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Depuis quelques années, on a essayé de le représenter comme un républicain. Il ne le fut à aucun moment de sa vie. A coup sûr, ce n'était pas un républicain de la veille, puisqu'aussi bien, au plus fort de l'effervescence révolutionnaire, en plein club, il fit un jour cette déclaration : (( Le 2 3 février, il n'y avait pas en moi un atome de républicanisme' ». A-t-il été, comme tant d'autres, un
I. Biographie des candidats à l'Assemblée nationale, par In Vieux Montagnard. — Voir aussi plus bas la séance du club do l'Union, du II avril i8',8.
LA RÉPUBLIQl'E DE 1848 57
républicain da lendemain? Pas davantage. La République étant devenue le gouvernement de la France, il consentait à ce qu'on en fît Vessai; mais, à la différence de ses collaborateurs de VÈre nouvelle', il ne croyait nullement à la supériorité intrinsèque de la forme républicaine sur la forme monarchic[ue. Ainsi que le dit très bien son éminent biographe, M. Foisset, qui a eu entre les mains toute sa correspondance, '( il aurait voulu qu'on ne fît pas de la démocratie le perfectionnement absolu de Tordre politique, comme aussi qu'on n'affirmât pas expressément que la république démocratique était l'avenir inévitable de la France et du monde; mais que tout en l'appuyant sincèrement comme un esscn raisonnable et nécessaire, on laissât l'expérience prononcer sur son opportunité comme sur sa nécessité finale ». Il s'est du reste expliqué lui-même sur ce point, avec une parfaite netteté, à la date du i6 novembre i848, dans une lettre à son ami M. de la Perrière :
« J'ai été constamment monarchiste jusqu'au 2 4 février. A ce moment, j'ai accepté la République comme un essai, essai nécessaire à tenter en France après la chute consécutive de trois monarchies. Je l'admettais bien comme un système de gouvernement praticable en soi, mais sans la rattacher par un lien doctrinal, comme le faisaient mes collaborateurs, aux dogmes et aux prin-
I. Le premier numéro de l'Ère nouvelle jîarut le i5 avril i848. Dès le 17 mai, en même temps qu'il se démettait de ses fonctions de représentant du peuple, Lacordaire prenait le parti de se retirer du journal. " 11 ne croyait plus, dit M. Foisset (tome II, p. 190), à l'avenir de la République, et il était trop sincère pour afficher dans ÏÈre, vme foi démocratique qu'il n'avait pas. » Dans la crainte que sa retraite, si elle se faisait brusquement et avec éclat, n'entraînât la chute immédiate du journal, il se résigna à temporiser, se contentant, pour le moment, de prendre ses sûretés à l'effet de contenir la feuille dans une attitude extrêmement réservée. A la fin d'août i8'j8, il se retira définitivement.
cipes de l'Evangile. Sans doute, c'est l'Evangile qui a fondé la liberté dans le monde, qui a déclaré les hommes égaux devant Dieu, qui a prêché les idées et les œuvres de la fialernité : et l'on peut appeler cela démocratie, si l'on veut. Mais ce mot, d'après son étymologie, exprime plutôt le sens de gouvernement par le peuple : or, j'avoue ne pas voir clairement qu'il y ait nécessairement plus de liberté, d'égalité, de fraternité, sous une démocratie prise en ce sens-là, que sous une monarchie. Cela peut être ou ne pas être. C'est là une question, et. pour ma part, je la crois au moins douteuse. »
Voué tout entier à son œuvre dominicaine et à cette autre grande œuvre, les Conférences de Notre-Dame, Lacordaire n'avait nul désir d'entrer à l'Assemblée constituante. Il ne posa sa candidature ni à Paris, ni en province. Si son nom cependant était mis en avant, pouvait-il décliner les sulï'rages qui lui seraient accordés? Pouvait-il se refuser à descendre dans le forum et à travailler, dans la mesure de ses forces, au salut de son pays? De tous côtés, des invitations lui étaient adressées par les différents clubs, désireux d'entendre le grand orateur, et plus encore peut-être curieux de voir comment il répondrait aux questions qui lui seraient posées. Après avoir résisté longtemps à toutes les sollicitations, il se résigna enfin à paraître dans deux réunions qui représentaient plus particulièrement la jeunesse des Ecoles.
Au Cluh de l'École de Médecine, son succès fut très grand. Malgré tous mes efforts, il ne m'aAait pas été possible de pénétrer dans la salle. Je fus plus heureux, quelques jours après, à la Sorbonne, au Club de flnion. C'était le II avril, et l'on savait depuis la veille que Lacordaire devait venir. Le grand amphithéâtre fut
envalii de bonne heure par deux à trois mille auditeurs qui, pour la plupart, avec leurs barbes hirsutes et leurs chapeaux mous, ne ressemblaient guère aux habitués d(^s ( 'conférences de Notre-Dame. Bientôt une foule innombrable inonda la cour, la rue même; elle devait, pendant toute la soirée, troubler par ses chants et ses clamcHirs les discussions du dedans.
I^c bureau était présidé par le citoyen Barnabe, un républicain rouge, assisté de deux bons et solides compagnons, don! la couleur n'était pas moins foncée. A peine la séance était-elle ouverte que la parole fut donnée au citoyen Lacordaii^e. La salle était houleuse ; l'orateur n'a pas encore prononcé une parole, et déjà des applaudissements, des sifflets, des interpellations éclatent de toutes parts; un assez long temps se passe avant qu'il puisse se faire entendre. D'une voix vibrante et nerveuse, il dit quil n'est pas candidat, — et cette déclaration est accueillie par les cris les plus divers. Il ajoute que si les électeurs, dont il ne sollicite pas les suffrages, l'envoient cependant à l'Assemblée, il acceptera leur mandat, afin de pouvoir défendre à la tribune deux causes qui lui sont également chères et que, pour sa part, il n'entend pas séparer l'une de l'autre la cause de l'Ordre et celle de la Liberté. Pour l'immense majorité des auditeurs, ces deux mots sonnaient mal; pour eux, V Ordre, c'était le retour à l'ancien régime ; la Liberté, c'était le masque sous lequel se cachait la Réaction. Lacordaire est violemment interrompu, couvert de quolibets et d'outrages; ses amis le soutiennent de leur mieux; mais nous étions à peine deux ou trois cents et nos applaudissements se perdaient dans le bruit.
L'excellent Barnabe, je dois le dire, s'épuisait en
efforts, assurément louables, pour obtenir un peu de calme, il finit par y réussir.
Un membre du bureau, dont j'ai oublié le nom, demanda alors la parole ; il tenait à la main une brochure :
« Citoyens, dit-il, ceci est un des écrits les plus célèbres du citoyen Lacordaire, la fameuse Leltre sur le Saint-Siège; j'y trouve la page suivante :
(( La guerre est en Europe! Oii est-elle? Est-ce entre « les peuples ? nullement ; entre les rois ? point du tout ; (( entre les peuples et les rois ou, en termes plus clairs, (( entre la monarchie et la république ? pas davantage ; (( car la France, qui en est le foyer, est le pays le plus « monarchique qui soit au monde. La France ne peut être « qu'une monarchie ou un chaos, parce qu'il n'y a pas de (( milieu réel entre la soumission commune à un seul (( chef et l'indépendance radicale de tous les citoyens. (( Les républiques sont des Etats liàtards comme les Eglises (( protestantes sont des Eglises bâtardes. On pourrait même « dire qu'il n'existe en France que des partis monar- (( chiques, si l'on ne découvrait, à fond de cale de la (( société, je ne sais quelle faction qui se croit républicaine, (( et dont on n'a te courage de dire du mal que parce qu'elle « a des chances de nous couper la tète dans rintervalle de (( deux monarchies. »
La tempête qui suivit cette lecture est indescriptible. Pendant une heure, la salle retentit de cris, d'imprécations, de hurlements, auxquels répondaient les vociférations du dehors. Lacordaire était un peu pâle, mais sa contenance était ferme, son attitude calme et résolue. Sans timidité comme sans jactance, il atte'fldait que le silence se rétablît.
11 ne désavoua aucune de ses paroles de i838'; il déclara hautement que « le 28 février i8/i8, il n'y avait pas en lui un atome de républicanisme ». Puisque la République est proclamée et qu'elle est devenue le gouvernement de la France, il l'accepte comme un essai, essai nécessaire à tenter après la chute consécutive de trois monarchies. Cet essai, il s'y prêtera loyalement, et si la République est chrétienne, libérale, honnête, protectrice de l'ordre et de la justice, il ne lui refusera ni son adhésion ni son concours.
Son éloquence et la noblesse de son attitude, si elles ne désarment pas complètement ses adversaires, ne laissent pas pourtant de les frapper et de les émouvoir, et plus d'un, qui tout à l'heure l'insultait, l'écoute maintenant avec sympathie.
Le citoyen Barnabe commence à s'inquiéter; pour rallier ses troupes, il jette dans le débat le nom de Montalembert: il rappelle son discours sur le Sunderbundet ses violentes attaques contre le radicalisme. «, Je demande, dit-il, au Père Lacordaire s'il adopte le jugement porté sur les libéraux en général et sur les hommes de 90, en particulier, par le citoyen Montalembert. » — Et Lacordaire de répondre :
« Le citoyen Montalembert, dans son discours, a « porté un jugement sur ce qu'il a appelé les radicaux « présents et anciens : les radicaux de 1793 et les radi- (( eaux de 1847. J® déclare, pour ma part, que je ne « suis pas le moins du monde radical, dans le sens que (( l'on attache ordinairement à ce mot. — Le mot radi-
1. C'est à cette date qu'avait paru la Lettre sur le Sainl-Sihje.
2. Ce magnifique discours avait été prononcé à la tribune de la Chambre des Pairs le i/i janvier 18^8.
0 cal a, dans noire langue, une signification qui, jus- « qu'à présent, n'est pas favorable... »
De violentes interruptions éclatent ; des clameurs retentissent au dehors, Lacordaire peut enfin reprendre la parole, et il le fait en ces termes :
(( Messieurs, en deux mots, M. de Montalembert a dit « du mal de 179.3 : eh bien! je déclare que, pour ma (( part, il y a des hommes de 98 dont je ne pourrai « jamais dire du bien; qu'il y a eu également en 18/47, (( en i8/|8, et qu'il y aura même en 18^9, des discours, a des faits, de certains révolutionnaires, dont je ne « pourrai jamais dire du bien. Maintenant, quels sont « ces révolutionnaires? Ce sont ceux qui ne veulent ni (( la liberté dans l'ordre, ni Tordre dans la liberté. Je « regarde l'ordre et la liberté comme deux éléments « essentiels à la vie humaine, et quiconque est convaincu « d'avoir été l'ennemi de l'ordre est l'ennemi de la lice beité... ))
Ici encore protesta lions furieuses, tumulte général, — et toujours les cris du dehors. Quand le calme est un peu revenu, Lacordaire poursuit :
« Je méprise les tyrans parce qu'ils ont été les enne- « mis de la liberté; Je méprise les révolutionnaires parce (( qu'ils étaient, au fond, des tyrans, sous un autre nom. (( Entre les tyrans et ces révolutionnaires, je ne fais (( aucune différence. »
Le citoyen Barnabe n'est pas satisfait; il ne trouve pas la réponse catégorique. Il demande donc au citoyen Lacordaire si le discours de Montalembert « qui était tout entier une longue satire envenimée contre nos pères de 98 », mérite son éloge ou son blâme. — La réplique ne se fait pas attendre :
M On me dit catégoriquement que le discours du ciu loyen Montalembert était contre nos pères de g3 : eh u I)ien! pour ma part, je déclare que je ne me recon- (( nais aucun père de ()3. Je reconnais en 1789 des (( hommes qui ont voulu la destruction d'un grand « nombre d'abus, qui ont combattu pour cette destrucu tion : je reconnais, de 89 à 98, des hommes qui sont u moits pour combattre ces abus, soit à l'intérieur, sur a l'échafaud, soit à l'extérieur, dans les victoires que u nous avons remportées. Les hommes persévérants u dans leur volonté, dans leurs luttes pour la liberté, « voilà ceux que j'appelle mes pères. Parmi tous ceux a qui sont morts à cette époque, je distingue ceux qui « mouraient pour défendre la liberté et ceux qui fai- « salent mourir pour anéantir et reculer cette même lice berté. »
Il était plus de minuit lorsque la séance fut levée au milieu d'une extrême agitation. La cour de la Sorbonne était encore pleine de monde. Lacordaire put la traverser, escorté de ses amis et recueillant sur son passage de nombreux témoignages d'admiration et de respect. Si quelques ciis, si quelques injures s'y mêlaient encore, ce n'était là, après tout, que la rançon de son triomphe. Quatre heures dui^ant, il avait tenu tête aux attaques, aux objurgations, aux clameurs furieuses d'un auditoire, hostile en très grande partie à ses idées, sinon à sa personne. Calme, intrépide, porté sur les ailes de l'éloquence, il avait plané au-dessus de la tempête, comme l'alcyon au-dessus des flots déchaînés. Il n'avait pas seulement été courageux (ce qui ne lui coûtait guère), il avait été, du même coup, merveilleusement habile. Pas une bravade, pas une provocation, mais pas
une seule concession non plus, pas un faux-pas, pas un recul. De ce que le conférencier de Notre-Dame, envoyé à la Constituante', n'y a pas pris la parole et s'en est retiré au bout d'une ou deux semaines % on a conclu presque universellement qu'il n'était pas fait pour la vie politique; que, puissant dans la chaire, il manquait des qualités de la tribune, et qu'il l'avait lui-même reconnu en donnant sa démission. Aucun de ceux qui l'ont entendu au club de l'Union, dans la soirée du II avril, ne saurait souscrire h une telle conclusion. Pour ma part, je demeure convaincu que si Lacordaire eût siégé dans nos Assemblées, il y serait bien vite devenu un Maître, supérieur à Guizot, à Lamartine, à Montalembert, l'égal peut-être du grand Berryer.
A cette étrange époque, tout était mêlé, brouillé, confondu. Les extrêmes se touchaient. Et c'est pourquoi, après avoir parlé de cet admirable Lacordaire, je dois maintenant m'occuper du citoyen Blanqui.
Son nom était, à ce moment, dans toutes les bouches. Fils d'un conventionnel, frère d'un membre de l'Institut % remarqué lui-même pour la précocité de son talent, Auguste Blanqui 4 avait, dès sa jeunesse, voué une haine
1. INon élu à Paris, où il avait ccpcndanl obtenu une minorité de (JT.ooo voix, il avait été nommé à Marseille, où il ne savait même pas que sa candidature fût posée. (Voir sa lettre à M'"' de Pi'aiily, 4 mai i8't8.j