Le 17 mai i8'i
3. Adolplic Illanqni ('1798-1854), membre de l'Académie des sciences morales et polit i([ucs, député conservateur de 184O à 1848.
morlellc à celte société bourgeoise qui ue demaudait pourtant qu'à lui ouvrir ses rangs, à le prendre pour un de ses guides et bientôt peut-être pour Tun de ses cbefs. Après dix-huit ans de conspirations et de luttes, après une condamnation à mort ', aussitôt commuée en détention perpétuelle, il était rentré à Paris, à la première heure, pour prendre la direction du mouvement ultradémagogique. Il n'avait pas voulu être l'homme de i83o; il ne lui convenait pas davantage d'être l'homme de i848. 11 entendait être l'homme de 98, et d'un 98 aggra^é: car Robespierre, à ses yeux, n'était qu'un « déiste » et un a muscadin ». Dans la soirée du 26 février, alors que Lamartine, d'un geste superbe, avait jeté bas le drapeau rouge, Blanqui avait ramassé dans la boue du ruisseau la loque sanglante. Il avait dicté une proclamation insurrectionnelle, aussitôt affichée, et que je crois voir encore, telle que je la lus le lendemain sur les muis de la rue Saint-Jacques. Elle se terminait ainsi :
u Le peuple a arboré la couleur rouge sur les
t( barricades de 18 '18. Qu'on ne cherche pas à la flé- « trir.
« Elle n'est rouge que du sang généreux versé par le c( peuple et par la garde nationale.
<i Elle flotte étincelante sur Paris, elle doit être main- « tenue.
<( Le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon. »
Son premier soin fut d'improviser un club. La première séance fut tenue presque en plein vent, sous le
I. A la suite de Tattentat du 12 mai 1889, commis de complicité avec Armand }3arbès et Martin Bernard.
vestibule de l'église de l'Assomption, rue Saint-Honort3. Le lendemain, passant de l'église au théâtre, on siégeait à la Redoute, salle de concert voisine du Palais-Royal: au bout de quelques' jours, on se transportait rue Bergère, dans le faubourg Poissonnière, à la salle du Conservatoire de musique. Ce fui la dernière et définitive station du club Blanqui, lequel ne tarda pas à devenir le plus important do Paris, celui qui alliiail le plus de monde. Pareils aux enfants qui veulent voir Croquemitaine, malgré la peur qu'ils en ont, les bourgeois euxmêmes s'y rendaient en foule. Les théâtres étaient déserts, les acteurs les plus célèbres jouaient devant les banquettes vides; mais on s'étouffait dans la salle de la rue Bergère. Il ne suffisait point d'ailleurs, comme dans les autres clubs, de se présenter à l'ouverture des portes. Besoin était de se munir préalablement d'une carte signée par le président et contresignée par les membres du bureau.
Ces cartes se délivraient, moyennant finance, à l'Agence de la Société centrale républicaine, agence située dans une rue du quartier des Innocents.
Quelques-uns de mes amis avaient déjà fait le pèlerinage de la rue Bergère, quand je me décidai à suivre leur exemple. Je me rendis à l'Agence. Au second étage, deux blanquistes, de faction à la porte, m'introduisirent dans un corridor très sombre, vaguement éclairé par une lampe fumeuse et rempli d'hommes moustachus et barbus, largement ceinturés de rouge. J'eus sur le champ l'impression que, un jour ou l'autre, dame Justice ferait là quelque descente et mettrait la main sur les registres oh j'allais avoir l'honneur de figurer. Aussi, quand au fond du corridor s'ouvrit le guichet, et qu'un
LA RÉPUBLIQUE DK 1848 67
grand gaillard, plus barbu encore que les autres, me demanda mon nom, je répondis — peu bravement : u Kliennc Lucas. — Ta profession? — Etudiant en médecine. — Ton domicile? — Rue de la Harpe, 79. — C'est bien, citoyen. »
Je versai ma pièce de vingt sous, et je reçus ma carte.
Le soir, je fis queue, comme les camarades, rue Bergère, entre la muraille et une barrière de bois, sous la surveillance de Montagnards, qui faisaient office de sergents de ville. On entra. Tandis que le public payant s'installait aux galeries et dans les loges — des centaures à la longue barbe, de ceux qui avaient des brassards rouges aux coudes et que les bourgeois effrayés avaient surnommés : les Tourterelles de Sobrier \ étaient les ouvreuses de céans, — les membres du club prenaient place à lorcbestre, au parterre et au paradis. En haut et en bas, des blouses. Partout des bras rudes, quelquefois nus. Les loups occupaient la bergerie. Sur la scène, à droite, les membres du bureau, Blanqui président, assisté du D' Lacambre et de l'un de mes compatriotes, le communiste Théodore Dézamy. A gauche, une petite table et la place réservée à l'orateur.
On était au lendemain des troubles de Rouen. L'armée avait réprimé l'émeute, et elle l'avait fait avec une extrême modération. Chefs et soldats n'en avaient pas moins, à l'estime des démagogues, commis un crime abominable,
I . Sobrier était le directeur de la Commune de Paris, Moniteur des Clubs, le plus révolutionnaire des journaux de la capitale. Il avait installé dans ses bureaux, rue de Rivoli, n° 16. toute une escouade de Montagnards hirsutes, dont le nom seul répandait la terreur dans la bourgeoisie paiisienne.
Blanqiii se leva. Petit', pale, chétif, les joues frappées de rides profondes, les cheveux blancs, vêtu de noir, l'habit boutonné jusqu'au col, cravaté de noir, ganté de noir-, il n'avait rien du tribun et du chef populaire. Sa voix était grêle et ne trahissait aucune émotion, non plus que sa physionomie : sa figure était immuable comme le marbre. Sa parole était élégante, correcte, d'une pureté presque classique. Point de gestes impétueux, nulle fougue, nul éclat, nulle flamme. On l'appelait quelquefois « le petit Robespierre » . L'idée ne serait venue à personne de le comparer à Danton. Et pourtant il exerçait sur les membres de son club une fascination véritable. Il avait l'art d'attiser le feu de leurs passions, de leur communiquer la fièvre dont il était dévoré. C'était bien plus qu'un orateur, c'était un chef de conjurés. Ses auditeurs ne se bornaient pas à l'applaudir; ils lui sacrifiaient leurs volontés, ils étaient prêts à le suivre partout oii il les voudrait mener. Il n'avait pas seulement des admirateurs, il avait des séides.
Dans une harangue pleine d'habileté, il s'étendit longuement sur les faits qui venaient de se passer à Rouen, déplaça les responsabilités, dénonça comme des assassins les officiers et les soldats qui avaient tiré sur le peuple et, en finissant, invita les citoyens qui l'écoutaient à venger leurs frères. Il ne s'était pas encore rassis, qu'une voix partait de l'une des loges : « C'est faux! c'est faux! Citoyens,, on vous trompe! » Des murmures, des cris, des imprécations s'élèvent de toutes parts. Déjà plusieurs
1 . On l'appelait familièrement, dans les sociétés secrètes, le petit Blanqui. Après le 12 mai 1889, Barbes disait, en expliquant la défaite des émeutiers : « Le petit a eu peur » C Daniel Stem, T. 11, p. 25).
2. Une maladie de peau, contraclée dans un pénitencier, l'obligeait à avoir toujours les mains gantées.
moiita<^nards s'élancent du parterre, grimpent le long des piliers, prêts à faire un mauvais parti à l'interrupteur. Celui-ci, debout, très crâne : « Je demande la parole ! » Au milieu du tumulte, Blanqui, froid et calme, ordonne à ses hommes de regagner leurs places et, se tournant vers les loges : (( Citoyen, dit-il, tu as la parole; viens auprès du bureau et parle librement. J'ai la police de la salle, tu n'as rien à craindre. »
Le courage civil est le plus rare et le plus noble de tous. J'ai toujours regretté de ne pas connaître le nom du brave homme qui, ce soir-là, en plein club anarchique, tint si haut le drapeau de la défense sociale. Quittant sa loge, il vint sur la scène, se mit derrière la petite table et, pendant une demi-heure, d'une voix un peu tremblante au début, mais qui bientôt se raffermit, il réfuta une à une les assertions de Blanqui, il stigmatisa l'émeute et rendit à l'armée un émouvant hommage. Blanqui se montra beau joueur. Non content de forcer ses montagnards à garder le silence, il félicita son adversaire de n'avoir pas craint de dire toute sa pensée; puis, reprenant sa thèse, il la développa de nouveau, mais avec moins d'assurance et d'audace qu'au commencement de la séance. On le sentait atteint. Aussi bien, quelques jours auparavant, il avait reçu en plein cœur une de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais.
J'arrive ici à l'un des épisodes les plus intéressants de l'histoire de la seconde République, à l'un de ceux qui piquèrent le plus vivement ma curiosité, — épisode bien oublié aujourd'hui, comme le sont d'ailleurs les autres événements et les hommes de cette époque. La presse n'en dit jamais un traître mot, et, comme le journal, la tnbune est muette. Les conservateurs, qui n'aiment
guère la bataille et qui luttent à peine dans le présent, laissent volontiers en paix leurs adversaires d'autrefois. Les républicains, de leur côté, évitent avec soin d'évoquer le souvenir de leurs pères de 48, soit qu'ils en rougissent, soit qu'ils redoutent d'avoir à rougir devant eux. Puisque l'épisode, auquel je viens de faire allusion et dont Auguste Blanqui fut le héros f?^., est demeuré dans l'ombre, je veux essayer de le mettre en pleine lumière, dussé-je pour cela être entraîné à d'assez longs développements.
CHAI^ITHE TV
LE DOCbMKNT TASCIIEIŒAU
(M<n\^- Avril).
T.c 12 mai 1809 el le 17 mais i84îS, Armand Barbes cl Auguste Blanqui. — La Revue rétrospective el M. Taschereau. Déclarations faites par iV" devant le ministre de l'Intérieur. Barbes et le club de la Révolution. Réponse du citoyen Auguste Blanqui. — L'Ordonnance de la (".liambrc du (lonseil du 18 juillet 18A8. Dépositions de MM. Dufaureet Passy, du chancelier Pasquier et du procureur général Franck-Carré. Souvenirs intimes, du baron Mounier. — Le Jury d'honneur. Un duel dans l'enceinte de la llautc-Cour de Bourges. Conclusion.
Le 12 mai 1839, un dimanche, les affiliés de la Société des Saisons, au nombre de cinq ou six cents, divisés en trois petites troupes commandées par Barbes, par Blanqui et par Martin Bernard, avaient attaqué quelques postes et quelques mairies, occupé un instant l'Hôtel de Ville, élevé deux ou trois barricades dans le quartier Saint-Merry. La population était restée calme, la garde nationale avait marché contre Témeute, qui dura quelques heures à peine, le temps de tuer un officier et de blesser quelques malheureux soldats. Barbes et Martin Bernard furent arrêtés. Plus heureux ou plus habile, Blanqui ne fut pas pris, et il sut, pendant cinq mois,
dépister la police. Le i3 juillet, la Cour- des Pairs condamna Barbes à mort et Martin Bernard à la déportation. Gracié par le roi Louis-Philippe, Barbes vit sa peine commuée en celle de la déportation, peine qui se traduisait alors par la détention perpétuelle dans une forteresse. Ce fut seulement au mois d'octobre qu'eut lieu Tairestation de Blanqui, rue de rHôtel-de-Ville, au moment où il montait sur l'impériale d'une diligence en partance pour la Suisse. Le 3i janvier i8/io, il fui condamné à mort, comme l'avait été Barbes; mais, poiu" lui aussi, la peine capitale fut commuée en celle de la détention perpétuelle. Le lieu de détention, pour les trois chefs de l'émeute du 12 mai, fut le Mont Saint-Michel. Aucun d'eux ne devait, du reste, y demeurer longtemps.
La révolution de février trouva Barbes à la prison de Nîmes, Martin Bernard à la citadelle de Doullens, et Blanqui dans une maison de campagne aux environs de Blois, où la police le laissait jouir d'une Uberté relative'. La révolution faite, tous les trois accoururent à Paris. Barbes et Blanqui allaient-ils se réunir comme autrefois et poursuivre en commun leur tache fraternelle? Ils arrivaient, au contraire, animés l'un contre l'autre d'une haine mortelle. Homme d'action avant tout, soldat plus que conspirateur, Barbes n'avait pas vu sans un commencement d'inquiétude les prudences, les habiletés personnelles de Blanqui depuis le 12 mai. Les ménagements dont son compagnon d'émeute avait été l'objet de la part du Gouvernement avaient achevé de le mettre en défiance. Il alla jusqu'à l'accuser d'avoir, par lâcheté ou par trahison, fait manquer le coup de main de 18^9. I. Histoire de la Réuolution de 48U8, par Daniel Stern, l. Il, p. 26.
LE DOCUMENT TASCHEREAU "j'i
Rlaiiqiii, de son côté, cachait mal son dédain pour la u simplicité » de son ancien ami, brave sans doute, mais (lépouivu d'intelligence et d'esprit politique, entaché d'ailleurs, à ses yeux, d'un ridicule suprême : Barbes n'était-ii pas « spiritualiste »?
Gomme s'il eût voulu répondre, par un redoublement d'ardeur démagogique, aux suspicions dont il était l'objet, Blanqui, nous l'avons vu, avait dès le lendemain du 2^ février, préparé une révolution nouvelle. Tandis que Barbes ouvrait son club par une adhésion explicite à la politique du Gouvernement provisoire, Blanqui prenait position contre le Gouvernement '.
La nomination des représentants à l'Assemblée constituante avait été lixéc au 9 avril. Le premier, Blanqui protesta contre cette mesure, qui ne laissait pas à la République le temps de faire l'éducation du suflrage universel. Le 7 mars, il vint à l'Hôtel de Ville, présenter, au nom de son club, une adresse demandant l'ajournement des élections.
Dans une réunion, tenue chez le cuisinier Flotte, riiomme à tout faire de Blanqui, réunion à laquelle assistent, avec les délégués des ouvriers du Luxembourg, Sobrier, Gabet, Huber, Blanqui et d'autres chefs de clubs, on décide la formation d'un comité central, chargé d'organiser une grande manifestation, qui se rendra à l'Hôtel de Ville et sommera le Gouvernement provisoire de renvoyer à une date indéterminée la convocation des comices électoraux.
Le 17 mars, la manifestation a lieu'. Gent cinquante mille hommes descendent dans la rue. Au premier
I. Voir plus haut, cliapilie III, p. iJô. ■2. Voii' ci-dessus, p. 53.
jjiii^ maiclienl les hommes de Blanqui. Une cinqiiajilainc de délégués sont introduits à l'Hôtel de Ville, el parmi eux Blanqui, qu'accompagnent deux des principaux membres du club, les citoyens Flotte et Lacambre. Barbes aussi est là, Barbes l'ennemi juré de Blanqui, bien décidé à ne rien négliger pour l'aire échouer ses desseins.
Blanqui cependant a pris la parole. 11 réclame, au nom du peuple, Téloignement des troupes, l'ajournement des élections de la garde nationale et de celles de l'Assemblée. Son ton est celui de la menace. En termi nant, il demande à Lamartine et à ses collègues de délibérer séance tenante et de rendre aux délégués une réponse immédiate. 11 est un des membres du Gouvernement sur lequel il croit pouvoir compter ; c'est Loiiis Blanc. Ce dernier, en effet, est partisan de l'ajournement des élections; il a vu sans déplaisir s'organiser une manifestation qui, dans sa pensée, ne devait pas l'atteindre, qui devait le servir au contraire, en le débarrassant de collègues entachés, à ses yeux, de inodérantisme. Mais, au ton de Blanqui, surpris d'une audace derrière laquelle il croit entrevoir une force dont il n'a pas le secret, il appréhende tout à coup de voir passer en d'autres mains que les siennes la conduite du mouvement populaire. Un regard échangé avec Baibès ne lui laisse plus de doute'. 11 prend aussitôt son parti, et, faisant cause commune avec la majorité de ses collègues, il repousse une intimidation dont il avait eu cependant la première pensée. MM. Cabet et Sobrier, qui ne veulent pas faire, eux non plus, le jeu de Blanqui, prononcent des paroles pleines de modération. Ledru-Rollin tient le