I. Mémoires de Mme Campan, t, II. p
368 MES SOrVENIRS
guerre. Ils la firent voter parce qu'ils espéraient que la France serait vaincue. ^ aincue, la nation se croirait trahie, elle prononcerait la déchéance du roi ou tout au moins sa suspension, et les Girondins ramasseraient le pouvoir, but suprême de leur ambition, et qui ne leur paraissait pas acheté trop cher, au prix du sang et des défaites de la France!
Et ce n'est pas là une supposition gratuite, une accusation calomnieuse. Nous avons sur ce point délicat les aveux de Brissot lui-même, l'homme d'Etat et le véritable chef de la Gironde. Voici ce que nous lisons dans sa Lettre à tous les républicains de France sur la Société des Jacobins de Paris, Lettre publiée au mois d'octobre 1792 :
« Ils m'accusent d'avoir provoqué la guerre ! — Et « sans la guerre, la royauté subsisterait encore! — Us (( craignaient la guerre faite par un roi!... Politiques à vue « étroite! C'est précisément parce que ce roi parjure (( devait diriger la guerre, parce qu'il ne pouvait la diri- « ger qu'en traître, parce que cette trahison seule le « menait à sa perle : c'est pour cela seul qu'il fallait « vouloir la guerre du roi!... C'était l'abolition de la « royauté que j'avais en vue en faisant déclarer la c( guerre... Les hommes éclairés m'entendirent le 3o dé- (( cembre 1791, quand, répondant à Robespierre, qui « me parlait toujours de trahisons à craindre, je lui (( disais : Je nai qu'une crainte, c'est que nous ne soyons (( pas trahis. Nous avons besoin de trahisons; notre salut est (( là; car il existe encore de fortes doses de poison dans (( le sein de la France, et il faut de fortes explosions « pour l'expulser... Les grandes trahisons ne seront « funestes qu'aux traîtres ; elles seront utiles aux peu-
LA CULTE DE l'eMPIRE 369
<« pies; elles feront disparaître ce qui s'oppose à la granu deur de la nation française (la royauté). »
In des aides de camp de Brissot, dans sa campagne en faveur de la guerre, J.-B. Louvet, a fait des aveux non moins explicites dans ses Mémoires, publiés en l'an 111 sous ce titre : (Jnelqiies notices pour l'histoire et le rccil de mes périls depuis le .'il mai.
« Ce fut dans ces circonstances que se mût aux Jacoa bins la grande question si l'on devait déclarer la t^ guerre à T Autriche. Les Cordeliers ne la voulaient u pas, parce qu'elle donnait trop de pouvoir à La (( Fayette, le plus grand ennemi de d'Orléans; les Jaco- '> hins la voulaient, parce que la paix, continuée penu dant six mois, affermissait aux mains de Louis X\I « un sceptre despotique, ou bien aux mams de d'Or- (( léans un sceptre usurpé: et que la guerre seule, une « guerre prompte pouvait nous donner la république. »
Dans un autre écrit de Louvet, on trouve encore ces lignes, dont la signification n'est pas moins claire : u Nous voulions la guerre, nous autres Jacobins, parce « qu'à coup sûr la paix tuait la république; parce que, (( entreprise à temps, ses premiers revers inévitables pouce vaient du moins se réparer, et devaient purger à la fois u le Sénat, les armées et le trône'. »
Robespierre cependant multipliait ses discours contre les partisans de la guerre, que combattaient également Camille Desmoulins, Merlin de Thionville, Danton, Marat, Fréron, Billaud-Varenne. Le plus répandu des journaux révolutionnaires, 'le Jo«7'm// de PriuV homme, knenait comme eux une ardente campagne en faveur de la paix,
I. A Maxiinilien Robespierre et à ses royalistes, piir J.-B. Louvet, député de France à la Convention pour le Loiret. — >ovembre 1793.
et il se laissait aller à écrire dans son numéro du 2 4 décembre 1791 :
« Si la guerre s'engage, si la France remporte des « victoires, n'y a-t-il pas tout lieu de craindre que les (( soldats essentiellement obéissants, éloignés de leur « famille, habitués au camp, enivrés de vaine gloire, (( couronnés des mains du roi, caressés par les ministres, (( familiarisés avec le sang, le carnage et le spectacle « journalier des combats, ne méprisent cette liberté « tranquille et paisible qui doit faire notre bonheur; « qu'ils reprennent la manie des conquêtes ; qu'ils veuilu lent porter au loin la gloire des armées françaises, et « qu'ils appuient telles propositions qu'on voudra faire, « pourvu qu'on leur permette de faire retentir conti- « nuellement l'Europe du bruit de leurs armes? Une (( armée victorieuse, sous des généraux nommés par la Cour, (c peut faire plus de mal que la réunion totale des forces « de l'Europe, commandées joar des rois ou des géné- (( raux étrangers. Ne perdons jamais de vue que la préce tendue gloire des armes est un attrait tellement puis- « sant qu'il a toujours et partout causé la ruine et « l'esclavage des peuples ' . )>
Le rédacteur des Rérolutions de Paris laisse échapper ici le secret de son opposition à la guerre et de celle de Robespierre, de Camille Desmoulins et de leurs amis. Ce qui dirigeait leur conduite dans cette circonstance, ce n'était ni un sentiment d'humanité, ni un sentiment de patriotisme ; c'était la crainte de voir la France remporter des victoires, de voir des généraux nommés par ta
I. Les Révolutions de Paris, n" 128. — Noyez aussi le n° i3o.
T. A CUITE DE I, KMPIRE 371
Cour, La Fayette et Rochambeau — La Fayette surtout' ! — mettre à profit ces victoires pour restituer à Louis \M une partie de l'autorité dont on l'avait dépouillé!
De même qu'en 1792, Robespierre et ses amis étaient opposés à la guerre, parce qu'ils croyaient que la France remporterait des victoires et que ces victoires profiteraient à Louis \Vl, de même, en 1870, M. Gambetta et ses collègues républicains repoussaient la guerre parce qu'ils croyaient au triomphe des armes françaises et qu'ils redoutaient par-dessus tout une armée victorieuse sous des généraux nommés par l'empereur.
A Paris cependant le parti de la guerre devenait chaque jour de plus en plus puissant. Les départements suivaient, comme toujours. Pas de ville, petite ou grande, qui n'eut ses manifestations, ses promenades aux (lambeaux, ses Marseillaises, ses cris : A Berlin! A licrlin! A Nantes, l'une de ces manifestations faillit même dégénérer en émeute. Le directeur du Phare de la Loire, M. Evariste Mangin, était un partisan déterminé de la paix. Dans la soirée du 18 juillet son hôtel, situé précisément derrière mon jardin, rue Deshoulières, fut assailli par une foule furieuse criant : A bas le Phare! A bas Mangin! A bas le Prussien! A mort! A mort! Vive la guerre!
1. Le i4 décembre 1791, pour bien marquer sa volonté de défendre* au besoin, contre l'étranger, les institutions nouvelles de la France, le roi avait fait annoncer au Corps législatif par M. de Narbonne, ministre de la Guerre, l'envoi de cent cinquante mille hommes, divisés en trois armées, sous les ordres de La Fayette* de Rochambeau et de Luckner. {Moniteur du lO décembre 1791.)
Dans les premiers jours d'août, je partis avec ma femme et mes enfants pour les bains de mer du Pouliguen'. C'est de là que, le 6 août, ne connaissant encore que notre prétendue victoire de Sarrebruck, j'écrivais à Pontmartin :
« Quelle sera l'issue de la guerre... Nul doute qu'elle u ne se termine par la victoire des soldats français sur (( les soldats prussiens, des fusils Chassepot sur les « fusils à aiguille. Et après.** Après les Te Deum, les ren- (( trées des troupes par la barrière du Trône, les cris de (( Vive Vempereiir et le prince impérial! — après tout (( cela, l'unité de l'Allemagne sera faite, faite dans les « esprits, dans les cœurs, dans les âmes, car nous « aurons identifié le patriotisme germanique de l'AUe- « magne du Sud avec les destinées prussiennes. Et « quand l'unité est faite dans les esprits, forcément, fa- « talement elle se produit dans les faits.
« A peine commencée, la guerre compte déjà deux « victimes, bien différentes à coup sûr, notre admirable « Pie IX et ce malheureux Prévost-Paradol -. A ous con- (( naissiez ce pauvre garçon bien plus que moi ; je l'avais « cependant assez vu pendant deux séjours qu'il fît à (( Nantes pour apprécier l'élévation de ses idées, la sin- « cérité de son libéralisme, le charme de son caractère
1 . Le Pouliguon (Loire-Inférieure; " petit port de mer ensable », clianlé par Louis Veuillot; à deux pas du bourg de Batz, de la curieuse petite ville de Guérande et de cette grande côte du Croisic, si bien décrite par Balzac dans Béatrix et dans Un drame au bord de la mer.
2. Prévost-Paradol s'était suicidé à Washington, le ii juillet 1870, à la nouvelle que la guerre était sur le point d'être déclarée.
LA CHUTE DE l'eMFIRE 373
« et, ce que vous n'aviez pas eu occasion de constater à (( Paris, la souplesse et la vigueur de ses facultés ora- (( toires. Je Tai entendu dans des réunions publiques de (( cinq mille personnes, presque toutes hostiles, — des « démocrates qui l'avaient en horreur, des cléricaux qui u l'avaient en exécration, et, pressée, écrasée, étouffée « entre ces deux masses, une pincée de libéraux quorum « pars parva fui. Les questions les plus insidieuses lui (( étaient adressées de tous les points de la salle ; il fallait (( répondre aux démocrates sans effaroucher les cléri- « eaux et, l'instant d'après, aux cléricaux sans effaroucher « les démocrates, et ces tours de force, il les fallait (( accomplir dans une ville inconnue, sans préparation, « au pied levé. Comme tous ceux qui l'ont suivi de près « à ce moment, je reste convaincu que si Paradol était « arrivé à la Chambre, il serait devenu, en peu de « temps, aussitôt après avoir tâté et reconnu le terrain, « un de nos premiers orateurs politiques. Là était sa « véritable supériorité, plus encore que dans les lettres. « Malheureusement, il ne connaissait pas le Christia- « nisme qui ne lui inspirait ni haine ni affection et qu'il « tenait pour une quantité négligeable. C'était le plus « beau produit de l'éducation universitaire, le lauréat- (( modèle du grand concours, nec pluribm impar ; il igno- « rait Jésus-Christ et ne connaissait que Socrate, — (( Socrate et Caton : il est mort comme eux. Supprimez (( Jésus-Christ et la mort de Paradol à Washington est (( aussi grande, aussi classique que celle de Caton à « Utique. Pour nous qui ne pouvons pas supprimer « Jésus-Christ, cette mort est épouvantable et fournirait « à l'abbé Gaume, s'il était encore de ce monde, un (( irréfutable appendice à son Ver rongeur et à ses Lettres
« sur le paganisme dans l'éducation. La mort de notre « pauvre ami renferme, hélas ! un autre enseignement. (( C'était, à quarante ans, un enfant gâté. Tout lui avait « souri, le collège, le journal, l'Académie, les salons. Il (( n'avait jamais connu môme le pli de rose. Au premier « mécompte, à la première désillusion, au premier re- « vers, la force lui a manqué... »
Le jour oii j'écrivais ces lignes, — le 6 août, — le maréchal de Mac-Mahon était écrasé à Frœschwiller et le général Frossard à Forbach. A dater de ce jour fatal, les défaites se succédèrent presque sans interruption. Les baigneurs du Pouliguen attendaient, chaque soir, avec une anxiété de plus en plus vive, la voiture publique qui apportait de Saint-Nazaire les dépêches officielles. Le 3 septembre, à peine arrivée au bout du pont, sur le quai, la voiture fut entourée par une centaine de personnes. Un de mes amis, M C..., sans attendre que le conducteur fût descendu de son siège, lui arracha son papier. Comme la nuit était venue, on se précipita dans une auberge voisine, celle de M. Quélard, et là, debout devant une petite table qu'éclairait une chandelle, M. C... lut à haute voix la dépêche qui, très adroitement rédigée, laissait entrevoir une victoire, — à moins que ce ne fût une défaite. Il était de ceux, et c'était alors le grand nombre, qui se refusaient à admettre que nous pussions être battus : « C'est une victoire! s'écria-t-il, sa lecture finie, c'est une grande victoire! » — Hélas! c'était l'annonce voilée de la journée de Sedan. Je n'y pus tenir : « Mais, malheureux! criai-je à mon tour, c'est un désastre! » Les murmures éclatent et deviennent de plus en plus violents. Par suite d'un heureux
i.A cm TK nr. i.'kmimhk 375
liasard, j'étais, non dans la salle même, mais à la porte d'entrée, qui donnait sur le corridor de l'auberge. Au plus fort du tumulte, mon voisin, que je ne connaissais pas et qui avait jusqu'alors gardé le silence, me saisit par le bras et, à travers le corridor obscur, m'entraîne hors de la maison. Au lieu de prendre le quai, il m'emmène dans une rue latérale, alors déserte : « Monsieur, me dit-il, êtes-vous fou? On ne parle de rien moins que de vous jelor à l'eau. » Après l'avoir remercié, je me dirigeai vers mon chalet de Penchateau, où je dormis fort mal, tournant et retournant dans tous les sens le texte de la dépêche, luttant contre l'évidence, essayant de me persuader que je m'étais trompé.
Le lendemain, — c'était le dimanche 4 septembre, — au sortir de la messe, j'appris que, grâce à mon inconnu, je l'avais échappé belle. Un certain nombre de baigneurs — pas méchants du tout, j'en suis convaincu, mais un peu trop exaltés, — m'avaient cherché pendant quelque temps pour me faire prendre un bain dans le port. Il faut avouer que je m'étais conduit comme un sot. C'est souvent une sottise d'y voir un peu plus clair que les autres, et de le leur dire. En France, plus encore qu'à Troie, la malheureuse Cassandre aura toujours tort.
Je revins à Nantes, avec les miens, le 8 septembre. Sur la Fosse, oii les cabarets étaient pleins, on criait, sans grand enthousiasme du reste : Vive la République! Rentré à la maison, enfermé dans ma bibliothèque, je m'y promenai longtemps, m'arrètant parfois devant les rayons oii j'avais réuni en grand nombre tout ce que j'avais pu me procurer de journaux, de brochures, de livres, relatifs à Napoléon I". Pendant près de dix ans.
j'avais recueilli, plume en main, dans ces documents, dont beaucoup n'avaient jamais été utilisés, des informations de tout genre. Je n'avais certes nul dessein, en les rassemblant, d'écrire une Histoire du premier Empire; mais je ne me refusais pas à la pensée qu'un jour ou l'autre je serais peut-être amené à dire ce qu'avait été, en France même et à l'intérieur, la tyrannie impériale. Mes notes sur Napoléon et son règne emplissaient douze grands cartons, et j'y aurais facilement trouvé les matériaux nécessaires pour composer plusieurs volumes. Après le A septembre, le moment semblait venu de les écrire et de les publier. 11 me parut, au contraire, que le moment était passé, puisqu'aussi bien les Napoléon ne régnaient plus. J'enfouis mes cartons et mies notes au fond d'une vieille armoire, et, depuis, je n'ai pas eu une seule fois la tentation de les en tirer. Les vaincus ne m'auront jamais contre eux. Vendéen et Breton, jamais ne sortira de mes lèvres le mot de Brennus : Vœ victis !