‹ Mes souvenirsChapitre 93 sur 113 · Sénateur de la Loire-Inférieure de 1876 à · texte numérisé non relu

Sénateur de la Loire-Inférieure de 1876 à

2, En 1869, tous les républicains, de Gambctlu à Jules Simon, demandaient la suppression de l'armée, jurant leurs grands dieux que « le soldat n'était même pas nécessaire à la frontière. »

voix put se faire clairement entendre au milieu d'une attention toujours croissante. Il parla pendant deux heures. Sur la question romaine, qui était la pierre d'achoppement de sa candidature, il refusa de prendre aucun engagement.

(( J'ai toujours, dit-il, appelé cette question du pou-

< voir temporel l'agent électoral le plus puissant du ( gouvernement, et en effet, messieurs, pour lui quoi de

< plus commode.»^ Selon les circonscriptions, selon le

< candidat à combattre, il est clérical ou anti-clérical;

< cela ne l'embarrasse guère. D'un côté de la Loire, il ( soutient une opinion. De l'autre côté, il soutient l'au- ( tre. Messieurs, je ne passe pas si aisément la Loire, ( quand il s'agit de mes convictions et de ma conscience. Je le déclare hautement, je n'accepte de vous

( aucun mandat sur la question romaine: mais ne vous

< leurrez pas d'une idée fausse en pensant que la ques-

< tion romaine sera posée nettement et isolément

< comme elle l'a été jadis. Non, messieurs, cela ne se ( reverra pas ; elle sera enveloppée dans la question gé- ( nérale de la paix ou de la guerre, et ceux qui vous

garantissent qu'ils la résoudront selon vos vœux seraient impuissants à tenir leur promesse'. » Quand il se fut rassis, un auditeur grincheux le mit en demeure de se prononcer par oui ou par non sur la question du pouvoir temporel. Il fit la réponse suivante :

<( Je croyais m'être expliqué clairement, mais puis- « qu'on ne m'a pas suffisamment compris, je vais me

I . Je cite ce passage, non d'après le texte même du discours, qui ne fut pas sténographié, mais d'après le compte rendu du Phare de la Loire, numéi'o du ii mai 1869.

( faire nettement entendre. Je ne crois pas que la question romaine soit posée isolément devant la Chambre. Si cela arrive, je déclarerai h la Chambre qu'investi

< par la ville de Nantes d'un mandat spécial pour la

< réforme du gouvernement personnel et pour le réta-

< blissement de la liberté, et ayant demandé et accepté

< dans ce but le suffrage réuni d'électeurs profondément ( divisés sur la question romaine, je m'abstiendrai de

voter. »

Des applaudissements prolongés avaient salué la fin de son discours. Il quitta la salle, croyant son succès assuré. Telle n'était pas l'impression de ses amis, qui se disaient en sortant : '< Le pauvre garçon a bien du talent, mais il ne sera pas nommé. »

La circonscription de Nantes comprenait, outre la ville, les cantons de Carquefou, Le Loroux, Vallet et Vertou. Chaque jour, il allait de commune en commune, jetant au vent des réunions publiques les trésors de son esprit étincelant et de son intarissable verve. Le jour où il se rendit à ^ allet, il me dit : « Venez donc me voir ce soir. » Le soir, à dix heures, je vins à Vhôlel de France, et je le trouvai au lit. Comme je voulais me retirer : <( Restez donc », me dit-il. Tl était épuisé de fatigue, mais cela ne Tempêcha pas de causer jusqu'à minuit et de raconter les incidents de sa course à A allet avec autant d'humour et d'entrain que s'il eût passé toute sa journée dans son fauteuil, en compagnie d'un bon livre.

Le soir du vote, le 24 mai, les membres de son comité se réunirent au premier étage d'une maison située place de la Bourse, avec un balcon donnant sur la Loire. De quart d'heure en quart d'heure arrivaient les résul-

tats des diverses sections de la ville, puis ceux des communes rurales. Ils étaient lamentables. Ce n'était pas un échec, mais une débâcle, une déroute, le Waterloo de Ylnion libérale. Voici les chiffres : Gaudin, 12001; le docteur Guépin, t i 679 ; le baron de Lareinty, 5 208 ; — Prévost-Paradol, i 969 '.

Pendant que les membres du comité et de nombreux électeurs se pressaient autour de la table et commentaient les dépêches, je me tenais sur le balcon, à la fenêtre ouverte, seul ayec Ludovic Halévy, l'auteur de La Belle Hélène. Comment se trouvait-il là, au lieu d'être sur les boulevards ? Profondément dévoué à Prévost- Paradol, qu'il aimait comme un frère aîné aime son jeune frère, il était accouru la veille de Paris, — « Je m'attendais à cet effondrement, me disait-il, et c'est pourquoi je suis venu. Je n'ai pas voulu qu'il fût seul au moment oii crouleraient toutes ses espérances. Jusqu'à ce jour tout lui a réussi: il n'a connu que des succès et d'enivrants triomphes. Ce premier revers l'atteint en plein cœur. C'est pour lui un coup terrible. Aura-t-il la force de le supporter ? » On vint nous annoncer que l'opposition l'emportait à Paris, que Gambetta, Bancel, Garnier-Pagès, Jules Favre étaient élus. « Ces Parisiens sont fous ! me dit Halévy ; ils jouent avec la République comme les enfants jouent avec le feu. Vous verrez qu'un jour ils brûleront leur maison. » — \ ainement nous essayâmes de causer un peu littérature, poésie, théâtres; nos pensées étaient ailleurs. « Maudite soit la politique! s'écria-t-il tout à coup. La littérature est souvent une

I. M. Gaudin fut clii, au scrutin de ballotage, le 7 juin suivant, par 16882 voix contre i4 497 ^ M. Guépin.

sotte maîtresse, mais la politique est une abominable marâtre, une allVeuse mégère ! Paradol s'est donné à elle tout entier: il s'y est jeté à corps perdu. Pour moi, c'est presque comme s'il s'était jeté dans la Loire.

« Heureusement, dès demain matin, je l'emmène d'ici, et j'appli(juerai désormais tous mes soins à le guérir. »

L'heure de nous séparer était arrivée. « Quand vous viendrez à Paris, me dit-il, ne manquez pas de venir me voir. » Il me serra la main et il essaya de sourire; mais nous étions tristes tous les deux.

Quelques semaines se passèrent. A titre de souvenir et d'hommage, j'envoyai à Prévost-Paradol mon volume sur Victor Hugo et la Restauration. Il m'en accusa aussitôt réception.

(( Cher monsieur et ami,

u Je vous remercie bien de votre envoi et je vous (( lirai certainement aussitôt que j'aurai un moment de (( liberté. Mais il me semble que vous faites bien de « l'honneur à M. Victor Hugo; j'admire bien sincèrece ment son imagination si puissante, mais ses inexacti- « tudes historiques ne méritent guère d'être relevées au « milieu du tissu d'absurdités qui déparent, comme à « plaisir, ses plus beaux ouvrages. Je n'ai jamais vu « gâter à ce point des dons naturels aussi admirables. « Quant à la Restauration, il j a bien longtemps que je la « regarde comme te plus beau et le plus fécond moment de « notre histoire. Pourquoi faut-il qu'elle ait fini par un (( suicide? — Enfin, cher monsieur, je vous lirai et je « chercherai l'occasion de parler de votre ouvrage. Je

(( ne puis oublier Taccueil que j'ai reçu à Nantes et Tac-

« cord si honorable qui s'était fait sur mon nom.

« Veuillez agréer, cher monsieur et ami, mes sincères

(( compliments.

(( P. Paradol ».

En Vendée, je l'ai dit, nous soutenions deux candidats et non des moindres, M. Emile Keller et le comte de Falloux.

Député de la 3" circonscription du Haut-Rhin de 1869 à i863, M. Keller s'était fait une place considérable au Corps législatif par le courage et le talent avec lesquels il avait défendu la personne de Pie IX et les droits du Saint-Siège. Son discours du i3 mars 1861, sur la Question romaine l'avait mis au premier rang des orateurs de la Chambre; c'est un des plus beaux qui aient honoré la tribune française. Aux élections de i863, vivement combattu par le Gouvernement, il n'avait pas été réélu. En 18G9, le comité royaliste de la circonscription de Napoléon -Vendée lui offrit la candidature. 11 accepta et promit de venir faire campagne en Vendée, bien qu'il sollicitât au même moment les suffrages de ses anciens commettants du Haut-Rhin.

Je ne l'avais jamais vu, mais j'avais eu souvent l'occasion de parler de lui dans la Revue de Bretagne, et nous avions échangé quelques lettres. Il m'écrivit, vers la fin d'avril, qu'il croyait devoir, avant toute autre démarche, faire une visite à l'évêque de Luçon, chez lequel il me priait de l'accompagner. Rien ne pouvait m'être plus agréable et, quelques jours plus tard, nous

arrivions ensemble chez mon père. Il resta quatre jours ;i la maison afin de voir tous les Luçonnais qui avaient des propriétés dans sa circonscription. Un soir, comme mon père était sorti avec M. Kcller et que nous étions restés seuls, ma mère et moi, ma mère me dit : u Comme ça, tu crois que ton ami Keller sera nommé? Moi, je suis sûre du contraire et je vais te dire mes raisons. A l'heure où je te parle, le préfet et ses agents ont déjà commencé leur campagne, et tu peux tenir pour certain qu'ils disent aux électeurs : (( Ce monsieur (( Keller est un Alsacien, quelque chose comme un Alle- « mand. Il vient de deux cents lieues afin de quêter vos (( suffrages et de conquérir le traitement de député. a C'est de l'argent qu'il vient chercher chez vous, « attendu qu'il n'a plus un rouge liard. On le sait bien « là-bas, dans son pays, et c'est pour cela qu'on ne veut (( plus de lui! » — Mais Keller, interrompis-je, a plus de cent mille livres de rente, en bons biens au soleil! — Parfaitement, mais va donc le faire croire à nos paysans! Ils croiront bien plus vite le préfet, quand ils verront ton candidat passer sur leurs routes dans une carriole de louage, conduite par un automédon en blouse. Sais-tu ce qu'il aurait dû faire, M. KellerP — Non. — Eh bien! il aurait dû amener avec lui en Vendée deux ou trois domestiques en livrée, une ou deux de ses voitures et ses plus beaux chevaux. Et alors, fouette cocher! Il aurait passé comme une lettre à la poste! »

Le lendemain matin, je fis part de cette petite conversation à Keller, qui en rit de bon cœur. « Votre mère, me dit-il, en se frottant les mains, est une femme de bon conseil; je m'en étais déjà aperçu. Je crois bien

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qu'elle est dans le vrai. Par malhonr, il est trop tard pour que je puisse mettre à profit ses très judicieuses observations. Advienne que pourra! Je ferai la guerre... en fantassin, puisque j'ai oublié d'amener ma cavalerie. »

Il était si sympathique et si éloquent, ce brave et admirable Keller, que malgré le peu de temps qui lui fut laissé pour soutenir sa candidature, il arriva, le 24 mai, en tête de liste, avec 1057'î voix contre 9202 données au candidat officiel, le marquis de Sainte-Hermine, et G 643 au baron Alquier, candidat indépendant. 11 y avait lieu à ballottage; mais il n'eut point à en courir la chance. A l'heure même oii il échouait en Vendée, il était élu triomphalement en Alsace par i5i43 voix contre 9 786 obtenues par ses deux concurrents'.

M. de Falloux se présentait — ou, pour parler plus juste, était présenté, — dans la 3" circonscription de la Amendée, celle des Sables-d'Olonne. Presque toujours souffrant, convaincu qu'il lui serait impossible de payer de sa personne, il n'avait accepté qu'après une opiniâtre résistance la candidature qui lui était offerte. Bien que ses amis ne lui eussent demandé que son nom, il voulut pourtant essayer de faire au moins un bout de campagne. Il vint d'abord à Nantes, où habitaient quelques-uns de ses principaux électeurs, et il les

I. On sait le rôle admirable rempli depuis 1870, par M. Emile Kellei'. L'Alsace n'a pas eu de plus irréductible défenseur ; l'Église et la Monarchie n'ont pas eu de plus infatigable champion.

LES ÉLECTIONS DE 18Hf» 855

réunit dans le salon de M. Adolphe de la Bassetière", place Louis \^ I.

J'ai connu peu (riioncimes aussi bons, aussi gracieux que M. do la Bassetière. Il n'avait qu'un défaut, et encore n'était-ce qu'un défaut de prononciation : il était bègue, (lomme il ne disait jamais que des choses aimables, leur répétition n'avait, en somme, rien de pénible. J'assistais à la réunion, non comme grand ou petit propriétaire, mais comme ami du maître de la maison. Celui-ci tini à présenter lui-même ses invités à M. de Falloux, et il lui adressa, à cette occasion, quelques paroles qui nous charmèrent tous. Rarement discours m'a fait autant de plaisir que le petit compliment prononcé — ou plutôt bégayé — par M. de la Bassetière. Après l'avoir remercié, M. de Kalloux, n'oubliant pas qu'il était dans un salon, se contenta de causer, comme il le savait faire, sans recherche, sans apparat, mais non cependant sans relever, à chaque instant, son entretien par des mots heureux, des traits piquants et des considérations aussi justes que profondes. Il passa en revue les principales fautes de l'Empire et mit en un saisissant relief les conséquences inévitables et prochaines de la politique extérieure do Napoléon III, tour à tour italienne et allemande, donc doublement anti-française. Il termina par ces mots : « L'heure est grave pour la France, l'une des plus graves peut-être qu'ait connues son histoire. Nous allons, les yeux fermés, à une nouvelle invasion el à une nouvelle Terreur, à un 18 L") ei à un 93 aggravés. »

De Nantes, oi^i nous restâmes, Rorthays et moi, pour

I. Oncle de M. Edouard de la Bassetière. représentant de la Vendée à l'Assemblée de 1871 et député de la circonscription des Sables-d'Olonne de 1876 à i885.

expédier chaque jour en Vendée des ballots d'affiches, de brochures et de bulletins, notre candidat se rendit dans sa circonscription. Ce que fut cette tournée d'élection, il nous l'a dit dans une page de ses Mémoires :

a Durant toute cette excursion, je fus entouré de (( soins que je ne puis me rappeler sans reconnaissance « et sans gaieté. On improvisait toutes sortes de démé- (( nagements pour m'assurer une chambre sans bruit et (( des nuits paisibles. Lorsque, dans un dîner électoral, « tout le monde se mettait à parler à la fois, un ami « bienveillant se levait et réclamait un silence qui durait (( quelquefois cinq minutes. Souvent je fus obligé de « garder mon lit, là oii l'on avait réuni des voisins et (( des curés en grand nombre. J'apparaissais tout dort lent, durant une minute, j'adressais un remerciement, « je portais un toast et je retournais me coucher, m'é- « tonnant chaque jour davantage que l'on voulût donner « à une population si vaillante un représentant qui ne « pouvait se tenir debout. — Du reste, je me livrais (( corps et âme à mes patrons. Je ne demandais pas la « veille où l'on me conduirait le lendemain. Une fois « en voiture, on m'instruisait de ce que j'avais à dire (( ou à faire. 11 m'arrivait de développer, deux ou trois « fois dans la même journée, mon thème politique, en « y rattachant, de mon mieux, les questions locales qui « pouvaient intéresser mes auditeurs. Quel effort, non « pour monter, mais pour descendre! Car j'appelle des- (( cendre, parler aux hommes de leurs intérêts pour les (( amener à leurs devoirs ' . "d

Sa tournée finie, il quitta ses amis de Vendée sans

I, Mémoires d'an Royaliste, t. II, p. 408.

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attendre le résultat du scrutin. C'est à la gare de Nantes que son échec vint le rejoindre. Il avait obtenu io,83o voix contre 10,739 données à M. de la Poëze, député sortant et chambellan de l'Empereur.

Après les élections du 9.] mai, j'allai passer une semaine au Bourg-d'iré. Rentré à Nantes, j'écrivis à Pontmarlin :

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