‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 104 sur 211 · L'ODYSSÉE DE ROVIGO · texte numérisé non relu

L'ODYSSÉE DE ROVIGO

ciers, commandé par le colonel Husson de Blocqueville, gendre de l'illustre maréchal Davout. Mystificateur, spirituel, remuant, protégé par son nom, Rovigo était une peste pour un colonel. Il faisait tourner le sien en « bourrique », comme on dit, par des excentricités dont quelques-unes étaient véritablement drôles.

Un jour, le colonel passait en revue son régiment, en grande tenue et à cheval. Rovigo était en avant et au centre de son peloton, dans une attitude irréprochable, le sabre à l'épaule, la main de la bride à hauteur du coude. Seulement, il avait imaginé de mettre son chapska sous son bras. Stupéfaction intense du colonel, qui n'avait jamais imaginé la possibilité d'une incorrection aussi monumentale. Il s'arrête, ahuri, et commande à Rovigo de mettre son chapska sur sa tête. Et la bonne pièce, de se confondre en politesses, à la façon d'un homme du monde qui rencontre une femme dans la rue et qui refuse de se couvrir devant elle :

— Merci, mon colonel ! ne faites donc pas attention. Vous êtes trop bon ; mais le soleil ne m'incommode pas du tout, oh! mais pas du tout.

Le colonel, de nature emportée, finit par écumer de rage, pendant que Rovigo, toujours sérieux, avait l'air de faire assaut de courtoisie avec son supérieur. Les officiers étaient malades à force de contenir leur hilarité, et les cavaliers, sur leurs chevaux, étaient secoués par des rires qui agitaient jusqu'aux flammes de leurs lances. La scène finit comme elle devait finir , par des arrêts infligés au sous-lieutenant.

Arrivé de la marine dans les lanciers, par une série de permutations dont on ne retrouverait pas d'exemple, Rovigo était tenu d'aller faire un stage de deux ans à l'école de cavalerie, comme officier élève. Il y était dans son élément, car ces jeunes gens, passant d'une liberté relative à un régime fort sévère, en tempéraient les rigueurs par toutes sortes de folies. Parmi toutes

les aventures dont il fut le héros, il en est une qu'il ne pouvait pas raconter sans rire lui-même aux larmes.

Un de ses camarades de promotion, Dupin des Lèzes, jouait à l'école le rôle que Jules Noriac donne, dans son inimitable 101e, au lieutenant Delers, aimé des dames. Parfois il ne dînait pas à la pension, et disparaissait mystérieusement pendant quelques heures. Il était évident qu'il y avait une intrigue amoureuse sous roche ; mais avec qui ? Quelle était la correspondante? On avait beau éplucher la liste de toutes les femmes de Saumur , on ne trouvait rien. Rovigo résolut d'en avoir le cœur net, et un jour que son camarade avait annoncé qu'il ne viendrait pas le soir à la pension, pensant que probablement le rendez-vous se passait dans la chambre du jeune officier, il alla, un instant avant l'heure du dîner, s'y cacher derrière un paravent. Bientôt, il vit arriver le don Juan qui fut aussitôt rejoint par son infante, survenant endimanchée et le rein onduleux. C'était une femme de l'école, bien connue par tous les élèves, car elle prodiguait des soins maternels à tous ceux que l'exercice violent du cheval avait lésés, dans la partie de leur individu en contact intime avec la selle; c'était la femme du portier-consigne : la mère Anselme, comme on l'appelait, qui, à peine entrée, se mit à prodiguer au sous-lieutenant des soins tout à fait différents de ceux qu'on était habitué à recevoir d'elle. Rovigo attendit l'instant psychologique, et passant sa tête par-dessus le paravent : « Qu'est-ce que vous faites donc là, mère Anselme? s'écria-t-il. Savez-vous que si je racontais au père Anselme ce que je vois, il serait fort mécontent? »

Puis, sans attendre le résultat de son intervention inopportune, il décampa. Il était temps, car son camarade de promotion se précipitait pour l'étrangler. Le soir même, le mystifié, résolu à tirer une vengeance exemplaire d'une plaisanterie qui fut aussitôt la fable

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