I. Henri de la lîochejaquelein
rue Notre-Dame-des-Vicloires, sur le pavé d une cour tout encombrée d'hommes, de femmes, d'enfants, de camions, de malles, de portefaix et de brouettes, toute retentissante de cris et de rumeurs de toutes sortes. C'est au milieu de ce fracas assourdissant que, le 4 novembre 1847, nous fîmes, mon frère Alfred et moi, notre entrée à Paris, — mon frère, qui venait de terminer à Poitiers sa licence en droit, pour suivre les cours de doctorat, et moi pour prendre ma première inscription. .
Des amis nous avaient retenu deux chambres rue des Mathurins-Saint-Jacques, n° 2, au Grand Hôtel de la Loire, immense et bruyante bâtisse où logeaient alors de nombreux étudiants poitevins.
Le lendemain de notre installation, j'allai me faire inscrire à la Faculté, oii je reçus, avant même d'y être entré, une petite leçon de choses. Le plâtre qui recouvrait l'ancienne devise républicaine de l'Ecole, sur la place du Panthéon, s'étant détaché peu à peu avec le temps, on pouvait lire au-dessus de la porte : Liberté, Egalité, Indivisibilité de la République Française. Etait-ce un présage.^
Un de mes premiers soins fut de prendre un abonnement à un cabinet de lecture. Les cabinets de lecture aujourd'hui n'existent plus: ils ont disparu — comme les diligences. En 1847, ils étaient très nombreux. Les journaux étaient tous d'un prix très élevé ; la vente au numéro était chose presque inconnue, et le numéro coûtait quatre sous. Qui les Aoulait lire devait donc aller au cabinet de lecture. De même pour les romans. J'ai parlé, dans mon premier chapitre, de la Bibliothèque Charpentier et de ses volumes à 3 fr. 5o; mais la
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librairie Charpentier, qui n'éditait que les chefs-d'œuvre, n'imprimait pas les romans du jour. Ils se publiaient tous dans le format in-octavo. Grâce aux interlignes et aux blancs que Ton ne ménageait pas, le récit le plus court formait deux volumes, qui se vendaient i5 francs. Les Mystères de Paris faisaient dix volumes, Le Juif Errant dix. Les Mystères de Londres onze, Le Fils du Diable quatorze. C'était, seulement pour ces quatre ouvrages, une dépense de trois cent trente-sept francs cinquante. Force était donc, pour les romans comme pour les journaux, do recourir aux cabinets de lecture. Quelques-uns, d'ailleurs, n'étaient pas seulement des boutiques où l'on prenait en location les nouveautés, mais de véritables bibliothèques, des lieux d'études et de travail.
Tel était, en particulier, celui auquel je m'abonnai, le Cabinet Grassot, ainsi appelé du nom de sa propriétaire, femme très religieuse et très respectable, sœur, disait-on, de l'acteur Grassot, du Palais-Royal, célèbre alors par son nez en trompette et par sa verve comique. Situé à l'angle de la place de l'Odéon et de la rue Casimir-Delavigne, il se composait d'un vaste entresol rempli de livres ainsi que l'escalier qui y conduisait, et, au rez-dechaussée, de la salle des journaux, très bien éclairée, sur la place, et d'une salle de travail sur la rue. Dans l'entresol et l'escaher, tous les romans possibles, tous les Romantiques dans leurs éditions originales ; dans la salle de travail, les livres de droit S une bibliothèque latine
I. On n'y trouvait pas de livres de médecine; un autre cabinet de lecture s'en était fait une spécialité, celui de la cour du Commerce, situé au rez-de-chaussée de la maison où, de i838 à 18A0, Sainte-Beuve avait vécu au quatrième, sous un nom supposé, dans deux chambres d'étudiant.
et frrecque tros complète, les oinragcs de théologie, de philosophie et d"histoire.
Chaque matin, dès huit heures, j'étais dans la salle des journaux qui no tardait pas à se remplir. Je lisais les articles de M. Laurenlie dans V( nion monarchique^ et ceux de ^IM. de Genoude et de Lourdoueix dans la Gazette de France. Mais on pense bien que je ne m'en tenais
pas là.
Je lisais aussi la Presse, le Journal des iJélxds, le National, la Réforme elVl nii^ers. Je m'aperçus bien vite que les premier-Paris de cette dernière feuille damaient le pion à tous les autres. Au mois de janvier i848 et tant que dura la discussion de l'Adresse, V Univers publia chaque jour un compte-rendu des Chambres, oii il traçait, tantôt le portrait d'un orateur, tantôt un croquis parlementaire: et portraits et croquis étaient de purs chefs-d'œuvre, au bas desquels La Bruyère aurait pu mettre son nom. Mais précisément, la signature manquait ; personne, en ce temps-là, ne signait ses articles. J'étais émerveillé, mais je ne savais à qui mon admiration devait s'en prendre. — « Comment! me dit un jour un de mes amis, tu ne sais pas de qui sont ces articles? Us sont de Louis Veuillot. »
Louis Veuillot! Je ne connaissais ce nom que pour l'avoir rencontré une fois ou deux dans la Reuue des Deux Mondes, oii le rédacteur de V Univers était représenté comme un journaliste qui avait quelque esprit, — un esprit apprécié surtout dans les sacristies, — et comme un romancier qui rappelait de loin le bon évê-
I . >ée de la fusion de la France et de l'Echo français avec la Quotidienne, l'Union avait commencé de paraître le 7 février 18^7 sous le titre de VUnion monarchique. L'adjectif fut sacrifié aux circonstances après le a4 février i848.
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que Camus ■ , auteur de Palombe, ou : La Femme honorable-. Kvidemuient, la célèbre Revue s'était moquée de moi. Il m'apparul i[ue, dans toute la presse dite littéraire, de la Revue au Journal des Débals, le mot d'ordre était donné de faire le silence sur les écrivains catholiques et royalistes. Je constatai en même temps, non sans tristesse, que les feuilles royalistes et catholiques, loin de prodiguer les éloges à leurs défenseurs et de proclamer leur talent, non parlaient presque pas et semblaient craindre de menei- un peu de bruit autour de leurs noms. Jusqu'ici je navals guère dirigé mes lectures de leur côté. Je n'avais lu ni la Sainle Élisabelh de Hongrie, de Montalembert, ni les Conférences de Notre-Dame, du Père Lacordaire, ni tant d'autres ouvrages, très supérieurs pourtant à la plupart de ceux dont je m'étais nourri. Toute mon éducation était à refaire, et je ne m'y épargnai pas.
J'étais encore sous l'impression des articles de ÏLnivers, lorsqu'il me fut donné d'assister à une de ces séances de la Chambre que décrivait si bien Louis Veuillot.
La session des Chambres s'était ouverte le ii janvier i8/i8. Au cours de la discussion de l'Adresse, le i" février, les journaux du soir annoncèrent que MM. de Lamartine et Guizot parleraient le lendemain. Com-
I. Jean-Pierre Camus (i 582-1 653). évèque de Belley, théologien el romancier. . .., ,, ,,,, .,
0 Louis Veuillot avait publié, en i844, un roman mtitule L /ion/ide femme dont Sainte-Beuve a dit au tome I. page 59 de ses Nouveaux Lundis : « Savez vous qui! a devancé Madame Bovary pour certaines peintures étonnantes de vérité locale? Il est réel au delà de tout. Balzac ima-ine et invente beaucoup plus dans ses portraits de provmciaux; U surchar-e et surajoute atout instant : M. Veuillot rend et copie mieux.»
ment entrer dans la salle? Nous ne pouvions, mon frère et moi, demander des billets à notre député, M. Isambert'. 11 avait une double spécialité : plaider pour les nègres et aboyer après les curés. Mon père, dont il était la bête noire et qui le combattait depuis quinze ans, ne nous ei^t pas pardonné de nous adresser à lui. Restait la tribune du public; mais les jours de grandes séances, elle était à peu près inabordable. Dès six heures du matin, la queue commençait à la grille du quai d'Orsay. C'eût .été folie à nous de faire ainsi le pied de grue pendant six heures (les portes ouvraient à midi), au cœur de l'hiver, peut-être sous la pluie ou la neige, sur un quai battu de tous les vents. Heureusement, les courageux citoyens qui bravaient ainsi les intempéries de la saison, le faisaient moins par amour de l'art et pour entendre les orateurs, que pour être en mesure de céder leur place à des auditeurs payants. Leurs prétentions s'élevaient à mesure qu'approchait l'heure de l'entrée. Nous n'étions pas assez riches pour l'attendre, et, sur les neuf heures, nous fîmes affaire, dans des prix modérés, avec deux solides gaillards qui, ce jour-là, s'étaient levés de bon matin.
On discutait le paragraphe de l'Adresse relatif aux affaires italiennes. Lamartine, dont le discours dura près de deux heures, fut mélodieux, coloré, lyrique. Cette fois encore, il avait parlé en poète. La réponse de Guizot fut celle d'un homme d'État. Rien d'ailleurs de
I. M. Isainbert, conseiller à la cour de cassation depuis le 27 août i83o, était député de Luçon depuis le 27 décembre 1882 . Il avait publié, de 1828 à 1828, de nombreux mémoires en faveur de l'affranchissement des nègres. En i848, abandonné par les électeurs de la Vendée, il fut recueilli par le département d'Eure-et-Loir qui l'envoya à la Constituante mais ne le réélut pas à la Législative. Il mourut subitementle i3 avril 1857.
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plus frappant que le contraste ofl'ert par les deux orateurs, dans leur personne comme dans leur talent. Lamartine avait la taille haute, les traits fiers et réguliers, le port élégant, les gestes nobles et une sorte de désinvolture, un peu raide, de grand seigneur'. Guizot était un (jrand bourgeois sans doute, mais un bourgeois. Tandis que Lamartine avait l'air d'un gentilhomme, descendu un instant de son château et prêt à y remonter, (luizot, avec son extérieur austère, son air grave et sa figure blême, ressemblait à un prédicant du Midi, venu de Nîmes ou de Genève pour être ministre. Il était de petite et grêle stature. A son banc ou dans l'hémicycle, ce n'était que « le petit monsieur Guizot »; mais, à la tribune, il se redressait, il grandissait, et c'était de haut, de très haut, qu'il regardait l'Opposition et bravait ses fureurs. 11 tint tête, avec un courage admirable, avec une sérénité superbe, aux députés de la gauche, aux suivants de M. Thiers, qui hachèrent son discours de cris, de trépignements, de vociférations véritables. Rien ne put le démonter. Entre tous ces interrupteurs, je distinguai un député de la Vendée, M. Guyet-Desfontaines \ M. Guizot disait : h Nous avons accepté les traités de i8i5... — Subis! subis! subis! s'écrie M. Guyet-Desfontaines, à qui se joignent immédiatement tous ses amis. — Comment, messieurs, reprend le ministre, vous trouvez plus honorable et plus fier de subir des traités que de les accepter.^ — Subis, subis! continue M. Guyet-Desfontaines. — Subis en i8i5; mais en i83o.^ — Subis! subis! » Epuisé
1. Voir dans le Livre des Orateurs, par Timon, le portrait de Lamartine.
2. M. Guyet-Desfontaines. ancien notaire parisien, était depuis i834 député des Herbiers (4° collège de la Vendée).
bientôt, mon incandescent député avait dû enfin subir le discours de M. Guizot. Si peu Guizotin que je fusse, je sortis indigné. Le puissant orateur s était montré éloquent, habile, politique, sensé, et il avait été couvert de huées! C'était ma première rencontre avec les Chambres, et, (lès ce moment, j'étais bien près d'être fixé sur ce qu'était déjà, sur ce que devait être de plus en plus chez nous le régime parlementaire.
Très peu de jours après avoir entendu au Palais- Bourbon Guizot et Lamartine, j'entendais à Notre- Dame le Père Lacordaire.
Daniel O'Connell était mort le i5 mai 18/17. Selon le mot de Balzac, il avait été, « avec Napoléon et Georges Cuvier, l'un des trois plus grands hommes du xix' siècle » ; il avait tiré son peuple de Fesclavage et donné le plus magnifique exemple de ce que peuvent, unies ensemble, la Religion et la Liberté. Sous l'impression de cette irréparable perte, la jeunesse catholique de Paris pria l'archevêque de faire célébrer à Notre-Dame un service solennel et de confier au cœur et au génie du Père Lacordaire la tâche auguste de glorifier le Libérateur de l'Irlande. Mgr Affre accéda volontiers à ce vœu, mais il en fallut retarder l'accomplissement. Retenu à Rome par les affaires de son Ordre, à Toulon par ses prédications de l'Avent, Lacordaire ne put rentrer à Paris qu'à la fin de janvier 18A8.
La cérémonie eut lieu le 10 février. Le lendemain, j'écrivais à ma mère :