Les Poésies de Joseph Delorme avaient para en
2. La première édition d'Obermann, par Sénancour, avait paru en 1804. Une seconde édition paraissait en 1833, avec une préface de Sainte-Beuve. Indiana et Valentine avaient paru coup sur coup dans rannée 1832; Lélia fut publié en 1833.
nous fâchait pas beaucoup, et nous prenions même quelque plaisir à ce qui nous semblait effet d'envie.
Entre les maltresses de maison qui se permettaient ces nouveautés, j'étais, peut-être, la plus hardie; j'étais à coup sûr la plus spontanée. Les circonstances qui me donnaient dans le voisinage de Paris une belle habitation favorisaient pour moi la formation d'un salon^ en me permettant de ne pas interrompre l'été les fréquentations de l'hiver. Le château de Croissy,que nous venions d'acheter au prince de la Trémoïlle, n'était distant de Paris que de six lieues et sur une grande route. Il avait été bâti par Colbert dans les campagnes un peu tristes, mais très-opulentes, de la Brie. C'était une demeure seigneuriale^ disposée pour y recevoir grande compagnie. Le principal corps de logis, très-long, flanqué de quatre tourelles en briques, était entouré de larges fossés, autrefois remplis d'eau, à cette heure revêtus de lierre, semés de gazon, habités d'un troupeau de daims qui servait à nos récréations, étant fort apprivoisés et dociles à la voix. La distribution intérieure du château se ressentait des habitudes du siècle où il avait ^ ^té construit. Il y restait des magnificences de Colbert de beaux vestiges. Sa couleuvre s'y voyait partout sculptée. On entrait, par un pont en pierres de taille, dans un vestibule à six fenêtres, orné de tableaux et d'autres objets d'art. Du vestibule on passait dans la salle de billard, dont les belles boiseries étaient déco^
rées de peintures d'Oudry. Le salon, également à six fenêtres et boisé, avec ses consoles en albâtre oriental, ses vases de porphyre, son lustre en cristal de roche, don de Louis XIV à Colbert, avait une très-grande tournure. Au delà de la tourelle, une bibliothèque octogone, où des médaillons fort bien peints représentaient, dans des encadrements sculptés, des sujets tirés des fables de La Fontaine.
A la gauche du vestibule, une sal'e à manger avec toutes ses dépendances, et Tappartement de la maîtresse de la maison, complétaient le rez-de-chaussée. Le premier étage, divisé en appartements plus ou moins spa cieux, était consacré entièrement à l'hospitalité. Des fenêtres du salon, la vue s'étendait sur une vaste pelouse qui descendait en pente douce jusqu'à un étang ; par delà, on apercevait la route et le village. D'épais liiassifs de chênes, de hêtres séculaires, un immense potager à la Montreuil^ des basses-cours considérables, achevaient de donner à cette belle habitation un caractère grandiose.
Le pays, très-plat, et, comme je l'ai dit, un peu triste, avait aussi sa grandeur : de longues avenues droites, plantées de vieux ormes, traversaient des pâturages et des champs d'une admirable fertilité. La forêt d'Armainvilliers, le cours de la Marne, un grand nombre de châteaux dans un voisinage très-rapproché : Perrière^ à M. de Rothschild, Noisielf à la duchesse de
3i4 MES SOUVENIRS.
LiWis, GuermanteSy habité par la marquise de Tholozan et ses charmantes filles^ mesdames de Dampierre et dePuységur; Rentilly^ ArmainvillierSj rendez-vous de chasse de Sosthënes de La Rochefoucauld y donnaient des motifs très-agréables de promenades à cheval ou en voiture *.
Pendant une saison, nous jouâmes à Croissy la comédie, pas trop bien, il en faut convenir, mais avec une bonhomie parfaite. On faisait aussi chez moi, à 1
Paris et à la campagne, de bonne musique ; on y jouait les compositions nouvelles du romantisme musical : la Symphonie fantastique de Berlioz, arrangée pour le piano par Liszt; les Mazourquesàe Chopin, les Études de Hiller. On chantait les Lieder de Schubert, la Captive de Berlioz. On y mêlait des compositions moindres, mais fort en vogue : le Lac de Niedermayer, des romances plus insignifiantes encore, des soli de harpe ou de guitare, etc., car le propre des gens du mon4e c'est d'accueillir également bien tout ce qui peut servir à Tamusement : le beau et le médiocre, le mauvais et le pire. La jeune duchesse de la Trémoïlle, la com-
f . Je n*ai connu dans le monde que bien peu de femmes aussi distinguées d'esprit et de manières que la baronne James de Rothschild. Quant à la marquise de Dampierre, malgré son étrange état nerveux, eUe était si yivement, si vraiment aimable et spirituelle^ qu*on s*accoutumait aisément à ses excentricités involontaires, et qu*on finissait, quand on n*en était pas trop victime, par y trouver un attrait de plus.
tesse de Niewerkerkp, la marquise de Gabriac, avec leurs belles voix et leurs beaux visages, avaient de grands succès dans ces concerts. Quant aux lectures, c'était le plaisir par excellence des Sappho et des Corinne. Sur ce point, madame Récamier l'emportait sur nous victorieusement dans les matinées de VAbbaye-au- Bois, où on lisait les Mémoires de Chateaubriand et son Moïse; mais nous ne nous laissions pas décourager. Nous avions les Fables d'Elzéar de Sabran, les Nouvelles du duc de Fezensac, les vers de la marquise du Lau, les poésies de Guiraud, de Soumet, d'Emile Deschamps. Un jour, chez moi, par très-amicale exception, car il savait à quoi s'en tenir sur le bel esprit des marquises, Alfred de Vigny consentit à lire un de ses poëmes inédits : la Frégate. Je l'en avais prié vivement, indiscrètement. J'en eus bien de la mortification. La lecture, à laquelle j'avais convié toute la fleur aristocratique, les plus jolies femmes de Paris : la princesse de Bauffremont, la comtesse de Montault, sa sœur, la marquise de Castelbajac, sa gracieuse bélle-sœur, la comtesse Frédéric de la Rochefoucauld, la comtesse de Luppé, mesdames de Caraman, d'Orglandes, la duchesse de Gramont, etc. , ne fut point du tout goûtée. Un silence consternant accueillit l'œuvre et l'auteur. « Ma frégate a fait naufrage dans votre salon i , me dit, en se retirant, Alfred de Vigny, t Ce monsieur est-il un amateur? » venait de me demander l'ambassadeur d'Autriche.
Cette lecture malheureuse me mit à Tavenir fort en garde ; mais, pas plus que le médiocre succès de la comédie à Croissy, elle ne porta préjudice à l'opinion qu'on se faisait de moi et de mon salon.
C'est ici peut-être le lieu de dire quelle était cette opinion.
Dès mon entrée dans le monde, on m'y avait fait une réputation d'esprit. Il fallait qu'on en eût bien bonne envie, car, autant que je puis croire, mon esprit ne se montrait guère dans la conversation. Je n'ai jamais eu ni verve, ni trait, ni saillies, ni reparties, ni même, à tout prendre, un très-grand souci de ce que je puis dire. On ne pouvait pas citer de moi le moindre mot. En revanche, j'écrivais passablement les lettres. La vicomtesse d'Âgoult, la première, s'en était aperçue. Pendant une excursion que je fis dans le midi, aussitôt après mon mariage, elle s'était enchan tée de ma correspondance ; elle en avait lu des passa^ ges à sa princesse. On le savait. Il n'en avait pas falla plus pour me mettre en renom de Sévigné. On célébra sur ouï-dire mes descriptions, mes morceaux : le Pont du Gard^ la Maison-Carrée^ les Alù»campSy le château de Montelier^ bâti par la fée Mélusine, le château de, la Vache^ au comte de Maccarthy, une fête qui m'avait été donnée par l'amiral la Susse, à bord du Conquérant^ en rade de Toulon. Voyant cela, la duchesse de Rauzan, qui était un peu chercheuse d'esprit et qui tenait à re-
nouveler son salon, m'attira chez elle. Gomme je lui trouvais, sous ses affectations, un mérite vrai et solide, je répondis à ses empressements. Nous allâmes beaucoup ensemble dans le monde. Elle y confirma ma réputation d'esprit. Gela lui convenait et ne me disconvenait pas. Bientôt il fut entendu. que j'étais une fefnme supérieure^ et que je- devais avoir un salon. En dépit des qualités et des défauts qui, chez moi, ne s'accordaient guère à ce rôle, on s'obstina à m'y faire entrer. On s'y est obstiné constamment partout. En tous temps, en tous pays, en toutes circonstances, sans lé chercher, sans y prétendre, malgré moi très-souvent et malgré Minerve, je me suis vue le centre d'un cercle choisi, d'un salon; d'où vient cela? Je vais tâcher de le démêler ; mais, disons d'abord un mot du salon en gènèreil.
Le salon était alors, il serait encore aujourd'hui, si les circonstances s'y prêtaient, l'ambition suprême de la Parisienne, la consolation de sa maturité, la gloire de sa vieillesse. Elle y visait alors de longue main. Elle y appliquait toute son intelligence, y sacrifiait tous ses autres goûts, ne se permettait plus, du moment qu'elle en avait congu le dessein, aucune autre pensée ; ni distraction, ni attachement, ni maladie, ni tristesse. Elle n'était plus ni épouse, ni mère, ni amante que secondairement. Elle ne pouvait plus avoir en amitié qu'une préférence : la préférence pour l'homme le plus con-
sidérable, le plus influent, le plus illustre : un Chateaubriand, un Pasquier, un Mole, un Guizot. Pour celui-là, pour l'attirer, en faire montre et s'en faire honneur, il fallait renoncer à être soi-même, se Vouer; tout entière au culte du grand homme; y vouer les autres, quoi qu'ils en eussent; veiller incessamment, inquiète, attentive, à renouer tous les fils qui, de toutes ces vanités divergentes, devaient revenir au môme point et former autour d'une vanité exaltée le nœud d'admiration qui la retenait captive. N'avoir pas pour centre d'attraction, pour pivot de son salon un homme influent, c'était une difficulté, une infériorité véritable. Il fallait alors le prendre de moins haut, caresser, flatter en détail beaucoup plus de gens, perdre beaucoup plus de temps, se donner beucoup plus de peine. , Dans l'un ou l'autre cas, il fallait une application soutenue de la volonté, une étude, une tension d'esprit avec une souplesse dont je n'aurais jamais été capable, du moins en de telles visées. Mon esprit et mon caractère, mes ambitions, si j'en ai eu, étaient autres. Je ne voudrais pas nier cependant que par certains dons assez rares, je ne dusse paraître très-propre à cet empire du salon, que l'on voulait bien me décerner, et que mes contemporaines m'ont envié par-dessus ' toutes choses. Avec'une femme illustre * , j'ai pu m'aperce-
i. Madame Roland.
voir, moi aussi, que le degré où je me trouve n'est pas fort surchargé de monde. Mon esprit n'est pas vulgaire. Il forme, avec mon imagination et mon sentiment, un tempérament singulier où se mêlent, où se combinent, souvent d'une manière imprévue les qualités françaises et allemandes. La douceur est en moi, l'humeur égale et la bienveillance, avec une manière d'être, de penser, de dire, où se marque tout d'abord l'entière loyauté. De pédantisme, aucun ; de vanité; moins encore ; ni prétentions, ni affectations, ni impertinences d'aucune sorte. Une candeur qu'on peut dire extraordinaire, quand elle n'est pas l'effet de la jeunesse et survit au désabusement. Je puis être étoquente aussi, mais rarement, et seulement quand la passion m'enlève à moi-même. D'habitude, ma passion, quelle qu'elle soit, creuse au dedans ; elle se concentre ; elle né luit que par éclairs, rapides et pâles ; elle se tait, dans la crainte de se trop livrer. Je dois paraître alors d'une froideur glaciale ; « six pouces de neige sur vingt pieds de lave »,a-t-on dit de moi, et non sans jus. tesse. Si l'on ajoutée cette disposition passionnée, mais contenue» l'horreur du lieu commun avec l'impossibilité d'emprunter l'esprit d'autrui, on comprendra que ma conversation ne soit pas du tout ce qu'il faudrait pour remplir le vide d'un cercle et pour amuser un salon. J'ai pourtant le désir de plaire, mais seulement \ qui me plaît, et encore pas à toute heure. Bien qu'une
longue habitude m'ait fait de la politesse une seconde nature, je n'ai pas appris l'art de feindre ce que je n'éprouve pas. Je ne sais pas composer avec ce qui m'ennuie. Les sots, les fats, les bavards, les précieux et les glorieux de toute sorte me causent un déplaisir mortel. Ils sentent confusément, à un je ne sais quoi qui les déconcerte, mon esprit distrait. Sans le vouloir, je les inquiète dans la bonne opinion qu'ils ont d'euxmêmes, lié me quittent mécontents ; ils n'ont pas fait d'effet j ils s'en sont aperçus ; ils s'en prennent à moi ; ils m'en gardent rancune : les voilà mes ennemis. Quant au mérite modeste que je voudrais accueillir, il m'arrive, quoi que je fasse, de l'intimider beaucoup trop, de le laisser trop à distance. Je n'en sais pas bien le motif, mais là encore je constate en moi un défaut, le plus opposé du monde à la vie de relations.
Réservée avec excès, lente en mes épanchements, aisément froissée par les familiarités hors de propos; voulant trop qu'on me devine, craignant trop qu'on se méprenne ; trop sérieuse et trop spontanée pour ne pas paraître un peu étrange dans un monde où tout est factice et futile ; trop nonchalante aussi, trop fière pour les avances et les insistances ; prompte à laisser aller ce qui s'en va, à laisser passer ce qui^passe ; sans aucun souci de l'utile, et mauvaise gardienne des appa* rences; appréhendant beaucoup de blesser, mais ne songeant jamais à flatter les amours-propres; ne té-
moignant qu'indirectement, en nuances, Tattrait qu'on m'inspire, je suis, à tout prendre, précisément le contraire de la femme du monde, telle^ qu'on la veut.
Le protectoratde Thomme illustre n'a jamais non plus aidé mon insuffisance. Incapable des sacrifices et des complaisances par lesquels ce protectorat s'achète, je n'aurais pas été sensible aux avantages qu'il procure. J'avais pour cela trop de fierté ou trop peu de vanité.
t II ne vous manque plus que le grand homme i , me disait un jour, en souriant, un ami qui me parlait avec bienveillance des agréments de mon cercle intime. € Il me manquera toujours, i lui dis-je, et je disais bien. Le grand homme des salons n'est pas mon idéal ; ou plutôt : je ne suis pas l'idéal de ce grand homme.
Les mères et les commères de TÉglise. — La princesse Belgiojoso, Madame Récamier et TAbbaye-au-Bois. ^ M. Brifaut. — La femme et le salon dans FÉtat démocratique.
Dans rançiée 1835, je quittai la France. Lorsque j'y revins cinq ans après, je n'allai plus dans le monde et je ne vis que d'un peu loin ce qui s'y passait. Je remarquai que les salons dont on parlait le plus étaient les salons de quatre étrangères : celui de la princesse de Lieven, celui de madame Swetchine, celui de la princesse Belgiojoso et celui de madame de Gircourt : trois dames russes et une italienne. Ce n'était pas bien bon signe, à mon avis, pour l'esprit français. Par une suite de causes et d'effets qui m'échappaient, la dévotion aussi était en affiche. Là où l'on s'était contenté, sous la Restauration, malgré l'influence de la
Dauphine, d'être, sans en parler, régulière, on afifectait, à cette heure, les habitudes dévotes. Dans les antichambres, les laquais ne disaient plus c madame est sortie i, mais c madame est à vêpres; madame est au sermon du père un tel, » etc. Les belles dames, quand elles avaient de la voix, chantaient dans les églises, au mois de Marie. Celles qui se persuadaient savoir écrire publiaient de petits livres d'édification ; celles à qui Ton avait enseigné le latin embrassaient la théologie. Elles étalaient à grand bruit, chez les libraires, des traités sur la Chute, sur la Grâce, sur la Formation des dogmes, etc. Les goguenards appelaient ces dames théologiennes : les Mères de r Église. Le spirituel curé
. de la Madeleine, l'abbé Deguerry, impatienté de tout ce zèle, demandait qu'on le délivrât de ces commères de V Église. Les plus galantes étaient les plus touchées do la grâce. Chacune mettait soti grappin, qui sur un prélat, qui sur un déchaux, qui sur un dominicain, qui sur un père. Les hommes du monde se piquaient à ce jeu dévot. Nourris au suc des fleurs du paradis mondain de madame Swetchine, tout un essaim de couver tis convertisseurs se répandaient dans le monde et l'emplissaient d'un bourdonnement pieux. Comme ils avaient la grâce congrue, ils se jetaient vivement aux tentations de la chair. On les voyait au bal, au théâtre,
. poursuivant de leur zèle les belles pécheresses. Ils . avaient chacun son œuvre particulière qui voulait les
entretiens à deux, les tendres billets, les confidences, les rendez-vous à Saint-Roch, à V Assomption^ à Saint-^ Thomas d*Aquiny les soupirs et les repentirs, les rosairesetles scapulaires: tout un catholicisme de boudoir, tout un galimatias séraphique dont nos mères auraient bien ri. D'autre part, et comme pour faire contraste, en réaction sans doute contre le t comme il faut 1 trop monotone du faubourg Saint-Germain, il s'était produit après 1830, parmi les jeunes femmes, un dédain des bienséances de leur sexe, une recherche de Texcentricité tapageuse, qui, se rencontrant avec les premiers essais de clubs et de sports avec l'invasion du cigare, avaient créé un type nouveau : h. lionne. A l'imitation des héroïnes de George Sand, la /tonne affecta de dédaigner les grâces féminines. Elle ne voulut ni plaire par sa beauté, ni charmer par son esprit, mais surprendre, étonner par ses audaces. Cavalière et chasseresse, cravache levée, botte éperonnée, fusil à l'épaule, cigare à la bouche, verre en main, toute impertinence et vacarme, h lionne prenait plaisir à défier, à déconcerter en ses extravagances un galant homme. Incompatible avec l'élégance tranquille des salons, elle les quitta. Le vide se fit à la place qu'elle avait dû occuper et personne ne se présenta pour le remplir *.
1. Qui lear donna, où prirent-eUes ce nom de lionnes^ Je ne sais. Vers la fin da zyi« siècle, une demoiselle Paulet, dont parle TaUemant des Réauz, rayait porté, « à cause, dit-il, de l'ardeur
Dans la vie retirée que je menais ^ le rugissement des lionnes arrivait à peine. Mais^ vers cette*^ même époque, j'eus occasion de voir d'assez près deux personnes qui, d'une autre manière, occupaient les entretiens : la princesse Belgiojoso et madame Récamier.
La princesse Belgiojoso était alors au plus aigu de sa crise théologique. Lorsqu'on lui rendait visite dans son petit hôtel de la rue d'Anjou, on la surprenait d'ordinaire à son prie-dieu, dans son oratoire, sous le rayon orangé d'un vitrail gothique, entre de poudreux in-folio> la tête de mort à ses pieds; un saint homme la quittait, le prédicateur en vogue, l'abbé Combalot ou l'abbé Cœur.
Avant que d'arriver à l'oratoire, on avait traversé une chambre à coucher tendue de blanc, avec un lit de parade rehaussé d'argent mat, tout semblable au catafalqued'une vierge. Un nègre enturbanné, qui dormait dans l'antichambre, faisait en vous introduisant dans toute cette candeur un effet mélodramatique. Jamais femme, à l'égal de la princesse Belgiojoso, n'exerça l'art de V effet. Elle le cherchait, elle le trouvait dans tout; aujourd'hui dans un nègre et dans la théologie ; demain dans un Arabe qu'elle couchait dans sa calèche pour en ébahir les promeneurs du Bois; hier dans les conspirations, dans
ayec laquelle eUe aimait, de son coarage, de sa fierté^ de ses yeux vifs^ et de ses cheyeux trop dorés. *
Texil, dans les coquilles d'œufs de l'omelette qu'elle retournait elle-même sur son feu, le jour qu'il lui plaisait de paraître ruinée. Pâle, maigre, osseuse, avec des yeux flamboyants, elle jouait aux effets de spectre ou de fantôme. Volontiers elle accréditait certains bruits qui, pour plus d'effet, lui mettaient à la main la coupe ou le poignard des trahisons italiennes à la cour des Borgia. Quoi qu'il ensoit,lorsqu'elle vint me voir, elle ne put cacher son dépit. On m'avait dit mourante, elle accourait à mon chevet; elle venait me donner des soins, me disputer à la mort, me convertir à la foi : c'eût été un effet de sœur de charité ou de Mère de l'Église. Par malheur, je n'étais qu'enrhumée. Je la reçus debout. Comme elle vit que Veffet n'était ni en moi ni autour de moi, elle cessa de me rechercher, et tout se borna, entre nous, à un rapide é.change de poli tesses. •
Quant à madame Récamier, l'occasion de nous voii fut plus simple et plus sérieuse. Nous avions des amis communs. L'un d'eux, M« Brifaut, lui ayant parlé d'un travail sur madame de Staël, que je me proposais de faire, l'amie de Corinne me fit dire obligeamment qu'elle tenait à ma disposition des correspondances qui pour raient, peut-être, me servir. Nous convînmes avec M. Brifaut d'une visite à l'A 66aj/e-aM-Bow. A quelques jours de là ■ — c'était vers la fin du mois de mars 1849 — une après-midi, je montais les degrés humides el
soml)res de Téscalier en pierre qui conduisait au premier étage d'un corps de logis isolé dans la cour du cou vent de la rue de Sèvres, où logeait cette beauté merveilleuse, qui avait ébloui de son éclat plus d'un quart de siècle. Je la trouvai dans un salon assez grand et d'un aspect vieux, assise à l'angle de la cheminée, sur une causeuse en soie bleue qu'enveloppait un paravent de couleur grise. Elle se leva pour venir à ma rencontre et s'avança vers moi avec l'hésitation d'une personne dont la vue est obscurcie. Elle était svelte encore et d'une taille élevée. Elle portait une robe et un mantelet noirs ; son bonnet blanc, orné de rubans gris, encadrait son visage pâle, des traits fins, un tour en faux cheveux bruns, frisés à la mode ancienne. Sa physionomie était douce, sa voix aussi ; son accueil fort gra cieux, quoique embarrassé. En murmurant quelques paroles confuses sur le plaisir de me voir, elle me faisait asseoir à ses côtés ; et tout en regardant vers M. Brifaut, comme pour chercher une contenance, elle entama l'entretien sur le sujet qui m'amenait. C'était un bien grand sujet, celui-là, dit-elle; aucun critique n'y avait encore réussi complètement, pas même M. X.; cela m'était réservé. Mon talent était à la hauteur d'un tel sujet. Ce talent était grand, bien grand; M. Brifaut l'avait dit, et aussi M. Ballanche, et M. Ampère encore; M. de Chateaubriand en avait parlé un jour. Elle avait depuis longtemps le désir dd-me connaître; j'avais ap-
précié 50» pauvre Ballanche ^ ; c'avait été entre eJle et moi un premier lien. < Les tendances de M. Ballanche étaient en accord avec vos idées, » reprît-elle d'une voix insinuante et hésitante. Je répondais de mon mieux ; elle se disait charmée. Quand je la quittai, elle insista de la manière fa plus aimable pour fixer tout de suite l'heure d'une prochaine séance de lecture. Je vins le surlendemain, et cette fois je vins seule. Son valet de chambre m'attendait au bas de l'escalier. Les lettres dé madame de Staël, dont je devais prendre connaissance, étaient disposées, par ordre de dates, sur un guéridon ; deux fauteuils auprès. Elle me fit asseoir sur l'un ; je l'aidai à s'asseoir sur l'autre.
Elle semblait plus à l'aise, et comme soulagée de n'avoir pas là un tiers pour l'observer. Elle se plaignit de sa vue très-affaiblie, et caressant de sa petite main effilée mon manchon d'hermine, dont la blancheur attirait sans doute son regard: < J'ai mis mes lunettes pour tâcher de vous voir un peu, me dit-elle; j'entrevois une ravissante apparition, une figure pleine d'élé gance... Voudriez-vous lire haut? ajouta-t-elle avec un accent affectueux, que j'aie du moins, ne pouvant vous voir à mon gré, le plaisir de vous entendre. » Impossible de mieux dire. Je commençai cette lecture qui ne dura pas moins d'une heure, fréquemment interrom-
i. Chateaubriand disait, lui aussi, « mon pauvre BaUanche »» (Alfred de Vigny, Journal <Vun poêle).
pue par de douces paroles sur le charme de ma voix, Gur ses inflexions qui lui rappelaient mademoiselle Mars, etc.
A quelques questions que je lui fis sur les relations de madame de Staël avec M. deNarbonne, avec Benjamin Constant, etc.: « Oh! me dit-elle, il ne faudrait pas parler de ces choses-là dans un éloge. Il ne faudrait pas toucher à ce côté romanesque de sa vie '. Madame Necker de Saussure en a dit tout ce qu'il BU faut dire. » Un peu surprise de cette épithète de romanesque appliquée à la vie de madame de Staël, je me rabattis sur les détails de famille. Madame de Broglie aimait et respectait passionnément sa mère, me dit madame Récamier. Elle craignait toujours de ne pas lui plaire assez. Le mariage avec M. de Rocca, déclaré à M. de Broglie dans la dernière maladie, aurait pu Tôtre beaucoup plus tôt. Il n'eût pas soulevé une objection, etc. Madame Récamier me parla ensuite de personnes et de choses diverses. Elle s'informa de ma fille, obligée d'être une personne distinguée, me dit-elle courtoisement ; de mes travaux. Le nom de Lamartine arriva. Elle m'assura qu'elle l'aimait beaucoup ; qu'elle le défendait constamment
i. M. Brifaut me dit plas tard que des lettres de madame de fitaèl à madame Récamier, très-intimes, très-confidentieUes, avaient été déposées entre les mains de madame X. La famille, paratt-il, s'en inquiéta, les réclama. M. Brifaut les croyait dé* truites; il le regrettait infiniment.
auprès de ses ainis,trop sévères à son égard. « C'est un artiste, » ajouta-t-elle d'un ton qui signifiait: t il ne faut pas trop le prendre au sérieux. * Quand je pris congé d'elle, elle me fit promettre de venir souvent à l'Abbaye. Je n'y retournai plus qu'une fois. J'avais vu à sa conversation qu'il n'était pas temps de dire la vérité, du moins telle que je la voyais, sur madame de Staël; qu'il y avait dans le cercle de VAbbaye-au-Bois une Corinne de convention et selon le monde, très-inférieure à l'autre, à la grande, à la vraie Corinne, mais à laquelle on ne pourrait toucher sans offenser beaucoup de personnes fort respectables. N'ayant aucun motif pour le faire, je renonçai à ce travail ^ . Madame Récamier mourut peu après. Elle me laissait un souvenir agréable. Pourtant je n'avais pu, en la voyant et en l'entendant, m'empêcher de faire cette réflexion qui n'était pas tout à son avantage : c'est qu'il ne fallait rien apparemment de bien extraordinaire pour avoir le salon le mieux fréquenté de Paris et pour charmer les grands hom-
1. On m'a conté récemment une particularité assez piquante touchant ce travail projeté et abandonné. Quand les Éloges de madame de Staél (1849) farent soumis aux académiciens, il y en eut un, le n» 12, qui parut supérieur %\ix autres. On allait lui décerner le prix, lorsque Alfred de Vigny crut reconnaître que ce travail était de moi ; il le dit et vanta mon style avec une trèsgrande vivacité. Aussitôt les immortels se ravisèrent; et, dans la crainte de donner le prix à Daniel Stern, ils en privèrent trèsinjustement un exceUent écrivain, et le plus académique du monde : M. Caro.
mes. Non-seulement je ne trouvais pas à madame Récamier d'esprit, au sens propre du mot, mais rien de particulier à elle *, ni de bien intéressant. Pour langage, un petit gazouillement; pour grâces, la cajo lerie ; rien de nature et rien non plus d'un art supérieur ; rien surtout de la grande dame assurée en son maintien et qui porte haut son âge : Thésitation dans la voix, rhésitation dans le geste, et tout un embarras de pensionnaire vieillie*.
Le salon de madame Récamier allait bientôt se fermer. Elle mourut dans cette même année 1849, d'une atteinte de choléra '. Déjà la révolution de 1848 avait eu son effet sur la vie du monde, et cet effet n'était pas, comme on peut croire, très-favorable.
Après la proclamation de la république démocratique , les salons du juste milieu prirent l'attitude qu'avaient eue les salons du faubourg Saint-Germain après la proclamation de la royauté bourgeoise. On
1. Un mot me reyient qui me donnerait tort. « Madame Récamier est arrivée à faire de la coquetterie une vertu », dit un jour un homme d'esprit. C'est à coup sûr une originalité curieuse et que j'aurais dû étudier avec plus de soin.
2. Je demeurai touchée néanmoins d'un mot, le seul, qu'elle me dit très-simplement. Comme elle cherchait à se rappeler je ne sais plus quelle circonstance de sa vie d'autrefois : « C'est triste de vieillir, me dit-elle en s'interrompant ; les souvenirs deviennent confus ; mais ils restent aussi douloureux», ajouta-t elle avec un accent profond de vérité.