‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 20 sur 33 · Chateaubriand. Lettre du duc de Berry à Marie-Caroline · texte numérisé non relu

Chateaubriand. Lettre du duc de Berry à Marie-Caroline

2. « Je suis toujours effrayé de mes trente-huit ans, lui écrivait le duc de Berry; je sais qu*à dix-sept ans, je trouvais ceux qui approciaient de la quarantaine bien vieux. » 31 mai 1816.

Chateaubriand, Mémoire sur le due de Berry,

quaient de ses corsages trop peu épingles, de ses bas de fil trop à jour, de ses yeux trop distraits pendant vêpres, de son cierge trop agité dans sa main, à la procession, et d'où la cire découlait sur sa jupe, beaucoup trop courte; mais, puisque son mari s'arrangeait de tout cela, il n'y avait trop rien à dire, et lorsqu'on les vit heureux ensemble, à leur façon, bienveillants et bienfaisants envers tous, en toutes circonstances, lorsqu'ils donnèrent, dans les frais jardins de TÉlysée, des bals de printemps où tout respirait la joie, on cessa de parler des inconséquences de la princesse. Néanmoins, tout en se taisant, on ne la considérait pas comme une personne sérieuse. Il fallut la nuit tragique où le poignard d'un assassin fit jaillir sur sa robe de fête le sang de son mari frappé au cœur, pour la montrer à tous ce qu'elle était : grande et simple en son courage, en son amour, en ses douleurs, inspirée dans les élans d'une âme vraiment bonne, et telle que personne, jusque-là, ne l'avait su ni comprendre ni deviner.

La naissance du duc de Bordeaux, célébrée par rÉglise de France comme un miracle, donna à la duchesse de Berry, mère de Thérîtier du trône, et rentrée au palais des Tuileries, une situation plus haute qu'elle ne l'avait eue auparavant. A l'avènement de CharlesX, prenant le titre de Madame^ elle eut aux faveurs royales une part qui lui permit d'obliger beaucoup de

genfi. Elle continua, comme elle Tayait fait avec le duc de Berry, à s'occuper des arts, à protéger les artistes. Peu à peu, elle reparut en public; on la revit au spectacle, elle se reprit aux amusements de son âge. Avec l'agrément du roi, elle patronna le théâtre du Gym- ' nase, qui porta son nom. Une revue du monde élé gant, la Mode, parut sous ses auspices. Elle fit dans les provinces de nombreuses excursions. Enfin elle prit goût à la plage de Dieppe. Elle y vint chaque année pour la saison des bains. Elle y attira beaucoup de monde. Loin des yeux de la Dauphine, elle osa s'émanciper davantage, être elle-même, c'est-à-dire enjouée, un peu frivole, mais bonne et charmante. On vit à ses côtés, et cela plaisait beaucoup, car le peuple aime presque également les faiblesses du cœur et ses générosités, les deux jeunes filles que son mari mourant lui avait léguées : les filles de V Anglaise, comme on disait dédaigneusement à la cour. Elle ordonna des promenades en mer, des fêtes dans les ruines du château d'Ârques; elle porta des bijoux sculptés dans l'ivoire et donna ainsi un élan d'émulation à l'industrie dieppoise. Bref, elle se^fit aimer, chérir; elle eut là sa petite royauté, joyeuse et familière.

Une particularité de la plage de Dieppe, c'est la manière dont on y prend le bain. Point de petites voitures traînées dans la mer, comme à Ostende, mais des baigneurs attitrés, attachés au service de l'établissement.

qui emportaient dans leurs bras les baigneuses, et, s'a^ Tançant dans reau jusqu'à une certaine distance, yariable selon la marée, par delà les rudes galets, les plongeaient, tête première, et les remettaient debout, en équilibre, sur un sable fin, très-doux aux pieds. Nous faisions de laides grimaces pendant et après l'opération du plongeon, qui nous laissait les yeux, les oreilles, le nez, quelquefois la bouche, quand la peur nous avait fait crier, tout remplis d'eau salée. Le costume que nous portions était aussi fort laid : une coiffe ou serretête de taffetas ciré, qui enveloppait et cachait toute la chevelure, un pantalon et un sarrau de laine noire, sans aucun ornement, d'épais chaussons de lisière. Lorsqu'elle sortait du bain, dans sa gaine collante et gluante, la plus jolie femme du monde semblait tine monstruosité. On se baignait néanmoins en vue de la promenade et l'on permettait que les hommes, du haut de la terrasse, armés de lorgnettes d'opéra, assistassent à l'aller et au retour, parfois très-long, de la tente à la mer et de la mer à la tente , où l'on quittait et reprenait les vêtements de ville. C'était aussi malséant que possible. La princesse napolitaine ou bien n'y avait pas songé, ou bien n'avait osé risquer sa popularité en touchant à la coutume; toujours est-il qu'elle n'échappait pas au sort commun, bien au contraire. Les lorgnettes croissaient et multipliaient' de. jour eii jour aux endroits où elle s'ébattait dans les

flots. Mais elle n'y prenait pas garde, et se divertissait avec ses dames, devant ce public curieux, à maintes espiègleries d'enfant.

Le jour de l'ouverture de la saison, au premier bain, l'étiquette voulait — qui l'avait établie? je l'ignore — que l'on tirât le canon au moment où la princesse entrait dans la mer, et que le médecin inspecteur y accompagnât l'Altesse Royale. Le , docteur Mourgué — il se nommait ainsi, si j'ai bonne mémoire — gardait, pour cette grande occasion, son plus bel habit de ville, avec un pantalon neuf; il offrait à la princesse sa main droite gantée de blanc, comme pour le bal ; c'était à mourir de rire. Ce premier jour passé, la princesse reprenait sa liberté; elle se baignait à sa mode et comme une simple mortelle, accostant ses voisines, les mettant de la partie. Cette partie consistait principalement en aspersions, en douches de toute espèce, que la petite main folâtre de l'Altesse infligeait de droite et de gauche, par surprise, à tout ce qui passait à sa portée. Elle exigeait qu'on le lui rendit. Attaques et ripostes , xelà faisait tout an petit tapage maritime et de pensionnaires en vacances qui lui donnait du plaisir. Le baigneur de la princesse étant aussi le mien, j'avais plus souvent que d'autres l'honneur du bain royal. Jeune, blonde et blanche comme Marie-Caroline, comme elle hardie au jeu des lames et timide à l'entretien, point mariée^

point présentée, le lui fus une compagnie à souhait avec laquelle elle se sentait tout à Taise. Elle complimenta ma mère sur mes beaux cheveux, sur mes beaux yeux, et me mit ainsi à la mode pour toute la saison.

Du vivant de son mari, la duchesse de Berry voyait beaucoup avec lui la famille d'Orléans. Le cercle in-« time du Palais-Royal et de Neuilly, plus nombreux, plus jeune, moins grave que celui des Tuileries, leur plaisait à tous deux beaucoup. Ils témoignaient au duc de Chartres surtout tant d'amitié que le public supposait déjà un projet d'union entre lé petit prince et la petite Mademoiselle encore au berceau. Âpres la' catastrophe de l'Opéra, la duchesse de Berry continua de fréquenter les d'Orléans. Le duc de Chartres grandis- ^ sant, devenu un beau jeune homme, lorsqu'on les vit ensemble ouvrir les bals à la cour et dans les ambassades» personne ne douta plus du lien nouveau qui resserrerait un jour leur parenté *. Au château des Tuileries, on en jugeait autrement. L'entourage du roi et surtout celui de la Dauphine ne voyaient pas d'un bon œil les relations de la mère du duc de Bordeaux avec le fils et les petits-fils de Philippe-Égalité. Le duc d'Orléans restait suspect aux ultras. L'émîgra-

1. Comme je Tisitais un jour le chAteau de Randan, — c'était en 1853, — j*y vis, au milieu des souvenirs de famiUe, une aquarelle représentant le château de Rosny, avec cette signature et cette date : MaHe Caroline fecit 1%^.

LE MOJ^DE, Lk COUR ET LES SALONS (1827-49). 285

tion, fermée longtemps au soldat de Jemmapes et de Valmy, ne s'était rapprochée de lui que pour la forme. On n'aimait pas son attitude à la chambre des pairs, moins encore ses liaisons avec Talleyrand et Fouché ; on mettait à son compte la conspiration de Didier ; on lui faisait un crime d'ouvrir ses salons aux buonajpartistes et aux libéraux. Lorsque parut, en 1827, la Lettre au duc d* Orléans ^ les soupçons qui se murmuraient éclatèrent. On parla tout haut d'un complot organisé pour substituer aux Bourbons de la branche aînée les Bourbons de la branche cadette. Les choses en étaient à ce point que, dans cette môme année 1827, entrée, comme je l'ai dit, par mon mariage, dans ' l'entourage le plus proche de la Dauphine, je n'osai point, sans l'agrément de la vicomtesse d'Agoult, accepter une invitation qui m'était adressée pour un prochain concert au Palais-Royal. Et cette personne, si réservée d'ordinaire, était si agitée de soupçons à l'endroit des d'Orléans, qu'elle se trahit, c Je n'aime pas ces gens-là, » s'écria-t-elle avec un accent singulier ; puis, se reprenant aussitôt et se calmant, elle prononça qu'il n'y avait pas à balancer ; qu'on ne refusait pas de se rendre, quand on était prié, chez les cousins du roi; que cette invitation, qui

1. Le duc d'Orléans désavoua cette lettre; Tautear, M. Cauchois- Lemaire, fat poursuivi devant les tribunaux et condamné à deux mille francs d'amende.

me prévenait gracieusement, devait être tenue, nonobstant certaines compagnies qui se rencontraient au Palais-Royal, à très-grand honneur; et qu'enfin Madame la duchesse d'Orléans était une personne fort pieuse. Les réunions du Palais-Royal étaient, en effet, comme rinsinuait ma tante, fort mêlées et déparées de bourgeois que Ton ne voyait pas aux Tuileries. Le faubourg Saint-Germain se plaignait de ce mélange. J'entendis un jour la vieille duchesse de Damas dire, en revenant d'une de ces soirées : c On n'y connaissait personne. » Ce personne se composait d'une infinité de gens illustres déjà, ou qui devaient sous peu s'illus-

trer, et que la révolution prochaine allait porter au pouvoir.

Je me rencontrai au Palais-Royal avec toute cette haute bourgeoisie que le journalisme, le barreau, la tribune et les lettres signalaient et saluaient déjà comme l'élite de la nation. Je vis là, sans aucun doute, MM. Laffitte, Royer-Côllard, Casimir Périer, Thiers, Guizot, Odilon- Barrot, les frères Berlin etc. Je dis sans doute parce que la société à laquelle j'appartenais, faisant toujours partout bande â part, affichant Tinsolence suprême de la noticuriosité envers les gens nouveaux, je ne sus point mettre les noms sur les visages inconnus que jft voyais passer, et n'osai les demander, de peur d'inconvenance. Le duc d'Orléans et sa sœur. Madame Adélaïde,

causaient beaucoup, longuement, sérieusement, à ce qu'on pouvait croire, avec les hommes, dans ces grandes réunions dansantes ou musicales ; Madame la duchesse d'Orléans, entourée de son beau cortège d'enfants, faisait le tour des salons et disait à chacun un mot aimable.

Le duc de Chartres, avec ses dix-huit ans, s'essayait à faire la cour aux dames. On disait qu'il s'y prenait bien. On vantait sa bonne éducation, bien que faite en partie dans les collèges, ce qui semblait déplorable. Son abord prévenait en sa faveur. Grand, svelte, élégant, simple dans sa mise, réservé dans ses manières, le duc de Chartres, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son teint pâle, avait Tair d'un jeune gentleman plutôt que d'un prince français. Il causait déjà trèsbien, d'un ton très-doux. Cette année même, il commençait d'aller dans le monde, chez les ambassadeurs, chez les ministres et dans quelques salons des deux faubourgs. Il y fut vite à la mode^ comme on peut croire. Les femmes qu'il distinguait s'en firent honneur. Ojtt lui supposa des bonnes fortunes^ et rien ne parut plus naturel.

Par un singulier hasard, il se rencontra que l'année même où le duc de Chartres paraissait pour la première fois dans le faubourg Saint-Germain, on y vit en même temps un autre jeune homme très-beau, trèsélégant, bienvenu des femmes, lui aussi, d'un sang

glorieux, d'une naissance romanesque, qui attirait à la fois la curiosité et la sympathie : c'était le fils de la belle comtesse Walewska, le jeune comte Walewski. De même âge, à quelques mois près, que le duc de Chartres — ils étaient nés tous deux dans l'année 1810 — il était un peu moins grand; mais, comme lui, mince et svelte. Il dansait à merveille. Il valsait comme un étranger, comme un Slave, avec une grâce innée, une verve que n'acquièrent jamais nos Parisiens. Cette qualité d'étranger le servait, sa naissance encore plus, ses beaux yeux bruns, son sourire rêveur et jusqu'à son léger accent quand il c disait d'amour ». Pendant plusieurs hivers, il partagea avec le duc de Chartres — plus tard duc d'Orléans — les bonnes grâces des femmes et l'empressement des salons. La mode hésitait entre ces deux jeunes rivaux, entre ces deux charmants cavaliers, à peine hors de page. La mort n'hésita pas. A quinze ans de là, elle fit son choix, sûr et rapide. En emportant le duc d'Orléans, elle emportait tout un règne.

Les douairières. — La princesse delà Trémollle. — La marquise de Montcalm. — Les Montmorency. — Les bals de jeunes filles au faubourg SaintrGermain.

Présentée à la cour, il fallait Tétre ensuite aux vieilles dames douairières du faubourg Saint-Germain. C'é tait leur droit; «elles le maintenaient et ne ^e laissaient point oublier. Les plus âgées n'allaient plus dans le monde depuis longtemps. Paralysées de tout, hormis de la langue, elles ne quittaient pas leur paravent, leurs chenets, leur bergère antique, leur chat familier, leur tabatière et leur bonbonnière. Elles ne recevaient, en dehors de leur descendance, que de rares visites en de rares occasions. On allait là une fois en sa vie, en visite de noces; on y restait dix minutes, au plus, puis on n'y retournait pas. C'était assez ; l'usage était

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satisfait. Les vieilles dames vous avaient vue ; elles avaient salué de l'éventail les nouveaux époux. Sourdes et criardes, elles avaient prononcé, haut et dru, de leur voix rauque, sur les yeux, les dents, la gorge, la main, le pied, sur tout Tair de la mariée. Elles avaient dit : elle est fort bien, ou : elle nest pas bien, et prévenu ainsi, de leur arrêt, Topinion du monde.

Les plus jeunes entre ces dernières, celles qui n'étaient point infirmes et ne s'écartaient pas trop de la soixantaine, prenaient encore leur part du mouvement des plaisirs mondains. Elles avaient un salon et généralement un château, où elles voyaient du monde, hiver et été. Il fallait les fréquenter pour se mettre en bon renom. Quand on quittait les tentures éraillées, les boiseries enfumées, les vieux cadres poudreux de la douairière de Liiynes, de la douairière d'Uzès, de la douairière de Duras ^, pour entrerlîhez la princesse de la Trémoïlle, chez la comtesse de Matignon, chez la princesse de Poix, chez là duchesse d'Escars, chez la duchesse de Narbonne, chez la duchesse de Céreste, on se sentait rajeuni d'un demisiècle*

Le salon de la princesse de la Trémoïlle, outre son grand air d'ancien régime, avait un caractère politique très-prononcé. Ce salon était une cour. La princesse, mademoiselle de Langeron, exerçait de longue date,

4 Belle*mère de Vawlewi ^Owika.

sur tout ce qui l'approchait, une domination entière. Elle n'avait pourtant jamais dû être belle/du moins ne voyait-on dans sa manière d'être et de dire, comme il arrive aux femmes qui ont eu le don de plaire aux yeux, aucuns restes de vanité ou de coquetterie féminine. Toute sa coquetterie était d'esprit : virile, et visant à la souveraineté. Avec ses petits yeux gris, bordés de rouge, avec son tour de cheveux blonds, son gros ventre et la double maladie qui décomposait son sang — le diabète et Thydropisie ^ la princesse de la Trémoïlle, grande dame jusqu'à la moelle des os, asservissait à ses volontés, par la force de son intelligence et ^ par la hauteur de son caractère, toute une masse de clients, de familiers, de flatteurs et de parasites. Elle savait aussi, bien que dédaigneuse, s'insinuer là où elle ne pouvait s'imposer; caresser les amours-propres, quand elle ne les subjuguait pas tout d'un coup. Aucunement dévote, instruite sérieusement, elle avait pour elle-même une belle bibliothèque; pour les autres, une table dont on parlait, abondante et recher* chée» La politique était son goût, son occupation bons* tante. Elle en avait, sinon le génie, du moins la t^i" gacité et la vive pratique. La campagne, le tête-à-tête avec son mari l'ennuyaient à mourir ; elle ne s'en ca* chait pas. Jamais elle n'avait pu s'habituer ni à la belle terre de Pezeau que le prince de la Trémoïlle possédait héréditairement en Berry> uim&me» ^\v Oû.1-

teau de Croisst/y bâti par Golbert, non loin des bords de la MarQe) au milieu des riches campagnes de la Brie^ récemment acheté par elle^ en vue du voisinage de la ville. La princesse ne quittait plus guère Paris, son hôtel de la rue de Bourbon S son jardin en terrasse sur le quai. Dans sa bibliothèque en bois de citronnier, qu'on célébrait comme une merveille d'élégance et où elle recevait la cour et la ville, de son fauteuil en damas vert, d'où elle ne bougeait qu'à grand'peine, elle animait de sa verve intarissable, de ses piquantes sorties^ de ses sarcasmes, un cercle perpétuellement renouvelé des personnes les plus marquantes de son parti. On y voyait tous les hommes de quelque valeur ou de quelque renom dans l'Église ou dans l'État, qui faisaient opposition au libé ralisme : le cardinal de La Fare, M. de Bonald, M. l'abbé de Genoude, M. de Maistre, Mathieu de Montmorency, ou tout simplement Mathieu; le chanceiier Dambray; les Polignac; les députés Labourdonnaye, Delalot, de Castelbajac, de Neuville, deMarcellus, toute la droite passionnée ; quelques hommes de moindre condition, mais utiles: l'avocat Piet, M. Ferrand, M. de Lourdoueix, etc.

Dédaigneuse des choses nouvelles, elle qui possé-

1. À cette heure, rue de Lille. L*hôtel de la princesi^o de la Trémoïîlef très-rapproché du palais législatif, a dispara dans les aouveaux alignemetiU*

daifdes anciennes toute la fleur, la princesse raillait sans pitié la politique de transaction entre le passé et Tavenir *. La moindre concession l'offensait. Les Villèle, les Corbière, ne trouviiient pas toujours grâce devant ses yeux ; les princes, bien moins encore. Elle n'allait pas chez eux, se sentant reine; jamais je ne Tai vue avec personne sur un pied d'égalité. Son infirmité la servait en cela ; la lourdeur de son corps lui donnait comme le droit de restei* assise ; elle en usait amplement pour accueillir du regard, du geste et du sourire, avec mille nuances de grande dame, les gens de sa cour.

Le salon de la marquise de Montcalm, politique comme celui delà princesse de La Trémoïlle, avait une physionomie différente. Il avait pris son importance au moment où le duc de Richelieu, frère de la marquise, était entré aux affaires.

€ Le jour où mon-frère a été ministre, disait-elle, non sans amertume, tout le monde s'est avisé que j'étais une femme d'esprit. » Elle Tétait, cela ne pouvait se nier ; et de plus, cultivée par le plus grand monde européen. D'un caractère noble, désintéressé, modeste au f©nd, comice son frère, et, comme lui, d'une

. 1. Elle 86 moquait beaucoup des moutons de la majorité qui suivaient docilement, en tous pâturages, la voix du ministre. « Eh bien, monsieur de Villèle, quelle bêtise allons-nous faire aujourd'hui? j> disait-elle un jour, en contrefaisant un de ces ministériels, dont elle simulait Feutrée dans le cabinet du ministre.

admirable droiture ; de grande naissance et de gf and nom^ comme madame de la Trémoïlle, toujours souffrante aussi ; s'il se peut, moins dévote encore; moins exclusivement française, moins altière en ses opinions, plus curieuse de nouveautés, madame de Mpntcalm avait un cercle beaucoup plus étendu par les idées que ne Tétait celui de la princesse. Couchée sur sa chaiselongue, où la retenaient les infirmités d'un petit corps contrefait et grêle, écoutant beaucoup, interrogeant de son grand œil noir plein de rayons et de sa parole pleine de bienveillance, madame de Montcalm n'exerçait pas une domination visible comme celle de madame de la Trémoïlle, mais x son ascendant pénétrait bien plus avant. On sentait en elle la femme qui avait aimé, souffert, rêvé peut-être même une tout autre destinée. Elle ne commandait pas à là conversation ; elle n'y lançait pas le trait; elle y maintenait sans effort Télévatibn, le tour délicat, la nuance exacte et aimable. Les hommes qu'elle voyait- journellement étaient les anciens collègues, les amis politiques du duc de Richelieu ; beaucoup de diplomates étrangers : MM. Pasquier, Mole, de Barante, Meunier, Barbé- Marbois, Pozzo dilfeorjgo, Capo-d'Istria, le duc de Raguse, le général de Lagarde, M. Laine, etc.

Dans ci salon modeste et tranquille, point de dis* c ussions trop vives; des entretiens où la politique n'avait pas d'acrimonie et f^ mêlait avec souplesse aux

intérêts du beau monde, des beaux-arts et des belleslettres. Autour de cette femme couchée, souffrante, il régnait une sorte de clair-obscur, une douceur sérieuse. Madame de Montcalm ne voulait jamais n: briller, ni étonner, ni éclipser, ni intimider personne. Elle recherchait le. mérite, devinait et faisait valoir les moindres talents. Auprès d'elle, les jeunes femmes s'essayaient à la conversation. Elle m'y encourageait plus que d'autres. Elle avait pour moi des indulgences extrêmes. Confidente des sentiments que m'avait voués l'un de ses plus chers amis, elle me portait un intérêt maternel et qui ne se démentit jamais. Je me plaisais chez elle infiniment. Quand je veux me rappeler une douce image de ma vie du monde d'autrefois, c'est à elle que je pense, à son entourage aimable, à son intimité noble et charmante.

Dans la maison de Montmorency-Matignon où j'allais aussi beaucoup, ce n'était pas un salon proprement dit; c'était chaque soir un cercle nombreux de parents et d'habitués. La vieille comtesse de Matignon le présidait. La duchesse de Montmorency , son fils Raoul, et sa bru, la baronne de Montmorency, ses deux filles, la princesse de Bauffremont et la jeune Alice, mariée plus tard au duc de Valençay, y paraissaient ensemble ou tour à tour. Assises à une grande table ronde, qu'éclairait une grande lampe suspendue, chargée de corbeilles à ouvrage, les dames, renommées dans cette

famille pour leurs doigts de fées, travaillaient à des tapisseries, à des broderies délicates. Dans Thôtel de la rue Saint-Dominique, non plus qu'au château de Courtalainy il n'était presque jamais question de politique. Les hommes que l'on recevait là étaient du meilleur monde, mais on s'y occupait peu des choses de l'esprit. Le ton de la maison était gai ; les f^ns étaient simples et sans aucune morgue. Malgré la présence d'une jeune fille, la piété de la jeune baronne de Montmorency et la vertu conjugale fort célébrée de la princesse de Bauffremont, la conversation avait, à la manière d'autrefois, des allures très-lestes; vide d'idées, pauvre de sentiments, elle se nourrissait d'historiettes et de nouvelles du jour, de modes et d'ajustements; on y médisait du prochain; on y riait des maris trompés ; on s'y moquait à l'envi de tout le monde. La vieille comtesse de Matignon n'avait jamais été ni prude ni dévote ; ce n'était pas la mode en émigration, malgré le malheur des temps. Les abbés galants, les évéques mondains avaient été très en faveur, disait-on, auprès de la dame. On en faisait mille récits, les plus drôles du monde ^ Dans ce salon venaient habituellement le duc de

i. On prétait entre autres àla comtease de Matignon, très-jeune encore, un mot piquant. Une jeune femme de sa société pleurant une disgrâce de1*opinion : « Consolez-vous, ma chère, lui avait dit la comtesse, chez les grandes dames conlme nous Thonneur repooMe comme les cheveux. »

Gasirries, les Brancas, les Luxembourg, les Sabrah, les Rosambo, les Sainte-Aldegonde, les Clermont-Tonnerre, lés Béthune, les Castellane, les Talaru, les La Guiche, les Vérac, etc. Là se prenaient les degrés dans la considération et la mode. On disait bien quelquefois, tout bas, que madame la Dauphine ne voyait pas d'un bon œil la duchesse de Montmorency, mais celle-ci ne voulait pas s'en apercevoir. Elle tenait un si haut rang à la cour, la maison de Montmorency était d'ailleurs si puissante, que la critique avait beau mordre, la gloire du nom bravait tout.

En dehors de ces maisons brillantes de la noblesse de cour, où fréquentaient aussi les ambassadrices, lady Stuart, la comtesse Âpponyi, qui avait introduit en France la grande nouveauté des déjeuners dansants, la baronne de Werther, le faubourg Saint-Germain comptait un nombre de familles moins illustres, moins titrées \ moins dédaigneuses, plus mêlées à la noblesse de province, et dont les salons, moins retentissants, avaient un caractère de bonhomie tout à fait aimable.

Le fond de la société de ma mère, avant mon mariage, se composait plus particulièrement de celles-là. Elle voyait habituellement les anciens amis de mon père, émigrés ou vendéens, les Suzannet, les d'Andi-

1. Les titrés étaient les ducs, dont les femmes ayaiei.l droite en cour, au tabouret.

gnë^ les d'Autichamp, les Bourmont; lesdëputés de la droite, ultra-royalistes : les Villèle, les Castelbajac, les Delàlot, les Labourdonnaye, les Kergorlay, etc. Depuis que mon frère était entré dans la diplomatie, ma mère invitait ses chefs ef ses collègues, tout ce qui, gentilhomme ou bourgeois, tenait au d^artement^ à la carrière^ c'est ainsi que les diplomates désignaient entre eux le ministère des affaires étrangères et les ambassades, où se prenait, selon Topinion des salons, une sorte de noblesse. LesPasquier, Hyde de Neuville, Bonnay, MM. de Caux, de Gabriac, de Bois-le-Comte, de Yielcastel, de Marcellus, Lagrenée, de Lagrange, de Latour-Maubourg, de Larochefoucauld, de Yaudreuil, de Bourgoing, venaient chez nous très-souvent. Les réunions, les soirées dansantes ou musicales qui se donnaient chez ma mère et chez ses amies, pour les jeunes filles, étaient sans apprêt. On n'y cherchaijt ni luxe ni étalage. Les pauvres pouvaient inviter les riches, on n'y regardait pas. Uii piano , accompagné d'un violon, quelquefois d'un instrument à vent, d'un fifre quelconque, pour marquer le rhythme et la mesure, tenait lieu d'orchestre. En fait de souper ou de buffet, un bouillon, un riz au lait, un lait d'amandes: c'était là tout. Les danseuses se paraient de leur printemps. Une blanche robe de mousseline, un ruban JbJeu, rose ou lilas, flottant à la ceinture, une fleur dans les cheveux, e\\e& u^ c^\m.mm^\i\ ^a^ d'autres

atours. Entre elles et les jeunes gens dont l'âge se rapportait au leur, aucune contrainte, aucune pruderie, mais une bienséance exquise; il régnait dans ces rapports une coquetteriB naïve, une gaieté franche que tempéraient les discrètes habitudes de la vie de famille, la réserve naturelle à la première jeunesse et cette solidarité de l'honneur qui imprimait à la bonne compagnie d'autrefois un caractère totalement , différent de celui de nos sociétés bourgeoises, telles que les fait, à cette heure, sans lien, sans tradition, pour quelques jours à peine, le hasard des affaires ou des rencontres).

Les salons littéraires et les soirées de masique. — Rossini. -^ Madame Malibrau. — Mademoiselle Soatag. — Madame Sophia Gay. — Delphine Gay. — Monsieur Emile de Girardin.

Il y avait aussi, sous la Restauration, quelques sa-* Ions où Ton se faisait honneur d*aimer les arts et les lettres, d'accueillir les poètes et de protéger les artistes. De ce nombre étaient le salon de la duchesse de Duras, auteur de plusieurs romans *, ceux de la duchesse de Narbonne et de la duchesse de Maillé ; celui dis madame Récamier, celui de madame du Cayla

1. Ourika, Edouard^ Olivier. La duchesse avait pris pour thème de ses fictions les impossibilités que la nature ou la société opposent aux inclinations du coeur. La passion vraie ou supposée, partagée ou non, d'un jeune diplomate roturier pour la fille de Tillustre auteur, Clara de Duras, plus tard duchesèe de Rauzan, passion que la différence des rangs ne permettait pas de couronner par le mariage, était le sujet d'un de ces iom«iSi*&

OÙ le directeur des beaux-arts, Sosthène de Larochefoucauld donnait le ton. Quelques personnes, la marquise de Sassenay, le chevalier de Pinieux, gentilhomme de la chambre, etc., faisaient plus particuli^ rement état de dilettantisme musicah L'opéra italien et Topera français étaient alors dans leur plus grande splendeur et dans toute leur vogue. Rossini occupait les deux scènes. Bellini et Donizetti venaient après, dans un rang moindre, mais encoi^e très-élevé.

En faveur à la cour, magnifiquement pensionné pour avoir écrit une cantate en Thonneur des noces du duc de Berry, et, à l'occasion du sacre de Charles X, le Voyage à Reims^ le Cygne de PesarOy c'est ainsi que les gazettes appelaient Rossini, avait pour exécuter ses œuvres anôiennes et nouvelles, la Sémiramide^ la Donna del Lago^ Matilda di Shabran^ la Cenerentola^ la Gazza Ladra^ Otello^ le Siège de Corinthe^ Guiltaume TelU etc., une merveilleuse compagnie d'artistes : la Pasta^ la Pisaronù la Malibran^ mademoiselle Sontag^ Rubini^ Tamburini^ Pellegrini, Lablache, Nourrit, etc. Jamais, je le crois, on ne rencontrera un concours plus extraordinaire de talents du premier ordre; une alliance de la beauté, de la puissance vocale et dramatique, telle qu'on la voyait dans la Pasta jouant le rôle de Tancrède ^ ; une union du génie, de la grâce et du pa-

I*. On racontait que Talma, ^dmV£^\A\xx vKi\XiQivv%\AAU du talent

thétique, comparable à ce qu'était la Malibran dans Desdemona; un éclat de virtuosité, de jeunesse, de force et de fraîcheur qui puisse égaler mademoiselle Sontag dans Rosine du Barbier.

L'enthousiasme était universel. Cependant les compositeurs et les chanteurs gardaient encore une place à part; ils ne paraissaient dans les salons, en dépit de l'empressement qu'on mettait à les y avoir, que d'une manière subalterne. Voulait-on, par exemple, donner un beau concert, on s'adressait à Rossini, qui, moyennant une somme convenue, assez minime, quinze cents francs, si j'ai bonne mémoire, se chargeait du programme et de son exécution, ôtant ainsi aux maîtres de maison tout embarras du choix, tout ennui des répétitions, etc. Le grand maestro tenait le piano toute la soirée. Il accompagnait les chanteurs. D'ordinaire il leur adjoignait un virtuose instrumentiste : Herz ou Moschelès, Lafon ou Bériot, Nadermann, le premier harpiste, Tulou, la première flûte du roi, ou la merveille du monde musical, le petit Liszt. Tous ensemble ils arrivaient à l'heure dite, par une porte de côté; tous ensemble ils s'asseyaient auprès du piano, tous ensemble ils repartaient, après avoir reçu les compliments du maître de la maisoi\ et de quelques dilettanti de profession. Le lendemain on envoyait à

de la Pas ta, s^écriait un jour : « Quel malheur que cette femmelà e'obstine à chanter! »

Rossini son salaire et l'on se croyait quitte envers eux et envers lui. Dans quelques maisons plus modestes, dans les familles où la musique était cultivée par goût, non par simple convenance, les rapports entre les artistes et les gens du monde s'établissaient avec plus d'aflabilité. Madame Malibran, après qu'elle avait chanté la romance du Saule^ ou la cavatine de la Gazza Ladra^ nous charmait par les grâces vives de son esprit. Le concert fini, elle restait volontiers après les autres artistes et s'animait à causer. Sa conversation était originale comme son talent. Elle ne laissait paraître au cune prétention, et je crois qu'elle n'en avait pas. Tout autre était mademoiselle Sontag. Gâtée par les adulations de l'Allemagne, entêtée d'aristocratie et de belles manières, avide de louanges, plus avide d'argent, et de fort peu d'esprit, elle essayait de jouer la grande dame et s'y prenait mal. Engagée pour un concert, elle arrivait à la fin, s'excusait à peine, chantait capricieusement, et n'avait pour ses admirateurs,- s'ils n'étaient princes, ambassadeurs, banquiers, juifs ou directeurs des beaux-arts, qu'impertinence ou silence.

Dans les salons Jettrés, où régnait encore Chateaubriand, on commençait à parler beaucoup du jeune Lamartine et du jeune Victor Hugo, sur qui le vieux René avait laissé tomber sa poétique bénédiction ^

1. Chateaubriand demandant un jour à M. Brifaut sa voix et Bon influence à VÂcadèmie, powt \^ cASi^V^^Vox^ d^ Vidtbr Hugo :

Alfred de Vigny, qui appartenait de naissance au faubourg Saint-Germain, et qui faisait partie de la maison militaire du roi, commençait aussi à se faire un renom de poète. Je parlerai d'eux plus tard, n'ayant connu du troisième, au ba/, où il était souvent mon cavalier, que ses distractions à la contredanse.

Quanta mademoiselle Delphine Gay,que je vis pour la première fois vers cette même époque, ce fut, à mes yeux ravis, un éblouissement. Dans Tannée 1822, Delphine Gay avait fait, au faubourg Saint-Germain, une entrée brillante. Couronnée par l'Académie française, pour des stances où elle avait célébré le dévouement des sœurs de. Sainte-Camille, la jeune muse s'était vue tout aussitôt l'objet d'un grand empressement de la part de toutes les femmes qui se piquaient d'esprit et de belles-lettres. La comtesse de Custine, la duchesse de Narbonne, la duchesse de Duras, la duchesse de Maillé, etc., l'avaient, à l'envi, caressée, choyée, vantée, protégée. Madame Récamier l'avait mise sous l'invoca-^ tion du Génie du Christianisme, En retour de tant de faveurs, la jeune fille écrivait des vers dans les albums et déclamait dans les salons de ses illustres marraines. Elle leur dédiait ses chants. Elle célébrait la noire et • triste Ourika; elle disait, en présence' du vieux 7l^n<?, la Confession d* Amélie.

« Vous êtes comme Louis XIY, lui dit Vauteur de Ninus, voua Toulez nous faire légitimer yos bâtards. .»

A rayénemeni de Charles X, à l'occasion de son sacre , Delphine Gay s'était enhardie à publier nne Viiwn où Jeanne d'Arc lui apparaissait, la saluait Muse de h patrie. Le roi averti avait voulu voir cette muse française ; il était resté charmé de ses grâces, et, la belle jeune fille n'ayant point d'autre dot, il l'avait gratifiée d'une pension sur sa cas^ sette *.

Vers le même temps, Delphine rencontrait en Italie le chantre d'Elvire. Des amitiés illustres, des bruits de mariage donnaient à son laurier virginal un nouveau prestige. Je ne sais si, d'elle-même, Delphine eût souhaité, eût cherché du moins tout ce retentissement. Elle avait une âme forte et portée à la grandeur. Elle était passionnée, capable d'ambitions hautes. Mais de bonne heure, tout enfant, avant que de naître, . l'éclat et le fracas, dans la personne de sa mère, lui ouvraient sa place en ce monde et lui préparaient son berceau. Madame Gay était une célébrité des premiers beaux jours de l'empire. Elle en gardait le geste et

1. Le bruit avait couru, Ters ce môme temps, que Charles X, fidèle jusque-là au souvenir de madame de Polastron à ce point de n*afvoir jamais voulu entendre à aucune négociation de i^ariage, et bien moins encore & aucune liaison galante, écoutait, •ans les écarter, depuis qu'il avait vu la belle Delphine, les insinuations que lui faisaient lès gens de sa maison au sujet du mariage de Louis XIY avec madame de Maintenon. Je n'ai jamais su si ces btuitê avaient le moindre fondement.

l'accent, la rime Gloire et Victoire ^ le turban aussi, le turban des mamelouks, avec la harpe d'Ossian, où Ton chantait le refrain du beau Dunois : tout un air â'état-major, une poussière d'escadron, un éclair de sabre au soleil; quelque chose d'inouï et d'indescrip* tiblel

Femme d'un receveur général, madame Gay avait eu un salon vers la fin du Directoire; sa beauté hardie, son esprit et ses romans lui avaient fait un nom. Accoutumée au bruit, lorsque vint la mauvaise fortune, elle ne voulut point rentrerdans le silence. Tout en elle était sonore, ses amours, ses amitiés, ses haines, ses défauts, ses vertus, car elle en avait : sa maternité le fut plus que tout le reste.

Sa fille, dès qu'elle la vit belle, dès qu'elle put deviner son génie, lui fut une occasion, un prétexte, une espérance, et bientôt une certitude exaltée de ramener à son foyer l'éclat. La production de la petite merveille, la mise en.'^cène de ses talents précoces occupa et passionna les ambitions ranimées de madame -Gay. Elle rêva de lauriers, de chars poudreux dans l'arène, de princes subjugués, d'époux illustres : souverains ou tout au moins grands hommes ; à la candide enfant que visitait la muse immortelle, elle enseigna l'art des salons^ l'ode de circonstance, la strophe catholique et royaliste. Elle la voulut toujours à ses côtés dans les occasions fastueuses, déclamant ou déclamée, au tom-

beau de Gharlemagne S au sacre de Charles X, au cap Misène, au Panlhéon, au Capitole; partout enfin, comme elle le faisait dire aux panégyristes, innocente et charmante, jouant avec la gloire t Chose étrange, toute cette gloriole, toute cette piaffe de Pégase, autour de l'enfant, ne servit qu'à la faire paraître, par contraste, plus sérieuse et plus modeste. Jamais je n'oublierai l'impression qu'elle fit sur moi la première fois que je la vis. C'était pendant l'hiver de l'année 1826. Ma mère donnait dans son appartement de la place Vendôme des soirées de musique. J'avais déjà , moi aussi, ma petite gloriole : un talent de piano qui, au faubourg Saint-Germain, passait pour extraordinaire. La première fois que je me fis entendre chez les Montmorency, la duchesse s'écria : c Elle joue mieux que la baronne! » Mieux que la baronne, c'était un brevet d'excellence après quoi il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle. Cependant je n'en étais pas là encore. J'étudiais sérieusement; je venais de prendre des leçons de Hummel; je jouais son fameux septuor avec une certaine virtuosité relative, comme on peut croire : virtuosité d'amateur et de noble demoiselle, mais qui, telle quelle, avec ma jeunesse,

4. Delphine Gay, née à Âix-la-ChapeUe, sur la paroisBe dé Notre- Dame, fut en conséquence portée aux fonts baptismaux dans l'éjlise impériale. De là cette interprétation pompeuse, suggérée aux journalistes, qui faisait baptiser la Muse de la patrie sur le tombeau de Charlemagne,

mes cheveux blonds bouclés, ma taille et mon air de Loreley ne laissait pas de produire sur mon auditoire prévenu un effet heureux. On parlait donc beaucoup de mon talent. Un de nos habitués, le docteur Koreff, médecin du prince de Hardenberg, familier chez le prince de Talleyrand, renommé pour son esprit caustique et ses épigrammes, dit à ma mère que madame Gay et sa fille désiraient de m'entendre et de lui être présentées. Il demandait, pour ces dames, une invitation à notre prochain concert. La pensée que j'allais voir cette glorieuse Delphine, que je jouerais devant olle, que je lui parlwais, m'exalta. Dès Tenfance, mon imagination allemande se passionnait pour le génie. Un poëte, c'était pour moi un être au-dessus de tous les autres. Un poëte m'apparaissànt sous les traits d'une femme, d'une belle jeune fille, un poëte charmant qui désirait me connaître, qui peut-être me donnerait son amitié, c'était de quoi me faire perdre le sang-froid et le sommeil.

Le jour du concert arriva ; Delphine entra chez nous, grave et simple; vêtue de blanc, le regard tranquille, ^ le front sérieux ; ses longs cheveux blonds sans ornements, retombant des deux côtés de son beau visage en riches ondulations. Elle suivait en silence sa tapageuse mère. Je \uï dis à peine quelques jiaroles ; on m'appelait au piano. Je jouai avec émotion, avec une puissance que je ne me connaissais pas ; je fus extrêmement

applaudie. Le morceau terminé, madame Gay, se levant avec fracas, s'avança vers moi, et, de sa voix de théâtre : a Delphine vous a comprise » , s*écria-t-elle. On nous regardait. Je restai tout interdite. Delphine, qui s'était approchée doucement, me tendit la main. Elle retint longtemps la mienne dans une affectueuse et forte étreinte.

A partir de ce moment notre amitié se noua. J'avais joué pour elle ; je lui demandai de dire pour moi des vers. Elle récita un fragment de son poëme de Madeleine. Elle disait bien, sans emphase; son organe était plein et vibrant, son attitude décente, son air noble et sévère. Grande et un peu forte, la tété fièrement attachée sur un cou d'une beauté antique, le profil aquilin, l'œil clair et lumineux, elle avait, dans toute sa personne, un air de sibylle, accoutrée et quelque peu façonnée à la mode du temps. Il y avait en elle une puissance que l'on sentait bonne. On lisait à son front, dans son regard, une ouverture d'âme qui donnait confiance et enhardissait à l'aimer. Je sentis que je l'ai* merais. Elle, aussi ne retira point ce qu'il y avait de promesses dans sa main serrant la mienne. Nous continuâmes à nous voir, sans particulière intimité, mais toujours avec sympathie. Après notre mariage à toutes deux, nous fûmes, elle et moi, avec la belle duchesse de Gramont, les trois blondes à la mode^ dans le faubourg Saint-Germain.

Plus tard encore, après une longue absence, je la retrouvai, en pleine lutte de journalisme, telle que je Tavais vue pour la première fois dans le salon de ma mère, spontanée dans son élan vers moi, cordiale, et d'une effusion charmante. Son naturel n'était pas changé, mais son air et son maintien. Elle avait un peu, par rapport à son mari, dans le monde, le rôle que sa mère avait eu jadis par rapport à elle. Emile de Girardin, qu'elle avait épousé en 1831, restait dans les salons, quand on l'y voyait, concentré, taciturne. Ni chez elle ni chez d'autres, il ne prenait part à l'entretien. Dans le petit appartement qu'ils occupaient rue Laffitte, et où elle attirait toutes les célébrités littéraires, Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Théophile Gautier, Eugène Sue, etc., le rédacteur en chef de la Presse avait pris et fait accepter une habitude singulière. Dès après le repas, qu'il y eût ou non des convives, il s'enveloppait d'un grand châle et, dans un coin du salon, il sommeillait jusqu'à l'heure où 16 soin de son journal l'appelait à l'imprimerie. Il disparaîssait alors sans bruit, sans prendre congé de personne; la conversation ne s'interrompait pas. Commencée sans lui, elle s'achevait de même, ou plutôt elle ne s'achevait pas, car l'esprit, plus brillant de jour en jour, la verve étincelante de madame de Girardin, devenue,dans l'intérêt du journal, le piquant vicomte de Launay^ était intarissable et ne souffrait pas de repos.

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