‹ Mes souvenirsChapitre 48 sur 113 · LES DÉBUTS DU SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS DU SECOND EMPIRE

me hâtai de la saisir. J'écrivis sur le livre et sur Tauleur une dizaine de pages que j'allai jeter dans la boîte de YAsseinblcc nalionak. Qu'elles fussent ou non publiées, cela ne m'importait guère; mais elles seraient certainement communiquées à Ponlmartin. et c'était tout ce qu'il me fallait. Le lendemain, en effet, il vint me demander à ma pension et. ne me trouvant pas. m'y laissa ce billet :

(( Paris, le /".? mai 18'>3.

« Monsieur.

«. Le rédacteur en chef de V Assemblée mdiomde me u communique un article signé de vous, sur l'ensemble (( de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si (( je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous (( raie comblez: mais par cela même qu'il est trop bien- (( veillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque (( difficulté à l'insérer tel quel dans un journal dont je u suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirea rions donc, monsieur, en causer avec vous, et vous (( demander quelques légères modifications. Je serai « demain vendredi, au journal, de midi à deux heures. « rue Bergère. n° 20. et si vous n'aviez rien de mieux à rt faire, je serais heureux d'offrir mes remerciements à (( mon bienfaileiir inconmi. S'il vous est plus commode <( que j'aille chez vous, veuillez m'indiquer l'heure où (( il vous plaira de me recevoir, et. en attendant, mon- « sieur. Aeuillez agréer l'expression de ma vive recon- (( naissance, de ma haute considération.

« Armand de Pontmartin, «. 10, rue Laffitte ».

On pense bien que je ne manquai pas au rendezvous. Le vendredi 13 mai (ni le jour ni la date ne devaient me porter malheur), j'allai au n" 20 de la rue Bergère. Nous relûmes l'article, supprimant ici un éloge un peu trop vif. là une épithète un peu trop rutilante. Cette besogne faite. Pontmartin, après m'avoir invité h dîner pour le dimanche suivant, ajouta : « Maintenant, je vais vous conduire au cabinet de notre directeur, qui a une communication à vous faire. »

Le directeur de V Assemblée nationale était alors M. Eloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C'était un petit homme sec, de tournure élégante, d'une politesse exquise et d'une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l'appelait « le beau Mallac », et comme il était né à l'Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant « fils de Paul et Virginie ». — « J'ai lu votre article, me dit il dès que Pontmartin nous eût laissés seuls; de plus, M. Bosviel m'a parlé de vous l'autre soir dans le salon de lîerryer. Vous êtes, je crois, docteur en droit? — Pas encore ; mais je n'ai plus que ma thèse à passer, et dans deux ou trois semaines ce sera chose faite. — Eh ! bien, votre thèse passée, venez avec nous, dès le mois prochain, si vous le voulez, vous serez attaché à la rédaction du journal. »

J'étais à cent lieues de m'attendre à une telle proposition. Je me confondis en remerciements, mais je n'acceptai pas. (( Pourquoi cela.»^ reprit M. Mallac. — Parce que je ne veux être ni journaliste ni homme de lettres, à quelque titre que ce soit. Je suis un liseur et ne serai jamais autre chose. D'ailleurs, si je disais à mes parents, qui sont pourtant abonnés à V Assemblée nalionale.

LES DEBITS Dr SECOND EMI'IRE 211

que jo vais rester à Paris pour écrire dans /c/^r journal, ils en seraient au désespoir: ma mère en ferait certainement une maladie. Ma place est auprès d'eux, et j'irai les rejoindre .nanl la (in de l'année. \ cndéen je suis, el >endéen je resterai. » 11 insista et, en me reconduisant, il me répéta plusieurs fois : « Hevenez me voir. » Je le lui promis, je le remerciai encore, mais non sans lui confirmer ma ferme résolution de rester fidèle à la ^ endée, de ne pas me séparer de mon père et de ma mère. Nous étions arrivés à la porte; M. Mallac me prit les mains, les serra cordialement dans les siennes el me dit : « Mon petit ami, vous avez bien raison. »

Trente-cinq ans plus tarfl, Ponlmartin, dans une page qu'on me pardonnera de citer, a bien voulu rappeler notre entrevue du i.) mai \SyA :

(( Je n'ai jamais oublié, je n'oublierai jamais uia a première rencontre avec Edmond Biré, dans les buu reaux de VAsscmblce natkmdle. où il venait présenter a un article sur mon premier volume, qui devait être, w hélas! suivi de tant d'autres. lUré n'avait que vingt (I ans, et je n'étais déjà plus jeune, car une des singu- « larités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Pa- « ris s'entend ! ) à un âge où la plupart de mes contem- « porains. de mes camarades de collège et de concours. a Montalembert, Falloux, Nisard. Champagny, Xette- « ment. Henri lUaze, Alphonse Karr, Paul et Jules « Lacroix. Louis Veuillot. Théophile Gautier, Jules (( Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué « leur place, où Alfred de Musset tombait en ruines, et « de n'être pas tout à fait mort, quand tous ou presque a tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque « un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage

(( spontané d'un jeune liomme inconnu, arrivant de « l'autre extrémité de la France, plus Breton que je ne « suis Provençal, tout ce qu'il fallait pour m'inspirer « sympathie et gratitude. Cependant, un secret pres- (( sentiment m'avertit que nous n'en resterions pas là, « que, malgré la différence de nos âges, ce serait la (( première étape d'une longue campagne où nous ser- « virions, avec la même cocarde, dans le même régi- « ment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à « qui je savais déjà tant de gré de s'être occupé de mon (( livre, avait lu tous les articles que, depuis i845, « j'avais publiés dans la Mode, la Revue des Deux-Mondes (( et VOpinion publique, et qu'il s'en souvenait mieux « que moi'... »

I. Le Correspondant du lo septembre 1888. — Souvenirs d'an vieux critique, t. X, p. 34a.

Page 1