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Perraud", un de nos amis de Vendée, mon frère Alfred et moi, nous contemplions cette marée montante, ces Ilots d'hommes bruyants commie les flots de l'Océan, qui sans doute ne s'arrêteraient pas sur la place de Grève et qui allaient peut-être envahir l'Hôtel de Ville, comme autrefois les Tuileries, au 20 juin et au 10 août. Il était visible que ce grand effort était dirigé, non contre Ijes Bonnets à poil et les compagnies d'élite de la garde nationale, mais contre Lamartine. « (la sera rude, nous dit Perraud; mais c'est égal, Lamartine, cette fois encore, saura bien s'en tirer. 11 sera fier, éloquent, courageux, héroïque même, s'il le faut... — Sans doute, reprit mon frère, il sera tout cela, mais c'est bien le moins qu'il nous doive. Nous sommes en droit d'exiger de lui qu'il nous tire du danger, puisque c'est lui qui nous a jetés à l'eau. J'admire comme toi ses harangues, mais elles ne sauraient faire qu'il ne soit en tout ceci le grand coupable. Ces drapeaux, ces cris, ces menaces, ces hommes des faubourgs, ces clubistes et ces émeutiers, c'est son Histoire des Girondins qui passe!
Ainsi s'écoulaient nos journées et je les trouvais toujours trop courtes, tant il y avait de choses à voir. Les spectacles du soir, d'ailleurs, valaient au moins ceux du matin. Je ne parle pas ici des théâtres, oii je n'allais guère à ce moment, si ce n'est parfois à la Comédie-
I. Né à la Châtaigneraie (Vendée), Henri Perraud avait fait ses études à Poitiers dans la même classe que mon frère. Esprit charmant et cœur d'or, il a eu la bonne fortune de remplir toute son ambition, n'en ayant jamais eu d'autre que d'être maire de sa commune cl conseiller général de son canton .
P>nnçniso, qui avait repris, comme en 1792, le nom de Théâtre (le la République' . Un jour, c'était, je crois, le 6 mars, — à une représentation de CléopiVre^ j'entendis mademoiselle Rachel chanter la Marseilhiise. Elle la joua autant qu'elle la chanta. L'attitude, le mouvem^ent, le geste, l'énergie de l'action et des traits, l'éclair du regard, la robe blanche sur laquelle se détachait l'éclat du drapeau tricolore, la dernière strophe dite et mimée à genoux, avec le drapeau sur le cœur, tout était savamment calculé. L'effet fut prodigieux. Mais combien je préférais la grande tragédienne dans ses rôles de Phèdre et de Pauline! Jetais tenté de lui dire, comme elle le disait elle-même si bien à Joas :
Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?
Mais, encore une fois, ce n'étaient pas les théâtres qui m'attiraient le plus, à cette date, c'étaient les clubs. Les plus fameux étaient la Société centrale républicaine ou club Blanqui, dont les séances se tenaient dans la salle du Conservatoire de musique, rue Bergère : le club de la Révolution, présidé par Barbes, au Palais-National'; le club des Amis du peuple, créé par Raspail, au Marais; le club Cabet, rue Saint-Honoré, oli se réunissaient les adeptes de la secte icarienne.
Indépendamment de ces clubs principaux, il s'en était formé une multitude d'autres^. Le quartier des Ecoles
1. Le Théâtre- Français de la rue Richelieu avait pris, le 19 août 1793, le titre de Théâtre de la Liberté et de l'Égalité, qu'il quitta, le 3o septembre suivant, pour prendre celui de Théâtre de la République.
2. Tragédie de M"'*' Emile de Hirardin. Elle avait été représentée pour la première fois le i3 novembre 1847.