Elle était âgée de soixante et onze ans
bouda; on eut peur; on resserra les dépenses. Les hommes du gouvernement nouveau n'avaient ni le loisir ni la faculté d'improviser, des salons. Madame de Lamartine, qui seule l'aurait pu, n'en avait pas le désir. A supposer qu'elle l'eût eu, elle était entourée d'un cercle de dames légitimistes qui lamentaient chez elle sur le malheur des temps, et ne l'auraient point aidée à reprendre les allures de la belle conversation. Quand vint le coup d'État, il n'y avait plus grand'chose à faire pour achever de déconcerter et de disperser la bonne compagnie.
Lorsque, au bout de quelques années, l'empire ramena le luxe et les fôtes, on s'aperçut que nos mœurs avaient entièrement changé, et que rien ne serait plus impossible que de faire revivre en France l'ancien esprit français.
Le monde d'autrefois n'existait plus. Se formeraitil un monde nouveau? il n'y avait guère apparence. Sans parler des circonstances particulières à l'empire, qui s'opposaient à la formation des salons : la vie politique très-amoindrie, une cour sans ancienneté et plutôt cosmopolite que française * ; la condition générale des mœurs, l'instabilité des fortunes, le triomphe
1. Sans Touloir donner aux bruits de ville plus d'importance qu'ils n*en méritent, il faut bien dire que Taspect de NapoléonlII n'avait absolument rien de français, et que ses manières tenaient de l'Angleterre ou de la Hollande beaucoup plus que de U¥t«si^%
des paryenas^ le milku ne donnait plus cette fleur dé Ucate des loisirs aristocratiques, sans laquelle point do compagnies exquises : la grande dame.
Ni la bourgeoisie privilégiée du règne de Louis-Philippe, ni la démocratie égalitaire qui, à partir de la république, envahit et absorbe chez nous toutes choses, n'avaient le secret, le don inné, qui avaient fait de la grande dame française, pendant deux siècles, la reine des élégances européennes.
Sous le règne de Louis-Philippe, la bourgeoisie parvenue rimita, mais gauchement; l'importation dJI habitudes anglo-américaines : le club^ le sport, le cigare, la lionne^ hâtèrent la déconvenue dessalons. Sous l'empire, dans le bouleversement des traditions, dans la déroute de toutes les anciennes fiertés, la femme qu'on ne sait comment qualifier; la femme qu'on appelle du demi-monde entra brusquement en scène, avec fracas. Ce fut elle qui donna le ton; et quel ton! A la place des intimités discrètes et des fines galanteries, elle apporta une familiarité brusque et criarde ; à la place du langage choisi, un argot ; à la place des élégances, les tapages de la richesse; à la place des raffinements de l'esprit, les grossièretés de la chair!
Quant à l'impératrice Eugénie, eUe avait dans sa tenue et dans sa conversation le mouyement et la familiarité des dames espagnoles, ,mais non du tout la manière d'être et de dire de la grande dame française.
LE MONDE, LA COUR ET LES SALONS (i827-49). 365
Quand un tel monde prendra fin, et il ne saurait du rer si la décadence de Tesprit français n'est pas chose fatale, on sera stupéfait du néant qu'il laissera après lui. Les habitudes sérieuses d'une saine démocratie remplaceront un jour ces déviations, ces dérèglements de notre goût national ; elles seront à leur tour en honneur, je n'en fais pas doute ; maii^ les grâces de la vie aristocratique, l'élégance des châteaux et des salons ne refleuriront point, telles que je les ai vues.
La démocratie française, en eût-elle un jour le loisir, ne chercherait point à les retrouver. Dans notre pays, tout ce qui est du passé semble très-vite absurde ou ridicule. A nos générations révolutionnaires, les nobles traditions sont suspectes, la courtoisie semble une gêne, la politesse une hypocrisie, l'influence des femmes dans un salon paraîtrait un renversement des lois. Le démocrate français honore, en principe et dans ses écrits, la mère et l'épouse, mais, en réalité, dans sa maison, il la veut subalterne, et sans autre contenance que celle de ménagère. La femme du démocrate ne sait à cette heure ni ce qu'elle pourrait ni ce qu'elle devrait être et vouloir.
Trop humble ou trop roide, trop soumise ou trop guindée, un peu apprêtée toujours, la bourgeoise n'a point encore l'allure simple et gracieuse que donne le sentiment héréditaire d'une valeur et d'une liberté incontestées. Il faudrait beaucoup de choses que l'on n'en-
trevoit pas encore pour qu'elle prît à son tour une importance dans la société nouvelle, pour qu'elle. y ex^erfât son ascendant et qu'elle ramenât en nos mœurs l'aménité. Elle le souhaite tout bas, bien qu'elle ose à peine le dire. La femme a le sentiment inné des déli- <5atesses sociales. Même inculte, elle devine la coquetterie de l'esprit, elle inventerait le salon si on la laissait faire. J'ai vu, même au village, des finesses d'instinct, des grâces naturelles qui m'ont charmée. L'Éternelféminin du poëte germanique ne disparaîtra jamais entièrement du milieu de nous; mais combien il sera lent, n'y étant point aidé par un esprit chevaleresque, ■à pénétrer la rudesse de nos mœurs ijidustrielles et la pesanteur de nos calculs i