CHAPITRE Xll
Que les vieux journaux sont bien plus intéressants que les feuilles du jour. La bibliothèque de mon oncle. — Un chapitre des Misérables : L'Année 1817. — Lettre de Sainte-Beuve. L'Enfant sublime. — Notes que me consacre Sainte-Beuve dans la réimpression de ses Portraits contemporains et dans ses Nouveaux Lundis. — Alfred Nettement, Edouard Mennechetet M.Laurentie. Aladin ou la Lampe merveilleuse. — Une lettre de Paul Féval. Toujours Victor E(jo!
Vous venez de parcourir votre journal, et, le déposant sur votre table, vous vous êtes écrié :
(( Allons! il n'y a rien encore aujourd'hui! » Si pourtant, à ce moment, quelqu'un venait vous dire : « Mon ami, vous avez tort ; ce numéro, qui vous paraît si insignifiant, renferme au contraire des choses du plus haut intérêt. Ce petit fait, qui n'a nulle importance à vos yeux, est le point de départ d'un grand événement. Ce nom qui ne vous dit rien, sera un jour célèbre. Tenez, voici la liste des élèves couronnés hier au Concours général des collèges de Paris ' . Sachez-le donc ; celui-ci, le second prix de dissertation latine, sera dans quelques années un grand poète; celui-là, le premier
I. Quand celte page fut écrite, il y a quelqvies années, la République n'avait pas encore supprimé le Concours général.
prix de version grecque, sera un puissant historien : cet autre, qui n'a décroché qu'un troisième accessit, écrira des romans dont toute une génération fera ses déhces et que vous-même placerez sur un des rayons préférés de votre bihhothèque. Tenez encore. Voici les noms des jeunes gens qui viennent d'être reçus à Saint-Cyr. — Que m'importe? dites-vous, je n'en connais pas un! — Sans doute, vous n'en connaissez pas un seul aujourd'hui : mais il en est plusieurs que vous prononcerez un jour avec reconnaissance, avec orgueil. Retenez bien ce nom : c'est celui du général qui gagnera notre première victoire. Voici maintenant celui qui portera le dernier coup à l'ennemi enfin abattu. Celui-là — saluez, mon ami, — celui-là rendra à la France l'Alsace et la Lorraine! »
Si l'ami, qui vous dirait ces choses, avait autorité pour vous les dire ; s'il était vraiment doué du don de seconde vue et que vous n'en puissiez douter ; et si, d'aventure, il arrivait chez vous chaque matin en même temps que votre journal, et qu'il voulût Wen le commenter de la sorte, éclairant le fait d'aujourd'hui par le fait de demain, projetant sur chaque nom, sur chaque détail, une lumière prophétique, quel intérêt ne prendraient pas, à vos yeux, ces journaux, objet de votre dédain, ces feuilles que vous tenez en si petite estime.
Des spectacles d'hier, affiches déchirées!
Eh bien ! pour trouver dans la lecture des journaux cet intérêt puissant, merveilleux, à nul autre pareil, pas n'est besoin de chercher autour de vous — vous ne le trouveriez pas — un ami qui soit « sorcier » ; il suffit de lire, au lieu des journaux du matin^ les journaux
d'autrefois, — les vieux journaux. Pour ma part, je ne sais pas de lecture plus récréante et plus instructive, mieux faite pour satisfaire la curiosité, pour procurer en même temps à l'esprit ce repos, ce charme mélancolique qui sort des choses du passé, doux comme le parfum qui s'exhale des ileurs le soir, après les feux du jour.
Il Y a plusieurs années, je trouvais dans la succession d'un vieil oncle toute une collection de journaux du temps de la Restauration. Il y avait là le Journal des Dé' bats et la Quotidienne, le Conslitationnet et la Gazette de France, le Conservateur et la Minerve, les Lettres Champenoises et le Défenseur, le Nain jaune et le Drapeau blanc. Mes cohéritiers m'abandonnèrent aisément ce lot, que le notaire, homme d'esprit, avait inventorié sous cette rubrique : meubtes meublants. Les journaux de ce tempslà, du reste, étaient tout petits, et je réussis à les caser.
J'y jetai d'abord les yeux assez distraitement; un peu plus tard, j'en vins à les feuilleter avec quelque suite, puis à les lire sans en rien passer. Un bonheur n'arrive jamais seul ; rien n'est plus vrai que ce commun proverbe.
A mesure que j'avançais dans le dépouillement de mes vieux journaux, je me déshabituais peu à peu, presque à mon insu, de faire sauter la bande des journaux du jour, si bien qu'il m' arriva une fois de passer tout mon été sans en ouvrir un seul. Je crois bien n'avoir jamais passé un été aussi agréable.
Comme j'achevais — c'était vers 18G7 ou 18G8 — de lire mes journaux de 18 17, je voulus relire, dans le premier volume des Misérables de Victor Hugo, le chapitre intitulé V Année 1817. Ce chapitre a la prétention d'être
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une pafTçe d'iiistoiie. L'auteur y multiplie les détails et les anecdotes, jetés dans un désordre apparent, mais en réalité groupés avec un art savant et de façon à rendre odieux et ridicules les Bourbons et le gouvernement royal.
Tous ces faits, affirme-t-il, sont d'une exactitude absolue. La vérité est qu'ils sont tous ou presque tous inexacts. Il y avait dans ces pages presque autant d'erreurs que de mots. Relever ces erreurs pouvait n'être pas inutile. Je le pensai du moins. Sans doute, A ictor Hugo n'avait mis en avant que de petits faits ; mais comment ne pas reconnaître qu'en histoire les petits faits engendrent souvent les grosses erreurs, et que, bien choisis et habilement distribués, ils ne sont pas plus inoffensifs que ces petites pluies dont Mme de Sévigné écrivait dans l'une de ses lettres : « Ce sont les petites pluies répétées qui gâtent bien les chemins ! »
Au bout de quelques mois, il se trouva qu'en marge du chapitre des Misérables j'avais écrit tout un volume. Je le publiai en avril 1869, et on m'accordera bien que je ne visais pas à obtenir un succès d'actualité. Il y avait sept ans que les Misérables avaient paru'. En réalité, ce volume auquel je donnai le titre de Victor Hugo et la Restauration était bien moins une réfutation des pages du grand poète qu'une peinture anecdotique de l'époque de la Restauration, et en particulier de l'année 181 7. Le chapitre de A ictor Hugo n'est ici qu'un clou auquel j'ai accroché mon esquisse.
A défaut d'autre mérite, mon livre avait celui d'être le fruit de patientes et consciencieuses recherches, pour-
I. Les Misérables (uront publiés du 3 avril au 3o juin i8(i2.
suivies dans mes vieux journaux d'a])ord, et ensuite un peu partout. Il est tel détail secondaire, pour lequel je me suis livré, en France et même à l'étranger, à une longue et minutieuse enquête. Je ne mi'exagère point la valeur d'un travail de cette nature. Si la poussière que soulèvent autour d'eux les grands événements ne doit pas nous cacher certains détails caractéristiques, les petits faits, à leur toui", ne doivent pas nous faire perdre de vue les lignes principales de l'histoire.
J'estime cependant qu'ils ont aussi leur importance, et que cette importance parfois ne laisse pas d'être assez grande.
Le comte Mole, dans une conversation qui nous a été conservée par Alexis de Tocqueville, a dit un jour que la lecture d'aucune des Histoires de la Révolution ne lui avait jamais donné l'idée de la vérité ni pu concorder avec ses propres souvenirs, et qu'on apprendrait beaucoup mieux à la connaître en parcourant les petits écrits du temps: que la période du Directoire, par exemple, celle qui lui était la plus présente, n'avait été peinte sous ses vraies couleurs par aucun de nos historiens, et que le seul livre dans lequel elle fût vivante était un ouvrage anecdotique, L'Atelier de David, par Delécluze'.
Faire pour la Restauration ce que le bon Delécluze — sans le savoir, je le crois bien, — a fait pour le Directoire, mon ambition n'a pas été au delà.
I. Mélanges, d'A'exis de Tocqueville, p. igS. — Le livre auquel M. Mole faisait allusion a paru en i854 sous ce titre : Louis David et son temps, par E.-.T. Delécluze.
Le volume venait à peine de paraître que je recevais cette lettre de Sainte-Beuve :
a Ce iO avril 1869.
(( Monsieur,
« Je parcours avec empressement et intérêt votre volume. Personnellement j'ai à vous remercier de vos remarques et des paroles dont vous les accompagnez. J'aurais bien quelque objection à faire sur Tidée générale du Livre. Vous avez voulu avant tout réfuter le Tableau qu'avait tracé Victor Hugo de l'année 1817. Je ne crois pas que Hugo ait voulu systématiquement être malveillant et l'idée générale de ses pages me paraît autre. Moi aussi j'ai vu l'année 18 17, et je m'en souviens. Mettez, si vous voulez, 1816 ou 1818, on n'en est pas à quelques mois près : mais ce qui est certain, c'est que, à quelque point de vue qu'on prenne la Restauration, le caractère de ce régime n'était point encore prononcé et tranché à cette date. Il y avait amalgame, mélange, tâtonnement; la forme nette n'était pas encore désengainée. Il y a dans l'âge de l'homme et de l'enfant un certain moment de transition qu'on appelle Vâge bête. Eh bien! l'an 1817 répondait assez fidèlement, pour ce régime, qui eut son éclat et tout son développement heureux vers 1828, à ce premier âge intermédiaire et gauche. Je me figure que c'est cette idée qui a inspiré les pages de Hugo. Quant aux détails inexacts, vous avez bien
u fail de les relever; toute erreur appelle sa rectilîca- (( tion.
« Je réimprime en ce moment mes Porlrails conlem- « porains. Deux premiers volumes de celte réimpression « paraîtront à la fois. Dans le premier oii j'ai placé tout « ce que j'avais écrit sur Victor Hugo, vous verrez une « note sur le mot d'Enfant sublime. Je suis persuadé et « convaincu que le mot a été dit par Chateaubriand; « après m'être assuré, comme vous, qu'il ne se trouvait « pas dans une note du Conservateur liltéiYÙre ', j'en suis <( veim à penser que c'était en causant avec M. Agier-, (( que Chateaubriand l'avait dit, et que M. Agier l'aura « répété et l'aura même imprimé dans quelque article «c de la Quotidienne ou de quelque autre journal royaliste. (( La grimace que faisait Chateaubriand et sa dénéga- « tion quand on lui rappelait le mot, ne prouvent rien « que sa variation de sentiments à l'égard de Hugo.
« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma consi- « dération la plus distinguée.
(c Sainte-Beuve. »
Le célèbre critique avait ses raisons pour tenir à ce que le mot d'enfant sublime eût été dit, — et dit par Chateaubriand, N'était-ce pas lui, Sainte-Beuve, qui l'avait mis en circulation et qui l'avait répété un peu partout, dans la Biographie des Contemporains, dans la Revue des Deux-Mondes, dans ses Critiques et Portraits lit-
1. Ce dernier mot a été intercalé après coup par Sainte-Beuve dans sa lettre.
2. François-Marie Agier (1780-1848), collabora au Conservateur de Chateaubriand. Député des Deux-Sèvres de 1824 à i83i et de iS34 à 1887, il fut vice-président de la Chambre en 1828 sous le ministère de Martignac.
téraires? D'après lui, c'était dans une note du Conservateur que l'auteur du Génie du Christianisme avait qualifié d'enfant sublime le jeune auteur de FOde A la Vendée. Il y avait là une erreur matérielle, et je Tavais relevée dans mon livre : (( J'ai parcouru avec soin, écrivais-je, les six volumes du Conservateur: la note à laquelle renvoie Fauteur des Portraits littéraires n'existe pas. »
Usant d'un léger subterfuge, Sainte-Beuve, dans sa lettre du 19 avril, se retranche, non plus derrière le Conservateur de Chateaubriand, mais derrière le Conservateur littéraire des frères Hugo. Là encore, la note ne brillait que par son absence. Le critique met alors en avant M. Agier et la Quotidienne. La (Quotidienne également était muette. Sainte-Beuve cependant ne veut pas en avoir le démenti, et, à quelque temps de là, dans la réimpression de ses Portraits contemporains, il insère ces lignes :
(( Ce n'est point dans une note du Conservateur, (( comme je l'avais dit d'abord, que M. de Chateau- « briand lui décerna cet éloge, c'était dans une conver- « sation avec M. Agier, lequel, au sortir de là, n'eut (( rien de plus pressé que de le répéter à l'auteur, et de « le consigner même publiquement dans un article de (( journal' )).
Sur le nom de ce journal, Sainte-Beuve garde un silence prudent. Il ne cède pas cependant; il reste toujours (( persuadé et convaincu ». Chateaubriand n'a pas cessé de repousser la paternité du mot légendaire. (( Qu'est-ce que cela prouve? » m'écrit l'obstiné criti-