DEUXIÈME PARTIE
La société du faubourg Saint -Germain*
Au moment où j'entrais dans le monde, la bonne compagnie parisienne se divisait en trois parties principales, dont chacune prenait son nom du quartier qu'elle habitait de préférence : le faubourg Saint-Germain, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d'Antin. Ce rapprochement, dans un même quartier, des personnes qui se fréquentaient* ce voisinage de fait, qui devenait aisément voisinage d'esprit, était extrêmement favorable à la sociabilité ; on s'en aperçoit aujourd'hui . qu'il a cessé d'exister. Avec l'éloignement des demeures, on a vu se produire la froideur des relations;
ce n'en est pas la seule cause^ il s'en faut bien, mais ce n'en est pas non plus une des causes moindres.
Les deux premières sociétés, le faubourg Saint- Germain et le faubourg Saint-Honoré, séparées seulement par des nuances d'opinions ou par des situations plus ou moins variable^, se rencontraient, se mêlaient aisément. Elles ne voyaient la troisième, formée de gens nouveaux, enrichis dans les affaires, qu'aux rares occasions des fêtes officielles ^
J'appartenais, comme on l'a vu, par mon père, à la partie la plus exclusive, la plus pure, en ses opinions comme en ses traditions, du faubourg Saint-Geriuain. L'émigration, la Vendée, le pavillon Marsan^ la Congrégation, le Bord de Veau^ tous les défenseurs de Vauiel et du tràne^ tous les fervents du Vive le roi
i. Une anecdote de ma vie mondaine montrera comment Topinion séparait alors ces deux sociétés. Dans an bal qui se donnait à Francfort, chez mon oncle Bethmann, en 1815, quelques dames allemandes, comparant, à la contredanse, une jeune française, mademoiselle Lambert et moi, demandèrent à un aecrétaire de notre ambassade laquelle, selon lui, dansait avec le plus de gr&ce. « Elles dansent toutes deux à merveille, répondit le galant diplomate (M. Denys Benoist, aujourd'hui M. le comte Benoist d'Âzy), l'une, comme au faubourg Saint- Germain, l'autre, comme à la Ghaussée-d'Àntin. » Le mot fut trouvé joU, répété, bientôt altéré. Lorsqu'il revint à son auteur, on lui faisait dire que mademoiseUe de Flavigny dansait comme au faubourg Saint-Antoine, Les bons Allemands n'y entendaient pas maUce; mais, pour nous . autres Français, queUe énormitél
LE MONDE, LA COUR ET LES SALONS (1827-49). 2o7
quand même y toutes les coteries de l'ultra- royalisme s'y donnaient la main ^
La vieille aristocratie de la cour, de la ville, de la province, qui faisait le fond de cette noble compagnie, admettait bien dans ses salons, par haute faveur, quelques hommes récents, mais seulement ceux qu'un grand zèle, de grands talents ou des circonstances heureuses, avaient mis à même de servir efficacement la cause, des Bourbons, et toujours avec une nuance d'accueil. Les habitudes de ce monde par excellence, qui ne voulait connaître et compter que lui seul dans la nation, étaient d'une régularité parfaite: six mois dans les châteaux, six mois à Paris; le bal en carnaval, le concert et le sermon en carême, les mariages après Pâques ; le théâtre fort peu, le voyage jamais *, les cartes à jouer en tout temps, tel était l'ordre invariable des occupations et des plaisirs. Tout le monde^ comme on disait alors, en parlant de soi et des siens, faisait comme tout le monde. Mais tout le monde j il faut le dire, s'accordait dans une manière d'être aussi simple qu'elle était noble. Tout avait grand air el bonne façon dans ces châteaux antiques, dans ces vieux
i. Les lecteurs qui ue se rappeUeraieut pas le sens de ces dénominations en trouveront Timpression très-yive dans le Tolume de Polémique des Œuvres complètes de Chateaubriand,
2. On avait encore un peu ropinion de madame de Sévigné, lorsqu'elle écrit à sa fiUe : « Une femme ne doit point remuer ses os, à moins que d'être ambassadrice, »
hôtels, OÙ la présence des ancêtres, le culte des souvenirs, le maintien des habitudes solennelles ou familières, entretenaient de génération en génération' je ne sais quelle gravité douce, je ne sais quelle- naturelle fierté qu'on n'abordait pas sans respect. Dans cette société, la plus illustre du monde, comme on se connaissait avant môme de s'être vu, dès leberceau, on pourrait dire dès avant la naissance, par alliances, par récits nourriciers, par tout un cousinage historique qu'il n'était pas permis d'ignorer ou de négliger; comme on recevait même nourriture d'esprit, aux pages, aux écoles militaires, au régiment, dans les ambassades et môme dans l'Église: égalité entre soi, fi ère obéissance aux princes, largesses aux pauvres, confiance en Dieu et en la fortune de la France, on apportait, dans le commerce du monde, une aisance parfaite, une sécurité, une ouverture de physionomie, une cordialité d'accueil et d'accent que je n'ai plus jamais renijontrées ailleurs. Il régnait dans les demeures de ces grands seigneurs d'autrefois une certaine magnificence, mais tempérée, par un air de vétusté et d'habitude qui lui ôtait toute apparence de faste. Les repas étaient longs, nombreux, substantiels, mais sans grands apprêts. Le maître de la maison servait luimême; il tranchait, il découpait avec coquetterie et bonhomie. On offrait à ses convives le poisson de ses étangs, le gibier de ses forêts; on leur versait abon-
damment les vins vieux des ancêtres. Au dessert, la chanson gaillarde; ni gêne, ni piaiTe; rien jamais de gourmé, de crête, d'infatué, dans ces réunions de gentilshommes où personne n'avait ni vouloir ni pouvoir, comme il arrive en nos assemblées de parvenue, de se donner pour autre qu'il n'était, de paraître ce que ne l'avait pas fait sa naissance. Là aussi, contrairement à la vanité bourgeoise, les titres, les charges, les emplois, tous les accidents de la fortune ne comptaient guère, et l'on ne s'y réglait aucunement pour accroître ou diminuer l'honneur de l'accueil. Les femmes, on ne l'ignore pas, recevaient dans cette société d'origine chevaleresque des hommages fervents et constants. Jeunes, elles y régnaient par la beauté; Vieilles, elles commandaient au nom de l'expérience ; elles gardaient la préséance au foyer, le privilège de tout dire, le droit d* asile et de grâce ; elles décidaient souverainement de l'opinion dans leâ délicatesses de la bienséance et dans les délicatesses de l'honneur. De leur accueil dépendait le plus souvent la faveur dans le monde et l'avancement à la cour des jeunes gentilshommes.
La coquetterie et la galanterie ne cessaient à aucun âge dans les relations des deux sexes. En amour comme en amitié, les liens étaient souples, légers; ils rompaient rarement ; la vieillesse venue, on les trouvait d'ordinaire resserrés plutôt que relâchés par l'action du temps et de l'habitude. Le temps et l'habitude don-
naientàla bonne compagnie, que j*ai vue si brillante encQre dans ma jeunesse, une perfection-d'intimité et aussi une puissance d'opinion que les sociétés nouvelles et mobiles ne sauraient atteindre. Il s'y produisait, dans une fréquentation à la fois libre et discrète, des nuances d'expression d'une délicatesse infinie. Il y régnait, entre personnes de condition et d'éducation entièrement semblables, un sous-entendu gracieux, une convention facile, observée de tous sans effort, qui prévenait la dispute, écartait l'importunité, détournait ou palliait les fâcheux discours. Il en résultait, sans doute, quelque chose de peu accentué et de trop semblable qui tournait aisément à la monotonie, mais pourtant les salons, les châteaux, les familles avaient chacun sa physionomie propre et sa manière d'être distincte. Je choisirai dans les différents groupes du faubourg Saint-Germain les personnes que j'ai le mieux connues, ou celles qui, tout en ne faisant que passer devait mes yeux, m'ont laissé l'impression la plus vive, afin de donner l'aspect général de ce monde évanoui.
Les princes de la maison de Bourbon. — Louis XYIIL — Charles X. — La présentation à la cour. — Madame la daaphine. — Les soirées intimes de la famille royale. — Le duc et la duchesse de Berry. — Le Palais-Royal. — Le duc de Chartres et le comte Walewski.
A tout seigneur, tout honneur I Je parlerai en premier lieu du roi ^t des princes, qui, sans dominer Topinion, avaient néanmoins dans les préoccupations du grand monde une part considérable.
On se gênait fort peu, dans la société du faubourg Saint-Germain, pour critiquer les princes. Quand on avait fait son devoir de gentilhomme, en leur offrant ses biens et son épée, on se tenait pour quitte envers eux; on ne se faisait pas scrupule de dire tout haut ce qu'on avait à reprendre dans leurs personnes.
La noblesse émigrée, ruinée, décimée par la révolu-
tion, trouvait ses princes ingrats. Le milliard d'indemnité qu'on lui faisait espérer sous le règne de Louis XVni, qu'on lui donna sous le règne suivant, les grandes charges rétablies pour elle, n'apaisaient que le plus gros des colères. Il restait mille pointes d'aigreur, un vif déplaisir de la Charte, avec le plus railleur dédain de la politique nouvelle qui accueillait les parvenus, oubliait le passé, cherchait les compromis, prétendait enfin réconcilier des gens irréconciliables. Vainement le roi Louis XVni avait-il essayé, par de nombreuses faiblesses, de désarmer les royalistes. Un prince philosophe, un prince lettré, assis, quelque peu anglais, non hostile aux parlements, comprenant tout, se faisant expliquer tout, se faisant à tout, n'était guère le fait d'une noblesse orgueilleuse, qui ne voulait connaître que le cheval et l'épée, les droits de la race et les privilèges du sang* On ne pouvait contester à Louis XVIII les dons de l'esprit; on ne pouvait méconnaître dans son caractère une certaine grandeur royale; on s'attaqua aux prétendus vices de son cœur; on railla ses favoris et ses favorites. Les caricatures, les anecdotes, les persiflages, les sar casmes contre le roi infirme et libéral, couraient les salons. On n'y cachait pas du tout l'impatience d'un nouveau règne. Cependant les profonds respects dynastiques dont la famille royale entourait son chef, l'étiquette rétablie au château, plus que tout cela, la
dignité tranquille qui se lisait au front de Louis XVin, ôtaient, dès qu'il paraissait en public, malgré sa fâcheuse impotence et la bizarrerie de son accoutremerit, toute possibilité, toute envie de le trouver ridicule.
Je vis Louis XVIII deux fois, en deux occasiofis solennelles. Une première fois d'assez loin, à son balcon, où il assistait, le 2 décembre 1823, entouré des princes et des princesses, à rentrée triomphale dans le jardin des Tuileries de monseigneur le duc d'Angouléme et des régiments de la garde, qui revenaient victorieux de la campagne d'Eèpagne ; une autre fois le 23 mars de Tannée suivante, à l'ouverture de la session qui devait être la dernière de son règne.
La cérémonie se faisait en grand appareil, au Louvre, dans la salle des gardes, en présence de toute la cour. Il y avait des places réservées aux dames présentées; d'autres plus en arrière, où étaient admises les personnes non reçues au château. Le spectacle était pour moi tout nouveau. Il fut très-grave. Le vieux roi — il avait alors près de soixante-dix ans, — vêtu selon sa coutume du frac en drap bleu orné de deux épaulettes d'or, couvert des plaques de ses ordres^ la chevelure poudrée, renfermée derrière la nuque dans un ruban de soie noire, le chapeau relevé, à trois cornes, Tépée au côté, ses jambes enflées enveloppées de larges guêtres en velours cramoisi, entra, roulé par ses pages, dans son fauteuil, entouré
des princes et des grands db sa maison. L'œil d'un Holbein aurait vu, appuyées sur le dossier de pourpre du siège royal, les mains pâles de la Mort, officieuses et perfides. Louis XVIII n'avait plus que peu de mois à vivre. Il le savait. Atteint de cette somnolence sénile qui annonçait aux médecins sa fin prochaine, observateur impassible des progrès de la gangrène qui rongeait ses os ramollis et ses chairs paralysées, le roi, lorsqu'il 'se montrait encore en public, n'avait plus qu'un souci : maintenir dans sa personne affaissée la majesté royale. Par un effort inouï de sa volonté, Louis XVIII, relevant sa belle tête bourbonnienne que la pesanteur du sommeil faisait, malgré lui retomber, prononça le discours solennel, dont les phrases, commencées d'une voix vibrante encore, s'achevaient inarticulées dans un pénible et confus murmure.
Le comte d'Artois, debout près de son frère, jetait de loin à loin sur l'assemblée un regard vague ; il souriait, comme par habitude de courtoisie, d'un sourire plus vague encore. A ses côtés, le duc d'Angouléme, le héros du Trocadéro, selon le langage des gazettes, embarrassé de sa gloire et de sa contenance, La duchesse d'Angouléme, en costume de cour, droite et raide. La. duchesse de Berry, gracieuse dans sa gaucherie enfantine, tout affairée à ses dentelles, à ses plumes, à ses colliers, occupée, sans y parvenir, à se composer un maintien. Les ministres derrière le roi.
Tout en avant, le président du conseil, M. de ^ Villèle, chétif, timide et de peu de mine; le vicomte de Chateaubriand, ennuyé là comme ailleurs, et promenant, sur la foule comme sur le désert, son grand œil superbe. Les officiers de la couronne remplissaient le fond de la scène; tout autour, une rangée de gardes du corps, dans leurs brillants uniformes, en formaient la perspective.
Le discours de Louis XYIII annonçait des changements à la Charte, qui devaient, faisait-on dire à son auteur, en consolider rétablissement. Le roi signifiait aux députés qu'un projet de loi leur serait présenté pour substituer au renouvellement annuel,, par cinquième, de la chambre, le renouvellement intégral, ou ce qu'on appelait dans le langage parlementaire du temps la septennalité. Je ne savais guère alors ce qu'on pouvait vouloir dire par là, mais je n'entendis pas sans émotion ce vieillard royal, dont la voix mourante commandait à une si grande et si noble assemblée un suprême silence.
L'année suivante, 1824, je portais le deuil de Louis XVni, deuil de père, disai^on, et qu'on devait garder pendant une année entière. Mais après les obsèques, quand le cercueil du feu roi fut descendu au caveau de ses ancêtres, et que, au bruit du canon, le roi d'armes eut proclamé, dans la basilique de Saint- Denis, Charles, dixième du nom, par la grâce de Dieu^
très-chrétien, très-auguste, très-puissant roi de France et de Navarre, on tempéra les signes trop lugubres du regret public.
Les fêtes de la saison n^n furent point attristées. On jeta, à l'espagnole, par imitation peut-être de» dames andalouses dont nos héros du Troeadéro celé* braient les grâces piquantes sous la noire mantille , des bouquets de roses sur le crêpe et la gaze de nos robes de deuil et de bal ; et cet aspect inaccoutumé des quadrilles, ce mélange de deux couleurs emblématiques de la plus grande tristesse et de la plus grande joie en parut un agrément.
Ce fut à son entrée dans Paris, au retour du sacre — 6 juin 1825 — dans sa vaste voiture d'or et de cristal, traînée de huit chevaux blancs empanachés^ que je vis Charles X pour la première fois. L'année suivante, je le vis encore dans une procession du grand jubilé — 3 mai 1826. — Il était cette fois vêtu de violet, en signe de deuil, non plus pour la mort de Louis XVIII, mais en commémoration de la mort de Louis XVI. Il se rendait à la place de la Concorde pour y poser la première pierre d'un monument expiatoire, voté par la chambre introuvable^ d'après le vœu exprimé par le maréchal Soult, à la mémoire du rot martyr^ sur le lieu même de son Xîxécution.
Dans l'année 1828, après mon mariage, je fus présentée à la cour. A. partir de ce moment jusqu'à la
révolution de juillet, je vis assez souvent le roi, soit aux réceptions, soit aux: bals ou aux spectacles du château, soit dans les soirées intimes de la Dauphine. Les habitudes et l'étiquette de la maison de Bourbon ayant aujourd'hui une sorte d'intérêt historique, je dirai ce que j'en ai vu.
L'usage voulait alors que les nouvelles mariées fussent, à leur entrée dans le monde, présentées en cérémonie au roi et aux princes. On était pour cette présentation assistée de deux marraines^ choisies parmi les parentes les plus proches ou les plus considérables. Comme le cérémonial était compliqué, on prenait, pour s'y préparer, des leçons spéciales du maître à danser delà cour, M. Abraham. C'était lui qu'on avait appelé aux Tuileries, dans les premiers jours de la Restauration, quand la duchesse d'Angouléme s'occupa de rechercher l'ancienne étiquette; c'était lui encore qui avait été chargé d'enseigner à la vive Napolitaine qui venait épouser le duc de Berry les lenteurs de la révérence, l'art de tenir les pieds en dehors, et les autres éléments des grâces françaises. Seul, après plus d'un quart de siècle d'émigrations, de prisons, de désastres, M. Abraham, les avait retrouvées intactes dans sa mémoire. Seul, il pouvait professer le beau maintien traditionnel. Selon la coutume, M. Abraham, en jabot de dentelle et en manchettes, me donna trois répétitions de la révérence au
roi. Il n'en fallait pas moins pour s'accoutunïer à manœuvrer le long manteau de cour, dans des marches et contre-marches où jamais on ne devait tourner le dos à Sa Majesté. Il fallait apprendre à donner lestement, sans qu'il y parût, de petits coups de pied, à lancer de petites ruades à la lourde queue traînante, à dësentortiller ses plis confus, à l'étaler largement et bellement aux yeux, sur les tapis. Il fallait aussi se mettre bien en mémoire les trois inclinations profondes, à espace égal, qui se devaient faire avant d'arriver au roi ; la première, tout à l'entrée de la gale-^ rie à l'extrémité de laquelle il se tenait, entouré de ses gentilshommes ; la seconde, au tiers du chemin que l'on faisait vers lui, après une dizaine de pas, graves et mesurés; la troisième, après dix autres pas encore, en présence de Sa Majesté, qui, de son côté, s'était avancée de quelques pas à la rencontre des dames. Enfin, congédiée d'un signe gracieux, on avait à opérer une retraite extrêmement difficile, un mouvement en diagonale, au moyen duquel, en présentant toujours le front au roi, on devait gagner la porte de sortie, qui se trouvait un peu de côté, dans le fond, à l'extrémité opposée à celle par où l'on était entrée. Il y avait là, avec les préoccupations et l'émotion inséparables d'un tel début, si l'on manquait de présence d'esprit, des occasions d'accidents, ou tout au moins de gaucheries, les plus fâcheux du monde.
Les histoires de ces accidents ornaient la mémoire des gens de cour; on ne manquait pas de les raconter à la future présentée^ ce qui achevait, comme on peut croire, de porter le trouble dans son âme et dans son maintien.
La journée qui précédait la présentation — elle se faisait le soir — appartenait aux faiseuses et aux habilleuses, au conseil en permanence des marraines expérimentées. Mes deux marraines étaient la vicomtesse d'Agoult, tante de mon mari, dame d'atours ' de madame la Dauphine et la duchesse de Montmorency-Matignon. Mon habit de cour était entièrement blanc. Il se composait d'une robe en tulle lamé, tout enguirlandée de fleurs en haut relief d'argent, et d'un manteau en velours épingle, d'un ton plus mat, également brodé d'argent: le tout, couleur de la lune, comme la robe de Peau d'ânes à ce que je prétendais. Ma coiffure, haute et roide, selon la mode du temps et le goût de la Dauphine, était formée de plusieurs bouches ou coques de cheveux énormes, très-avancées sur le devant de 'la tête, et d'où retombaient en arrière de riches barbes en blondes. Ces coques étaient surmontées d'un panache de plumes d'autruche. Sur le front, que cachaient en partie deux touffes symétriques de cheveux frisés, reposaient lourdement, en manière de diadème-, des fleurs et des épis en diamants. Je portais à mon cou un collier d'émeraudes
d*où pendaient d'immenses poires entourées de brillants, dont on disait qu'elles surpassaient en grosseur et en éclat la parure, très-vantée à la cour, de madame la duchesse d'Orléans. Un éventail taillé à jour dans la nacre et l'or, un mouchoir garni de vieilles dentelles très-précieuses que le vicomte d'Agoult avait détachées pour moi de son grand costume de Tordre du Saint-Esprit, une couche de fard sur les joues complétaient mon ajustement et le faisaient tel qu'il devait être pour satisfaire à l'étiquette de la cour du roi Charles X.
Par une spéciale faveur, pour les amis dévoués de son long exil — le vicomte et la vicomtesse d'Agoult n'avaient jamais quitté madame Royale — la Dauphine avait exprimé le gracieux désir de voir, dans son particulier et avant qu'elle parût devant le roi, la nouvelle présentée. En conséquence, nous nous rendîmes dans les petits appartements de la fille de Louis XVI quelques minutes avant l'heure indiquée pour la réception royale. A peine étions-nous dans le salon affecté à la dame d'atours, que la porte s'oiivre. Venant droit à moi, la Dauphine me regarde des pieds à la tête, puis, son examen fait, se tourpant brusquement vers la vicomtesse d'Agoult : t Elle n'a pas assez de rouge, » dit-elle d'un ton tranchant ; et, sans un mot de plus, elle regagne la porte comme elle était venue, avec une raçidité foudroyante, t Comment
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n'avais-je pas vu cela? » dit la vicomtesse en me regardant à son tour, sans montrer le moindre étonne? ment du singulier accueil de sa princesse. Mais que faire? il n'y avait point de remède ; on venait nous avertir que les appartements du roi s'ouvraient.
A cinq minutes de là, la vicomtesse, la duchesse de Montmorency- et moi, toutes trois en ligne, nous faisions notre triple, profonde et lente révérence à la Majesté du roi Charles X.
Le spectacle devait être pompeux, de ces trois grandes dames en gala, s'avançant à pas comptés dans cette galerie resplendissante, vers un groupe de grands seigneurs tout chamarrés d'or, qui faisaient cortège au plus grand seigneur entre tous, à Charles de Bourbon, par la grâce de Dieu et de ses ancêtres, trèsauguste et très-puissant roi de France et de Navarre.
Charles X, bien qu'il eût alors soixante-dix ans, gardait encore un certain air de jeunesse, avec ce ;> ne sais quoi indéfinissable du gentilhomme français, lorsqu'il a été très-aimé des femmes. Sa taille était mince, souple, élancée. Ni dans l'ovale maigre et allongé de son visage, ni dans son front fuyant, ni dans son regard indécis, ni môme dans ses cheveux blancs, il n'y avait de beauté ou d'autorité véritables ; mais l'ensemble de tout cela paraissait noble et gracieux.
On vantait beaucoup aux Tuileries l'affabilité de la parole royale. On répétait des mots du roi. Les avait-
il jamais dits? Il se pourrait "bien qu'il en ait été de tous comme de ce fameux français de plus, inventé pour le Moniteur par le prince de Talleyrand ou M. Beugnot. Quoi qu'il en soit, quand je fus en sa présence, le roi voulut être, il fut en réalité très-aimable. S'adressant à mes deux marraines, dans l'intention visible d'épargner ma timidité, il tint siir moi, devant moi, mille propos flatteurs, et nous retint beaucoup plus longtemps qu'il n'avait coutume de le faire dans ces fatigantes réceptions où il ne s'asseyait pas. Depuis lors, je retournai régulièrement au château, et toujours Charles X se rappela, avec cette mémoire des petites choses qui sied si bien aux personnes que l'on suppose occupées des grandes, mon visage, mon nom, mes circonstances. Aux petites soirées de la Dauphine, il semblait aussi vouloir me distinguer; mais, sans qu'il y eût de sa part ni raideur, ni hauteur aucune, la stérilité de son esprit suffisait à rendre très-insignifiants les rapports qu'il essayait d'établir. Ces soirées de la Dauphine n'étaient pas d'ailleurs un lieu propice aux conversations agréables. Il y régnait une froideur glaciale, malgré leur apparente intimité. Voici comment les choses se passaient. Assise au haut bout d'jin cercle qui s'allongeait en amande des deux côtés de son fauteuil, madame la Dauphine travaillait à un ouvrage en tapisserie. Dans ce cercle, où chacun était placé selon son rang, il n'était pas de mise qu'on
parlât à sa voisine, autrement qu'à voix basse, et comme à la dérobée. La princesse tirait ses points d'une main saccadée^. Sans s'interrompre, elle jetait de loin à loin, avec une certaine spontanéité apparente, mais réglée en effet par l'étiquette, à l'une ou à l'autre des dames qui siégeaient autour d'elle, une question brusque. La réponse, au milieu du silence général, était, comme on peut croire, aussi brève, aussi banale que possible. En dehors de ce cercle féminin, le Dauphin et d'ordinaire la vicomtesse d'Agoult, sa vieille amie de Mfttau, jouaient ensemble aux échecs, silencieusement, cela va sans dire, absolument comme auraient pu le faire deux automates. Dans le fond du salon, Charles X, silencieusement aussi, faisait sa partie de whist avec trois des gentilshommes de sa maison ou de celle de sa nièce, le duc de Duras, MM. de Vibraye, de Périgord , de Damas, etc. De temps en temps, à la fin d'un rubbery il s'élevait une voix ; c'était celle du roi, qui se fâchait quand il avait perdu ; son partner s'excusait, et le silènce recommençait jusqu'au prochain rubber. La partie terminée, le roi se levait en repoussant son siège; aussitôt, et comme par un ressort, la Dauphine, qui n'avait pas perdu de vue le jeu royal, se levait
i. Dans la visite que fit M. de CSiateaubriand à madame la Dauphine, en 1833^ à Garlsbad, il remarqua a ce mouvement rapide^ machinal et convtdsif. » {Mémoires d'outre-tombe.)
aussi. Elle jetait sa tapisserie; et, d'un regard, commandait à son cercle la dispersion. Dans le môme temps, à quelque péripétie qu'on fût de la marche des échecs, le Dauphin, quittant tout, se rapprochait du roi respectueusement. On échangeait alors deux ou trois paroles; puis le roi, s'achcminant vers la porte qui conduisait à ses appartements, nous adressait, à chacune en particulier, quelques mots; après quoi, il se retirait, en faisant une inclination de tête générale à toute rassemblée. A peine le roi disparu, le Dauphin et laDauphine disparaissaient également. Les invités rentraient, chacun chez soi, très-flattés assurément, très-enviés, car cette faveur des petites soirées de la Dauphine passait pour la plus grande du monde, mais fort peu avancés en réalité dans l'intimité d'esprit des augustes personnes qui les admettaient de la sorte au silence et au vide imposant du cercle de famille.
Madame Royale, duchesse d'Angoulême, qui portait, malgré sa maturité ^- elle avait alors quarante-six ans — depuis l'avènement de son beau-père, le titre juvénile de Dauphine^, n'étaitpas douéedes agréments d'esprit et de manières qui avaient rendu si attrayants Tentretien
1. On sait que le titre de Dauphin fut donné pour la première fois, en i355, au fils aîné du roi de France. A Favénement de Charles X, en 1824, i\ sonna étrangement aux oreilles des générations nouveUes. On ne savait plus du tout ce que cela pouvait bien vouloir dire.
et la familiarité de Marie-Antoinette. Elle n'y prétendait pas, loin de là. Quelque chose en elle protestait contre ces grâces imprudentes auxquelles certaines gens, parmi les royalistes. Imputaient les malheurs de la révolution.
Marie-Thérèse de France, au moment de son mariage — à Mittau, le 10 juin 1799 — avec son cousin germain, Louis Antoine, duc d'Angouléme, avait une noblesse de traits, un éclat de carnation et de chevelure qui rappelait, disait-on, l'éblouissante beauté de sa mère. J'ai porté longtemps en bague une petite miniature qu'elle avait donnée à Hartwell à la vicomtesse d'Agoult; on l'y voit blonde et blanche, avec des yeux bleus très-doux. Mais, peu à peu, en prenant de l'âge, ce qu'elle tenait de son père s'était accentué : la taille épaisse, le nez busqué, la voix rauque , la parole brève , l'abord malgracieux. Dans les adversités d'un destin toujours contraire, sous la perpétuelle menace d'un avenir toujours sombre, dans la prison, dans la proscription, madame Royale s'était cuirassée d'airain. Sa volonté, toujours debout, refoulait incessamment, comme une faiblesse indigne de la ' fille des rois, la sensibilité naturelle à son âme profonde. Simple et droite courageuse et généreuse comme il a été donné de l'être à peu de femmes ; intrépide dans les résolutions les plus hardies; ne cherchant, ne voulant, ne connaissant ici-bas que le devoir;
fidèle en amitié, capable des plus grands sacrifices, charitable sans mesure et sans fin; malgré tant de yertus, Marie-Thérèse ne sut pas se rendre aimable ; elle ne fut point aimée des Français, comme elle eût mérité de l'être. La France, qu'elle chérissait "avec une tendresse douloureuse, ne lui pardonna jamais d'être triste. Ni son mari, qui se pliait à sa supériorité, ni le roi son oncle, ni le roi son beau-père qui lui rendaient hommage, ni les serviteurs dévoués qui Tadmiraient, n^ pénétrèrent, je le crois, le secret passionné de cette âme héroïque. La maternité lui manqua. Elle vécut et mourut connue de Dieu seul. Lorsque, à Tissue de la réception chez le roi, je fus présentée au Dauphin, que je n'avais jamais vu que de loin, mon étonnement fut extrême. Le contraste était brusque. En passant de la solennité, des grandes attitudes d'une cour nombreuse et brillante, on se trouvait, tout d'un coup, de biais, au déteur d'une porte, en présence d'un petit homme presque seul, chétif, grêle et laid, embarrassé, contracté, agité'd'un tic nerveux, qui clignotait, grimaçait des lèvres et des doigts, faisait effort pour parler, pour rester en place. Ce petit homme était le héros du Trocadéro, Son Altesse Royale monseigneur le Dauphin, fils aîné du roi Charles X, grand amiral de France. Il avait alorsquarante-neufans, mais on n'aurait su quel âge lui donner^ tant, par sa physionomie tn^raf^, par le trouble
de son maintien, par le malaise de tout son être, il échappait à l'idée qu'on peut se faire de la jeunesse ou de la maturité. On a loué, et, je crois, trèséquitablement, la droiture et la loyauté du duc d'Angouléme. On a dit qu'il était dé bon conseil ; il a prouvé qtf il était capable de fermeté, de bonté parfaite. Mais, au point de vue féminin où je me place pour parler des cours et des salons, il paraissait disgracié et il produisait une impression qui n'inclinait pas du tout à lui rendre justice. En le voyant, il était difficile de ne pas se dire : que l'union d'un tel homme avec la fille de Louis XVI n'avait dû être > pour cette princesse malheureuse, qu'une occasion de plus d'étouffer en elle tout ce qui n'était le
devoir.
Tout autre était le souvenir que laissait dans les imaginations le duc de Berry. Très-enfant que j'étais encore lorsqu'il fut tué par Louvel, je n'appris ce qu'avait été sa vie que dans les récits de sa mort. Mais ces récits pathétiques, celui de Chateaubriand surtout, qu'on dévorait, le peignaient sous des couleurs si touchantes à sa dernière heure, qu'on se persuadait l'avoir connu, et qu'on lui donnait des larmes.
La popularité du duc de Berry, depuis son mariage — 1816 — avec Marie-Caroline princesse des Deux^ Siciles, était grande. La vie animée, communicative, que les jeunes époux menaient ensemble dans le joli
palais de TÉlysée, disposait favorablement l'opinion. L'absence de toute étiquette autour du duc de Berry, l'ordre et la simplicité qu'il voulait dans sa maison, son goût pour le3 arts dont les autres princes n'avaient aucune idée, l'allure vive et franche de qualités, de défauts qu'il ne cherchait point à cacher, les faiblesses de l'amour, t ces faiblesses de François P' et de Bayard, de Henri IV et de Grillon, de Louis XIV et de Turenne, que la France , écrivait Chateaubriand , ne saurait condamner sans se condamner elle-même, » faisaient V au duc de Berry une physionomie distincte. Il attirait à lui une curiosité indulgente et les sympathies de la foule ; il retenait après l'offense, à son amitié, brusque mais sincère, des hommes de cœur et d'honneur.
Ce fut six années après la mort du duc, à Dieppe, pendant la saison des bains, que j'eus l'occasion de voir madame la duchesse de Berry et de lui parler quelquefois. Elle me plut tout d'abord, et toujours davantage, à mesure que je la connus mieux. Elle n'était pas jolie régulièrement; ses traits n'offraient rien de remarquable; son regard était incertain, sa lèvre trop grosse et presque toujours ouverte ;• elle se tenait fort mal et les mieux disposés ne pouvaient lui trouver grand air.. Mais cette blonde Napolitaine avait son charme: une splendeur de teint merveilleuse, de soyeux cheveux blonds, le plus joli bras du monde, àes pieds qui, bien qu'^n dedans, faisaient plaisir à
voir, tant ils étaient mignons et bien faits. Et puis : f bonté, douceur, esprit, gaieté » *, elle portait'tout cela sur son visage candide. Malgré la timidité qui la faisait rougir et balbutier à propos de rien, on sentait qu'elle désirait plaire, et on désirait de lui plaire.
Je viens de dire qu'elle était timide. On peut se figurer par quelles épreuves la pauvre princesse avait dû passer en venant seule, à dix-sept ans, trouver un mari inconnu qui approchait de la quarantaine *; un vieil oncle toujours assis, toujours auguste, surtout en famille; une belle-sœur et un beau-frère qui, n'ayant connu ni les joies de l'enfance ni les joies de la maternité, ne pouvaient, quoi qu'ils fissent, ni deviner, ni excuser, encore moins chérir les ignorances, les inadvertances, les inconséquences sans nombre d'une enfant qui ne se connaissait pas elle-même. Ses familiarités italiennes aux prises avec l'étiquette française et l'austérité de la duchesse d'Angouléme amenaient les conflits les plus drôles. On contait en ce temps-là mille traits d'ingénuité de la pauvre Caroline, mille espiègleries de son mari, mille malices du. roi, qui la jetaient toute en confusion et divertissaient la cour. On savait que les^dames de la Dauphine s'offus-