‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 107 sur 211 · EN FACE DES MAROCAINS · texte numérisé non relu

EN FACE DES MAROCAINS

rejoindre l'armée marocaine. On était au commencement de juin, il faisait une chaleur épouvantable. Il n'y avait pas d'eau au bivouac. Je fus tellement éprouvé qu'en rentrant à Sebdou, à la tête de mon peloton, je tombai de cheval, évanoui. Je revins à moi dans un lit d'hôpital. On me saigna à blanc, et au bout de quelques jours, j'étais sur pied, impatient de rejoindre mon escadron déjà arrivé à Magrnia. Je partis de nuit, tout seul, à cheval, suivi de mon ordonnance, au milieu d'une contrée soulevée, et j'eus la chance d'arriver sain et sauf à Tlemcen, d'où je gagnai Magrnia par le premier convoi.

Il existait au régiment un ordre déjà ancien qui prescrivait de maintenir dans le rang, comme combattants, tous les soldats-ordonnances et de n'employer, pour conduire les chevaux de main ou de bât, que des cavaliers indigènes démontés. Comme officier -payeur, j'avais cru pouvoir faire exception à cette règle et conserver mon ordonnance française, préposée à la garde de mon cheval qui portait des sommes parfois considérables. Le capitaine Billioud fut enchanté de me faire la niche de me priver des services de ce cavalier, et il m'ordonna de le remplacer par un indigène qu'il me désigna lui-même. Je protestai vivement. Le commandant Favas me donna tort, et je dus obéir. Mais je déclinai par avance la responsabilité de ce qui pourrait arriver. Mon mouvement de fonds était des plus simples. Les cantiniers ou les négociants qui avaient de l'argent à envoyer à leurs correspondants, à Oran, me l'apportaient contre des bons signés par moi et que le trésorier du régiment payait à présentation. Comme je prévoyais que, dans le Maroc, où nous allions entrer, je n'aurais plus les mêmes facilités, j'avais emprunté huit mille francs à un négociant, qui les avait ostensiblement portés dans ma tente, par sacs de mille francs, en écus. Je les avais serrés dans la cantine qui me ser-

vait de caisse. Nous allons voir bientôt ce qu'ils devinrent.

Nous allâmes camper aux Eaux-Chaudes d'Hammamben-Rara, une délicieuse oasis à peu de distance de Magrnia, où nous séjournâmes quelques jours, pendant qu'affluaient les renforts, réclamés par Bugeaud à toutes les garnisons de l'Algérie. Le maréchal se rendait bien compte qu'en dépit de la volonté du gouvernement, la guerre s'imposait avec les Marocains, qui avaient euxmêmes entamé les hostilités. Le prince de Joinville, qui commandait la flotte, partageait cet avis. Seul, le général Bedeau, qui surveillait, depuis deux ans et demi, la frontière avec beaucoup d'attention, ne désespérait pas de la paix. Et les relations cordiales qu'il avait nouées et qu'il nourrissait avec le caïd d'Oudjda, homme fort considéré, appelé Si-el-Guenaoui, l'entretenaient dans cette illusion. Ce caïd, prenant des allures pacifiques, proposa une entrevue, dans laquelle on réglerait toutes les questions et difficultés soulevées entre Français et Marocains. Une telle démarche était trop conforme aux instructions venues de Paris pour n'être pas accueillie par le maréchal Bugeaud, qui délégua naturellement le général Bedeau, pour représenter la France à cette entrevue. Elle eut lieu à un kilomètre de notre campement des Eaux-Chaudes, sur la rive droite de l'Oued- Mouïlah, à un endroit appelé Bittrin, le 15 juillet 1844. Le général de Lamoricière et le général Bedeau arrivèrent à notre campement à onze heures, et les troupes qui les suivaient se joignirent à nous. Il y avait là quatre bataillons d'infanterie, les quatre escadrons de spahis et deux escadrons du 2e de chasseurs d'Afrique, sous les ordres du commandant de Peyrony.

De son côté, la petite armée marocaine, qui campait autour d'Oudjda, avait pris les armes et s'était rangée en bataille, en face de nous. Elle comprenait environ quatre mille cavaliers réguliers du Maghzen, à peu près

Page 1