CHAPITRE
LA RÉPUBLIQUE DE l8/i8.
{Février- Avril.)
Paris ne s'ennuie pas. Deux cents journaux. Les dessins de Cham. Les affiches. Les processions laïques. — La Journée des Bonnets à poil. La manifestation du 17 mars. U Histoire des Girondins qui passe. — Les théâtres. Mademoiselle Rachel et la Marseillaise. — Deux cent vingt cluljs. Le club de l'Union, le Père Lacordaire et le citoyen Barnabe. Le club de la rue Bergère et Auguste Blanqui. Un réactionnaire héroïque.
Lamartine avait dit en 1889 : « La France s'ennuie'. » Pour être juste, il faut reconnaître que, sous son gouvernement et celui du citoyen Ledru-Rollin, son collègue, l'on n'avait pas le temps de s'ennuyer. Certes, les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, et
I . Lamartine prononça celte parole, non en 1847, comme on l'rcril communément, mais dans son discours du 10 janvier 1889. où il disait : (' Mil luiit cent trente n'a pas su créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas faire de légitimité : les ruines de la Ixcstauralion étaient sous vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire inililairo : l'Empire avait passé et ne vous avait laissé qu'une colonne de bronze sur une place de Paris. Le passe vous était fermé; il vous fallait nos idées nouvelles. Il ne faut pas vous figurer, messieurs, parce que nous sommes fatigués des grands mouvements, qui ont remué notre siècle et nous, que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses. Elles veulent agir et se fatiguer comme nous. Quelle action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie! »
nombreuses les faillites. Les quartiers riches étaient déserts et silencieux les jours où l'on ne battait pas le rappel. On allait de la Bastille à l'Arc-de-Triomphe sans rencontrer plus^ de dix fiacres et deux voitures de maître. Les théâtres étaient ouverts, les chanteurs chantaient, les acteurs jouaient, les danseuses dansaient, mais les recettes oscillaient entre deux ou trois cents francs. C'est égal, pour ceux qxii n'avaient pas pignon sur rue, qui n'étaient ni banquiers, ni industriels, ni comédiens, ni boutiquiers, et qui n'avaient pas à se préoccuper des échéances de fin de mois : pour les badauds qui aimaient à musarder — et j'étais du nombre, — que de spectacles, de curiosités, d'amusements de toutes sortes 1 Pas de jour qui ne vît paraître cinq ou six feuilles nouvelles', tantôt Le Père Duchêne, ancien Jabricant de fourneaux, La Commune de Paris, L'Aimable Faubourien, La Voix des femmes, La ] oix des clubs. La Voix du peuple, La Vraie République, La Foudre, La Guilloiine. Le Représentanl du peuple, de Proudhon ; tantôt L'Assemblée nationale, Le Petit Caporal^, La Redinijote grise, L'Ere nouvelle, de Lacordaire, Le Pamphlet, Le Lampion-, petit journal réactionnaire, vif, hardi, spirituel en diable, que j'achetais tous les jours et dont je faisais mes délices. — Et puis il y avait GhamM Je ne sais plus quel roi d'Espagne, apercevant au
1. Du 2\ février au \ mai i848, jour où se réunit l'Assemblée nationale, il y eut jusqu'à 200 journaux. Daniel Stern (la comtesse d'Agoult) en a donné la liste dans l'Appendice du tome I " de sa très remarquable Histoire de la Révolution de IS^S.
2. Ses principaux rédacteurs étaient H. de Villemessant, Xavier de Montépin et Alphonse de Galonné. Le Lampion fut suspendu par le général Cavaignac (ai août iS/jS).
3. Amédée de Noé, dit Cham (1819-1882;. 11 était le second lils du comte de Noé, pair de France.
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loin dans la plaine, de l'une des fenêtres de l'Escurial, un bercer qui, oublieux de son troupeau, riait à gorge déployée, un livre à la main, s'écria aussitôt : « Ce gaillard-là lit à coup sûr Don QuichoUe! » Lorsque vous rencontriez dans la rue un passant qui, les yeux fixés sur son journal, souriait d'aise et parfois même riait aux éclats, vous pouviez dire, sans crainte de vous tromper : a Encore un qui se délecte aux caricatures de Cham ! » Chaque matin, en effet, chaque soir, avec une incroyable facilité d'improvisation, le crayon du malicieux dessinateur se chargeait de saisir au vol le côté comique de tous les épisodes, de tous les personnages, petits et grands, de la nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles que les dessins. Un matin, c'était un bourgeois du Marais, marchandant un poisson, et disant timidement : « J'aimerais autant qu'il ne fût pas de la veille ». Le soir, c'était un pur, ini hwnanllaive qui, pour sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes et à qui l'imperturbable Cham répliquait : « Monsieur est coiffeur.^ » Qui ne voulait pas acheter de journaux pouvait aisément faire cette petite économie. Affiches rouges, jaunes, vertes, de toutes les couleurs et de tous les formats, couvraient les kiosques, tapissaient les maisons, tirant l'œil du passant et s'ofTrant à lui pour rien. Elles se renouvelaient chaque matin par centaines.
Tout marquis veut avoir des pages.
11 n'y avait plus de marquis', mais seulement des citoyens. Tout citoyen voulait avoir son affiche, le
I. In d(''cret du gouvernement provisoire avait supprimé les titres de noblesse, et il faut reconnaître qu'en cela la République avait raison : elle était logique avec son principe.
marchand de marrons el l'homme de lettres, l'ouvrier cambreur et le travailleur de la pensée, le peintre et le charcutier, l'ex-député et le candidat à la Constituante, — et aussi le canclidat à Gliarenton. La République avait déchaîné toutes les passions, toutes les convoitises, toutes les folies, et elles s'étalaient sur les murailles avec une naïveté grotesque, avec une inconscience admirable. Nous n'avions plus besoin de théâtres, puisque nous avions les Affiches!
Si la matinée leur appartenait ainsi qu'aux journaux, l'après-midi offrait plus d'intérêt encore. Les rues et les quais voyaient passer, se dirigeant vers la place de Grève, avec chants et bannières, ces interminables processions — laïques — composées de citoyens de toutes les professions et de toutes les nationalités, en quête, l'une après l'autre, d'un discours de Lamartine ou, à son défaut, de Garnier-Pagès ou Crémieux, poetœ minores. Ainsi défilèrent tour à tour les culottières et les giletières, les porteurs d'eau, les ouvriers bitumiers, les ouvriers pâtissiers, les Vésu viennes, la Société des hommes lettrés, les Auvergnats industriels, les décorés de juillet, les blessés de février, les paveurs, les blanchisseuses du port Saint-Paul, les délégués des vidanges de Paris, etc., etc.; vinrent ensuite les députations des Allemands, avec le drapeau de Vlnité germanique (rouge, noir et or); des Italiens, conduits par le citoyen Mazzini; des Corses, des Savoisiens, des Belges, des Hellènes, des Espagnols, des Polonais, des Romaniotes, des Irlandais venus de Dubhn, de Manchester et de Liverpool'. Dans les grands jours, c'était
1. Daniel Storn (l. II, p. !\iq) a donné la liste des Dépulations reçues par le gouverncnicnl provisoire, du 27 février au a8 avril i8;i8 ; il y en eut 371 .
par milliers et quelquefois par cent mille et plus que se comptaient les manifestants. Un décret avait, supprimé les grenadiers de la garde nationale et leurs bonnets à poil qui choquaient le principe de l'égalité en reconnaissant raristocratie de la taille. Le iG mars, des gardes nationaux appartenant aux i'% io% ii'et 1 2 "^ légions et auxquels s'étaient joints plusieurs détachements de la banlieue, se réunirent sur la place de la Madeleine, sur les boulevards et sur les quais. Ils étaient en uniforme, mais sans armes. Ils se rendirent à l'Hôtel de Ville, où leurs délégués furent reçus par MM. Arago et Marrast. Cette journée du 16 mars fut appelée la Journée des Bonnets à poil.
Une contre-manifestation, organisée par Blanqui et son club, par les amis de Louis Blanc et de Ledru- Rollin, par le préfet de police lui-même, cet ineffable Caussidière, qui (( faisait de l'ordre avec du désordre », se produisit dès le lendemain.
Le rendez-vous avait été fixé à dix heures, place de la Révolution'. Dès le matin, les groupes affluèrent et couvrirent bientôt l'ex-place de la Concorde et l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à l'Arc-de-Triomphe. Les rangs se formèrent, les bannières désignèrent les corporations et les clubs, et, à onze heures, l'immense cortège se déroula en ordre le long des quais de la rive droite, au chant de la Marseillaise et des Girondins; les premières files atteignaient la place de Grève, quand les dernières quittaient à peine les Champs-Elysées. 11 y avait là au moins cent cinquante mille hommes. Du quai des Grands- Augustins, sur la rive gauche, avec une curiosité mêlée d'une certaine inquiétude, Henri