‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 17 sur 33 · Depuis comtesse de Liippé · texte numérisé non relu

Depuis comtesse de Liippé

grande surprise, dès le lendemain matin, sans aucun examen préalable, la maîtresse générale, madame Eugénie de Gramont, en venant s'informer elle-même, de la manière dont j'avais passé la nuit, me remit de ?a main, avec un grave sourire, la ceinture en ruban noir, qui distinguait, au-dessus de toutes les autres, la classe supérieure. Cette classe où les élèves étaient censées avoir achevé leur éducation, et où elles ne faisaient plus qu'entretenir dans leur mémoire les choses apprises, se composait de cinq grandes jeunes filles, de quinze à dix-huit ans : Marie de Menou, Anaïs de Vence, Sophie de La Myre, Elisa de Montarby, une autre encore dont j'oublie le nom : je fus la sixième. J'y soutins mon rang sans effort et l'honneur de l'enseignement laïque. Sur ces cinq nobles demoiselles, élevées par de nobles dames, deux seulement écrivaient correctement l'orthographe. Ce fut un grand soulagement. Le bel aspect des lieux, les jardins, le verger en fleurs, la propreté, la gaieté de ma chambrette, dont la fenêtre ouvrait sur un massif de tilleuls, les cérémonies du culte, les promenades, les cantiques en l'honneur de Marie, les prévenances de mes maltresses, la déférence que me témoignèrent bientôt mes compagnes, me réconcilièrent avec les côtés moins aimables de ma vie nouvelle. Il y en avait plusieurs. Sous le rapport de l'hygiène, par exemple, il régnait au Sacré-Cœur une négligence qui ne paraîtrait plus

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croyable aujourd'hui, et qui n'existe jamais, au même degré, ailleurs que dans les institutions religieuses. Le dédain professé des choses de ce monde et le mépris de la chair apparaissent là dans toute leur absurdité. Je le dirai, non par rancune, car je n'ai emporté de mon séjour au couvent que les meilleurs souvenirs, mais par devoir d'avertissement : on ne saurait rien se figurer de plus insuffisant, de plus négligé, que la nourriture et les autres soins du corps dans les pension* nats tenus par des nonnes.

Un médecin, choisi pour sa dévotion encore plus que pour sa renommée, le docteur Récamier, avait, au Sacré- Cœur, la haute direction de l'infirmerie, et l'on ne pouvait s'empêcher de remarquer, sans toutefois en rien con* dure, qu'il mourait entre ses mains un nombre dispro portionné déjeunes élèves. Il ne paraissait pas d'ailleurs s'inquiéter de notre régime. Nos repas ne péchaient pas seulement par l'absence d'aliments substantiels et d'une boisson salubre — nous ne mangions à l'ordinaire que du bœuf bouilli, des haricots blancs, des choux, du lard, etc.. nous ne buvions que de Team ou du mauvais vin frelaté — ils étaient encore accom'modes de telle sorte par les sœurs converses, les viandes en étaient si desséchées par la cuisson ou st arrosées d'une graisse nauséabonde, que, malgré nos jeunes appétits, la répugnance l'emportait le plus souvent et nous réduisait au pain sec. La paresse, l'éco-

nomîe, Tesprit de communauté avaient part peut-être également à la désespérante monotonie de nos repas. Je vois d'ici les vastes tourtes à la viande qui parais saient invariablement sur notre table le jeudi, et qui se faisaient à la veille des jours maigres, pour utiliser, en les hachant menu ensemble, jusqu'aux derniers restes des viandes qu'on nous avait servies durant la semaine. Je crois sentir à mes lèvres la saveur brûlée d'un clair chocolat, préparé, pour notre déjeûner du dimanche, et, selon le même principe, d'un mélange indescriptible des chocolats de toutes qualités, de tous prix, de toutes saveurs, vanille, canelle, salep, fleur d'oranger, etc., que les parents envoyaient, chacun selon ses moyens ou ses goûts, à leurs enfants. C'était bien le plus indigeste breuvage et le plus déplaisant du monde. Mais ce qui, bien plus encore que la mauvaise cuisine des religieuses, répugnait à mes instincts délicats, c'était leur peu de souci de la propreté personnelle. Nos classes et nos dortoirs étaient bien tenus, balayés et frottés suffisamment; quant à nos personnes, il n'en allait pas de même.

Une idée d'indécence s'attachant pour les religieuses au corps humain, il faut en détourner les yeux et la pensée autant que le permet l'infirmité de notre nature déchue. On ne prenait de bains au Sacré-Cœur que par ordonnance du médecin, en cas de maladie. On avait chaque matin dix minutes pour se débarbouil^

1er, se brosser, se peigner. Hiver comme été, en toutes circonstances, de Tèau froide, une toute petite cuvette, une serviette si grossière qu'on en évitait autant que possible le contact; de miroir, on n'en voyait qu'à

la sacristie *.

J'entre dans ces détails qui me dispensent de toutes réflexions; j'ajoute, pour l'enseignement du médecin et des mères de famille, un fait qui n'est pas, je crois, sans intérêt. Le changement total que la vie du couvent apportait dans mes habitudes produisit instantanément un effet physiologique très-singulier. Depuis deux ans déjà la nature avait opéré en moi la crise par laquelle la constitution des jeunes filles achève de se former pour la maternité. A partir du jour où je quittai la maison maternelle, sa douce liberté, ses soins exquis, il se fit en moi un arrêt subit de ce mouvement régulier de la circulation. Je ne me rappelle pas en avoir souffert; seulement j'engraissai d'une manière anormale, malgré la détestable nourriture* dont je viens déparier. Les religieuses ou bien

1. Il y avait cependant au couvent du^Sacré- Cœur de grandes dames qui avaient mené, avant d*y entrer, la vie du monde et connu toutes les recherches de Félégance. Madame de Marbeuf» la veuve du gouverneur de Tile de Corse, me contait un jour toute la peine qu'elle avait eue à se déshabituer de la propreté. « Ma sœur^ est-ce que je sens la crasse? » demandait-elle incea* samment, dans ses premières inquiétudes, à sa voisine de tabls ou de récréation. Mais on finit par se résigner à tout, me disaitèUe, même à la crasse I

n'y prirent pas garde ou bien ne voulurejit point me parler d'un phénomène de ïa vie physique qu'en d'autres temps peut-être on eût attribué à quelque puissance démoniaque. Le médecin ne fut pas appelé. Ce fut tout aussi bien par le fait, puisque, un an après, jour pour jour, à peine rentrée sous le toit maternel, tout reprit son cours régulier, sans que cette étrange suspension eût causé en moi aucune perturbation organique.

On se tromperait néanmoins, si Ton inférait de ce qui précède que je souffrais, au Sacré-Cœur, une contrainte quelconque.

Je m'étais très-vite pliée, accoutumée, je le croyais du moins, à la règle du couvent. Qu'était-ce donc que cet arrêt de vie qui se faisait en moi? une révolte de la nature physique quand la nature morale obéissait? une protestation de l'instinct persistant contre la raison persuadée ? Ce phénomène s'est reproduit dans tout le cours de mon existence d'une manière trèsconstante et vraiment extraordinaire. Douée d'una volonté forte et d'un grand empire sur moi-même, je résistais aisément, en apparence, aux violences du sort ou des passions ; je gardais tous les dehors de la tranquillité ; mais la nature domptée dans mon âme s'exaltait dans les phénomènes inconscients de la vie végétative ; elle se vengeait par le trouble de

mes sens, du calme mensonger de mes pensées ^.

— Mais revenons à Thôtel Biron.

On a vu que, en y entrant, je n'y apportais guère d'instruction religieuse, moins encore de pratiques dévotes. J'avais fait ma première communion, de la manière que j'ai dite, et j'avais coutume de faire mes Pâques; mais, soit négligence de ma grand'mère, soit tout autre motif, je n'avais pas reçu le sacrement de Confirmation *. En me recevant dans leur pensionnat, les dames du Sacré-Cœur se chargèrent de m'y préparer, et l'on me remit tout aussitôt à la direction du confesseur des élèves, le père Varin. Le pèreVarin ne ressemblait aucunement à l'abbé Rougeot. C'était un jésuite de la plus fine trempe, aussi insinuant, pénétrant, compliqué, que le bon séculier était simple et ingénu. Après avoir sondé, avec des précautions infinies, Tétat de mon âme et de mes croyances, après

1. J'ai observé à ce sujet le phénomène curieux du rêve : les personnes et les choses que je parvenais, par un effort énergique de ma volonté, à écarter entièrement de ma pensée pendant le jour, s'en emparaient avec d'autant plus de violence pendant la nuit ; mes actions étaient depuis longtemps conformes à la réflexion, que mes rêves appartenaient encore au seul instinct.

2. « Au train dont vont les choses, écrit madame Roland dans ses Mémoires en racontant sa préparation au sacrement de Confirmation, ceux qui liront ce passage demanderont peut-être ce que c'était que cela. »

Le train des choses n'a pas été aussi précipité que madame Roland le supposait. Il n'est pas encore nécessaire à rheure où j'écris d'apprendre au lecteur ce que c'est que la Confirmation.

avoir reconnu, sans doute, en moi je ne sais quel obscur levain de protestantisme, avec une sincérité d'esprit à outrance, sur laquelle il ne pouvait avoir qu'une influence indirecte, le père Varin s'appliqua, de toute sa souplesse, à détourner, à tromper mes curiosités intellectuelles. Il éluda mes questions; m'exhortant à me défier des pièges de Satan, du désir de savoir et du besoin de comprendre, écartant ou voilant, dans Texplication des mystères, tout ce qu'il voyait être inacceptable à mon bon sens, ou bien incompatible avec la fierté de mes instincts, il me jeta au pied du crucifix, dans les bras de Marie, dans ce qu'il appelait le sein de Dieu, où toute raison devait s'abîmer.

Une autre influence encore, involontaire celle-là, mais pénétrante et persuasive à son insu, assoupit les curiosités de mon esprit : ce fut la tendre affection que me témoigna et m'inspira madame Antonia. Madame Antonia était la sœur cadette de notre maltresse générale, madame Eugénie de Gramont. Elle faisait la classe supérieure et présidait aux soins de la chapelle. Jamais je n'ai rencontré aucune femme qui m'ait paru plus attrayante, de ce mystérieux attrait que le poëte germanique appelle VÉternel féminin. Madame Antonia n'était pourtant pas belle, du moins de cette beauté qui se peut définir ; ses traits n'avaient rien de régulier, son visage était couturé par la

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petite vérole; mais la grâce était dans toute sa physionomie, dans tous ses mouvements : une grâce ineffable, qui passait de son regard à son sourire; de son sourire au geste lent et triste qui ramenait son voile à son front; de son geste à sa voix, pâle comm3 son visage, quand elle murmurait au pied de Tau tel, au son de la cloche du soir, la salutation angëlique. D*un sang fier, et qui montait à sa joue en subites et vives rougeurs, mais ployée sous je ne sais quel poids invisible, madame Ântonia passait dans nos classes, elle glissait plutôt qu'elle ne marchait au milieu de nous, enveloppée d'un mystère que nous eussions voulu, mais que nous n'osions pas deviner, tant elle nous inspirait de respect. Sa sœur Eugénie, altière dans sa petite taille bossue, avec ses yeux gris et secs, avec sa voix fêlée, ses longs doigts osseux et son dur accent de commandement, la traitait de haut ; les autres religieuses lui parlaient peu. Il était souvent question de son départ pour une maison de province. La pensée qu'elle pouvait nous quitter me désolait, et pourtant je ne lui parlais guère non plus, si ce n'est pour lui répondre à la classe. Mais ce peu avait suffi pour lui gagner toute mon affection. Elle aussi, elle avait, en me reprenant, une douceur d'accent très-sensible. Quand il lui fallait me louer devant mes compagnes, on eût dit qu'elle en rougissait pour moi d'une timidité pleine de candeur; et quand, après les offices du

soir, je m'oubliais- en prières à la chapelle, il ne se passait jamais un long temps sans qu'un frôlement de robe, un soupir, un murmure, ne Tînt m'avertir d'une présence bien chère, d'une union intime et tout ëmue dans l'amour du -divin Sauveur.

Ma dévotion, — Les enfants de Marie. — Fanny de la Rochefou^ cauld. — Adelise dé X***. — Le bouquet de madame Antonia. ^ Le prix de science et le prix de sagesse. — Le parioir. — Les sorties. — La princesse de la Trémollle. — Ma sœur Auguste. — Léoji. — Mes adieux au couvent.

Ma piété, ma dévotion fervente allait chaque jour croissant et comblait de joie les religieuses. Elles mettaient en moi, pour Tavenir, lés plus grandes espérances. La conversion de ma mère eût été, cela se comprend, pour la congrégation du Sacré-Cœur, une gloire. Mais, sans attendre jusque-là, et dans des visées moins hautes, plusieurs de ces dames, madame Eugénie de Gramont entre autres, pensèrent pouvoir me dresser à des fins plus prochaines.

Une jeune fille de mon âge, qui, elle aussi, avait déià entrevu le monde, Fanny de Laroçhefoucauld,

fille de la duchesse d'Estissac, entrait au pensionnat. Jolie, coquette, enivrée de succès et de plaisirs, Fanny venait, comme moi, au couvent pour un temps très-court et pour y faire sa première communion très-retardée — elle avait quinze ans. — Elle ne cachait pas son dépit et soupirait tout haut de sa captivité. D'inclination dévote, elle n'en avait aucune et le laissait voir. Ignorante, mais très à Taise dans son ignorance et ne souhaitant pas d'en sortir, elle s'as seyait sans honte au dernier bout de la classe, J'esprit ailleurs, Timagination hantée de bals, de gentils cavaliers, de beaux ajustements et de galants propos. La parité des situations plus que la ressemblance des caractères, les souvenirs du monde où nous avions vécu toutes deux, les mômes habitudes, les mômes perspectives de vie parisienne et aristocratique nous eurent bientôt liées. Les religieuses favorisèrent le penchant que Fanny avait pour moi. Elles espéraient que ma piété se communiquerait à elle par une heureuse contagion. Puis, voyant que cela tardait, elles voulurent m'y employer plus activement. La chose était d'importance.

La supérieure de la communauté, madame Barat, femme de grande autorité et qui se laissait peu voir, me fit mander auprès d'elle. Elle me donna, de sa voix sévère, de discrètes et chrétiennes louanges. Elle vanta ma sagesse, ma foi sincère. Elle parut surprise

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de ne pas voir à mon cou la médaille et le ruban des Enfants de Marie. C'étaient des insignes honorifiques accordés à la régularité de la conduite, et qui donnaient certains droits, avec une grande autorité morale dans le pensionnat. Les Enfants de Marie formaient, entre le pensionnat et la communauté, une petite congrégation à part, qui avait ses règles et ses rites. En apparence, les sageSy comme on les appelait, n'avaient d'autre but et d'autre office que de donner le bon exemple, en pratiquant une vertu plus parfaite.

En réalité, elles avaient mission de surveillance sur leurs compagnes. Elles pratiquaient le système de délation, de police mutuelle sainte et sacrée, qui fait partie de l'éducation des jésuites ^. A plusieurs reprises déjà, depuis mon arrivée à l'hôtel Biron, on m'avait insinué que j'étais plus qualifiée que personne pour l'admission aux Enfants de Marie. Moi si sage, ^i exemplaire en toutes choses, quels services ne pouvais-je pas rendre à la communauté I J'avais toujours fait la sourde oreille. Appartenir à une police quel-

1. La dénonciation, dit M. Huber, est éle^e au rang d'un devoir sacré. GrÂce aux afQliés, eUe s'exerce dans la société laïque, aussi bien que dans la Compagnie. Elle a des espions dans les familles. £lle en a surtout dans les cours auprès des souverains. A Roméi les cardinaux, les prélats, les ambassadeurs, le pape en sont entourés. La confession est un bien grand moyen ; ils confessent h tout moment, à Textérieur comme à l'intérieur. L'ofQcine d'Infor* mations fonctionne nuit et jour pour le général. «Nul monarque, a dit Spittler,n'estau8si bien renseigné que le général des jésuites.»

conque, si sainte qu'elle fût, me répugnait; la pensée d'une trahison envers mes compagnes, môme autorisée, sollicitée, récompensée par nos professes, m'inspirait une véritable horreur.

L'amitié des élèves m'était chère. L'estime des religieuses ne venait que bien après, et je pouvais m'en passer si elle ne s'accordait pas avec ma propre estime. En outre, les pratiques des Enfants de Marie^ la récitation du chapelet, le scapulaire, ce laid morceau de laine peinte, que je ne pus jamais me résoudre à suspendre à mon cou, les Sacrés-Cœurs saignants ou percés de flèches, ne m'attiraient point. Déjà mon instinct du beau, les curiosités élevées de mon esprit se détournaient de ces laideurs et de ces aWtissements. J'acceptais les grands mystères du catholicisme : la Trinité, l'Incarnation, la Chute, la Rédemption, par cela seul qu'ils étaient grands. J'aimais les cérémonies du culte à cause de leur beauté symbolique; mais les petites dévotions, les petits miracles, la petite imagerie, les niais emblèmes, toutes les fadeurs, toutes les superstitions d'un catholicisme idolâtrique et sensuel, abaissé à la mesure des petits esprits, me répugnaient invinciblement ^. Ces dames

1. A aucune époque de ma déyotion, la pensée ne me serait venue de prier aucun saint en particulier dans un lieu spécial ni le demander une entremise auprès de Dieu pour obtenir un privilège, une faveur quelconque.

étaient trè^-fines. Le père Varin était très-expérimenté. Après quelques vaines insinuations pour me faire adopter le scapulaire et pour me faire entrer dans les voies obliques de la dévotion équivoque au Sacré-Cœur, on sentit qu'on n'y devait pas insister. On me laissa, non sans regret, je crois, à l'indépendance de ma dévotion et je n'ent^dais plus parler de rien, quand, à propos de ma nouvelle amie, la supérieure crut pouvoir risquer encore une tentative, mais qui ne devait pas avoir meilleure issue.

Au bout de quelques moments d'entretien, madame Barat vit, à sa grande surprise, que mon amitié pour Fanny ne m'inspirait 'pas le moindre zèle pour sa conversion. Elle devina môme peut-être, dès lors, une faculté singulière qui devait se développer en moi et qui a donné occasion plus tard à beaucoup de gens de me méconnaître : un penchant à ne r4en examiner, à ne rien voir de défavorable chez quiconque possède à mes yeux ce qu'on appellerait aujourd'hui une qualité maîtresse, un don, une grâce, un charme réel; la puissance de .m'attacher à ce don unique, et de braver, dans ma prédilection, les plus équitables jugements de l'opinion; une adoration instinctive enfin, germanique ou païenne, je ne sais, mais peu française, peu chrétienne, à coup sûr, un culte véri table de la beauté.

Fanny de la Rochefoucauld (plus tard comtesse de

Montault) était prodigieusement jolie. Petite, avec un juste embonpoint et un éclat de fraîcheur que je n*ai jamais vu qu'à elle, elle avait deux grands yeux noirs bordés de longs cils, un regard et un sourire d'un attrait irrésistible. Ses lèvres de rose et ses dents d'émail étaient d'une princesse de contes de fées. Je m'émerveillais à la regarder. De son esprit, bien qu'elle en eût, je ne, me rappelle rien. De son carac tère moral, lorsque je le vis formé dans la suite, je n'aurais su rien dire, si ce n'est qu'il était avec le mien en opposition complète. Au moment dont je parle, Fanny et moi nous étions' déjà telles que nous devions rester : les deux personnes les plus disparates du monde en toutes choses. Mais, de cela, nous ne savions rien, nous ne sentions rien, ni l'une ni l'autre. Notre naturelle douceur, nos instincts d'élégance, nos succès au parloir, qui nous distinguaient de nos autres compagnes, suffisaient à notre intimité ^. Elle se renoua dans le monde, avant et après notre mariage; et quand, après une longue interruption, nous la reprîmes, nous en trouvâmes toutes deux le charme encore vif.

Au moment où j'en suis de mon récit, j'ai à dire une autre intimité de couvent, beaucoup moins mo-

1 . Je reviendrai plus tard à cette charmante femme, un moment célèbre par une aventure d'éclat j morte, très-jeune encore, de la rupture d'un anévrisme.

, tivée en apparence, et qui n'avait pas, celle-là, pour motif les grâces naturelles.

Elle était née d'un penchant, très-fort aussi, mais tout à fait autre, de mon cœur.

Elle avait pour objet une jeune fille aussi laide que Fanny était belle, disgraciée de corps et d'esprit, autant que Fanny était douée.

Adelise de X., d'un sang illustre, destinée à posséder un jour une grande fortune, était à seize ans d'une puérilité d'intelligence qui donnait à toute sa personne, à sa démarche, à son geste, à son regard, un air d'empêchement dont la laideur de ses traits, de son teint, de ses cheveux roux, se trouvait encore enlaidie.

La pauvre créature, exposée dans un bruyant pensionnat à la raillerie universelle, était digne de pitié. Plus de soixante enfants, à l'envi moqueurs et cruels, faisaient d'elle leur jouet.

Un jour, pendant la récréation au jardin, comme elle était en butte à je ne sais plus quelles dérisions, je vins à passer. Elle jeta vers moi un regard qui implorait compassion et secours. Je lui donnai d'un même élan l'un et l'autre. La prenant par le bras, à la surprise générale, je l'emmenai avec moi dans une allée écartée, je lui parlai comme si elle avait pu m'entendre, et, pendant tout le reste de la récréation, je ne m'occupai que d'elle. Ce fut une révolution dans le pensionnat. J'y avais une autorité si grande qu'à partir

de ce moment, et par cela seul que je prenais Adelise sous ma protection, personne n'osa plus lui faire d'affront.

Mais ce n'était pas assez pour moi; les vagues lueurs d'intelligence qui vacillaient dans les veux de l'idiote, et qui, à mon approche, semblaient parfois se fixer comme en un rayon, m'animèrent d'un espoir secret. Je me persuadai, sans en rieii dire à personne, que je pourrais, peut-être, rendre la faculté de pensera la pauvre créature qui n'avait pas perdu la faculté d'aimer. Je m'y appliquai de tout mon cœur. De son côté, Adelise devenait ingénieuse à me marquer sa tendresse ; elle trouvait mille moyens de me la faire connaître. Elle avait remarqué mon goût pour les fleurs. Il était interdit aux pensionnaires d'en cueillir dans les platesbandes. Adelise bravait la défense, elle dérobait pour moi des roses, des œillets, du jasmin, qu'elle cachait sous son tablier et qu'elle jetait en passant dans ma cellule quand la porte en restait entrebâillée. Elle avait vu . aussi, dans nos leçons de dessfti, qu'il me répugnait, fort de tailler mes crayons et de salir mes doigts de leur poussière. Désormais, chaque jour, en m'asseyant à mon chevalet, j'y trouvais une ample provision de crayons taillés de sa main. Et tout ainsi. De jour en jour, elle me témoignait mieux, d'une manière plus^ sensible et plus réfléchie, qu'elle voulait répondre à: mes soins. De jour en jour je m'attachais à elle davan ;

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tage. Il y avait entre nous comme un lien mystérieux, quelque chose de singulier qui .charmait en moi, peutêtre, l'Enfant de minuit. Elle m'inspirait cette ambition de vaincre Tobstacle, ce désir de Taffection exclusive qui naguère m'avait si fortement attachée à ma farouche Diane. Elle m'aurait révélé dès lors, si j'avais été capable d'observation sur moi-môme, un des traits persistants, un des périls de ma vie : la promptitude à braver \e qu'en dira-t-on; le défi imprudemment jeté, et sans calculer mes forces, aux injustices de l'opinion ou de la fortune ^

Avant de m'éloigner du couvent, je rapporterai encore un autre incident, où se peignent à la fois mes dispositions intimes et les mœurs de la communauté.

J'ai dit ce qu'était pour moi madame Antonia. Son charme singulier la faisait chérir presque également des cinq autres élèves de la classe supérieure.

Le jour de sa fête approchait. Nous convînmes de nous cotiser pour lui offrir un bouquet. Je fus chargée de Tacheter, de le faire apporter en secret. Nous ne regardions pas au prix. Il fallait qu'il fût îigne de notre incomparable amitié et de son objet incomparable. Ce qui fut dit fut fait. Je ne saurais exprimer

1. Une de mes filles, faisant un jour allusion à cepenchanl qui dégénérait parfois en manie et me jetait à Faveugle en mille embarras, me disait avec enjouement: « Maman, que n'écrivez- vous, Bur la porte de la maison : Secours aux blessés / »

avec quelle émotion je déposai moi-même, le soir, en grand mystère, dans la cellule,au pied du lit de madame Antonia, le bouquet magnifique, odorant et resplendissant, que j'avais choisi pour elle chez la bouquetière du Palais-Royal, la célèbre madame Prévost, le fournisseur en Vogue de la cour et de la ville. Mais, au lendemain, quelle consternation, en entendant madame Antonia nous remercier à mots couverts, et en apprenant d'elle qu'elle n'avait pas môme vu notre bouquet, confisqué, nous dit-elle, et elle pleurait presque, par orclre de madame la supérieure t

Nous n'y pouvions rien comprendre et nous allions entrer en révolte, si notre maltresse bien-aimée ne nous eût, à son exemple, imposé la soumission. Mais ce n'était pas tout. Mandée chez madame Eugénie, il me fallut ouïr, de sa voix la plus sèche, que j'étais grandement coupable; que j'avais entré en fraude un bouquet qu'on nous avait interdit d'acheter, que j 'avais, de la sorte, donné à mes compagnes l'exemple et l'occasion de l'indocilité, de la tromperie; que d'ailleurs ce bouquet, tout mêlé de fleurs roses, bleues, rouges, était une insulte à la virginité de madame Antonia, et que j'aurais en conséquence à demander pardon de ma faute à la prochaine réunion de la communauté. L'in dignation, la fierté de mon innocence m'ôtèrent la parole. Je me retirai, je traversai les classes sans rien dire à mes compagnes de ce qui venait de m'arriver.

Montée à ma chambre, c'était l'heure de la récréation où j'avais mon entière liberté d'aller et de venir, je me jetai au pied du crucifix suspendu à mon chevet, et j'éclatai en sanglots. Ni mes pleurs ne me soulagèrent, ni ma prière ne m'apaisa. Moi, si soumise à la règle, si attentive à tous mes devoirs, moi, si loyale, soupçonnée de fraude, de désobéissance furtivel moi si tendre et si respectueuse envers notre sainte mère Antonia, accusée de l'avoir outragée I Sensible comme je l'étais alors, par nature et par suite de l'éducation la plus douce, il se fit dans tout mon être une révolution.

La fièvre se déclara. Il fallut me mettre au lit. Après un accès assez long, je tombai dans un abattement complet. Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Le médecin appelé, ne voyant en tout cela nulle cause physique, demanda si je n'avais pas — quelque peine morale. On avisa l'histoire du bouquet. On me caressa du mieux que l'on put pour en effacer la trace. Mais rien n'y faisait. Il fallut que madame Barat, la supérieure générale, dont l'autorité invisible et redoutée inspirait au pensionnat une sorte de terreur, vint ellemême à mon chevet, où depuis toute une semaine je ne trouvais plus le sommeil, et qu'elle rendit pleine justice à ma droiture ^ Elle me dit avec une simpli-

1. Les phrénologues ont constaté plus tard, à mon cr&ne, rénormité de Torgane de la justice, et m*ont annoncé, ce qui s*est yézifié plus d'une fois, que j'en souffrirais beaucouf.

cité très-chrétienne que l'on s'était trompé à nu)n égard, que l'on m'avait fait tort, qu'on le regrettait, elle plus que personne; qu'on savait maintenant à n'en pouvoir douter que je n'avais connu ni la défense du bouquet, ni l'usage des communautés, ni la signification des couleurs. Sans flatteries, sans caresses ni promesses, par la simple vertu d'une parole vraie, madame Barat me calma et me guérît. La main dans sa main, réconciliée, j'écoutai les réflexions qu'elle crut devoir faire, les avertissements qu'elle me donna sur les inconvénients, sur le danger des affections trop vives, sur la nécessité de modérer môme les plus légitimes.

Je promis de n'oublier point ses conseils; hélas 1... — A partir de ce jour, je ne vis plus madame Antonia qu'à la classe. Quand je quittai le couvent, elle était absente. Je ne lui dis pas adieu, je ne l'ai jamais revue. Je crois qu'elle ne vécut pas très-longtemps. Elle était de ces êtres délicats, voilés, mystérieux, qui ne font que passer sur la terre.

A la fin de l'année scolaire, aux fêtes de Pâques de l'année 1822, on nous annonça que l'archevêque de Paris allait venir présidera la distribution des prix, et j'appris à ma grande surprise que j'avais le prix de science. J'en fus toute confuse. Ma conscience me disait que cette couronne de lauriers qu'orf allait mettre à mon front s'y posait sur une multitude d'i-

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gnorances. J'avais bien mieux mérité le prix de sagesse^ — c'étaient les deux prix d'honneur, — car je n'avais pas cessé, durant toute l'année, de donner l'exemple de l'application, de la soumission, de toutes les vertus par excellence des pensionnaires. Mais, pour obtenir cette récompense, il ne suffisait pas de l'avoir méritée; il aurait fallu être JEnfant de Marie. On sait pourquoi je n'avais pas voulu l'être. Je portai sans murmurer, et cela m'est arrivé plus d'une fois dans ma vie, la peine de ma doctrine. — Puisque j'ai parlé de ma scieiiccy je m'arrêterai un moment à considérer en quoi elle consistait et quelle était alors l'instruction des jeunes filles de la meilleure noblesse dans la maison d'éducation la plus renommée de France.

Dans la distribution du temps consacré aux études, la plus notable part revenait aux talents dits i'agrér ment. Il était entendu qu'une demoiselle bien élevée, lorsqu'elle entrait dans le monde, devait avoir appris avec ou sans goût, avec ou sans dispositions naturelles, la danse, le dessin, la musique, et cela dans la prévision d'un mari qui, peut-être, il est vrai, n'aimerait tii les arts ni les bals, et qui, au lendemain du mariage ferait fermer le piano, jeter là les crayons, finir les danses, mais qui, possiblement aussi, en serait amateur.

Le mari, le mari conjectural, et de qui on ne saurait, grâce aux coutumes françaises, se former aucune op^-

nion, est^ dans les éducations françaises des jeunes filles^ ce que Ton pourrait appeler en langage stratégique ï objectif des parents et des institutrices ; objectif vague et mobile, qui donne à tout le plan des études quelque chose de vague aussi, d'inconsistant, de superficiel, dont se ressentira toute sa vie la femme la plus sérieuse.

Lorsqu'il s'agit, comme c'est le cas dans les éducations germaniques, de former pour elle-même, de développer selon sa nature propre, pour une fin morale indépendante des accidents extérieurs et des situations variables, l'intelligence, le cœur, la raison d'un être humain, on peut se tracer un plan bon ou mauvais, meilleur ou pire; on peut avoir un système conséquent, des principes bien établis. Mais lorsqu'on ne conçoit, comme il est arrivé chez nous jusqu'à cette heure, l'existence d'une femme que d'une manière toute relative, dépendante, impersonnelle en quelque sorte et subordonnée, quel esprit veut-on qui préside à l'éducation des jeunes filles^? Que pourrait-on leur enseigner sérieusement, solidement, quand on sus-^ pend toute leur destinée aux bienséances éventuelles d'un ipariage tout de circonstance? quand l'intelligence peut devenir une difficulté, la raison un obs tacle, la conscience une occasion de lutte ou de révolte, dans une existence où l'on ne peut prévoir d'autre vertu que la docilité au maître, la résignation

au sort, quel qu'il soit? Que dire, qu'enseigner dans de telles éducations, qui ne soit puérilité, futilité, vanité qu'un souffle emporte ?

Aussi, non-seulement dans l'enseignement des arts et des lettres, où jamais nous n'entendions parler ni d'Athènes, ni de Rome païenne ou chrétienne, ni de l'antiquité ni de la renaissance S ni d'aucune origine ou raison des choses, mais dans l'enseignement scientifique, dans l'histoire falsifiée à notre usage par les Pères de la Foiy et jusque dans l'instruction religieuse des dames du Sacré-Cœur, quel vide, quelle pauvreté, quelle absence d'élévation et de sérieux 1

Choisie par les jésuites, avec l'habileté qu'on leur connaît, notre nourriture catholique s'imprégnait de je ne sais quelle saveur fade, bien faite^our nous corrompre le goùrt et pour nous énerver l'esprit. Ni théologie solide, ni exposition rationnelle des dogmes, ni pénétration de la grande poésie hébraïque, mais une confusion perpétuelle de l'histoire et de la légende, de la doctrine et du miracle, calculée, on pourrait le croire, pour troubler nos jeunes cervelles, pour leur

1. Jamais on ne nous donnait à étudier en musique, ou en dessin, que des œuvres de la dernière platitude. Jamais ni MozaH, ni Beethoyen, ni Raphaël, ni Titien, n'entraient chez nous; encore bien moins un moulage d'après Tantique. Je me rappellerai toujours une certaine tête de Savoyard dont on me fit, un mois durant, copier et recopier, en en comptant les hachures, le bonnet énorme et informel

ôter toute force de discernement et toute faculté d'examen.

De notre conscience, rien ; de nos devoirs futurs, comme femme et comme mère, rien; d'histoire naturelle, rien : la nature, c'est Satan.

Dans la piété, beaucoup de sensations, d'effusions provoquées dans les confidences du confessionnal , entretenues dans les larmes au pied du crucifix, dans le jeûne ou l'abstinence, par les images idolâtriques, par la lecture dangereuse des pages brûlantes d'une Thérèse, d'une Chantai, d'un Liguori, par tout un langage mystique qui, à l'âge où nous étions, ne pouvait autrement que nous jeter en langueur ^u en extase.

Quand je me remets en mémoire toute cette per« version de nos sens et de nos imaginations, notre goût ainsi faussé à plaisir, des années entières employées à nous déshabituer, de penser et de vouloir, à nous abêtir^ à nous alanguir de corps et d'esprit, je ne sais ce qui l'emporte en moi de la tristesse où de l'indignation.

Temps précieux, heures premières du matin de la vie, où tout se grave en traits si purs, quel irréparable malheur que celui de vous avoir ainsi perdus !

mes maîtres, ô mes guides, ô mes bons génies trop tard connus, lumières trop tard levées sur mon entendement; rosées trop tardives sur ma moisson

PREMIÈRES ANNÉES (i806-1827). 183 .

déjà pleine d'ivraie I Esprits de vérité et de vie, Homère, Sophocle, Dante, Shakespeare, Spinoza, Herder, Goethe, et vous-même, Bossuet, Pascal, en qui la foi est grandiose et nourrice de mâles vertus, que n'eussiez-vous pas été pour moi, rencontrés plus tôt, quand Tessor de mon esprit était encore libre et fier, quand ma vive intelligence ne s'était point encore . prise et misérablement débattue aux filets de Toiseleur I

Cependant, sauf l'incident de madame Antonia, dont ces dames se hâtèrent d'effacer la trace, mon existence au couvent n'avait rien qui me chagrinât, tout au contraire. Je m'y attachais chaque jour davantage et parfois à la pensée des dangers du mondes dont ces dames et le Père Yarin nous faisaient une vague, mais effrayante peinture, sans nous dire de quelle nature étaient ces dangers, mon imagination prenait peur et ' me montrait la vie religieuse, sa réclusion, son silence, comme un abri dans le sein de Dieu, où je devais demeurer. '

On m'avait confié, ou peu s'en fallait, la direction de la musique de la chapelle, je présidais au choix des morceaux, je jouais de l'orgue, je chantais les 801%^ VO SalutariSy le Sanctus, le Veni Creator^ le Magnificat : c'était un intérêt très-grand dans mes journées», c'était une double satisfaction donnée à mon âme trè» pieuse et à mon organisation trës-musicalo.

iS4 MES SOUVENIRS.

J'avais aussi des distractions mondaines. On venait beaucoup me voir au parloir; et à mesure qu'approchait l'heure où j'allais quitter le couvent, mes jours de congé se multipliaient.

Le parloir se tenait tous les jeudis, présidé par une religieuse qui en avait la surveillance et en faisait les honneurs. La salle du parloir était une des plus spacieuses de rhdtel Biron, avec de larges fenêtres sur le jardin, de belles boiseries sculptées; nulfe apparence de grilles ni d'autorité. Autour de chaque élève, il se formait un cercle, une conversation animée. D'un cercle à l'autre, il va sans dire qu'on se regardait beaucoup. Les familles qui se rencontraient là, les Vence^ les Faudoas, les Clermont-Tonnerre, les Gramont, les Larôchejacquelein, les Vogué, les Bougé, les d'Autichamp, les Chamacé, appartenant toutes au même monde aristocratique et royaliste, on en venait à se saluer, à se parler. La religieuse de service allait et venait dans le dédale de ces petits cercles, où se rendaient assidûment un grand nombre de frères, de cousins des pensionnaires; collégiens, saint-cyriens, polytechniciens, pages, dont les curiosités, les espiègleries et le babil, défiant l'inquisition de la professe, passaient en contrebande derrière son dos, se glis^ salent entre les plis de son voile, et nous mettaient, è ses dépens, tout en joie.

Dans ces rencontres de frères et de cousins ger

PREMIÈRES ANNÉES (1 806-1 8'2l7j. 185

mains, mon amie Fanny et moi, nous étions fort remarquées ; à notre entrée au parloir on faisait silence. Plus grandes que la plupart, plus formées, plus usagées que nos compagnes, d'une beauté que ûe parvenaient pas à dissimuler entièrement les laideurs de Tuniforme ^ nous attirions les regards ; charmés de mon air doux, les parents commençaient à s'informer de ma fortune. Les élèves et même les religieuses me répétaient en récréation les propos flatteurs tenus sur inon compte pendant le parloir.

Dans mes jours de congé, je n'avais pas moins d'agrément. On me comblait de louanges et de caresses. Outre ma grand'mère Lenoir qui m'emmenait ave<{ elle quand elle voulait, je sortais, comme je l'ai dit, par permission spéciale, chez ma sœur Auguste et chez la princesse de la Trémoïlle.

La princesse de la Trémoïlle, bien qu'elle en eût voulu à mon père de sa mission pacificatrice dans la Vendée, m'avait prise en très-grand gré et me le marquait à tous propos. Elle vantait mon esprit, elle lisait tout haut les billets que je lui écrivais de l'hôtel Biron

i. Les religieuses nous faisaient làire h Fanny et h moi des pèlerines plus longues qa'h nos compagnes. Madame de Marbeuf, à qui Fanny 8*en plaignait un jour, lui répondit que pour les enfants qui n'avaient encore rien ièi... il u*y avait pas d*indécence, tandis que pour nous!... Ce rien tô, cette notion d*indécence attachée au développement et à la bei^uté des formes, m'ont paru plus tard, en y songeant, la plus triste des indécences

pour lui annoncer ma visite, elle s'occupait déjà, je devais l'apprendre bientôt, de me trouver un bon parti ; elle venait à nos parloirs^ ce qui faisait sensation. C'était à tous égards une personne considérable; les religieuses avaient, en lui parlant, des révérences toutes particulières de langage et d'attitude qui me surprenaient, moi qui prenais au sérieux le mépris évangélique des grandeurs et l'égalité devant Dieu des filles de Jésus-Christ.

Les journées que je passais chez ma sœur Auguste étaient toujours trop courtes à mon gré, tant elle trouvait moyen de les bien remplir. Longtemps j'avais ignoré le nom et l'existence de cette sœur aînée. Jamais on ne parlait d'elle en ma présence. Notre mère, malgré ses propres souvenirs qui auraient dû la rendre indulgente sur ce point, ne pardonnait pas à sa fille de s'être mariée sans son aveu.

Toute jeune et gous l'empire d'une passion mutuelle, Auguste Bussmann avait épousé le poëte catholique Clemenz Brentano ^ et, trois mois après le mariage, Icsl époux, s'apercevant qu'ils ne se convenaient point, avaient divorcé. Madame Brentano avait alors quitté Francfort pour venir à Paris. L'oncle Bethmann n'avait pas cessé de la voir, malgré l'exîs-

i. Il deTiot plus tard trèB-célëbre ; sa sœur, Bettina Brentano, épousa M. d*Arnim et occupa toute l'AUemagne de sa correspondance passionnée avec Goethe.

PREMIÈRES ANNÉES (f^06-<827). 187

tence à part qu'elle s'y était faite, l'entourage assez bizarre qu'elle s'était choisi et surtout l'exaltation de ses opinions politiques, qui l'avaient poussée dans le journalisme et jusque dans les complots du libéralisme bonapartiste. En 1815, Auguste avait sollicité la faveur d'être admise panqi le petit nombre des fidèles qui devaient suivre l'empereur à Sainte-Hélène: c'en était assez, on le comprend, pour la rendre in-:| compatible avec notre milieu vendéen.

D'autre part, l'oncle Bethmann, qui n'approuvait guère plus qu'on ne le faisait chez nous les opinions de sa nièce et craignait ce qui en pourrait suivre, entreprit de la ramener à Francfort, et, pour ce faire, il lui persuada de prendre un second mari. Il en tenait un tout prêt à sa disposition, une personne versée dans les affaires de banque et qu'il estimait capable d'entrer comme associé dans la maison Bethmann : M. Auguste Ehrmann, de Strasbourg , neveu du ministre résident des villes hanséatiques près la cour de France. Après les premiers pourparlers, quand mon oncle eut l'agrément de ma sœur pour son projet, — c'était durant l'hiver de l'année 1817 — il amena chez nous son futur neveu.

J'avais onze ans. Un jour, fort irritée des visites interminables que faisait à mes parents M. Ehrmann, dont l'arrivée était chaque fois le signal de ma sortie du salon : c Que ce monsieur m'ennuie I m'écriai-je.

je voudrais le voir à cent lieues d'ici, i Mon père sourit. € Ce serait dommage, me répondit-il, car ce monsieur est très-aimable, et de plus, la semaine prochaine, il sera ton frère. »

— Mon frère?

— Il va épouser ta sœur.

— Ma sœur?

— Oui. Tu ne savais pas que tu avais une sœur. Elle a longtemps voyagé. Elle viendra demain dîner ici. Il faudra Tembrasser et lui dire que tu Taimeras bien.

J'avais un tel respect pour mon père que je ne me permis pas une question. Mais on peut s'imaginer si cette sœur qui me tombait des nues excitait ma curiosité.

Le soir même, j'entendis ma mère et mon oncle délibérer sur ce point : si l'on m'Bmmènerait, oui ou non, au temple pour y assister à la célébration du mariage. Ma mère semblait d'avis de me laisser à la maison ; cela me contrariait. Mon oncle, à sa manière, plaisanta, trancha la question, c Ne faut-il pas, dit-il en me donnant une petite tape sur la joue, que Marie voie comment les choses se passent? ce sera son tour bientôt, i

À partir du mariage, le ménage Ehrmann vint chez nous, mais de loin à loin, et sans que, malgré les efforts de mon père, très-gracieux pour sa belle fille, la glace fondit entièrement.

Pendant mon séjour au couvent, ce fut tout autre chose. En l'absence de notre mère, Auguste, plus à l'aise, fut pour moi pleine de tendresse. Gomme elle avait infiniment d'esprit et de gaieté dans l'esprit, je me plaisais beaucoup avec elle. Sa* maison était modeste, mais nullement banale d'aspect. Située au fond de la cour d'un hôtel de la rue des Saints-Pères, justement en face de la rue Taranne, avec un joli jardin que ma sœur et son mari cultivaient à leurs heures perdues, elle avait un air de campagne, retiré, silencieux, qui me causait, au sortir de mon brillant et bruyant Sacré-Cœur, une sensation agréable. J'y trouvais une bibliothèque, un piano à queue, des revues illustrées. Auguste ne manquait jamais, pour mes jours de congé, de préparer quelque divertissement instructif : une visite au Musée, au Jardin des Plantes, un concert.

Au retour, on s'amusait avec les enfants. Elle avait deux fils, Maurice et Léon, dont elle raffolait. Le plus jeune, Léon, âgé de six ans, était le plus joli enfant que j'eusse jamais vu. Habituellement silencieux, n*aimant pas à jouer avec son'frère, craintif avec ses parents, il s'était pris pour moi, à ma première visite, d'une sorte de passion. Il m'appelait Marie-Tante; et dès que Marie-Tante paraissait, il se pendait à sa jupe, d'où Ton ne pouvait plus l'arracher. Le soir, quand il fallait se dire adieu, c'étaient des pleurs, des san-

glots, des désespoirs; et sa mère se plaignait que, après cela, on ne pouvait plus l'endormir de toute la nuit.

Hélas i de ce doux foyer qui réunissait alors quelques êtres privilégiés, contents de s'appartenir, heureux d'être ensemble, que reste-t-il à cette heure? Le vent de la dispersion a soufflé; le malheur est venu; la mort' a fait son œuvre. De ces cinq personnes qui s'étaient chères, deux ont rejeté la vie, n'en pouvant plus supporter les peines et les dégoûts. Des trois autres, séparées à jamais, seule,peut-être, j'ai préservé de l'outrage ou de l'oubli la fidélité du souvenir et je garde le respect des amitiés éteintes.

Mais voici que je touche à la fin de mon existence de pensionnaire.

On entrait dans la seconde moitié de l'année 1822.

Je savais que le retour de ma mère était proche. J'en étais préoccupée 'et je m'en voulais en sentant confusément que j'en avais plus d'appréhension que de joie.

Une après-midi, étant dans ma chambre, à ma fenêtre ouverte, où je respirais le parfum des tilleuls en fleur, j'entendis sur le sable de la cour un bruit de roues qui me fit tressaillir. Peu après, je vis entrer la maîtresse générale. Je pâlis. Madame de Gramont, d'un air grave, me dit que ma mère était là, qu'elle venait pour m'emmener. Nous descendîmes ensemble

en silence le grand escalier. Arrivées au bas, voyant que j'allais pleurer : c Calmez-vous, mon enfant, calmez-vous, dit enfin madame Eugénie; c'est la volonté de Dieu. »

Nous entrâmes au parloir. Ma mère, trës^émue aussi, me serra dans ses bras. J'y restai quelques instants sans relever la tête, cachant sur son sein mes yeux pleins de larmes. Après quelques paroles de politesse échangées avec madame de Gramont, ma mère s'excusa de m'emmener si vite et s'avança vers le perron où l'attendait sa voiture. Avec l'aide de la tourière, je mis à la hâte et sans trop savoir ce que je faisais mon mantelet, mon chapeau.

Gomme j'étais déjà dans la voiture :

— Adieu, Marie, adieu, s'écria madame de Gramont, ne nous oubliez pas, que Dieu vous garde I • Je me penchai à la portière pour lui répondre. La grande porte cochère de l'hôtel Biron s'ouvrait, elle se referma lentement derrière moi. Un quart d'heure après, nous descendions sous la voûte d'un hôtel de la place Vendôme, dont ma mère venait de louer le premier étage \ et elle me conduisait à la chambre que j'allais occuper près d'elle jusqu'au jour où je devrais la quitter pour entrer dans la maison étrangère de l'homme qu'elle me choisirait pour époux.

1. L*hôtel qui forme un des pans coupés de la place et qui portait alord le n^ 22. n est occupé aujourd'hui par Tétat-major de la garde nationale. (1847.)

J'avais le cœur serré, l'âme inquiète. C'est à peine si je pouvais retenir mes pleurs. A un mot que me dit ma mère de ses projets de divertissements pour moi, de bals, de spectacles, je fus sur le point d'éclater et de la supplier de me ramener au couvent, cette fois pour n'en plus sortir. Je ne sais quel effroi du monde où j'allais entrer troublait mes esprits. Pourquoi? Je n'aurais su le dire. Je ne voyais devant moi qu'annonces et promesses de la plus douce existence. Et pourtant j'avais peur: peur de ma jeunesse, peur de la vie I Le souvenir de mon père me revenait avec une intensité douloureuse; et j'étais triste à mourir.

Mes seize ans. — Oppositions entre ma mère et moi. — Les loi) du sang. — Ma dévotion. — M. Coôssin et sa secte. — L*abbé Gallard et les puUs d'amour, •— Mes romans évanouis.

Les cinq années qui vont s'écouler entre le jour où je sortis du couvent et le jour de mon mariage furent, sous les dehors les plus riants de plaisirs et de liberté, pleins d'ennui et de mélancolie.

A considérer ce qu'il y avait en moi et autour de moi de préparation à la vie heureuse, je devais paraître à tous les yeux la personne la plus enviable du monde. J'étais en. toute première fleur de jeunesse et de beauté : j'avais seize ans. Grande, svelte, élancée, avec une noblesse naturelle dans tous mes mouvements, un teint d'un éclat de neige ^ de grands yeux

1. Cet éclat s*est gardé très-tard. A vingt années de distance

bleus, limpides, une blonde chevelure qui ruisselait à longs flots, un regard, un sourire rêveurs ', je semblais une princesse des légendes du Rhin ou des ballades de Schiller.

Ce qu'il y avait en moi de français : la précision dans les lignes du front, des sourcils, du nez, de la bouche, la démarche fière et légère, la facilité du rire et le pli moqueur aux lèvres, ne s'accentua que plus tard. En cette éclosion de mon printemps, en ce crépuscule du matin, tout restait vague encore et comme indéterminé. Apparition, illusion, fantôme aérien, j'appartenais aux songes plus qu'à la réalité.

Mon intelligence était comme mon corps jeune et candide. J'avais le désir de tout connaître, l'aptitude à tout comprendre. Mon éducation, trèsrbrillante, était

mon petit page disait, comme on Ta vu, que mademoiseUe Marie était blanche comme du sucre, et Rossini, dans un bal où je me trouvais, à Milan, avec la belle, mais un peu noire comtesse Somalloff, s'écriait en passant devant nous avec quelques jeunes gens : « Voyez, messieurs les Italiens, la différence quMl y a entre le cuir de Russie et le »atin français t » Ce qui dominait dans rimpression que ron paraissait recevoir de moi à première vue se traduisait invariablement par des exclamations où s'exprimait }a sensation de lumière. Je crains bien qu'on ne m'accuse ici de fatuité. Il me semble, quant à moi, que je ne suis pas trop blâmable de garder, comme toutes les vieilles femmes, quelque complaisance pour le souvenir de la beauté- passée. C'est le sentiment le plus naturel et le plus inoffensif du monde.

1. Avec les années ce regard et ce sourire parurent, selon l'expression d'une personne de mes amies, comme nna douloureuse interrogation au destin.

tenue pour achevée. Toute une année passée dans la classe supérieure d'un grand pensionnat, la couronne de %cimce posée sur mon front par la main d'un prélat vénérable ne permettaient à cet égard aucun doute : je savais tout, absolument tout ce qu'une demoiselle de mon rang devait savoir. J'allais, du consentement général de l'opinion, sous les yeux d'une mère idolâtre, faire mon entrée dans le monde : aller au bal, au concert, à l'Opéra italien ^; danser, chanter, jouer du piano, plaire et m'amuser, du mieux que je pourr^ûs, dans la plus noble et la plus élégante compagnie de France. Il n'y avait ni à délibérer sur ce point, ni à consulter mes goûts, ni à se régler sur mon caractère : tout le monde faisait ainsi ; nous ferions comme tout le monde; c'était alors, ce sera peut-être toujours le dernier mot de la sagesse française.

Ma mère, quoique très-allemande par certains côtés, protestante de naissance et d'éducation, ne réagissait aucunement contre cette sagesse toute française, et au fond, dans sa frivolité, toute catholique. Elle laissait faire l'usage et sans peine s'y conformait. Le tour de son esprit ne la portait pas à la critique des choses

1. Dans un très-grand nombre de familles du faubourg Saint- Germain, on ne conduisait pas les jeunes filles au spectacle; mais on faisait exception, de l'avis même du confesseur, pour le théâtre italien ; et cela, par deux considérations assez bizarres : les chanteurs italiens n'étaient point excommuniés, et Ton^e comprenait pas les paroles du libretto i

établies. Sa passion pour mon père l'avait jetée un jour dans la révolte, mais ce n'avait été là qu'une fougue passagère et elle était vite rentrée dans l'ordre et la règle.

Longtemps indifférente en matière de religion, ma mère, lorsqu'elle se fit catholique, obéit à un besoin de pratique et de strictes observances' plutôt qu'à une conviction raisonnée de la supériorité du dogme. Elle ne connut pas le zèle des néophytes. Son bon sens, sa modération, sa g^mplicité d'âme la préservèrent, là comme ailleurs, de tous excès; elle ne pratiqua m les macérations, ni les mortifications, ni les jeûnes, ni aucune des rigueurs ostentatoires de la haute dé^ votion; elle n'aima point à s'entourer de prêtres, et n'entra jamais dans les arrière-fond^ de la sacristie. Dans un temps où la cour était dévote et la compagnie de Jésus souveraine, la suggestion ne lui vint pas, comme à tant d'autres, de faire servir à ses intérêts mondains sa conversion, moins encore de se faire, à son tour, convertisseuse. Elle demeura, après comme avant, incapable de calcul, exempte de préoccupations ambitieuses ou égoïstes, exempte même de cette légitime personnalité qui donne à la vie l'impulsion et le caractère.

Au moment présent, ma mère, qui avait renoncé de* puis longtemps à la fréquentation du temple luthérien, ne paraissait pas très-intéressée aux choses du ciel.

PREMIÈRES ANNÉES (4806-1827). i97

Ne voulant pas toutefois me confier à la garde d'une femme de chambre, elle m'accompagnait dans les églises, assistant, sans en exprimer jamais le moindre ennui, aux offices^ aux sermons, à tous les exercices pieux dont mon âme, avide d'émotions, s'était fait un besoin et une habitude. Mais, à la façon dont elle m'en parlait, je voyais bien qu'elle n'y entendait pas grand'chose et qu'elle venait là, comme elle eût été ailleurs, par bienséance maternelle, nullement pour son propre compte.

Ce fut un premier chagrin dans notre vie à deux, un premier refoulement de mon sentiment le plus vif. Bientôt, sur beaucoup d'autres points, en dépit de l'extrême tendresse de ma mère et de sa constante sollicitude pour moi qu'elle chérissait au-dessus de tout, la discordance que la nature avait mise entre nos tempéraments et nos esprits se fit sentir à moi cruellement.

On a vu de quel irrésistible attrait j'avais été portée vers mon père ; chez lui tout me semblait grâce et beauté. Le contraire m'arrivait, à ma douloureuse surprise, avec ma mère, qui ne me plaisait pas. Elle avait dû pourtant être jolie; une miniature que possède mon frère, et qui fut faite lorsqu'elle pouvait avoir vingt ans, l'atteste. Elle gardait encore de magnifiques cheveux blonds, un bras d'une beauté rare, de petits pieds cambrés, fort peu allemands; elle avait,

quoique petite, la taille très-bien prise, et elle apportait beaucoup de soin dans son ajustement. La célèbre Victorine^ habilleuse de mademoiselle Mars, faisait ses robes.

Cependant, sa présence, sans que j'eusse su dire pourquoi, ne m'était point agréable; sa conversation ne tenait pas mes esprits en éveil. Bien qu'eUe n'eût pour moi qu'indulgence et complaisance, l'idée ne me serait pas venue de lui ouvrir mon cœur. Je lui obéissais en toutes mes actions,. -^ il est vrai qu'elle commandait peu -— mais elle n'avait aucune prise sur mes pensées. Presque toujours ensemble, nous ne nous parlions jamais néanmoins de choses intimes.

Ma mère attachait à la ponctualité dans l'emploi des heures et à la surveillance du ménage une importance extrême. Elle administrait sa grande fortune, balançait ses dépenses et ses revenus avec une exactitude toute francfortoise. Plus tard j'ai apprécié ces qualités solides, cette capacité pour les affaires qui me manquait, mais alors j'en étais comme importunée. Je ne m'intéressais guère davantage aux propos qui s'échangeaient dans les visites que nous recevions ou rendions; les disgrâces, les travers, les ridicules d'un chacun, dont on s'entretenait dans ces fréquentations avec une vivacité singulière, ne donnaient à mon imagination aucun aliment; mon attention se détournait, je tombais dans

une distraction complète, et Tennui me sortait par tous les pores.

Te m'en faisais reproche. N'était-ce pas bien mal de ne pas me plaire dans la compagnie d'une personne à qui j'étais si chère et que tout me commandait d'aimer? Ce trouble de ma conscience ne faisait^ qu'accroître mon déplaisir. Heureusement ma mère ne sentait pas ce qui manquait à nos rapports. Elle n'était que bonté, moi que douceur. Gomment n'aurait-elle pas eu l'illusion d'une intimité parfaite?

Quel mystère en effet que ces oppositions de nature, si fréquentes et si douloureuses, entre deux êtres de même chair et de même sang, dont l'un est sorti des flancs de l'autre, s'est nourri de sa substance, a grandi sous ses yeux, par ses soins, dans une même atmosphère I Plus j'y ai réfléchi, moins j'ai pu comprendre une telle ironie de l'hérédité, qui met en présence, dans la relation la plus étroite que puissent créer l'instinct, le devoir et l'habitude, deux personnes en qui tout diffère et dont tous les penchants se contredisent. L'opinion frivole du monde^^ qui se paye d'apparence, n'admet pas ces anomalies; mais quel est le moraliste, le philosophe, qui n'en a pas observé des exemples consternants?

Ce que nous appelons lois du sang, c'est chose bien obscure encore, et, sans le silence des familles qui recouvre plus d'un secret terrible d'antipathies fatales ou

200 ' MBS SOUVENIRS.

d'affinités plus fatales encore, nous serions épouvantés de ce que la nature recèle, dans son sein indifférent, de contradictoire à la conscience humaine.

J'ai vu de près, j'ai connu par de tristes confidences plus d'un exemple dp ces erreurs du sang. Ici du moins, grâce à l'inépuisable et un peu aVeugle tendresse de ma mère, il n'y eut qu'une fatalité trèsadoucie par la raison, par la volonté, par la gratitude.

Peu après ma sortie du couvent, nous allâmes en Touraine, et les alternatives régulières de nos saisons à Paris et à la campagne reprirent comme auparavant, avec cette différence néanmoins que j'étais plus qu'auparavant seule avec ma mère. .

Ma grand' mère Lenoir, quoique en excellents termes avec sa belle-fille, ne vint plus au Mortier après la mort de son fils. Elle alla se fixer à Château-Thierry auprès de la famille Tribert, liée de longue date avec la famille Lenoir. Ma sœur Auguste quitta Paris pour aller s'établir à Francfort. Mon frère, depuis qu'il était entré dans la diplq^atie, désireux de faire son chemin et de contenter ses chefs, ne prenait que de rares congés; V oncle aussi ne faisait plus que de courtes apparitions en France, et comme ma mère n'avait aucunement l'esprit de tradition, comme elle ne me parlait jamais ni d'elle-même, ni de mon père, ni d'aucun de nos proches ou de nos ancêtres, il arriva que» dans

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un âge aussi tendre, portée comme je l'étais au respect, à la docilité hiérarchique, à la vénération, je ne connus guère de la famille que le nom, et que mon inexpérience ne trouva où s'appuyer ni sur qui se modeler ^ dans ce premier essai de la vie. Abandonnée ainsi à moi-même et sans épanchement filial, ma pente naturelle à la rêverie s'accentua, et pendant un assez long temps cette rêverie empreinte de mysticisme alla vers le cloître.

Bien que ma chère madame Antonia, mon amie Fanny et même la pauvre Adelise eussent quitté Thêtel Biron, j'y retournais fréquemment; j'assistais dans la chapelle du Sacré-Cœur aux offices des fêtes de la Vierge et de la quinzaine de Pâques, y goûtant plus qu'à ma paroisse cette saveur de dévotion qui s'exhale en soupirs séraphiques du sein des jeunes cloîtrées. Nulle autre part le Misererey le Parce Domine^ chantés par des voix émues où tremblait l'amour divin, ne me pénétraient d'une si suave mélancolie.

Lorsque je montais à l'orgue et que je mêlais ma voix au chœur, j'éprouvais un ravissement auprès duquel mes plaisirs mondains me paraissaient insipides.

On s'étonnera peut-être que l'exaltation de ma piété ne me portât pas à souhaiter;à tenter la conversion de ma mère. Mais j'ai tout lieu de croire que, dès cette époque, le sang protestant qui coulait dans mes veines mêlait à ma ferveur catholique des inconséquences el

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des contradictions qu'il n'eût pas fallu serrer de trop près. Je faisais au confessionnal des questions sur les dogmes auxquelles on ne me répondait que par des exhortations à la soumission d'esprit : je suis bien certaine, par exemple, de n'avoir jamais cru à l'éternité des peines de l'enfer; et sans aucun doute aussi

mon indifférence à l'endroit de la conversion de ma mère provenait de ce que l'article de foi qui la damnàit ne m'était jamais entré dans la cervelle. Cette conversion, qui devait se faire quelques années après, sans ma participation, mais dont assurément les premiers germes furent déposés dès cette heure dans l'âme maternelle par la contagion de ma jeune ferveur ^

1. J*ai bien souvent médité sur cette suite irrégulière et irrationneUe des choses qui amène ce qu'on appelle le progrès de Tesprit humain. Je nais protestante ; tout enfant on me fait catholique sans mon avea et par pure convenance mondaine. Dans ma jeunesse, sans le vouloir, sans le savoir Je convertis ma mère protestante à la foi catholique, que mon âge mûr cesse de professer pour embrasser la religion sans dogmes et sans culte du poète qui bénit mon enfance. Qu'y a-t-il eu là de nécessaire, de contingent? à quel moment, à quel point de cet entrecroisement de hasards et d'aventures, ma volonté eût-eUe pu intervenir, et de quoi suis-je responsable?

De rémigration qui amène mon père à Francfort et lui fait épouser ma mère? De la règle des unions mixtes qui me fait protestante? De la sagesse mondaine de ma grand' mère qui me fait catholique? De la pente natureUe et héréditaire de mod esprit qui me ramène au libre examen? Quelle psychologie, quelle physiolo* gie assez subtiles pour démêler un tel embrouillement de causes et d ell'eto?

était alors^ sans que je le susse, le point de mire des congrégations, le desideratum des sectaires et des missionnaires de toutes sortes.

L'un d'eux, qui a laissé quelques traces dans les annales catholiques de la Restauration, M. Goëssin, entreprit l'œuvre sainte et profitable, d'une manière qui vaut d'être rappelée ici.

Sauf à quelques jours de particulière dévotion qui me ramenaient au Sacré-Cœur, j'étais très-assidue aux offices de la paroisse — la Madeleine. — Nous avions, ma mère et moi, nos deux places réservées, à l'entrée de la chapelle de la Vierge. On me remarquait là comme ailleurs. Je ne tardai pas, de mon côté, à remarquer les allures singulières d'un groupe, voisin de nous, également assidu, et qui, sans que nous le connussions, paraissait nous connaître. Ce groupe se composait d'un homme déjà mûr et de quatre jeunes gens, dont l'un portait la soutane. Leur attitude était modeste, presque humble, et pourtant de personnes qui ne voudraient pas être confondues. A la grand'messe, le moment de la communion venu, tous ensemble ils se levaient; les mains jointes, les yeux baissés, d'un air de componction, ils allaient à la sainte table; gêné* ralement ils y étaient seuls, les communiants choisissant de préférence les heures plus matinales et les messes basses. Au retour de la sainte table, ils demeuraient tous cinq longtemps agenouillés, la tête incii-

née sur le prie-dieu, le visage caché dans leurs mains, plongés dans une méditation profonde et poussant dés soupirs à fendre les murs.

Insensiblement, sans nous parler, et comme il. est permis entre voisins à l'église, je chef du groupe d'abord, puis Tun ou l'autre des jeunes adeptes, avaient trouvé moyen d'entrer en relation avec ma mère et moi. La corbeille du pain bénit qu'on se passe dans les rangs, la quête, Timportunité de la loueuse de chaises, l'entremise des bénitiers surtout, à la sortie, qui rapproche les doigts pieux, offraient à nos paroissiens bien usagés mille occasions discrètes de politesses.

Les yeux de M. Coëssin, car c'était lui, me regardaient jusqu'iiu fond de l'âme, et ses lèvres, sans articuler une parole, murmuraient à mon oreille je ne sais quoi d'indistinct, d'attirant et de caressant; le jeune abbé de la Trèche, le saint Jean entre les disciples, adressait ses empressements et ses révérences à ma mère. Les disciples laïques, un chevalier de Bauterne, entre autres, dont l'air était plus galant et la façon plus mondaine, se risquaient, lorsque nous arrivions à vêpres en retard, jusqu'à me passer le paroissien ouvert et à m'y indiquer le verset.

Ce manège avait pour but de préparer une connaissance plus intime et de pouvoir, un jour ou l'autre, s'introduire chez nouB. Une mère riche à convertir,

une fille riche à épouser ou à marier n'étaient pas un mince appât pour la convoitise de nos dévots. Et, de fait, à quelque temps de là, un jour que je me trouvais seule à la maison, la femme de chambre vint m'avertir que M. Tabbé de la Trëche demandait à me parler. Je fis répondre que, ma mère étant sortie, je ne pouvais recevoir personne. Il insista et me fit passer sa carte avec un petit mot au crayon sur Turgence de la communication qu'il avait à me faire. Mais j'étais prévenue par le curé de la Madeleine — l'abbé Gallard -— qui n'aimait point cette petite église dans son église, qu'il y avait là sous jeu quelque intrigue, et je m'obstinai dans mon refus.

Notre prochain départ mit fin à l'incident. L'année d'après, sans que j'aie jamais su pourquoi, M. Coêssin et sa secte avaient disparu de l'Assomption. Peutêtre l'abbé Gallard leur avait-il fait entendre qu'il le» connaissait et les surveillait ; toujours est-il qu'en cette occasion, comme en plusieurs autres, il ma prémunit contre les dangers de la vie dévote, auxquels mon ex^ tréme candeur m'exposait plus que personne.

Ce bon abbé Gallard, devenu mon confesseur, n'avait ni grand esprit ni grand talent, mais c'était un homme de grand bon sens,- et tel qu'il le fallait à mon âme ardente pour la préserver de ses propres entraînements.

Bien que d'une assez humble origine et d'un âge

206 MBS SOUVENIRS.

moyen, il avait l'usage du monde et de rexpérience. Sa foi était sincère, mais sans enthousiasme ; ses mœurs étaient pures, mais sans ombre de rigidité. Admis dans rintimité des familles, il y était bien vu de toutes les générations parce qu*il y portait Tesprit de paix. Aplanissant tout, conciliant tout, dissuadant toujours des mesures extrêmes, Tabbé Gallard pratiquait, en religion, cette doctrine de juste milieu qui devait bientôt triompher dans la politique.

Cet agréable curé aimait à dîner en ville, et ses opulentes paroissiennes lui en offraient souvent 1*00casion. De visage et de cœur ouverts, d'humeur bienveillante, de propos gai, il attirait à soi les enfants de la maison.

Je ne sais comment, il s'était fait, dans ce petit monde une renommée pour sa manière de creuser les oranges en puits d'amour ; c'était, paralt^il, quelque chose d'inimitable et de tout à fait délicieux. Rien n'était comique, le dessert venu, comme d'entendre, d'un bout de la table à l'autre, une voix partie d'un groupe de jeunes filles lui crier sans aucun embarras, devant vingt personnes : c Monsieur le curé, faites-nous donc un puits d'amour 1 »

Quoi qu'il en soit, je dois à cet excellent homme d'avoir échappé au zèle des accapareurs de conscience et de ne m'étre point abandonnée à une fausse voca« tion.

Tempérée du côté des choses du ciel^ mon imagination manquait d'aliment. J'ai parié de mes premiers rêves romanesques. Depuis longtemps^ comme on peut croire, le petit amoureux de quatorze ans, blond, blanc et rose, qui me dérobait un gant, et à qui j'avais en retour juré fidélité éternelle, était oublié. Pendant que de petite fille je me faisais belle demoiselle, il devenait un assez lourdaud campagnard. C'est à peine si je le reconnus quand il me vint gauchement prier à danser, dans un bai du voisinage ; et son air provincial effaça tout aussitôt l'image gracieuse qui m'était restée de lui.

A défaut de romans, de rêves d'amour, les perspectives sérieuses du Tnariage s'ouvrirent devant moi.

Les mariages à la firançaise.

Les perspectives sérieuses du mariage, voilà ce que je viens d'écrire. Sérieuses en apparence, bien frivoles en réalité, on en jugera. Je vais dire de quelle façon les choses se passaient.

On sait que, dans l'opinion française, un mariage d'inclination est réputé sottise ou folie, pis que cela, chose malséante et de petit monde. Le mariage, aui^ yeux des Français, c'est un arrangement, un calcul; deux fortunes qui se joignent pour créer une fortune plus grande, deux crédits qui s'associent pour fournir un crédit plus grand. Les deux plus grandes fortunes et les deux plus grands crédits rtunis, c'est l'idéal.

On ne croit point à l'amour en France, on en rit;

on croit moins encore à la fidélité conjugale^ on s'y soustrait gaiement; aussi le divorce a-t-il toujours paru chez nous chose complètement inutile. Il serait trop long d'examiner pourquoi^ en cette matière, les idées des Français diffèrent complètement du sentiment des Allemands, qui s'en indignent, et de celui des Anglais, qui nous ont sur ce point en grand mépris.

Je me borne à rappeler que, pour une demoiselle de la noblesse, il ne pouvait pas être question, au temps dont je parle, une seule minute, de consulter son cœut* dans le choix du mari auquel elle allait remettre toute sa destinée. Le mariage qu'on appelait c de. convenance » était seul admis en principe. On

ne pouvait différer que dans l'espèce. La naissance,

la fortune, la situation, les alliances, c les espérances » , c'est-à-dire l'héritage présumé plus ou moins proche, selon l'âge des parents et des grands parents, telles étaient les convenances entre lesquelles il était permis d'hésiter et de choisir.

On ne mariait plus les jeunes filles sans leur aveu. On ne les contraignait pas ; les menaces de couvent, de suppression de dot ou d'héritage, n'étant plus de mise, c'était toujours de son plein gré que la demoiselle à marier donnait sa main. La fiction d'une préférence, d'un penchant ^soudain qui s'était déclaré chez elle, à première vue, s'accréditait môme assez généralement, de vieille femme à vieille femme. La vieille

PREMIÈRES ANNfiES (1806-4827). 211

femme, ou tout au moins la femme d'un âge trèsmûr, jouait dans les affaires matrimoniales un rôle actif. La Parisienne surtout, d'un naturel officieux et , ingénieux, trouvant un accroissement d'importance dans la féussite d'un beau mariage, en faisait volontiers son affaire. Elle obligeait deux familles. Elle se créait des relations intimes. Elle passait son temps ainsi, grande difficulté à cet âge intermédiaire où la femme du monde n'est plus propre à la galanterie et n'a pas encore pris son parti de tomber, comme on disait alors, dans la haute dévotion, qui suppfêe à tout. % D'ordinaire, la dame obligeante attirait ^attention d'un jeune homme ou de sa mère sur une famille où se trouvait une demoiselle à marier. Elle jetait en avant quelques chiffres au hasard, un héritage prochain, la description d'un château, par surcroît la bonne éducation de la jeune fille au Sacré-Cœur, etc. Si l'on ne repoussait pas de prime-abord l'idée d'une alliance, elle s'en allait incontinent trouver la mère de la demoiselle. Là, mêmes ouvertures , mêmes chiffres mensongers, ou tout au moins gonflés : un château également, un frère poitrinaire; y avait-il duché-pairie, ou seulement pairie, on glissait sur tout le reste.

La pairie, sous la Restauration, c'était le rêve, l'ambition, l'ardente rivalité des familles ; elles en étaient éblouies et ne regardaient plus à rien d'autre.

Après que l'entretien des dames avait amené les choses à un certain point de maturité, la négociation passait aux mains des hommes. Notaires et avoués, mis en présence, se communiquaient les papiers. On tâchait bien encore de jouer au fin, en mariage, comme en chevaux, Thonneur n'obligeant pas; cependant, dans les études tout prenait corps: chiffres réels, hypothèques, actes de naissance, contrats de vente ou d'achat, testaments, etc. Il n'y avait plus trop moyen do tricher. Désappointement réciproque ; hésitations, reculades ; rupture quelquefois ; mais les dames r'^arrangeaient totit, elles se compromettaient entre elles, elles s'engageaient de parole. Quelque petit avantage, tenu en réserve par la prévoyance des parents d'un ou d'autre côté, mettait fin aux difficultés. Un projet de contrat s'ébauchait. C'est à ce moment d'ordinaire que se proposait Ventrevue.

Uentrevue de la demoiselle à marier avec son futur époux était le point délicat des préliminaires du mariage. Jusque-là, la jeune fille ignorait, ou du moins elle était censée ignorer tout ce qui s'était dit ou fait à son occasion. On avait cette délicatesse de la vouloir étrangère à toute discussion de chiffres. Mais dans l'entrevue la fiction cessait, le rideau se levait, la jeune fille entrait en scène. Elle était regardée, elle regardait, quelquefois même elle parlait, ou on lui parlait; on pouvait lui plaire ou lui déplaire ; elle

pouvait paraître agréable ou désagréable. Chose grave I le secret n'était plus gardé; Topinion des salons intervenait, et, si le mariage manquait, il y avait compromission, il y avait presque affront de part ou d'autre. On imagine aisément de quelles précautions on entourait l'entrevue, comme on la voulait brève, comme on la feignait fortuite, comme on arrangeait tout pour qu'elle rie pût pas avoir d'issue négative.

J'ai dit que les demoiselles disposaient librement de leur main. On le leur disait bien haut, on le leur persuadait même assez souvent. On ne heurtait de front ni leur fierté, ni l'instinct du cœur féminin qui rêve le bonheur dans l'amour conjugal ; mais que d'art pour donner le change à l'inexpérience! Quel abus de tous les meilleurs sentiments et des choses les plus saintes, de la piété filiale, de la volonté di-* vine, que l'on faisait intervenir par la voix du confes-^ seur, pour amener aux lèvres d'une enfant, qui ne sait rien d'elle-même ni de la vie, un oui dérisoire !

La jeune fille n'aime pas, elle le sent bien, mais elle aimera, sa mère le lui dit : une jeune fille bien née aime toujours l'homme qu'elle épouse; tel est aussi l'avis du confesseur. Et puis les enfants vien^ dront, le grand amour de la femme; on les chérira en* semble, ensemble on se réjouira de leurs caresses, on leur donnera ensemble l'éducation chrétienne I Quel lien I quel avenir, quel intérêt sacré, toujours crois-

.«ant, quelle bénédiction céleste ! ^Des intérêts qui sont le motif vrai du mariage, on en parle peu ou point à la jeune fille.

La jeunesse est idéaliste de sa nature, et, sinon par exception, peu sensible aux biens de la fortune ^ Cependant un grand nom, un nom héroïque exerce son prestige sur les imaginations. La perspective des bienfaits qu'on peut répandre au moyen de grandes richesses ne s'offre pas sans quelque attrait aux cœurs généreux. Une famille aussi bonne que celle où Ton est née, une maison où règne la concorde, une bellemère qui est invariablement la perle des belles-mères, enfin le doigt de Dieu visible en tout ceci, et qui, selon l'opinion de tous, a manifestement conduit toutes choses, c'en est assez, c'en est trop pour ^iompher d'hésitations inconscientes et d'appréhensions vagues qu'on ne saurait ni définir ni même comprendre.

A peine son consentement donné, la jeune fille est étourdie d'un tel concert de félicitations, éblouie de tels présents, ses heures sont à tel point entraînées dans un courant de futilités qui se précipitent, elle devient si entièrement la proie des faiseuses et des marchandes, on lui parle si constamment de dentelles et de diamants, d'équipages, de présentation à la cour et de visites de noce, qu'il n'y a plus pour elle aucun

- 1. Celci fera sourire lès jeunes filles d*anjourd'hui. (iVofe écrite en 1869.)

moyen de se recueillir, pas même au confessionnal, où toute réflexion, toute aspiration propre, si elle venait à naître, serait aussitôt réprimée par Thomme de Dieu. Pour le prêtre catholique, le mariage n'étant autre chose, selon la définition du catéchisme, qu'un sacrement destiné à donner des enfants c à l'église », l'amour n'étant qu'une c œuvre de chair », la personne du mari, cela se conçoit, n'est que de bien peu d'importance; On ne s'informe pas au confessionnal si le fiancé est aimabla; chose bizarre 1 on s'inquiète même assez peu 4e ses croyances ou de ses mœurs. Il est désiré des parents, cela suffit. S'il est bon catholique, tant mieux; s'il ne l'est, — t Clotilde a converti Clovis, » et tout est dit. Ce qui a droit de surprendre aussi dans les unions françaises, c'est le peu de souci qu'y prennent les familles, au point de vue de la race, de la pureté constitutive du sang auquel on s'allie. Oh prend à ce sujet des informations très-sommaires. Les méde** cins sont rarement ou très-légèrement consultés, c II faut que jeunesse se passe », c on se range en se ma-* riant », ce sont les réponses viriles aux scrupules qu'é-^ lève parfois la mère touchant ce qu'on appelle volontiers les fredaines du gendre qu'on lui propose» Que ces fredaines aient à jamais vicié son sang, flétri sa jeunesse, on le verra bien assez tôt. Il n'est pas temps d'en parler. L'essentiel, c'est qu'au pliis vite on s'assure par contrat et par sacrement

une fortune considérable, une alliance profitable.

Et ainsi se consomment ces tristes mariages sans amour et sans vertu, ces marchés cyniques auxquels la noblesse française a donné le nom de mariages de eonpetMficey ces unions indissolubles où nulle sympathie ni de Tâme, ni de l'esprit, ni des sens, n'est consultée, et auxquelles, si l'on y regardait de près, il ne faudrait peut-être pas attribuer une médiocre part dans l'appauvrissement des anciennes races et dans la décadence des mœurs. Les familles travaillent elles* mêmes à leur ruine. Elles introduisent 1^ mort aux sources de la vie I — - Mais quittons ces réflexions trop graves et revenons aux apprêts des noces.

Nous en étions reétés à Ventrevue. Elle se faisait» selon la saison où la circonstance, à l'église ou à la promenade, au salon ^ ou dans une soirée intime. Ce dernier mode étant le plus embarrassant et le plus compromettant, la mère de la jeune fille ne l'acceptait pas volontiers. L'échange de quelques regards dans une allée.des Tuileries ou des Champs-Elysées, la rencontre devant un même tableau au salon carré du Louvre, un salut sur les marches de Y Assomption ou de Saint'ThomaS'd*Aquiny semblaient assez.

Puis on brusquait les choses. Il ne faut pas qu'un projet de mariage, une fois ébruité, traine en longueur;

i. On appelait ainsi rexposition des beaux-arts dans les galeries du Louvre*

PREMIÈRES ANNÉES 0806-1827). "in

on aura bien le temps, on aura toute la vie pour se connaître : c'étaient les axiomes reçus. En effet, sii par hasard on eût découvert, de part ou d'autre, un vice quelconque sur lequel il n'y eût pas moyen de fermer les yeux ; si le fâcheux caractère du futur époux éclatait dans ses visites quotidiennes ; si sa maîtresse congédiée, reprenant par surprise l'ascendant de l'habi- 'tude , s'opposait à la célébration du mariage et menaçait d'un éclat ; si l'on découvrait que la demoiselle a une fausse dent^ de faux cheveux; si l'on apprenait qu'elle a eu quelque petite intrigue, qu'elle a écrit quelques lettres imprudentes , quel embarras I quel scandale ! !

D'ailleurs ce temps des préliminaires est si fastidieux I ces perpétuels essayages de robes, ces choix de cachemires et de dentelles, ces stations interminables dans les boutiques... la pauvre mère est sur les dents. Et ces assiduités de commande, ces dîners de famille où tout le monde se compose, ces félicitations menteuses, ces confidences plus menteuses encore; et les sentences banales et les assurancres de bonheur auxquelles personne ne croit, et jusqu'à cet insipide bouquet qu'apporte chaque matin le laquais du futur époux I il tarde à tout le monde d'en finir. Un mois, c'est tout ce qu'on peut supporter d'une existence aussi contrainte. C'est le temps strictement nécessaire pour composer, pour faire exécuter h corbeille et le

2ift MES SOUVENIRS.

trousseau. Le jour de la signature du contrat, on commence à respirer. Les parents de là demoiselle donnent une grande soirée, dont Tintérêt majeur consiste dans Texhibition des présents.

La corbeille en satin blanc, qui renfermait jadis les joyaux de la mariée, n'est plus de mode. On Ta remplacée par un meuble de fantaisie élégant et utile. Ce meuble est tout chargé de pierreries : colliers, bracelets, agrafes , perles, diamants substitués. Des couronnes, des bouquets de fleurs artificielles en marquent le centre. De longues écharpes en dentelles, de riches tissus brochés d'or et d'argent, des châles de rinde, des plumes d'autruche, des fourrures de martre ou d'hermine retombent autour; c'est un somptueux autel à la vanité conjugale. Le trousseau, moins éclatant, est de la part des femmes l'objet d'un examen plus sérieux. Les robes, les peignoirs brodés garnis de dentelles sont suspendus dans un bel ordre par des rubans roses ou bleus le long des murs ; audevant et au-dessous, ornés de pompons, les mouchoirs, les jupes de fine batiste, les bas, les bonnets du matin et jusqu'aux chemises de jour et de nuit, disposés avec art, s'étalent douzaine par douzaine. C'est là que s'exerce la critique des matrones. Il y a trop de ceci, trop peu décela. Ona eutort de prendre chez telle marchandé de niodes; on aurait dû aller chez telle ;^utre, chez mademoiselle Jlf»ne?W^, chez HerbauU, etc.

Les demoiselles à marier écoutent et regardent : c'est un enseignement dont il faut tirer profit.

Cinq ou six jours après la signature du contrat, avaient lieu, dans la même matinée, le mariage à la mairie et le mariage à Téglise. La noWesse ne s'était pas encore accoutumée à prendre au sérieux le mariage civil. La jeune fille surtout ne se croyait engagée que par le otit dit à l'autel. On riait de l'écharpe de monsieur le maire, du petit discours d'office qu'il prononçait. La gravité ne paraissait sur les physionomies qu'en entrant à l'église. JLa contenance de la demoiselle était réglée à l'avance. Il fallait qu'elle fût

émue, point trop, on ne lui voulait pas les yeux

rouges, ni les joues trop pâles. Quant aux parents, il était d'usage que le père fût grave; la mère, sans manquer aux convenances, pouvait, en conduisant sa fille, à l'autel, paraître radieuse ou désolée. Il lui était per« mis de pleurer ou de triompher. Après la messe, elle ramenait sa fille chez elle. Le départ, à la façon anglaise, des nouveaux époux, le voyage de la lune de miel n'était pas encore en usage. Il eût paru de la dernière inconvenance.

On ne s'inquiétait pas plus dans la bonne société française de la pudeur de ta jeune fille qu'on ne s'était inquiété de son amour. Moins encore songeait-on au recueillement que voudrait l'âme pieuse qui vient de contracter devant Dieu un engagement solennel.

La journée de la mariée appartenait aux curieux, ses pensées à tout le monde. Il fallait qu'elle subit, pendant tout un jour, les regards, les sourires, les équivoques, les mille quolibets qu'inspire à la gouaillerie française le divertissement du mariage. Il fallait qu'elle reçût tout en plein, à la soirée de ses noces, ce premier enseignement de frivolité, d'incrédulité, d'indécence et de raillerie qui, de génération en génération, perpétue chez nous la dérision du mariage; il fallait qu'à minuit elle disparût avec son mari et sa mère, au milieu des chuchotements, des sourires goguenards. On ne voudra pas croire un jour que dans cette société si polie une pareille grossièreté de mœurs ait pu s'établir!...

Le lendemain matin, la coutume était que le marié et la mariée allassent ensemble à leur paroisse entendre la messe qu'on appelait c d'actions de grâces i . Huit jours après commençait la série des visites de noce, précédées ou suivies, selon que la cour se trouvait ou non à Paris, de la présentation au roi.

Pendant toute la première année de son mariage, la jeune femme n'allait pas dans le monde sans son mari, sa mère ou sa belle-mère. Mais ensuite, et du moment surtout qu'elle avait eu un enfant, elle entrait à cet égard dans une liberté parfaite, recevant, allant et venant, à sa guise, et sans offenser l'usage. Dans la société aristocratique de Paris, le mari, en

tant que mari, ne comptait guère. Au delà d'un terme très-court, s'occuper de sa femme eût été une inadvertance. La trouver aimable, Taimer, eût passé pour ridicule. Se laisser voir assidûment à ses côtés, soit chez elle, soit dans les salons, c'était se donner un brevet de niais ou de fâcheux. Dans ce temps-là, un mari ne montrait de savoir-vivre qu'en disparaissant le plus possible de la compagnie de sa femme et de sa propre maison. Au bout d'assez peu de temps on voyait avec plaisir qu'il prît habitude ailleurs. Les cercles et les clubs n'étant point encore importés chez nous, tout c galant homme » , sous peine de ne savoir que faire de ses soirées, devait se constituer le familier d'un salon. La pensée d'une soirée passée chez soi, en téte-à-téte, ne venait jamais à des époux parisiens ; accueillir à son foyer des amis communs n'était pas estimé chose agréable, ou seulement possible.

D'autre part, les maltresses de maison n'aimaient point à recevoir ensemble mari et femme; cela glaçait, disait-on, les entretiens. Le bel esprit, le désir de plaire, la coquetterie, la verve, la provocation piquante, tout ce qui fait l'animation et la grâce des conversations parisiennes, s'éteignait dans le commerce insipide de l'habitude Conjugale; il fallait, pour en retrouver le don, aller chacun de son côté dans un salon différent où rien ne rappelait la chaîne du

devoir. C'était là un arrangement, une convention qui s'établissait très-vite, tacitement, entre les époux et que tout favorisait. On comprend, sans que j'y insiste, les conséquences d'une séparation si facile. Le monde y gagnait en agrément, le bel esprit s'en trouvait bien, la galanterie encore mieux. Le ménage et la famille n'y gagnaient pas. Mais, dans les mariages français, ce qu'on semble le moins prévoir, c'est précisément le ménage et la famille.

Ma valeur matrimoniale. — Les demandes en mariage. — Un amour vrai. — Le comte de Lagarde. — Un seul mot peut changer une destinée.

J'étais, selon rexpression consacrée, un très-bon parti. Une jeune fille bien née, bien élevée, bien dotée — ma mère me donnait trois cent mille francs, somme considérable pour ce temps-là, et s'offrait à me garder chez elle, à Paris et à la campagne, moi, mon mari, nos enfants s'il en venait, nos serviteurs, — avec des espérances solides — pas moins d'un million d'héritage maternel — pouvait prétende à tout.

J'entendais ces propos, dans la bouche des douairières, avec d'autres qu'on y ajoutait, les plus flatteurs du monde, sur ma personne.

Le jour même où ma mère était venue me chercher

à l'hôtel Biron, une de nos professes, madame de Mar beuf, lui avait fait au parloir, en ma présence, la demande de ma main pour Tun de ses parents, qu'elle disait extrêmement riche. Quelques jours après, la princesse de la Trémoïlle, consultée sur cette ouverture, avait prononcé de son autorité souveraine, en ma présence encore, que le baron de P... était de trop petite noblesse — on appelait cela n'être pas bon I — et qu'une fille de bonne maison telle que moi devait trouver beaucoup mieux.

J'étais donc bien avertie de ma grande valeur matrimoniale. En effet, depuis ce jour, pendant l'espace de cinq années, les propositions, les demandes plus ou moins directes,* les négociations de toutes sortes, se succédèrent chez nous presque sans interruption. J'entendis nommer comme aspirant à ma main l'amiral Mackau, le marquis de Castelbajac, le comte de Marcellus, le baron de Bourgoing, le comte de Gustine, à peine veuf de sa première femme, qui, au dire de la princesse de la Trémoïlle *, grandement favorable à ce projet d'union, avait été très-heureuse en ménage.

Mon frère, qui me trouvait l'air et les manières d'une ambassadrice, aurait vu avec plaisir mon ma-

1. A quelque temps de là, un éclat gcandaleux montra que la princesse n'était pas toujours infaillible en ses jugements sur les choses et les personnes, ce qui étonna chez nous.

PREMIÈRES ANNÉES (1806-1827). 22j

riage avec Tun ou Tautre de ses collègues en diplomatie. Mais, dans les premières années de ma vie mondaine, je n'accordai à toutes ces demandes que fort peu d'attention.

Comme personne ne me parlait du mariage autrement qu'au point de vue des avantages extérieurs et que je n'avais aucune convoitise ni de grandeurs ni de richesse, comme aussi toutes ces négociations entamées se rompaient avant d'en venir au point où il eût fallu me prononcer sur le mérite ou le charme de la personne qu'on me proposait pour époux, je voyais défiler sous mes yeux des chiffres, des généalogies, des énumérations de titres, de fonctions, des noms de châteaux, etc, sans y chercher autre chose qu'un passetemps.

Mes jeunes amies, Fanny de Larochefoucauld, Esther Le lissier, et surtout Lucile, — je n'étais plus aussi liée avec Adrienne de Bizemont, dont les parents ne venaient point à Paris, — ne comprenaient pas mon indifférence en ces matières. Tout à l'ambition d'un mariage brillant, toutes françaises en leur idéal de mariage, sans un atome de cette poésie germanique qui me faisait rêver l'amour éternel dans l'union conjugale, sans inclination romanesque, elles m'entretenaient avec une vivacité extrême des partis qui se présentaient

pour elles, elles en balançaient tous les avantages avec une passion où le cœur n'avait certes aucune part.

C'était là encore pour moi un sujet d'étonnement, un chagrin qui me repliait sur moi-môme, qui me refoulait de plus en plus dans le vide et le silence de mon cœur altéréi3*amour.

Le jour n'était pas loin où ce cœur s'allait remplir d'un sentiment vrai, profond, et qui faillit changer en tièrement le cours de mon existence.

Entre les personnes qui venaient chez nous souvent, ^ parmi celles qui s'occupaient de moi, il en était une, une seule, vers laquelle m'inclinait une sympathie vive, mais timide à l'excès, et que je n'aurais su définir. Relativement à moi, relativement aux amis de mon frère, qui m'entouraient et me faisaient la cour^ un homme de quarante-cinq ans — c'était l'âge du comte de Lagarde — devait paraître un vieillard. Et pourtant ce fut lui qui me captiva, qui m'inspira un^sérieux désir de plaire. Ce fut lui qui bientôt occupa toutes mes pensées.

Le comte Auguste de Lagarde était un bomme du monde accompli, de l'esprit le plus fin, d'une grâce exquise. Mais il était mieux que cela, il l'avait prouvé. Chose rarel la finesse de l'esprit s'alliait en lui à l'élé vation du caractère, et la politesse du langage à la sincérité d'une âme îForte. Soldat et diplomate, longtemps aide de camp du duc de Richelieu, dont il partageait les opinions libérales, legénéral de Lagarde portait sous son cordon rouge la marque d'une action héroïque, la

cicatrice d'un coup de feu, reçu à bout portant, en pleine poitrine, dans une lutte sanglante où il avait tenté d'arracher à la rage des fanatiques des hommes de bonne foi qui voulaient prier Dieu selon leur

conscience *

Il venait, dans son ambassade d'Espagne, de donner de ses talents l'opinion la plus haute. On l'avait nommé pair de France. M. de Lagarde avait beaucoup voyagé, pratiqué les affaires, fréquenté les princes et vu de près les cours. Il connaissait le monde et la vie;

1. On se rappèUe qae le général de Lagarde, commandant la di- Tîsion militaire dans le Gard, fat envoyé à Nîmes pour contenir les troubles religieux. Le duc d'Ângoulème en quittant la ville (7 novembre 1815} avait ordonné la réouverture du temple protestant. Le cbef de bandes Trestaillon excitant la population catholique à la révolte, M. de Lagarde n'hésita pas à le faire arrêter, mais un des agents de Trestaillon continua son œuvre. Le jour de Touverture du temple, pendant le service, une multitude fanatisée et armée assaiUit les portes de la maison de prière et se rua sur les protestants; un affreux massacre commençait, quand le général, averti, accourut à la tête d'une poignée d'hommes ; presque seul, il poussa son cheval au plus fort de la mtlée. De la voix et du gçste, il s'efforçait de calmer ces furieux, de leur arracher leurs victimes, quand l'un d'eux, un garde national nommé Boivin, saisissant la bride de son cheval, lui appuie sur la poitrine une arme à feu. Le coup part. Atteint presque mortellement, le général Lagarde se soutient encore quelques instants, malgré le sang qu'il perdait à flots, et menaçait les révoltés de sa main mourante. Enfin il chancelle, les siens arrivent, on le tire de la mêlée, on l'emporte sur un brancard. Longtemps il demeura entre la mort et la vie, et jamais il ne se remit entièrement des suhes de cette profonde blessure.

son expérience était complète, mais sans amertume. Il avait, en parlant des hommes et des choses, un sourire désabusé plein de douceur. Son corps maigri, son visage miné par la souffrance, gardaient une élégance et un charme incomparables. Il aimait la conversation des femmes. Il y portait cette pénétration discrète, ce sous-entendu y ce je ne sais quoi délicat et tendre qui leur plaîl et les retient attentives. Les nuances, les insinuations de sa voix et de son sourire étaient infinies, surtout lorsqu'il voulait persuader. Rien n'égalait pour moi le plaisir d'entendre sa parole qui cherchait la mienne, de sentir son regard qui cherchait le mien.

Il est de la nature féminine, courageuse dans Tordre moral, mais aisément intimidée et d'une faible initiative dans le monde de l'action, qu'elle soit attirée vers les qualités qui lui manquent et qui la complètent.

Quand M. de Lagarde qui, d'habitude, parlait peu de lui, me racontait quelques faits de sa vie passée, quand, dans la simplicité de ses récits, je sentais sous son apparence débile la constance de son courage, tout en moi se recueillait pour mieux Tentendre et pour l'admirer.

Dès la première fois que nous nous étions rencontrés — • c'était chez le marquis d'Autichamp, gouverneur du Louvre, parent de M. de Lagarde, à l'occasion de la procession de la Fête-Dieu que suivaient les

princes, et que nous étions allées voirpasser,ma mère et moi, d'une fenêtre du palais — je m'étais sentie très-intéressée à sa conversation, bien qu'elle roulât sur la politique, dont je ne savais absolument rien. Lui, de son côté, surpris peut-être d'être écouté de la sorte par de grands beaux yeux, pleins de curiosité et de candeur, m'avait beaucoup regardée.

Se faisant connaître à ma mère pour un ami de l'oncle Bethmann, il lui avait demandé, à ce titre, la permission de se présenter chez elle. Le lendemain il nous faisait sa visite. Invité à la renouveler, à venir dîner chez nous, il ne se fit pas prier, et bientôt, aussi bien à lui qu'à moi, il parut tout simple et comme nécessaire de ne laisser passer, pour nous voir ou nous écrire, aucun de ces mille prétextes que font naître journellement, entre gens de bonne compagnie, les usages et les politesses du monde. Chaque jour j'étais plus charmée de tant de grâce et d'esprit, plus sensible à la beauté^ morale qui rayonnait si doucement dans toute la personne de cet homme aimable, plus touchée du sentiment qui l'amenait vers moi et qui l'y retenait sans s'exprimer. Chaque jour je prenais plus en dégoût les mariages de convenance. Je ne souffrais plus qu'on m'en parlât. Lorsqu'un jour, mon frère, récemment arrivé de Londres, dit devant moi à ma mère que bien certainement M. de Lagarde ne venait pas ainsi chez nous sans intention, etcyi'vl tii-

lait savoir ce que l'on répondrait à une demande formelle, lorsqu'elle nous serait faite, j'en ressentis un trouble, une joie extrême, et que je ne confiai à personne.

Gomment celui qui me l'inspirait ne Ta-t-il pas devinée? Comment, dans l'espace de deux années que nous nous vîmes presque chaque jour, a-t-il pu ne pas sentir que la différence des âges disparaissait à mes yeux dans la ressemblance des goûts et des pensées? qu'à l'éclat de la jeunesse, qui brillait dans, d'autres yeux, je préférais sa mélancolie; à l'expansion bruyante des plus gais entretiens, sa gravité; aux hommages déclarés de mes hardis prétendants, soa assiduité craintive et, par-dessus tout, son silence?

Cependant les jours s'écoulaient et M. de Lagarde ne s'expliquait pas. Il n'osait, — c'est du moins ce que^ me dit plus tard l'amie pour laquelle il n'avait pas de secret, — tant il redoutait un refus qui lui eût commandé de s'éloigner. Il me voyait si jeune, je lui pa- ^ raissais si belle, et il me savait si recherchée, qu'il faisait sur lui-même, sur son âge, sur le déclin des ans,, des retours cruels. II hésitait; il s'enhardissait en venant vers nous; y était-il, il perdait aussitôt courage. Quand il me voyait au bal dans mes fraîches parures,, quand je faisais devant lui de ces longs projets qui ne comptent ni avec le temps, ni avec la maladie, ni avec la mort, il devenait tout à coup, pensif; il nous quit-

tait brusquement, lui si plein de courtoisie. Il s'excusait le lendemain, disant qu'il avait souffert de sa blessure et qu'il se sentait bien vieux... Il souriait alors d'un indéfinissable sourire, qui me pénétrait de tristesse.

Il parait que, dans ses perplexités, M. de Lagarde se confiait à une femme du monde, dont il avait été l'amant dans sa jeunesse et qui se flattait encore de le reprendre en ses lacs. Les visées de la marquise de ***, en cela très-semblable à la plupart des femmes parisiennes, plus ambitieuses que tendres ou scrupuleuses, c'étaient, en faisant épouser à M. de Lagarde l'une de ses filles, fort laide et insignifiante, de garder sur l'esprit d'un homme en faveur une influence utile. ^' , L'amour de M. de Lagarde pour moi, surtout si le mariage devait s'en suivre, dérangeait ces combinaisons. Aussi, en paraissant le conseiller selon son cœur, la marquise employa-t-elle tout ce qu'elle avait d'artifice à le jeter plus avant dans l'hésitation. Le voyaitelle résolu de faire sa demande, elle offrait" de s'en charger. Il acceptait, tout heureux d'échapper à l'embarras de cette démarche toujours différée ; alors, sous un prétexte, puis sous un autre, elle différait a son tour, elle inventait des délais plausibles, et finalement, pai quelque nouvelle perfidie, elle replongeait toutes choses dani^ l'incertitude.

Ce manège dura toute une saison.

D'autre part, ma mère, mon frère, la princesse de la Trémoïlle, toujours interrogée comme Toracle en ces occasions, Toncle Bethmann par correspondance, se consultaient. Le caractère et la situation de M. de Lagarde ne souffraient pas d'objections, mais la princesse le trouvait, chose grave I trop libéral. Quant à mes parents, ils eussent été contents d'une telle alliance, mais ils craignaient de me donner pour mari un hommedéjà trop atteint par Tâge et par la souffrance.

Les jours et les mois passaient ainsi. Nous étions au mois de juillet de Tannée 1825. Tous les ans, vers cette époque, le général de Lagarde se rendait aux eaux de Gastein pour sa blessure. Le jour de son départ approchait. Jamais je n'en avais ressenti une peine aussi vive.

Une après-midi, il vînt chez nous pour nous dire adieu : il partait le lendemain. J'ai su depuis que, en butte à de vives instances pour un mariage dans sa parenté, il avait pris à deux mains son courage et ré-r solu, à ce dernier moment, de s'expliquer enfin avec moi. Depuis. près d'une heure déjà M. de Lagarde était au salon avec ma mère, quand je me décidai d'y entrer. Il m'avait fallu du temps pour composer mon visage. Quand j'ouvris la porte du salon, M. de Lagarde était levé et prenait congé. Je m'avançai vers lui, et lui tendant la main : — Vous partez, lui dis-je, et les larmes me venaient aux yeux.

— Oui, je pars, répondit il, en attachant sur moi un long regard, et, comme je demeurais muette..... < je pars, reprit-il en appuyant sur les mots; et, d'une voix altérée, je pars.., à moins que vous ne m'ordonniez de rester. »

c Restez!... > Ce mot si court, ce mot qui décidait de toute mon existence, il vint, plus prompt que ta pensée, à ma lèvre, je Vj sentis vibrer et trembler... il y expira. Il s'y 'éteignit dans une incroyable défaillance de mon amour et de ma volonté...

Quelqu'un venait; M. de Lagarde sortit. Je rentrai dans ma chambre. J'entendis la voiture rouler sourdement sous la voûte, le marchepied s'abattre, la portière se refermer. Tout était dit. Je mis ma tète dans mes mains et je fondis en larmes.

Trois mois après, M. de Lagarde, cédant à des sollicitations de famille, épousait une de ses cousines à peine sortie de pension.

Lorsque nous nous revîmes dans le monde, nous ne nous parlâmes jamais du passé. M. de Lagarde ne vint pas chez moi après mon mariage. Il 7 eut toujours entre nous quelque chose d'à part : une nuance d'accueil et d'accent insaisissable pour les indifférents, mais infiniment douce et triste. Et chaque fois mon regret devenait plus intense par la connaissance que j'avais acquise du monde et de moi-même.

Avec quelle amertume, dans le long cours des ans,

je me suis accusée et repentie de n'avoir pas écouté la voix de. mon cœur I Avec quelle obstination, revenant sur le passé, j'at cherché à me représenter ce qu'eût été ma vie si j'avais eu le courage de ma tendresse, et si, mettant ma main dans la main de cet homme

aimant et bon, je lui avais dit : Restez ! restez près de

moi, restez avec moi, soyez mon ami, mon guide, mon

conseil et ma conscience, mon paternel époux!

Ah I combien il eût été facile à cette main prévoyante, si ferme et si douce, de me retenir avec elle dans les voies aplanies où le devoir s'appuie et s'abandonne aux secrets penchants du cœur i

Quel renouvellement indéfini de respects et de tendresses ma jeunesse eût puisé dans le commerce d'un homme en qui la grandeur et la bonté ne faisaient qu'un avec l'intelligence et le courage! Quelle animation de l'esprit à tout apprendre, quel repos du cœur à se sentir aimée, comprise toujours, d'une si pénétrante et indulgente amitié I Quel bonheur de rendre plus douce à cette âme virile l'acceptation des peines de la vie l' Quelle joie à démentir les prévisions de la commune sagesse! Quel orgueil dans un bonheur si haut!...

Je n'étais pas appelée à une telle destinée. Je ne devais connaître le repos qu'à l'autre bout de la vie. Il me fallait chercher, douter, lutter, souffrir, être iZ2i5érâblement déchirée, dans toutes les fibres de mon

cœur; inquiétée, déconcertée, dans toutes les aspirations de mon esprit; trouver enfin la paix, mais la paix Jes solitudes, la tardive sagesse qui croît sur les tombeaux, comme le lierre sans parfum, au fruit inutile I

Mon chagrin. — Comment on essaie de, me distraire. — Le chapeau de paille d'Italie. — Les mosaïques de Rome. — Le bois de Boulogne d'autrefois et d'aujourd'hui. — Le roman anglais.

Le vide que fit dans mon existence Tabsence du comte de Lagarde, le cliagrin que je ressentis à l'annonce de son mariage, les projets insensés que je formai pour rompre une union dont je ne pouvais supporter l'idée, causèrent au dedans de moi de grands ravages. Par un mélange de fierté et de timidité qui m'a privée dans mes plus violents chagrins du soulagement que les âmes tendres trouvent à s'épancher, je n'ouvris mon cœur à personne, ni à ma mère, ni à mon frère^ nia mes jeunes amies ^ En revanche, je

1. Que de fois ne me siiis-jepas appUqué dans mes chagrins silencieux ce mot du poète : « J'ai un ami, mais ma peine n'a pas d'ami. »

me plongeai avec une sorte de frénésie dans mes lectares romanesques : Werther, René^ Adolphe^ Manfred, Faust, qui, en exaltant ma sensibilité, m'inoculaient un poétique et maladif dégoût de la vie.

Autour de moi on s'inquiétait. Ma mère consultait les médecins; ceux-ci conseillaient de me distraire; on en multipliait les occasions. Comme j'avais le goût des élégances, on me prodiguait les présents. A chacun de ses voyages, mon frère me rapportait des pays lointains quelque objet curieux : de Berlin des parures en fer travaillé à jour, qui, sur la peau satinée d'une blonde de dix-huit ans, ne laissaient pas de produire un assez joli contraste; de Lisbonne, des ouvrages en plumes faits selon l'antique art plumaire — arte plumaria — d'oiseaux venus du Brésil. Du congrès de Vérone, où il avait suivi M. de Chateaubriand, il m'envoya un de ces beaux chapeaux en paille que tissent, sur les bords del'Arno, les jeunes contadines et qui étaient tenus pour choses fort rares alors à Paris. Celui-ci fit sensation ; il n'avait pas coûté moins de cinq cents francs; c'était une merveille de finesse et de souplesse. Une autre fois je recevais de Rome un bracelet en mosaïque dont les médaillons représentaient le Colysée, le Panthéon, le Château Saint- Ange, etc. Ce fut une première image et peut-être un premier désir inconscient de cette Italie que je devais tant aimer.

Outre la distraction que Ton cherchait pour moi dans les bals et les parures, les médecins ayant conseillé le grand air, on me menait souvent en promenade au bois de Boulogne.

J'ai quelque peine aujourd'hui, tanl il est changé dans son aspect pittoresque, et, si l'on peut ainsi dire, dans sa physionomie morale, à me remettre devant les yeux ce qu'était alors ce 6ow, et quelle place il occupait dans la vie parisienne.

On y arrivait par la grande route postale, en tout temps boueuse ou poudreuse. Il était clos de murs , coupé à angles droits d'allées monotones qui se croisaient dans des taillis d'arbres rabougris, dans d'arides clairières, où naguère campaient les alliés.

On n'y avait ouvert aucune perspective. Il n'offrait d'autre point de ralliement que la mare à^Auteuil, çù coassaient, dans une eau stagnante, sous l'immobile tapis d'une végétation visqueuse, d'innombrables et insupportables grenouilles.

Ce bois paraissait si loin, si loin de Paris, le chemin en était si long, si maussade, qu'on y allait rarement; c'était une affaire d'État. Sauf les jours de Longchampy le vendredi saint surtout, où l'on s'y faisait voir dans un nouvel équipage, les cochers de bonne maison regimbaient contre une telle corvée. Ils prétextaient d'un accident subit: un cheval qui boitait, sans qu'on sût du tout comment; un harnais

qui venait de rompre. Ce lieu était réputé sauvage, on y associait, comme si Ton fût encore aux temps des ménestrels, des images de guets-apens, d'assassinats.

Inaccessible à la petite bourgeoisie pédestre et aux gens de métier, à cause de son extrême distance, il appartenait exclusivement à l'aristocratie, mais à l'aristocratie malade, envieillie, endolorie, qui s'en venait traîner ses maux et ses ennuis dans ce pitoyable désert.

Aujourd'hui — 1868 — , comme par le sifflet du machiniste, tout est changé. Le bois s'est rapproché, s'est ouvert de toutes parts en d'agréables accès. Il a jeté bas ses murailles grises; il a doré ses grilles et logé ses gardiens en de plaisants pavillons. Par de secrets artifices, il a étendu ses horizons ; le Mont-Valérien, la Muette, les collines de Meudon, le cours du fleuve, des cascades, des lacs, de vastes pelouses semées de corbeilles de fleurs, des villas^ des chalets^ des fa^ briques de toutes sortes, varient à chaque pas le décor. Des gondoles sur les lacs, des cafés dans les chalets, des courses sur le turf, des revues sur les pelouses, des jeux, des concerts y attirent perpétuellement la foule des désoeuvrés. Dans les allées élargies, bien sablées, bien arrosées, autour des grands lacs, se croisenC, aux heures de la fashioUy quatre ou cinq rangs d'équipages : phaétonSy victoriaSy calèches, paniers, huit-ressorts. Les dames du high-life, comme on les ap-

PUEMIÈRES ANNÉES (1806-1827). 2il

pelle, et les demoiselles galantes avec qui il leur plaît de se confondre, descendent là par caprice et balaient le sol de leurs froufrous traînants. Dans les contre-allées, passent rapides, le cigare en bouche, des cavaliers et, cravache levée, des cavalières dont les éclats de voix, les rires bruyants, les propos, mêlés de toutes les langues, de toutes les argots de TEurope, étonnent la feuillée. Anglais par son turf, italien par son corso, allemand par ses musiques, hollandais par ses patins^ chinois par ses lanternes, français par ses demoiselles et ses gendarmes, le bois de Boulogne, autrefois infréquenté, silencieux, que traversaient deux fois Tan, dans leur berline fermée, sans escorte, le plus modeste ménage royal qui fut jamais, est à cette heure le retentissant rendez-vous des vanités, des effronteries du pêle-mêle cosmopolite. Il offre au moraliste, concentré sur un point très-apparent, l'image du changement complet, ailleurs moins sensible, des goûts, des bienséances, des mœurs de la société française sous le régime impérial.

Tout s'y est agrandi, enrichi, embelli, je Taccorde ; tout y a pris les dehors riants des plaisirs faciles. Mais je ne sais quoi de malsain, de vulgaire, se décèle sous ces brillants dehors. Un air d'insolence, une allure de parvenu, y blesse le goût. Notre physionomie nationale s'y est effacée sous l'ostentation des vices cosmopolites. Et parfois l'esprit cha-

2i2 MES SOUVENIRS.

grin, en regardant ces merveilles d'un luxe inouï, se demande si partout le progrès, dans ses résultats imprévus, n'aura pas, comme au bois, détérioré ce qu'il a paru embellir, et si, tout en multipliant nos jouissances, il n'aura pas altéré, abaissé, dépravé en nous la faculté de jouir.

Dans le même temps que ma mère me prodiguait les distractions extérieures, j'en trouvais une dans mon propre esprit qui lui allait mieux. Depuis le départ du comte de Lagarde, la lecture était la seule chose qui , suppléât pour moi en quelque manière à l'intérêt de son entretien. Aussi avait-on peine à m'arracher à mes livres. Ce que mon frère me racontait de l'Angleterre m'avait rendue curieuse de littérature anglaise. Je connaissais, dans la traduction allemande, les principales tragédies de Shakspeare, je lisais en français Wal ter-Scott, Thomas Moore et lord Byron. v

Mais déjà, sans aucune étude des langues comparées, je sentais d'instinct qu'un grand écrivain tra-*'^ duit perdait la saveur de son génie, et, comme il m'est arrivé plus tard d'apprendre l'italien uniquement pour lire dans l'original la Divine Comédie, le latin pour les Annales et les Histoires, je souhaitais maintenant d'apprendre l'anglais afin d'aborder sans intermédiaire mes héros de prédilection : Manfred et Child-Harold.

On me donna une maîtresse d'anglais, — miss James

— fraîchement débarcpiée d'Irlande, sans esprit, sans aucune instruction, mais d'autant plus pédante et sentencieuse ^ Bientôt, rebutée par l'insipidité de ses leçons, pour y mettre, en dépit d'elle, quelque mouvement, je proposai à mon amie Lucile, qui avait commencé l'étude de l'anglais en même temps que moi, d'écrire à nous deux un roman par lettres. J'en dressai très-sommairement le plan, laissant beaucoup à la fantaisie, ou plutôt au vocabulaire très-restreint qui nous commandait entièrement '.

Je voudrais retrouver ce roman, humble gage d'une vocation littéraire très-inconsciénte alors; premier pas dans l'obscur sentier où mon esprit devait reconnaître un jour ce qui serait pour lui la diritta via.

1. Au bout de trois mois de leçons, lorsqu^en sa préseuce on me demandait si je parlais Tanglais : Do you speak english? miss James, n'attendant pas ma réponse, crainte sans doute de ma sincérité qui eût confondu son professorat, disait invariablement de son ton le plus solennel : She could if she would, but she won't ; cela nous faisait beaucoup rire,mon frère et moi.

2. Goethe, dans ses Mémoires que je ne connaissais pas alors, raconte quelque cho^e de très-semblable. Pour apprendre à écrire en différentes langues, sans s'astreiadre à l'étude de la grammaire qu'il haïssait, il imagina le plan d'un roman où six ou sept frères et sœurs, séparés les uns des autres, correspondaient celui-ci en grecj l'autre en latin, d'autres en aUemaud, en italien, en français, en anglais.

XYir

Alon mariage.

Mais ni le roman anglais, ni le bal, ni les distrac- J tions qu'on multipliait autour de moi ne changeaient^ au fond ma disposition d'esprit. Les propositions de mariage, les entrevues continuaient et me devenaient tout à fait insupportables.

Un jour, je ne saurais trop dire par quelle suite de réflexions, j'en vins, à part moi, à la résolution bien arrêtée d'y mettre fin. Je fus trouver ma mère, et lui exprimant la répugnance extrême que j'éprouvais poui le çôle qui m'était assigné dans les préliminaires d'un acte où je ne voyais autre chose que l'accomplisse- * ment nécessaire, mais indifférent, d'un devoir, je la conjurai, à la première demande qui lui serait faite, de se concerter avec mon fière, puis de dire oui ou

non sans m'en parler, promettant de ratifier ce oui prononcé par deux personnes d'un jugement sûr et que je reconnaissais, en toute manière, infiniment supérieur au mien.

Ma mère, tout en blâmant ce parti pris, trop absolu, disait-elle, n'en était pas, au fond, trop mécontente. De son côté, mon frère était d'avis que j'arrivais à l'âge où il est sage de marier les jeunes filles. Ma pâleur et ma mélancolie semblaient lui donner raison.

Mon amie Esther était à la veille de se marier, Fanny était depuis six mois comtesse de Montault, et toutes deux paraissaient s'accommoder très-bien de ce changement d'état. Chaque fois que j'allais à confesse, l'abbé Gallard, après m'avoir donné sa bénédiction, ne manquait jamais d'ajouter : c J'espère bien, mon en faut, vous bénir à l'autel avant qu'il soit peu. »

Et voici qu'à point nommé, le prince et la princesse de la Trémoïlle, qui jamais ne convenaient sur rien, se mettaient d'accord pour proposer à ma mère une al liance qui, à leurs yeux, était la plus souhaitable du monde.

Issu d'une des plus anciennes maisons de France, alliée aux maisons de Castellane, de Sabran, de Forbîn-Janson, de Simiane, etc., et qui avait exercé des droits souverains, le comte Charles d'Agoult, colonel de cavalerie, aide de camp du général Latour-Maubourg, neveu du vicomte d'Agoult chevalier des or-

dres du roi, premier écuyer de madame la Dauphine, demandait ma main.

Il n'avait pas une fortune égale à la mienne ; mais, vaillant soldat, signalé dans toute Tannée pour sa brillante bravoure, proche parent de la plus intime amie de la future reine de France, il ne pouvait manquer d'obtenir un avancement rapide, avec quelque charge de cour, qui compenseraient par de beaux traitements ce qui manquait à son patrimoine. C'était à tous égards une grande alliance. Toutes informations prises, ma mère en agréa la proposition. Mon frère absent — il était secrétaire d'ambassade à Londres auprès de M. de Polignac — y donna par lettre son assentiment. Mon confesseur m'exhortait à entrer dans une famille s) chrétienne et si bien en cour.

Deux fois rompues sur des malentendus dans les évaluations de fortune, les négociations furent deux fois renouées par l'intervention efficace du prince de la Trémoïlle.

On a vu comment j'avais à l'avance résolu d'accepter le premier projet qui conviendrait à ma mère. Je ne revins pas sur ce que j'avais dit. Tout se passa selon les bienséances du monde et de la cour, à laquelle j'allais appartenir. Le roi Charles X, Louis-Antoine dauphin, Marie-Thérèse dauphine de France, Marie- Caroline duchesse de Berry, Louis-Philippe d'Orléans, Marie-Amélie, mademoiselle d'Orléans, qu'on devait

248 MES SOUYEiNIRS.

appeler, à la cour de son frère devenu roi, madame Adélaïde, signèrent à mon contrat. Le 16 mai. 1827, à midi, en Téglise de l'Assomption, Tabbé Gallard, curé de la paroisse de la Madeleine, vicaire général du diocèse, me donna en présence d'une nombreuse et illustre assistance la bénédiction nuptiale.

FIN DE LA PttEMIERE PARTIS

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