à aucune heure pardonner : (( La guerre est nécessaire, et mes

collègues et moi nous en acceptons la responsabilité dun cœur léger !!! »

Ceux qui ont entendu les paroles prophétiques de M. Ttiiers ce jour-là n'oublieront jamais l'impression ressentie. La voix du petit orateur était plus aigre que jamais, parce qu'elle était plus émue. Notre France, inquiète des risques qu*on lui faisait courir, parlait par cette pauvre voix.

Sous les interruptions cruelles, sous l'injure, sous l'accusation de lâcheté, M. Thiers, les bras croisés, fait tête à la meute et jette ce cri déchirant : (( Offensez-moi, insultez-moi, je suis prêt à tout subir pour défendre le sang de mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si imprudemment, et je souffre, croyez-moi, d'avoir à parler ainsi. »

En lisant ce douloureux discours, nous avons souffert de la souffrance de M. Thiers au même degré que lui. Adam nous dit que la petite voix rouillée résonnait à son oreille, tremblante, qu'il y sentait des larmes; et j'en vois dans les yeux d'Adam, tandis que les miennes coulent.

La guerre I Nous partons tous ce soir avec Plauchut et avec le vieux Séchan qui est venu nous rejoindre. La guerre ! nous ne répétons que ce mot, la guerre!

Notre dernier déjeuner serait lamentable si

Lina n'avait reçu de Florence une lettre de l'un de ses amis, député italien.

Il lui dit que le prince Napoléon a obtenu de Victor-Emmanuel une participation de l'Italie à la guerre; que Gialdini, qui aime la France, heureux de prendre part à sa défense, fera avec 60,000 hommes une diversion en entrant en Allemagne par le Tyrol. Le traité serait prêt à être signé.

Hélas I Napoléon III devait répondre : « Plutôt une défaite sur le Rhin que l'abandon du pape! »

Était-ce donc au cléricalisme que nous allions devoir une chance de moins de vaincre ou de nous défendre .^^

Après le déjeuner nous étions assis dans le parc silencieux, on parlait par monosyllabes.

(( Voilà le pauvre séjour à Nohant fini, dit M'"" Sand.

— Hélas I répondons-nous.

— Qui sait ce que les uns ou les autres nous allons devenir ? Nous reverrons-nous jamais ici ? »

Tout à coup nous entendons battre la charge sur un tambour dont le son est étrange et nous impressionne violemment. Adam pâle est debout. Plauchut se lève. Je me sens comme entraînée. Alice me prend la main.

« Mon cœur bat, » me dit-elle.

Le mien se soulève dans ma poitrine à me faire mal.

Maurice s'avance vers nous, un tambour en bandoulière, un tambour de bois de la première République. Il est aussi pâle qu'Adam.

Arrivé auprès de moi il crie : (( Vive la France! »

Nous répétons ce cri les lèvres tremblantes.

M"*^ Sand et moi nous éclatons en sanglots.

« Vive la France! » ce cri, je ne cesserais plus de le répéter et, mon cœur, contrairement à celui d'Emile Ollivier, ne s'allégera plus jamais d'elle.

L'homme de Décembre a refusé les conditions de l'Italie comme il avait refusé celles de l'Autriche ; il refuse celles de la Russie. Alexandre II mettait une seule condition à son intervention vis-à-vis de l'Allemagne : l'abrogation de l'article 9 du traité se rapportant à la neutralisation de la mer Noire. L'homme fatal refusa en disant : ((Je ne puis manquer aux engagements que j'ai pris avec l'Angleterre. »

Quelques mois après, tout ce que Napoléon III refusait d'accepter pour sauver la France se faisait sans lui et contre lui, quand tout eût permis de le faire avec lui.

Le 20 juillet, M. Emile Ollivier, le cœur toujours léger, lisait la déclaration de guerre à la Prusse, devant le Corps législatif.

(( Chère amie, m'écrit Arlès-Dufour, la guerre plus encore que la chaleur tropicale paralyse ma plume depuis sa machiavélique proclamation.

« Mon brave ami Barrier est mort : c'est une grande perte pour les questions sociales, et je doute que la vieille demoiselle Beuque lui survive longtemps.

(( Adam dira-t-il encore que je rabâche, quand je répète que nous devons à l'éducation catholique de notre première enfance qui nous rend crédules, de crier avec la même facilité : Vive la paix! Vive la guerre! qui fait que tous nos représentants sont cléricaux, et tout en croyant au bon Dieu acclament la guerre, c'est-à-dire : Vive regorgement entre les peuples qui se disent chrétiens !

(( Tandis que ces misérables envoient à la boucherie des milliers de milliers d'hommes, et cela d'an cœur léger, tandis qu'ils font chanter sur les scènes aristocratiques et dans les bouges les chants de mort, on pleure dans toutes les chaumières de France et d'Allemagne.

(( Et pourtant nous sommes forcés de faire des vœux pour nos armées et nos pauvres soldats. D'ailleurs V Empire c'est la paix, et Dieu protège la France, vérités connues.

(( Alphonse m'écrit qu'il a quitté Kreutznach avec toute sa smala, une heure avant que les chemins soient coupés. Il dit que les Allemands ne sont pas prêts, que les récoltes sont sur pied

et que tous les hommes valides partent. Il prévoit une lutte acharnée.

(( Gustave et sa femme ont dû quitter Wierzhourg pour Franzensbad le 20 mars. Nous n'en avons pas de nouvelles depuis.

(( Voici ce que m'écrit Armand :

(( Ta lettre m'arrive au milieu du trouble causé par cette guerre infâme, impie, que les misérables que vous avez soutenus, mon père, font éclater sur notre pauvre France.

(( Ce qu'il y a de plus navrant que la guerre, c'est la popularité de la guerre ; comme il faut qu'ils l'aient dépravé, abruti, ce pauvre peuple, pour l'amener à applaudir au massacre de ses propres enfants, à l'anéantissement de sa fortune, si péniblement, si laborieusement acquise. Mes yeux s'ouvrent tous les jours, et je vois aujourd'hui que les irréconciliables seuls sont dans le vrai. La guerre civile ne nous coûterait ni autant d'hommes ni autant de millions.

(( La plus cruellement touchée de nous tous c'est ma fille Adélaïde, qui ne s'est jamais fait illusion sur l'empereur et sur l'Empire.

(( Nous vous envoyons toutes nos amitiés.

Tout s'écroulait pour mon vieil ami Arles,

qu

i avait été l'un des soutiens libéraux de l'Em-

pire. L'état d'esprit de ses enfants reproduisait celui des autres familles françaises.

Nous trouvons, en rentrant, une lettre de Schœlcher qui nous dit que pour sauver la France il faut une garde nationale. (( Ah! les exilés, s'écrie Adam, ils subissent la peine cruelle d'avoir été figés au moment oii ils ont quitté leur pays. »

Une autre lettre nous révolte et ajoute à la haine de l'Allemagne qui croit à chaque heure en nous. Elle est du (( meilleur ami » de tant d'années d'Adam.

(( Mon cher Adam, « Vous ne vous étonnerez pas de me voir bon Allemand et fidèle servant de l'homme que j'admire le plus, M. de Bismarck. Je l'ai écrit en France dans la Revue Germanique,, je l'ai dit haut au Parlement douanier de 1868, je veux l'unité allemande, comme nos amis italiens veulent l'unité italienne, et je ferai, pour servir l'homme qui me paraît l'instrument providentiel de cette unité et des idées libérales, tout ce qu'on peut faire. Je l'aiderai à grouper les états allemands sous l'hégémonie prussienne. Economiquement, financièrement, pendant et après la victoire, je l'aiderai à accomplir sa tâche. Aimez votre pays, Adam, comme j'aime le mien. Je vous envoie un dernier souvenir avant le choc de nos armes.

(( Louis Bamberger. »

(( Ces gens-la, me dit Adam farouche, sont de toutes façons plus forts que nous. Jamais nous ne pourrons les battre. ))

Le fils de Cavaignac, le fils de Jules de Lasteyrie, s'engagent. Il n'y a plus de petits crevés ; ils ont disparu comme par miracle et sont devenus des soldats de notre France.

Je vois un jour Mérimée chez Hetzel. Comme il a changé! Je le trouve abattu, désemparé.

(( Je n'ai que des craintes, me dit-il. Nous n'étions pas préparés. Nous avons des soldats, nous n'avons pas de généraux. Les Prussiens feront la guerre à coups d'hommes; ils en perdent, ils les remplacent, l'Allemagne sait avoir des enfants. J'ai peur que tout le sang que versent nos admirables troupiers soit versé au profit de la République d'abord et de la Révolution ensuite. Je supplie le grand Mécanicien, si nous devons être vaincus, de faire cesser mes tours de roue. . . »

M™^ Sand m'écrit de lui écrire. Elle me dit qu'elle est brisée, qu'elle rêve que les alliés, l'Angleterre en tête, vont nous écraser et nous offrir la paix avec un d'Orléans, un roi constitutionnel.

Et elle ajoute : « Que ne rêve-t-on pas dans ce grand désarroi de l'âme I »

On dit que l'impératrice assiste aux conseils

des ministres, qu'elle n'y prononce pas une parole, mais critique tout une fois rentrée dans son cercle d'amis. Songe- t-elle à ses responsabilités.^^ Le 22 janvier i853, Napoléon III écrivait d'elle, en apprenant à la France son mariage avec M"^ de Montijo :

(( Douée de toutes les qualités de l'ame, elle sera l'ornement du trône, comme aux jours du danger elle deviendrait son plus sérieux appui. »

Nous verrons si, après avoir été par sa beauté l'ornement du trône, elle saura en être l'appui dans le danger. J'en doute.

De Ronchaud me dit que Girardin, qui a été nommé sénateur, n'a jamais vu sa nomination à V Officiel. Il se soucie peu aujourd'hui de ce titre. Depuis le (( cœur léger », il est écœuré, outré. Patriote, il avoue à de Ronchaud que tous les combats qui se terminent par des échecs le frappent au cœur, qu'il a l'angoisse, le pressentiment de la défaite. . .

Prévost-Paradol, en apprenant le mot de son ami et protecteur, Emile Ollivier, en voyant la guerre déclarée par cet Empire auquel il s'est rallié, s'est brûlé la cervelle à Washington.

M™^ Sand nous écrit presque chaque jour, soit à Plauchut, qui est notre voisin boulevard des Italiens, soit à moi, soit à Adam. Elle croit au retour des princes d'Orléans, elle le désire, trouvant que la République n'est pas viable après l'Empire. Elle est convaincue que monsieur Thiers travaille à la restauration du petit

fils de Louis-Philippe. C'est le contraire qui a lieu.

Lorsque M. Estancelin demanda, la guerre étant déclarée, au nom des princes d'Orléans, qu'ils fussent autorisés à prendre du service, M. Thiers apostropha M. Estancelin par ces mots :

(( Ce que vous avez fait là est absurde. Je veux qu'on sache que je suis opposé à leur folie. Je les renie absolument. »

Bazaine est nommé commandant en chef de l'armée du Rhin.

Je vais à la rue des Saints-Pères voir Toussenel. Je sais qu'il a été mis en rapport avec Bazaine par Considérant.

Toussenel est là qui me répond :

(( C'est aujourd'hui un infatué. Ses ambitions n'ont plus de bornes. C'est un homme qui porte un crime, qui ne craindra pas d'en commettre un autre et de perdre un rival qui gênera ses combinaisons, comme il a sacrifié le malheureux Maximilien. J'ai eu la curiosité de causer avec Bazaine, et Considérant m'a envoyé une lettre pour lui. Après dix minutes de conversation, je connaissais l'homme. C'est un faux militaire, je le suis plus que lui. Par exemple, comme politicien, il ne doit pas manquer de ressources diplomatiques ni dédaigner l'intrigue. »

Le patriotisme de Toussenel est à l'état aigu comme le nôtre.

On chante la Marseillaise sur les boulevards. Les premiers jours, elle me donnait une émotion angoissante et entraînante. A présent, quand je l'entends brailler par des voyous ou des ivrognes, je voudrais la rentrer dans les caves des Tuileries, où elle était sous l'Empire. Les impérialistes prétendent qu'en laissant chanter la Marseillaise ils ont tué la République, qu'elle n'a plus de chant pour la galvaniser. C'est possible. En revanche, on parle de la patrie : le mot était oublié. L'humanitarisme l'avait enterré, il ressuscite, on le prononce avec dévotion. Adam et moi, quand nous parlons d'Elle, nous avons le sentiment qu'elle nous est également sacrée.

L'internationalisme, le cosmopolitisme, l'humanitarisme, tous les mots qui évoquaient pour nous les idées de droit, de justice, de tolérance réciproque entre les peuples, de fraternité universelle, ont sombré, pour ne plus jamais surnager dans le sang de cette guerre.

Saint- Victor est en fureur contre Renan, parce qu'il byzantinise^ dit-il, au profit de l'Allemagne. Plusieurs de nos professeurs universitaires, de nos savants, n'ont pas encore pris leur parti d'aimer la France plus qu'il n'ont admiré l'Allemagne. Ils répètent que les Allemands sont le peuple le plus instruit de la terre et que leur (( haute culture )) les empêchera de commettre chez nous les déprédations que pourrait commettre tout autre peuple .

M""* Sand m'écrit, le 21 août, que quoi qu'il arrive elle espère que les ouvriers ne profiteront pas des événements pour nous jeter dans la révolution. Elle trouve que cette révolution peut se faire sans combat entre Français et me dit que les batailles dans la rue laissent des déchirements et des fureurs qui rendent la victoire stérile ou éphémère. Le pouvoir personnel s'écroule de lui-même. Dieu veuille, ajoute M™** Sand, que ce pouvoir soit enseveli par le concours de tous : armée, bourgeois, manœuvres, braves, poltrons, prétendants et radicaux. Alors on aura une révolution sociale viable.

^/[me Sand est dans l'anxiété. Il faut, selon elle, que nous chassions les Prussiens et les empires du même coup. Elle me demande si elle peut donner autre chose que du linge aux blessés, si les administrations ne continuent pas à voler. Elle ne veut pas « payer de la poudre à Badinguet ».

Plauchut me dit qu'il a écrit à M™^ Sand pour savoir si elle a quelque chose de précieux à cacher rue Gay-Lussac. Elle lui répond que tout lui est précieux, parce que ce qu'elle possède à Paris sont des souvenirs, mais que si les Prussiens pillent elle songera à bien autre chose qu'à ses meubles perdus.

Nous avons la conviction que nous pourrions arrêter les Prussiens en nous jetant au-devant d'eux avec notre furie française et toutes nos forces unies et massées, mais déjà on éparpille

ET NOS IDÉES AVANT iSyO 473

nos soldats. On fait des marches ou des contremarches, on n'avance pas. Il n'y a, comme en Italie, nulle unité dans le commandement. Tous les chefs, à tous les degrés, veulent commander, non obéir. Mérimée me l'a bien dit : <( Nous n'avons pas de généraux ! ))

Pourtant, le maréchal Mac-Mahon a été investi du commandement en chef des forces d'Alsace, celles de Lorraine étant sous les ordres de Bazaine. L'empereur renonce enfin à conduire l'action.

On ne sait rien ou presque rien. L'impression des échecs est escamotée par des nouvelles trompeuses de succès. La marche de l'ennemi est tantôt signalée dans un sens, tantôt dans un autre. Les dépêches prussiennes annoncent des victoires. Il n'y a pas à en douter : nous ne subissons que des défaites.

Comment dépeindre ces jours d'angoisse, de désespérance, cette haine croissante contre ceux qui nous ont jetés au-devant de l'invasion, cet amour douloureux et grandissant du pays?

La vérité, peu à peu, se fait jour. Elle est atroce. Tout manquait au départ de nos soldats, munitions, moyens de transports, artillerie. On n'a pu donner à nos généraux une seule carte et ils ne manœuvrent qu'en tâtonnant. Nous avons 280.000 hommes, quand les

Allemands en ont le double et qu'il leur en arrive heure par heure, jour par jour. On dit que i.Boo.ooo sont prêts à se ruer sur la France.

Et avec cela, le système de guerre algérien, l'éparpillement, les (( paquets » continuent à nous émietter, à nous livrer par morceaux à l'ennemi. Mac-Mahon s'étale de Wissembourg à Strasbourg.

La fanfaronnade de Sarrebruck n'a rassuré personne, et la dépêche de l'empereur sur la balle ramassée par le prince impérial nous couvre de ridicule aux yeux du monde entier. . .

Les noms des défaites sonnent à nos oreilles le glas des gloires militaires de la France. Nos soldats se battent en héros, mais ils sont un contre quatre.

Wissembourg, Woerth, Reichshofîen, Spickeren, ont pour résultat de livrer les routes de Strasbourg, de Metz, des Vosges. Strasbourg est assiégé. Gravelotte n'est qu'une trêve d'une heure.

Mac-Mahon, de Failly, sont à Châlons. Puissent-ils s'y reformer I

Le courrier du i8 août m'apporte une lettre de Frappoli, le grand maître de la franc-maçonnerie italienne.

(( Bien chère amie,.

(( Souffrez que je vous écrive ce mot. J'ai le cœur navré. N'aurons-nous donc pas une re-

vanche? Le télégraphe ne dit rien, ou il n'annonce rien de bon. Les Allemands, chez eux, sont à la tête de la civilisation: en France, c'est la ruine de la civilisation. Le Guillaume, c'est le sabre et le droit divin. Et mon pauvre Paris î Nous ne pourrons donc plus le voir achevé, nous devrons voir détruits ses beaux bois, abîmés ses monuments. Oh! non, non. Oii ces hommes nous ont conduits !

(( Ici, j'ai eu à combattre au premier moment les souvenirs si déplorables de Mentana. Mentana et la question de Rome ont empêché que l'Italie ne jetât, d'un bout à l'autre, un cri d'encouragement à nos frères de France. Aujourd'hui, l'Empire est mort et, avec lui, sont parties les sympathies prussiennes qui s'étaient fait jour dans certains cercles populaires. Aujourd'hui, il n'y a plus que les hommes de la Restauration qui aient des sympathies prussiennes.

(( L'Empire n'est plus, mais rien n'a encore été élevé à sa place, hormis une dictature de valets de cour. La proclamation de la déchéance à l'ouverture du Corps législatif, l'institution d'un comité souverain de défense nationale, le rappel de l'armée dans Paris, vous eût donné une telle force, que l'Allemagne et l'Europe vous eussent immédiatement offert une paix honorable. Pourquoi a-t-on hésité ? Aujourd'hui, l'Empire n'est plus qu'un obstacle à la défense nationale. Je n'en veux pas à l'empereur ; il a puissamment coopéré à faire l'Italie,

il^Q MES SENTIMENTS

mais j'aime encore plus la France et le progrès des nations.

(( Aujourd'hui, il n'y a plus que la République qui puisse replacer la France à son niveau, la République et les Etats-Unis d'Europe. La France n'a pas de frontières, les événements l'ont prouvé. L'Empire a été impuissant à lui en donner. Il n'y a que la République et les Etats-Unis d'Europe qui puissent les remplacer.

(( Voyez vos amis, nos amis, dites-leur qu'il faut marcher hardiment dans cette voie; qu'ils se le rappellent bien : républicains ou cosaques.

(( Nous le savons, nous le sentons, l'Europe entière qui vous menace aujourd'hui, serait demain à vos pieds, car vous auriez les sympathies des peuples.

(( Je ne vous parle pas de mes affaires personnelles. Mais, est-ce que je puis y songer? En ce moment, il y a bien autre chose. La maçonnerie même me gêne. Je n'y tiens plus. Je ne puis soutenir cette comédie de neutre.

(( Je vous prie de me rappeler au souvenir de M. Gambetta. Dites-lui que nous ne nous sommes que peu vus, mais que j'ai foi en lui.

(( Tout à vous.

(( Frappoli. »

« Florence, ce 15 août.

<( P. S, — J'ai une douleur de cœur : l'arres-

tation de Mazzini. Il Ta voulue. Il est vieux, bien vieux. »

Les 29, 3o, 3i août, pas une dépêche. On nous dit vaguement que les Prussiens abandonnent la route sur Paris, remontent vers Vouziers et Montmédy . Le i" septembre, il circule la nouvelle persistante d'une défaite à Beaumont,puis, comme toujours, le bruit d'une victoire nous donne une espérance de quelques heures.

M. Thiers ne cesse de répéter : « Il faut ramener l'armée sur Paris, mais Napoléon III n'ose pas y rentrer ; l'impératrice, prétend-on, lui a télégraphié : « Votre rentrée, vaincu, c'est la révolution. »

M. Thiers insiste, supplie le nouveau ministère de prendre d'énergiques résolutions. Mac- Mahon va être enveloppé et Bazaine doit être déjà bloqué.

Adam veut savoir quelque chose de certain, il devient fou. Il part avec Gernuschi, mais il apprend en chemin qu'un sous-préfet des Ardennes a télégraphié que Mac-Mahon est blessé, l'armée écrasée, la défaite complète, que les fuyards encombrent les routes.

Adam court à la Chambre, il veut voir M. Thiers. Il ne le trouve pas. Il va chez lui, le soir.

Le pauvre prophète, comme il se nomme, est désespéré.

Des dépêches affolantes circulent le lendemain, annonçant des victoires, mais, par les trains de Belgique, d'autres nouvelles arrivent d'une défaite à Sedan. L'empereur serait prisonnier.

Les députés de la gauche se réunissent et proposent le pouvoir à M. Thiers. Mérimée, malade, se traîne chez lui et le supplie, au nom de la France en danger, au nom d'une femme, d'un enfant, de les sauver, de sauver le pays.

Cernuschi veut aller au-devant de l'armée en déroute et vient chercher Adam.

Il donnera toute sa fortune, il se mettra en travers de la panique. Il est dans un état de surexcitation ; son chagrin est tel qu'Adam et moi nous nous prenons à le consoler, nous désespérés.

Il dit : (( Si la France est vaincue, je veux être naturalisé Français. »

Adam et lui se jettent dans les bras l'un de l'autre. Le malheur a fait de deux amis deux frères ! ,

M. Thiers propose au Corps législatif (( une commission de défense nationale » . Une Constituante serait nommée dès que les événements le permettraient.

Ces projets paraissent à la gauche insuffisants pour parer au désastre.

Lina Sand m'écrit le matin du 3 septembre :

(( Ma chère Juliette aimée, (( Que vos lettres me font du bien, et que je

VOUS sais gré de votre courage î Vous me prouvez qu'il y a encore des citoyennes en France, chose inconnue en Berry, ou du moins dans notre coin de Berry.

(( J'ai le cœur soulevé de voir toutes ces mères tâchant de prouver que leurs fils ne sont bons à rien, qu'ils n'ont ni jambes, ni yeux, ni santé, et alors, vraiment, je pleure sur la France.

(( Vous, ma brave amie, vous me remontez le moral, vous prouvez par vous-même que cette race latine, dont je suis avec tant d'amour et d'ardeur, n'est pas si dégénérée qu'on veut bien le dire.

(( Courage donc à vous, qui pouvez prouver dans cette circonstance que nous avons un idéal dans le cœur, et l'amour et la foi de notre race dans toutes les fibres de notre être.

(( Plaignez celles qui, retenues par leur devoir loin de l'action, se préparent dans le silence et l'attente. Elles vous suivent avec leur âme et se tiennent prêtes, si le moment vient, à prouver leur haine à l'ennemi des Latins.

(( Grandes amitiés à tous trois. Maurice et sa mère vous envoient leurs tendresses.

(( LiNA S AND CaLAMATÏA. ))

On disait les princes d'Orléans à Paris hier soir. Que sera pour eux ou pour la République la journée d'aujourd'hui.^ Ils sont venus, répon-

48o MES SENTIMENTS ET NOS IDÉES AVANT 187O

dant bien tard à la lettre de M. de Kératry, qui conseillait, en 1867, au duc d'Aumale un coup d'Etat parlementaire *.

Mais, qu'importe par qui le pouvoir va être ramassé, pourvu qu'il sauve la France!

* Ce fut M. de Kératry qui fit reconduire les princes à l'étranger, comme préfet de police, le 5 septembre.

Achevé d'imprimer le vingt-deux juin mil neuf cent cinq

Page 1