L ECOLE DE DROIT
(1 Comme ici il y a toujours foule partout, à Féglise comme au théâtre, il nous a fallu prendre nos précautions d'avance.
L'oraison funèbre devait être prononcée à midi et demi. Dès six heures, Alfred m'a réveillé. Je me lève et je me rends à Notre-Dame avec un de nos anciens camarades de Poitiers, Charles Isambert (rien de notre député).
Bien qu'il ne fût pas encore sept heures du matin, tous les abords de la chaire étaient occupés, si bien que nous ne pûmes trouver place dans la nef qu'à une certaine distance, à peu près aussi loin de la chaire qu'on peut l'être à Luçon quand on est sous les cloches.
A neuf heures, Alfred et un autre de nos camarades arrivèrent et, prenant les deux chaises que nous leur avions réservées, nous relevèrent de garde. Nous pûmes ainsi aller déjeuner. Quand nous revînmes vers dix heures, toutes les places étaient prises. Dans le banc d'œuvre et dans l'enceinte réservée, à côté des deux Comités de la liberté religieuse et de l'Irlande, des hommes éminents, des célébrités de tout genre et, à leur tête, Berryer, se pressaient autour du fils d'O'Connell. M. de Montalembert, en ce moment gravement indisposé, manquait à cette réunion. Mgr l'archevêque de Paris, également malade, était remplacé par Mgr Févêque de Saint-Flour. A midi, une messe basse a été célébrée ; à peine était-elle finie, que nous avons vu apparaître dans la chaire un homme de taille moyenne, portant sur une robe de laine blanche un camail noir et sur la tête aux trois quarts rasée une couronne de cheveux noirs. C'était le Père Lacordaire. Sa figure, qui est
assez «pleine et assez fraîche, est jeune encore. Sa physionomie a quelque chose de saisissant, et tout en lui respire une foi ardente. Avant même qu'il ait ouvert les lèvres, on se sent déjà persuadé, on est déjà conquis. Bien que sa voix, un peu voilée ce jour-là, ne fût pas dans toute sa plénitude et dans toute sa force, je n'ai pas perdu une seule de ses paroles. Il a considéré O'Connell sous un douhle aspect : comme lihérateur de l'Eglise, et comme libérateur de l'humanité; car tout ce que l'on fait pour l'Eglise, on le fait aussi pour l'humanité.
Jamais idées plus élevées ne se revêtirent d'un langage plus magnifique et plus simple à la fois. L'harmonie du geste, l'expression du visage, le ton de la voix, tout semblait d'accord pour augmenter l'effet du discours, et sans la sainteté du lieu, nul doute que la foule frémissante n'eût éclaté plus d'une fois en applaudissements. On aurait pu se croire, à certains moments, au xvii" siècle, au pied de la chaire de Bossuet. —
Et cela pour trois sous que coûtaient les chaises ce jour-là. »
Dans ma lettre à ma mère, craignant de l'inquiéter, je me gardais bien de lui rien dire de l'agitation qui régnait à Paris, de la tournure chaque jour plus grave que prenaient les événements.
La campagne des banqaels réformistes, ouverte le 9 juillet 1847 par celui du Château-Rouge, avait porté ses fruits. L'émeute était dans l'air. Personne cepen-
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dant, ou presque personne, ne croyait à une révolution.
Pour ma part, j'étais plus amusé qu'effrayé. Plus clairvoyant, mon frère ne cessait de me dire : « Tu verras que cela finira par des coups de fusils et par la proclamation de la République. »
Un banquet, auquel devaient assister une centaine de députés de la gauche, quelques pairs de France et de nombreux gardes nationaux, fut annoncé pour le dimanche 20, puis pour le mardi 22 février. L'endroit définitivement clioisi était un vaste terrain situé rue de Chaillot.
Le 21, le banquet fut interdit par le ministère qui, dans la soirée, lit placarder sur les murs diverses proclamations. De forts attroupements se formèrent autour de ces affiches. Paris prit la physionomie de ses plus mauvais jours.
De leur côté, les députés de l'Opposition envoyaient aux journaux du soir une note annonçant qu'ils allaient déposer sur le bureau de la Chambre une proposition de mise en accusation des ministres. A la même heure, on faisait circuler dans le quartier Latin de petits papiers invitant tous les étudiants à se réunir, le lendemain 22, à dix heures du matin, place du Panthéon.
Quand je fis part à mon frère de l'intention 011 j'étais de m'y rendre : « Tu es fou, me dit-il ; je ne suis pas plus philippiste que toi, tu le sais bien ; mais notre place, à nous royalistes, et nous le sommes doublement puisque nous sommes Vendéens, notre place n'est pas parmi ces buveurs de chopes, qui rêvent béatement — disons bêtement — d'une République plus ou moins
lioiiiiête. La meilleure des Républiques serait encore, pour la France, le pire des gouvernements. » Ce petit discours était celui d'un sage. Je n'y répondis pas; mais, dix minutes après, j'étais sur la place du Panthéon, où retentissaient déjà les couplets de la Marseillaise et le Chœur des Girondins :
Mourir pour la patrie Est le sort le plus beau, le plus digne d'envie \
Je ne m'unis point à ces chants — cela du moins soit dit à ma décharge, — mais je me joignis au cortège. Des colonnes d'étudiants — celte respectable jeunesse, comme l'appelait niaisement, en i83o, le très spirituel Benjamin Constant — descendirent la rue des Grès, suivirent la rue de la Harpe, la rue de l'École-de-Médecine, la rue Dauphine, le Pont-Neuf, et arri\èrent enfin sur la place de la Madeleine, où se trouvait réunie une foule compacte, curieuse, mais froide et qui semblait n'avoir encore aucun parti pris. Là, les chants recommencèrent, et les manifestants défdèrent sous les fenêtres de M. Odilon Barrot, en criant : Vive le Père du peuple !
A mes côtés, deux ou trois de mes anciens camarades de Poitiers poussaient avec ferveur ce cri mémorable — et inepte. Je n'ai pas le regret aujourd'hui de m'y être associé, mais alors qu'allais-je faire dans cette galère? Un instant, je songeai à ma retirer; mais, poussé par la curiosité, je restai dans les rancfs.
I, Dans b- Chevalier de Maison- Rouge, d'Alexandre Dumas et Auguste Maquel, représenté au Tliéâtre Historique, le 37 octobre 1847, les auteurs avaient introdnit un hymne dont la popularité, très grande tout d'abord, allait bientôt l'être encore davantage.