NÉGOCIATIONS
autant d'irréguliers, plus un bataillon recruté à Fez et décoré du titre d'infanterie de la garde impériale. Sous un arbre placé entre les deux armées, mais plus près des Marocains que de nous, le caïd d'Oudjda attendait le général Bedeau, qui se dirigea aussitôt vers lui, accompagné de son aide de camp, le capitaine Espivent de la Villeboisnet, d'un interprète, M. Schusboë, du caïd de Tlemcen , Si-Ammadi-Sakal , et escorté de quelques chasseurs d'Afrique.
Quelques minutes plus tard, le colonel Yusuf passait devant nos rangs, suivi du capitaine Fleury. Ce dernier, arrivé à hauteur du premier escadron, frappé de la pâleur du capitaine de Rovigo, s'arrêta brusquement et lui dit :
— Qu'est-ce que vous avez, Rovigo? Est-ce que vous êtes malade?
— Non, répondit Rovigo; seulement je serai tué ce soir, moi et mon fourrier Bauër, voilà!
Le fourrier, en entendant cette singulière prophétie, fit, sur son cheval, un haut-le-corps significatif.
— Quelle plaisanterie ! répondit Fleury. La paix va être signée. Voyez là- bas, au milieu des Marocains, le général Bedeau qui est en train de la conclure.
Puis il passa, en haussant les épaules.
De la place où nous étions, nous ne voyions rien. Nous ne savions pas, par conséquent, que, dès l'arrivée du général Bedeau, le caïd d'Oudjda avait eu toutes les peines du monde à le faire respecter par ses gens, et que le bataillon de Fez était travaillé par une fermentation qui allait bientôt dégénérer en actes d'hostilité. Peu à peu, les deux ailes des Marocains se rapprochaient de notre ligne de bataille, jusqu'à former avec elle un arc de cercle dont nous étions la corde. Bientôt, la fusillade s'en mêla et nous entendîmes les balles siffler sur notre droite, du côté des chasseurs d'Afrique. Nous apprenions que le capitaine Daumas, le frère du co-
lonel, était grièvement blessé d'une balle qui lui avait brisé le pied, et qu'un trompette était tué. Les cavaliers marocains avaient fini par dérober à la vue du général de Lamoricière l'endroit où se trouvait le général Bedeau, et on commença à être très inquiet sur le sort de notre plénipotentiaire. Courir à son secours, c'était risquer de le faire écharper, lui et ses compagnons. Enfin on les vit, avec un immense soulagement, revenir sains et saufs, la conférence ayant été rompue.
Le général de Lamoricière, effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, n'osait pas donner le signal du combat, de peur d'amener une rupture irrémédiable. Il se borna à se replier, en tenant en respect l'ennemi, qui devenait pressant. Renvoyait, en même temps, le commandant de Martimprey avertir le maréchal, qui croyait si peu à la gravité des événements qu'il était resté au camp, où tout le monde était persuadé que la paix allait être conclue. Les nouvelles apportées par le commandant ne le surprirent cependant pas, car il avait toujours soutenu que, pour avoir la paix, il fallait l'imposer au Maroc par un acte de guerre.
— Allez dire au général de Lamoricière, dit-il aussitôt, de faire volte-face à l'ennemi; j'arrive moi-même à la rescousse.
Nous n'attendions que cet ordre. Les quatre bataillons se formèrent immédiatement en carrés, et quand les Marocains eurent épuisé sur eux leur première ardeur, on fit donner les spahis, soutenus par les chasseurs d'Afrique. Mais, avant même que la charge fût commandée, nous vîmes partir à fond de train le capitaine Delachèvre, se dirigeant du côté d'un fanion ennemi qu'il espérait enlever. Il allait chercher sa croix. Il ne revint jamais, et jamais on n'a pu savoir ce qu'il était devenu. Fut-il fait prisonnier, tué ou décapité, ou perdu au fond du Maroc? Mystère!
Notre charge réussit à souhait. La cavalerie maro-
LE CAPITAINE DELACHÈVRE. 239
caine, vigoureusement abordée, fut dispersée et disparut en un clin d'œil. Quant au malheureux bataillon de la garde, il fut à peu près anéanti. Nos pertes étaient insignifiantes et nos spahis revenaient, portant au bout de leurs fusils, environ cent cinquante têtes qu'ils allaient bientôt déposer aux pieds du maréchal, en défilant devant lui.
Le capitaine de Rovigo ramenait son escadron, sans plus songer probablement à la sinistre prédiction de sa belle-sœur, lorsqu'il arriva sur un emplacement de silos, qu'on ne pouvait traverser sans précaution. Son escadron était un peu décousu. La moitié prit à gauche des silos, l'autre moitié prit à droite, avec le capitaine.
Cette fraction de l'escadron vit venir à elle un groupe d'environ trois cents cavaliers arabes, marchant au pas, le fusil en travers de la selle, avec les allures les plus pacifiques, et ayant arboré à leur cordelette en poil de chameau la petite branche de verdure, qui servait de signe distinctif à nos auxiliaires. Les deux troupes se croisèrent, à quelques pas de distance. Puis, quand les cavaliers arabes eurent dépassé le- dernier spahi, ils se retournèrent brusquement, firent sur les nôtres une décharge générale de leurs fusils, et s'envolèrent au triple galop, avant qu'on eût même songé à les poursuivre. C'étaient des Marocains égarés dans nos lignes, qui avaient eu recours, pour en sortir sains et saufs, à cette ruse de guerre. Sous leurs balles, sept spahis tombèrent, frappés par derrière. Le capitaine de Rovigo avait été foudroyé par une balle qui, pénétrant au-dessous de l'omoplate, lui avait traversé le cœur. Le maréchal des logis Weyer, qui devint plus tard le beau-frère de Yusuf, rapporta le corps du capitaine, en travers sur son cheval. Un sous-officier indigène fut également tué net. Les cinq autres, plus ou moins grièvement blessés, furent rapportés au camp, et parmi eux le brigadier-fourrier Bauër. Il avait reçu
dans le flanc une blessure qui ne paraissait pas grave.
A l'ambulance, quand on l'eut pansé, il demanda : « Où est mon capitaine? A-t-il été touché?» On essaya de lui cacher la mort de Rovigo. Dans la nuit, la fièvre le prit. Il répétait sans cesse : « Où est mon capitaine? Je veux voir mon capitaine. » Enfin, malgré les efforts des infirmiers, il se leva, marcha jusqu'à la tente de Rovigo, vit le cadavre étendu, rentra sans rien dire à l'ambulance... et mourut.
Il me reste encore un autre souvenir de cette journée du 15 juillet, fertile en événements peu communs. C'est celui d'une scène très violente qui éclata, sur le front de la cavalerie, entre le colonel Yusuf et le chef d'escadrons de Peyrony, commandant les escadrons du 26de chasseurs d'Afrique, momentanément placés sous les ordres du colonel des spahis. Yusuf ayant fait quelques observations au commandant, qui ne s'était pas rigoureusement conformé à ses instructions, celuici le prit de très haut, et le colonel lui infligea des arrêts que le maréchal transforma en un mois de prison, suivi de la mise à la retraite d'office.
En 1830, ce de Peyrony servait comme lieutenant, au 5e de cuirassiers, au camp de Lunéville. A la première nouvelle de l'insurrection de Juillet, le camp fut levé et ses régiments furent dirigés sur Paris. Ils apprirent en route le changement de régime, et il en résulta, parmi les cuirassiers, une fermentation qui se traduisit par le départ forcé de presque tous les officiers. Deux seulement restèrent et acceptèrent l'autorité d'un maréchal des logis chef nommé Faigle, qui prit le commandement provisoire du régiment. C'étaient le lieutenant de Peyrony et le sous-lieutenant Vandernoot, parent du fameux patriote belge. Les choses rentrées dans l'ordre, de Peyrony passa en Algérie, au 3* de chasseurs d'Afrique, et fit la première expédition de Constantine. Bientôt après, la France fut inondée d'une image