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I. Mémoires d'an Royaliste, t. Il, p. if)'i

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« \ ous envoyez la circulaire faite homme ! » — a La France ne veut plus ni des trembleurs ni de ceux qui font trembler, ni des hommes qui ne sont capables de rien, ni des hommes qui sont capables de tout. » — « L'injure — VhonorableM. Favre l'ignore peut-être, et, comme il semble tenir à ce moyen de discussion, il sera bien aise de l'apprendre — l'injure subit la loi même des corps physiques et n'acquiert de gravité qu'en proportion de la hauteur d'où elle tombe... » etc. — Ministre, il avait été, non un politicien, mais un politique, un véritable homme d'État, et un de ses collègues les plus éminents avait pu dire de lui : « Celui qui n'a pas vu M. de Falloux dans la salle du Conseil, à la table des ministres, ne sait pas ce que peut être la puissance, l'irrésistible force de la parole humaine. » Il avait attaché son nom à cette loi sur la liberté d'enseignement, qui a fait tant de bien et qui restera, quoi qu'on fasse, la loi Falloux. — Académicien et homme du monde, il s'était montré un incomparable causeur et, même à côté de Montalembert et du Père Lacordaire, il avait été l'oracle du salon de Mme Swetchine.

Et voilà maintenant qu'il n'est plus, au fond de son Anjou, qu'un coiiniry genlleman, un éleveur de bestiaux, le propriétaire d'une étable qui a cent vingt pieds de longueur sur trente de largeur, le roi des Durhams, le grand vainqueur des concours de Poissy ! Est-ce donc qu'il aspire à descendre ? Il me semble, au contraire, qu'il a encore grandi. Il charme toujours ses hôtes par sa conversation spirituelle, élevée, gracieuse. Son active correspondance continue de porter dans toute la France et au dehors les conseils les plus opportuns, les avis les plus sages. L'homme politique en lui n'a abdiqué qu'en

apparence, mais il s'est doublé d'un liomiue d'action et de devoir, de vertu et de charité. C'est tout un pays — son pays natal — qu'il régénère et qui vit de ses bienfaits. Le lendemain de notre arrivée, son réf^isseur, M. Baptiste Lemanceau, nous conduisit sur une route en commencement, où il avait à parler à des ouvriers. — « Ce chemin, nous dit-il en revenant, n'était peutêtre pas absolument nécessaire, mais M. le comte veut que, tous les ans, nous mettions en train quelque grand travail, oi^i tous les gens du pays qui manquent d'ouvrage soient assurés d'en trouver. » Le boulanger et le boucher du Bourg-d'Iré avaient ordre de donner du pain et de la viande aux vieillards et aux mères de famille qui en demanderaient. Ce n'étaient là, du reste, que les menus suffrages de sa charité. Il avait fondé une école de filles, dirigée par des religieuses; une école de garçons, dirigée par un Frère de Lamennais ; un hospice pour les vieillards, pourvu d'un matériel médical à la disposition de tous les malades de la commune. L'hospice, auquel il avait donné le nom d'Hospice Sivetchine, avait été créé sans doute avec le produit des œuvres de Mme Svsetchine, mais j'ai toujours soupçonné qu'il y avait ajouté un fort appoint personnel.

Ces choses si belles, d'autres riches sans doute ont pu les faire ailleurs; mais, au Bourg-d'lré, elles revêtaient, si je ne me trompe, un caractère particulier. Ce riche, en effet, faisait bien plus que donner son or, il se donnait lui-môme, en toute simplicité. C'était le petit tailleur du Bourg-d'lré qui faisait les redingotes de ce grand seigneur, et celui-ci, lors de ses voyages à Paris, les portait bravement dans les plus beaux salons du faubourg Saint-Germain. C'était le cordonnier du village qui fai-

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sait ses souliers : <t Us n'ont qu'un défaut, disait-il en riant, ils sont inusables. » Plus d'une fois, il m'est arrivé de visiter avec lui quelques-uns de ses fermiers. Avec quelle affection et quelle bonne grâce il leur parlai! ! Les vieillards, les femmes, les enfants, les hommes eux-mêmes, rien qu'à le voir et à l'entendre, se sentaient émus. Quelle fête dans la chaumière ! et comme ces braves gens comprenaient bien qu'avec un tel maître, qui les élevait ainsi jusqu'à lui, ils étaient, eux aussi, da château!

Un jour, M. de Falloux me promena dans les cuisines et la lingerie. Lne bonne vieille, au j^servicc de la famille depuis son enfance et qui avait bien quatrevingt ans, filait sa quenouille au coin de la cheminée, M. de Falloux causa avec elle quelques instants Elle s'arrêta de filer, croisa ses deux mains comme pour prier et ne cessa de regarder le jeune Maître. Et en le regardant, la vieille servante avait dans ses yeux, encore vifs et clairs, une petite larme qui coulait doucement sur sa joue ridée.

Cette première visite au Bourg-d'Iré, qui me causa une si grande joie, me joua pourtant un mauvais tour.

M. de Falloux avait fondé à Angers un journal, F^nion de l'Ouest, dirigé par M. Jules André, et dont le courriériste parisien était un de mes amis, M. \ ictor Fournel'. M. de Falloux me demanda de donner à cette excellente feuille un ou deux articles de critique littéraire par mois. !e iînis par y consentir : il fut seulement

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convonu que je ne signerais pas, si ce n'est de mon pseudonyme d'Edmond Dupré.

J'éprouvais toujours le même éloignement pour la ])ul)lieité. Je persistais à ne pas vouloir être « un homme de lettres ». Ce qui me décida surtout à accepter, ce fut la considération suivante :

Depuis ma sortie du collège, je m'affligeais de voir, — et j'en ai déjà dit quelque chose — le peu d'empressement des journaux catholiques et royalistes à signaler, à recommander les livres de nos coreligionnaires les plus éminents, précisément à l'heure où nos adversaires célébraient à grand orchestre les moindres écrits des plus petits grimauds, pour peu que ces derniers fussent des leurs. Il n'y avait pas là seulement injustice et ingratitude, mais sottise et maladresse. Qui peut dire, par exemple, que Victor Hugo ne serait pas resté fidèle à notre cause, à celle qui lui avait inspiré ses premiers chefs-d'œuvre, s'il avait été applaudi et soutenu chez nous comme il aiu-ait dû l'être; si nous avions fait autour de lui le bruit que 1 on menait, dans l'autre camp, autour de poètes qui lui étaient prodigieusement inférieurs, Casimir Delavigne et Béranger.*^ Fas est ab hoste doceri. Les révolutionnaires nous donnaient ici un exemple que nous avions grand tort de ne pas suivre. Pourquoi ne pas les imiter .►^ Je voulus essayer de le faire dans mon modeste milieu et dans l'humble mesure de mes forces. Pendant dix ans, les principaux écrivains religieux et monarchiques n'ont guère publié d'ouvrage dont je n'aie aussitôt rendu compte dans Vinion de VOnesl. Cette campagne n'a pas abouti à grand'chose, je le reconnais, mais j'ai du moins conscience d'avoir fait mon devoir.

A peine cette campagne, à tout le moins innocente, était-elle commencée, que j'eus, ou peu s'en faut, les honneurs de la police correctionnelle, non à Nantes ou à Angers, mais à Paris même.

Durant les premières années de l'Empire, j'avais composé force chansons politiques. Mes couplets ne pouvaient être imprimés ; mais on en faisait des copies et ils circulaient sous le manteau, même en dehors de la Vendée et de la Bretagne; il m'en arrivait parfois des échos, de Lille, de Lyon, de Marseille. Un jour, le maire de Luçon, M. Gaudineau', dit à mon père: « Surveillez donc un peu votre fils Edmond. Il a été dénoncé comme l'auteur des chansons que vous savez, et, s'il continue, il pourrait bien lui en cuire. » La dénonciation venait de la préfecture de la \endée, contre laquelle j'avais lancé maints brocards. Rien de plus excusable^ d'ailleurs, que la conduite de mon préfet en cette circonstance, puisqu'aussi bien, chaque été, sur la plage des Sables-d'Olonne, marchant à quelques pas derrière lui, d'aimables baigneurs trouvaient très spirituel de chantonner à son oreille, sans risques pour eux sinon pour moi, ceux de mes refrains qui étaient plus spécialement à son adresse. La chose aurait pu mal tourner, sans l'intervention de M. Pietri, le préfet de police, à qui mon cas fut soumis. Un de ses chefs de bureau, M. Morin, était un Vendéen, frère du secrétaire particulier de l'évêque de Luçon, Mgr Baillet. M. Pietri le fit venir dans son cabinet : « 11 y a quelques jours, lui ditil, vous m'avez demandé un congé. Je vous l'accorde. Vous devez connaître à Luçon la famille Biré, une fa-

I. M. François GaïuUneaa, sénateur de la Vendée de 187G ^ 1887. Il fut remplacé par mon frère Alfred.

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millo royaliste, mais très estimée? — L'une des plus estimées du pays, monsieur le préfet. — Oui, oui, je le sais. M. Biré a un fils qui fait contre nous des chansons et que le préfet de la Vendée voudrait voir poursuivre en justice. — Ce serait bien malheureux. — Rassurez-vous. Je ne permettrai pas qu'il soit inquiété. D'abord, ses chansons sont assez jolies ; ensuite, elles ne me paraissent pas être pour nous un danger bien sérieux. Partez la semaine prochaine pour la Vendée; voyez votre frère, faites venir à l'évêché M. Biré fils, obtenez de lui qu'il rompe tout commerce avec la Muse de la chanson, et son affaire sera classée. » — Ainsi fut fait; une fois de plus, l'Empire m'était clément, et il m'était bien démontré que Mandrin — le Mandrin des Châtiments — n'en voulait pas à ma personne.

Au bout de notre jardin, il y avait un petit bois de tilleuls et d'ormeaux. Mon père me donna une belle feuille de parchemin, oi'i j'enfermai mon trésor; je creusai un trou au pied d'un vieux tilleul, et j'y déposai mes chansons : elles y sont encore.

Je les croyais bel et bien enterrées pour toujours, lorsqu'à ma grande surprise j'appris un beau matin qu'elles étaient ressuscitées et qu'il en avait été donné lecture, en pleine audience, au tribunal correctionnel de la Seine.

Un ancien commissaire de Ledru-Rollin, M. Pilhes, si ma mémoire ne me trompe pas, était poursuivi sous la prévention d'avoir fait partie d'une société secrète. L'avocat impérial, dans son réquisitoire, s'arma contre lui de certaines chansons trouvées à son domicile : (( Vous les lirez, messieurs les juges, s'écria-t-il ; en

voici d'ailleurs quelques fragments... » Et, avec des trémolos dans la voix, il lut une douzaine de couplets, parfaitement séditieux. En môme temps, d'une main frémissante, il brandissait une cinquanlaiue de feuillets : c'étaient mes chansons. M. Pilhes fut condamne à un an de prison. Pour occuper ses loisirs, il composa un poème intitulé Candide. Un de ses premiers soins, dès qu'il fut libéré, fut de me l'envoyer, orné d'une dédicace et accompagné d'une lettre dans laquelle, avec beaucoup d'humour, il me contait ce petit épisode judiciaire, 011 j'avais joué lin rôle sans le savoir.

Je ne faisais plus de chansons; je n'écrivais que de loin en loin dans la Revue de Bretagne et dans Y Union de U Ouest. Gomment occuper mes soirées, qui toutes étaient libres, puisque je n'allais pas dans le monde et que je ne jouais pas aux cartes.^ Je lisais et je prenais des notes. Je lisais surtout les vieux journaux, et particulièrement ceux de i8i/i à 1820, dont je possédais une assez importante collection. De ces lectures est sorti le volume dont je parlerai au chapitre suivant : Victor Hugo et la Heslaaralion.

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