‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 105 sur 211 · LA MÈRE ANSELME · texte numérisé non relu

LA MÈRE ANSELME

de l'école, dépêchait deux témoins à Rovigo, pour lui demander une réparation par les armes. Rovigo accepta, mais à une condition : c'est qu'avant de se battre, on irait tous ensemble manger des gâteaux chez le pâtissier à la mode. L'autre consentit à tout. On se battit au sabre de cavalerie, derrière le terrain de manœuvre de l'école. Dupin, bouillant de colère, attaqua vivement Rovigo, qui, obligé de se mettre en défense, riposta par un coup de flanc que Dupin esquiva en sautant en arrière, tandis qu'un des témoins, qui s'était imprudemment approché pour intervenir en cas de nécessité, recevait le coup de sabre sur la cuisse. L'affaire en resta là. Mais Rovigo faillit être obligé de rendre raison au témoin, persuadé qu'il n'avait pas été blessé par hasard.

Toutes ces bonnes folies de jeunesse nous aidaient à passer joyeusement le temps et à tromper notre inaction, au camp de Sidi-Bel-Abbès. Elles me faisaient oublier les relations de plus en plus aigres qui s'étaient établies entre le capitaine Billioud et moi, et qui se traduisaient, presque quotidiennement, par des discussions sans aménité, aux repas que les officiers du 5e escadron, comme c'est la règle en campagne, prenaient en commun. L'état-major, trop peu nombreux pour avoir une table séparée, s'était joint à nous, et nous vivions avec le commandant Favas et son capitaine adjudant-major Delachèvre. Le commandant se retenait pour ne pas me donner raison, quand j'amenais, en discutant, le capitaine Billioud sur un terrain sur lequel il se sentait peu solide. Quant à Delachèvre, il était tout à une idée fixe ; il voulait être décoré, et songeait tristement que Rovigo, arrivant probablement avant lui à cette distinction, la lui ferait encore attendre. Il nous disait parfois : « A la première affaire, il faut que je décroche ma croix, ou que j'y reste. »

Un soir, vers la fin de mai, nous étions tous assis

en rond autour de notre petit brasier, et Rovigo était encore plus en verve que de coutume. Il termina cependant l'entretien par une histoire presque lugubre, étrange, invraisemblable : « Ma belle-sœur, nous dit-il, est Irlandaise. Par conséquent, elle croit aux apparitions, et j'aime beaucoup causer avec elle, car j'adore le merveilleux. Il y aura tantôt deux ans, j'étais en villégiature chez mon frère René, à son château de Barbazan, au fond du Languedoc. Un jour, après déjeuner, ma belle-sœur me proposa une promenade dans le parc. J'acceptai; mais, comme il avait plu, je la priai de prendre les devants, pendant que j'irais mettre des chaussures plus fortes. Quand je la rejoignis, je la vis qui faisait de grands gestes, comme pour appeler quelqu'un. — Qu'avez-vous donc? lui dis-je. — Ah! mon Dieu! répondit-elle, je viens de vous voir double. Je savais que vous étiez derrière moi et je vous voyais, là devant moi. C'est un présage de mort. — Vous êtes très gaie, lui dis-je. — Non, reprit-elle. Quand on a vu une personne double, elle meurt dans les deux années qui suivent. — Et quand elle ne meurt pas? — Alors le présage n'a plus de force. Il y a vingt-deux mois que le fait s'est passé, j'ai donc encore deux mois à vivre sous cette influence néfaste, ajouta Rovigo en riant. Après ça, je pourrai faire la nique aux puissances infernales. »

Nous fîmes chorus avec lui. Nous étions bien tranquilles au camp. Rien ne bougeait dans les environs. Nous savions que le gouvernement français voulait la paix à tout prix, que le maréchal Bugeaud avait reçu comme instruction d'éviter toutes complications, et que, par conséquent, aucune action de guerre n'était à prévoir.

Quinze jours après, le général Tempoure venait prendre le commandement de la colonne. Nous levions le camp, et nous nous dirigions en toute hâte vers la fron-

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