ET JUS
« Tibère était pauvre, Tibère avait peu de biens en (( Italie: ses domaines étaient médiocres: sa maison « était habitée par peu d'afïranchis, paucos IWerios ; mais « quand il était en contestation avec des particuliers, (( qiiando cuin privutis disceplaret les tribunaux et la loi « prononçaient, forum et jiis. »
Et quand, plus loin, il reprit tous les arguments de la cause et récapitula les titres, les documents, les textes à l'énumération de chacun d'eux, il répéta la parole de l'historien romain :
<( A oiis viendrez dire que ce sont là des questions « pour lesquelles on ne trouvera pas en France un tri- <( bunal et des juges! Forum et jus! Donnez-les à tous « les princes de la famille d'Orléans, qui disent que la '< propriété leur est acquise. Forain et jus! Ne les refu- <( sez pas au roi de Belgique qui a son contrat de ma- « riage: ne les refusez pas au duc de Wurtemberg, qui « a son contrat de mariage, ne les refusez pas aux << mineurs qui ont hérité des droits de leur mère. Forum « et jus ! »
Après un demi-siècle, les impressions que j'emportai de cette inoubliable audience sont restées pour moi vivantes comme au premier jour. Hier encore, d'ailleurs, je les retrouvais dans le récit d'un témoin, de l'ancien avoué des princes d'Orléans : « Personne, dit M. Denormandic, ne se permit d'applaudir, car toutes les démonstrations sont sévèrement interdites dans les enceintes judiciaires; mais l'auditoire, composé de l'élile de la société parisienne, était frémissant. La plupart des hommes se levèrent; dévorant l'orateur du regard, ils semblaient emportés par lui vers les régions supérieures où il venait d'élever le débat. L'impression était telle que l'un des magistrats (le vice-président) ne pouvant plus se contenir, dit assez haut pour être entendu des personnes assises au premier rang : « Dieu, que c'est « beau! » J'en étais, c'est un témoin qui parle en ce moment. J'ai appartenu pendant quarante ans à la vie judiciaire, mais jamais je n'ai passé une pareille journée'. »
Le tribunal se déclara compétent.
I. Temps passé, jours présents, par M. Dcnormandic, sénateur, igou.
LES DÉBITS IM SECONl» EMPIKE 203
Après raudience, rommc Je quittais ma robe de sta- ^riaire au vestiaire de la o;rande galerie, chez Mme Rose, je ne fus pas peu surpris de voir à côté de moi, dépouillant aussi sa robe et détachant son rabat, un confrère qui n'était rien moins que M* Paillet. « Maître, lui (lis-je, c'est un beau jour pour l'éloquence! — Un beau jour pour la justice! » reprit-il, et son regard voilé semblait perdu comme dans un rêve.
A la fin de cette année i85'2, le choix de herryer comme chef de l'Ordre s'imposait. Ses confrères l'élurent par un vote presque unanime, et ce fut une fête au Palais le jour où il inaugura son bâtonnat, le 9 décembre. Comme il présidait, chaque semaine, la Conférence des avocats, je ne manquais aucune des réunions. Mais pourquoi ne pas Taller voir chez lui.*^ Un matin — nous étions dans les premiers jours de mai i85o — muni d'une lettre d'introduction que m'avait envoyée l'abbé de Lespinay, je franchis le seuil du vieux logis 011 Berryer habitait depuis 18 16, au n" (j'i de la rue Neuve-dcs- Petits-Champs.
La maison — aujourd'hui disparue — était au fond d'une cour, l'appartement au rez-de-chaussée. On y arrivait par un perron élevé de quelques marches. Je gravis le perron non sans trembler un peu, mais, au moment de sonner, le courage me manqua et je regagnai piteusement la rue du Petit-Lion-Saiut Sulpice.
Même scène la semaine suivante. Mon père cepen-
204 MES SOrVENIRS
(lanl m'écrivait : c As-lu \u M. Berryer? Tu ne m'en parles pas. » Je repris donc le chemin de la rue Neuvedes-Pelits-Champs, et je me décidai cette fois à tirer la sonnelte. Après m'avoir fait traverser plusieurs pièces, très hautes d'étage et que garnissaient des tableaux et des statuettes, dons de l'amitié, le valet de chambre m'introduisit dans le cabinet de travail, qui donnait sur le jardin et où lîerryer se trouvait avec deux ou trois de ses amis.
Une bibliotlièque montant jusqu'au plafond occupait un des côtés ; au-dessus de la cheminée. Le Christ en Croix et tes Saintes Femmes, tableau attribué à Lebrun; puis, un peu partout de précieux souvenirs : un portrait du général Cambronne, seul honoraire que l'avocat eût accepté de son client de i8i(); une statuette d'O'Gonnell et, au milieu de quelques images amies, la photographie de Piossini, avec ces mots signés du maestro : (( A Berryer, au plus illustre, au plus éloquent, au plus fidèle de mes amis. »
Gomment oublierais-je jamais l'accueil que me fit BerryerP Je fus reçu comme un parent ; il me parla de mon père, de M. de M..., de Poitiers et de l'hôtel Bouchardeau; il parla surtout de la \ endée, si bien que je fus tout de suite à mon aise, et que je pus bientôt prendre part à la conversation générale. Berryer s'elîaçait, uniquement préoccupé de faire briller ses amis, de me faire briller moi-même, si la chose eût été possible. 11 possédait au plus haut degré cette vertu si rare, le détachement de soi. Plus qu'à aucun des autres hommes de son temps, on lui peut appliquer ce mot de Bossuet : (( L'univers jn'a rien de plus grand que les grands fiommes modestes. »
LES DÉBUTS Dl' SKCONP E>rPIRE 20."".
Peu de semaines après ma visite, j'assistai, les -t.T), •>() el 'i- mai xS'y'A, au proeès eounu sous le nom iVAJJ'aire des correspondants des journauj- cl rangers.
Les prévenus étaient, pour la plupart, d'anciens rédacteurs du Corsaire, journal satirique supprimé au cou|) d'Etat : MM. Anatole (>t Alfred de Coëllogon. Aubertiu, Airmaîtrc, de IMaidiol, Savary de Rovigo, de Lapierre. Avec eux étaient poursuivis le neveu d'un ministre de Charles \, M. Raoul de Chantelauze, et un chimiste distingué, le docteur Flandin, frère d'un avocat général.
Le parquet leur reprochait d'avoir entrelenu des correspondances avec la Belgique, en vue de faire passer en France des journaux prohibés ou des nouvelles à la main destinées à faire le tour des salons. Il trouvait la preuve du concert dans une série de lettres saisies à la poste par le préfet de police, et sur cette entente su|)posée il fondait l'inculpation de société secrète. Or, aux termes d'un décret du 8 décembre iSoi, tout individu convaincu d'avoir fait partie d'une société secrète pouvait être déporté à Cayenne ou à Lambessa.
Condamnés par le Uibunal de police correctionnelle, les prévenus avaient fait appel, et ils se présentaient de\ant la Cour assistés de Berryer, Dufaure, Odilon lîarrot, Hébert, Plocque, du Teil et de Belleval. Berryer défendait M. Flandin qu'il avait connu autrefois chez un vieil ami de sa jeunesse, le docteur Pariset \ Odilon Barrot, bien qu'il ne plaidât plus, avait tenu à prêter à
I. Etienne Pariset 1 1770-1817), secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, membre libre de l'Académie des sciences, célèbre surtout pour être allé, avec un véritable héroïsme, étudier les épidémies à leur foy^r sous les climats étrangers.
20fi MES SOUVENIRS
M. de Chantelauze l'appui de son talent et de son nom.
L'affluence était d'autant plus grande que la reproduction des débats par les feuilles publiques était interdite. Il y eut aux portes de fortes bagarres; j'y perdis ma toque et un morceau de ma robe ; mais j'entrai.
I)crryer parla le dernier. A peine avait-il commencé qu'un orage éclata, et ce fut au bruit du tonnerre qu'il prononça son discours. Dans sa première partie, consacrée à retracer les faits particuliers à son client, il ne se livra à aucun mouvement oratoire ; tant qu'elle dura il ne fît pas un seul geste. Soudain, il étendit le bras gauche vers le procureur général ; puis, face au public, sans regarder son adversaire, mais le bras toujours tendu vers lui, il prononça contre l'Empire et l'Empereur la philippique la plus véhémente qui eût jamais retenti sous les voûtes du Palais. Le tonnerre grondait au dedans de la salle d'audience comme au dehors. Lorsque le bras de Herryer s'abaissa, le siège (lu ministère public n'était plus occupé que par un avocat général : le procureur général avait disparu.
Il termina par ces mots : « Je disais tout à l'heure : En fait, cette cause est ridicule; si les doctrines de l'accusation pouvaient triompher, elle deviendrait odieuse! C'en est assez!... »
L'audience fut forcément suspendue, et lîerryer fut obligé de quitter la salle pour se soustraire aux félicitations enthousiastes de ses confrères et de la foule des auditeurs qui se pressait autour de lui.
1,ES DEItlTS DU SKCOXD E.Ml'IHK 207
Je devrais marquer de plusieurs cailloux blancs le mois de mai i8r).{. (Test encore à celle dale, en elTel, (|ue se rattache un de mes plus chers souvenirs.
Abonné, comme je l'ai dit, à ViJpinion pubiume, j'avais lu tous les articles d'Armand de Pontmartin, ses chroniques de Paris, ses causeries musicales, ses causeries dramatiques et artistiques, ses Causeries littéraires qui avaient devancé celles de Sainte-Beuve'. Tout cela, je le veux bien, sentait un peu trop l'improvisation; mais improvisa-t-on jamais avec plus d'esprit, plus de verve et de belle humeur? A la lecture de ces pages charmantes, le mot de M'"" de Sévigné vous revenait aussitôt à la mémoire : « Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole ! »
De tout ce qu'il avait écrit, je n'ignorais rien, non pas même cet article de la (Jiiolidienne sur Melpomcne en Province, qui avait fait, lors de son apparition, les délices de Paul Féval. Je devais de connaître ce feuilleton à une petite circonstance qui vaut peut-être d'être rappelée.
Pour la plupart de mes lecteurs, j'ai tout lieu de le croire, il n'existe qu'une seule dame Cardinal, celle de Ludovic Halévy. J'en ai connu une autre, et qui valait mieux. A l'époque où je faisais mon droit, il y avait, dans la vieille rue des Canettes, un vieux cabinet de lec-
I. C'est le i'"' octobre 1849 1^6 Sainlc-Beuvo entreprit sa campagne des Lundis au ConsUlationnel.Le n février précédent, l^ontmartin avait inauguré ses Causeries Utli>raires à l'Opinion publique.
208 MES SOrVEMRS
tare, où Ton ne Irouvait que de bons livres. 11 était tenu par madame Cardinal, très appréciée dans le faubourg Saint-Germain et que les marquises et les vicomtesses de la rue de Varenne et de la rue de Grenelle chargeaient volontiers de faire elle-même le choix des ouvrages qu'elles devaient, dans la belle saison, emporter à la campagne. C'était une très honnête femme et qui n'avait pas de demoiselles ; bonne cluétienne et fervente royaliste, — vive, active, enjouée, et avec cela femme de goût, elle donnait à l'occasion de sages aAis à ses abonnés. Elle me dit un jour, comme je revenais de vacances : « \ ous arrivez bien ; on vient de me rapporter de la campagne un volume de M. de Pontmartin, les Contes et Rêveries (Tiin planteur de choux, non l'édition de Michel Lévy, mais la première édition, la bonne, celle de i84G, oi^i se trouvent, sous le titre de SiUwuettes d'artistes en Province, les articles supprimés depuis : Tamburini en voyage et le reste. »
Dès qu'Armand de Pontmartin eut repris dans VAsseinhle'e nationale ' la suite de ses Causeries littéraires, je redevins l'un de ses lecteurs les plus assidus, et chaque samedi je regrettais davantage de ne pas le connaître. ,1e ne l'avais rencontré dans aucune de mes visites à l'Opinion publique : tantôt il était en Avignon, à sa maison des Angles, tantôt dans quelque salon ou bien à quelque spectacle, car c'était un passionné de théâtre. Au mois de mai i853. quand il réunit en volume sous le titre de Contes et Nouvelles ses meilleurs récits : Albert, Aurélie, le Capitaine Garbat, la Marquise d'Aurebanne et l'Enseignement mutuel, l'occasion me parut bonne et je